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LE
CORRESPONDANT
RECUEIL PERIODIQUE.
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LE
CORRESPONDANT
RECUEIL PERIODIQUE.
RELIGION, PHILOSOPHIE, POLITIQUE,
SCIENCES,
LITTERATURE, BEAUX-ARTS.
TOME VINGTIEME.
PARIS
LIBRAIRIE DE SAGNIER ET BRAY,
RUE DES SAINTS-PERES, 64.
1847
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LE
CORRESPONDANT.
LES JESUITES EN ITALIE.
(Troisitme et dernier article *.)
Opere di Vincenzo Gioberti. — Il Gesuita moderno *.
Nous reproduisons en téte de cet article la lettre que Je Trés-Révé-
rend Pére Roothan, général de la Compagnie de Jésus, adressait, i] y
a quelques jours, au Courrier fran¢ais. Cette lettre nous dispense-
rait presque de pousser plus loin nos études sur le livre de M. Gio-
berti. Quoi de plus frappant, en: effet, quoi de plus concluant que les
paroles d’un homme investi aux yeux, du monde d’une aussi haute
responsabilité? La Jettre ne se permet pas méme ce peu d’exagéra-~
tion ou de réticence qui, dans l’art de bien dire, est 4 la vérité ab-
solue ce qu’est l’alliage par rapport aux métaux précieux. ElJe nous
semble parfaite, parce qu'elle est parfaitement sincére. Mais il est
temps de laisser Ja parole & ce témoin capital du procés en ce mo-
ment instruit devant le public.
4 Voir le Correspondant, t. XIX, page 64.
2 Losanna, 1847. 5 vol in-8°.
T. xx. 10 oct. 1847. 7° LivR, 1
2 LES JESUITES
« MONSIEUR LE REDACTEUR EN CHEF DU Courrier francais.
; « Rome, le 14 septembre 1847.
« Monsieur,
« Votre numéro du 27 aoidt contient une lettre anonyme, datée de
« Rome, dans laquelle je lis les passages suivants :
« Le parti jésuite-rétrograde est en complot permanent contre
« Pie IX...06
« La Sardaigne parait soutenir Pio IX; mais le parti jésuite est
« puissant en Piémont.....
« On est convaincu que le parti austro-jésuite fait tous ses efforts
« pour déterminer la chute du cardinal Ferretti.... »
« Malgré la répugnance que j’éprouve 4 saisir le public de mes
« justes griefs contre une malveillance obstinée, il m’est impossible,
« Monsieur, de laisser accréditer sans réclamation des allégations
« qui seraient trés-graves si elles n’étaient démuées de fondement.
« Jignore absolument, Monsieur, ce que votre correspondant a
« voulu dire en parlant d’un part: jésuite, d'un parti jéesuite-retro-
« grade, d’un parti austro-jésuite, qui se serait formé, soit 4 Rome,
« soit dans le Piémont. Les vrais Jésuites, c’est-d-dire les membres
« de la Compagnie de Jésus, ne sont nulle part des hommes de parti.
« Notre Compagnie est un Ordre religieux solennellement approuvé
« par l’Eglise ; son but unique est celui qu’exprime son institut, la
« gloire de Dieu et le salut des 4mes; ses moyens sont la pratique
« des conseils évangéliques, et le zéle dont les apdtres et les hommes
« apostoliques de tous les siécles lui ont donné )’exemple; elle n’en
« connait point d’autres. La politique lui est étrangére ; elle n’a ja-
« mais lié son sort 4 un parti, quel qu’il puisse étre : sa mission est
« plus grande et au-dessus de tous les partis. Fille soumise de 1’E-
« plise, elle est & son service partout ou elle veut l’employer. La ca-
« lomnie peut bien se complaire 4 répandre des insinuations per-
« fides, et & représenter les Jésuites mélés aux intrigues politiques ;
« mais j’en suis encore & attendre qu’on me signale un seul des re-
« ligieux qui me sont subordonnés qui se soit écarté sur ce point de
« l’esprit et des prescriptions les plus formelles de notre institut.
« Je ne congois donc pas, monsieur le rédacteur, ce que votre cor-
« respondant a voulu dire par le mot austro-j suite.
« Aurait-on prétendu insinuer que les Jésuites des Etats-Romains
EN ITALIZ 3
« ont fait alliance avec l’Autriche? Certes, c’est donner 4 ces reli-
a gieux une singuliére importance! Mais cette supposition est telle-~
« ment contraire au bon sens, a ]’évidence, qu'elle se refuse a toute
« réfutation.
« Aurait-on voula faire croire que les Jésuites sont inféodés au gou-
« vernement autrichien, et que la forme de oe gouvernement est la
a seule que les Jésuites entourent de leur sympathie? C’est, mon-
« sieur le rédacteur, me fournir )’occasion d’expliquer une fois pour
« toutes quelle est la position que la Compagnie de Jésus a prise, et
« qu’elle tient 4 conserver, vis-a-vis de tous les gouvernements sous
« lesquels ses membres sont appelés a vivre.
a Comme |’Eglise, la Compagnie de Jésus n’a pour les constitutions
« politiques des divers Etats ni antipathie, ni prédilection. Ses mem-
a bres acceptent avec sincérité la forme de gouvernement sous la-
a quelle la Providence marque leur place, soit qu’un pouvoir ami les
« encourage, soit qu’il se borne & respecter en eux les droits qu’il re-
« connait aux autres citoyens.
« Si les institutions politiques du pays qu’ils habitent sont défec-
« tueuses, ils en supportent les défauts; si elles se perfectionnent,
« ils applaudissent 4 leurs améliorations ; si elles proclament pour les
« peuples de nouveaux droits, ils en revendiquent pour eux-mémes
ale bénéfice ; si elles élargissent les voies de la liberté, ils en pro-
« fitent pour donner plus d’extension aux ceuvres de la bienfaisance
«et du zéle. Partout ils fléchissent sous le niveau des lois; ils res-
« pectent les pouvoirs publics; ils prennent tous les sentiments de
« bons et loyaux citoyens ; ils en partagent les charges, les épreuves
« et les jouissances. C’est, Monsieur, qu’aux yeux des Jésuites un su-
« préme intérét domine tous les autres : la félicité des hommes dans
« une vie meilleure et plus durable. Partout ou ce but peut étre at-
« teint, les Jésuites s’acclimatent sans répugnance et sans peine.
« Voila, monsieur le rédacteur, quels sont les principes des Jé-
« Suites par rapport aux gouvernements et 4 leurs diverses constitu-
« tions politiques.
« Voila quelle est la ligne de conduite qu’ils se sont tracée et dont
«ils espérent ne s’écarter jamais.
«Mais, 4 l’égard du chef supréme de |’Eglise, les Jésuites se
«croient liés par des obligations beaucoup plus rigoureuses. Ils
« croient Jui devoir une part beaucoup plus large dans leurs affec-
4 LES JESUITES
« tions et dans leur dévouement. A leurs yeux, le souverain Pontife
- «n'est pas seulement un prince temporel auquel ils doivent la sou-
« mission et le respect; il est surtout pour eux un pére et le repré-
« sentant de Jésus-Christ. A ce titre, il recoit des Jésuites des témoi-
« gnages tout particuliers de culte , de vénération. Tous les actes qui
« émanent de son autorité sont accueillis par eux avec amour. Les dis -
« positions qu’il croitdevoir prendre pour!’administration de ses Etats ,
«ilsles approuvent et les défendent ; sesavis sont pour eux des ordres ,
«et leur plus grand malheur serait de contrister son coeur paternel .
« Je repousse donc de toute I’énergie de mon ame, monsieur le ré.
« dacteur, et en mon nom et au nom de !’Ordre tout entier qui m’a
«nommé son chef, la calomnie a Jaquelle vous avez ouvert les co-
« lonnes de votre journal. II est aussi contraire 4 Ja vérité qu’a Ja no-
« toriété publique que les Jésuites soient en état de complot perma-
«ment contre l’auguste Pontife que l’univers entier salue de ses
« acclamations. Aimer, vénérer, bénir, défendre le Pape Pie 1X, lui
« obéir en toutes choses, applaudir aux sages réformes et aux amé-
« liorations qu’il lui plaira d’introduire, est pour tous les Jésuites un
« devoir de conscience et de justice qu’il leur sera toujours doux de
« remplir. Ce devoir, commun 4 tous les sujets des Etats-Romains ,
« sera d’autant plus facile a remplir que le saint Pontife assis aujour-
« d’hui sur Ja chaire de Pierre joint au caractére sacré dont il est re-
« vétu toutes les vertus que l’Eglise honore, toutes les grandes qua-
« lités que le monde admire. Ce sera de plus pour les Jésuites en
« particulier un devoir de reconnaissance, puisque, depuis le jour ot
« Pie IX aceint Ja triple couronne, il n’a cessé de donner 4 la Compa-
« gnie de Jésus des gages de sa bienveillante et paternelle affection.
« Je vous prie d’agréer l’assuranoce de tous mes sentiments.
« ROOTHAN,
« Général de la Compagnie de Jésus. »
Il y a deux choses a remarquer dans la lettre que nous venons de
transcrire. Ceux de nos lecteurs qui se rappellent la joie avec la-
quelle nous avons accueilli, dans notre article du 10 aodt dernier, la
premitre démarche faite par le R. P. Roothan pour se mettre en
rapport avec la presse quotidienne, peuvent juger du sentiment que
nous fait éprouver cette seconde manifestation, plus signiticative en-
core que la premiére. Jusqu’ici, la Compagnie de Jésus avait sup-
EN ITALIE. 5
porté ja calomnie avec une patience héroique. Dieu, qui se joue sans
cesse de Ja confiance que nous mettons dans |’indépendance de notre
raison, a créé & l’usage des stécles de lumzére une sorte de crédulité
qui dépasse tout ce que l’esprit humain a jamais admis de plus ab-
surde dans les temps ot la fiction régnait sans partage. Les hommes
atteints de cette punition sont comme les idoles dont parle le Psal-
miste : ilsont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas
entendre. Ils cétoient sans cesse la vérité; ils vivent au milieu d'elle
sans comprendre méme qu’elle existe, et l’erreur a en méme temps
un attrait insurmontable pour leur esprit. C’est le privilége des Jé-
suites d’exercer jusqu’a ses derniéres limites cette étonnante faculté
de croire aumensonge : c'est a eux aussi qu’il appartient de prendre
en commisération ]’excés de confiance dans le faux qui régne 4 notre
époque. Chaque jour voit s’augmenter le nombre de ceux qui recon-
naissent a quel point on s’est moqué d’eux en leur racontant les cri-
mes des Jésuites. On peut méme admettre déja que cette ridicule ter-
reur a été déracinée de la plupart des esprits sincérement chrétiens.
Pour peu que les Jésuites eux-mémes, par la voix de leur vénérab
général, continuent & seconder les efforts qu’on a faits depuis quel-
ques années pour remettre l’opinion publique dans le chemin du bon
sens, On asrivera 4 un résultat beaucoup meilleur que dans les
siécles précédents.
Mais ce n’est point & ce service que se borne Ja conséquence du pas
important que vient de faire le général de la Compagnie de Jésus;
nous avons le droit d’y reconnaitre et d’y signaler une preuve de
confiance dans|}’efficacité des armes emprunteées 8 la liberté. Les hom-
mes pour qui l’Eglise n’est point une terre inconnue n’ont pas besoin
que les Jésuites leur disent qu’ils ailment Pie IX tout autant qu’eux,
et qu’ils ont la méme confiance dans Il’ceuvre sublime de ce Pon-
tife. Il n’existe pas, i] ne peut pas exister un bon prétre qui, en con-
templant dans Pie IXla réunion de toutes les vertus que UEglise honore
et de toutes les grandes qualités que le monde admire, n’en attende
une ére de bénédiction pour la chrétienté ; et nous ne connaissons
personne jusqu’ici, pas méme M. Gioberti, qui ait osé ranger les Jé-
Suites parmi les mauvais prétres. Mais la liberté, telle que la donnent
les constitutions modernes, a été longtemps méconnue par une foule
d’excellents prétres. Le R. P. Ventura a parfaitement expliqué pour-
quoi tant d’hommes droits et éclairés sont restés en défiance contre
6 LES JESUITES
un principe qui, transporté dans le domaine de la politique, semblait
avoir pour objet de détruire la plus précieuse de toutes les libertés,
c’est-a-dire Ja liberté chrétienne. Maintenant, grace 4 Dieu, la lumiére
se fait chaque jour davantage sur ce point controversé, et il est de la
plus haute importance pour tous les chrétiens d’apprendre que la So-
ciété de Jésus, qui, de toutes les congrégations religieuses, a recu de
l’esprit du siécle ot elle s’est formée la constitution la plus mozar-
chique, s’associe pleinement 4 un mouvement que, dans |’ordre poli-
tique, il est permis de considérer comme une conversion générale du
clergé catholique.
Cela soit dit sans préjudice de la différence des institutions dont la
Compagnie de Jésus a si grande raison de tenir compte, suivant l’his-
toire et le génie de chaque peuple. Il ne s’agit pas de savoir si les
deux Chambres sont une panacée qu’on doive appliquer aux maux
de tous les hommes. La conversion dont je parle a lieu dans une ré-
gion plus haute et bien plus indépendante de toutes les variations
que subit la société. Aujourd’hui la publicité a acquis chez tous les
peuples une extension qui impose de nouvelles régles de conduite.
Les esprits ne peuvent plus étre tenus nulle part dans une heureuse
ignorance du mal: il pénétre partout et se joue de tous Jes obsta~
cles que voudrait lui opposer J’industrie humaine. Dans un pareil
état de choses, il s’agit de savoir si l’on reconnait au bien la méme
puissance de diffusion et de pénétration. Du moment que cette per-
suasion s’est emparée des esprits, chacun comprend la nécessité de
faire, dans l’intérét du bien, des efforts aussi actifs, aussi soutenus ,
que ceux qui se renouvellent sans cesse pour le triomphe du mal.
Enfin, aprés qu’on a reconnu que cette arme est la seule qui puisse
étre employée avec succés dans notre siécle, on est conduit 4 admet-
tre que c’est la meilleure dont on se soit servi dans le cours des temps,
et qu’en adopter l’usage exclusif, autant que la nature des institu-
tions et des gouvernements le permet, c’est tout simplement en re-
venir a ce qui a fait remporter au Christianisme, sur la philosophie
des Grecs et Ja religion politique des Romains, la plus grande et la
plus féconde de ses victoires.
Nous sommes donc mille fois heureux de voir se trancher d’une
fagon aussi nette la position de Ja Compagnie de Jésus dans les gran-
des luttes de notre siécle. Tout concourt ainsi a dissiper les téndbres
qu’on s'était étudié a épaissir depuis quelque temps dans des intéréts
EN ITALIE. yf
opposés, et dont les ouvrages de M. Crétineau-Joly et de M. Gioberti:
marquent, selon nous, les points extrémes. M. Crétineau-Joly a été
le premier & sentir le coup que nous lui avions porté, avec une force
que nous n’attribuons qu’a la puissance de la vérité. La question n’est
pas de savoir comment cet écrivain bat en retraite, mais s’il bat ef-
fectivement en retraite. Or, les personnes qui prendront la peine de
lire la nouvelle brochure que M. Crétineau-Joly vient de publier, sous
un titre propre a piquer la curiosité : Défense de Clément XIV contre
M. Cabbé Grobert: *, n’auront pas de peine a s’apercevoir que !’au-
teur de cet écrit a reconnu & quel point était mauvaise la position
qu'il ayait prise d’abord contre les réformes de Pie IX. Il est vrai que
M. Crétineau-Joly a couvert son mouvement de tout le luxe de pro-
jectiles que peut fournir un amour-propre littéraire sérieusement
blessé. Mais ce n’est pas a moi de me plaindre de ce que ce genre de
polémique peut avoir d’exagéré sous la plume de M. Crétineau-Joly.
Indépendamment des lecons qu’y trouve ma propre vanité, et dont je
tacherai de faire mon profit, j’y découvre un moyen de me justifier
pleinement, ce me semble, auprés de personnes dont |’estime m’est
infiniment précieuse. Je n’avais point écrit pour me rendre agréable
a M. Crétineau-Joly, la chose est claire. Si, dans ses représailles, il
dépasse la mesure, c’est son affaire et non la mienne. Mais il s’était
trouvé, parmi les nombreux lecteurs de |’ Histowe des Jésuites, quel-
ques personnes qui n’avaient pas compris tout d’abord par quel motif
j'attaquais aussi vivement le pamphlet intitulé : Clément XIV et les
Jesmtes. A présent je n’aurai plus besoin d’une longue apologie pour
justifier l’opportunité de ma critique : il suffira pour cela de lire avec
quelque attention la réponse de M. Crétineau-Joly, et, sije l’osais, ce
serait la une marque d’intérét que je réclamerais des personnes qui
ne me considérent pas encore tout 4 fait comme un ennemi de |'E~
glise et de la papauté 2,
Je me suis emparé du pamphlet de M. Crétineau-Joly avec |’inten-
tion d’en faire ressortir tous les défauts ; je l’ai épluché dans les moin-
dres détails avec une rigueur qu’on doit épargner 4 la plupart des
livres, surtout & ceux qui semblent s’étre proposé pour objet de
4 Paris, Mellier fréres. In-8°.
2 M. Crétineau-Joly insiste sur l’authenticité des piéces dont il a fait
usage. La seule de ces piéces qui nous ait inspiré des doutes sérieux
nest pas encore déposée chez MM, Mellier,
8 LES JESUITES
défendre la cause pour laquelle nous combattons. Etait-ce le résultat
d’une animosité personnelle? M. Crétineau-Joly lui-méme ne croit
pas aux motifs qu’il me préte. De quel sentiment s’est donc inspirée
la sévérité dont j’ai fait preuve?
Un spectacle extraordinaire et vraiment miraculeux se développait
4 nos regards. Les cceurs les plus endurcis contre I’Eglise catholique
et la papauté s’amollissaient, au seul nom de Pie IX, sous |’influence
d’un enthousiasme dont il était impossible de révoquer en doute la
sincérité. Mais, parmi ceux-la méme qui subissaient avec le plus de
loyauté le joug de |’admiration et de l’amour, il s’en trouvait beau-
coup qui s’exagéraient les conséquences de |l’opposition que les actes
du successeur de Grégoire XVI avaient rencontrée sur Jes marches
mémes du tréne pontifical. On ne comprenait pas que cette opposition
se fondait bien plus sur la défiance du succés que sur des sentiments
hostiles a ]a personne du Pontife. Déja se répandait le bruit, auquel
on a voulu donner depuis des proportions ridicules, que Pie IX vou-
lait la liberté, mais que les prétres, et surtout les Jésuites, furieux de
cette tendance libérale, demandaient au ciel la conversion du Pape.
Un livre qui paraissait au milieu de telles circonstances avec les signes
d’une indifférence compléte pour les souffrances politiques de |'Ita-
lie, un livre ou l’on mettait le grand acte du pardon en quelque sorte
sur la méme ligne que le bref d’abolition des Jésuites, nous parut
acquérir les proportions d’un danger public. En cas pareil, il ne faut
pas juger des livres qui paraissent selon leur valeur propre, mais
d’aprés le parti que les passions peuvent en tirer. Nous ne craignons
pas de l’aflirmer : si le pamphlet de Clément XIV et les Jésuttes avait
surpris une ligne d’approbation aux journaux consacrés a la défense
de la cause religieuse ; si un recueil aussi nettement posé que celui a
la rédaction duquel nous avons |’honneur de prendre part n’avait pas
exprimé son désaveu en appuyant fortement sur les termes, nous
courions le risque de laisser entre Jes mains de nos adversaires une
arme trop émoussée aujourd’hui pour que personne songe 4 la relever.
Mettons-nous a la place des Italiens ; envisageons sérieusement la
misére politique sous laquelle leur patrie gémit depuis tant de sié-
cles. Cette misére a des causes évidentes pour quiconque étudie
Vhistoire avec impartialité. Nous ne nous sommes pas fait faute,
quant 4 nous, de les signaler dans nos Jecgons publiques comme dans
nos écrits imprimés, au risque de blesser la juste susceptibilité du
EN ITALIE. 9
malheur. On ne l’ignore pas : avant les travaux de l’école nationale,
qui ont si heureusement préparé le régne de Pie IX, la plupart des
esprits lettrés de l'Italie se trouvaient plongés dans une erreur dé-
plorable. Ils imputaient tous leurs malheurs au seul pouvoir qui edt
été capable de les en préserver, si le Saint-Siége, dés l’aurore des
temps modernes, n’eidt rencontré dans I'[talie elle-méme ses adver-
Saires les plus implacables et les plus acharnés. Mais plus l’aveugle-
ment des Italiens qui auraient dd éclairer leur pays était déplorable,
plus la prolongation du chatiment pesait douloureusement sur |’A4me
de ceux qui ressentent en chrétiens la souffrance des autres peu-
ples, et qui ne croient pas qu’une frontiére naturelle ou politique in-
terrompe les liens de la fraternité universelle.
il n’a jamais appartenu qu’a la plus insigne légéreté de considérer,
méme avant les événements qui s’accomplissent sous nos yeux, le
peuple italien comme dégénéré et corrompu sans ressource. Quand
on voit que cette terre éternellement féconde a produit ses plus
grands hommes précisément a }’époque ot les chaines de la servi-
tude étrangére se sont rivées pour elle, on soupgonne qu'il existe 1a
une énigme dont la Providence nous donnera un jour le secret. Geux
méme qui ne croient qu’au Dante, & Raphaél et au Tasse, doivent
croire a la délivrance politique de I’Italie ; mais combien cette espé-
rance ne s’accroit-elle pas dans l’4me de ceux qui, guidés par la foi
catholique, ont pénétré dans les merveilles de sainteté incessamment
renouvelées sur ce sol qu’a fécondé le sang des apétres? Pour mon
compte, et s’il m’est permis de parler de moi dans une circonstance ou
ma personne a été mise en jeu, j'ai éprouvé cette double impression,
la seconde bien plus grande, bien plus sire que Ja premiére.
Le 15 aot 18441, jour 4 jamais important pour les secrets de mon
ame, je venais de revoir cette ville de Rome ou, dans un premier
séjour, j’avais appris 4 ne jamais parler qu’avec respect de la reli-
gion catholique. Ce jour-la, Rome, délivrée des étrangers qui l’enva-
hissent chaque année, Rome appartenait aux Romains, et l’on y fétait
Ja sainte Vierge, comme si elle eit été présente en personne dans
toutes les familles. J’avais assisté & la messe pontificale, toujours si
imposante, dans cette basilique de Sainte-Marie-Majeure, qui, par sa
grace et sa beauté, ressemble tant a Marie elle-méme. La foule était
rassemblée au dehors, bien différente de ce qu’elle est aux fétes de
Paques et de Ja Saint-Pierre. Les costumes de la campagne y domi-
£0 LES JESUITES
naient, et l’on n’y distinguait d’ailleurs que les vétements orientaux
d’une députation accourue du fond de l’Abyssinie, pour renouer avec
le Saint-Siége les liens de l’obéissance catholique. La grandeur des
missions, c’était 14 la gloire du régne de Grégoire XVI. Je la sentis
bien cette gloire, lorsque ma téte s’inclina sous la bénédiction du
saint Pontife; mais je m’étais & peine relevé que déja, en prome-
nant mes regards sur cette foule rustique, je m’étais dit : Dieu ne re-
fusera pas toujours 4 ce peuple Il’indépendance nationale, c’est-a-
dire le plus grand de tous les biens, aprés ceux du ciel et 4 cété du
bonheur domestique !
Qui de nous oserait comparer la plus pénible de nos afflictions po-
litiques a celle d’un peuple courbé sous Je joug de |’étranger ? Nous
sommes bien divisés, nous autres Francais, et nos schismes intérieurs
se prolongentavec une persévérance cruelle. Des ruisseaux de sang, des
monceaux d’iniquités nous séparent les uns des autres ; nous nous re-
prochons sans cesse mutuellement, et comme par héritage, les fautes du
passé, les crimes du passé. Ces remparts que les révolutions ont éle-
vés au sein méme de la conscience nationale affaiblissent le pays en
face des jalousies étrangéres et empéchent trop souvent le concours
de toutes les intentions honnétes pour l’accomplissement du bien.
Mais, quelles que soient nos souffrances et le retard qu’elles appor-
tent au progrés, nous ne savons pas, nous ne pouvons pas comprén-
dre ce que c’est, en comparaison de la nétre’, que la situation d'un
peuple qui se sent sur la gorge le pied ferré d’un grossier envahis-
seur, qui, lorsqu’il ne voit pas chaque jour la méche des canons
étrangers allumée sur ses places publiques, a la conscience qu’il lui
suffirait d’un mouvement pour faire accourir les hordes de l’oppres-
seur. Tel est le supplice pourtant que I’Italie supporte depuis des
siécles, et qu’elle a recommencé a subir apras avoir vu flotter sur ses
villes les enseignes d’une liberté trompeuse, et avoir appelé, accueilli
-comme des libérateurs, ceux qui depuis trente-trois ans ne se justi-
fient du joug qu’ils font porter aux autres que par la servitudg dans
laquelle ils croupissent eux-mémes! Et nous nous armerions de dé-
dain pour quelques manifestations puériles peut-étre dans la forme,
-de rigueur pour quelques actes dictés par l’enivrement d'une déli-
‘vrance subite! Un de nos amis (et je puis bien citer son nom, c’est
un témoin respectable et non suspect), M. Ozanam, nous écri-
vait, il y a six mois, qu’il avait vu sur toutes les maisons, depuis
EN ITALIe. £2
Rome jusqu’aux Alpes, cette inscription : Viva Pio nono liberatore |
Toutes les maisons, entendez-vous ? Et l’on voudrait que nous sup
portassions l’idée qu’on Francais, c’est-a-dire un membre de la na-
tion qui, il y a trente-trvis ans aussi, par la seule force de son prin-
cipe et de son histoire, a rejeté le joug de la servitude étrangére, ait
po jouir de l’hospitahté sur Ie sol de lItalie pour jeter ensuite un
sarcasme et une prédiction sinistre au milieu des joies de la déli-
vrance, et pour se croire en droit de prévenir un saint Pontife contre
les dangers de Ia popularité ! Un Francais, un des ndtres, se sera re-
fusé 4 comprendre les larmes de Pie IX! il aura cru voir une joie
enivrée dans cette émotion d’an grand homme qai entreprend une
tache sous laquelle les grands hommes s’épuisent et succombent, &
moins que Dieu ne leur préte un secours miraculeux.
Oh ! non, non, nous ne nous sommes pas trompé; nous n’avons
pas été injuste envers l’auteur de Clément XIV et les Jésuites !
Cette digression mécessaire a absorbé une partie de l’espace que
nous comptions consacrer @ l’examen des accusations accumulées
par M. Gioberti contre la Compagnie de Jésus; mais peut-étre )’obli-
gation dans laquelle nous sommes désormais de nous restreindre
nous rend-elle le service de proportionner le développement de ce
travail au danger méme que nous voulions combattre? Les choses
ont en effet changé de face depuis quelque temps, et l’horizon qui
nous effrayait a cessé d’étre aussi noir. Justement préoccupé, comme
d’un fachenx symptéme, du contraste qui existe entre Je mérite intrin-
séque des ouvrages politiques de M. Gioberti et le bruit que son nom
fait actuellement en Italie, nous demandions au Ciel la liberté des
Jésuites de Ja Péninsule comme un miracle de Pie IX, et déja ce mi-
racle parait s'étre accompli.
On ne saurait assez admirer combien les incidents qui, au premier
abord, semblent destinés 4 entraver la marche de Pie IX, contribuent
au comraire & assurer le triomphe du saint Puntife. C’est ce qu’on
vient de voir encore une fois 4 la suite des tentatives de désordre
qui ont signalé & Rome les journées des 7 et 8 septembre dernier.
jusqu’alors la population entitre, sans distinction d’age, de rang, de
profession oa d’opinion, avait donné l’exemple d’une sagesse exem-
plaire, et les Romains avaient le droit de soutenir qu’on les calom-
niait quand on voulait établir entre eux la distinction des modérés
et des exaités, Lors de Ja conspiration da mois de juillet, tout le mal
42 LES JESUITES
avait été rejeté sur le parti rétrograde, et l’on était fondé a croire
que l’admirable fermeté déployée par le Pontife et par son gouver-
nement, apres l’occupation de Ferrare, contribuerait a accroitre ce
caractére de dignité calme qui a valu aux Romains, dans ces der-
niers temps, l’admiration et Ja sympathie du monde entier.
Mais, & quelque degré de sagesse que les peuples puissent s’élever,
il y a des étourdis partout, et d’ailleurs il fallait s’attendre 4 ce que
les trois cents exemplaires du Geseata moderno, répandus dans |a ca-
pitale du monde chrétien, mettraient quelques tétes faibles ou folles
en mouvement. Ce fut donc avec un sentiment d’effroi , et plus en-
core d’humiliation, que ceux qui se montraient si fiers de Ja pureté
pour ainsi dire virginale qu’avait jusqu’alors gardée |’agitation poli-
tique dans Rome, virent une bande d’écervelés, aprés avoir porté
ses félicitations aux ambassadeurs de Sardaigne et de Toscane, qui
devaient peu se soucier de ces marques d’honneur, se rendre ensuite
aux environs du Palais de Venise, pour y vociférer plus ou moins ou-
vertement contre la légation autrichienne. L’incertitude des récits
qui nous sont parvenus sur les événements de ces deux journées ne
nous permet pas d’en apprécier au juste le plus ou moins de gravité.
Nous savons seulement que le gouvernement pontifical s’en est sé-
rieusement ému, et la sévérité de la notification du cardinal Ferretti,
les poursuites dont ce ministre menace ceux qui commettraient en-
core de semblables désordres, indiquent assez ce que Pie IX a di
penser de cette violation d’une des premiéres régles du droit des
gens.
S’engager d’ailleurs dans cette politique de carrefour, c’était pré-
ter au ridicule et retirer peut-étre aux grandes et légitimes manifes-
tations pcpulaires dont Rome a été le théatre, depuis l’avénement de
Pie IX, une partie de leur majesté et de leur importance. On ne
tarda pas s’apercevoir de ce danger quand on vit Je jeune prince de
Canino, apres avoir dirigé & Rome les aubades et les charivaris diplo-
matiques, promener comme un commis-voyageur l’uniforme de la
garde civique dans les villes de la Toscane et de la Romagne, y re-
cueillir quelques hourras de complaisance, porter, 4 propos de mam-
miféres et d’amphibies, Ja question de l’indépendance italienne au
sein du Congrés scientifique de Venise, sous les yeux de deux ou trois
archiducs, se faire donner immédiatement son congé par la police au-
trichienne, et revenir en toute hate 4 Rome pour y subir a son arri-
EN ITALIE. 43
vée les arréts de Ja garde civique. Certes jamais le théatre n’a fait
voir plus clairement la petite pi¢ce aprés la grande.
Cependant les agitateurs qui avaient suivi la banniére d’un chef
aussi inconsidéré ne s’étaient pas borné a visiter les ambassades.
Comme de bons Giobertistes, ils avaient cru devoir mettre le comble
a leurs prouesses patriotiques en allant faire du tapage a la porte
da Coliége romain. Aussi la campagne anti-jésuitique commencée sous
des auspices aussi peu sérieux a-t-elle été, dés le début, enveloppée
dans le ridicule empreint sur l’ensemble de ces manifestations ; et
opinion, frappée du défaut de convenance et d’opportunité de cette
prise a parti des gouvernements étrangers dans la personne de leurs
envoyés, a été contrainte, quelle que fut d’ailleurs Ja prévention
d'un grand nombre, de renier également cette premitére atteinte a la
liberté religieuse.
I] faut dire aussi que la réputation de bon sens dont jouissent les
Italiens aurait été bien compromise si les deux mille huit cents pa— .
ges du pamphlet giobertiste avaient produit une impression pro-
fonde et durable. On comprend |’immense curiosité excitée par
apparition d’une machine qui, partie d'une telle main, semblait
devoir mettre les Jésuites en poudre. On avait annoncé des révéla-
tions étonnantes, une surabondance de preuves, et, aux yeux du
plus grand nombre, la prévention était en faveur d’un accusateur si
sir de son fait. Mais, la premié¢re condition du succés, c’était d’étre
lu; et, nous le savons par expérience, comment le livre ne serait-il
pas tombé cent fois des mains du lecteur le plus disposé a |’ad-
miration et a la confiance? M. Gioberti a beau jeu pour nous repro-
cher, 4 nous autres Francais, notre science et notre littérature a petites
doses, la scienza e la letteratura a miccino (1, 35); il ne risque pas,
tant s’en faut, qu’on lui adresse Ja méme critique. Et, encore, si ce
déluge de mots était un déluge de pensées! Mais non, la répétition a
Vinfini, sous toutes les formes, telle est la figure favorite de M. Gioberti.
ll y a,¢selon le maitre de philosophie de M. Jourdan, cing ou six
maniéres de dire : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir
amour. Il y en a deux mille peut-étre, suivant M. Gioberti, pour
exprimer cette pensée : Les Jésuites sont des scélérats, ennemis de la
culisation, des lumiéres et de la liberté. On argumente ainsi par voie
d’accumulation, comme si les mots acquéraient de la force 4 mesure
qu’on en fait plus d’usage, et, de méme que dans l'artillerie, |’unifor-
18 LES JESUITES
mité du calibre des boulets est prise pour une des conditions de la
justesse du tir.
Les journaux italiens ont laissé déj& voir plas d’un signe du désap-
pointement des lecteurs qui s’étaient jetés avec tant d’avidité sur le
Gesmia moderne. Je n’en voudrais pour preuve que les éloges du
Primato, colportés depuis quelque temps avec tant de complaisance
et docilement recueillis par nos feuilles frangaises. On aurait honte
de convenir qu’on s'est trompé; on baille en cachette. Mais, a ceux
qui se permettent cette question indiscréte : Que pensez-vous da
Gesuita moderno? on se hate de répondre : Ce Gioberti est un grand
homme et le Primate un chef-d'ceuvre |
Ne mettons pas d’ailleurs tout cet insuccés sur le compte des in-
tentions malveillantes de M. Gioberti et de son impuissante colére.
Pour faire un livre fort contre une institution aussi historique que
l’est la Compagnie de Jésus, il faudrait posséder soi-méme le sens de
histoire, et ce n’est pas par 1a que brillent d’ordinaire les esprits qui
se sont longtemps concentrés dans les abstractions subtiles de la
philosophie. I] suffit de parcourir le Gesmta moderno pour s’aper-
cevoir que l’auteur de ce pamphlet monstre manque du sens qui met
en garde contre les erreurs populaires et les lieux communs de I’his-
toire. Ce pourrait étre um calcul de sa part que la confiance im-
plicite qu’il aceorde & certaines accusations traditionnelles, quoi-
que contraires & toute vérité historique, quand le préjugé calomnieax
porte sur des Jésuites; comme, par exemple, lorsqu’il admet sans
discussion les imputations par lesquelles on chercha a justifier le
supplice du P. Guignard, |’une des plus grandes atrocités judiciaires
dont l'histoire ait conservé le souvenir (HI, 485) ; lorsqu’il attribue au
P. Le Tellier une influence funeste ser les résolutions de Louis XIV,
a une époque qui précéda de dix ans celle ou ce religieux deviant le
confesseur du grand roi (IV, 346) )}; ou bien lorsqu’il affeete de croire
a l’impartialité de l’arrét qui rendit la Compagnie de Jésus solidaire
de la banqueroute du P. LavaHette (II, 568). S’il parle des wnombrables
caseistes dont on trouve la réfutation dans les Provinciales (1, 267), ce
n’est pas une distraction impardonnable, c’est tout simplement une
fleur de rhétorique. Mais que penser d’an Aistorten qui range parmi les
faits attestés par certaines chroniques (III, 568) le fable suivant laquelle
Hugues-Capet serait descendu d’an boucher de Paris, et qui compte
au nombre des catholiques,’ou du moins de ceax qui montrérent un
EN ITALIE. 15
penchant décidé pour la fot catholique (11, 229), Goethe et Cuvier?
Ce que le philosophe ne sait pas distinguer dans l'histoire du
passé, i] n’est pas plus habile 4 le reconnaitre autour de lui et dans
les faits de la vie journatiére. M. Gioberti a longtemps habité Paris ;
il y est fréquemment revenu ; il doit étre, mieux qu’aucun de ses com-
patriotes, au courant de nos affaires. Comment se fait-il donc que,
lorsqu’il s’agit de Paris et de la France, il paraisse ignorer et con-
fonde les uns avec les autres les faits les plus connus? Je consens 4
mettre de cété, comme je le faisais tout & I"heure, ce qui se rapporte
directement aux Jésuites. Il peut sembler bon, par exemple, & M. Gio-
berti, dans l’intérét de sa cause, de ravaler le talent du P. de Ravi-
gnan, et de lui refuser ces grands effets qui n’appartiennent qua
eloquence ; nous lui permettrons d'aller jusqu’a dire que la jeu-
nesse eclairée (la qioventi ingegnosa) laisse la le Jésuite pour courir
aprés le Domiicam (1, 47, note). Mais peut-il étre permis & un
homme qui a la moindre teinture de l’organisation actuelle de notre
pays de persister 4 donner, comme on a déja pu le voir dans le Pri-
mato, a Y Université de la France le nom d' Université de Paris (1, 18h)?
Et le philosophe capable d’écrire les lignes que nous allons citer, fat-
i! une nouvelle incarnation de Platon ou d’Aristote, ne perd-il pas
tout droit 4 étre écouté lorsqu’il s’agit de jugements fondés sur les
faits de I’histoire? « Il est de toute fausseté que l'épiscopat francais
atout entier soit contratre a U’ Université (de Paris), puisque le chef de
« cet épiscopat, c’est-a-dire l’archevéque de Paris, n’a pris aucune
« part aux attaques inconsidérées dont cette institution a été l'objet.»
Je cite le texte, pour qu’on ne s’imagine pas que je vise & l’effet de
Yabsurde: « Egli & falsissimo che tutto quanto l’episcopato francese
« sia contrario all’ Universita, poiché il capo pt Esso, cioé l’arcives-
@ covo di Parigi, non partecipd in alcun modo agli sconsigliati assalti
« mossi contra tale istituzione (I, 185 , note). » On prétend (je n’al
pas vérifié la citation) qu’un voyageur célébre, homme d’esprit,
artiste habile, mais qui avait la faiblesse de se donner les airs de
la science, voulant expliquer 4 ses lecteurs ce que c’était qu’une in-
scription cufique, joignit 4 son texte la note suivante, que j’ai en-
tendu citer comme un exemple de bévue redoublée. « Le cufique était
cune langue dont se servaient les prétres égyptiens pour expliquer les
« hidrogtyphes au peuple, » La progression du philosophe vaut bien
celle du voyageur, ce me semble.
46 - LES JESUITES
Au reste, il faut, ou que nous n’ayons aucune idée de la valeur des
mots dans la langue italienne , ou que nous comprenions bien mal
l’application du précepte de l’Evangile qui nous recommande de trai-
ter le prochain comme nous voudrions er étre traité; car la maniére
dont M. Gioberti use de sa langue et pratique cetterégle de l’équité nous
confond d’étonnement. S’i] arrive au P. Pellico ou & tout autre des ad -
versaires qu’il s’est choisis d’insinuer un blame avec la modération de
langage que commandent la religion et la politesse, aussitét M. Gio-
berti crie 4 la calomnie et presque a |’assassinat. Quant au vocabulaire
dont il use lui-méme en parlant des Jésuites, quoiqu’on en connaisse
déja quelques échantillons, il n’est pas hors de propos, je crois, d’en
multiplier les exemples. Ici il est question de la stupide ignorance ,
stolida ignoranza, des Jésuites (II, 350), ou bien de leur ignoble et vile
nature, ignobile e vile natura (I, 199) ; 14 on leur reproche d’étre a la
fois menteurs, effrontés, ignorants, blasphémateurs, iniques et sans fot,
bugiardi, inverecondi, ignoranti, blasfemi, ingtusti e fedifrag: (Il,
29h) ; leurs écrits sont des chefs-d’ceuvre de mensonge et d’insolence
(II, 292) ; leur conduite est un composé de colére, de haine et des ar-
tifices les plus honteux et les plus criminels, brutte et scellerate arti
(II, 6411). Et ce que M. Gioberti reproche 4 la Compagnie par dessus
toute chose (1’accusation est curieuse aprés ce qu'on vient de lire),
c'est Uhabitude de jeter Vopprobre.sur leurs adversaires, (usanza d’in-
famar gli avversanti (III, 35).
Cependant I’écrivain qui vient d’accumuler toutes ces injures se
défend du reproche d’avoir voulu offenser, dans la personne méme du
général de la Compagnie, l’honneur d’un homme dont il.peneére sincére-
ment les vertus privées, les cheveux blancs et le caractére sacerdotal
(II, 147). A ses yeux, un autre Jésuite, le P. Luigi Taparelli d’Aze~
glio, est un des plus grands ornements, et peut-étre (esprit le plus dis-
ungue de la Société anotre époque (II, 114). Des éloges sont accordés
au P. Manera, comme littérateur ; au P. de Ravignan, comme orateur
sacré ; au P. Perrone, comme théologien (IV, 352). Il est vrai que
d’autres noms, tout aussi dignes dans leur genre d’une mention lau-
dative, ne sont pas traités aussi favorablement par |’auteur du Ge-
suita moderno, S'il est question des supériorités scientifiques de la
Compagnie, le P. de Vico est passé complétement sous silence, et le
‘nom des PP. Martin et Cahier est rangé parmi ceux qui ne se recom-
mandent ni par Charmome mi par la célébrité (III, 356). Pour }’un ,
EN ITALIE. 47
c'est mauvaise volonté; pour les autres, c’est ignorance évidente de
titres qui n’en ont pas moins une grande valeur aux yeux des hom-
mes compétents. Mais n’eiit-on a citer qu'un Manera, un Perrone, un
Ravignan, on ne Comprendrait pas trop comment I’Ordre qui posséde
des hommes d'un mérite aussi peu contestable pourrait étre consi-
déré comme un réceptacle et un séminaire d'ignorance , un albergo e
un semmaio Cignoranza (I, 477). Quand nous nous serons élevé a
Ja hauteur de la philosophie de M. Gioberti, nous saisirons mieux sans
doute le secret d’un écrivain qui, en s’adressant au P. Pecllico, croit
pouvoir s’exprimer ainsi, sans que les mots se battent ensemble :
« Je ne parle pas de vous parce que votre (oyauté m’est connue, en
« dépit de vos mensonges et de vos calomnies, Non parlo di voi, per-
« che la vostra LEALTA mi é nota, a dispetto delle vostre BuGiE e delle
« vostre CALUNNIE (II, 438). »
On concoit qu’avec une critique historique aussi large et une ma-
niére de raisonner aussi élastique , M. Gioberti ne se montre pas dif-
ficile dans le choix des autorités sur lesquelles il s’appuie , quand il
s'agit de diriger contre les Jésuites les plus graves accusations. Faut-il
demontrer, par exemple, que c’est la Société qui a empotsonné Cleé-
ment XIV ;: il n’éprouve aucun embarras, car il a pour Jui le té-
moignage d’un écrivain d'une autorité prépondérante. « Le meilleur
aet le plus exact des historiens qui ont développé les causes de la
«raine des Jésuites au XVIII° siécle est un auteur francais de fraiche
« date (M. le comte Alexis de Saint-Priest), que je mettrai fréquem-
« ment & contribution; son ouvrage, écrit avec une rare sagacité et
«a beaucoup de modération, ale mérite incomparable de se fonder sur
« des documents originaux parfaitement authentiques , et Ja plupart
a inédits ; aussi, quoiqu’il n’ait paru que depuis quelque temps, il a
« déja acquis un tel crédit dans ]’opinion que son autorité sur les
« points principaux peut dispenser le lecteur derecherches ultérieures
« (lI, 30). » On voit dans quelles eaux le prétre catholique vogue a
pleines voiles. Aussi ne faut-il pas s’étonner en le voyant distribuer &
droite et 4 gauche les coups de chapeaux, surtout quand il a ie bon-
heur de rencontrer des personnes qui ont dit du mal des Jésuites.
Attaquer les Jésuites! mais c’est un ceuvre si méritoire qu’il n’en faut
pas davantage pour étre rangé parmi les catholiques comme en veut
M. Gioberti. M. Michelet et M. Quinet : l’auteur est le premier 4 recon-
naltre la pureté de leurs intentions, lanoblesse de leur conduite etla géné-
48 LES JESUITES
rosité des sentiments qui dictent leurs écrits (1, 185). M. Libri : C’est un
grand mathématicien, un érudit de premier ordre, Uhonneur vwant de
la science et de la littérature ttaliennes (ibid., 186). M. Thiers : n’a-t-il
pas, dans sa derniére histoire, défendu avec une admirable raison la
restauration du Catholicisme en France et parlé du Saint-Siége avec
amour et vénération (tbid.)? Voltaire luieméme : eh, mon Dieu! s’tf
a osé appeler le Christianisme infdme, c’est qu'il le confondait avec le
jésutisme (Ili, 448). On voit de plus que M. Gioberti a fait toutes
les bonnes lectures et qu’il en a profité, comme par exemple quand
il compare « aux Fasingars de |’Inde, qui immolent a leurs divinités
« les hommes tout vivants, en les faisant mourir avec le lacet et le
« couteau, les Jésuites italiens , qui tuent spirituellement, non avec
«la corde et le fer, mais avec la langue, a la maniére des ser-
« pents (I, 212).» Touchante réminiscence du Juf errant, auquel
je m’étonne seulement que |’auteur n’ait pas fait d’autres emprunts,
tels que le chapitre du Cholera et des Jésuites.
A cette indulgence excessive, a cette illusion volontaire en faveur
des hommes les plus hostiles au Catholicisme, on s’étonnera peu de
voir unie dans le Geswita moderno une disposition & excuser et & pro-
voquer méme |’intervention arbitraire du pouvoir civil, toutes les fois
qu'il s’agit de porter atteinte 4 Ja liberté de ses adversaires. Telle est la
punition de tous ceux qui ont fait secte en dehors de la grande unité : la
liberté comme ils}a proclament n'est jamais qu’une soumission déguisée
au joug le plus humiliant du pouvoir temporel; c’est comme Ie cheval
dela fable, qui consent 4 recevoir le mors, pourvu que l’homme l'aide
& se venger du cerf, son ennemi. Ceux qui écrivent contre M. Gio-
berti sont dignes de la prison en ce monde et de l’enfer dans Cau-
tre (I, 221),— Une rumeur absurde se répand & Turin, comme
celles dont on nous a rebattu les oreilles depuis quelque temps :
Madame du Rozier, supérieure du Sacré-Ceeur, est accusée d’avoir
demandé a Dieu de convertir le Pape Pie IX. M. Gioberti, qui ac-
cueille cette fable sans hésiter, y ajoute avec une satisfaction évi-
dente cet autre bruit : que le roi a donné tmmédiatement Uordre de
chasser de son couvent cette indigne religieuse (1, 435). Un P. Jésuite
a 6té renvoyé de la ville de Novarre : M. Gioberti ne sait comment
exprimer la joie que lui cause cette expulsion (II, 302). On doit
penser avec quelle admiration sympathique il juge la maniére dont
on traitait la liberté religieuse il y a deux cents ans : « En 1606, un
ys
EN ITALIE. 49
« Jésuite, préchant 4 Mantoue, se laissa aller & de telles injures con-
« tre le gouvernement vénitien (qui venait d’étre interdit par le Saint-
a Siége) que Je duc, indigné de tant d’insolence, en moins de six
« heures, chassa le prédicateur de ses Etats; et 2 ft bien. n C'est
ainsi que sexprime historien Botta dans sa continuation de Gui-
chardin, et M. Gioberti repéte ses paroles avec un respect reli-
gieux (IV, 316). Ainsi, selon l’avis de notre philosophe, les princes
n'ont rien de mieux a faire 4 notre époque que d’imiter ceux du
XVII: siécle. C’est pour cela qu’il provoque hautement la destitution
des personnes qui lui paraissent soutenir 4 Turia la faction austro-
jesmiique (Ill, 588). Les Jésuites eux-mémes sont indignes de toute
pitié, eux qui « depuis quelque temps osent critiquer d’one manitre
« indigne Jes plus belles actions du roi de Sardaigne, et blamer, non-
a seulement en particulier, mais en public, l’auguste personne du
« prince, maudissant le nom de Charies-Albert, parce que les peu-
« ples le bénissent (III, 587). » L’auteur du Gesesta moderno sait
ainsi, comme tous ceux qui ont pris la méme voie que lui, méler la
flatterie aux insinuations malveillantes, pour ne pas dire calom—
mieuses. Tout est perda 4 Génes, les Jésuites sont les maitres de la
population, a moins que le prince n’y remédie dans sa sagesse (IV, 361).
Il faut qu’il en soit de méme & Naples, dont le roi, pour se confor-
mer aux voeux de tous les bons Napolitains, se décidera sans doute
a renouveler les traditions de Charles III (III, 604), auteur, chacun le
Sait, de la déportation des Jésuites espagnols en Italie, |’un des actes
les plus cruels dont jamais prince se soit rendu coupable. Tels sont
Jes moyens sur lesquels M. Gioberti se fonde pour réaliser son sys-
téme de la régénération de I’Italie par la persécution des Jésuites.
Avec de pareilles dispositions , on peut s’imaginer sans peine de
quel ceil M. Gioberti considére les traitements dont les Jésuites ont
été l’objet en France depuis vingt ans, Les ordonnances de 1828,
voila le modéle qu’il propose aux gouvernements italiens ; et encore
fant-il voir comme i] raconte les ordonnances de 1828. Les Jésuites
expulsds par le ministére Martignac reprirent toute leur autorité sous
administration du prince de Polignac; et c’est la ce qui porta mal-
heur a Charles X. S'il était resté fidéle aux ordonnances rendues deux
années auparavant, la révolution de Juillet était impossible (I, 265).
On a loud en Italie la modération avec laquelle M. Gioberti parle de
Grégoire XVI, et méme les dloges qu'il décerne a ce Pontife. Gré-
20 LES JESUITES
goire XVI n’a-t-il pas aidé, suivant lui, le gouvernement frangais a
expulser de nouveau les Jésuites de la France? Les éeloges de M. Gio-
berti sont dans cette circonstance de Ja nature de ceux que Bossuet
recoit chaque jour pour sa conduite dans l’assemblée de 1682 : c’est,
comme |’a dit si admirablement M. de Montalembert dans son dernier
écrit, la punition des saints personnages qui ont oublié un instant que
Dieu aime par-dessus tout la liberté de son Eglise.
Mais ce n’est pas seulement parmi les princes que M. Gioberti
cherche des adversaitres a la Société de Jésus, On sait comment les at-
taques ont été dirigées en France contre l’illustre Compagnie. Quel-
ques personnes, qui craignaient de faire partager a la religion l’impo-
pularité des Jésuites, se sont hasardées 4 dire : Nous ne repoussons
pas les moines, qu’ils soient Bénédictins, Dominicains, Trappistes ,
peu nous importe , pourvu qu’ils ne soient pas Jésuites ! Mais une
telle distinction était bonne au dernier siécle ; et les esprits sont au-
jourd’hui trop avancés chez nous pour se contenter de cette guerre
partielle. On a donc été droit au but : on a réclamé |]’exécution des
lois de l’Assembiée Constituante qui proscrivirent tous les moines ;
on s'est écrié & l’envi que les conquétes de la révolution francaise
étaient en péril si on négligeait d’appliquer les lois du royaume aux
associations religieuses de |’Eglise catholique.
En Italie, au contraire, ot 1’état de Ja religion ressemble par beau-
coup de points a ce qu’il était en France y a cent ans, les adver-
saires des Jésuites, et M. Gioberti a leur téte, ont adopté une autre
tactique. Comme J’irréligion n’y existe que dans les sommités so-
ciales, et que le peuple, profondément attaché au Catholicisme, ne
pourrait voir sans douleur et sans indignation une entreprise
comme celle de }’Assemblée Constituante , on séme la zizanie entre
les Ordres, on excite l’envie et la haine des autres congrégations
contre les Jésuites, on réchauffe d’anciens griefs, on s’efforce de
persuader & tous les moines, quels qu’ils soient, qu’ils n’ont rien a
craindre de ]’esprit du siécle, pourvu qu’ils coopérent & la destruc-
tion des Jésuites. Or, ce langage, qu’il serait impossible aujourd’hui
de tenir 4 des prétres francais, rencontre malheureusement des
échos en Italie, et l’expérience de notre révolution, ot la suppres-
sion des Jésuites a été le signal d’une guerre 4 mort au monachisme,
et ot l’abolition du monachisme a conduit 4 la proscription du clergé
séculier, reste perdue pour des hommes qui ne connaissent pour la
EN ITALIE. 24
plupart Jes faits de l’histoire de France, la fin du XVIII* siécle, que
d’aprés des écrits ot la vérité est pervertie et empoisonnée.
Que M. Gioberti pousse avec emportement les esprits dans cette
carriére de discorde et de confusion, c’est & quoi on doit s‘attendre.
Est-ce de propos délibéré qu’il propage des divisions aussi funestes?
Y at-il du moins dans sa conduite un certain degré de bonne foi ?
On serait tenté de le croire, tant sa maniére générale d’envisager les
questions historiques est incertaine et erronnée. Quoi qu’il en soit, la
tactique qu'il déploie pour mettre les Jésuites au ban des autres reli-
gieux, en Italie, remplit une grande partie de ses cing volumes. I]
semble que de ce cété l’auteur a chance de réussir, et c’est pour-
quoi il insiste avec acharnement. Les Lazaristes se retrouvent a cété
des Jésuites sur le terrain des missions ; quelquefois ils n’ont pas été
d’accord sur les moyens qu’il faut employer pour arriver a Ja con-
version des infidéles : et vite, on insinue que saint Vincent de Paul a
eu a souffrir de ]’opposition des Jésuites dans |’établissement de sa
congrégation. Les Péres des Ecoles pies rivalisent avec les Jésuites
dans la carriére de l’enseignement : tous les efforts seront dirigés
pour faire de ces religieux, non plus des rivaux, mais des ennemis
des Jésuites, et cela parce que le saint fondateur des Ecoles pies a eu
a se plaindre, il y a deux cents ans, d’un visiteur apostolique qui ap-
partenait 4 la Compagnie de Jésus. Les Rédemptoristes ont recu des
éloges de la part des Jésuites: on met en demeure les disciples de
saint Alphonse de Liguori de décliner le dangereuzx patronage de la
Société (II, 473). A Génes, les diverses congrégations sont, a ce que
prétend M. Gioberti, divisées 4 l’endroit des Jésuites. Les uns subis-
sent docilement le joug de la Société : ce sont les Augustins, les
Franciscains, les Dominicains et les Lazaristes ; mais le reste, c’est-
a-dire les Observantins réformés, les Carmes, les Berrettant:, les Peres
des Ecoles pies, les Somasques, les Barnabites font bonne résistance
(II, 367). Quelle armée de moines ! Et comme le droit d’association.
des catholiques serait bien protégé contre les haines philosophiques, si
les quatre premiéres congrégations imitaient l’exemple des six autres |
N’importe! M. Gioberti convie tous les religieux de I'Italie 4 une
croisade contre les Jésuites. « Le jésuitisme est la cause principale
a du discrédit dans lequel le monachisme chrétien est tombé auprés
«d’un grand nombre; car les torts d’un Ordre s’étendent a tous les
« autres. C’est la raison principale qui a fait récemment expulser tous
22 LES JESUITES
« les moines de certains pays. Sans les Jésuites de Fribourg et du
« Valais, il est trés-probable que les couvents de !’Argovie ne seraient
« pas muets et déserts. Certainement personne ne voudrait exciter
«les congrégations religieuses & dépasser les bornes de la plus scru-
« puleuse réserve pour ce qui concerne feurs fréres dégénérés; mais
« protester contre les désordres est un devoir grave, et c’en est un plas
« grave encore de ne pas y participer, méme en apparence. Malheu-
« reusement on ne trouve que trop, en différents endroits de I'Italie,
« de membres des Ordres religieux qui oublient ce précepte, s’al-
«liant aux Péres Jésuites en leur donnant les marques d’une amitié
a particuliére ; et cela, non par malice; mais par une bonté d’ame qui
« les aveugle et ne leur permet pas de s’apercevoir des artifices d’au-
« trui. C’est Phabitude des Péres, quand _ils sont forts, de fouler aux
a pieds tout le reste du clergé, soit qu’il obéisse & une régle, soit qu'il
« vive dans le siécle ; mais quand ils se sentent faibles et chance~
« lants, ils se mettent en quéte de soutiens et d’alliés, principalement
« parmi les moines cloitrés, qui, menant une vie plus retirée, sont
a moins en état de déméler |’astuce et s’y laisssent prendre plus facile-
@ ment. Souvent encore les Péres ont recours 4 ce moyen pour influer
« sur les consciences illustres : comme ils ne peuvent pas toujours s’en
« emparer directement, ils font en sorte de se her avec ceux qui les
a gouvernent ; et on les a vus quelquefois capter la bienveillance d’un
a monastére tout entier, parla seule raison que le confesseur du prince
« en faisait partie. Et malheur s’ils réussissent! car, en cas pareil,
« Etat tombera sous leur direction, ni plus ni moins que s’ils y ré-
« gnaient eux-mémes, et le Jésuite gouvernera |’4me du prince,
« sous la tunique, par exemple, d’un Liguoriste ou d’un Capucin. Que
« les couvents encore mtacts se mettent donc en garde contre ces
« artifices, poar pea qu’ils aient 4 coeur la renommée et Ia conser-
a vation de leur propre institut: guiconque en effet s’allte avec le
a pésuitisme moderne périra avec lut (1, 488). »
En général, qu’on ne s’attende a trouver dans le livre de M. Gio-
berti, ni Part de la composition, ni l’arrangement et le choix des
preuves. Ce livre est divisé par chapitres; en téte de chacun des
chapitres se trouve un sommaire de ce qu’il contient ; mais c’est 1a
tout au plus |l’apparence de ]’ordre, et, apres avoir lu d’un bout a l’au-
tre ces énormes volumes, il nous serait impossible d’en présenter
une analyse réguliére. Cependant on ne peut s’empécher d’y recon-
EN ITALIE. 23
naitre un talent remarquable pour deviner toutes les petites faibles-
ses du ccear de l'homme, et pour les ameuter dans le sens qui con-
vient 4 la passion méme de I’écrivain. C’est ainsi qu'il faut entendre
les avances prodigieuses que M. Gioberti fait 4 la philanthropie con-
tre les pures traditions de la charité chrétienne. L'Italie, sous ce der-
nier rapport, est en proie 4 un travail, respectable dans son principe,
mais puéril dans quelques-unes de ses conséquences. Parmi les nom-
breuses institutions charitables qui se sont développées en France
depuis trente ans, plusieurs ont une origine purement laique et doi-
vent a des laiques presque tout leur développement. L’Italie, ou la
charité a toujours été florissante, s’est emparée avec ardeur de ces nou-
veautés, queiquefois avec d’autant plus d’ardeur que l'origine en pa-
raissait moins positivement religieuse. De la une guerre ou plutét une
taquinerie qu’il est impossible de prendre au sérieux, les uns mettant
laffatre des salles d'astle, des pémtentiatres et des créches au-dessus de
tous les intéréts du moment, les autres flairant ces importations fran-
caises comme si la révolution devait se cacher sous leur enveloppe.
Pre IX a fait justice de ces enfantillages; ila dit: «Fondez des asiles,
«des créches, des pénitentiaires; mais n’oubliez pas que le bien
« n’est jamais complet et fécond quand il ne s’accomplit pas en vue
« de Dieu. » Or, c’était précisément ce que ne cessaient de répé-
ter aux philanthropes les Jésuites de Turin et du reste de I’Italie : de
l4 un énorme grief qu’on n’ose reprocher & Pie IX, mais qui aurait
suffi, survant M. Gioberti et ses adhérents, pour faire expulser les Jé-
suites de |’Italie. |
Citons un exemple : c’est un de ceux sur lesquels M. Gioberti
compte le plus pour établir sa thése de malédiction contre les disci-
ples de saint Ignace. Le P. Tiberio Sagrini, « préchant, le 40 no-
« vembre 1844, dans l’église des Saints-Martyrs de Turin, sur la
« charité , et la distinguant de la philantropie , comprit dans cette
aderniére classe les refuges, ricever’, sans excepter celui de Tu-
«rin ‘{, et ajouta des choses trés-défavorables & |’esprit de ]’institut et
« 4ladministration qui le dirige. » Le sermon ayant excité dans la
ville la « clameur publique , » le président honoraire de cette admi-
nistration , l’un des personnages les plus respectables du Piémont,
« saboucha avec le P. Antoine Bresciani, Provincial , pour se con-
4 Cest, Je pense, un dépét de mendicité.
24 LES JESUITES
« certer avec lui sur le meilleur moyen de réparer un si grand scan-
« dale sans l’intervention de l’autorité. Le P. Bresciani avoua qu’en
« entendant les accusations dirigées contre le Refuge de Turin il s’é-
« tait senti comme enfoncer en poignard dans le ceur, et, se mon—
« trant peiné de ce qui s’était passé, il promit que le dimanche sui-
« vant le P. Sagrini, expliquant mieux ses paroles, désavouerait toute
« intention d’allusion au Refuge de Turin, et recommanderait dans le
« méme sermon les quétes faites en faveur de cette ceuvre. II fit en-
« suite appeler le P. Sagrini, lequel, en présence du président hono-
« raire, affirma qu’il n’avait entendu nullement parler du Refuge, et
« confirma !a promesse que le Pére Provincial venait de faire. L’ad-
« ministration de |’hospice, charmée de Ja maniére dont les choses
« s’étaient arrangées, chargea un de ses membres les plus respec-
« tables d’exprimer sa satisfaction au P. Bresciani, lequel revint sur
« la douloureuse impression que lui avait causée le sermon du P. Sa-
« grini. Celui-ci en fit autant auprés d’un autre administrateur, l’in-
« vitant & assister 4 la prédication du dimanche suivant et a y ame-
a ner ses amis. Mais les promesses réitérées des deux Jésuites s’en
« allérent en fumée. Le samedi d’aprés, veille du jour ou l’orateur
« devait faire sa palinodie, le P. Bresciani écrivit 4 un des adminis-~
« trateurs pour lui déclarer que le P. Sagrini n’avait rien a rétrac-
« ter, et pour révoquer les promesses faites et répétées dans les
« termes formels que nous avons vus. L’administration du Refuge fit
«encore une tentative auprés du P. Bresciani, mais en vain; car
« celui-ci refusa de donner suite a Uarrangement convenu, prétendant
« qu'on ne UVavait pas tenu secret, et nonobstant les protestations que
« les administrateurs lui firent qu’ils n’étaient pour rien dans la pu-
« blicité donnée a cette négociation (II, 260). »
Telle cette accusation capitale, dans les termes mémes ol M. Gio~
berti l’a présentée, non sans y joindre & titre d’éclaircissement la
lettre du P. Bresciani, qui ne laisse pas de produire un certain
effet aprés qu’on a lu le réquisitoire du philosophe piémontais.
« Monsieur,
« A partir de jeudi matin, le bruit s’est répandu comme un tor-
«rent dans cette ville que j’avais contraint le P. Sagrini, en présence
« du comte de Saluces, & rétracter solennellement, dimanche pro-
« chain, tout ce qu’il avait dit dans sa précédente prédication. — Je
EN ITALIE. 25
« puis attester avec serment que je n’ai parlé de ma conversation
« avec Votre Excellence & personne , pas méme aux Péres les plus
« respectables de cette maison. — Tel était mon respect pour la di-
« rection du Refuge. —- Le P. Sagrini atteste qu’il a observé la méme
« discrétion. — Comment se fait-il donc que le public ait été instruit
a de ce qui s’était passé ?
« Le P. Sagrini n’a rien a rétracter. — Il a préché |’Evangile de
« Jésus-Christ qu’un chrétien ne rétracte pas. — Il n’a parlé d’au-
« cup institut en particulier. — 1 a dit et ila pu dire que les ceuvres
« philanthropiques qui font du bien a l'homme pour |’homme sont
cutiles et morales, mais ne sont pas selon |’esprit de |l’Evangile, lequel
« nous enseigne que quiconque fait le bien au pauvre en vue de Jé-
« sus-Christ aura Jésus-Christ lui-méme pour récompense éternelle.
« — Ici il n’y arien a rétracter. — Le P. Sagrini avait parlé des asiles,
« des hospices, des refuges (ricovert), et quelques auditeurs ont fait
« l'application de ses paroles au Refuge de Turin. — La direction du
« Refuge s’empressa de protester en ma présence que ce n’était pas
« un établissement philanthropique, mais une fondation inspirée par
«le seul et véritable esprit du Christianisme. — Aussi le P. Sagrini
« ne fut-il pas moins prompt a dire que, s'il en était ainsi, son ser-
amon ne s'y appliquait aucunement, et qu'il était prét a le déclarer
«du haut de Ja chaire. — Cette déclaration satisfit pleinement les
« administrateurs. — Ils chargérent Votre Excellence de me le faire
« savoir, et il fut convenu, comme de juste, que personne ne parlerait
«au dehors de notre convention.
« Le secret qui, dans des matiéres si délicates, ou peut étre com-
« promis l’honneur de notre auguste religion, honneur si au-dessus
« de toutes les institutions humaines, devait étre la condition obli-
« gatoire de |’affaire, n’a malheureusement pas été gardé. — La vé-
« rité s’est altérée en se répandant, comme il arrive d’ordinaire, et
«le public a transformé cet acte de pure courtoisie et de charité
« chrétienne, auquel le P. Sagrini avait donné son consentement, en
«une rétractation forcée. — J'ai ’honneur de vous répéter que Je
« P. Sagrini n’a rien a rétracter. — L’affaire étant dans ces termes,
« Votre Excellence voit et Ja sagesse de la direction s’apercevra
« qu’i] n’est ni prudent ni convenable d’en parler demain en chaire.
«— Je réfiéchirai mirement sur la question de savoir s’il faudra
« permettre au P. Sagrini d’y revenir un autre dimanche, a son
26 LES JESUITES
« choix, sans que l’auditoire en soit prévenu. —~ La chose est assez.
« délicate pour permettre et méme pour exiger un délai. — I faut
« agir in pondere et mensura, et cum magna reverentia.
‘ «Je vous prie, en conséquence de ne pas envoyer demain les
« hommes du Refuge pour quéter a la porte de ’église des Saints-
« Martyrs.
« J’ai la confiance que Ja direction, eo se rappelant la franchise
« et la promptitude avec lesquelles nous nous étions trouvés d’ac-
« cord sur ]’esprit vraiment chrétien de institution, trouvera bon
« de laisser refroidir l’effervescence des esprits toujours disposés &
« travestir les choses de la religion (V, 18). »
Ce n’est pas 4 dire que M. Gioberti soit toujours aussi malheureux
en fait d’accusations et surtout en fait de preuves. Il sait quelquefois
trouver chez ses adversaires le défaut de la cuirasse, et alors il faut
voir par quel procédé il lui arrive de transformer une insinuation en
un réquisitoire. Nous avons déja vu, dans notre précédent article,
avec quelle joie M. Gioberti s’était jeté sur la réponse du P. Curci,
athléte plus vulnérable que les autres, par Ja raison que, irréprocha-
ble au point de yue religieux, il s’était laissé aller ades considéra-
tions politiques qui font moins que jamais fortune en Italie. C’était,
par exemple, avec prévention que le P. Curci avait di lire le
beau et noble livre des Speranze d'Italia, du comte Balbo, si !’on
en juge par cette citation que nous empruptons, comme les au-
tres, 4 l’énorme pamphlet de M. Gioberti: « L’illastre auteur (c'est-
« a-dire M. Gioberti lui-méme), avec les plus illustres adhérents de
« ses doctrines, viennent nous dire que tous les avantages politiques.
« dont ils parlent sont le produit spontané du Catholicisme appliqué
aa la société, et le comte Balbo le déclare ouvertement dans ses
« Speranze @Italia, ou, aprés avoir interprété d’une maniére assez
a singuliére l'une et necessarium de |'indépendance italienne, il con-
« clut que le seul moyen de la produire est la vertu, bien entendu la
« vertu a la maniére des catholiques.
« De 1a ils partent pour nous adresser de grands sermons, afin
« que nous soyons bons chrétiens, que nous observions }’Evangile,
« que nous respections le siége de saint Pierre, etc... Je suis d’avis,
G quant & moi, que, quoi qu’il en soit de |’hypothése finale, les
« moyens proposés sont parfaitement honnétes. ll serait donc a pro-
EN ITALIE. 27
« pos que les amants passionnés do |'Italie fissent une bonne con- —
«fession, qu’is la renouvelassent assez fréquemment, comme par
«exemple tous les mois; qu’ils se procurassent un petit livre de
« priéres et en fissent usage matin et soir. Il serait bon aussi de re-
« noncer 4 queiques liaisons plus que sentimentales; de commencer
« & observer en pratique les préceptes de l’Eglise; de se rendre &
« quelque sermon les jours de féte; de faire quelque auméne ; de
« s’exercer & quelque ceuvre de miséricorde corporelle, en visitant
«on hdpital, en consolant un affligé, et ainsi de suite. Dans toutes
«ces choses, qui, s'il faut en croire ces messieurs, sont des moyens
«pour la rédemption de l'Italie, ils trouveraient parmi Jes Jésuites
«des coopérateurs aussi zélés que partout ailleurs. »
Je n’examine pas l’opportunité de I’ironie qui régne dans ce mor-
ceau ; ce n’est pas 1&4 qu’est la question. Pour le fond des idées, il
est irréprochable, et surtout parfaltement sacerdotal. Un prétre
avait bien le droit de remontrer aux mceurs d’une partie de I'Italie,
surtout dans les classes élevées, leur mollesse et leur corruption, et
de Jes prémunir contre ce Catholicisme en paroles, l'un des plus
grands obstacles au bien qui existe 4 notre époque. Il y a déja
quelque temps que nous autres en France nous nous sommes appli-
qués & nous-mémes cette sage réflexion, et c’était aussi l’avis des
amnistiés de |’Etat romain, qui, en sortant du chateau Saint-Ange,
coururent 4 Saint-Pierre-aux-Liens pour y renouveler l’usage de la
communion, interrompu par eux depuis un grand nombre d’années.
Si le P. Curci avait besoin d’une réponse, celle-ci était bonne, et je
ne doute pas que le P. Curci lui-méme ne lait trouvée excellente,
Mais ce n’est pas le compte de M. Gioberti. Le Jésuite qui le réfute
amis en scéne le comte Balbo et les Speranze d Italia; il a parlé, a
propos de cet ouvrage, des mauvaises meeurs d'une partie de I’Italie.
M. Gioberti n’aura pas de cesse qu’il n’ait prouvé que les conseils du
Jésuite étaient une insulte au comte Balbo en personne. «Il est beau
«de voir le mélange de ces pieuses admonestations avec les plus
« horribles calomnies qu'on puisse lancer contre Ja fleur des hon-
« nétes gens ; et comme Je comte Balbo est le seul d’entre eux que le
« Jésuite honore d’une mention spéciale, # est clair que le compli-
« ment s’adresse 4 lui d’une maniére toute particuliére. Et qu’on ne
« dise pas que les avertissements sont donnés en général ; car étant
« exprimés & propos de Balbo, sans que la moindre syllabe d’excep-
28 LES JESUITES
« tion ou de louange indique au lecteur que ce respectable person-
« nage n’en a pas besoin, l’homélie est évidemment faite a son in-
« tention, et je suis le seul qui, comme adversaire du P. Jésuite et
« comme but de sa colére, ait une part nominative dans le sermon. I
« est donc manifeste que, selon toutes les régles du langage humain, le
« Jésuite a voulu le plus honnétement du monde insinuer le soupcon
« que le comte Balbo est un de ces catholiques qui mentent a la religion,
«en la professant seulement en apparence, et Ja déshonorent par des
« scandales publics.—Je ne prendrai pas la peine, Pere Curci, de dé-
« fendre la réputation du patricien piémontais ; elle n’en a pas be-
« soin. Tout Turin est témoin de sa vie exemplaire, non-seulement
« pure, mais sainte et austére, comme homme, comme pére de fa-
« mille et comme chrétien. L’Italie entiére et Je reste de l’Europe
« connaissent la profondeur de son génie, la noblesse de son ame et
« la grandeur de son patriotisme. Les amis et Jes admirateurs de cet
« homme illustre ne peuvent assez s’indigner de l'incroyable insulte
« que vous lui faites... Puis-je me plaindre moi-méme de vos attaques
« au comte quand vous imputez 4 Balbo de ne pas aller a Uéglise et
« culaver des liaisons plus que sentimentales (1, 194-97) ? »
Mais ou M. Giobertise surpasse lui-méme, c’est quand il parle des
événements de Lucerne. C’est & ne pasle croire: il y a un chapitre
du livre de M. Gioberti qui s’appelle : Stragt gesuitiche, Massacres des
Jésuttes. Et quels massacres les Jésuites ont-ils donc faits? Ceux de
Lucerne ! M. Gioberti est si fier de cette découverte historique qu'il
y revient & chaque instant ; c’est, de tous les reproches dont il ac-
cable les Jésuites, celui qui tient le plus de place dans le Gesuta
moderno. «Le seul fait de Lucerne est si horrible qu’il suffirait
« pour justifier l’extermination, ou au moins la réforme fondamentale
« de ceux qui s’en sont rendus coupables (I, 59). Déja peut-étre
« plus d’un spectre des malheureux massacrés se sera montré a I'i-
« magination de ceux qui furent cause de leur mort, commel’ombre de
« innocent a la vue de Macbeth (I, 61). Quant a vous, Révérend Pére
« Curci, vous étes un scélérat (ribaldo) ; scélerats sont les Péres de
« Lucerne (I, 157). Vous avez excité dans la Suisse les massacres de
« Ja guerre civile (I, 467). Vais-je en Suisse pour m’y installer dans
« les villes malgré les habitants, troubler leur repos, y attiser les fu-
« reurs civiles et les souiller du sang des citoyens (I, 184)? Les mas-
«sacres de Lucerne ne sont-ils pas connus de toute l’Europe (I,
EN ITALIE. 29
« 221)? Aprés les événements de Lucerne, il ne me reste pas une
« grande idée de l’humanité des Peres (I, 454). Vous vous efforcez
« de réhabiliter les massacres de la Suisse en les comparant avec
« ’ancien Martyrologe de la Compagnie ; mais vous ne pouvez igno-
« rer qu'il existe quelque différence entre verser son propre sang et
a répandre celui d’autrui (Ii, 446). Parmi les faits récents, celui de
a Lacerne est le plus énorme : je vous demande si c’est le sang des
« Suisses que vous avez répandu, ou la courte mention que j’ai faite
« de ces massacres, qui vous dte la confiance des peuples (II, 399).
« Un ordre religieux qui, récemment encore, souillait la Suisse du
« Sang des citoyens, est bien digne de s’allier avec un Etat chrétien
«qui stipendie légalement les assassins de la Pologne (III, 520).
« L’infamie des événements de Lucerne vous a déshonorés aux yeux
«de Il'humanité; elle a accru et rendu irrémédiable la haine qu’on
a vous porte en Italie, votre séjour de prédilection ; elle vous a fermé
« l’entrée de la noble Toscane, et a donné le coup de grace a votre
« puissance jusque dans les murs de la ville éternelle : éternelle sans
« doute, mais pas pour vous. Rome vous refuit, et vous espérez de
uvivre! Rome vous laisse bannir par les pays catholiques et aide a
«votre bannissement, et vous croyez qu'elle vous est favorable! Vous
« ne vous apercevez pas que c’est la le commencement d’une sen-
«tence terrible? Mais que dis-je? cette sentence, c’est vous qui l’avez
« écrite, qui l’avez signée de votre propre main, en trempant la
« plume dans le sang des Suisses! etc., etc. (II, 412). »
On ne sait vraiment que penser d’un tel langage. Est-ce audace?
est-ce crédulilé? M. Gioberti n’a donc jamais connu les événements
de la Suisse que par les récits de certains journaux francais? Le livre
ou se trouvent accumulées les invectives dont nous venons de rap-
porter quelques échantillons est daté de Lausanne, et c’est dans cette
ville que le livre a été imprimé. On nous a dit que M. Gioberti
avait passé dans cette ville une grande partie de l’année qui
vient de s’écouler, pour surveiller l’impression de son livre. Il
ne se peut qu'il n’ait au moins rencontré quelques-uns de ces
législateurs qui ont attribué le suffrage électoral aux mineurs de
dix-sept ans et aux repris de justice. Il a vu destituer et pro-
scrire tout ce que le clergé protestant renfermait dans le canton
de Vaud d’hommes distingués par leur instruction et leurs vertus
privées; il demeurait peut-étre & peu de distance de la maison ou
30 LES JESUITES
expirait l'un des penseurs les plus distingués et peut-étre le critique
le plus éminent de notre époque, M. Alexandre Vinet, victime de
cette absurde et atroce-persécution. Les saturnales démagogiques,
les manifestations de l’athéisme, la prédication de tous les principes
anti-sociaux, tout cela s’est accompli 4 la porte de l’imprimerie ot se
préparait le Gesuita moderno. Veut-on savoir maintenant ce que
M. Gioberti pense des radicaux de la Suisse? « On sait qu’en Suisse
«on appelle radicaux ceux qui youdraient resserrer les liens fédé-
a ratifs des divers cantons et donner au gouvernement une forme
« plus unitaire, et que leur parti comprend les meilleurs esprits et
« peut-étre les citoyens les plus tendrement attaches a leur pays. Que
« si parmi les radicaux il se trouve des exagerés (ce que je ne nie
« pas), cela ne doit étonner personne, telle étant la condition iné-
« vitable de tous les partis politiques; mais quelles que soient ces at-
« teintes a la moderation (immoderanze), ce n’est rien en comparai-
« son des atroces folies du Jésuite de Naples (le P. Curci). On sait
« aussi qu’une trés-petite partie seulement des radicaux a pris part
«a main armée aux tumultes de Lucerne, et cependant parmi eux
« On compte des hommes fort respectables...., etc. (I, 464). » Cela
se concoit encore ; M. Gioberti n’a pas voulu manquer |’occasion d’un
coup de chapeau a4 donner aux radicauz et méme aux communtsies de
la Suisse (j’ai dd abréger la citation). Ces braves gens ont un grand mé-
rite aux yeux de notre philosophe: c’est de ne pas parler des Jésuites
avec plus de modération que lui. Cela ne nous explique pas pourtant
comment M. Gioberti a pu s’y prendre pour démontrer que les Jé-
suites, et non les corps francs, avaient versé le sang & Lucerne. Rien
n’est plus simple pourtant, il suffit de comprendre la valeur des ter-
mes de philosophie : « Quand j’ai dit, dans les Prolégoménes, que les
« Jésuites, biea qu’ils n’aient pas assasiné eux-mémes (benché non
« fossero gli uccisori), avaient été la cause de |’effusion du sang hel-
« vétique, il est clair que j’ai voulu dire qu’ils avaient été la cause
« occasionnelle du massacre ; et mon expression était exacte, parce
« que, Si vous aviez lu Aristote et le Vocabulaire de Ja Crusca, vous
« sauriez que l'occasion est synonyme de la cause dans toutes les lan-
« Ques, et particulierement dans la notre (11, 875). » Ainsi le fan-
tome se dissipe 4 mesure qu’on le repousse. Les Jésuites étaient d’a-
bord les auteurs mémes du massacre; ils avaient versé le sang des
Suisses ; bientdt ils n’ont plus été que la cause de ces massacres; de
EN ITALIE. 34
la cause on &@ passé ensuite a l'occasion, ce qui est la méme chose...
en italien ; enfin, l'occasion finit par dégénérer en prétexte. «Que les
« Jésuites n’aient été qu'un pur préteste aux expéditions des corps
« francs, je le veux bien; mais sans ce pretexte, le mouvement n’au-
« rait pas eu lieu (II, 381). »
Il est un pommt que M. Gioberti ne tient pas moins & imputer aux
Jésuites que les massacres de Lucerne : c’est l’empotsonnement de Clé-
ment XIV. Ici, il est vrai, M. Gioberti marche a coup sar, appuyé sur
Yautorité de M. le comte de Saint-Priest. Son récit néanmoins n’est
pas tellement concluant qu’on ne se demande encore, aprés l’avoir
lu, quelle main peut avoir présenté le poison au souverain Pon-
ufe.
Ce n’est pas qu’au temps de Clément XIV M. Gioberti ne crdt pos-
sible de trouver un Jésuite capable de se charger de ce crime: a
tempi di Clemente, questo gran Papa, potera trovare fra di voiun uomo
capace di propinargl: i veleno (II, 154); mais, pour peu qu’on regarde
de prés les circonstances de la maladie et de la mort de Clément XIV,
onne voit pas trop comment un Jésuite, et que) Jésuite, aurait pu se
glisser aupres de lui. Un Jésuite! Il ne s’agit pas d'un Jésuite. « En
aimputant aux Jésuites ce crime, je n’entends pas tant parler des
« Péres que de leurs clents (III, 137). » C’est qu’en effet, quand M. Gio-
berti est embarrassé de trouver le Jésmte coupable, il a toujours a
sa disposition au moins un feésuitant. Je ne sais si notre philosophe a
trouvé ce mot dans Je Vocabulare de la Crusca. Moi je l’offre au Dic-
tionnaire de }’Académie; car 1] est vraiment bien trouvé. « Mais ceux-
« ci, aprés tout , n’étaient pas Jésuites. — Ils étaient jéesuitants, et,
a par conséquent, des vétres. Ma costoro al postutto non eran Ge-
« suiti. — Erano gesuttanti, e perd det vostri... (III, 123). »
Si ce n'est toi, c’est donc ton frére.
— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens ;
Car yous ne m’épargnez guére,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On voit que M. Gioberti, malgré son dédain pour la littérature fran-
¢aise, a profité de nos bons auteurs.
Mais laissons la le texte des accusations. Ce livre est triste, dange-
reux par |’effet qu’il peut produire. Au fond, il n’a rien de sérieux.
Je n’insisterai plus que sur un dernier point. Il convenait a M. Gio-
32 LES JESUITES
berti de faire de Clément XIV un grand homme. Sans doute, un Pape
quia prononcé |’abolition des Jésuites ne peut-étre que le plus grand
des Papes; mais histoire de Ganganelli ne préte guére a un te}
panégyrique. En voyant ce malheureux Pontife succomber aux ob-
sessions de toute sorte dont il était accablé, et expier par les remords
’ un acte de faiblesse, l’4me se sent prise d’une grande compassion.
On se rappelle le repentir de Libére et le martyre de Vigile. L’émo-
tion douloureuse qu’excite cette catastrophe dans toutes les 4mes
impartiales a contribué certainement a dissiper les nuages dont la
calomnie avait enveloppé les Jésuites. Ce coin soulevé du mystére qui
cache les secrets de la Providence fait de Clément XIV le héros d’une
des plus grandes tragédies qui se soient jamais jouées aux yeux des
hommes. Mais passer, comme le fait M. Gioberti, de la pitié respec-
tueuse du chrétien & l’apologie du philosophe, ce n’est pas seulement
un paradoxe insoutenable; & mes yeux, c’est une impiété.
« Personne jusqu’ici n’a marqué avec précision la physionomie
« propre de cet illustre Pontife. Clément a été grand, parce que le
« premier tl a fait parattre au dehors, dans la succession des Papes,
« une idée vraie et grande (fu il primo ad estrinsecare nella successione
« Det Papi un’ idea vera e grande. Je ne suis pas bien sir de com-
« prendre). C’est en cela que consiste l’ortg:nalité, qui, en révélant
« un aspect nouveau des choses, est une création, et, en soulevant
« ’homme au-dessus du vulgaire, lui communique le privilége que
« nous appelons grandeur. Mais quelle fut en particulier la grandeur
«de Clément?..... Le Siége apostolique , outre le martyr, le
« saint, le docteur, l’apdétre, nous fournit la perfection du législateur
« civil, du protecteur des arts, du guerrier, du conquérant, de |’éru-
«dit, du littérateur ; de sorte qu'il n’y a, pour ainsi dire, aucune
« prérogative de l’intelligence , aucun développement de la civilisa-
« tion qui ne brille comme une pierre précieuse sur la couronne pon-
« tificale. Clément posséda un grand nombre de ces avantages.....
«mais aucun ne le distingue particuli¢rement et ne le met au-dessus
« des autres. Gerbert et Lambertini furent plus savants, Hildebrand
« et Jules II plus audacieux, Odescalchi et Chiaramonti plus intré-
« pides, Segni et Peretti plus vigoureux, Parentucelli, les Médicis
« et Braschi plus magnifiques, et ainsi de suite..... En quoi donc , je
« le répéte, consiste la supériorité particulitre de Clément XIV? Elle
« consiste en ce qu’il fut le! premier Pape en qui s’incarna d’une
EN ITALIE. 33
« manié¢re vive , claire et distincte, la conscience de la civilisation
« moderne dans ses derniers progrés, particuli¢rement celle du stécle
a dans lequel il a vécu: cette conscience qui, déja devenue laigue,
« earopéenne, italienne, recut de Clément le sceau de la perfection,
«en se faisant avec lui romaine et pontificale. L’honneur d’initier
a PEglise 4 la civilisation moderne appartient 4 celui qui exécuta
ason mandat (l’abolition des Jésuites) et accomplit cet acte qui ren-
e dra son nom immortel dans histoire, parce gu’il a marqué, a pro-
« prement parler, la fin du moyen 4ge ecclésiastique et de ces siécles
«ebarbares qui avaient altéré la discipline et affligé la république
«chrétienne. — La vie de Clément XIV suffit pour montrer en
elni le Pape philosophe : Clément fut philosophe par son génie, par
«sa vie, par ses mceurs, par sa conduite ; mais surtout il se moutra
«tel en exterminant une secte qui est l’ennemie capitale de la spé-
«culation et de la pensée, et qui empécha et empéchera toujours
«l'accord de la science humaine et de la science divine. — J’aime
aaunir le nom d'Hildebrand 4 celui de Clément XIV; car si l'un
«commenga la succession des Papes civilisateurs et réformateurs ,
¢ l'autre l’avait fermée, avant que surgit celui qui s’appréte a rivali-
« ser de vertus avec lui et 4 surpasser sa gloire (III, 73). »
Un homme d’une haute autorité, qui avait lu mon premier article
sur le Gesuita moderno, m’écrivait, il y a quelques jours : « Citez,
ecitez toujours; c’est le meilleur moyen de réfuter ce mauvais
clivre. » Et, en vérité, les plus éloquentes paroles paliraient devant
de telles citations. J’aurais pu les multiplier 4 l’infini, mais I’échan-
tillon suffit, ce me semble. La comparaison d’Hildebrand et de
Clément XIV est grotesque; celle de Ganganelli et de Pie IX est
odieuse. Si je voulais 4 mon tour chercher dans la suite des Papes
un point de comparaison avec Pie IX, je n’aurais pas besoin de
m’éloigner beaucoup de Clément XIV; il me suffirait de remonter &
Clément XIII. Quelques lecteurs, méme parmi les catholiques, vont
s‘étonner, peut-étre ; et pourtant quelle différence peut-on raison-
nablement établir entre Clément XIII revendiquant le duché de Parme
et Pie IX protestant contre )’occupation de Ferrare, si ce n’est que le
vénérable Rezzonico fut abreuvé d’outrages par tous les souverains de
’Europe , tandis que Pie IX défend lasouveraineté du Saint-Siége aux
applaudissements du monde entier? Oui, Rezzonico est sorti de son
T. xx. 10 ocr. 1847. 7° yivr. 2
Sh LES JESULTES EN ITALIE.
magnifique tombeau., illustré par le génie. ef la recoumaissance dq
Canova ; il en est sorti tout aussi saint, mais plus jeune, plus actif,
plus intelligent, plus. amiable; il a reparu au malien des trdnes ébran-
lés et abattus. de ceux qui avaient cru fonder a tout jamais leur pou-
voir absolu sur les ruines de la monarchie pontificale. Rezzonico. ne
fut pas compris ; Mastai est adoré, parce qu’en dépit des efforts tentés
pour relever les barriéres de Yancien régime il jp’y a plus d’inter~
médiaire entre les peuples et le successeur de saint Pierre.
Clément XIII était un Pape zelante, chose odiewse aux couronnes
et mal comprise des nations. Pie [X est-il un zelante, ou faut-il le
ranger parmi les Pontifes dont la modération a été louée au détn-
ment du zéle des Pie V et des Sixte-Quint? Tous les zelant: n'ont pas
été des Sfondrati, de méme que tous les moderés n’ont pas été des
Clément XIV; et souvent la disposition canciliante de quelques Pon-
tifes n’a pas été moins glorieuse et moias utile 4 l’Eglise que l’ardeur
de certains autres. S’il y a des batailles de Lépante 4 gagner, il y a
aussi des Henri IV & ramener au giron de l’orthodoxie, et les larmes
dont Clément VIII arrosait les basiliques de Rome, avant de se déci-
der 4 prendre confiance dans les promesses, du Béarnais, ont fait tout
autant pour le triomphe du Catholicisme en France que les foudres
de ses prédécesseurs, & l’époque ot les politiques considéraient la re-
ligion du Souverain comme une chose iadifiérente. Le secret du
charme irrésistible de Pie 1X ne consisterait-il pas dans Ja réunion, &
un égal degré , du zéle et de la moderation?
Wy a trois siécles, il s’est trouvé des hommes dans |’Eglise qui ont
cru que le zéle intrépide des apédtres et l’austérité des cénobites
pouvaient s’allier avec la connaissance du monde et |’intelligence des
conditions suivant lesquelles se développent la civilisation et la
science. C’est ce double aspect que, la premiére, aprés les illusions
de la Renaissance , la Société de Jésus a cherché 4 réaliser ; le jour
eli une aussi grande pensée se transfigure dans la personne du
souverain Pontife, ce jour doit-il étre celui de Ja destruction de |’Or-
dre précurseur? Mais 4 qui adresserais-je une pareille question?
Je n’en attendrais pas la réponse de la bouche de M. Gioberti, et je
m’en rapporte a Pie IX.
Ch. LeNORMANT.
DE LA SUPPRESSION
DES TOURS D'UNFANTS TROUVES
ET DES AUTRES MOYENS A EMPLOYER
POUR LA DIMINUTION DU NOMBRE DES EXPOSITIONS.
{Deuxiéme et dermicr articie!.)
> Le précédent article a été consacré & examiner les moyens maté-
riels, en quelque sorte, qui paraissent devoir conduire a la diminu-
tion du nombre des enfants trouvés; mais on se ferait illusion si on
pensait que des mesures semblables, ou d'autres mieux combinées
encore, apporteront @ elles seules un notable changement dans le
chiffre des expositions, et qu’en rendant les abandons plus difficiles
elles rendront plus morales par 1a méme les classes nombreuses qui
déposent leurs enfants aux hospices. Les facilités matérielles qu’on
offre au vice coutribuent plus puissamment a le propager que les
difficultés matérielles qu'on lui oppose ne parviennent a ]’arréter. Ce
n’est pas par des moyens de pelioce administrative qu'on régénére un
peuple; c’est par des institutions sages, combinées avec les secours
de la religion. Cet ordre d’idées nécessite quelques développements
qui feront le sujet de ce second article.
Nul doute d’abord que Je nombre des enfants trouvés ne dépende
pour Ja plus grande partie de celui des naissances illégitimes. Pour
restreindre le premier, il faut arriver 4 restreindre le second.
Au premier rang des remédes indiqués se place évidemment la
diffusion plus grande des idées religieuses., Créons, s'il est possible,
dans toute Ja France, un peuple chrétiea et chaste comme le peuple
“Voir te Correspondant, t. XIX, p. 674.
36 , DE LA SUPPRESSION
breton, qui fréquente les églises au lieu des spectacles, qui prie, qui
se confesse, qui communie, et bientét les administrations publiques
n’auront plus a s’effrayer du débordement des enfants trouvés. Pour
y parvenir, les catholiques ne doivent reculer devant aucun des
meoyens en leur pouvoir: qu’ils multiplient.les églises , les salles
d’asiles, les écoles, partout ot l’insuffisance s’en fait sentir; qu’ils
ajoutent a l’aumdéne de leur argent l’auméne de leur temps, de leur
zele, de leur prosélytisme, et. la France lear devra un bienfait de
plus.
Mais ce moyen, dont le succés n’est pas douteux, est lent et indirect.
Des procédés plus prompts et plus topiques doivent étre mis en
ceuvre.
L’un des plus efficaces, sans contredit, est l’extension de ces socié-
tés charitables et profondément catholiques qui, sous le patronage et
invocation de saint Francois Régis, réhabilitent les unions illégitimes
et aplanissent pour les pauvres encore honnétes l’accés du mariage
qui leur est souvent si difficile. Legouvernement a fait beaucoup pour
elles en dispensant des frais de timbre et d’enregistrement les actés
relatifs au mariage des indigents ; mais il reste encore bien a faire
pour étendre sur toutela France Je réseau bienfaisant de ces sociétés,
et c'est ala charité privée que reviennent l’honneur et le fardeau de
cette tache.
Des hommes éminents ont soutenu, il est vrai, que le Code civil
n’exige pas de formalités assez génantes pour diminuer le nombre
des mariages, et influer par conséquent sur les deux chiffres corréla-
tifs des enfants naturels et des enfants abandonnés. Mais cette opi-
nion ne peut se soutenir en présence des faits; et quand méme il
serait exact de dire que la loi francaise n’a pas été parfois trop mi-
nutieuse, il suffit de l’attention la plus légére pour se convaincre que,
livrés 4 leurs seules lumiéres, les pauvres, les ouvriers sont quel-
quefois dans l’impossibilité absolue de se marier, et que fréquem-
ment ils éprouvent des difficultés qu’ils pourraient surmonter & force
de patience , mais qui lassent leur bonne volonté peu persévérante
et peu éclairée. Que se passe-t-il en effet?
Un couple se présente a la mairie et déclare vouloir se marier. Le
- maire, en parcourant les papiers, s’apercoit que l’acte du décés du pére
de !’un des futurs manque, et il refuse de passer outre. Mais le futur ne
sait pas au juste si son pére est mort; il s'est adressé au maire de la
DES TOURS D'ENFANTS TROUVES. 37
ville ou demeurait son pére et il n’a pas recu de réponse. Pour éclaircir
les farts, il faudrait qu’il fit un voyage long, cofteux, ou bien
qu’il edt sur les lieux un correspondant officieux. Ce voyage dépass,
ses ressources et il ne le fait pas; ce correspondant, il ne 1’a pas.
Aussi le mariage reste-t-il ajourné, et, en attendant, la cohabitation
coupable continue. D’autres fois, c’est un acte de notoriété A faire
établir, des jugements 4 obtenir, par conséquent des frais 4 suppor-
ter, etc. On voit donc quelles entraves la législation apporte a la cé-
lébration des mariages, et, pour rendre le fait plus saillant, pour le
saisir dans sa généralité, nous avons laissé de cété ces cas excep-
tionnels, sans étre rares, ou les difficultés se compliquent, s’en-
tremélent, et ou il faut toute la science du jurisconsulte pour les
surmonter.
Cet état de choses contribue sans aucun doute a propager ces
unions libres qui usurpent dans nos sociétés la place légitime du
mariage ; et pour remédier & ce mal il est nécessaire que des hommes
charitables et persévérants se dévouent a braver tous ces obstacles,
se fassent les intermédiaires entre le pauvre et la loi, et lu! ouvrent
le difficile accés de |’union légale et religieuse, qui, seule, fonde la
famille. Le mal, en effet, est immense. Sur 31,000 naissances envi-
ron qui ont lieu par an a Paris, on compte 10,000 naissances natu-
relles ; et lorsque I’on dira que, sur 4,000 mariages environ qui se
sont faits en 1844 & Paris, 1,060 ont été faits par Ja seule Société de
Saint-Régis; que 4,017 enfants naturels ont par suite été légitimés; que,
dans les années suivantes, la proportion a été Ja méme, sinon plus forte,
on comprendra tout 4 la fois la profondeur de la plaie et l’efficacité
du reméde. Une remarque bien caractéristique et qui se rattache
d’une maniére bien intime 4 notre sujet a d’ailleurs été faite : c’est
que, parmi les nombreux ménages qui, depuis dix-neuf ans que la
Société existe 4 Paris, ont déclaré avoir déposé des enfants aux hos-
pices, il n’en est pas un seul qui ne se soit empressé de réclamer
son enfant, soit pour le moment du mariage, soit quelques jours apres ;
qu’un grand nombre méme, qui d’abord avaient nié Je dépét, sont
venus d’eux-mémes demander qu’on les aidat & retrouver ces enfants.
Preuve invincible que l’immoralité, que la honte influent sur les
abandons plus encore que la misére! Car ces pauvres gens qui ré-
clament ainsi un enfant ne sont pas plus riches parce que leur union
vient d’étre réhabilitée aux yeux de Dieu et des hommes; leur posi-
3B DE LA SUPPRESSION
tion est la méme, leur détresse aussi grande; et s’il s’éléve en eux le
désir de donner un nom, un état civil 4 leur enfast, c’est qu’en re-
venant a l’honneur ils sentent réveiller dans leurs 4mes les senti-
ments de la paternité et de la maternité, sentiments délicats que le
vice avait étouffés.
Le reméde est infaillible, sans dangers. Que dire maintenant d’un
autre qui est appliqué depuis quelques années d’une maniére assez
générale, et qui souléve une vive controverse, le secours accordé aux
filles-méres? On le serft tout de suite, il ne s’agit pas ici de cette pro-
digalité impudente avec laquelle une loi trop oélébre de la république
répandait ces faveurs sur des femmes déhontées: tout Je monde est
unanime pour blamer cet égarement d’une époque si féconde en er~
reurs ; mais il s’agit d’un secours plus discret, donné avec plus de
scrupule et d’intelligence. Qu’en penser encore une fois et qu’en
dire?
A notre sens, il est impossible d’étre absolu sur cette question. Il
est telle position ot ces secours préviennent des abandons regretta-
bles, assurent a l’enfant une éducation plus saine, et aident peut-étre
a Ja réparation, en laissant sous les yeux de la mére, sous ceux du
pére , l’irrécusable témoin de la faute. Mais autant nous serions
porté a l’admettre comme faveur exceptionnelle, toute speciale, autant
nous nous indignerions de le voir répandu, non-seulement sans dis-
crétion, mais aussi par sommes considérables, lors méme que cha-
cune serait distribuée avec intelligence. I] est certains départements,
il en coitte de le dire, o4 on n’envisage presque cette mesure que
comme un moyen de diminuer les charges des hospices, et ou Ja pen-
sée d’économie l’emporte, malgré les administrateurs sans doute, sur
les exigences d’une sévére morale. Les allocations y sont faites faci-
lement, @ la légére, et il n’est pas rare de les voir arriver 4 des fem-
mes qui n’en sont pas 4 leur premiére faute et qui vivent dans |’in-
conduite. Ces abus ne sauraient étre trop sévérement dénoncés a
l’opinion publique ;: de tels secours sont un soulagement pour une
détresse excusable, et non une prime au désordre des mceurs ; et l’on
ne comprendrait pas que l’administration, gardienne de l’honnéteté
publique, vint d’une maniére générale prodiguer 4 la femme qui a
méprisé les liens sacrés du mariage |’assistance qu’elle refuse au
ménage honnéte et malheureux.
Comme contre-poids & cette mesure et pour en bien marquer
DES TOURS D’ENFANTS TROUVES. 39
le caractére tout exceptionnel, les hospices devraient. adopter pour
régle inflexible de ne jamais confier Jeurs enfants 4 des filles-
méres. Trop souvent on s’y laisse aller sciemment; trop souvent
aussi on se contente de ce certificat bannal de bonnes vie et mceurs
qui ne se refuse qu’aux escrocs et aux femmes affichées; mais, de
toute nécessité, il faut aller plus loin. I] faut exiger que le maire joi-
gne ace certificat la mention que la femme qui se présente comme
nourrice s’est mariée a tel homme, tel jour, 4 te) endroit ; qu'elle
n’est pas séparée de son mari. Car agir autrement, confier la nour-
riture de jeunes enfants 4 ces femmes sans moralité, c’est compro-
mettre leur santé, leur vie, et surtout c’est récompenser !’incon-
duite, provoquer au libertinage, et raviver la source d’ou sortent
avec une si funeste abondance les enfants trouvés. Et ici, nous ne
pouvons nous empécher de nous élever de toute la force de notre
conscience contre un usage déplorable qui régne dans certains dé-
partements de la France dont nous ne voulons pas rappeler les noms.
llest, dans ces départements, passé en habitude, méme chez les
meres les plus honnétes, de confier la nourriture de leurs enfants a
des filles-méres, soit parce qu’on se les procure 4 des prix moins
élevés, soit parce qu'on y trouve plus de facilités. On choisit seule-
ment celles que l’on croit reguliéres, celles qui n’ont eu qu’une fai-
blesse, et l'on croit ainsi avoir échappé aux dangers de toute nature
que cet usage améne apres soi. Or, quelle imprudence n’est-ce pas
d'introduire dans une famille honorable une jeune fille qui a ainsi ou-
blié ses devoirs, de la mettre en contact journalier avec les domes-
tiques de la maison, et de confier 4 des mains flétries cet enfant,
cette fleur si pure, si pleine d’innocence, mais qui, dés les premiers
instants de la vie, peut recevoir les impressions du vice! Et puis,
cette jeune fille, habituée jusqu’alors 4 une existence rude et péni-
ble, va s’accoutumer & toutes les aisances de la vie, et lorsqu’il lw
faudra quitter son nourrisson, elle ressentira le regret amer de
ces jouissances. De 1a le désir de retourner & la ville, de rede-
venir nourrice, et, pour y parvenir, elle se laissera plus facilement
aller aux penchants de sa mauvaise nature. Que deviennent pendant ce
temps les enfants de ces malheureuses? Les hospices de ces départe-
ments ne le savent que trop.
Mais pour diminuer le nombre des enfants trouvés, le point capi-
pital est ]’éducation de ceux dont le sort est entre les mains de 1’E-
40 DE LA SUPPRESSION
tat. Jusqu’a ce jour, ce soin n’a été que trop négligé, sous le rapport
intellectuel comme sous le rapport moral, et des statistiques exactes
prouvent que ces tristes rejetons de races impures sont les plus en-
clins a la débauche, a I’inconduite, au concubinage. Il n’est pas rare
de voir certaines familles ot le vice devient héréditaire et est, en quel-
que sorte, inféodé de génération en génération. De quelque cété qu’on
les envisage, on ne trouve en elles qu’iniquité et corruption, et au
sommet comme a la base, des arri¢re-grands-péres aux arriéres-pe-
tits-fils, la filiation ne se renoue que par une chaine d’infraclions a
la loi sociale et religieuse.
Donner une direction meilleure & |’éducation des enfants trouvés,
ou, pour parler franchement, leur donner une direction, tel est donc
un des remédes principaux; des développements un peu étendus sont
rendus nécessaires tant en raison de l’importance du sujet que de la
multiplicité des systémes présentés.
Deux périodes sont 4 distinguer pour les enfants trouvés: celle de
J’enfance proprement dite, celle de l’adolescence jusqu’a la jeunesse.
La premiére ne nous occupera pas longuement; il suffira d’exprimer
les voeux suivants :
4° Augmentation du prix de Ja pension payée aux nourrices. Au- °
jourd’hui, le prix en est tellement bas que les femmes dans la mi-
sére, habituées aux privations les plus grandes, peuvent seules, a
raison de Jeur genre de vie, se contenter d’une aussi mince rémuné-
ration. L’intérét de l’enfant exige au contraire qu’il soit confié a des
familles plus voisines de l’aisance et plus 4 méme de lui donner les
Soins qu’il réclame.
2° Cette augmentation une fois accordée, il devrait étre établi en
principe que chaque nourrice ne se pourrait charger que de la nour-
riture d’un seul enfant, concurremment avec le sien. I] y a tel mé-
nage, maintenant, ou cinq, six enfants trouvés sont simultanément en
pension, et soumis par conséquent au régime de ce qu’on appelle les
nourrices séches, ce qui estune cause d’abus, d’accidents et de mortalité.
3° Placement des enfants chez des nourrices demeurant le plus prés
possible des villes ot sont les hospices dépositaires. C’est le moyen
de rendre la surveillance directe del’hospice peu coiiteuse et efficace,
en méme temps que cela ne nuira en rien au systéme de patronage
que nous développerons plus bas pour les enfants arrivés a la se-
conde période. ~
DES TOURS D‘'ENFANTS TROUVES. hA
Cette seconde période souléve des questions plus délicates. C’est
alors que l’éducation devient indispensable, que ]’enseignement peut
se donner avec fruit, et que doivent étre déposés dans le cceur de
l'enfant les principes solides qui feront plus tard homme vertueux.
Une subdivision doit encore se placer ici, suivant qu’il s’agit des gar-
cons ou des petites filles. De grandes différences de position existent
entre ces deux catégories.
Education des garcons. — On sait que le systéme aujourd’hui en
vigueur consiste a placer les enfants sortis de nourrice chez des
paysans qu’on nomme nourriciers. Théoriquement, cette combinaison
est excellente; elle fait refluer vers l’agriculture un grand nombre des
enfants des villes; elle est d’une simplicité admirable, en ce sens
qu'il ne faut ni batiments, ni état-major de direction, ce qui n’est
pas un médiocre avantage pour une administration aussi vaste.
Les enfants enfin, placés au milieu de paysans, vivent comme ils
vivront toujours, et ne s’habituent pas & des jouissances qu’ils ne
trouveront pas plus tard. Mais dans la pratique que d’abus! D’abord,
le plus souvent, les nourriciers sont choisis sans discernement, ou
plutét tous ceux qui se présentent sont admis; en outre, aucune sur-
veillance ne s’opére sur eux : disséminés sur un trés-grand territoire,
ils n’ont point 4 craindre l’arrivée importune d’un inspecteur ; aussi,
au lieu d’envoyer les enfants 4 1’école, au catéchisme, de leur faire
faire la premiére communion, de leur apprendre le métier d’agri-
culteurs, on ne les emploie la plupart du temps qu’a la garde des
troupeaux, qu’aux travaux abrutissants, quand on ne les dresse pas
a Ja mendicité et au vol dans les bois. Des faits plus affligeants
pourraient méme étre cités ; mais n’est-ce pas trop déja que de voir
se former ainsi une génération sans respect de l’ordre et de la pro-
priété, sans intelligence et sans Dieu ? Enfin, le plus grave des incon-
vénients qui existent aujourd’hui, c’est qu’a douze ans tous rapports
cessent entre l’enfant et l’administration hospitaliére. Légalement,
il n’en est pas sans doute ainsi; mais comme, passé cet age, l’hospice
n’a plus a payer Ja pension de |’enfant; que, pour suivre son existence
a plusieurs lieues de distance, il lui faudrait toute une organisation
qu’il n’a pas sous la main, de fait, il devient entiérement étranger a
ce pupille dont la loi pourtant lui confére la tutelle légale. Non-seu-
lement il ignore comment il se comporte , mais méme s’il existe; le
percepleur n’est plus la pour porter au berceau de l’hospice la quit-
Ao DE LA SUPPRESSION
tance annuelle du nourricier; dés lors tout est fini, ou, si le neeud
doit se resserrer quelques moments, c’est parce que l'enfant trouvé,
mineur encore, sollicitera de Vhospice l’autorisation qu'il lui faut
pour se marier. Or, les résultats facheux de ce systéme, résultats
dont quelques-uns sont inévitables, et dont la plupart ne peuvent étre
corrigés qu’a force de bon vouloir et d’énergie, n’ont pas besoin d’é-
tre mis en saillie : ils sautent aux yeux les plus prévenus.
Ces considérations ont porté un grand nombre d’esprits sérieux a
l’adoption d’un systéme tout différent, celui des colonies agricoles,
ou l’enfant est retenu depuis sept ans jusqu’d dix-hait, o& on sur-
veille ses mceurs et sa religion, ou on lui donne les éléments de I’in-
struction primaire, et enfin ou l’on s’applique 4 lui apprendre un
métier. Déja de la théorie on est passé a la pratique ; un certain nom-
bre de ces établissements sont déja fondés et fonctionnent avec un
succés réel. Grace ala générosité de leurs fondateurs, au zéle et A la
capacité de leurs directeurs, ils ont résolu avec honneur ce difficile
probléme et se sont placés & cété de la colonie de Mettray, leur
heureuse devanciére.
Mais ces colonies agricoles suffiront-elles ? Nous ne le pensons pas,
pour le dire franchement. En effet, ce n’est pas seulement pour les
-enfants trouvés que |’on en sollicite; on en réclame, et a fort juste
titre, pour les orphelins de pére et mére légitimes, qui, eux aussi,
ont bien droit a l’intérét ; pour les jeunes détenus, qui trouvent 1&4 un
abri si sir contre la corraption des prisons; pour les enfants des
villes dont on veut faire refluer l’excédant vers l’agriculture; et en
présence d’une concurrence aussi active, trois grandes causes s’op-
poseront a une large extension de ces colonies en faveur des enfants
trouvés : le défaut d’argent, le défaut d’hommes dévoués et capables,
la difficulté de la tache. Comme les partisans absolus de ces établis-
sements ne passeront pas facilement condamnation, i] est nécessaire
d’apporter les preuves a l’appui.
1° Défaut @argent. — Une colonie agricole sera toujours pour la
charité une charge pesante. Non-seulement elle aura, dans les pre-
miéres années de son existence , 4 amortir , au moyen de quétes et
de souscriptions, les dépenses de premier établissement, l’acquisition
des batiments, ou le plus souvent leur construction, les frais d’ap-
propriation, mais elle aura beaucoup d'autres charges. Dans une
ferme ordinaire, le nombre des enfants est proportionné & celui des
DES TOURS D°ENFANTS TROUVES. As
hommes faits, et on n’en admet que juste ce qu’il fant pour s’ac-
quitter des travaux qui exigent plus d’adresse que de force, et aux~
quels il codterait trop cher d’employer les valets de ferme; on ne
donne pas de lecons d’écriture, de lecture, de calcul, de catéchisme,
et on se contente d’envoyer les enfants a l’école voisine ou a la pa-
roisse ; enfin l’exploitant, soit fermier, soit propriétaire, vit simple-
ment, grossiérement méme, et; stimulé par la nécessité, finit par
faire chaque année un bénéfice suffisant, en économisant sou par sou,
centime par centime. Mais dans une colonie agricole i] n’en est pas
de méme. — Tout d’abord, les enfants, au lieu d’étre, comme dans une
ferme, l’appoint des hommes faits, deviennent le corps de l’armée des
travailleurs, dont les hommes faits ne sont plus que l’armée légare.
C'est sur les enfants qu’il faut compter pour le gros du travail, pour
Jabourer, pour faucher, pour moissonner, et non pas seulement pour
biner, pour sarcler ; autrement, pour 100 colons, il faudrait 200 ou-
vriers, ce qui serait inadmissible. Or, le résukat nécessaire de cette
organisation du travail est de le rendre moins productif : entre des
mains moins vigoureuses, moins habiles, plus négligentes, il se fait
avec plus de lenteur ; un temps souvent précieux est perdu; des pré-
cautions indispensables sont omises, et toutes ces causes, si petites
qu’elles soient, influent sur les produits, par conséquent sur les re-
venus.—En second lieu, une colonie ‘agricole est nécessairement une
école et une paroisse : trop nombreuse pour diriger ses enfants chez
les inslituteurs souvent éloignés, pour leur faire suivre les offices
publics, elle appelle 4 elle un personnel d’instituteurs, de maitres,
un chapelain ; i] lui faut des classes, il lui faut une chapelle, et toutes
celies qui d’abord ont voulu échapper & cette nécessité ont été ame-
nées a la subir par la force des chases. — En troisiéme lieu, une colonie
agricole, quelque petite qu'elle soit, est toujours une sorte d’établis-
sement public. Son! directeur doit étre convenablement rétribué, ou
si, par bonheur, une congrégation religieuse, un homme de dévoue-
ment, remplissent gratuitement cette fonction, il lui faut des loge-
ments plus complets, des dépendances plus commodes que pour un
fermier ou sa famille. ,
Ces charges péseront toujours sur les. colonies agricoles; mais il
est facile de’ prévoir qu’A ces dépenses inévitables ib viendra s’en
adjaindre d'autres moins impérieuses sans doute, mais non moins
permanentes : ce sont les.dépenses d’amélioration,
Gh DE LA SUPPRESSION
Dans une maison qui commence tout est rustique; mais patience,
cela ne durera pas longtemps. Lorsque les frais de premier établis- |
sement seront amortis et.que Je budget semblera devoir s’équili-
brer, on sera plus difficile. Ces lits, qui dans les premiers jours
suffisaient aux enfants sembleront mal sains, Jes classes trop étroites,
les dépendances incommodes, la chapelle trop petite ; la bibliothé-
que devra étre augmentée; des cours nouveaux devront étre intro-
duits; la nourriture sera plus abondante; pour le développement
des forces musculaires des enfants, une gymnastique sera établie.
En un mot, toujours et toujours il y aura & agrandir, 4 perfection-
ner, par conséquent a dépenser au dela des recettes. Et d’ailleurs,
comnient s'y refuser? Ces pupilles que la loi vous confie, on s’y at-
tache; on se laisse aller au désir de les choyer, de rendre leur vie
plus heureuse; ce directeur, ces maitres si zélés, comment leur dé-
nier la récompense d’une amélioration qu’ils réclament? Comment
décourager ces hommes qui usent toute leur vie pour quelques cen-
taines de francs qu’ils sollicitent, surtout lorsque la charité publique
est 1a? Enfin, ces dépenses ont toutes un coin d’utilité, et c’est 1a
le malheur, serions-nous tenté de dire : frivoles, on les rejetterait ;
mais comme elles servent & un degré quelconque, on ne se sent pas le
courage de les ajourner, moins encore de les rejeter ; et de bagatelle
en bagatelle on arrive 4 un déficit permanent, que la charité doit
toujours combler. Or, lorsque tant de choses importantes sont a faire,
lorsque tant d’églises indispensables, tant d’écoles, d’asiles, d’hdépi-
taux sont a réédifier, 4 réparer, a créer ; lorsque, sans sortir des co-
lonies agricoles, tant d’autres maisons semblables sont 4 fonder ct
invoquent également la bienfaisance générale, comment ne pas pré-
voir que les enfants trouvés ne passeront qu’aprés d’autres besoins,
et que le défaut d'argent sera une limite 4 l’extension large de ce
systéme?
Au défaut d’argent s’en joindra un autre bien plus redoutable en-
core : le défaut d’un personnel dévoué et capable.
S’adressera-t-on pour le former 4 un Ordre religieux spécial? Ce
serait le moyen le plus sir et I’élément le plus positif de stabilité.
Mais cet Ordre, quel est-il? }] est encore 4 naitre, ou du moins, si
les germes en existent, ces germes sont bien imperceptibles encore.
S’adressera-t-on, provisoirement du moins, & des laiques ? On en trou-
vera, sans doute, mais en fort petit nombre; car il est impossible de
od
DES TOURS D*ENFANTS TROUVES. AS
se cacher que les difficultés abondent. Quant au directeur, pour com=
mencer, ce n’est pas une tache ordinaire que de surveiller deux cents
enfants, trois cents peut-étre, de présider 4 leur éducation morale,
religieuse, professionnelle, de former une pépiniére de professeurs
et de contre-maitres, de faire valoir une exploitation agricole de plu-
sieurs centaines d’hectares, de maintenir l’ordre dans les classes et
parmi les enfants, Il"harmonie parmi les surveillants, l’économie dans
la gestion des détails, Les hommes qui peuvent mener a bien de sem-
blabies entreprises sont rares , d’autant plus qu’ils doivent renoncer
aux joies de la famille , aux tentations de ]’ambition, et borner leurs
voeux & une position modeste, ignorée, et pécuniairement au-dessous
de celle 4 laquelle leur mérite leur donnerait droit de prétendre.
Quant aux contre-mattres, leur vie doit étre rude, peu rétribuée,
sans avenir. Peu faite pour tenter les hommes éclairés, elle n’attirera
a elle, sauf de rares exceptions, que des hommes des champs, chez
lesquels les qualités qu’on désire se rencontreront difficilement. Un
redoutable écueil doit donc étre ici signalé, puisque c’est contre lui
qu’échoueront bien des tentatives.
Un dernier motif d’ailleurs devrait empécher de confier exclusive-
ment l'éducation des enfants trouvés a ces établissements: c’est que,
sion ne les stimule pas par la concurrence, ils ne formeront pas des
sujets tels qu'on pourrait les désirer. Peut-étre les professeurs distin-
gués qu’on y appellera feront-ils connaitre les meilleures mé!hodes,
les meilleurs engrais, Jes meilleurs assolements; mais entre !’applica-
tion de ces systémes dans une colonie et leur mise en pratique au
dehors, la différence sera grande. Dans une colonie, on n’a pas un
budget de recettes fixe et invariable comme un agriculteur; on a au
contraire un budget élastique auquel on peut appeler Je secours de
subventions complémentaires, supplémentaires, extraordinaires. En
outre, le directeur, les professeurs ont été habitués dés leur enfance
a une vie plus relevée que celle des paysans, 4 des mceurs moins
économes, moins parcimonieuses, moins dures. !] leur sera donc fort
difficile d’y former leurs éléves, de leur refuser des jouissances dont
ils ne pourraient se passer eux-mémes, et qui sont devenues chez eux
une seconde nature ; de les accoutumer aux intempéries des saisons,
aux froids de l'hiver, aux chaleurs de |’été, 4 'humidité du printemps
et de l’'automne, comme s’y endurcissent dans les fermes les enfants
des laboureurs. Ce A quoi ils répugneront le plus, c’est de les initier &
hp. DE, LA SUPPRESSION,
ces économies insignifiantes an apparence, mais de. chaque. minute,,
dont se compose la vie du fermier et. dont se forment ses bénéficas..
Pour se contraindre &@ ¢es choses,, patites, mesquines aux yeux des.
hommes doués d'une. éducation, libérale,,il faut des efforts cantinuels
ou la nécessité impérieuse.
Ces raisons, empécherant certainement que les colonies agricales
ne se multiplient en assez grand nombre paur reeueillir tous les en-
fants trouvés. Nous avons.cru devoir insister la-dessus, parce que la
faveur qui entoure actuellement.ces établissements utiles ena peut~
étre fait exagérer la portée et les ressources. Il est des coeurs géné~
reux qui, mesurant tous les dévouements a celui qu’ils dépiaient, s’i-
maginent qu’a leur exemple la foule va se précipiter. Une telle pensée
serait une illusion: aussi est-il nécessaire de. la, combattre, afin de
chercher aux colonies agricoles des. auxiliaires qu en complétent le
réseau sur toute |’étendue du pays. Cas auxiliaires, nous espérons les
avoir rencontrés.
Au milieu de nous existent des établissemonts. solitaires, ou. des
hommes possédant une science profande en agriculture, menant.une
vie laborieuse et frugale, s’occupent de défricher les terres incultes,
de dessécher les marais, et d’améliorer par leurs secours et par leur
habileté le sol déja labouré avant eux. Ces hommes habitent en com-~
mun, sans femmes et sans enfants, s’acquittent eux-mémes de tous
les détails de la vie agricola. Vivant sans luxe, ils suffisent toujours
a, leurs besoins, et s’ils ont recours a la charité publique, c’est hien
plutét en faveur des panmvres qu’ils soulagemt qu’en faveur d’eux~
roémes. Attachés par un lien igrévoeable au genre.de vie qu’ils ont
- volontairement adopté,.ils ont un personae! nombreux, expérimenté ,
assuré surtout; propriétaires enfin du terrain qu’ils cultivent, ls sont
sumulés par la nécessité 4 l’améliorer sans. cesse et & en tirer le.
plus de profits possible, Ges hommes, dont organisation est, ua chef-
q@’euvre d’économie. politique, sant en outre,. pour la plupart, versés
dans les sciences humaines, et il s’en trouve toujours un nombre suf-
fisant pour exercer un professorat 4 la. portée du peuple. Enfin l’élé-
vation de leurs sentuments religieux, l’abadgation de leur conduite,
Vhéroisme de leur vie, les rendent dignes de former la jeunesse et de.
remplir cette mission, qu’om a si justement appelée un sacerdoce.
Ces. hommes, ce sont. les Trappistes,
Les Trappistes! On le sentira facilement, notre dessein. n'est pas
DES TOURS D'ENFANTS TROUVES. ki
de montrer combien leur institation est admirable au point de vue
religieux, de rappeler quelle fonction societe iis remplissent en
priant pour ceux qui ne prient pas, et en désarmant ainsi la colére
de Dieu, en s'immolant powr nes sociétés amoliies par le iaxe, et en
donrant aux chrétiens de nes jours je spectacle ‘si beau de ja foi et
de la rigi€®é des temps primitifs. Bien des choses seraient a dire sur
ces pémitents publics, comme saint Bernand appelait ses-enfants; mais
telle n’est pas netre persée. Ce n’est pas parce qu’ils veillent, parce
qu'il prient, paroe qu'ils jetment, parce qa’ils affligent lears corps’ ef-
frayantes austérités que nous jes désignons ici a l’opinion : c'est parce
qu'ils sont constitués depuis des sidéches sur ie pied de colonies agri-
coles, que lear passé est un gage de Jeur avenir, et qu’a cété d'eux il
nexiste aucune autre institution qui se préte aussi facilement au
service qu’on peut leurdemander ap nom de ja société, comme an nom
de la religion.
Si nous reprenons te méme ordre d’idées que pour les colonies
agricoles, nous verrons que les maisons de Trappistes échappent aux
mcorvénients que nous avons signalés. Et d’abord vient se placer la
qaestion d’économie, question prosaique pour certains esprits, mais
maiheureusement toujours a l’ordre da jour, et que les réceutes cala-
mités qui ont affligé la France y mettront plas que jamais.
En premier lieu, le persennel est tout payé. Que des enfants trou-
wés sotent ou non adjomts A la Trappe, il n’y ena pas moms le méme
nombre de religieux, c’est-h-dire de travailleurs quai béchent, qui
fabourent, qui eément, seulement, dans le premier cas, les religieux
capables de former des professeurs sont employés 4 ce service, Jes tra-
vailleurs ensergaent par l’exemple, démentrent par la pratique la per-
fection de leurs méthodes ; tandis que, dans Je second, ilsse contentent
‘de travailler pour ewx-mémes et pour l’accomplissement de lear sainte
‘Vocation: mais, dans Pune comme dans I'autre hypothése, rien n’est
Changé, rien nest aggmenté. I ne faat au sarplas ni un directeur,
niun économe, ni des professeurs, ni des oontre-maitres ; tout cela
eeiste et fonctionne par soiwméme.
En second lieu, le logement de tout ce personnel est oréé ; donc
pont de dépenses nouvelles pour ce chapitre: les dépendances sont
tutes préparées, et il n’y a aucune nécessNé den batir de plus vas-
tes, puisqae la récolte sera la méme, & moines que le faire—valoir ne
‘eon agrandi, et dans ce cas ce ne serait pas une charge réelie. Il n'y
48 . DE LA SUPPRESSION
a non plus ni chapelle, ni classes 4 créer, ni jardin a établir ; ja seule
dépense consistera dans la construction de quelques batiments pour
l’habitation personnelle des enfants.
Troisitmement, une meilleure proportion est établie dans la dis-
tribution du travail : les hommes faits sont, sinon en majorité, du
moins en nombre convenabie, d’autant plus que les jeunes’ colons
devant étre gardés depuis sept ans jusqu’a dix-huit, dés l’age de
quinze, seize ans, l’établissement peut les considérer comme des tra-
vailleurs & peu pres aussi utiles que les hommes faits.
Enfin, toute dépense de luxe est bannie. Le luxe et la Trappe sont
deux mots qui s’excluent; et ainsi, par toutes ces raisons que nous
analysons sans les développer davantage, il devient évident que, si
ce systéme est aussi codteux que le systéme vicieux du placement dans
jes campages, il est plus économique que celui des colonies agricoles
spéciales.
‘Mais ce n’est pas assez de I’économie ; quand méme, & force de
recherches, on trouverait des agriculteurs consentant & recevoir une
. Colonie agricole 4 peu de frais, on ne pourrait compter que sur une
bonne volonté éphémére, tant que le domaine cultivé n’appartiendrait
pas a ja colonie elle-méme. Bien plus, si !’établissement était assez ri-
chement doté pour mettre dehorsce capital, il courrait d’autres chances
non moins graves, celle du départ et du renouvellement du person- _ .
nel dirigeant. Ici le personnel est non-seulement tout payé, tout
trouvé, mais il est encore assuré. Voila prés de deux cents ans que
ces communautés existent, et, loin de s’énerver, elles font chaque
jour de nouvelles conquétes. S’attacher a elles, c’est donc se poser
sur un terrain solide qui ne fera pas défaut sous les pieds.
Enfin , les Trappes formeront des agriculteurs plus consommés et
plus pratiques que les colonies agricoles actuelles. Etablies sur de
vastes domaines, elles peuvent initier leurs pupilles 4 la grande cul-
ture ; disséminées sur des points fort divers du territoire, elles peu-
vent faire de temps 4 autre des échanges parmi les enfants les plus
distingués , afin de faire faire & ces compagnons de l’agriculture leur
tour de France et de leur enseigner comment les assolements, les mé-
thodes se varient suivant les ressources et les besoins des localités.
Riches par suite des mceurs frugales de leurs habitants et de la vie de
communauté qui amortit tant de dépenses, elles peuvent faire des
expériences et frayer la voie 4 de fructueuses innovations ; et en méme
DES TOURS D'ENFANTS TROUVES. 49
temps, propriétaires du so] au méme titre que les simples particuliers,
elles ont besoin comme eux de ne rien compromettre témérairement
et de pratiquer cette économie intelligente qui est la base de toute
bonne agriculture. Elles ont donc toutes les conditions voulues pour
créer d’excellents agriculteurs, c’est-a-dire des hommes qui sachent
non-seulement faire venir de belles moissons, mais qui connaissent
l'art de les faire venir & un prix qui permette de s’enrichir, et par con-
séquent de continuer. :
Ou nous nous abusons étrangement, ou bien il y a J&4 un des élé-
ments de la solution du probléme. Les administrateurs qu’effraient a
bon droit les vices du placement chez les nourriciers y verront une ga-
Tantie contre ces abus, en méme temps qu’ils ne redouteront plus des
dépenses exagérées. Les personnes quise préoccupent des intéréts de
agriculture et veulent la tirer de la routine ou elle est plongée, verront
avec joie ces enfants, placés par milliers chez des agronomes éprou-
vés, devenir de bons valets de ferme, de bons régisseurs. Les hommes
religieux enfin, qui gémissent de |’éducation actuellement donnée a
ces malheureuses créatures, qui y voient la source de leurs désordres
futurs et l’une des causes les plus actives de la multiplication des en-
fants trouvés, applaudiront 4 un projet qui confie ces victimes du
vice aux hommes les plus purs par la foi, les plus austéres par les
mceurs. ;
Mais cette idée est nouvelle, et jamais aucune idée ne fait son che-
min dans le monde sans avoir essuyé des contradictions ; parcourons
donc rapidement les objections qui peuvent étre faites.
Quelques catholiques s’étonneront peut-étre de cette conception ,
et craindront qu’elle ne porte atteinte 4 l’Ordre religieux auquel nous
voudriogs confier, en partie du moins, I’éducation des enfants trou-
vés. Quelques faits seront notre premiére réponse. Les Fréres des
Ecoles chrétiennes ne devaient, d’aprés la pensée de leur fondateur,
que diriger les écoles des enfants du peuple; aujourd’ hui, poussés par
la force des choses, ils s’occupent en outre de ]’enfant devenu adulte
pendant qu'il fait son apprentissage ; ils le suivent 4 }’atelier lorsqu’tl
devient ouvrier; ils ont des pensionnats pour !’éducation d’enfants
appartenant & des familles d'une position aisée, et enfin, s’éloignant
encore plus de Ja lettre de leur institution, ils peuplent nos prisons
centrales de gardiens dévoués. Or, parmi les catholiques, parmi le
clergé, parmi les évéques, qui s’en est effrayé , qui a poussé le cri
50 DE LA SUPPRESSION
d’alarme, qui a fait un reproche aux Fréres d’avoir non pas violé ,
mais étendu leurs statuts? personne encore; et si des plaintes se sont
fait entendre , ce n’est pas de la part de personnes dont la reli-
gion aime en général a prendre et & recevoir des consetls. Et sans
sortir de l’ordre des Trappistes eux-mémes, ‘il suffit de connaitre tant
soit peu son histoire pour voir une de leurs communautés, qui avait
été chetcher en Saisse un refuge pendant la Révolution, proposer au
gouvernement d’un canton de se charger de la direction des ‘sourds-
muets, une autre accepter du gouvernement francais, 41a fin de la Res-
fauration, la direction d'une ferme-modéle ; ailleurs, ‘on les a vas, cé~
dant au désir des évéques, remplir dans des paroisses devennes va-
cantes les fonctions de curé, et passer du silence absolu du cloftre
‘aux fatigues de la prédication ; en Angleterre enfin, la ‘communauté
es Dames trappistines de Stapehill, qui observe Ja méme régle, a
Jes mémes supérieurs, s'est chargée d’une école gratuite de petites
filles. Ces pieux solitaires savent donc, suivant le conseil de l’Apétre,
se faire tout a tous, pour ramener tous a Jésus-Christ ; et si la sainteté
‘du but que nous indiquons leur est démontrée‘, il est hors de doute
‘que, dans leur zéle, ils sanront concilier la régle et la charité, la vie
‘de pénitence avec Ja vie d’apostolat.
Les catholiques d’ailleurs doivent envisager cet question @’an
point de vue plus élevé.
Nous sommes loin aujourd’hui des temps oi des colonies de moi-
nes défrichaient la France, ov autour des disciples de saint Benoft
les déserts se peuplaient, les solitudes se convertissaient en fertiles
‘métairies, en bourgades, en villes-enfin. Bien des siécles ont passé
“sur ces grandes choses, et, riches des bienfaits que les Ordres reli~-
‘gieux nous ont iégués, nous n’avons plus pour eux qu’ug superbe
‘dédain. |] a fallu de savantes recherches pour apprendre & nos-gé-
nérations modernes comment celles qui les avaient précédées Staient
‘arrivées de la barbarie & la civilisation, de la vie sauvage des foréts
‘ 1] n’est pas inutile de déclarer ici que c’est en notre nom personnel
et sous notre propre responsabilité que nous exposons le plan ci-dessus.
Il nous edt été facile de consulter les supérieurs de l’Ordre et de re~
cueillir leurs observations; mais si nous eussions agi ainsi, notre pensée
edt été moins indépendante, et peut-étre des esprits soupconneux au-
taient-ils vu une inspiration étrangére dans ce qui ne vient en réalité
que de nous-méme.
DES TOURS D'ENHANTS TROUVES. 54
et des camps a la vie agricole et industrielle, et quelle part les mo-
nasteres avaient prise.& cette pacifique révolution. Mais ce que l'on
admire dans le passé, on le déciare, iauiale pour le présent, et en ab-
solvant nos aieux d’avoir toléré de lour vivant lea cénobites qui les
canvertiasaient et les éclairaient, on proclame hantement que toutes.
ces vieilles institutioas ont péri sans reteur. Eh bien, il faut, pour les
catholiques qui croient a. la saintetd des Ordres monastiques, qui veu-
lent aupréa d’eux des pénitenta qui maintiennent. dans |’Eglise }’exem-
ple de la vie parfaite, des érudits qui renouvellent les prodiges de
gcience des Bénédictins, des orateurs profendément retrempés dans
Ja slencieuse médilation du cloitre, qui ébranlent les populations de.
leur éloquence inspirée, ik faut, disong-nous, pour les catholiques,
une constante attention. a saisir toutes les occasions de démontrer
par les fasts que |’ Eglise est toujours utile aux nations, et que les
grandes familles religiauses peuvent rendre autant de services aux
peuples civilisés qu’aux peuples enfants. La foule inattentive. ne
comprend pas les raisennements ; elle comprend les exemples, et
pour elle l’étendue du bienfait est la: preuve la plus haule de la di-
winité de la mission. Or, quelle plus belle occasion de relever aux
yeux de tous les institutions monastiques, de les populariser, de les
faire aimer? Voila des milliers d’enfants dont la corruption précoce
étonne et.effraie la société, qui vivent en étrangers dans |’Etat, qui
se déclarent hostiles 4 la propriété, anx lois, & la famille, qui s’élé-
veot menacants par leurs passions, par leurs préjugés ; et de pauvres
moines, incomnus et. méprisés du monde, viendraient assouplir, ré-
générer eas ames, et tourner en una force vive et utile une énergie
mise trop souvent: au sarvice du mal et du vice! Certes, il y aurait
lu wn magnifique: argument que le Catholicisme pourrait présenter
au. monde, ef un annean admirablement forgé par lequel il rattache-
mit des bienfaits, que personne ne conteste plus aujourd'hui, & ceux
dont la penaée n’est pas méme soupconnés par la foule.
Aussi, ce n’est. pas de ce cdté que les obstacles sérieux sent a
@taindre :. il faut aborder un.ordre tout différent d’ objections.
Mais, dira-t-an, vous allez donner & ces enfants une éducation:
monacale et tout 4 fait opposée & nos meeurs et a nos idées, éduce-
tion bonne a peupler les couvents et non & faire des hommes vivant
dans la mende, éducation qui leur apprendra a se préeccuper ax-
Clusivement des intdréts du ciel et 4 négliger ceux de la terre. En
52. DE LA SUPPRESSION
outre, ne cherchera-t-on pas a abuser de !’influence que }’on aura
sur eux pour exercer sur leurs jeunes 4mes un prosélytisme dange-
reux, pour leur faire accepter une vie qui est au-dessus des forces
humaines, lorsqu’elle n'est pas spontanément acceptée et recher-'
chée ? Enfin, leur régime ne sera-t-il pas trop austére, ne fatiguera--
t-il pas leurs corps et n’usera-t-il pas leurs santés?
La premiére objection tombe évidemment devant les plus simples
réflexions. Si le Trappiste passait ses années dans la contemplation
exclusive, on aurait raison sans doute; mais il n’en est pas ainsi. Le
Trappisle emploie presque toutes ses nuits a la pritre, c’est vrai;
mais ses journées sont consacrées aux occupations de la vie com-
mune : il béche, i] laboure, il arrose. Et que ferait de plus,le paysan ?.
Que font de plus nos colonies agricoles? En quoi peuvent-elles for-
mer davantage des hommes 4a la vie commune et ordinaire? Car ce
serait par trop simple de s’imaginer que, parce qu'un couvent de
Trappistes étendra sa surveillance sur deux cents enfants, il les as-
Sujettira aux exercices des religieux, aux priéres, aux méditations:
prolongées. Une telle idée peut tomber dans la téte d’un homme qui
examine théoriquement la question; elle ne passera jamais dans la
conviction des hommes appelés & la mettre en pratique.
Mais, ajoute-t-on, on ne songera pas 4 les préoccuper assez des
intéréts de la terre. Vaine objection pour quiconqne a vu de prés
lintérieur d’un couvent bien ordonné, et pauvre, comme le sont tous
les nétres. A la Trappe, il est vrai, on pense avant tout au ciel ; mais
on sail aussi qu’une des vertus principales qui y ménent est l’accom-
plissement des devoirs de son état; et comme chacun a ses fonctions,
son ministére, le Pére abbé la direction générale du monastére, |’é-
conome la gestion de ses revenus, les uns le soin du jardin, Jes au-
tres le soin des terres, les autres le soin des bestiaux, et que |’inat-
tention 4 remplir ces fonctions, ce ministére, est un manquement
grave 4 Ja régle, il n'est pas d'administration , il n’est pas de famille
ou les employés, Jes domestiques, Jes subalternes apportent plus de
zéle a l’accomplissement de leurs devoirs, et ot, par conséquent, les
pupilles puissent avoir des exemples plus parfaits d’assiduité au tra-
vail, de respect pour la consigne et de vigilance pour les intéréts
méme purement temporels.
Mais, continue-t-on, on voudra exercer sur eux un dangereux pro-
sélytisme. A nos yeux, le péril est peu redoutable. La vie du Trap-
DES TOURS D’ENFANTS TROUVES. 53
piste est trop dure pour étre acceptée a Ja légére , surtout lorsqu’on
l'a vue de prés pendant des années. Le jedne et le silence perpé-
uel, les veilles prolongées sont choses qui ne séduisent que les
ames en qui Dieu a développé une irrésistible vocation. — Mais on
lear fera mener une vie trop austére, et, méme & l’insu des religieux,
on verra se refléter sur la colonie la sévérité de la Trappe. — Pour
toute réponse, nous dirons : visitez une Trappe, et jugez, par l’hos-
pitalité, par la bienveillance, par Ja cordialité avec lesquelles vous
serez accueillis, soignés, servis, de ce que Dieu a mis d’amour pour
leurs fréres dans le coeur de ceux qui ont tout quitté pour le trouver
dans Ja solitude de Ja pénitence. Voyez, et par ce qu’ils sont pour des
étrangers jugez ce qu’ils seront pour leurs pupilles, et dites si leur
régime ne sera pas préférable & celui auquel vos enfants trouvés se-
ront assujettis chez leurs nourriciers. °
Une réponse plus péremptoire peut d’ailleurs étre faite. D’une part,
les établissements de Trappistes ne sont pas assez nombreux pour
se charger de tous les enfants trouvés de sept 4 dix-huit ans, et ils ne
pourront jamais que venir en aide aux colonies agricoles et les sup-
pléer 1a of elles sont impossibles. D’autre part, avant de convertir
ce projet en fait, il faudra de Ja patience et du temps. Ce ne sera pas
de quelques mois, de quelques années, que |’administration centrale
et les conseils généraux consentiront 4 appliquer en grand ce sys-
teme. Trop heureux si on leur arrache d’abord quelques essais timi-
des et lents; et dés lors, si les abus se révélent, si les craintes se
réalisent, il sera facile de couper court 4 un mal aussi circonscrit,
etde se séparer d’un systéme qui aura poussé d’aussi faibles racines.
Le principe général posé, il n’entre pas dans notre plan de nous
occuper des détails et de décrire les articles du contrat a intervenir
entre les Départements et les Trappes ; il nous suffira seulement de
rappeler quelques points principaux. A notre sens, le Département
devrait donner intacte la pension qu’il paie aujourd’hui aux nourri-
ciers, et ce, jusqu’a l’age de douze ans. Si la Trappe y perd sur les
enfants du premier age, elle y gagnera sur ceux qui arrivent a |’age de
treize, quatorze ans. I] serait inéme juste que, comme dans les colo-
nies agricoles, une part des bénéfices procurés par ces enfants , de-
puis quatorze jusqu’a dix-huit ans, leur fit assurée a titre de pécule,
pour leur étre remise a leur sortie et pour aider a leur établissement.
Ce serait un stimulant au travail, et en méme temps une garantie de
Sh DE LA SUPPRESSION.
moralité {, et si ce prélévement était onéreux pour |’établissement ,
nous iriozs jusqu’a proposer 4 cet effet une subvention spéciale.
Enfin, la colonie devrait étre en tout temps ouverte aux délégués du
Département et & ses surveillants officiels. Ce ne serait point li une
tyrannique immixtion , ce ne serait que }’exercice d’un devoir imposé
par Ja loi et qu’on ne peut laisser totalement de cété, alors méme
qu’on le délégue en partie.
Les colonies agricoles et les Trappes, tels sont donc les dtablisse-
ments qui, se prétant un mutuel concours, s’appuyant, se suppléant
réciproquement, assurent ]’avenir des enfants trouvés. Mais ce n’est
pas assez de songer a l’avenir, il faut tourner les yeux vers le pré-
sent. Or, le présent, c’est le placement des enfants dans les campa-
gnes, c'est le systéme du décret impérial, et il est matériellement
impossible que six, que dix ans, & tout le moins, ne s'écoulent avant
que la totalité des enfants élevés par |’Etat passe dans ces institutions.
On le comprend dés lors, on ne peut lJaisser ce service en souffrance
sous prétexte d’améliorations louables, mais longues 4 réaliser , et
quelque chose est 4 faire dés aujourd’hui. C’est ce qui reste a exa-
miner bri¢vement pour terminer cette premiére partie de la question.
Le patronage des enfants ainsi dispersés est fort difficile, et jusqu’a
ce jour il a échoué; mais une.tentative généreuse et nouvelle vient
d’étre faite par Mgr l’évéque de Périgueux, et il est 4 croire qu'elle
portera ses fruits. Dans son zéle apostolique, ce vénérable prélat
s’est adressé 4 tous Jes curés de son diocése pour leur recommander
cette portion souffrante de son troupeau, pour les supplier, au nom
de la charité de Jésus-Christ, dont il est le digne ministre, de veiller
sur leurs corps, plus encore sur Jeurs dames, et de se faire ainsi, sui-
vant la célébre expression de saint Vincent de Paul, les méres sutvant
la grdce de ceux que leurs méres suivant la nature ont abandonnés.
Un tel appel sera sans doute entendu; il se répétera de diocese en
diocése, jusqu’aé ce qu’il fasse le tour de Ja France ; et si l’on consi-
dére qu’’ la différence des sociétés de charité le clergé est répandu
dans toutes les campagnes et exerce sa bienfaisante influence sur les
« Quelques précautions pourraient étre prises pour que cet argent ne
fat pas follement dissipé. On pourrait pour cela faire un petit réglement
paternel qui aurait les meilicurs résultats. Une partie serait employés
en achats d’outils, d'instruments aratoires, une autre en vétements, La
derniére ne serait rendue qu’aprés quelques mois d'épreuves.
DES TOURS D’ENFANTS TROUVES, 55
hameaux les plus reculés; que c’est un corps organisé, et dans le-
quel, par conséquent, )’impulsion une fois donnée ne s’arréte pas fa+
cilement; que c’est un corps voué au ministére de la charité, et libre
des soins de la famille, de Ja politique et de l’administration ; enfin,
que c’est un corps indépendant, qui ne reléve que de lui-méme et
n'est point obligé de chercher dans l’élection, comme les maires, la
base de son existence ; si, disons-nous, on considére toutes ces cho-
ses, oD se convaincra qu'il y a dans cet essai le germe de la meil-
leure organisation. Celte surveillance, qui n’empéchera pas celle que
ladministration conférait de temps 4 autre a ses agents, sera la plus
économique et la plus efficace, et en méme temps qu'elle permettra
de réprimer les abus en connaissance de cause, elle en préviendra le
retour. Car ce quiaméne le plus souvent la négligence des nourriciers,
ce qui autorise en quelque sorte 4 leurs yeux leur apathie, c’est la
pensée que personne n’est Ja pour dénoncer leur conduite. Contenus
au contraire par la présence d’inspecteurs permanents, ils craindront
de se compromettre, de s’attirer les reproches de l’administration, de
se faire reprendre les enfants, de perdre par 1a les gains qu’ils en re-
tirent ; et pour éviter la pénalité ils s’efforceront d’avoir une conduite
plus réguliére. 1 n’est pas toujours besoin de sévir pour réprimer,
elles paternelles observations du curé, des représentations amicales
maintiendront la plupart du temps le devoir et la régle.
On ne saurait donc trop supplier l’administration centrale de con-
duire dans cette voie les départements, et de le faire promptement.
Des milliers d’enfants souffrent, languissent, meurent, faute des soins
qui Jeur sont dus. Il est plus que temps qu’une protection large et
efficace s’étende sur eux. Qu’on se mette a la tache; que l’on s’en-
tende avec NN. SS. les Archevéques et Evéques ; qu’en réservant 1’in-
dépendance de tous, celle de l’administration comme celle du clergé,
on s’efforce de doter la France d’un si grand bienfait. Lorsqu’on de-
mande aux prétres de France un dévouement de plus, on est toujours
sir d’une réponse favorable.
Un dernier mot sur ce patronage. Pour qu'il soit complet, il faudra
qu'il ne s’arréte plas, ‘comme aujourd'hui, 4 l’’ge de douze ans. En
agissant ainsi, on ferait preuve ou d’une incroyable apathie ou d’un
aveuglement excessif. Tant que la surveillance n'était pas -organisée,
on comprenait cet abandon; mais du jour ot elle le sera sur la base
que nous indiquons ou sur toute autre, si on en trouve une préférable,
56 DE LA SUPPRESSION
on ne concevrait plus qu’on laissat 4 eux-mémes, sans conseils et sans
guides, ces jeunes gens au moment ou la fougue des passions et le be-
soin de |’indépendance les menacent de tant de dangers.
L’éducation des enfants trouvés va donc mettre en présence trois sys-
témes : Je placement 4 domicile avec le patronage des curés et l’éta-
blissement d’une surveillance laique, lacolonie agricole et la Trappe.
Quelques esprits absolus objecteront qu’une solution uniforme serait
préférable ; mais la question est de savoir si elle est possible, etonne
saurait l’admettre ici. D’ailleurs, la concurrence nourrit le zéle, favo-
rise les améliorations, prévient la nonchalance, et, en charité comme
en industrie, c’est le principe de toutes les précieuses découvertes.
Education des filles. — Sur ce second chapitre, nous serons brefs :
les détails dans lesquels nous venons d’entrer nous dispensent de dé-
veloppements, et il n’est besoin d’insister que sur les questions spé-
clales que souléve l'éducation des jeunes filles.
Les abus signalés plus haut dans le placement des garcons chez les
nourriciers se reproduisent ici d’une maniére plus déplorable. Il n'est
pas rare de voir de malheureuses pupilles devenir la proie des passions
des paysans qui les élévent, quelquefois étre cédées, vendues, comme
une vile marchandise ‘. Aussi, soit ignorance, soit mauvais exemple,
soit penchant au vice, elles tournent presque toutes au mal et figu-
rent pour un chiffre considérable parmi les victimes de la prostitu-
tion. C’est donc sur elles avant tout que doivent se porter les efforts
tentés pour arriver 4 un patronage efficace, et c’est elles les pre-
miéres qu’il faut enlever au placement chez les nourriciers. Les gar-
cons peuvent attendre plus facilement encore |’ouverture d’établisse-
ments spéciaux.
Mais le placement a la campagne, comment le remplacer pour les
petites filles? Les établissements agricoles ne demandent pas un
grand nombre de femmes; les communautés religieuses qui tra-
vaillent de leurs mains a la terre sont rares, et si on en compte
{ Le fait suivant, qui nousa été attesté par un inspecteur général des
établissements de bienfaisance, montrera jusqu’od peuvent aller les
abus. Une petite fille de quatorze ans avait été cédée par son nourricier,
pour une modique somme, a un forcat libéré ; et le fait n’aurait pas été
découvert, si le nourricier lui-méme n’était venu se plaindre de ce qu’on
ne l’avait pas payé et réclamer la protection de l’inspecteur pour se faire
rendre justice. Quelle perversité, et en méme temps quelle ignorance !
DES TOURS D’ENFANTS TROUVES. 57
quelques-unes , elles ne peuvent pas exploiter un assez vaste do-
maine pour y former a l’agricullure un nombre suffisant de petites
filles. Si on veut les employer au travail des champs, il surgira donc
de sérieuses difficultés. Un essai toutefois a été tenté avec succés a
Bonneval, prés de Chartres, dans une colonie agricole, dont une moi-
tié est affectée aux petits garcons et l’autre aux petites filles, En
attendant que l’expérience confirme cet essai et que le temps le gé-
néralise , si l’épreuve est favorable, le seul moyen pratique est de
confier ces enfants 4 des établissements d’éducation, soit Jaiques, soit
tenus par des Sceurs. Si ces maisons étaient placées & la campagne,
dans des conditions convenables, elles trouveraient encore a sub-
sister avec la subvention que paient aujourd'hui les hospices et quel-
ques secours du département. La, on apprendrait aux petites filles,
outre leur religion et l’instruction primaire, & filer, & coudre; on les
formerait aux industries les plus productives du pays et les plus mo-
rales ; on en chargerait quelques-unes des détails de la ferme, de la
basse-cour, de la laiterie, afin de les mettre 4 méme de se placer a
la campagne, si elles le désiraient, et de devenir de bonnes femmes
de ménage.
Les dépenses que l’on entreprendra ainsi seront productives, qu’on
n’en doute pas ; et si quelques personnes sont disposées a les regret-
ter, nous leur répondrons que c’est une avance faite 4 gros intéréts.
Que l’Etat éléve d’une maniére morale et religieuse les cent vingt
mille enfants trouvés qui lui sont confiés; qu’il en fasse de bons
paysans, des ouvriers habiles, laborieux, et aprés quelques années le
nombre des enfants déposés aux hospices diminuera. On jette aujour-
d’hui au hasard et sans préparation Ja semence sur le so}, et l'on s’é-
tonne qu’elle ne produise pas de beaux et larges épis, et que la plante
parasite nuise ala moisson. Le contraire est ce qui devrait surpren-
dre, car ce serait un démenti donné aux lois qui président au déve-
loppement moral de l’humanité.
Comme appendice a ce long chapitre, il serait bien 4 désirer que
l'on s’occupat d’ouvrir une carriére aux enfants trouvés une fois
Ssortis du temps de l'éducation. Le décret impérial avait décidé que
les garcons seraient mis 4 1a disposition du ministre de la marine;
mais cette conception d’une époque toute militaire ne fut jamais exé-
cutée, et son despotisme la rendrait encore moins exécutable au-
jourd’hui. Du reste, il y avait au fond une pensée juste : c’est que
58 DE LA SUPPRESSION,
V’Etat, qui avait fait des sacrifices pour nourrir ces enfants jusqu’a
l’adolescence, avait droit 4 une rémunération, et pouvait demander
des services dans l’intérét de tous 4 ceux qui avaient été élevés aux
frais de tous. Cette pensée pourrait étre reprise dans ce qu’elle a d’é-
quitable et de fondé, en la dégageant de ce qu’elle contient de trop
absolu. Pourquoi, par exemple, n’offrirait-on pas 4 nos jeunes colons
des concessions de terres en Algérie? Puisqu’il faut peupler d’Euro-
péens, de Frangais, cette France africaine, pourquoi n’y adresserait-
on pas de préférence ceux qui, libres des liens de la famille, sont
plus portés 4 quitter le clocher du village, et sont plus propres a la
vie aventureuse d’une colonie naissante? Sur ce sujet, des idées ex-
cellentes ont été émises par M. de Carné dans un article spécial, et
elles ne sauraient trop étre méditées.
En tout cas, quelque chose est a faire. II faut qu’au moins pen-
dant quelques mois |’enfant devenu homme, émancipé par |’age et
la cité, trouve une main tutélaire qui le guide et l’empéche d’abuser
d’une liberté d’autant plus dangereuse qu’elle a élé moins connue.
Il est d’expérience que le moment du plus grand péril pour la foi
comme pour les meeurs est l’époque ow le jeune homme, ou Ja jeune
fille, quittent le collége, l’institution, le couvent ou ils ont été élevés,
et que ceux qui résistent aux premiéres épreuves sont presque stirs
de continuer. C’est 4 ce but que pourraient servir Jes pécules des
colons dont nous parlions plus haut. Ils maintiendront quelques se-
Maines, quelques mois, des rapports affectueux entre le maitre et
l’éléve, et prépareront peut-étre des relations plus durables fondées
sur l’amitié et qui conduiront a la vertu.
Ces mesures diminueront probablement le nombre des enfants na-
turels , et arréteront la progression des expositions auxquelles ces
malheureuses créatures sont condamnées. Mais parmi les enfants
trouvés il en est beaucoup qui appartiennent a des familles légitimes.
Comment arréter Ie mal?
L’administration des hospices de Paris a ici donné un exemple ex-
cellent : c’est d’accorder des secours 4 Ja mére indigente, a la condi-
tion que l'enfant ne sera pas abandonné. Cette distribution de secours,
qu’une décision récente du conseil général des hospices de Paris vient
encore de perfectionner, se fait avec beaucoup de discrétion et aprés
enquéte, et elle compléte trés-heureusement le cadre que la Société
maternelle et autres sociétés analogues s’efforcaient de remplir. Car
DES TOUBS D’ENFANTS TROUVES. 59
lorsque, popr noutrir son enfant, Ja mére a’a plus de lait dans son
sein, nid’argent dans sa bourse, quel autfe moyen y a-t-il pour elle
que de l’abandonner, a2 moins qu'on ne jui vienne en aide?
Une autre institution récente, et dont les fruits seront bien plus heu-
reux emcore si la prudence sait s’y aller a Ja charité, c’est l’institu-
tion des créches. Quoiqu’’é peine fermées, les créches sont dda si
populaires, chez les personnes vouces a |’étade des questions de cha-
rité, qu’il est superfla de les décrire ici, Il suffira, pour ce qui nous
concerne, de rappeler combien elles influeront sur la diminution des
abandons d’enfants légitimes. Aujourd’hui, la mére déja surchargée
d’enfants, et qui vient d’en mettre un de plus au monde, est obligée
de le placer en nourrice ou de je nourrir elle-méme. Le placer ea
nourrice!, mais c'est au-dessus de ses forces; le nourrir elle-méme,
mais c’est la plupart du temps s’interdire le travail ou s’assujettir a
payer 4 des berceuses un salaire considérable, qui, a Paris, s'’éléve
quelquefois jusqu’a 70 c. par enfant et par jour. Aussi, pour un grand
nombre de méres, la difficulté est insurmontable et ne se résout que
par l’abandon du nouveau-né. Mais la crdéche est la pour les aider. En
gardant |’enfant toute la durée du temps du travail et moyennant une
minime rétribution, la créche permet a la mére de vaquer & ses oc+
cupations, sauf le temps de ]’allaitement ; elle lui restitue son salaire,
et le met ainsi en état de nourrir elle-méme son enfant. Or, il y a la
Je germe fécond d’une des plus heureuses révolutions morales. Non=
seulement l’on ne verra plus les méres, forcées par d’impérieuses
raisons d’économie, compromettre la vie de leurs enfants en les con-
fiant 4 des femmes qui en nourrissent déja soit un, soit quelquefois
deux ; mais, ce quiest plus important encore, c’est que, dans la classe,
populaire, |’attachement maternel, quelquefois si faible, sera ravivé
par le fait méme de l’allaitement. Réunissant en elles la double affec-
tion de la nourrice et de la mére, les femmes porteront un bien plus
tendre intérét 4 ces enfants qu’elles auront soignés, élevés ; pour les
conserver, elles ne reculeront devant aucun sacrifice, elles devien-
dront plus laborieuses, plus économes, elles s’efforceront d’amener
leurs maris 4 des habitudes plus réglées, et elles regarderont les aban-
dons, non plus corame un soulagement & leur détresse, mais comme
le plus affreux des malheurs. Les hospices ne profiteront pas seuls
' A Paris, les mols de nourrice des pauyres se palent 45 saad ca
mois en moyenne, .
60 | DE LA SUPPRESSION
d’une diminution de dépenses; la moralité publique y gagnera en
proportion, et bien au-dela.
Parvenu & ce point, il ne nous reste plus qu’a résumer brigvement
toute la série des idées que nous avons parcourue.
Ii faut des hospices d’enfants trouvés; tout le monde en convient.
Leur création a préservé en partie la société de l’immense malheur des
‘infanticides et des expositions meurtriéres ; mais elle n’a pas, comme
on I’a trop répété, multiplié les abandons jusqu’a un point dangereux.
Il importe pourtant de restreindre les abandons dans de justes limites,
et cela dans l’intérét de la morale, dans celui de |l’humanité!
Parmi Jes mesures employées, deux ont eu des résultats funestes,
a savoir : ledéplacement des enfants et la suppression d’une grande par-
tre des dépédts. La troisiéme , la suppression des tours, qui a Si vive-
ment préocupé l’altention publique, n’a pas développé les infanticides
comme on |’avait prédit dans Jes premiers moments; et, appliquée
avec prudence et charité, elle devient en réalité une sauvegarde pour
les enfants, qu’elle préserve contre la criminelle industrie d’hommes
et de femmes sans pitié. Un contrdéle est donc utile, nécessaire, non
pas seulement dans un étroit intérét de finances, mais dans un inté-
rét élevé d’ordre et d’humanité. Mais ce contrdle ne doit pas étre tel
qu'il s’étende & tout, qu’il analyse tout, qu’il dévoile tout. Il doit étre
éclairé, mais non indiscret, a la fois sévére et indulgent, en un mot
tenir compte dans une matiére si complexe de]’infinie variété des faits.
Notre point de départ est le rétablissement sinon de tous, au moins
du plus grand nombre des dépéts d’arrondissement existant anté-
rieurement; car la tache est trop grande pour ne pas étre divi-
sée; le fardeau est trop lourd pour étre porté par une seule main,
et d’ailleurs l’éloignement de ’hospice est souvent pour le nouveati-
né la maladie ou la mort. Notre systéme, c’est Je mode de réception
a bureau ouvert, mais avec faculté pour les déclarants de ne pas faire
cconnaitre Ja famille de l’enfant : mode intermédiaire, qui permet a
l’autorité de surveiller les auteurs des dépdts, qui sauvegarde |’état
civil des enfants, qui prévient les abus du mystére absolu et ceux dela
publicité totale, et qui part de cette idée que, dans certains cas, Ja mo-
rale publique repousse les dépdts, tout comme elle les réclame dans
d'autres.
Avec un tel contrdle les abus seront retranchés, sans que les in-
fanticides soient plus a craindre; et ce systéme, appuyé des mesures
DES TOURS D’ENFANTS TROUVES. 64
préventives que nous avons Jonguement indiquées dans cet article,
ameénera nécessairement une salutaire réduction dans le nombre des
enfants trouvés.
Telles sont les idées, nouvelles a certains égards, que nous appor-
tons dans cette discussion. Si elles s’écartent sous quelques rapports des
systémes le plus en faveur.aujourd’hul, ce n’est pas que nous ayons
cherché le facile mérite de la nouveauté, ou, si on|]’aime mieux, de
Yoriginalité. Il s’agit dans ces graves questions du sort de plus de
cent mille enfants, que chaque année les administrations publiques élé-
vent a leurs frais; il s’agit non-seulement de Jeur santé, mais de leur
vie; non-seulement de leur présent, mais de Jeur avenir ; et en sem-
blable matiére, si on s’écarte tant soit peu des voies tracées, ce ne
peut étre que par un sentiment de devoir et non par un caprice d’é-
crivain. Lors méme que, comme nous, on ne vient apporter dans cette
redoutable balance qu’ungrain de sable inapercu, on ne doit le dépo-
ser qu’avec crainte et tremblement, et dans le sentiment d’un respect
profond pour |’action que l'on accomplit.
Adolphe Baupon.
LISTE DES PRINCIPAUX OQUYRAGES A CONSULTER SUR LA QUESTION DES
ENFANTS TROUVES.
Economie politique chrétienne, par M. le vicomte Alban de Villeneuve-
Bargemont.
Recherches administratives, statistiques et morales sur les enfants trouveés,
par M. Vabbé Gaillard.
Mémoire sur la nécessité de réviser la législation actuelle concernant les
enfants trouvés, par M. le vicomte de Bondy.
Des Hospices d’enfants trouvés en Europe, par M. Remacle.
Du Tour des enfunts trouvés, par M. Nicolas.
Du Paupérisme, par M. Lallier.
Des documents statistiques invoqués en faveur de la suppression des tour's,
par M. Lallier (Université cathoJique de décembre 41838).
Analyse raisonnée des ouvrages de MM. Cabbé Gaillard, Terme et Monfal-
con, etc., par M. Henri Derbigny.
Rapport au roi du ministre de l'intérieur, en date du 5 avril 1837.
Rapport au ministre de l’intérieur, par M. Remacle 1845.
Recherches statistiques publiées en 1845 par la Société charitable de
Saint-Régis de Paris.
)
LES POLTES FRANCISCAINS EN ITALY:
AUX XIII" ET XIV" SIECLES.
Je n’entreprends point ici la réhabititation historique de |’Ordre de
Saint-Francgois. Tous les écrivains ecclésiastiques s'accordent sur la
mission religieuse de saint Francois d’ Assise, si bien représentée par ce
songe fameux ou le Pape Innocent III le vit soutenant avec saint Domi-
nique, de ses épaules, les murailles croulantes de Saint-Jean-de-Latran.
Les historiens commencent a comprendre le réle politique des Fréres
Mineurs, cette milice démocratique, contemporaine du triomphe des
républiques italiennes; alliée naturelle des peuples, dont elle hono-
raitla pauvreté ; ennemie de toutes les tyrannies, dont elle n’avait ni
peur ni besoin. Les savants avouent ce que doit ]’esprit humain aux
docteurs de l’école franciscaine : Alexandre de Hales, saint Bonaven-
ture, le Platon du moyen age; Roger Bacon, qui devanca les mo-
dernes sur le chemin de toutes les découvertes. Chaque jour ajoute
4 ces tardives justices. Pendant qu’un jeune Dominicain, le Pére Mar-
chese, sous les cloitres de Saint-Marc de Florence, écrit la vie des
artistes de son ordre, dont il rappelle l’enthousiasme et la candeur, un
religieux Franciscain de Prato va rassembler dans une publication
nouvelle tous les écrivains de sa Compagnie, qui, dés le XIII* siécle,
prétérent a la langue vulgaire de la Toscane !’élévation de leur talent
et l’'autorité de leur exemple. Venu aprés tant d'autres plus compé-
tents, je me borne & considérer la part que prit Ordre des Freres
Mineurs aux premiéres inspirations de la poésie italienne. Déja
M. Gorres a savamment commenté les chants publiés sous le nom de
saint Francois d’Assise ; je profite de ce travail excellent et j’espére
Je pousser plus loin. J’étudie d’abord saint Francnis comme poéte, en
m’attachant a toutes les circonstances qui purent contribuer 4 son
éducation littéraire, en discutant ]'authenticité des compositions qui lui
sont attribuées ; et par Ja je ne pense point diminuer sa gloire. Sans
POESIES DE SAINT FRANCOIS. 63
doute ce gue j’honore en lui pardessus tout, c’est le saint, c’est le
serviteur d’un grand dessein de Dieu pour la réforme de |'Eglise et la
bien des hommes. Mais aprés cela, s'il fut touché du rayon poétique,
je ne trouve pas qu’ils perde a étre rangé parmi les chrétiens inspirés
qui continuérent les chants des prophétes, a la suite de saint Ame
broise et de saint Grégoire, a cété de sainte Thérése et de saint Jean
de la Croix. Le génie du saint fondateur passe aux premiers disciples
qui lui succédent,. et je m’arréte a ces hommes trop peu conous:
Frére Pacifique, qu’on appelait le Roi des Vers; Giacomino de Vé-
rope, auteur de deux poémes inédits, o& Dante n’a peut-étre pas dé-
daigné de prendre quelques traits de son Paradis et de son Enfer ; Ie
bienheureux Jacopone de Todi, traité comme un insensé, comme un
malfaiteur, et du fond de sa prison foudroyant de ses satires les dé-
sordres du clergé et. du peuple. Je finirai par cette belle légende des
Fioretta di S. Francesco, qu'on peut considérer comme une petite
épopée résumant les traditions héroiques de l’Ordre franciscain, ou
plutét comme le bouquet de toutes les fleurs poétiques écloses sur la
tombe miraculeuse d’Assise. Et moi aussi j’ai visité cette tombe; j’ai
parcouru avec émotion les lieux saints qui ]’entourent. On m’a mon-
tré le buisson d’épines qui se couvrit de roses quand saint Francois
Sy précipita dans |’ardeur de sa pénitence. J’y ai reconnu l’image de
cette langue italienne encore toute inculte et toute épineuse, qui
n’eut besoin que d’étre touchée par l’ascétisme catholique pour ger-
mer et fleurir !.
I, — SAINT FRANCOIS.
La poésie italienne, comme toute poésie, descend de deux sources,
lune sensuelle, l’autre religieuse, qui mélent quelquefois leurs eaux,
mais dont on peut suivre les deux courants distincts dans toute
Phistoire littéraire.
C’est 4 la fin du XII* siécle et en Sicile, au milieu dé’ enchante-
ments de cette brilante contrée ; c’est chez un peuple mélé de sang
grec el arabe, ingénieux, sans frein dans ses plaisirs comme dans
ses vengeances, qu’on trouve les premiers vers italiens. Cet art nou-
Veau granuit 4 la cour de Frédéric II, grand et mauvais prince, dont le
t On ne peut plus s’occuper de saint Francois sans citer avec recon-
naissance |’ Histoire de saint Francois d’Assise, par M. Chayin de Malan,
ou il y a heancoup de science et de travail,
64 POESIES
génie et l'impiété firent pendant cinquante ans l’étonnement de !’Eu-
rope et la terreur de l’Eglise, capable de toutes les affaires et de toutes
les voluptés, et qui, au fond de son palais, entouré d’une garde sar-
rasine, partageait ses loisirs entre un sérail de belles captives et toute
une académie de savants mahométans, de troubadours et de jon-
gleurs. Lui-méme n’avait pas dédaigné de composer dans }’harmo-
nieux idiome de ses sujets. Son chancelier Pierre des Vignes, ses fils
Enzo et Manfred l’imitérent, et bientét, de Palerme 4 Messine, on
n’entendit plus que les accents d’une pvuésie charmante et dange-
reuse, ou. la galanterie des Provencaux se mélait aux passions ar-
dentes de l’Orient. La commence cette veine trop féconde qui s’é-
panche dans les condamnables récits de Boccace, dans les comédies
de Bibbiena et de Machiavel, et jusque dans le drame pastoral de
Guarini, sans compter ce nombre infini de compositions voluptueuses
qui énervérent peu a peu le caractére national, et qui habituérent la
jeunesse italienne 4 passer sa vie aux genoux des femmes, dans I’ou-
bli de la patrie et de Ja liberté.
Mais, heureusement pour I’Italie, on y voit aussi la poésie chré-
tienne couler & pleins bords, depuis la Ditine Comedie jusqu’a la Jé-
rusalem délivrée, jusqu'aux hymnes de Manzoni. Cependant on ne
Sait peut-étre pas assez de quelles-hauteurs ce large fleuve est des-
cendu. Sans doute on connait les noms d’un petit nombre de Toscans
que Dante rappelle avec honneur, qu’il avoue pour ses devanciers et
pour ses maitres; mais ni la science de Brunetto Latimi et de Guido
Cavalcanti, ni le sentiment platonique de Guido Guinicelli, ni Ja piété
de Guittone d’Arezzo ne suffit pour expliquer 1a soudaine abondance
de cette verve chrétienne qui déborde dans les quinze mille vers de
l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Il faut remonter plus haut et
chercher sur un autre point de I'Italie quelque chose de pareil 4 ce
qu'on vit en Sicile, une autre réunion d’hommes inspirés, sous un
maitre puissant, et enfin ce concours de grandes causes sans lequel
il n’y a pas de grands effets.
Quand on a quitté Rome, en se dirigeant vers le nord, aprés avoir
traversé l’admirable désert de la campagne romaine et passé Ie Tibre
un peu au dela de Civita Castellana, on s’ongaye dans un pays mon-
tueux qui va, ens’élevant comme en amphithéatre, des bords du Tibre
jusqu’aux crétes de l’Apennin. Cette contrée retirée , pittoresque,
salubre, se nomme |’Ombrie. Elle a les agrestes beautés des Alpes,
DE SAINT FRANGOIS D’ASSISE. 65
les cimes sourcilleuses, les foréts, les ravins ou se précipitent les
cascades retentissantes ; mais avec un climat qui ne souffre point de
neiges éternelles, avec toute la richesse d'une végétation méridio-
nale qui méle aux chénes et aux sapins I’olivier et la vigne. La na-
ture y parait aussi douce qu'elle est grande; elle n'inspire qu’une
admiration sans terreur, et si tout y fait sentir la puissance du Créa-
teur, tout y parle de sa bonté. L’histoire y a jaissé une trace non
moins ineffacable. De vieilles villes comme Narni, Terni, Amelia,
Spoleto, se suspendent aux rochers ou se reposent dans les vallons,
encore toutes crénelées, toutes pleines de souvenirs classiques et re-
ligieux, fiéres de quelque saint dont elles conservent les restes, de
quelque grand artiste chrétien dont elles gardent les ouvrages. Il y
a bien peu de sommets, si 4pres etsi nus, qui n’atent leur ermitage,
leur sanctuaire visité des pélerins. Au cceur du pays s’ouvre une val-
lée plus Jarge que les autres; "horizon y a plus d’étendue; les mon-
tagnes environnantes dessinent des courbes plus harmonieuses; des
eaux abondantes sillonnent une terre savamment cultivée. Les deux
entrées de ce paradis terrestre sont gardées par les deux villes de
Pérouse au nord et de Foligno au midi. Du cété de l’occident est la
petite cité de Bevagna, d’ou sortit Properce, le poéte des voluptés dé-
licates; 4 l’orient, et sur un coteau qui domine tout le paysage, s’é-
léve Assise, ou: devait naitre le chantre d’un meilleur amour.
Ce n’est pas assez qu’une contrée soit belle et féconde, il faut
qu'elle ait 4té profondément remuée par les événements pour pro-
duire de grands hommes, Cette préparation ne manquait pas 4 I'l-
talie au moment ou finissait le All: sitclo. Elle vonait de terminer
glorieusement, sous la conduite d’Alexandre III, la seconde lutte du
sacerdoce et de l’empire. Elle y avait gagné la liberté, la puissance,
la gloire, tout ce qui touche les peuples, tout ce qui les inspire, tout
ce qui leur donne le droit et le besoin de s’éterniser par des monu-
ments. Tous les arts s'éveillaient. Les idées religieuses et politiques
qui avaient mené pendant cent ans les Italiens sur les champs de ba-
taille voulaient étre servies par la parole comme elles avaient été
servies par les armes; maitresses des intelligences, il fallait qu’elles
S‘exprimassent, non dans |’idiome des savants, mais dans le langage
de tous, et qu’aprés avoir fait une nation elles fondassent une litté-
ralure. L’exemple était donné. La France ayait déja une poésie dont
T. XX. 10 ocr. 1847. 7° Livan. 3
06 POESIES
Jes chants passaient les Alpes, circulaient dans les salles des chateaux
et sur les places publiques‘. Si tout n’était. pas irréprochable dans
ces modéles, si les fabliaux des trouvéres et les sirventes irrévéren-
cieux de plusieurs troubadours s’adressaient aux esprits déréglés,
il y avait des chants pieux comme ceux de Rambaud de Vaqueires,
d’héroiques récits comme les batailles de Charlemagne et la mort de
Roland, bien capables d’échauffer les imaginations chrétiennes. Sans
doute l’activité politique et les communications littéraires se fai-
saient mieux sentir dans les villes lombardes qui avaient soutenu le
principal effort dela guerre et recueilli les premiers fruits de la paix.
Cependant les cités de l’Ombrie n’avaient pas été les derniéres a se
rallier sous le drapeau de la papauté et de la liberté. Elles se hatajent
d’user de la victoire en faisant acte de souveraineté , en se fermant
de murs, en levant des troupes. Assise avait ses chevaliers , ses mi-
lices, qu’elle envoyait guerroyer contre Pérouse. Elle avait aussi ses
marchands, qui trafiquaient au dela des Alpes, qui en rapportaient
de gros bénéfices et des souvenirs durables. C’est ainsi qu’un vendeur
de draps appelé Pierre Bernardone, ayant visité la France en 1182, et
trouvant a son retour que sa femme lui avait donné un fils, le nomma
Francois en mémoire du beau pays ou il venait de s’enrichir. L’obscur
marchand était loin de penser que ce nom de son invention serait
invoqué par l’Eglise et porté par des rois 7.
* Dés le commencement du XII" siécle, Donizzone, qui écrivit en vers
histoire de la comtesse Mathilde, connaissait les romans épiques fran-
a Francorum prosa sont edite, bella, sonora.
Sur les voyages des troubadours provencaux en Italie, voyez IH isloire
de la poésie provencale, par M. Fauriel, t. H, et trois articles publiés par
le méme savant dans la Bibliotheque de (Ecole des Chartes, t. III et IV.
® Vita a tribus sociis, cap. 1, 4 : « Quodam tempore, guerra inter Peru~
sium et Assisium exeunte, captus est Franciscus cum multis suis conci-
vibus, »— Ibid. IL: « Johannes prius vocatus est a matre; a patre vero
tunc redeunte a Francia, in cujus absentia natus erat, Franciscus post-
modum nominatus. » — Dans tout le cours de ce travail, je m’attache
aux trois plus anciennes biographies de saint Francois : la premiére par
Thomas de Celano, qui écrivit deux ans aprés la mort du saint; la se-
conde par trois disciples qui furent chargés de compléter ce premier tra-
vail; la troisiéme est l’ouvrage de saint Bonaventure, composée ua peu plus
tard, avec des traditions encore vives et desdocuments plus nombreux.
DE SAINT FRANQOIS D’ASSISE. 87
Le jeune Francois, confié de bonne heure aux prétres de |’église
de Saint-Georges, avait recu d’eux Jes premiers éléments des scien-
ces humaines. On j’a trop sowvent représenté, comme il se dépei-
gnait lui-cméme, comme un homme sans culture et saus savoir. Il lai
resta de ses courtes études assez de latin pour entendre facilement
Jes livres saints, et un singulier respect pour les lettres. Ce sentiment
ne fut pas de ceux qu’il abjura en se convertissaat. I] Je portait a1
‘ loin que, s'il rencontrait sur son chemin quelque lambeau d’écriture,
il le relevait avec soin de peur de fouler aux pieds le nom du Sei-
gneur ou quelque passage qui traitat des choses diviaes. Et coname
un de ses disciples lui demandait pourquoi il recueillait avec le méme
scrupule les écrits des pafens : « Mon fils, répondit-il, e’est parce
que j’y trouve les lettres dont se compese Je glorieux nom de Dieu. »
Et, compiétant sa pensée, i] ajouta : « Ce qu'il y a de bien dans ces
écrits n’appartient pas au paganisme ni a |’humanité, mais 4 Dieu
seul, qui est l’auteur de tout bien‘. » Et, en effet, toutes les littéra-
tures sacrées et profanes, que sont-elles autre chase que les carac-
téres avec lesquels Dieu écrit son nom dans l'esprit humain, comme
il l’écrit dans le ciel avec les étoiles?
Toutefois, )’éducation littéraire de saint Francois se fit moins par
les études classiques, auxquelles il donna peu de temps, que par la
langue francaise, déja considérée en Italie comme ja plus délectable
de toutes et comme la gardienne des traditions chevaleresques qui
polissaient Ja rudesse du moyen 4ge. I] avait un secret penchant
pour ce pays dt France, auquel il devait son nom; il en aimait la
langue; bien qu'il s’y exprimat avec difficulté, il la parlait avec ses
fréres. I] faisait retentir de cantiques francais les foréts voisines ; on
Je voit dans les premiers temps de sa pénitence mendiant en francais
sur l’escalier de Saint-Pierre-de-Rome ; ou, tandis qu’il travaillait & Ja
reconstruction de ]’église de Saint-Damien, s’adressant en francais
aux habitants et aux passants pour les inviter & relever la maison de
Dieu. S’il empruntait l’idiome de nos péres, s’il était nourri de leur
poésie, il y trouvait des sentiments de courtoisie, de générosité, qui
4 Thomas de Celano, X : « Fili, litteres sunt ex quibus componitur glo-
riosissimum Dei nomen. Bonum quoque quod ibi est non pertinet ad
paganos, neque ad aliquos homines, sed ad solum Deum, cujus est
bonum. »
68 POESIES
passaient dans son cceur et dans sa conduite. Il faisait l’ame de ces
compagnies joyeuses qui se formaient alors sous le nom de cort: dans
la cité d’Assise comme dans toute I'Italie, et qui popularisaient le gai
savoir, les habitudes romanesques, les plaisirs délicats des Proven-
caux. Souvent ses compagnons, émerveillés de sa bonne mine et de
la noblesse de ses maniéres, le choisirent pour le seigneur de leurs
banquets; en le voyant passer richement vétu, le baton de comman -
‘dant 4 la main, au milieu de ses amis qui parcouraient les rues cha-
que soir avec des flambeaux et des chansons, la foule l’admirait
et le proclamait « la fleur des jeunes gens‘. »
Lui-méme prenait au mot les bruits flatteurs murmurés sur son
passage. Ce fils de marchand, qui désolait son pére par ses largesses,
ne désespérait pas de devenir un grand prince. Les livres de chevale-
rie n’avaient pas d’aventures qu'il ne révat. Il concut d’abord la pen-
sée de conquérir sa principauté la lance au poing, en s’engageant a la
‘suite de Gauthier de Brienne, qui allait revendiquer contre Frédé-
‘ric II le beau royaume de Sicile. Ce fut alors qu’il eut un songe
mystérieux of il se vit au milieu d’un palais superbe ; les salles pa-
raissaient remplies d’armes et de riches harnais, des boucliers resplen-
dissants étaient suspendus aux murailles; et sur ce qu’il demandait
a qui appartenaient ce chateau et ces armures, il lui fut répondu que
tout cela serait a Jui et a ses chevaliers. II ne faut pas croire que dans
{ Vita a tribus socitis, I, 10 : « Stans in gradibus ecclesize cum 2/ifs
paupenibis, eleemosynam gallice postulabat, quia libenter iagua Gallica
oquebatur, licet ea recte loqui nesciret. » — 1: « Et fervente spiritu
gallice petiit oleum, amore Del, pro luminaribus ecclesiz.... Cum aliis
autem laborantibus in opere priefato existens, clamabat gallice ad habi-
tantes et transeuntes juxta ecclesiam : venite et adjuvate me... Vir sanctus
alta et clara voce laudes Domini gallice cantans. » Cf. Vita a sancto Bona-
ventura, Cap. II, « Thomas de Celano, cap. Ill. — Vita a tribus socits,cap. I.
« Liberalior et hilarior, datus jocis et cantibus, civitatem Assisii die
noctuque circumiens, sibi similibus est associatus.... Ut filius magni
principis videretur... Naturaliter curialis in moribus et verbis. » Jbtd. :
« A sociis suis eligitur in dominum; ut secundum voluntatem suam
faceret expensas. Fecit ergo sumptuosam comestionem parari sicut
multotiens fecerat. Cumque refecti de domo exissent, sociique simul
eum precederent, euntes percivitatem cantando, ipse, portans in manu
baculum quasi dominus, parum retroibat post illos.» Wadding, Annales
minorum, |: « Cives Assisiates eum vocabant juvenum florem. »
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE. 69
la suite le serviteur de Dieu oublia ce réve ou n’y vit plus qu’une
illusion du mauvais esprit; il y reconnut un avertissement du Ciel,
il crut l’interpréter en fondant cette vie religieuse des Fréres Mineurs,
qui était & ses yeux comme une chevalerie errante, instituée aussi
bien que |’autre pour Je redressement des torts et la défense des fai-
bles. Cette comparaison lui plaisait, et quand il voulait louer ceux
de ses disciples qu’il préférait 4 cause de leur zéle et de leur sainteté :
a Ce sont 1a, disait-il, mes paladins de la Table-Ronde. » Comme tout
bon chevalier, il avait entendu l’appel des croisades. En 1220, 11
s’était rendu au camp des chrétiens devant Damiette ; plus hardi que
tous ces preux bardés de fer, il avait pénétré jusqu’auprés du soudan
d’Egypte, préché publiquement la foi, et défié 4 l’épreuve du feu les
prétres de Mahomet. Enfin, congédié avec respect par les infidéles, il
avait laissé dans les Saints lieux unecolonie deses disciples, quis’ y peng =
pétuérent sous le nom de Péres de Terre-Sainte et qui y sont encore
comme |’arriére-garde des croisés , comme les gardiens du sairil/:-Se~
pulcre et de l’épée de Godefroy. Aprés cela on n’est plus su iss:
quand les biographes de saint Francois lui décernent tous les ti
de la gloire militaire, et quand saint Bonaventure, prét d’achever /
récit de la vie et des combats de son mattre, s’écrie: « Et mainte-
nant donc, valeureux chevalier du Christ, portez les armes de ce chef
invincible qui mettra en fuite vos ennemis. Arborez la banniére de
ce Roi trés- haut: 4 sa vue tous les combattants de l’armée divine
ranimeront leurs courages. Elle est désormais accomplie la vision
prophétique selon laquelle, capitaine de la chevalerie du Christ, vous
deviez ceindre une céleste armure?. » .
4 Vita a tribus sociis, I: « Scio me magnum principem futurum. »
Thomas de Celano : « Videbatur ef namque domum totam habere plenam
militaribus armis, sellis scilicet, clypeis, lanceis et cx#teris apparati-
bus...; responsum ei hec arma sua fore militumque suorum.— Cf. Vita a
tribus sociis, 1, S. Bonaventura, I. — Opera sancti Francisct. — S. Bonaven-
ura, XLII ; «Eia nunc, strenuissime miles Christi, ipsius fer arma invic-
tissimi ducis... Impleta est prima visio quam vidisti, videlicet quod, dux
in militia Christi futurus, armis deberes ccelestibus signoque crucis
insignibus decorari. » Ce point de vue est si habituel aux disciples de
saint Francois qu’en 41687 un Franciscain espagnol, Gabriel de Mata,
imprimait un poéme sous ce titre : El cavallero Asisio, en el nacimiento
vida ¢ muerte del serufico padre S. Francisco, en octava rima, — V. Chavin
de Malan, p. 46 du supplément.
70 ' POESIES
Mais comme il n’y avait pas de vrai chevalier sans service de dame,
il avait fallu que Francois se choisit la sienne; et en effet, peu de
jours avant sa conversion, ses amis le trouvant pensif et lui deman-
dant s’il songeait a} se choisir une épouse : « Vous l'avez dit, répli-
qua-t-il, car je songe 4 me donner une dame, la plus noble, la plus
riche, ja plus belle qui fut jamais. » I] désignait ainsi celle qui <tait de-
venue pour lui l’idéal de toute perfection, le type de toute beauté mo-
rale, c’est-a-dire la Pauvreté. Il aimait & personnifier cette vertu, se-
lon le génie symbolique de son temps ; 1) se Ja figurait comme une fille
du ciel, qu’il appelait tour 4 tour la dame de ses pensées, sa fiancée,
son épouse. il lui prétait tout le pouvoir que les troubadours attri-
buaient aux nobles femmes célébrées dans Jeurs vers: le pouvoir
d’arracher les Ames éprises d’elle aux penchants terrestres, de
les élever jusqu’a la conversation des anges. Mais pendant que
chez les troubadours ces amours platoniques n’étaient guére que
des jeux d’esprit, l’invisible beauté qui avait ravi saint Francois lui
arrachait les cris les plus passionnés. Ouvrez tous les poétes du moyen
age, vous n’y trouverez pas de chant plus hardi, de paroles plus
enflammées, que cette pri¢re du pénitent d’Assise :« Seigneur, ayez
pitié de moi et de Madame la Panvreté, Et voici qu'elle est assise sur
le fumier, elle qui est la reine des vertus ; elle se plaint que ses amis
l’ont dédaignée et se sont rendus ses ennemis... Souvenez-vous, Sei-~
gneur, que yous étes venu du séjour des anges afin de la prendre
pour épouse et d’en avoir un grand nombre de fils qui fussent par-
faits... C’est elle qui vous recut dans l’étable et dans la créche, et
qui, vous accompagnant tout le long de la vie, prit soin que vous
n’eussiez pas ou reposer la téte. Quand vous commencates Ja guerre
de notre Rédemption, la Pauvreté vint s’attacher 4 vous comme un
écuyer fidéle : elle se tint 4 vos cétés pendant le combat, elle ne se
retira point lorsque les disciples prenaient la fuite. Enfin, tandis que
votre mére, qui du moins vous suivit jusqu’au bout et prit sa part
de toutes vos douleurs, tandis qu’une telle mére, 4 cause de la hau-
teur de Ja croix, ne pouvait plus atteindre jusqu’a vous, Madame la
Pauvreté vous embrassa de plus prés que jamais ; elle ne voulut point
que la croix fit travaillée avec soin, ni que les clous fussent en nom-
bre suffisant, aiguisés et polis ; mais elle n’en prépara que trois, elle
Jes fit durs et gfossiers pour mieux servir les intentions de votre sup-
plice. Et, pendant que yous mouriez de soif, elle edt soin qu’on yous
DE SAINT FRANQGOIS D’ASSISE. 74.
refusat un peu d’eau, en sorte que ce fut dans les étroits embrasse-
ments de cette épouse que vous rendites l’ame. Oh! qui done n’ai-
merait pas Madame la Pauvreté par dessus toutes choses 1! »
Sil était bienséant de porter Jes couleurs d'une noble dame ¢
glorieux de se faire tner poar elle, il n’y avait guére moins d’hon-
near a savoir la chanter. Rien ne manquait plus 4 |’éducation cheva-
leresque d’un jeune seigneur, quand il s‘évertuait & composer des
vers, ales répéter en s’'accompagnant du luth ou de la rote. Francois
n’était point resté étranger a des passe-temps si doux. II aimait la mu-
sique, et ses biographes louent la beauté de sa voix suave et forte, claire
et flexible. Au temps de sa jeunesse, il avait rempli les rues d’Assise
de ses gais refrains : aprés sa conversion, il faisait répéter des hymnés
aux échos dua désert. Un soir qu’il était touché jusqu’aux larmes par
le chant d’un rossignol, ii se sentit inspiré de lui répondre, et jusque
bien avant dans la nuit il chanta alternativement avec lui les louanges
de Dieu. La kgende ajoute que Francois se trouva épuisé le premier
et loua l’oiseau qui l’avait vaincu. Jamais, dans ses plus vifs retours
sur ce qu'il appelait les égarements de sa premié¢re vie, dans ses plus
amers dédains pour les voluptés du monde, il n’eut la pensée de con-
damner cet art mélodieux qu'il mettait au nombre des plaisirs du
ciel. On raconte que, vers la fin de sa carriére, et dans un temps ow
il pliait déja sous les fatigues et les austérités, cet homme, détaché
de toutes les consolations terrestres, souhaita d’entendre un peu de
musique pour réveiller, disait-il, la joie de son esprit. Et comme la
régle ne permettait pas que le saint se donnat ce passe- temps
par les moyens ordinaires, plutét que de |’en voir privé, les anges
voulurent servir ses désirs. La nuit suivante, comme il veillait et mé-
ditait, il entendit tout & coup le son d’un luth d'une merveilleuse
harmonie et d’une mélodie trés-douce. On ne voyait personne ; mais,
aux nuances du son qui s’éloignait ow se rapprochait, on croyait re-
connaitre la marche d’un musicien allant et venant sous les fen¢tres.
t Vita a tribus soctis, 1; « Forsan uxorem accipere cogitasti ?-—Verum
dixistis, quia nobiliorem, et ditiorem et pulchriorem sponsam quam un-
quam videritis, accipere cogitavi. — Et deriserunt eum. » Cf. Thomas de
Celano, 4.—S. Bonaventure, VII: « In privilegio Paupertatis, qaam modo
matrem, modo sponsam, modo dominam nominare solebat. » — Eloge
de la Pauvreté, Fioretti di S. Francesco, cap. 43. —— Priére de S. Fran-
cois pour Madame la Pauvreté, Opera S. Francisct.
72 POESIES
Le saint ravi en Dieu fut si pénétré de la douceur de ces accords qu’il
crut un moment avoir passé 4 une meilleure vie !.
Le fils du marchand d’Assise avait donc regu toute la culture qui
formait les poétes de son temps; car les poétes de cette époque ora-
geuse ne grandissaient pas a l’ombre de !’école : la muse les visitait
dans les hasards d’une vie militante, dans Jes tournois et les batailles.
Souvent méme, comme Wolfram d'Eschenbach, ces hommes élo-
quents ne savaient pas lire. [ls s’inspiraient des romans qu’ils se fai-
saient réciter, des chants qu’ils avaient entendus, mais surtout des
enseignements secrets de l’amour, qu’ils avouaient pour leur seul
Inaitre. Ce signe décisif ne devait pas manquer a la vocation pratique
de saint Francois. !] faut s’assurer qu’il y eut chez lui autre chose que
l’ardeur d’une imagination échauffée par des souvenirs et des lec-
tures; il faut voir quel amour posséda son cceur.
Francois achevait a peine sa vingt-quatri¢me année, livré aux plai-
sirs avec tout l’emportement de son age et de son tempérament,
quand tout 4 coup il fut saisi d’une grave maladie. Or, comme il se
rétablissait lentement, et qu'un jour, pour reprendre quelques forces,
il était sorti appuyé sur un baton, il se mit 4 considérer du haut des
terrasses d’Assise les riantes campagnes qu’elles dominent; mais la
beauté des champs, l’agrément du paysage, et tout ce qui plait aux
yeux, n’avait plus de prise sur son ame. Ii s’étonnait d’un tel chan-
gement, et, 4 partir de ce jour, il commenga a se devenir méprisable
4 lui-méme et & prendre en dédain tout ce qu’il avait admiré *. Il
‘prouvait cet inexplicable ennui qui précéde I’éclat des grandes pas-
sions. Vainement le jeune homme s’efforcait d’y échapper en se ré-
fugiant dans la société bruyante de ses amis, dans ses projets de
14 Thomas de Celano, IX : « Vox ejus vox vehemens, vox dulcis, vox
clara, voxque sonora. » Pour lhistoire du Rossignol, Fioretti, dt
S. Francesco. —- S. Bonaventure, V: « Repente insounit cithara quedam
harmonizs mirabilis et suavissimse melodiw. Non videbatur aliquis;
sed transitumet reditum citharsedi ips a hinc inde auditds volubilitas
innuebat. »
2 Thomas de Celano, [ : « Cumque jam paululum respirasset, et ba-
culo sustentatus, causa recuperande sanitatis, ccepisset huc atque illuc
per domicilium ambulare, die quodam foras exivit, et circa adjacentem
planitiem ccepit curiosius intueri ; sed pulchritudo agrorum, amenitas,
et quidquid visu pulchrum est, in nullo potuit eum delectare. »
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE. 73
guerre et d’aventures. Les songes de ses nuits l’appelaient 4 une autre
genre de vie qu'il ne comprenait pas; un instinct puissant le pous-
sait dans Ia solitude. Souvent il prenait le chemin d’une caverne voi-
sine, et, laissant ses compagnons a l’entrée, il y pénétrait seul, sous
prétexte d’y chercher un trésor. La, il passait de longues heures
dans une agonie d’esprit qu’il ne pouvait exprimer, troublé de pen-
sées tumultueuses, de craintes et de remords. Son cceur sentait qu'il
ne trouverait pas de repos avant d’avoir accompli quelque chose d’in-
connu, mais de plus qu’humain. Alors il priait Dieu de Jui montrer ja
voie, et il sortait de cette priére si brisé de fatigue que ses. compa-
gnons, en fe revoyant, |’eussent pris pour uo autre homme. Or, un
jour qu’il persévérait ainsi dans |’oraison, il crut voir devant lui la
croix du Calvaire et le Sauveur attaché au bois; et 4 cette vue, dit.
lhistorien de sa vie, son 4me sembla se fondre en lui, et la Passion
du Christ s’imprimer si profondément dans ses entrailles et dans la
moelle de ses os, qu’il ne pouvait plus y arréter sa pensée sans étre
inondé de douleur. On le rencontrait errant dans la campagne, don-
nant un libre cours & ses larmes et a ses sanglots ; et quand on lui de-
mandait s’il souffrait quelque mal: « Ah! s’écriait-il, je pleure la Pas-
sion de Jésus-Christ mon Maltre, pour laquelle je ne devrais pas avoir
honte d’aller pleurant par tout le monde ‘. » Voila !’amour qui rem-
plit la vie de saint Francois, |’étincelle que son génie attendait. Plu-
sieurs douteront peut-étre qu’un tel amour, bon pour former des so-
litaires et remplir des couvents, ait la puissance de susciter des
poétes. I] est vrai que l’antiquité paienne ne connut rien de pareil.
L’antiquité put connaitre Dieu : elle ne |’a jamais aimé. Mais regardez
les temps chrétiens, et vous verrez que cet amour y devient le maitre
du monde. C’est lui qui a vaincu le paganisme dans les amphithéatres
et sur les bichers; c’est lui qui a civilisé les peuples nouveaux, qui
les a menés aux croisades, et quia fait des héros plus grands que
toutes les épopées. C’est le flambeau des écoles ow les lettres revé-
curent pendant les siécles barbares : et qui peut douter de son pou-
voir sur les esprits, s'il inspira tout ce qu'il y eut d’hommes élo-
quents depuis saint Paul et saint Augustin jusqu’a Bossuet, s'il dicta
‘ Vita a tribus sociis, 1: « Plango passionem domini mei Jesu Christi
pro quo non deberem verecundari alta voce ire plangendo per totum
mundum. » Cf. S. Bonaventure, [X.
74 PORSIES
les, Psaumes de David et les hymnes de I’Eglise, c’est-2-dire les plus
sublimes compositions lyriques qui aient jamais été?
En méme temps que le pénitent d’Assise, dans la'contemplation de
la croix, apprenait 4 aimer Dieu, il commencait & aimer aussi l’hu-
manité, l’humanité crucifide, dénuée , souffrante ; et c'est pourquoi il
se sentait poussé vers les lépreux, vers les misérables, vers tous ceux
que le monde repousse. Dés lors il n'eut plus de paix jusqu’au jour
ou, en présence de son évéque, il se dépouilla publiquement des ha-
bats de sa condition pour prendre un manteau de mendiant. Les pre-
miers qui le virent passer demi-nu, déchaussé, sar les places de
cette ville dont il avait été l’ornement et )’orgueil, le réputaient pour
un insensé et lui jetaient de la boue et des pierres. Et cependant, en
ge faisant pauvre, en fondant un Ordre nouveau de pauvres comme
Jui, il honorait la pauvreté, c’est-h-dire la plus méprisée et la plus
générale des conditions humaines. Il montrait qu’on y peut trouver
Ja paix, la dignité, le bonheur. 1] consolait ainsi les justes ressenti-
ments des classes indigentes, il les réconciliait avec les riches qu’elles
apprenaient & ne plus envier. I! apaisait cette vieille guerre de
ceux qui ne possddent pas contre ceux qui possédent, et raffermissait
les liens déja relachés de la société chrétienne. En sorte qu’il n’y eut
pas de politique plus profonde que celle de cet insensé, et qu’il avait
eu raison de prédire qu’il deviendrait un grand prince; car, tandis
que Platon ne trouva jamais cinquante familles pour réaliser sa répu-
blique idéale, le serviteur de Dieu, au bout de onze ans, comptait un
peuple de cing mille hommes engagé & sa suite dans une vie de com-
bat et d’hérolsme. Mais cette vie, la plus dure qu’on ptt concevoir,
était aussi la plus libre et par conséquent la plus poétique. Car une
seule chose enchaine la liberté humaine : c’est la crainte, et toute
crainte se réduisant & celle de souffrir, rien n’arrétait plus celui qui
s’était fait de la souffrance une joie et une gloire. Affranchi de toutes
les servitudes, de toutes les préoccupations triviales, Fran¢ois vivait
dans la contemplation des idées éternelles, dans !"habitude du dé-
vouement qui exalte toutes les facultés, dans un commerce familier
avec la création qui a des charmes plus vifs pour Jes simples et les
petits. llerrait, il mendiait, il mangeait le pain d’autrui comme
Homére, comme Dante, comme Tasse et Camoens, comme tous ces
pauvres glorieux 4 qui Dieu n’a donné ni toit ni repos dans ce monde,
parce qu’il a voulu Jes garder 4 son service, errants et voya-
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE. 75
geurs, pour visiter les peuples et Ies consoler par leurs chants !.
Le dernier trait de ressemblance, et pour ainsi dire de parenté, en-
tre saint Francois et ces grands esprits, c’était sa passion pour !a na-
tore. L’amour de la nature est le Rea commun de toutes les podsies.
H n’y a pas de troubadour qui ne célébre de son mieux le joli mois de
mai, le retour des fleurs, les doux concerts des oiseaux et le murmure
des ruisseaux dans les bois. Mais 4 voir revenir les mémes images
dans le méme ordre et les mémes termes, on reconaait trop souvent
qu'il s’agit moins d’exprimer un sentiment que de satisfaire une con-
venance littéraire. C’est qu'il n’est pas si commun, si facile qu’on le
pense d’aimer la nature, c’est-a-dire de sortir de soi, de considérer le
monde extérieur avec désintéressement et respect, d’y chercher non
des plaisirs seulement, mais des lecons. Aussi le christianisme si sou-
vent accusé de fouler aux pieds la nature, a-t-il seul appris 4 l'homme
ala respecter, 4 l’aimer véritablement, en faisant paraitre le plan divin
qai ja soutient, |’éclaire et la sanctifie. C’était a cette clarté que Fran-
cois considérait la création ; i] en parcourait tous les degrés pour y
chercher les vestiges de son Dieu, il retrouvait celui qui est souve-
rainement beau dans les créatures belles ; il ne dédaignait pas les plus -
petites, les plus méprisées, et, se souvenant de leur commune origine,
il les nommait ses fréres et ses sceurs. En paix avec toutes choses et
revenu en quelque sorte ala primitive innocence, son coeur débor-
dait d’amour non-seulement pour les hommes, mais pour tous les ani-
maux qui broutent, qui volent et qui rampent; il armait les rochers et
les foréts, les moissons et les vignes, la beauté des champs, la frai-
cheur des fontaines, la verdure des jardins, et la terre et le feu, et
lair et les vents, et il les exhortait & rester purs, & bonorer Dieu, ‘&
Je servir. La ot d’autres yeux n’apercevaient que des beautés péris-
sables, il découvrait comme d'une seconde vue, les rapports éternels
qui hient l’ordre physique avec l’ordre moral et les mystéres de la
nature avec ceux de Ia foi. C’est ainsi qu’i} ne se Jassait pas d’admirer
la grace des ffeurs et de respirer leurs parfums, en songeant & la fleur
Inystique qui sortit de la tige de Jessé, et quand il en trouvait beau-
coup ensemble, il les préchait comme si elles eussent été douées de
raison. Ses heures se passaient quelquefois 4 louer l’industrie des.
abeilles, et lui, qui manquait de tout, il leur faisait donner en hiver du
Miel et du vin pour qu’elles ne périssent pas de froid. S’il rencontrait
* S. Bonaventure, VII, VIIL
76 POESIES -
un ver sur son chemin, il l’écartait doucement de peur qu’on ne 1’é-
crasat, se souvenant de cette parole mise par le prophéte dans la
bouche du Sauveur: « Je ne.suis plus un homme, mais un ver de
terre. » Il proposait pour modéle 4 ses disciples la diligence des
alouettes, l’innocence des tourterelles. Mais rien n’égalait sa tendresse
pour les agneaux, qui lui rappelaient l’humilité du Sauveur et sa
mansuétude. La légende rapporte que, voyageant en compagnie d’un
Frére dans la Marche d’Ancéne, 1] rencontra un homme qui portait
sur son épaule, suspendus 4 une corde, deux petits agneaux. Et comme
le bienheureux Francois entendit leurs bélements, ses entrailles furent
émues ; et s’approchant il dit 4 homme: « Pourquoi tourmentes-tu
mes fréres les agneaux en les portant ainsi liés et suspendus? » L’au-~
tre répondit qu’étant pressé d’argent il les portait au marché voisin
pour les vendre aux bouchers qui les tueraient. « A Dieu ne plaise ! s’é-
cria le saint ;—~ mais prends plutét le manteau que je porte et fais moi
présent de ces agneaux. » L’homme, ne demandant pas mieux, les
donna, et prit en retour le manteau qui était d’un bien plus grand prix,
et qu’an chrétien fidéle avait prété au saint le matin méme, a cause du
froid. Or Francois tenait les agneaux dans ses bras, ne sachant qu’en
faire; et, aprés en_avoir délibéré avec son compagnon, il les rendit a
leur premier maftre, lui faisant une obligation de ne jamais les vendre
et de ne leur causer aucun mal, mais de les conserver, de les nourrir
et d’en prendre grand soin. Tout est charmant dans ce récit, et l’on
ne Sait qu’y admirer le plus, ou de la tendre faiblesse du saint pour
les petits agneaux, ou de sa candide confiance en leur maitre 1.
Si Frangois, par son innocence et sa simplicité, était revenu
pour ainsi dire @ la premiére condition d’Adam, lorsque ce premier
‘ Thomas de Celano, IX; S. Bonaventure, VIII : « Consideratione
quoque prim originis omnium, abundantiori pietate repletus, creaturas
quantumlibet parvas fratris vel sororis appellabat nominibus. » Id., IX:
« Exultabat in cunctis operibus manuum domini et per jucunditatis spe-
cula in vivificam consurgebat rationem et causam. Contemplabatur in
pulchris pulcherrimum, et per impressa rebus vestigia prosequebatur
ubique dilectum, de omnibus sibi scalam faciens in eum qui est desi-
derabilis totus..... Pietas.... que ipsum per devotionem sursum agebat
in Deum, per compassionem transformabat in Christum, per condes-
censionem inclinabat ad proximum, et per universalem conciliationem
ad singula, refigurabat ad innocentie statum. » |
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE. 77
pére voyait toutes les créatures dans une lumiére divine et les aimait
d’une fraternelle charité, les créatures, a leur tour, lui rendaient la
méme obéissance qu’au premier homme, et rentraient pour lui dans
Yordre détruit par le péché. C’est un trait remarqué chez plusieurs
saints que ces 4mes régénérées avaient ressaisi |’ancien empire de
Yhomme sur la nature. Les Péres de la Thébaide étaient servis par
les corbeaux et les lions ; saint Gall commandait aux ours des Alpes;
quand saint Colomban traversait la forét de Luxeuil , les oiseaux qu’il
appelait venaient se jouer avec lui, et les écureuils descendaient des
arbres pour se poser sur sa main. La vie de saint Francois est pleine
de semblables faits attestés par témoins oculaires, et qu’il faut bien
admettre, saufa les expliquer comme on voudra, soit par cette puis-
sance de l’amour qui tét ou tard commande et obtient l’amour, soit
piutét parce que, en présence des serviteurs de Dieu, les animaux
n’éprouvent plus cette horreur instinctive que notre corruption et
notre dureté leur inspirent. Lorsque le pénitent d’Assise, tout abimé
de jedines et de veilles, quittait sa cellule et se montrait dans les
campagnes de l’Ombrie, il semble que sor cette figure amaigrie, ou il
n'y avait presque plus rien de terrestre, les animaux ne voyaient plus
que l’empreinte divine, et ils l’entouraient pour |’admirer et le ser-
vir. Les liévres et les faisans se réfugiaient dans les plis de sa robe.
S’il passait prés d’un paturage et que, selon sa coutume, il saluatles
brebis du nom de sceurs, elles levaient la téte et couraient aprés
lui, laissant les bergers stupéfaits. Lui-méme, sevré depuis si long-
temps des réjouissances des hommes, prenait un doux plaisir a ces
fétes que lui faisaient les bétes des champs. Un jour qu'il était monté
aa mont Alvernia pour y prier, un grand nombre d’oiseaux |’envi-
ronnérent avec des cris joyeux et battant des ailes comme pour le fé-
liciter de sa venue. Alors le saint dit 4 son compagnon: « Je vois
qu’il est de la volonté divine que nous séjournions ici quelque peu,
tant nos fréres les petits oiseaux semblent consolés de notre pré-
sence.» Une -autre fois, tandis qu'il traversait un lieu désert entre
Grecio et Cotanello, seul avec un paysan, les loups s’approchaient
de lui et le flattaient comme font les chiens. Je ne finirais pas si je
voulais répéter d’un bout a l’autre les naifs récits des contemporains ;
Inais je ne puis me défendre de citer un dernier exemple ow éclate
particuliérement cette faculté poétique qu’avait saint Frangois d’ani-
mer, de transfigurer toutes choses, et de les mettre en scéne. Comme
28 PORSIES a
i] commiéncait le cours de ses prédications, il arriva qu’en traversané
la vallée de Spolete, non loin de Bevagna, i} passa par un lieu ow. il
¥ avait une grande multitude d’oiseanx, et surtout de moineaux, de
corneilles et de colombes. Ce qa’ayant vu le bienbeureux serviteur
de Dieu, & cause de |’amour qu'il portait méme aux créatures dé-
pourvues de raison, it courut a cet endroit, laissant pour un moment
ses compagrions sar le chemin. Or, 4 mesure qu'il s’approchait, il vit
que les oiseaux |’attendaient, et il les salua selon son usage. Mais
admirant qu’ils ne se fussent point enfuis @ sa vue, il fut rempli de
joie et les pria humblement d’écouter la parole de Dieu. Et # leur
dit : « Mes fréres les petits oiseaux, vous devez singuli¢rement louer
votre Créateur et l’aimer toujours; car il vous_a donné des plumes
pour vous couvrir, des ailes pour voler, et tout ce qui vous est né-
cessaire. I] vous a fait nobles entre tous les oavrages de ses mains,
et vous a assigné une demeure dans la pure région de |’air. Et sans
que yous ayez besoin de semer ni de moissonner, sans vous laisser
aucune sollicitude, i] vous nourrit et vous gouverne. » A ces mots,
selon ce qu’il rapporta lui-méme et ce qu’affirmérent ses compagnons,
les oiseaux, se redressant a leur maniére, commencérent a tendre le
cou, 4 battre des ailes, 4 ouvrir le bec en regardant le saint. Mais
lui, passant aa milieu d’eux, allait et venait, et les effleurait du bord
de sa robe. Enfin il les bénit en faisant sur eux le signe de la croix,
lear donna congé de s’envoler. Aprés quoi le bienhewveux Pére s’en alla
avec ses disciples, pénétré de consolation. Mais commne il était parfai-
tement simple, par uneffet, non de Ja nature, mais de la grace, ikcom-
menca &s’accuser de négligence pour n’avoir pas préché aux oiseaux
jusqu’a ce jour, puisqa’ils écoutaient la parole de Dieu avec tant de
respect |,
ll ne faut pas trop mépriser ce qu’on peut troaver de paéril dans
cette amitié de saint Francois pour les agneaux et les colombes : j’y
Yeconnais la méme passion qui le portait vers tout ce qui était pau-
vre, faible et petit. D’ailleurs cet.excés d’amour avait son utilité dans
‘ S. Bonaventure, VII, VIII, IX, XII; Thomas de Celano, VII: « Gum
esset autem simplex gratia, non natura, ceepit se negligentiz incusare,
quod olim non preedicaverit avibus, postquam audirent cum tanta re-
verentia verbum Del. » Cf. Vita sancti Galli, Vita sancti Columbani, auc-
tore Jona Bobbiensi apud Pertz, Monumenta Germania historica.. Chavin
de Malan, Histoire de saint Frangeis, page 193.
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE, 79
un siédcle, dans un pays ow l’on ne sut pas assez aimer, dans cette
Italie du moyen Age qui péeha, qui se perdit par l’excés, par !’opi-
nidtreté des haines, par la guerre de tous contre tous. Bien n’était |
d’un plus grand exemple que cette horreur de la destruction poussée
jusqu’é écarter les vers du chemin, jusqu’& eauver jes brebis de la
boucherie , dans un temps qui devait voir les cruautés de Frédéric If
et de son lieutenant Eccelin~le-Féroce, qui devait assister au supplice
d’Ugolin et aux Vépres siciliennes. Cet homme, assez simple pour
précher aux fleurs et aux oiseaux, évangdlisa it aussi les villes guelfes
et gibelines : i] convoquait les citoyens sur les places publiques de
Padoue, de Brescia, de Crémone, de Bologne, et commencait son dis-
cours en leur souhaitant la paix. Puis il les exbortait 4 éteindre jes
Inimitiés, 4 conclure des traités de réconciliation. Et, selon le témoi-
grage des chroniques du temaps, beaucoup de ceux qui avaient eu la
paix en horreur s’embrassaient en détestant le sang versé. C’est ainsi
que saint Francois d’Assise pareit comme l’Orphée du moyen age,
domptant Ja férocité des bétes et la dureté des hommes, et je ne
m’étonne pas que 8a Voix ait touché les loups de |’Apennin, si elle
désarma ces vengeances italiennes, qui ne pardennérent jamais,
Un cceur si passionné ne se déchargeait pas assez par la prédica-
tion. La prédication ne sort pas de la prose, et la prose, si éloquente
qu’elle devienne, n’est aprés tout que le langage de la raison. Quand
la raison a produit la vérité, qu’elle concoit, sous une forme exacte et
lumineuse, elle demeure satisfaite. Mais l’amour ne se contente pas
si facifement : il faut qu’il reproduise les beautés dont il est touché
dans un langage qui émeuve et qui ravisse. L’amour est inquiet: rien
ne le satisfait ; mais aussi rien ne lui cofite. I] ajoute 4 Ja parole, ik
lui donne |’essor poétique , il lui préte le rhythme et Je chant comme
deux aifes. Saint Francois voyait la poésie honorée par IEglise, qui
lui donne la premiére place dans son culte, dans le coeur méme de
ses basiliques et au pied de l’autel, tandis que I’éloquence reste
comme reléguée dans la chaire, plus prés de la porte et de la foule.
Lui-méme épreuvait l’kmpuissance de la parole ordinaire pour rendre
tout ce qui remuait son 4me, Quand le nom du Sauveur Jésus venait
sur ses lévres, il ne pouvait passer outre et sa voix s'altérait, selon
admirable expression de saint Bonaventure, comme s'il edt entendu
une mélodie intérieure dont il aurait-voulu ressaisic les notes, Il fal-
80 ‘ POESIES
lait cependant que cette mélodie dont il était poursuivi finit par éclater
dans un chant nouveau, et voici en effet ce que rapporte la légende.
En la dix-huiti¢me année de sa pénitence, le serviteur de Dieu,
ayant passé quarante nuits dans les veilles, eut une extase, 4 la
suite de laquelle il ordonna & Frére Léonard de prendre une plume
et d’écrire. Alors il entonna le Cantique du Soleil. Et aprés qu’il l’eut
improvisé, il chargea le Frére Pacifique, qui dans le siécle avait été
poéte, de réduire les paroles & un rhythme plus exact, et il ordonna
que les Fréres les apprissent par cceur pour les réciter chaque jour *.
Les paroles du cantique étaient celles-ci::
« Trés-haut, tout-puissant et bon Seigneur, 4 vous appartiennent.
«les louanges, la gloire et toute bénédiction. On ne les doit qu’a
« vous, et nul homme n’est digne de vous nommer.
a Loué soit Dieu, mon Seigneur, a cause de toutes les créatures,
«et singuligrement pour notre frére, messire je Soleil,-qui nous
« donne le jour et la lumiére. Il est beau et rayonnant d'une grande
« splendeur, et il rend témoignage de vous, 6 mon Dieu. 3
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre sceur la Lune et
« pour les Etoiles : vous les avez formées dans Jes cieux, claires et
« belles.
« Loué soyez-vous, mon Seigneur , pour mon frére le Vent, pour
« ]’Air et le Nuage, et la sérénité et tous les temps, quels qu’ils soient ;
« Car c’est par eux que vous soutenez toutes les créatures.
« Loué soit mon Seigneur pour notre sceur |’Eau, qui est trés-
« utile, humble, précieuse et chaste.
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre frére le Feu. Par lui,
« vous illuminez Ja nuit; il est beau et agréable 4 voir, indomptable
« et fort.
« Loué soit mon Seigneur, pour notre mére la Terre qui nous sou-
« tient, nous nourrit, et qui produit toute sorte de fruits, les fleurs
« diaprées et les herbes. »
Peu de jours aprés, une grande dispute s’éleva entre ]’évéque
d’Assise et les magistrats de la cité. L’évéque fulmina l’interdit , les
magistrats mirent le prélat hors la loi et défendirent tout commerce
4 Wadding, Annales, ad annum 41224. Pisanus, Liber conformitatum,
pars 2, fol. If. Edition de Milan, 1540. Il y a sur l’authenticité des poé-
sies de S. Francois une dissertation da P. Affd, citée par Tiraboschi, mais
qu'il m’a été impossible de consulter.
DE SAINT FRANQOIS D’ASSISE, Si
avec lui et les siens. Le saint, affligé d’une telle discorde, se plai-
gnait de ne voir personne qui s’entremit pour rétablir la paix. Il
ajouta donc & son cantique le verset suivant :
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, @ cause de ceux qui pardon-
«nent poor |’amour de vous, et qui soutiennent patiemment l'infir-
« mité et la tribulation. Heureux ceux qui persévéreront dans la paix,
acar c’est le Trés-Haut qui les couronnera. »
Alors il ordonna que ses disciples iraient hardiment trouver les
principaux de la ville, qu’ils les prieraient de se rendre devant |’é-
véque, et qu’arrivés la ils chanteraient 4 deux cheeurs le verset
nouveau. Les disciples obéirent, et au chant de ces vers, auxquels
Dieu semblait préter une vertu secréte, les adversaires s’embrassé-
rent avec transport et se demandérent pardon.
Ensuite, ayant été conduit a Foligno pour y rétablir par Je chan-
gement d’air sa santé altérée, il éprouva quelque adoucissement de
ses douleurs. Mais bientdét il apprit par révélation qu'il souffrirait
encore deux ans; aprés quoi il entrerait en possession du repos éter-
nel. Et ravi de joie, il composa les paroles suivantes, par lesquelles
il termina le cantique : |
« Soyez loué, mon Seigneur, 4 cause de notre sceur la Mort cor-
« porelle, a qui nul homme vivant ne peut échapper. Malheur a ce-
« Jui qui meurt en péché mortel! Heureux ceux qui a |’heure de la.
« mort se trouvent conformes & vos trés-saintes volontés ; car la se-
« conde mort ne pourra leur nuire.
a Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui graces, et servez-le
« avec une grande humilité *. »
Le Cantique du Soleil est cité pour Ja premiére fois par Barthélemy
de Pise, dans un livre écrit en 1385, cent soixante ans aprés la mort
du saint, et cependant on ne peut en contester l’authenticité. Cette
fagon de composer peu & peu, selon l'inspiration du cceur et le
‘ Le texte du poéme présente une sorte de prose rimée qu’on peut
écrire ainsi :
Altissimo, omnipotente, bon Signore :
Tue son le laude, la gloria, lo honore;
E ogni benedictione....
Laudato sia mio Signore per suora luna, ¢e per le stelle,
I) quale in cielo le hai formate chiare e belle....
Laudato sia mio Signore per suor acqua,
La quale e molto utile, e humile, e pretiosa, 6-casta.
82 POESIES
besoin du moment, rappeiie tout a fait Ja maniére des grands postes,
comme Dante, comme Camoéns, portant dans leurs voyages et leurs
exils ]’ceuvre qu’ils avaient concue, et y ajoutant au jour le jour l’ex-
pression toute brfilante de leurs douleurs ou de leurs espérances. Le
poéme de saint Frangois est bien court, et cependant on y trouve
toute son 4me : sa fraternelie amitié pour les créatures ; la charité
qui poussait cet homme humble et timide au travers des querelles
publiques; cet amour infini, qui, aprds avoir cherché Dieu dans fa na-
ture et l’avoir servi dans ’humanité souffrante , n’agpirait plus qu’a
le trouver dans la mort. On y sent comme un souffle de ce paradis
terrestre de l'Ombrie, ot le ciel est si doré et la terre si chargée de
fleurs. Le langage a toute la naiveté d’un idiome naissant, le rhythme
toute l’inexpérience d’une po€ésie peu exercée et qui contente & peu
de frais des oreilles encore neuves. Quelquefois la rime est rem-
placée par j’assonance, quelquefois elle ne se montre qu’au milieu
et 4 Ja fin du verset. Les délicats auront quelque peine a y recon-
naitre les conditions réguliéres d’une composition lyrique. Ce n’est
qu’un cri; mais c’est le premier cri d’une poésie naissante qui gran-
dira et qui saura se faire entendre de toute la terre.
Tel n’est plus le caractére d’un autre poéme cité par saint Bernardin
de Sienne et qu’il attribue 4 saint Francois. Bernardin, postérieur de
deux siécles au saint fondateur, mais enrdlé dés sa jeunesse dans la
famille franciscaine, peut étre recu comme un fidéle interpréte des
traditions qu’elle avait conservées. Cet ouvrage, divisé en dix stro-
phes de sept vers chacune, d’une construction trés-simple, avec un
nombre régulier de syllabes et de rimes généralement eorrectes,
trahit bien le travail d’une main habile, peut-¢tre d’un disciple
chargé de retoucher |’improvisation du maitre. Mais au fond on y re-
trouve encore toute la hardiesse du génie de saint Francois, toute la
précision de son langage, enfin toute l’impression du grand événe-
. Iment qui marqua sa personne du sceau miraculeux. Je veux parler
de cette extase ott le serviteur de Dieu, en priéres sur le mont Al-
vernia, vit venir a lui du haut du ciel une figure ailée de six ailes et
attachée 4 une croix. Et comme dans cette contemplation # ressen-
tait une consolation inexprimable, mélée d’une douleur infinie, il se
trouva que ses mains et ses pieds étaient percés de clous , dont on
touchait la téte ronde et noire et la pointe recourbée. Ceux qui n’ad-
mettent rien de surnaturel dans |’histoire nieront ce fait; ils ne
DE SAINT FRANGOSS D’ASSISE. 93
pewvent effacer les dépositioss des témoins innembrables qui }’attes-
ttrent puridiquement, a? briser les vieux tableaux dw Giotto qui en
couservent le souvenir, ai déchirer le poéme qu’on va lire et qui
semble écrit dans le fea des ravissements divins ‘.
« L’amour m’a mis dans la fournaise, |’'amour ne’a mis dans la four-
« naise ; i] m’a mis dans une fournaise d'amour.
« Mon. nouvel épouz, l’amoureux petit Agneau, m’a remis |’anneau
« naptial ; puis, m’ayant jeté en prison, il m’a frappé d’une lame, il
ema fenda tout le ceeur.
e Il m’a fenda le cceur, et mon corps est tombé 4 terre. Ces fié-
« ches que déeoche I’arbaléte de l'amour m’ont frappé en m'’embra-
« sant. De ja paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur.
«Je me meurs de dowcear. Ne vous en étonnez pas. Ges coups
« me sont portés par une larice amoureuse. Le fer est long et large
«de cent brasses, sachez-le : il m’a traversé de part en part.
¢ Puis les traits pleavaient si serrés que j’en étais tout agonisant.
« Alors je pris un bouclier; mais les coups se pressérent si bien qu’il
« ne me protégea plus; ils me brisérent tout le corps, si fort était le
« bras qui les dardait.
«Il les dardait si fortement que je désespérai de les parer, et pour
«échapper 4 la mort je criai de toute ma force : « Tu forfais aux
« lois ds champ clos. » Mais lai il dressa une machine de guerre qui
«m’accabla de nouveaux coups.
« Les traits qu’il lancait étaient des pierres garnies de plomb, dont
« chacune pesait bien mille livres; il les lancait en gréle si épaisse
€ que je He pouvais les compter. Aucune ne me manquatt.
«jamais il ne m’efit mangaé, tant il savait tirer juste. J’étais cou-
« ché a terre, sans pouvoir m’aider de mes membres. J’avais le corps
« tout romspu et plus de sentiment qu’un homme trépassé.
« Trépassé, non par mort véritable, mais par excés de joie. Puis,
«reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort que je
« pus suivre les guides qui me conduisaient & Ja cour du ciel.
« Aprés étre revenu 4 moi, aussitét je m’armai, je fis Ja guerre au
« Christ ; je chevauchai sar son terrain, et |’ayant rencontré, j’en vins
« aux mains sans retard et je me vengeai de lui.
« Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte; car dés le com-
1S, Bernardin, Opera, t. I¥, sermon 4. Cf. Bolland. t. II, oct., p. 1003.
8h “POESIES
« mencement le Christ m’avait aimé d'un amour véritable. Mainte-
« nant mon cceur est devenu capable des consolations du Christ.
« L’amour m’a mis dans la fournaise, l'amour m’a mis dans la
« fournaige ; il m’a mis dans Ja fournaise d’amour !. »
Assurément, ce qui se passa entre Dieu et saint Francois sur le
mont Alvernia ne pouvait pas se traduire dans le langage des hom-
mes. Mais quand le saint, descendant de ce nouveau Sinai, Jaissait
éclater ses transports dans un chant lyrique, 1] ne faut pas-s’étonner
d’y retrouver le tour habituel de son esprit et les riches couleurs de
son imagination. On reconnait |’aventureux jeune homme d’ Assise,
celui qui renonca au service de Gauthier de Brienne pour devenir le
chevalier errant de |’amour divin; on ne peut plus douter de lui
quand il représente son extase comme un assaut d’armes, et ses
élans vers le ciel comme une chevauchée sur la terre du Christ.
Saint Bernardin de Sienne cite un dernier cantique bien plus con-
sidérable, et composé de trois cent soixante-deux vers, mais qui se
divise en strophes de dix vers chacune, avec des rimes industrieu-
sement combinées. Ce sont déja les indices d’une origine plus mo-
derne, et je trouve, en effet, le méme poéme attribué au bienheu-
reux Jacopone de Todi, mort en 1306, au moment ow Ja poésie
italienne, marie au soleil du XIII*° siécle, avait déja toute'sa fleur. Si
Je pénétre plus avant, le fonds méme de la piéce me semble une allu-
sion aux premiéres années de la conversion de Jacopone, ot il passa
pour insensé non-seulement auprés des mécréants et des indévots,
mais dans !’opinion de tous. D’ailleurs je ne remarque plus ici la brié-
veté, Ja fermeté, la simplicité qui font le cachet des ceuvres de saint
Francois. Seulement, pour concilier toutes les traditions et pour éviter
le périlleux honneur d’un dissentiment trop complet avec M. Gorres,
si compétent en tout ce qui touche a Ja mystique chrétienne, on peut
' admettre que le bienheureux pénitent de Todi paraphrasa, avec son
abondance naturelle et avec la subtilité de son temps, une pensée
‘ In foco l’amor mi mise,
In foco l’amor mi mise,
In foco d’amor mi mise.
Il mio sposo novello,
Quando I’anel mi mise,
L’Agnello amorosello,
Poiché in prigion mi mise,
Ferimmi d’un coltello,
Tutto il cor mi divise....
DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 85
simple et grande qu’il trouvait dans quelque vieux cantique de saint
Francois, comme les disciples d'un musicien reproduisent dans une
suite de variations Je motif donné par le maitre. En poussant plus
loin cette conjecture, on retrouverait le théme primitif dans ce dialo-
gue que je détache du poéme '.
L’Ame ou Francois :
« Que nul donc ne me reprenne si l'amour me fait aller semblable
aa un fou! Il n’y a plus de cceur qui se défende, qui échappe a un
« tel amour..... Car le ciel et la terre me crient et me répétent hau-
«tement, et toutes les choses que je dois aimer mé disent : Aime
« l'amour qui nous a faites pour t’attirer a lui.... »
Le Christ :
a Mets l’ordre dans ton amour, si tu m’aimes. La vertu ne réside
a que dans l’ordre.... et toutes les choses que j’ai créées sont faites
«avec nombre et mesure, toutes sont ordonnées a leur fin der-
«niére..... Comment donc par trop d’ardeur es-tu tombée en dé-
« mence? Ame chrétienne, tu es sortie de l’ordre, et ta ferveur ne
« connait pas de frein. »
L’Ame ou Francois :
«O Christ! tu m’as dérobé le cceur et tu me dis de mettre |’ordre.
‘S$. Bernardin, Opera, t. [V, sermon 16. ll s’agit du cantique qui com-
mence en ces termes :
Amor de caritate,
Perché m’ ha si ferito?
Lo cor tutto partito,
E arde per amore,
Arde e incende,
Nullo trova loco....
Ceci est le refrain. J’ajoute une stance entiére pour donner une idée
du rhythme.
« Tu dall’ amor non te defendesti,
De celo in terra el te fé venire,
Amore a tal bassezza descendesti,
Com’ homo, despetto per lo mondo zire.
Ne casa ne terre non volesti,
Tal povertate per nui arrichire :
In vita e in morte
Mostrasti per certanza,
Amor, desmesuranza,
Che ardeva in lo to core. »
36 POESIES
« dans mon 4me !... Toi-méme, tu n’as pas sua te défendre de }’amour.
« L’amour t’a fait venir du ciel en terre; tu es descends jusqu’a cette
« bassesse d’aller par le monde comme un homme méprisé. Tu n’as
« voula ni maison ni terre, mais la pauvreté seule pour nous enri-~
« chir. Dans la vie comme dans la mort tu n’as montré qu’un amour
« Sans mesure qui te dévorait le coeur.
« Souvent tu cheminas sur la terre comme un homme enivré ; ]’a-
« mour te menait comme un homme vendu. En tovtes choses tu ne
« montras qu’amour, ne te souvenant jamais de toi... Et je sais bien
« que, Si fa ne parlas point, si tu ne t’excusas pas devant Pilate, ce
« fut pour conclure le marché de notre salyt sur la croix dressée par
« l’amour! »
Quand les trois poémes qui viennent d’étre cilés appartiendraient
a saint Francois, on pourrait encore trouver qu’une ceuvre si courte
répond mal 4 une si longue préparation, et que c’est bien peu pour
une telle vie d’aboutir 4 un recueil d’environ cing cents vers. Cepen-
dant, si le serviteur de Dieu attendit jusqu’a la dix-huitiéme année
de sa conversion pour laisser déborder son Ame et dicter ses chants, .
on ne doit plus étre surpris de leur petit nombre. Saint Francois ne
vécut plus que deux ans; il les vécut abandonné 4 des ravissements
d’esprit et 4 des souffrances de corps qui n’avaient plas d’expression
dans les langues humaines. Enfin le 4 octobre de l’année 1226 il en-
tra en agonie, et, aprés s’étre fait chanter encore une fois le Cantique
du Soleil, il rendit le dernier soupir. Mais c’est le privilége des saints
et des poétes, que la mort ouvre pour eux-mémes sur Ja terre une
nouvelle vie. Pendant qu’on les pleure, ces morts glorieux commen-
cent 4 agiter le monde: leurs paroles et leurs exemples vont de sié-
cle en siécle leur susciter des disciples, des interprétes et des imi-
tateurs; de sorte que, pour étre jaste avec eux, il faut lear compter
non-seulement les ceuvres qu’ils laissérent, mais celles qu’ils ont
inspirées.
La mission poétique de Francois, obscurcie pour ainsi dire par les
autres soins de sa vie, n’eut jamais plus d’éclat que dans le siécle qui
suivit sa mort. Lui-méme s’était choisi sa sépulture sur une colline
a l’orient d’Assise, ot se faisaient les exécutions criminelles, et qu’on
nommait la colline de ’Enfer. Mais a4 peine |’eut-on déposé dans le
DE SAINT FRANCOIS D‘ASSISE.
tombeau qu’on y sentit je ne sais quoi de puissant qui remuait pour
ainsi dire la terre et qui sollicitait les esprits. Le Pape Grégoire IX
mit le mort au nombre des saints et décida que le lieu de son repos
s'appellerait lacolline du Paradis. Dés lors il n’y eut plus d’honneurs
trop grands pour ce pauvre; les peuples, qui ne sont pas toujours
ingrats, se souvinrent de son amour, et voulurent Jui rendre plus qu’il
n’avait quitté pour eux. Et comme il n’avait eu ni toit ni serviteur, il
fallut qu’on lui batit une demeure magnifique comme le palais qu’il
avait révé dans sa jeunesse, et qu’il vit entrer 4 son service tout ce qu’il
y avait d’ouvriers excellents dans les arts chrétiens. Ordinairement,
le Catholicisme pense avoir assez fait pour ses saints en placant leur
chasse sur un autel, dans une église qui prend leur nom. Pour le pau-
vre d’Assise, on dut premiérement creuser le roc 4 des profondeurs
inusitées, afin de le dérober au péril de ces vols de reliques si fré-
quents au moyen 4ge. Sur la tombe on dut ériger une premiére ba-
silique pour recevoir la foule des pélerins, et au-dessus de celle-ci en
construire une seconde qui portat la priére plus prés du ciel. Un ar-
chitecte du Nord, Jacques )’Allemand, vint élever ce double édifice;
il y mit toutes les ressources de l’art gothique, toutes les traditions
du symbolisme chrétien. I] fit de Ja basilique inférieure une nef so-
lide, mais sans ornement, avec des arcades surbaissées et des ouver-
tures qui n’admettent qu’un jour douteux, comme pour rappeler la
vie pénitente de saint Francois sur la terre. Il fit l’église supérieure
éclairée, avec des murs légers, des yoites hardies, de longues fené-
tres inondées de lumiéres, pour représenter la vie glorieuse de saint
Francois dans le ciel. Le plan du monument rappelait la croix du
Sauveur ; Jes murs étaient de marbre blanc, en mémoire de la Vierge
trés-pure , et flanqués de douze tourelles de marbre rouge, en sou-
venir du martyre des apétres. Le clocher portait une fléche auda-
cieuse qui inquiéta la timidité des générations suivantes. On l’abattit ;
mais le nom de Jacques }’Allemand resta célébre, la postérité l’ho-
nora comme le maitre de ce grand Arnolfo qui devait batir les plus
beaux 6difices de Florence et ouvrir une nouvelle époque dans Ihis-
toire de l’architecture !.
* Vasari, Vita d’Arnolfo. Petrus Rodulphus, Historia seraphice reli-
gionis, lib. Il, p. 247 ¢ Descrizione del santuario d’Asisi. Asisi, 1835. Cha-
vin de Malan, Hist. de S. Francots, p. 312.
-
88 POESIES
Mais les hommes du moyen age ne pensaient pas avoir achevé un
monument pour avoir élevé pierre sur pierre. 1] fallait que ces pierres
parlassent, qu’elles parlassent le langage de la peinture, qui est en-
tendu des ignorants et des petits, que le Ciel s’y rendit visible, et
que les anges et les saints y demeurassent présents par leurs images,
afin de consoler et de précher les peuples. Les voites des deux ba-
siliques d’Assise furent couvertes d’un champ d’azur semé d’étoiles
d’or. Sur les parois devaient se dérouler les mystéres des deux Tes-
taments et la vie desaint Francois, comme une suite au livre des Ré-
vélations divines. Mais, comme s'il edt été impossible d’approcher
impunément du tombeau miraculeux, les peintres appelés a l’orner
de leurs fresques se sentirent agités d’un esprit nouveau : ils com-
mencérent 4 concevoir des types plus purs, plus animés, que Jes vieux
modéles byzantins, qui avaient eu leur grandeur, mais qui allaient
se dégradant toujours depuis huit cents ans dans les églises d’Italie.
La basilique d’Assise devint le berceau d’une renaissance dont elle
abrita tous les progrés. C’est la que Guido de Sienne et Giunta de
Pise se détachérent peu a peu des maitres grecs, dont ils adoucirent
la sécheressse et secouérent Vimmobilité. Cimabué vint ensuite. Il
représenta toute l’histoire sainte dans une suite de peintures qui dé-
coraient ]’église supérieure et que le temps a mutilées, Mais six cents
ans n’ont pas terni la splendeur des tétes du Christ, de la Vierge et
de saint Jean, qu’il peignit au sommet des voites, ni les images des
quatre grands docteurs, ot la majesté byzantine s’allie déja avec un
air de vie et de jeunesse immortelle. Enfin Giotto parut, et l’un de
ses ouvrages fut le Triomphe de saint Francois, peint en quatre com-
partiments sous la voite qui couronne |’autel de |’église inférieure.
Rien n’est plus connu que ces belles fresques ; mais je n’en connais
pas de plus touchante que celle ou sont figurées les fiangailles du
serviteur de Dieu avec la sainte Pauvreté : la Pauvreté sous les traits
d’une femme parfaitement belle, mais le visage amaigri, les vétements
déchirés; un chien aboie contre elle, deux enfants lui jettent des
pierres et mettent des épines sur son chemin. Elle, cependant, calme
et joyeuse, tend la main 4 Francois, et le Christ lui-méme unit les
deux époux; et au milieu des nues parait ]’Eternel, accompagné des
anges, comme’si ce n’était pas trop du ciel et de la terre pour assis-
ter aux noces de ces deux mendiants. Ici rien ne rappelle les procé-
dés de Ja peinture grecque : tout y est nouveau, libre et inspiré. Le
DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE. 89
progrés ne s’arréte plus parmi les disciples de ce peintre appelés &
continuer son ceuvre : Cavallini, Taddeo Gaddi, Puccio Capanna. Au
milieu de la variété de leurs compositions on reconnait l’unité de Ja
foi qui les pousse, qui rayonne dans leurs ceuvres. Quand on s’arréte
devant ces chastes représentations de la Vierge, de ]’Annonciation,
“de la Nativité, devant ces images du Christ crucifié, avec des anges
si tristes pleurant autour de la croix ou recueillant dans des coupes
le sang divin, 1] faudrait avoir le coeur bien dur pour ne pas sentir les
larmes venir aux yeux, pour ne pas s’agenouiller en se frappant la
poitrine avec Jes p&tres et les pauvres femmes qui prient si bien au
pied de ces images. Alors seulement on commence a s’apercevoir que
saint Francois est le véritable maitre de l’école d’Assise; on com-
prend ce qu’il lui communiqua de chaleur et de puissance, et com-
ment Giotto sortit de la pour commencer cet apostolat trop peu connu
qui en fit un si grand homme, qui le conduisit 4 Pise, 4 Padoue, a Na-
ples, 42 Avignon, lJaissant sur son passage dans chaque ville, non-seu-
lement des ouvrages admirables, mais des disciples par centaines
pour les étudier, les dépasser ; et poussant ainsi ]’Italie entiére dans
cette vocation de Ja peinture ot elle devait trouver sa derniére
gloire 1.
Une inspiration qui avait été assez féconde pour produire deux
écoles nouvelles de peinture et d’architecture devait susciter tét ou
tard une nouvelle famille de poétes. Si j'ai insisté sur cette renais-
Sance des arts, c’est que j’y reconnais Jes signes avant-coureurs
d’une grande période littéraire. Quand on voit un peuple tirer la
pierre des carriéres pour l’entasser en colonnades, en ogives ou en
fléches , couvrir les murs de ses édifices de tableaux et de mosaiques,
et n’y pas laisser un'coin qui ne porte quelque figure ou quelque
embléme, on a lieu de croire que ce peuple est travaillé d'une pensée
qui perce déja dans Je symbolisme architectural, qui se traduit plus
clairement par les contours du dessin, et qui finira par trouver dans
Ja parole une expression exacte et harmonieuse. A la suite des
grands artistes dont le cortége vient de passer devant nous, nous
verrons descendre de la colline d’Assise toute une génération poétique
4 Vasari, Vita di Cimabue, Vita di Giotto, etc. Descrizione del santua-
rio @’Asisi. 11 ne faut pas oublier Buffalmacco Giottino, Simon Memmi,
qui travaillérent dans les chapeiles latérales de |’église inférieure.
90 POESIES
qu’il faudra connaitre. Mais, avant d’aborder cette nouvelle étude,
qu’il me soit permis de m’arréter a une réflexion qui me poursuivait
en m’éloignant du tombeau de saint Frangbis , 4 mesure que je voyais
fuir les blanches murailles de la basilique, la petite cité qui dort
sous sa garde, et le coteau qu’elle couronne, doré des derniers
rayons du soleil.
Si l’on considére I’Italie au moyen 4ge, on y peut remarquer un es-
pace comprenant Ja Toscane,]’Ombrie et lenord du patrimoine de saint
Pierre; c’est Ja que rayonne pendant trois cents ans le plus vif éclat
de la sainteté chrétienne. A Florence, c’est saint Jean Gualbert, le
pére des solitaires de Vallombreuse , et en méme temps le véritable
fondateur des libertés publiques, par les combats qu’il livra au despo-
tisme des évéques simoniaques; c’est saint Philippe de Benizzi et ses
compagnons, déposant |’épée dans un siécle de sang pour instituer la
charitable compagnie des Servites; enfin le bienheureux Giovanni
delle Celle, et sainte Madeleine de Pazzi, dont les lettres sont des
trésors de sagesse et d’éloquence. A Pise, c’est l’archevéque saint
Reynier, revenant du pélerinage de Jérusalem, et jetant son peuple,
par son exemple, dans I’héroique délire des croisades. A Sienne, on
voit sainte Catherine, saint Bernardin, et ce nombre infini de saints
qui firent nommer leur ville |’antichambre du paradis. Entrez dans
ces vieilles cités guelfes ou gibelines, toutes hérissées de tours,
toutes pleines de combats : vous trouverez sur leurs autels )’image de
quelque pauvre servante , de quelque pécheresse repentie, entourée
de l’amour des peuples , sainte Zite & Lucques, sainte Marguerite a
Cortone. Je ne parle plus d’Assise et de ce grand nombre d’ames
pures qui, 4 la suite de saint Francois et de sainte Claire, prirent
leur essor vers le ciel. Mais je ne puis oublier ni saint Bonaventure,
sorti de la bourgade de Bagnorea pour devenir le flambeau de |’école
et de I’Eglise, ni sainte Angela de Foligno et ses révélations, ni sainte
Rose de Viterbe, qui 4 neuf ans parcourait les rues en préchant la
pénitence, et soulevait ses concitoyens contre Ja tyrannie de Frédé-
ric II. Assurément il est beau de voir dams un espace si restreint, et
en des temps si mauvais, tant de courage, tant de charité, tant de
passion pour le service des vérités éternelles. Mais il se trouve de
plus que cette terre classique de la sainteté devient celle de |’art
chrétien. Les tombeaux des serviteurs de Dieu y sont autant de se-
DE SAINT FRANCOIS D‘ASSISE, 91
mences qui percent le sol et en font sortir des monuments. La foi
qui transporte tes montagnes y ¢léve ces cathédrales, ces monta-
gnes de marbre, toutes cisel ées, toutes peintes, toutes retentissantes
du chant des hymnes. il suffit qu’un hreu soit marqué de quelque
grand souvenir religieux pour qu’une basilique s’y owvre comme un
atelier sanctifié par la priére, ou les ouvriers se formeront dans le
silence, dans j’oubli des applandissements de Ja foule, dans |’habi-
tade de considérer |’art comme un culte, et de le traiter avec respect.
Nous savyons déja quelle générataon de peintres et d’architectes
-eroissait sous les portiqees sacrés d’Assise. Vers le méme temps, un
prétre de Bolsena ayant eu le malheur de douter de la présence
réeHie, tandis qu'il célébrait, lhostie saigna entre ses mains : les hinges
ensangiantés furent reeue illis avec terreur. On décida que ce mira-
culeux dépét serait con servé dans une église qui n’aurait pas de ri-
Vale. Vers 4280 commenca Ja construction du déme d’Orvieto; elle
occupa, durant trois cents ans, la piété des peuples, 4 qui rien
ne cofitait pour réparer le doute de leur prétre et pour honorer
le mystére outragé de l’amour. Plns de deux cents artistes s'y succé-
dérent, 4 commencer par Jean de Pise et ses ¢léves, qui sculptérent
sar la facade toute l’histoire du genre humain, pour finir par le bien-
heureux Angelico de Fiesole, et par Luca Signorelli, dont les ou-
vrages firent l’admiration de Michel-Ange. Un siécle plus tot, en 1186,
larchevéque de Pise Ubaldo Lanfranchi avait conqu la pensée de
donner & ses concitoyens une sépulture glorieuse. I] emporta sur ses
vaisseaux la poussiére de Jérusalem et de Bethiéem. I} la déposa dans
Je sol creusé auprés de sa cathédrale pour en faire le cimeti¢re na-
tional des Pisans. Mais comme on ne pouvait rendre trop d’honneurs
21a terre foulée par jes pieds du Sauveur, on voulut qu’un portique
superbe fat élevé & J’entour, que ses murs fussent couveris d'images
qui consolassent de Ja mort par le spectacle de l’immortalité ; et pen-
dant deux cents ans les plus grands maitres de la Toscane ne crurent
pas leur gloire compléte s’ils n’avaient pas une fresque au Campo-
Santo. Si on appela Sienne l’antichambre du paradis 4 cause du grand
nombre de ses saints, elle mérita le méme nom par la splendeur de
ses édifices, par sa cathédrale aérienne, par son palais public tout
couvert d'images héroiques et religieuses , par son école de peinture
Si injustement négligée, si chaste, si naive. Florence, la plus riche
en souvenirs, sera la plus féconde en ceuvres ; Ne yous effrayez pas.
92 POESIES DE SAINT FRANCOIS D’ASSISE,
de ces murs cyclopéens, de ces facades austéres, de ces créneaux
menacants; franchissez le seuil des églises et des palais : vous
trouverez que le pinceau les a peuplés de visions célestes, de fi-
gures rayonnantes de jeunesse, d’innocence et de.douceur, et
vous vous demanderez, quand tout était plein de combats, de ven-
geances ou de trahisons, ot donc Jes peintres toscans allaient cher-
cher ces visages d’anges, de vierges et de jeunes saints. A voir le
baptistére, la cathédrale, le palais vieux, i] semble qu’il y edt 1a as-
sez de place pour fatiguer une armée d’artistes. Cependant la ré-
publique de Florence ayant décidé que les deux ordres de saint Do-
minique et de saint Francois, 4 cause de leur zéle pour le salut des
4mes, seraient recus dans ses murs, elle voulut leur donner une hos-
pitalité magnifique. Tout fut prodigué pour élever les deux églises de
Santa-Croce et de Santa-Maria-Novella; les maitres contemporains
ne se contentérent pas d’en décorer Jes nefs et les chapelles, ils en-
vahirent les sacristies, Jes cloftres, les réfectoires; ils peignirent
jusqu’au cierge pascal, jusqu’aux reliquaires, et firent de ces deux
monastéres deux musées qui n’ont pas d’égaux dans les chateaux des
rois. C’est ainsi qu’il faut se représenter I'ltalie du Xlil° et du
XIV siécle. Ainsi devait se faire peu a peu, si je puis le dire, le nid
d’ou prendraient leur essor ces trois aigles de la poésie chrétienne :
Dante, Pétrarque et Tasse!
A Dieu ne plaise cependant que j’aie voulu réduire les saints &
n’étre que les précurseurs des grandes littératures. Mais je reconnais
en eux Jes serviteurs de cette Providence souverainement économe
qui emploie chacun de ses ouvrages 4 plusieurs fins. Si elle compte
Jes grains de sable et se souvient des gouttes d’eau de I’Océan, elle
pourrait du fond de son éternité pourvoir aux développements de
art, comme un gouvernement sage pourvoit aux jeux publics, quand
art ne serait que Ja consolation et le plaisir légitime des peuples.
Mais n’est-il pas juste qu’elle en tienne compte dans ses conseils, si
l’art est un moyen de faire |’éducation de l'homme , de civiliser les
sociétés, et d’honorer Celui qui est parfaitement Beau, comme il est
Bon et Vrai?
A.-F, OZANAM.
ELLEN WAREHAM.
ROMAN TRADUIT DE.L’ANGLAIS DE LADY DACRE.
(Suite et fin'.)
XVIE
La petite Agnés se trouva mieux portante le matin. Le nom d’Ellen
n’était pas le premier sur Ja liste, et elle ne fut avertie qu’au mo-
ment ou le jury délibérait sur une cause ordinaire de vol avec ef-
fraction.
La voiture de lord Besville, ainsi qu’il avait été convenu d’avance,
conduisit la jeune femme devant la cour. La foule des curieux s’é-
carta avec une expression de sympathie, lorsqu’Ellen, aidée de son
pére, de lord Besville, et accompagnée de M. Turnbull, descendit de
voiture. Elle traversa cette multitude de gens de toute espéce qui en-
combrent toujours les abords d’une cour de justice. Elle fut obligée
d'attendre quelque temps dans le passage jusqu’a ce que le voleur
qui l’avait précédée a la barre fit sorti de la salle. On la fit alors
entrer, et on la plaga au méme endroit qu’il venait de quitter.
Il y eut un mouvement et un murmure sourd qui se propagé-
rent dans l’assemblée lorsque cette forme élégante et gracieuse
prit la place ordinairement occupée par de vulgaires et ignobles mal-
faiteurs.
Un moment de silence suivit ces manifestations. Elle s’appuya,
pour se soutenir, sur la barre de fer qui était devant elle. On enten-
dit de tous cétés demander un fauteuil, et au bout de quelques se-
condes elle put s’asseoir. Il y eut une autre pause. L’avocat de
M. Cresford se leva. Il sentit qu’il avait contre lui la disposition de
§ Voir le Correspondant du 25 septembre, page 900.
9h ELLEN WAREHAM.
la cour; que tous les sentiments instinctifs de |’humanité devaient
se prononcer en faveur de la délicate et tremblante créature qu'il
allait accuser.
Elle était couverte des pieds a la téte d’un ample manteau noir;
son visage était caché par un chapeau dont Ja passe était trés-avan-
cée et par un épais voile noir. Rien de ses traits et de sa personne
n’était visible, 4 l'exception de son col mince et arrondi, comparable
a celui d’un cygne, et d’une main blanche qui par moments serrait
d’une étreinte convulsive la barre de fer.
Quoique !’avocat de Cresford fit l'un des plus habiles de sa pro-
fession, il avait 4 peine sa présence d’esprit habituelle lorsqu’il com-
menca ; mais il s’anima bientét 4 mesure qu’il se pénétrait de son su-
jet. Le fait de la bigamie était clairement prouvé. II s’étendit sur les
sentiments d’un mari tendre et abandonné, et il se servit de l’intérét
méme excité par la présence de la jeune femme comme d’un argu-
ment en faveur de la sympathie que Cresford méritait ; enfin, comme
une circonstance aggravante de l’injure qu’il avait recue.
Hamilton s’était glissé inapercu dans un angle obscur et retiré de
la salle. Il avait entendu |’éloquent appel fait aux juges. Accoutumé
a reconnattre les effets produits sur les hommes par l'art de la pa-
role, il s’était apergu que l’habile orateur avait ému son auditoire, et
qu’en effet l’intérét méme excité par Ellen parlait contre elle. I lui fut
impossible de supporter plus longtemps cette situation. II sortit pré-
cipitamment dans la rue, Ja parcourant d'un bout 4 I’autre dans Ie
plus grand trouble. I} désirait avec une impatience fiévreuse l’arrivée
du colonel Eversham. Son témoignage était d’un poids immense. Ha-
milton avait espéré contre toute raison que le colonel paraitrait, et il
se sentait prét a l’accuser de cruauté, lui, le gouvernement, les vents
et Ja mer.
Lorsque l’exposé de la cause fut terminé, Ellen leva pour la pre-
miére fois les yeux, et vit la grande table ronde recouverte de drap
vert et entourée des jeunes visages des avocats, coiffés de leurs per-
ruques poudrées. Elle jeta un regard craintif sur leurs physiono-
mies pour voir si, accoutumés comme ils I'étaient a vivre pour ainsi
dire au milieu des miséres et des crimes de leurs semblables, il n’y
aurait pas parmi eux une certaine disposition a la légéreté ou au sar-
casme. Elle hasarda un coup d’ceil sur le juge. C’était un homme vé-
nérable qui paraissait avoir de la fermeté, mais en méme temps de la
ELLEN WAREHAN. 95
douceur, et elle espéra de sa part une justice qui, si elle était sévére,
serait du moins tempérée par |’indulgence. Enfin elle dirigea ses re-
gards vers le jary. Elle crut reconnaitre plusieurs personnes dont les
traits lai avaient été familiers dans son enfance.
« Ab! pensa-t-elle, ils auront pitié de moi! »
Les actes des deux mariages avaient été produits, les témoins ap-
pelés. A ce moment, ]’on entendit une voix qui s’adressait assez haut
a lun des conseillers, et qui dit :
« Le colonel Eversham est arrivé, »
Ellen leva les yeux; elle vit, 4 la droite du juge, prés de Ja porte
par laquelle les avocats, le haut shériff, etc., entraient et: sortaient
librement, le visage animé ou plutét rayonnant d’ Algernon.
C’était la premitre fois qu'elle le revoyait depuis qu’ils s’étaient
séparés a Belhanger. Elle jeta un faible cri, eten pronongant son nom
se renversa en arriére sur sa chaise. Les personnes qui se trouvaient
prés d’elle se hatérent de relever son voile ; elles lui étérent son cha-
peau, et, dans leur zéle maladroit, elles détachérent son peigne, de
Inaniére que ses longs et magnifiques cheveux noirs tombérent en
profusion autour d’elle. Son front de marbre, ses cils frangés, son vi-
sage ovale, ses traits charmants causérent un sentiment général d’ad-
miration et d’inltérét enthousiastes, pendant que les larmés tombaient
en abondance des yeux du petit nombre de femmes auxquelles leurs
nerfs avaient permis d’assister au jugement de ce procés. Elles firent
passer leurs flacons de sels et de spiritueux, et au bout de quelques
instants Ellen revint a elle. Son pére, qui était toujours demeuré a
ses cétés, soutenait sa téte défaillante, tandis que de grosses larmes
couraient rapidement sur les joues pales du vieillard.
Cresford, froid et impassible, se tenait a |’écart. Il avait vu son
émotion ; il avait suivi la direction de ses yeux. Le démon de la ja-
Jonsie s’était emparé de son ame et en avait banni tout sentiment de
pitié.
Le fond du procés avait &6 promptement exposé. L’avocat d’Ellen
se leva, encouragé par la certitude qu’il n’y avait pas d’autres témoi-
gnages A produire contre sa cliente que ceux qu’il était parfaitement
préparé a combattre, et soutena par |’idée rassurante que Je colonel
Eversham ét¢it prét a paraltre.
Il n’essaya point, comme on peut le penser, de contester le fait des
deux mariages; mais il exposa d’une maniére claire et détaillée les
96 ELLEN WAREHAM.
événements qui sont déja connus du lecteur, et fit ensuite une pein-
ture si touchante des souffrances et des vertus de la « femme exem-
plaire, condamnée a subir une cruelle épreuve,n que beaucoup d’en-
tre les spectateurs furent de l’avis de Will Pollard, que Cresford
aurait bien pu se passer de reparaitre en ce monde. Faisant ensuite
un appel énergique 4 la sensibilité de l’auditoire, l’orateur con-
tinua :
« Et quand nous contemplons ses angoisses si peu méritées, tout
ce qu’il y a d’humain dans nos ames ne se souléve-t-il pas pour pren-
dre sa défense? Ne nous sentons-nous pas plutét appelés a lui
porter des secours qu’a lui infliger un chatiment? Grand Dieu !
quand nous voyons cette femme, si exempte de blame, devenir
la victime d’une imposture (car, bien qu’excusable peut-étre, c’é-
tait toujours une imposture, un mensonge publiquement enregis-
tré) ; quand nous la voyons, en conséquence de cette imposture, dé-
pouillée du nom qu’elle honorait, de son rang dans une société dont
elle était l’ornement ; quand nous la voyons arrachée a ses enfants,
et ses enfants privés de la tendre surveillance d’une mére ; quand
nous la voyons doublement veuve, séparée de |’homme auquel, dans
l’innocence et Ja pureté de sa pensée, elle avait donné son affection
en présence de l’autel, de "homme qui mérite et qui posséde encore
cette affection dont, messieurs, nous venons de voir une preuve Si
touchante ; pouvons-nous, pouvons-nous, je vous le demande, con-
templer une pareille accumulation de calamités sans précédents et lui
donner le nom de crime? Que la raison, que la justice, que la vérité
nous en préser¥ent | Et que demande, au milieu deses douleurs, de ses
privations, de ses sacrifices, cette femme outragée? La simple faveur
de vivre dans la solitude et dans la retraite, de dévouer sa vie 4 son
vieux pére, a son innocente enfant, a l’enfant malade au berceau,
d’auprés duquel elle a été arrachée aujourd’hui pour étre amenée de-
vant vous. »
Un seul sentiment dominait parmi toutes les personnes présentes.
Le capitaine Wareham, Hamilton, Henry Wareham avaient une en-
tiére confiance dans le résultat. Tout ce qui avait été allégué en fa-
veur d’Ellen était amplement mis en évidence par le journal de l’épo-
que, par la relation de lamortde Maitland et enfin par le témoignage
du colonel Eversham, qui rapporta exactement jusqu’au moindre dé-
tail concernant la mort supposée de Cresford, et qui déclara également
ELLEN WAREHAM. 97
avoir informé mistriss Cresford de toutes ces circonstances lors de
son retour en Angleterre, qu’il avait effectué peu de temps aprés.
Le juge rapporteur résuma tous les faits d’une maniére claire et
concise ; puis il dit aux membres composant le jury que c’était & eux (
qu'il appartenait de décider si Ja prisonniére était ou n’était pas cou-
pable du crime dont elle était accusée. eee eS
Le jury se retira pendant quelques minutes, qui parurent un siécle °° oy
4 Ellen. Les paroles d’espérance et de consolation que murmuraient “\_ - vio
les personnes qui étaient autour d’elle frappaient son oreille sans pé-
nétrer dans son esprit. Elle avait tellement souffert qu’elle n’osait se
livrer & aucun espoir.
Le jury rendit enfin son verdict. I] avait été impossible d'éviter de
la déclarer coupable du crime dont elle était accusée ; mais en méme
temps les membres qui le composaient recommandeérent la prison-
niére ala clémence du juge. Ellen n’entendit que le premier mot. Un
nuage obscurcit sa vue, une sorte de bourdonnement se fit entendre
ason oreille, et elle s’évanouit avant d’avoir le temps d’entendre la
sentence.
Le juge rappela d’abord que la bigamie était rangée dans la classe
des actes de félonie, qui, conformément 4 l'article 35 des Statuts
de George HII, rend les coupables sujets aux mémes punitions, pei-
nes et chatiments, que ceux qui sont convaincus de vol, grand ou pe-
tit; que méme, dans les circonstances aggravantes, la peine pouvait
éire la déportation pour sept ans; mais que, dans celles qui avaient
accompagné le cas dont il s’agissait, i] ordonnait que Ja prisonniére
fut condamnée a payer une amende d’un shelling et qu'elle fat aussi-
tot mise en liberté,
Hamilton, quoique inapergu, avait eu les yeux constamment atta-
tachés sur elle. Il s’élanca a ses cétés au moment od il la vit défail-
lir. Ce mouvement fut irrésistible. La sentence était prononcée, et,
avant qu'il eit le temps de réfléchir, de calculer, il !’avait prise des
bras tremblants du capitaine Wareham et I’avait emportée dans le
vestibule. Elle était toujours privée de sentiment; mais il soutenait
cette femme adorée, et ce fut pour lui un moment rempli de toute
l'ivresse de la passion.
Elle ouvrit faiblement les yeux, et ce fut de la voix d’Algernon
qu'elle entendit prononcer ces mots :
T. XX. 10 oct. 1847. 7° Live. 4
oS ELLEN WARERAM,
« Vous étes libre, Eilen’ vous ébes libre!
-—Libre !» dit-elfe; et elle promena autoor d’elle des regards pleins
d’étonnement et de doute. « Les liens qui m’enchammaient 4 lui sont-ils
rompus? Puis-je devenir KMgitimement votre femme? »
Elle n’avait pas encore repris ses sens. fille savait & pene ce qui
s’était passé et ot elle était. Les mots « Vous étes libre! » l’avaient
seuls frappée, comme si Je hen fatal dtait brisé. Algernon n’eut pas
le courage de la détromper, pendant que, sous cette impression, elle
S appuyait doucement sur son bras avec un sentiment de confiance et
de sécurité.
Le capitaine Wareham se préparait a lui expliquer Ja signification
des paroles d’Hamilton, lorsque Cresford se précipita vers eux. Des
flammes jaillissaient de ses regards. Ecartant violemment tout ce qui
se trouvait sur son passage, il parvint jusqu’au capitaime, se saisit
d’Ellen, et, placant d’un air farouche sa nsain contre la poitrine d’Al-
gernon, il le repoussa rudement.
« Laloi du pays vient de prononcer que cette femme est la mienne ,
et que, vous, vous étes son amant.
— Malheureux! » s’écria Hamilton, dont l’cel lanca un regard
non moins enflammé que celhu de son adversaire et dont les itvres
tremblaient de colére.
Cependant il parvint 4 se contenir.
« Dites tout ce que vous voudrez, continua-t-# d’un tonplus calme ;
insultez-moi, frappez-moi; votre persanme ne cessera pas de m’étre
sacrée. »
Hamilton, en méme temps, se dressa de toute sa hauteur et re-
garda Cresford avec une expressiun de supréme mépris.
Ellen retrouva assez de force pour se dégager de I'éireinte de
Cresford et se jeter dans les bras de son pére, qui le conjura d’a-
voir pitié de sa fille, épuisée par tant de déchirantes émotions, et
de ne point la rendre |’objet d’une scéne de scandale ala vue du
public.
Quelque exaspéré que fat Cresford, il sentit qu’il ne ferait que s’ex-
poser au ridicule aussi bien qu’au blame de tous ceux qui étaient
présents , et se tournant vers le capitaine Wareham, il lui dit :
« Je me contente de la laisser entre vos mains, entre Jes mains de
son pére. Mais je me dois 4 moi-méme d’exiger qu’elle soit a l’abri
du contact d’un homme qui aux yeux de la loi ne lui est absolument
ELLEN WAREHAM. 29
rien. Je remets l’honneur de ma femme entre vos mains, capitaine
Wareham. Quand je vous aurai vus, vous et votre fille, placés en si-
reté dams la voiture qui vous attend, je me retirerai. »
Croisant alors ses bras dans uve attitude pleine d’arrogance, et se
placant entre Hamilton et Ellen, il suivit des yeux cette dernitre
jasqu’a ce qu’elle fit montée dans la vokure de lord Besville.
Hamilton, craignant d’ajouler aax angoisses d’Ellen, réprima ses
sentiments, et Ja vit partir sans faire un mouvement pour la suivre
oa lui préter assistance. Quand la vaiture se fut éloignée , Cresford
et Hamilton se regardérent fixement pendant une minute. Chacun
des denx sembiait vouloir exterminer |’autre; mais ni l'un ni }’autre
ne parla. Cresford n’était pas assez complétement dépourvu de sen-
timents de raison et d'honneur pour recommencer 4 insulter un
homme déterminé a ne point lever la main sur lui, et Hamilton tint
la résolution qu’il avait prise de ne se laisser émouvoir par aucune
provocation, ne voulant jamais placer par sa faute une barriére in-
franchissable entre Ellen et lui.
Chacun des deux, se détournant en silence, s'Gloigna, tandis
qu'une tempéte de passions tumultueuses _s’agitait au fond de lJeur
ame.
Cresford se trouva-t-il plus heureux aprés avoir accompli sa ven-
geance? Non, il se sentit encore plus biessé, s’il était poasible, en-
core plus désespéré qu’auparavant. I] avait, il est vrai, ajouté au
malheur d’Ellen, mais sans apporter au sien propre le moindre sou-
lagement. I] n’avait fait que donner 4 sa femme I’ occasion de prouver
avec quelle imnocence et quelle bonne foi elle avait contracté son se-
cond jaariage , combien sa conduite avait été exemplaire, combien
celle de son rival avait été prudente et consciencieuse, depuis qu’ils
avaient découvert qu'il était encore vivant. ll n’avait fait enfin que
donner au monde |’occasion de reconnaitre combien Cresford avait
pen de part aux affections d’Ellen et 4 quel point Hamilton lui était
cher.
L’esprit d’Algernon n’était guére moins agité. La vae d’Ellen l’avait
mis hors de lui. Comment allaient-ils trainer leur pale existence dans
un élosgnement sans espoair? La triste et décourageante perspective
qui s’ouvrait devant eux ne l’avait jamais frappé aussi vivement que
dans cette circonstance. L’excitation des six derniires semaines avait
soutenu son énergie. ll y avait du moins quelque chose 4 faire, quel~
400 ELLEN WAREHAM.
que chose 4 espérer, a craindre ; maintenant il lui semblait impos-
sible de suivre un plan régulier dans une situation uniforme et qui
semblait n’avoir d’autre terme que la tombe. Et son enfant, aussi, sa
seule enfant était malade. Il désirait avec passion la voir ; 1] ne sa-
vait ce qu’il devait faire, ce qu’il pouvait tenter. 11 ne voulait pas
exposer Ellen a une nouvelle explosion de la fureur de Cresford. A
la fin, il décida que si, le jour suivant, l’enfant se trouvait mieux,
il quitterait la ville; mais que, quand Cresford aussi se serait éloi-
gné, il arrangerait avec le capitaine Wareham les moyens de voir
de temps 4 autre sa petite Agnés. :
Ellen était rentrée dans Ja maison de son pére. Epuisée par les
terribles émotions de Ja journée, il lui restait & peine assez de force
pour comprendre autre chose, sinon qu'elle était rendue & son en-
fant. Caroline, aux soins de laquelle elle l’avait confiée, et Mathilde,
4 qui son pére n’avait pas permis d’assister au jugement, la recurent
dans leurs bras, et la portérent , pour ainsi dire , jusqu’auprés du
berceau de sa fille.
La petite Agnés était mieux, et Ellen s’assit tout prés d’elle, avec
un profond sentiment de reconnaissance envers le Ciel qui les réu-
nissait. Ses sceurs lui persuadérent de se coucher elle-méme, et peu
d’instants aprés elles la virent plongée dans un sommeil aussi calme,
aussi paisible, que celui de l’enfant dont le berceau était placé auprés
de son lit.
Elle ne se réveilla que tard dans Ja soirée. Caroline et Mathilde
étaient dans la chambre. Elle se leva en sursaut. « Tout est-il fini ?
s’écria-t-elle ; le jugement est-il prononcé, ou !’ai-je seulement révé ?
— Tout est fini et heureusement fini, ma scour, et vous nous
étes rendue.
— Merci, mes chéres amies | Et ma fille! elle est mieux! Elle dort
tranquillement, et tout prés de moi! Oh! quel bonheur de me retrou-
ver auprés de vous toutes, et sans cette horrible crainte de la pri-
son ! OW est mon pére? mon pauvre pére | Il a passé par une cruelle
Epreuve aujourd'hui.
— Il vient de sortir & l'instant de la chambre. I! était ici, occupé &
vous regarder, vous et Agnés, pendant que vous dormiez toutes
deux, et de grosses larmes tombaient le long de ses joues.
— Oh! je veux aller le trouver. » Elle descendit a la hate, et le pau-
vre capitaine Wareham se sentit presque heureux en voyant un sou-
ELLEN WAREHAM. 404
rire (si fatble et si triste que fit ce sourire) sur les lévres d’Ellen.
« Oh mon pére | je n’aurais jamais cru que je pusse encore éprou-
ver un sentiment: aussi semblable 4 la joie que celui qui me ranime
en ce moment. Si vous saviez combien l'horrible idée de la déporta-
tion accablait mon esprit! Je n’osais avouer 4 quel point j’en étais
préoccupée. Du moins je puis regarder autour de moi avec la certitude
que je ne serai point forcée de me séparer de vous tous. Et pourtant,
au milieu de cette sensation de bonheur 4 laquelle je m’attendais si
peu, mon ceeur gémit a l’idée de mes pauvres enfants, George et
Caroline, que je ne pourrai voir. Oh! si je pouvais seulement les em-
brasser une fois! Si je pouvais les regarder, m’assurer qu’ils ne souf-
frent point, mes chers enfants! » Elle s’assit et pleura sans con-
trainte, mais silencieusement et sans éclats de douleur, comme une
personne complétement épuisée de corps et d’esprit.
Dans les derniers temps elle avait peu parlé des deux ainés de ses
enfants. Sa pensée avait été absorbée par un seul objet, et la crainte
d’un autre malheur encore plus terrible l’avait empéchée de s’appe-
santir beaucoup sur le regret de leur absence. Maintenant que son
ceur s’était livré, pour la premiére fois depuis longtemps, a ce sen-
timent de joie inattendue, elle aspirait a les voir avec le désir le plus
passionné.
Elle ne proféra pas le nom d’ Algernon ;. mais, quand tout le monde-
se fut retiré et qu'elle se trouva seule dans sa chambre, elle s’assit.
dans un fauteuil, et, couvrant ses yeux avec ses mains, elle s’aban-
donna a une sorte de réverie excitée par le doux souvenir de |’avoir
vu, de l’avoir entendu, d’avoir rencontré ses regards, d’avoir appuvé
sa téte sur son épaule, d’avoir écouté le son de sa voix. Elie crai-
enait de se mouvoir, de faire évanouir cette espéce de vision conso-
lante, et de revenir 4 la douloureuse perspective de ne plus le revoir,
de traverser des jours, des mois, des années, sans la moindre espé-
rance de rencontrer encore ces yeux, d’entendre cette voix !...
Mais elle sentit bientét qu’elle ne devait point se livrer a cette
faiblesse ; elle la combattit en rappelant le calme dans son 4me par
une prigre remplie de reconnaissance et d’humilité.
XVIII
Le lendemain matin, le capitaine Wareham, & la priére d’Ellen,
écrivit un billet 4 Algernon pour lui dire qu'elle se trouvait bien,
@
102' ELLEN WAREHAM.
que la petite Agnés se rétablissait 4 vue d’ail, et enfin pour |’assurer
que l’esprit d’Ellen était comparativement tranquille. Dans sa ré-
ponse au Capitaine Wareham, M. Hamilton lui disait que, puisqu’il re-
cevait de lui des nouvelles si satisfaisantes de ceux dans le bien-étre
desqueis tous ses voeux étaient concentrés, il se préparait & quitter la
ville de....., parce qu’il craignait que sa présence dans ce lieu ne dé-
cidat Cresford & y rester aussi par jalousie ; mais qu’il espérait que,
quand tout serait calmé, et que Cresford, ainsi qu’il l’espérait, aurait
repris ses habitudes et le cours de ses affaires, il pourrait obtenir de
revoir sa fille; qu'il réclamait aussi un peu de pitié, et qu’on devait
penser qu’un pére devait naturellement éprouver le besoin d’embras-
ser son seul enfant. 1] n’ajouta rien de plus. Il désirait accoutumer Ellen
a ’idée qu’il devait voir Agnés, qu'il fallait qu’il la vit, et il espérait
persuader par degrés Ellen de lui accorder elle-méme une entrevue.
Cresford, comme Hamilton |l’avait prévu, quitta la ville de.....
lorsqu’il se fut assuré du départ de son rival, et retourna 4 Londres.
I] se livra ensuite avec ardeur & toutes les spéculations qui pouvaient
étre avantageuses 4 la maison a laquelle il était associé, insista vive-
ment sur le prompt arrangement des affaires qui avaient offert quel-
ques embarras 4 surmonter par suite de son retour, et résolut de se
faire un nom comme le premier et le plus grand de ceux de sa pro-
fession en Angleterre. Si, dans sa vie privée, il était dans la posi-
tion fAcheuse d’un mari ouwblié, abandonné, il voulait du moins étre
respecté dans le monde comme l’homme le plus influent de la cité.
Mais son esprit, affaibli, surexcité et troublé par tout ce qu’ll avait
souffert, n’était pas au niveau de ce qu'il voulait entreprendre. Ses
combinaisons étaient fausses, illusoires , et n’ajoutérent ni a la sta-
bilité ni & la considération de Ja maison.
, Henry Wareham, qui s’était baté de se retirer, avait trouvé peu de
-difficulté & se faire admettre dans une autre maison de banque d’une.
réputation égale, si ce n’était méme meilleure. Son capital, qui, tout
borné qu'il était, s’était augmenté pendant qu'il avait été l’un des as-
sociés de Cresford ; son caractére sérieux, ses habitudes laborieuses,
enfin son esprit pratique et sa grande sagacité le faisaient regarder
comme une acquisition .précieuse dans tout établissement commer-
cial, en méme temps que la cause de sa retraite de celui de Cresford
excitait l’intérét en sa faveur.
Les sentiments nobles et généreux ne sont point rares dans ce
ELLEN WAREBAM. 403
pays: une infortune non méritée, da moment oi elle est connue et
comprise, crée presque infailliblement des amis et des protecteurs.
Le désir ardent que ressentait Ellen de voir les deux aindés de ses
enfants s’accroissait, au lien de diminuer, & mesure que le temps s’é-
coulait. Les regards sévéres et les maniéres dures de Cresford la rem-
plissaient d’inquiétude sur leur bonheur. Henry s’était assuré qu'il avait
pris pour eux une petite maison & Brompton, odil leur faisait une ou
deux visites par semaine. Ellen savait que la gouvernante qui avait
été placée auprés d’eux était une bonne personne, quoique fort
peu instruite, mais une personne qui n’était en aucune maniére
celle & laquelle elle eft voulu confier entiérement la. direction de
leur esprit et de leur caractére. Cependant, elle savait gré A Creg-
ford de l’avoir laissée auprés de ces enfants; elle se réjouissait
aussi de ce qu’il ne vivait point continuellement avec eux, et de ce
que, par conséquent, ils n’étaient point exposés aux emporte-
ments de sa colére, qai, méme dans des temps meilleurs, avaient
toujours été redoutables.
Elle se figurait que, si elle pouvait les voir une fois sans étre recon-
nue par eux, les voir seulement passer pendant une de leurs prome-
nades, s’assurer que leur santé n’était point altérée et qu’ils parais-
saient heureux, elle se sentirait plus tranquille.
Elle communiqua un jour cette idée au capitaine Wareham, qui la
regarda comme puérile et romanesque. Son caractére irritable, qui
pendant ces temps d’inquiétude sérieuse et profonde s’était complé-
tement adouci, avait repris peu & peu sa tendance habituelle. I! était
trop vieux pour se corriger, et, quoique son cceur fit naturellement
bon, que son attachement pour Ellen fat trés-tendre, néanmoins,
dans les rapports de la vie journaliére, elle ne pouvait quelquefois
sempécher de s'apercevoir qu’elle lui causait beaucoup de géne et
d'embarras au déclin de 8a vie.
Elle exprima alors le désir de faire une visite de quelques jours &
Caroline et 4 M. Allenham, qui l’avaient engagée 4 compléter la gué-
rison de la petite Agnés en essayant un changement d’air. Elle savait
que Caroline, toujours affectueuse, se préterait volontiers 4 toute es-
péce de projet qui lui promettrait un moment de consolation, et si
M. Allenham y consentait, elle ne pouvait avoir un appui et une
Sanction plus respectables.
Caroline, ainsi qu’elle s’y était attendue, lui montra encore dans
404 ELLEN WAREHAM.
cette occasion tout son bon naturel, et M. Allenham ne désapprouva
pointson projet. Il vit qu’elle était dans un tel état d’agitation, qu'elle
était si cruellement tourmentée de la pensée que, si ses enfants étaient
malades, elle ne serait pas informée de leur maladie, qu’ils pour-
raient étre mourants sans qu'elle en edt le moindre soupcon, qu'il
conclut sérieusement qu’il fallait que l’esprit d’Ellen fat tranquillisé
sur ce point. Cependant il exigea la promesse de ne point se faire
connaitre a eux; car, si cette démarche parvenait jamais a la connais-
sance de Cresford, il pourrait les enlever et les cacher dans quelque
lieu ou elle n’aurait aucun moyen d’avoir de leurs nouvelles et d’en-
tendre parler d’eux; qu’enfin, a tout événement, ce serait un tort
que d’exciter la curiosité, des regrets inutiles ou une sensibilité pré-
maturée chez les enfants; qu’il fallait se garder surtout de les accou-
tumer au mystére et a la dissimulation. Elle sentit la justesse de ces
observations ; tout ce qu’elle demanda fut qu’on lui permit de se dé-
guiser sous les habits de la jeune fille qui Ja servait, et de se pro-
mener dans la rue voisine de celle oi demeuraient ses enfants, jus-
qu’a ce qu'elle les eit vus passer une fois, gais et joyeux, et dans toute
la plénitude de la santé.
Ils partirent tous les trois pour Londres, selon le désir qu’elle avait
si vivernent exprimé. Ellen et Caroline s’habillérent de la maniére la
plus simple, et Ellen promit solennellement 4 M. Allenham de ne rien
hasarder qui pit la faire reconnaitre. Elles entrérent dans une bou-
tique, presque vis-a-vis de la maison que les enfants habitaient. Mis-
triss Allenham se montra fort occupée de marchander du fil, des ru-
bans et des passementeries, pendant qu’Ellen se tenait prés de la
porte, en évitant de se mettre en évidence, épiant avec la plus vive
émotion et avec des yeux troublés par l’anxiété les fenétres et la
porte de la maison.
Au bout de quelque temps, une fenétre a chassis se releva, et elle
vit sa petite Caroline courir sur le balcon. Cette enfant avait !’air de
ja fraicheur et de la santé mémes; ses cheveux blonds retombaient 4
profusion sur ses épaules en boucles dorées ; ses yeux riants étince-
Jaient de gaieté ; ses joues avaient |’éclat des roses du printemps; c’é-
taient bien 1a ces boucles blondes dans lesquelles elle avait si souvent
et avec tant d’amour passé ses doigts, ces yeux qu'elle avait si
souvent couverts de caresses, ces joues qu’elle avait si souvent ap-
puyées sur son sein!
ELLEN WAREHAM, 405
Elle s’était engagée 4 ne rien faire qui pit attirer l’attention: elle
tint sa parole. Mais une crainte soudaine vint s’emparer d’elle : ou était
George? pourquoi ne jouait-il point avec sa sceur? Etait-i] malade?
li lui fut impossible dés ce moment de s'occuper davantage des gra-
ces de Carolines, tant elle était alarmée pour son fils. George, si vif
Si gai, Si turbulent méme, qui pouvait le retenir dans Ja maison? Ce
doute était trop cruel pour qu’elle }’endurat longtemps sans se trahir.
Elle s’était presque décidée & demander aux maitres de la boutique,
da ton le plus indifférent qu’elle pourrait affecter, s’ils avaient vu der-
nérement le petit garcon qui demeurait dans.la maison du cété op-
posé. Elle s’était approchée de mistriss Allenham et avait saisi son
bras dans une terreur muette, quand elle vit George paraitre un mo-
ment 4 la fenétre et faire signe 4 sa sceur de rentrer. Elle respira ; et,
S'asseyant pendant quelques instants, elle redevint bientét entiére-
ment maitresse d’elle-méme. Mistriss Allenham s’était retournée en
attachant sur elle un regard inquiet et interrogateur. « Ce n’est rien,
murmura Ellen 4 voix basse; tout va bien maintenant.
— Etes-vous préte 4 partir? demanda Caroline.
— Qui. Oh non! attendez encore quelques instants. »
Elle retourna 4 la porte pour regarder encore une fois la maison
qui renfermait ses enfants. Tout était tranquille. On n’apercevait
plus personne & Ja fenétre. A la fin, Caroline ne trouvant plus 4 faire
d'autres emplettes, elles sortirent de la boutique. Au méme instant Ja
porte de la maison opposée s’ouvrit, et les deux enfants aux visages
rosés, aux formes gracieuses, aux fronts radieux, franchirent en bon-
dissant les degrés qui les séparaient du trottoir.
Ellen s’arréta en tremblant et les suivit des yeux aussi longtemps
qu'elle put les voir. Ils passé¢rent auprés d’elle, joyeux et animés,
sans la reconnaitre, tenant chacun une main de la bonne vieille gou-
vernante et sautant avec l’innocente gaieté de leur age. Ellen s’abstint
scrupuleusement de faire le moindre signe, le moindre mouvement
qui pit exciter ]’attention, et tourna ses pas vers la demeure passa-
gére ou elle était descendue avec ses compagnons de voyage. Elle se
Sentait plus rassurée, plus calme; mais telle est l’inconséquence du
ceur humain que, malgré son désir ardent de savoir que ses enfants
fussent heureux, elle éprouvait un sentiment pénible & l’idée qu’ils
pouvaient ]’étre sans elle. En méme temps qu'elle souhaitait que la
joie fat aans leurs jeunes cceurs, elle ne pouvait songer sans amer-
106 ELLEN WAREHAM,
tume que ses enfants croitraient sans amour pour elle, sans conser-
ver d’elle 4¢ moindre souvenir.
Si de telles pensées traversérent son esprit, elles ne farent point
exprimées par des mots. Elle déclara qu’elle était satisfaite, et l’on
reprit le chemin de Longbury. C’était la qu’elle avait vu Algernon
pour la premiére fois ; c’était 14 que pour Ja premiere fois il lui avait
parlé de son amour ; c’était 14 qu’elle s’était (comme elle le croyait
alors) unie & lui par des liens que la mort seule pouvait briser.
Depuis le jugement du procés, Cresford avait insisté pour qu'elle
rect de lui une pension. Elie ne l’avait acceptée qu’avec répugnance ;
mais il aurait éclaté en de nouvelles fureurs & la pensée qu'elle fut re-
devable du moindre secours A Hamilton. Le capitaine Wareham,
d’un autre cété, quoiqu’il eft toute la bonne volonté de soutenir
Ellen, n’en avait pas les moyens, et cette derniére sentant que ses
chagrins contribuaient a attrister son pére et 4 répandre une teinte
sombre sur la jeunesse de Mathilde, se retira dans une trés-petite
Maison 4 peu de distance de la ville. Elle y vécut dans la plus pro-
fonde retraite, cherchant ses consolations dans |’accomplissement du
petit nombre de devoirs qu’il lui restait & remplir , son dévouement
‘pour son enfant et le soin des pauvres qui se trouvaient autour d’elle.
Son seul amusement consistait'dans la culture des fleurs de son petit
jardin.
Les paysans du voisinage apprirent bientét 4 la regarder comme
‘ leur protectrice, et s’adressaient a elle dans toutes les occasions ou ils:
: avaient besoin d’assistance. Ellen s’était pénétrée des opinions d’Al-
. ernon sur les maux qui naissent d’une charité pratiquée sans discere
nement, et elle s’appliquait & régler Ja sienne de maniére & ne point
‘Yécompenser les paresseux et les mécontents, pendant que les pau~
vres laborieux et satisfaits d’une vie frugale étaient oubliés ou
négligés. fl lui semblait qu’en s’étudiant & placer ses bienfaits con-
formément A ces principes elle agissait en quelque sorte d’aprés les
désirs d’Algernon. Si elle réussissait complétement & faire un bien
réel, c’est une tout autre question, car la tache est difficile; mais elle
réussissait du moins & se faire aimer par Jes meilleurs d’entre ses
pauvres voisins, quoiqu’elle fat de temps en temps trompée par quel-
ques-uns des plus mauvais.
Ses paroles conciliantes, ses bons conseils, ses efforts pour conver
tir les méchants et pour consoler ceux qui souffraient, ne pouvaient
ELLEN WAREHAM. 207
faire de mal, méme lorsqu’clle échouait dans ses tentatives pour
faire le bien.
XIX
Quelques mois s’étaient écoulés ; Algernon hasarda d’écrire 4 Ellen
en lui faisant la peinture de sa vie de regrets et d’isolement. I! l’assu-
rait que, s'il pouvait du moins avoir en perspective la possibilité de
la voir, elle et son-enfant, & des intervalles déterminés, quelque ra-
res qu’ils fussent, il reprendrait courage et s’efforcerait de redevenir
un membre actif et peut-étre utile de la société; que maintenant son
existence lui semblait sans espoir et sans but, et qu'il ne se sentait
pas plus d’énergie pour les affaires publiques que pour ses propres
affaires.
Ces arguments étaient irrésistibles pour Ellen. Elle ne connaissait
que trop bien l’inquiéte sollicitude des parents pour leurs enfants
éloignés d’eux, et elle ne voulait pas condamner Algernon a endurer
le chagrin qu’elle éprouvait elle-méme.
D’autres considérations encore se présentaient & son esprit: la
brillante réputation d’Hamilton, le rang qu'il tenait dans le monde,
les services utiles qu’il était A portée de rendre & son pays! Le juste
orgueil qu'elle ressentait en se rendant compte d’un si haut mérite
n’était, 4 la vérité, que secondaire en comparaison de la tendresse
qu'elle avait pour lui; et quoiqu’elle n’edt jamais voulu consentir,
méme pour !’amour de lui, & rien qui fit blamable en soi-méme, elle
crut pouvoir promettre de le voir une fois tous les six mois en pré-
sence de son pére, et sans donner lieu au moindre soupcon sur la pu-
reté de sa conduite.
Aprés avoir consulté le capitaine Wareham et obtenu son consen-
tement, elle écrivit& Algernon qu'elle souscrivait & ses propositions,
mais qu'elle le priait de la prévenir exactement de l’époque de son
arrivée ; qu’elle ne le verrait qu’en présence de son pére; qu'elle l’ac-
cueillerait comme un ami qui lui était cher et pour qui elle avait la
plus haute estime, mais qu’ils ne devaient ni }’un ni l’autre s’aban-
donner & de vains regrets, non plus qu’é d’inutiles ou coupables es-
pérances. ;
Sa lettre était calme. M1 lui en cofta beaucoup pour y imprimer an
pareil caractére, mais elle y parvint.
Telle qu'elle était, elle rendit comme une nouvelle vie & Algernon.
Nl ne doutait point de l’amour d’Ellen. Il respecta ses scrupules. Il
408 ELLEN WAREHAM.
était si heureux d’avoir obtenu ce qu'elle accordait qu'il ne voulut
point se plaindre de cestyle mesuré. II allaitla revoir! il allait encore
entendre la mélodie de sa voix! Il sentit l’espérance renaitre dans
son cceur. Il avait repris toute sa vivacilé.
Les domestiques eux-mémes remarquérent ce changement dans la
personne et dans les habitudes de leur maitre. Mistriss Topham ob-
serva, pendant qu'il passait sous ses fenétres pour aller aux écuries,
qu’elle n’avait jamais vu M. Hamilton marcher si vite ni si légére-
ment depuis que sa pauvre maitresse était partie, et elle se deman-
dait avec étonnement ce qui avait pu arriver pour donner lieu 4 une
si grande nouveauté.
Algernon, dans son impatience, choisit le jour suivant, celui ou
Ellen recevait sa lettre, et la premiére heure aprés-midi. Pendant ce
temps il ne cessa d’étre dans une agitation inquiéte et dans une at-
tente pleine de joie quine lui permettaient de fixer son attention sur
aucun autre objet.
I] jugea qu’une voiture de louage était ce qui convenait Je mieux
pour son voyage, parce que de cette maniére il attirerait moins |’at-
tention, et il partit absolument seul. Avec quels sentiments Ellen atten-
dait-elle son arrivée ? Elle s’efforgait, mais en vain ,de conserver le
calme et la sérénité habituels de son esprit.
« Algernon me trouvera horriblement changée , pensait-elle pen-
dant qu’elle s’occupait de sa parure avec plus d’attention et de re-
cherche qu’elle ne l’avait fait depuis quelques mois. Cette maniére
d’arranger mes cheveux me vieillit de dix ans, et mon visage a mai-
gri d’une maniére effrayante. » Mais elle se reprocha promptement
ces vaines pensées. « Pourquoi chercherais-~je maintenant & paraitre
belle & ses yeux? Je ne dois plus m’occuper de ces soins frivoles. »
Cependant nous n’oserions répondre qu’elle ne passa pas un peu
plus de temps que de coutume 4 sa toilette ce jour-la; peut-étre re-
gretta-t-elle un peu d’avoir adopté la mode des bandeaux sur le
front au lieu des boucles qui, auparavant, tombaient en profusion sur
ses joues. Cependant sa beauté n’y perdait rien de son charme. L’ex-
pression touchante qui était répandue sur ses traits compensait plei-
nement ce qu’elle pouvait avoir de moins en éclat.
En revanche elle apporta tous ses soins 4 embellir Agnés, n’ayant
aucune crainte de cette coquetterie maternelle, et Ja charmante en-
fant la récompensa avec usure de toute la peine qu'elle prenait. Elle
ELLEN WAREHAM. 409
commencait a bégayer quelques mots; Ellen lui avait appris 4 nom~
mer son pére, et lui recommanda de ne point manquer d’appeler de
cenom le grand monsieur qui allait venir. Le capitaine Wareham était
venu de bonne heure rejoindre Ellen dans sa retraite, et ils attendirent
avec anxiété |’heure qui s’approchait. Le cceur d’Ellen était plein de
trouble et de confusion. Sa situation était si étrange, si nouvelle! I
n’existait aucun précédent sur lequel i] lui fat possible de régler sa
conduite. Mais elle avait je meilleur des guides : |’innocence de son
ame et sa pureté inaltérable.
A l’instant méme ot !horloge frappa le coup d’une heure, une
chaise de poste s’arréta 4 la porte. En une seconde Algernon en était
descendu , en une autre seconde il parut dans le salon.
Le coeur d’Ellen battait jusqu’a lui rompre la poitrine. Algernon se
précipita vers elle. Mais elle tendit sa main vers lui avant qu'il l’edt
approchée, et il la pressa seulement contre ses lévres dans une
muette agitation.
« Regardez votre fille, Algernon, lui dit-elle aussitét qu’elle fut en
état d’articuler une parole. Elle est tout a fait bien 4 présent.
— Oui, oui, je la regarderai; mais en ce moment je ne puis voir
que vous. »
Ellen retira sa main et s’assit sur le fauteuil qui se trouvait prés d’elle.
« Vous n’avez rien dit 4 mon pére, » reprit-elle.
Algernon passa Ja main sur ses yeux, et, se tournant vers le capi-
taine Wareham, il pressa la sienne en silence.
La petite Agnés murmura tout bas:
« Maman, est-ce 1a le grand monsieur que je dois appeler papa?
— Qui, ma chére enfant; allez auprés de lui. »
L’enfant obéit et s'avanca timidement de quelques pas. Algernon
la prit dans ses bras, et Ja couvrit de ses caresses, pendant que des
larmes d’attendrissement inondaient son male visage.
Les larmes d’un homme causent toujours beaucoup d’émotion. Quel
effet devaient donc produire sur Ellen celles qu’Algernon répandait
sur leur enfant? Cependant elle ne pleura point. Elle s’était promis
d’étre ferme, et de ne point donner lieu par cette entrevue au moin-
dre élan du coeur, 4 la moindre manifestation de sentiments qu’elle
put avoir 4 se reprocher ensuite.
Ala fin Algernon prit ta parole :
« Notre fille, Ellen, ne vous ressemble point; » et il regardait al-
440 ELLEN WAREHAM.
+ernativement I’une et l'autre avec des yeux si remplis de tendresse
qu'il edt été difficile de dire vers laquelle dans ce moment son coeur
s'élancait avec plus d’amour.
« Oh{ non, s’écria Elien. Grace au Ciel, c’est & vous qu’elle res-
semble! » Puts elle reprit avec plus d’empire sur son maintien : « Elle
a tout & fait recouvré sa vivacité et ses forces a présent. »
Elle était heureuse d’entendre Algernon dire : « Notre fille; » et
pourtant combien ij était étrange de voir le pére de cette enfant la
presser sur son coeur, répandre sur elle des jarmes de tendresse,
et d’étre obligée de se renfermer froidement dans de simples lieux
communs de conversation. Le capitaine Wareham demanda alors
quelle route Algernon avait prise ; si la pluie n’avait pas considérable-
ment endommagé les chemins, et fit encore quelques questions 4 peu
pres aussi intéressantes.
« Etes-vous venu directement de Belhanger? demanda Ellen d’une
voix ‘tremblante.
— J’en suis parti hier aprés-midi.
— Le parc doit étre dans toute sa beauté a présentque le printemps
est venu; et mon... le jardin est-il toujours tenu avec le méme soin?»
Et pendant qu’Ellen achevait ces mots, une larme involontaire sil-
Jonna sa joue.
-« Votre jardin est délicieux. On pourrait l’appeler un paradis ;
mais pour moi c’est un lieu de tourments.
— Oh! ne parlez pas ainsi , Algernon. Mais vous paraissez souf+
frant. Vous avez fait une longue route ce matin; vous devez avoir
besoin de réparer vos forces. Ne voulez-vous rien prendre?
— Moi! dit-il en la regardant avec une expression de reproche.
Non, je vous remercie. Cela me serait tout 4 fait impossible en ce
moment. »
Le capitaine Wareham s’informa alors de ce que les amis politi-
ques d’Algernon pensaient de la guerre d’Espagne, et demanda si les
Espagnols étaient sincérement attachés a Ja cause de Ia liberté :
« Je n’en sais rien, mon cher monsieur. Je n’ai plus eu de commu-
nications avec mes amis politiques; je ne suis plus au courant de
TI6D. »
Le coeur d’Ellen s’émut vivement: elle s’accusa d’étre cause de ce
qu'il négligeait une carriére vers laquelle il était appelé par Ja na-
ture de ses talents,
ELLEN WAREHAM. ' 444
« Ce n’est pas bien, Algernon. Vous ne devriez pas étre indiffé-
rent aux grands intéréts de votre pays. Véritablement, c’est un grand
tort.
— Mais dites-moi, Ellen, comment passez~ vous votre temps?
Quelles sont vos occupations?
— Je vais vous dire ce qu’elle fait, monsieur Hamilton, interrona-
pit le capitaine Wareham. Bile cherche & soulager les majheureux,
et il n’y a pas un pauvre ou un malade dans les environs qui ne la
connaisse ou ne la bénisse. »
Algernon avait d’abord été contrarié de l’empressement du capi-
tame Wareham a prendre la parole pour répondre a sa question, car
il était avide d’entendre la voix douce et harmonieuse d’Ellen; mais
il ne regretta plus que ce fit son pére qui eft parlé, car entendre
dire tout le bien qu'elle faisait était également doux a son oreille.
« Dieu aussi vous bénira, EHen!
— Je tache de me rappeler tout ce que vous m’avez dit sur la ma-
niére d’agir 4 |’égard des panvres, et j’espére que je n’encourage
point les ousifs. Mais je n’ai point d’influence ici ; je ne puis leur don-
ner des chaumiéres et de petits jardins comme vous |’avez fait pour
leur assurer les moyens de vivre commodément sans avoir recours &
la charité. Les chaumiéres sont-elles toujours aussi riantes?
— Je le crois. Oui, elles me paraissent propres et bien tenues
quand je passe & cheval du cété du hameau.
— Et comment se porte la pauvre vieille Amy Underwood?
— Morte. La pauvre femme! elle est morte l’hiver dernier.
— Pauvre Amy, elle a trouvé le repos! Qui prend soin de sa pe-
tite fille? Elle m’a fait promettre de la protéger lorsqu’elle-méme ne
serait plus. Algernon, veillez, je vous en prie, @ ce que cette enfant
soit Glevée dans les principes de Ja religion et de la vertu. Moi je ne
puis le faire, yous le savez.
— Oui, oui, je le ferai. Pensez & me charger encore de quelque
antre soin; dites-moi quels sont tous vos protégés, afin que je puisse
m’occuper d’eux. Exprimez vos désirs, dictez-moi vos ordres. Yous
donnerez ainsi 4 Belhanger un nouvel intérét 4 mes yeux ; vous don-
nerez un but 4 ma vie. »
Ua sourire faible, mais plein de reconnaissance, fut la réponse
d’Ellen,
« La jolie Jone Earle et son mari ont-ils une chaumiére a présent?
442 ELLEN WAREHAM.
S'ils avaient une demeure confortable et qui leur appartint, cela
pourrait le maintenir dans ses. bonnes résolutions de réforme, surtout
ayant épousé une si jolie créature. »
C’était ainsi qu’Ellen cherchait a réveiller son intérét en faveur
des paysans pauvres qui habitaient les environs de son domaine, et
qu’elle prenait elle-méme une sorte de plaisir mélancolique a pro-
noncer des noms et & se représenter des lieux qui lui avaient été si
familiers.
Agnés, pendant ce temps, s’était installée en toute sécurité dans
les bras de son pére. Peut-étre conservait-elle de lui un vague sou-
venir, peut-étre aussi était-ce simplement le caprice qui parfois attire
sur-le-champ un enfant vers certaines personnes, tandis qu’ils pren-
nent de |’antipathie pour d’autres; mais, quelle qu’en fit la cause,
elle sembla, dés le premier moment, se plaire auprés de lui. Ellen
les regardait, et pensait au bonheur de celles & qui il était donné de
pouvoir contempler en paix et sans déshonneur, tous les jours de Jeur
vie, leur enfant et le pére de leur enfant.
L’heure du départ approchait. A quatre heures la chaise de poste
devait se trouver 4 la porte. Le capitaine Wareham dinait & cing
heures , et i] lui fallait le temps nécessaire pour retourner & la ville.
Ellen, s’adressant a Algernon d’une voix pleine de douceur,
_luidit:
« J’ai encore une chose 4 vous demander , Algernon , avant que
vous partiez. Ne voudriez-vous pas qu’Agnés allat vous faire une
visite a Belhanger ?
— Non, pas pour tout au monde, Ellen. Voudrais-je vous priver
d’elle un seul instant! » Il était vrai qu’il n’aurait pas voulu la priver
un moment de ce qui faisait son seul bonheur; mais il voulait aussi
détourner entiérement cette idée, dont la conséquence efit été de lui
éter le seul prétexte qui lui restaét de voir Ellen.
« Et ne pourrons-nous donc nous revoir que dans six mois, El-
len?» ajouta-t-il aprés une courte pause.
Elle s’arma de tout son courage et répondit :
« Dans six mois, pas plus tét.
-— Mais je puis vous écrire ?
— Non, nous devons nous interdire toute correspondance. Si
Agnés était malade, je vous le ferais certainement savoir ; et si vous
l’étiez yous-méme, il faudrait me I’écrire. Pour l’amour du Ciel, écri-
‘ELLEN WAREHAM. 443
“vez-moi si votre santé souffrait la moindre altération , » répéta-t-elle,
comme effrayée de ]’image qu’elle venait de conjurer.
La chaise de poste avait déja été annoncée depuis quelque temps.
Le capitaine Wareham, quoiqu’il les plaignit du fond du ceeur, jugea
qu'il était inutile de prolonger cette pénible entrevue, doublement
pénible pour lui qui s’y sentait dans Ja position toujours difficile d'un
tiers , et cependant Ellen Jui avait fait promettre de lui donner I’ap-
pui de sa présence. Elle pensait que, sicette entrevue ne devait pas
demeurer ignorée (et quelles circonstances restent ignorées dans
l'état actuel de la société?), sa réputation intacte ne souffrirait point
d’une démarche sanctionnée par l’autorité de son pére.
Algernon avait embrassé sa fille; il avait serré avec force la main
du capitaine Wareham. Ellen s’était Jevée de son fauteuil et avait en-
core étendu sa main vers lui.
« Que le ciel veille sur vous , mon cher et excellent ami! dit-elle.
— Elfen! mon Eljen!
— Il faut nous séparer maintenant , reprit-elle avec douceur. Mon
pére n’est plus jeune, et nous ne devons pas souffrir qu'il rentre trop
tard pour son diner. Dans six mois nous nous reverrons. »
Algernon ne répliqua point. I] sortit de la chambre lentement et a
regret. Il n’osa pas faire d’objections. I! savait combien Ellen avait
de fermeté pour tout ce qu’elle considérait comme un devoir, et il
craignait de perdre pour une autre fois, par un mot, par ane action
imprudente, la faveur qu'il avait obtenue. Il se jeta dans le fond de
sa voiture, et donna !’ordre au postillon de partir.
Le capitaine Wareham reprit le chemin de sa maison, et Ellen
s’abandonna enfin aux sentiments tumultueux qu’elle avait si résolu-
ment comprimés. % *
Il serait impossible de dire si la joie de l’avoir vu ou Je chagrin
de s’étre encore séparée de lui l’emportait dans son cceur. Il est cer-
_ tain qu’elle éprouva la plus grande difficulté 4 reprendre les occupa-
tions dont elle s’était fait autant de devoirs ; mais enfin elle avait tou-
jours un objet en perspective, un point lumineux dans un horizen
éloigné , pour Ja conduire au milieu de sa route sombre et solitaire.
Algernon se conforma religieusement aux pieux désirs exprimés
par Ellen, et reprit pour l’amour d’elle, jusqu’a un certain degré, ses
anciennes habitudes. Il suivit les séances du Parlement, devint
membre de diverses commissions. Ses yeux brillérent de nouveau
444 ELLEN WAREHAM.
du feu de lI’éloquence; sa physionomie retrouva toute son expres-
sion ; son attitude, toute sa noblesse et toute son énergie.
Sa réapparition dans le monde fut saluée avec joie par tous ceux
qui le connaissaient, et qui, par conséquent, l’aimaient et le respec-
taient. Quoiqu’il y eft toujours un chagrin profond, un vide que
rien ne pouvait combler, cependant, lorsqu’il eut une fois recom-
mencé 4 se méler 4 ses semblables, il y trouva tant d’objets de na-
ture a intéresser et 4 occuper un homme tel que lui que les six mois
suivants ne furent pas pour lui aussi incommensurablements longs
que pour Ellen.
Au jour et 4 I’heure fixés, il se trouva avec la méme ponctualité a
la porte de sa retraite, et réclama son sourire d’approbation pour son
obéissance aux ordres qu'elle lui avait donnés. Elle avait parcouru
avec attention tous les journaux, Iu mot a4 mot les interminables co-
lonnes de débats parlementaires sur des sujets qu’elle ne pouvait
comprendre , mais avec la crainte de passer ou de ne pas apprécier
comme elle le devait les plus courtes répliques de M. Hamilton.
C’était avec une joie inexprimable qu'elle avait vu son nom fréquem-
ment rappelé parmi ceux des meilleurs orateurs, et son accueil ap-
probateur ne manqua point a l'homme qu’elle admirait , qu’elle res-
pectait, qu’elle aimait par dessus tout.
Quand ses devoirs parlementaires furent interrompus par Ja cléture
de la session , il retrouva sa maison si triste, si solitaire, si dépour-
vue de charmes, qu’il renouvela plus souvent qu’autrefois ses visites
4 Coverdale-Park , et Ellen avait souvent de ses nouvelles par Caro-
line pendant le temps qu’il y passait. C’était une consolation pour lui
que de voir Ja sceur d’Ellen, et de lui parler de son bonheur passé.
Lord et lady Coverdale étaient des amis sirs et affectueux. Miss Co-
verdale était une jeune personne vive, aimable, qui aimait Ellen avec
cet enthousiasme et cette admiration que de jeunes filles ressentent
souvent pour une femme mariée, plus 4gée qu’elles de quelques
années.
M. Hamilton était convaincu que miss Coverdale appréciait digne-
ment sa bien-aimée Ellen, et qu’elle avait assez de discernement
pour reconnaltre sa supériorité sur la plupart des autres femmes.
Or, cette conviction formait une sorte de lien entre eux, et Ja fa-
mille des Coverdale était presque la seule parmi ses anciennes liai-
sons dans la société de laquelle Algernon parit trouver quelque
ELLEN WAREHAM. 4115
plaisir. Mais ses fréquentes visites et ’espdce d’intimité qui s'était
établie entre lui et miss Coverdale donnérent béentét lieu a° des
bruits qui parvinrent immédiatement aux oreilles de mistriss Allen-
ham. fl y a des gens qui ont la faculté d’étre toujours les premiers 4
apprendre les nouvelles, vraies ou fausses, et Caroline était de ce
nombre.
Eile savait &4 quel point une pareille supposition était dénuée de
fondement; mais elle pensa que, si la rumear s’en répandait et par-
venait jusqu’a ***, ce serait un nouveau chagrin pour Ellen, et qu'elle
ferait bien de la prévenir de ne point y ajoater foi. Enfm, pour em-
pécher que d’autres ne lui en pariassent, elle se hata de lui écrire.
Elle lui disait que c’était une pure invention de quelque voisin cu-
tieux et brouilion ; que je plas grand plaisir qu’Algernon pat trouver ©
dans la société des Coverdale était précisément celui de parler d’Elien
a des personnes qui la connaissaient si bien ; que d’aillears la proxi-
mité de Longbury était encore un motif de plus pour attirer M. Ha-
milton dans ce chateau. Elie finissait en disant 4 sa seur de ne point
Sinquiéter si elle entendait répéter une fable aussi absurde.
La seule idée qu’Algernon pit songer a former d’autres liens, ou
que l’on crét dans le monde 4 une telle possibilité, était déja une tor-
ture pour Ellen. Elle chassa aussitdt cette image de sa pensée. Elle
se sentait trop certaine de Ja tendresse inaltérable qu'il avait pour
elle. Cependant elle finit par se reprocher son égoisme et son dé-
sir de le condamner a une vie d’isolement, lui dont le coeur était si
évidemment formé pour la doucear des affections domestiques. Elle
se redit cent fois 4 elle-méme qu'elle devrait plutét souhaiter qu’il
troavat le bonheur avec une autre, puisqu’elle était condamnée pour
toujours a l’impossibilité d’y contribuer elle-méme.
« Mais je suis sdre, pensait-elle en méme temps, je suis parfaitement
sire qu’il n’y a pas l’ombre de réalité dans cette supposition. Je le con-
hais trop bien. »
Cependant, ce bruit, quelque peu fondé qu'il pit are, produisit
sur elle une impression pénible ; et, malgré la sécurité entiére qu'elle
conservait 4 l'égard des sentiments d’ Algernon, une pareille conjec-
ture prouvait jusqu’a quel point il était regardé dans le monde comme
un homme absolument libre , combien on considérait comme nul son
mariage avec lui, Elle le savait: le fait n’avait été que trop cruelle-
Inent prouvé et reconna; mais c’était pour elle une humiliation nou-
4416 ELLEN WAREHAM.
velle que de voir ce méme fait aussi bien établi par la loi de !’opi-
nion que par la loi du pays.
Cresford, ainsi que nous l’avons vu précédemment, s’était livré de
nouveau 4 la vie active des affaires; mais ses plans d’agrandissement
étaient autant de visions qui s’opposaient & son succés. Il avait au
contraire jeté la maison dans les embarras les plus graves, et pour
l’en retirer il risqua tout le capital dans une spéculation encore plus
hasardeuse qui échoua.
En un mot, la maison fut réduite & faire faillite. Il avait été en proie
4 de violentes agitations pendant le temps ou ces difficultés s’étaient
accumulées autour de lui, et lorsqu’enfin Ja tempéte qui s'était for-
mée par degrés vint 4 éclater sur sa téte, elle le trouva hors d'état d’y
résister et en proie & une fureur impuissante contre lui-méme, ainsi
que contre le reste du genre humain.
Un de ses sentiments les plus cruels était de sentir que, par sa té-
mérité, par son imprudence, 1] avait réduit 4 la misére des hommes
habitués 4 une vie aisée, et qui avaient travaillé honnétement depuis
leur jeunesse. Quant.a lui, s’il ne pouvait se faire la réputation de
l'un des hommes placés au premier rang dans le commerce, il lui
importait peu d’étre le plus pauvre de tous; mais il souffrait pour
ses enfants. Illes aimait, quoique ce ne fait pas d’une affection tendre
et communicative. Il désirait que son fils devint l’égal des plus grands
du royaume ; il voulait faire de sa fille la personne la plus accom-
plie, et il n’aurait certainement rien épargné pour leur éducation.
Ellen apprit par la lecture des feuilles publiques la chute de sa
maison, et elle déplora Ja perte de la fortune de ses enfants. Elle plai-
gnit en méme temps I’homme infortuné dont le sort semblait étre de
voir toutes ses espérances anéanties dans ce monde, tandis que ses
chagrins d’ici-bas n’avaient pas encore adouci son caractére et pré-
paré son ceeur & la félicité plus désirable d’une autre -vie.
Son frére Henry lui écrivit en lui donnant divers autres détails,
et l’informa que la société se trouvait en mesure de payer la presque
totalité des dettes, de sorte que la faillite, quelque désastreuse qu’elle
ft, ne serait du moins pas déshonorante. II était passé chez Cresford
pour demander de ses nouvelles. On lui répondit qu’il avait été ma-
lade, mais qu’il était mieux, quoique pas assez bien pour recevoir des
visites. Henry n’avait pas pu s’assurer de ce qui restait en perspec-
ELLEN WAREHAM. 417
tive pour l’avenir de Cresford ; mais il promit 4 sa sceur de lui faire
savoir tout ce qu’il pourrait apprendre de plus.
La compassion absorba tout autre sentiment dans le cceur d’Ellen,
etelle attendit avec inquiétude le résultat des renseignements qu’Henry
aurait pris: il s’était encore présenté chez Cresford et n’avait point
été recu. Le domestique secoua la téte en disant qu’il craignait que
son maitre ne fit trés-malade. Les médecins avaient déclaré qu’ils ne
pouvaient rien faire pour lui, 4 moins qu’ il ne se tint l’esprit en repos ;
mais c’était une chose parfaitement impossible. Jl était toute la jour-
née courbé sur des masses de papiers, et les avocats se rendaient a
son appel deux ou trois fois par jour. Quand ils n’arrivaient pas assez
promptement, il les envoyait chercher, de sorte qu'il était impossible
de leur dire de le laisser en repos jusqu’a ce qu'il se trouvat mieux.
Le domestique ajouta qu’il pensait que ce qui conviendrait & la santé
de son maitre serait d’aller 4 Brompton et d’y passer quelque temps
auprés de ses enfants; mais que ce conseil le rendait encore plus
malade. Il disait qu’il ne pouvait se faire & l’idée de ses pauvres en-
fants ruinés et qu’il supporterait encore moins leur présence.
Le ceeur d’Ellen saignait pour lui. Elle examinait quelquefois en
elle-méme si son devoir ne |’obligeait pas d’aller le rejoindre dans
son malheur ; mais elle craignait ensuite que sa yue ne fit que l’irri-
ter davantage. Et quand méme il témoignerait le désir de la voir,
pourrait-elle se résoudre a se rendre & son appel? Elle croyait a
peine en avoir le courage! Elle pria Henry de tacher de découvrir
s'il Vavait nommeée dans quelque circonstance, C’edt été pour elle un
soulagement que d’étre sire qu'il ne songeait point a elle.
Henry, lorsqu’il alla ensuite chez Cresford, sonda Je domestique
qu'il connaissait depuis longtemps, car il avait été un des porteurs
de la maison a |’époque ot Henry était du nombre des associés. Il
ne put dire que Cresford eft jamais fait allusion 4 sa femme. Une
fois seulement, lorsqu’il était gravement malade, il avait dit: « Si
mon état devient plus alarmant, qu’on lui écrive ! » mais sans dési-
guer aucun nom.
L’esprit d’Ellen fut donc tranquille sur ce point. I] ne lui restait
plus qu’ attendre |’événement avec patience.
ll se passa quelque temps encore avant qu’elle entendit parler de
rien, jusqu’au moment ou elle apprit de Henry que celui-ci avait vu
Cresford; qu’ayant appris qu'il était beaucoup plus mal, il y était allé
418 ELLEN WAREHAM.
encore une fois et avait hasardé de se faire annoncer ; que Cresford
l’avait recu, et que, pour lui, il avait été vivement frappé des ravages
que quelques mois avaient produits sur ses traits ; qu’il était certaine-
ment trés-malade, mais qu'il croyait que ]’état de son esprit était ce
qui réagissait le plus sur sa santé ; que ]’épée usait le fourreaa. Son
visage était défait, ses yeux hagards, sa voix faible et crease en
méme temps. I} semblait ne point souffrir d’un mal positif, & l’ex-
ception d’une toux légére, mais fréquente. Il parla beaucoup de ses
affaires, dit qu’il ne s'inquiétait point pour lui-méme; mais il dé-
plora le sort de ses enfants. Il avoua que ses entreprises avaient
peut-étre été imprudentes; mais i] ajouta que ses associés l’avaient
entravé , qu’ils n’avaient pas voulu entrer dans ses vues, et que leur
timide prudence avait empéché ses plans d’étre poursuivis de Ja
seule maniére qui efit pu en assurer Je succés hardiment et loyale-
ment, comme ils avaient été concus.
« Dieu sait, continua-t-il, quels débris de fortune pourront étre
sauvés du naufrige, ou s’il me sera possible de pourvoir a l’exis=-
tence... de votre sceur. Il faudra donc qu’aprés tout elle ait recours
a cet Hamilton !»
Henry fit tout ce qu’il put pour tranquilliser son esprit, lui dit que
tes besoins d’Elien étaient extrémement bornés; que lui et le capi-
taine Wareham feraient tous leurs efforts pour y suffire. Enfin il
chercha de toutes les maniéres 4 adoucir l’amertume des chagrins
du malheureux Cresford. Il le quitta en Jui promettant de revenir au
bout de quelques jours.
Avant que ce peu de jours se fussent écoulés, Ellen recut un ex-
prés de son frére qui ja conjurait de venir & Londres le plus promp-
tement possible ; car Cresford était dans !’état le plus alarmant, et
les médecins jugeaient qu’il pouwvait succomber 4 son mal dans un
petit nombre de jours, peut-étre dans quelques heures. Aprés avoir
eppris quelle était leur opinion, il avait exprimé le désir le plus pas-
sionné de la voir, et Henry était d’avis que sa sceur ne devait point
lui refuser cette derniére satisfaction.
Deux heures apres avoir recu la lettre d’Henry, Ellen était sur la
route de Londres. Elle avait laissé la petite Agnés avec son pére et
Mathilde. Le capitaine Wareham n’était pas bien portant et n’était
nallement en état de faire un voyage aussi rapide.
La distance était longue, et Ellen eut le temps de penser, d’envisa-
é
ELLEN WAREHAM. 449
ger toutes les probabilités, toutes les possibilités; mais il en ctait
une a laquelle elle n’osait se permettre de s'arréter.
Qu’arriverait-il si Gresford cessait de vivre? Elle regardait comme
un crime de prévoir quel en serait le résultat. S’il se rétablissait,
qu’arriverait-il ensuite? La visite qu'elle lui ferait pendant qu’il était
sur son lit de souffrance serait-elle regardée comme une réconcilia-
tion ? Pouvait-il désirer de la garder auprés de lui lorsqu’il savait que
son coeur tout entier appartenait 4 un autre? Comment toutes ces
difficultés se résoudraient-elles? Elle résolut de ne rien envisager
au-dela du moment présent. Elle n’avait qu’un parti 4 prendre: elle
he pouvait se refuser 4 ]’appel d'un homme au lit de Ja mort, et d’un
homme qui était légitimement son mari. La ligne du devoir était
clairement tracée. Pour le reste, il lui fallait se confer dans l’appui
et dans la volonté de Ja Providence.
Elle se fit d’abord conduire dans la maison de son frére. Elle le
trouva chez lui. Sa physionomie trahissait une vive inquiétude; la
tristesse était peinte sur son front.
« H] vit encore, dit-il. J’ai veillé prés de lui toute la nuit. En votre
absence, il souffre 4 peine que je m’éloigne.
— O Henry ! c’est une douloureuse entrevue ! Comment me rece~
vra-t-1l? Est-il dans une disposition bienveillante 4 mon égard? ou bien
aurai-je & endurer les reproches de son lit de mort?
— Il est totalement changé. Il n’a maintenant & la bouche que des
paroles de douceur et de pardon. Tout l’amour qu’il eut jamais pour
vous semble s’étre réveillé.
. == C’est presque un malheur de plus ! Pauvre Charles | son amour
a été une source de calamités pour lui et pour moi. »
Henry ne perdit point de temps pour la conduire 4 Ja maison de
Cresford, qui était contigué 4 celle bd ses bureaux étaient établis, et
qui, bien qu’elle ne fit pas dans le plus brillant quartier de Londres,
élait spacieuse et commode. Le principal intéressé dans |’association
Vhabitait ordinairement, et Ellen y avait passé quatre ans pendant
son union avec Cresford.
Ce fut avec de pénibles souvenirs et une perspective non moins
pénible qu’elle traversa le vestibule et monta le large, mais som-
bre escalier en bois de chéne qui autrefois lui étaient si fami-
liers.
Henry la laissa dans le salon pendant qu'il allait dans Ja chambre
420 ELLEN WAREHAM.
de Cresford pour le prévenir de son arrivée. Elle regarda autour
d’elle : les rideaux, les tapis, les sofas étaient encore ceux qu’elle
avait choisis; mais ils étaient maintenant ternis et enfumés par les
vapeurs de Londres, pendant tant d’années.
Henry revint. Il dit que les médecins étaient en ce moment auprés
de leur malade, et que lorsqu’ils seraient sortis de sa chambre il l’a-
vertirait de Ja présence d’Ellen dans Ja maison. Ii lui fallut encore at-
tendre. Quand une fois l’esprit s’est résolu 4 exécuter ou & subir une
chose pénible, quelques instants d'attente de plus sont presque un
supplice.
Elle prit machinalement un écran sur la cheminée. Elle le recon-
nut pour l’avoir orné elle-méme de peintures en camées, et avoir
écrit sur le revers quelques fragments de poésies. Le papier doré en
était noirci, les camées fendus, l’écriture & moitié effacée ; mais elle
put encore y distinguer quelques lignes qui réveillérent les impres-
Sions sous lesquelles elles avaient été tracées et les émotions qui en
avaient déterminé le choix. Elle fut bientét comme absorbée par tous
jes souvenirs qui s’accumulérent a Ia fois dans son esprit.
Au bout de dix minutes les médecins entrérent. Ellen se sentit con-
fuse et embarrassée. Sa présence dans cette maison devait leur sem-
bler si étrange! Elle ne savait quelle contenance prendre vis-a-vis
d’eux, et ce fut avec timidité qu’elle hasarda de leur demander quelle
était leur opinion 4 ]’égard de M. Cresford.
Le plus grand des deux, qui était maigre et pale, mais dont la
physionomie et les maniéres étaient douces, lui dit qu’il ne pouvait
affirmer que les symptémes fussent devenus meilleurs; que les pou-
mons et le cceur semblaient étre également affectés ; que, bien que le
malade pit languir encore quelque temps, ou peut-étre méme se ré-
tablir @ la fin, un résultat fatal pouvait aussi se déterminer en peu
d’heures; que c’était une maladie a laquelle la médecine ne pouvait
rien, ou du moins ne pouvait que peu de chose. Et, aprés avoir ex-
primé cette opinion lumineuse et concluante, il s’assit devant une
table et écrivit une ordonnance pour quelques potions , quelques
pilules, une mixtion aromatique A prendre, puis un liniment et un
cataplasme chaud a appliquer sur la poitrine. Il.se disposa ensuite &
prendre congé.
Le second médecin, qui était un petit homme gros et court, portant
une perruque ronde, attendait tranquillement, tandis que quelque
ELLEN WAREHAM. 424
chose d’assez semblable & un sourire errait aux coins de sa bouche,
comme pour indiquer I’inutilité de ces moyens, au point ot la maladie
était alors parvenue. Ellen reprenant un peu plus d’assurance tourna
vers lui un regard interrogateur.
« Madame, dit-il, si vous voulez connaitre mon opinion, c’est qu’il
ne peut s’en relever. Le mal a fait de trop grands progrés; mais,
comme nous ne Savons pas au juste quelle est sa maladie, nous pou-
yons aussi nous tromper, et tant qu’il y a de la vie il ya de l’espoir.
J’ai ’honneur de vous souhaiter Je bonjour. » A ces mots il sortit
brusquement, aprés avoir fait 4 Ellen un léger salut.
Quand ils se furent retirés, elle s’assit pendant quelques instants
et s’efforca de recueillir ses esprits pour l’entrevue qui s’appro-
chait.
Elle entendit le pas de Henry sur l’escalier ; le coeur lui manqua ;
la porte s’ouvrit.
« Alions, Ellen! lui dit-il, Cresford est assez calme a présent.
Mais comme vous étes pale! Voulez-vous que j’aille yous chercher
un verre d’eau?
— Non, je vous remercie. Je me sens bien, et je suis préte a vous
suivre. »
Ellen prit le bras d’Henry, et il la conduisit 4 }’étage au-dessus.
li ouvrit doucement la porte: l’appartement était obscur. Comme
ils entraient, la garde passa discrditement prés d’eux et se glissa
hors de la chambre.
Ellen, qui sortait du grand jour, pouvait 4 peine distinguer les
objets. Elle s’approcha du lit: le malade, soutenu par des oreillers
et des coussins, était presque assis sur son séant. Elle s’apercut
bientét qu’il était d’une mortelle paleur. Elle tremblait de la téte aux
pieds et s’appuyait de tout son poids sur le bras d’Henry.
« Ellen, vous étes donc enfin venue! Je craignais que vous ne
pussiez arriver 4 temps. Je suis malade, je suis trés-mal, et je dési-
rais ardemment vous voir encore une fois. Bientét je vous laisserai
hbre, et alors... Mais je voulais vous voir, yous dire que je vous
pardonne tout ce que j’ai souffert 4 cause de vous, et vous demander
._pardon aussi. de vous avoir rendue si malheureuse. Je n’aurais pas
di vous intenter ce procés. Ce fut un mauvais sentiment de ven-
geance qui m’entraina, et je m’en repens maintenant; mais j'étais
hors de moi, j’étais égaré par mon désespoir. Ellen! je vous ai aimée
190 ELLEN WARESAM.
d’un amour violent jusqu’a 1a fureur; je vous ai aimée jusqu’éa en
mourir, car je meurs le cceur brisé! Les médecins ne connaissent
point mon mal... je puis le leur dire. »
Ellen était tombée 4 genoux au chevet du lit. Cresford entendit ses
sangiots.
« Dites-moi que vous regrettez de me voir ainsi, continua-t-il, et
dites-moi aussi que vous me pardonnez aussi sinctrement que je
vous pardonne.
— Oh! Charles! vous savez que je vous plains comme je I’ai fait
toujours depuis le commencement. Je n’ai jamais causé volontaire-
ment vos chagrins. Quant 4 vous pardonner, c’est ce que je fais vé-
Tritablement du fond de mon ccenr.
— Vous m’accordez votre pitié et méme votre pardon ; mais votre
amour, je ne !’ai jamais obtenu! »
I] y avait un mélange d’affliction et de dureté dans Ie ton dont ces
derniers mots furent prononcés. Ellen ne put répondre. C’eit été un
mensonge évident que de lui dire qu'elle edt jamais ressenti un véri-
table amour pour lui , une fausseté inutile et impie que de tromper
un homme qui était aux portes de l’éternité,
Se tournant vers Henry il lui dit:
« Les enfants ne sont~ils pas encore arrivés? Je voulais les bénir
ainsi que ma femme; car vous étes encore ma femme, Ellen! Je vis,
vous étes ma femme et je suis votre mari. »
Il y avait dans son langage et dans sa voix quelqae chose de la
rudesse et de la violence de ses maniéres d’autrefois, qui fit courir
un frisson morte! dans toutes les veines d’Ellen.
« Mes enfants vont-ils venir? demanda-t-elle d’une voix faible.
— Qui, je les ai envoyé chercher il y a longtemps! » Pourquoi
ne viennent-ils point, Henry Wareham ? demanda-t-il d’an ton bras-
que et impérieux.
— Je les attends & chaque instant, répliqua Henry.
— Ellen, venez plus prés de moi!» Elle s’approcha. Il étendit sa
main séche et décharnée, « Donnez-moi votre main; non, l'autre! »
Il prit sa main gauche, et la regardant solennellement en face: « Qui
a placé cet anneau & votre doigt? » demanda-t-il. Elle ne put ré-
pondre. Elle n’avait jamais eu le courage d’dter |’anneau que lui
avait donné Algernon, et, dans l’agitation des derniers jours qui ve-
naient de s’écouler, elle n’avait point songé & cette circonstance,
ELLEN WARBHAM. 423
a Cet annean est-il celui que j’ai placé & votre doigt? » Et en méme
taps il serrait sa main avec une force qui la terrifia. « Répondez-
moi, et dites-moi la vérité !
— Non! » répliqua-t-elle d’une voix défaillante.
ll repoussa loin de lui Ja main qu'il tenait, et ce fut avec une force
dont tous ceux qui l’avaient vu dans ces derniers temps l’auraient
cru incapable.
Elie éta son anneau en tremblant, et le lui présenta comme un
gage de soumaission et d’acquiescement & ses devoirs envers lui.
«a C’est assez 1... Détruisez-le! Je ne puis le regarder. »
Il détourna la téte, et parlait avec une vébémence qui les effraya.
« Jetez-le dans le feu, et dites-moi que les flammes le consu-
ment. »
En expiation de Y’oubli involontaire qui causait une si violente
agitation 4 cet homme malheureux, et prés de sa derniére heure,
elle s’'approcha de la cheminée et jeta dans les flammes la bague qui
lui était si précieuse ; mais en faisant ce sacrifice elle se sentit prés
de s’évanouir.
lis’était soulevé avec une force surnaturelle pour étre témoin de
Yexécution de sa volonté, et aprés ce moment d’excitation il re-
tomba faible et épuisé. ll ne put reprendre qu’avec effort sa respi-
Tation. Henry et Ellen coururent 4 lui. Ils crurent que son dernier
moment était venu; mais i] se ranima.
«Qu est la bague que je placai a votre doigt ?
— Elle est chez moi; je Ja serrai soigneusement, lorsque...
— Parlez; achevez votre phrase.
-— Lorsque... l’autre.... me fut donnée...
— Ainsi vous l’avez conservée? Yous ne |’avez point rejetée loin
de vous ?
— Je )’ai religieusement conservée. N’étes-vous pas le pére de
mes enfants ? ajouta-t-elle d’un ton plein de douceur et de soumis-
sion. Oh! Charles!ne yous agitez point ainsi. Calmez-vous; soyez
patient. Nous sommes tous des étres faibles, fragiles, sujets & |’er-
reur. Nous devons nous pardonner mutuellement comme nous espé-
rons étre pardonnés, Vos enfants vont bientét pargjtre devant vous;
qu'ils ne voient point leur pére dans cet état de trouble et dirrita-
Uon. » Elle ge tut.
« Parlez encore, Votre yoix came man esprit en désordre. Parlez,
=
42h ELLEN WAREHAM.
Ellen, et tournez-vous du cété de Ja lumiére. Ouvrez les rideaux,
Henry, pour que je puisse regarder son visage pendant que mes yeux
peuvent voir encore. »
Elle demeura tremblante sous ce regard fixe et mélancolique.
« Oh! Ellen ! combien je vous ai aimée! Je suis trop’prés de la tombe
pour maudire qui que ce soit; mais autrement je lancerais mille
malédictions sur ce tyran corse qui, dans sa vengeance inhumaine,
réfléchie et inutile, a ruiné ]’avenir, compromis le bonheur et anéanti
les espérances, dans ce monde et dans |’autre, de tant de milliers
de créatures inoffensives. Je ne suis point sa seule victime. Ce n’est
pas seulement de la ruine de mon ame qu’il aura & répondre! Mais je
veux pardonner, comme j’espére étre pardonné inoi-méme. Ellen,
répétez avec moi la priére du Seigneur ; je crois que votre voix me
la rendra salutaire. »
Ellen et Henry s’agenouillérent auprés du lit, et Ellen lui obéit
avec humilité et avec respect.
Pendant qu’elle récitait la priére, il ferma les yeux par degrés, et
il s’endormit d’un sommeil de peu de durée, mais paisible et rafrai-
chissant.
Quand il s’éveilla, la garde entra doucement pour les avertir que
les enfants étaient arrivés, I] donna ordre de les introduire.
Il y avait alors plus d’un an qu’ils avaient été séparés de leur mére,
et, quand ils l’apercurent inopinément, ils coururent, saisis d’une
douce surprise, se précipiter dans ses bras, mais en silence. Ils ne
firent point d’exclamation ; car la voix contenue de toutes les per-
sonnes présentes, l’obscurité de la chambre et la vague terreur que
Jeur inspirait la vue de ce lit de mort, agissaient sur leurs jeunes ima-
ginations et réprimaient !’élan de leur joie. Ils se suspendirent au
cou d’Ellen, et elle les serra contre son cceur avec un mélange d’émo-
tions diverses, mais ou le plaisir avait la plus grande part.
« Mes enfants, dit Cresford avec douceur.
.— Votre pére vous parle, leur dit aussitét Ellen & voix basse.
Allez auprés de lui, mes bien-aimés !
— Mes enfants, reprit-il, mettez-vous 4 genoux auprés de mon lit.
Je veux vous donner ma bénédiction.... ma derniére bénédiction.
Soyez toujours bons, et que vos passions ne vous entratnent jamais ;
soyez attentifs & tout ce que vous dira votre mére, car c’est une
femme d'une conscience pure et éclairée, d’un esprit plein de droi-
ELLEN WAREHAM. 195
ture, et elle vous enseignera vos devoirs. Ellen, je vous donne aussi
ma bénédiction. Puissiez-vous étre heureuse ! »
Ellen était A genoux. Elle saisit cette main pile qui était étendue
sans mouvement sur le lit, elle y porta ses lévres et |’arrosa de ses
pleurs. I] lui sourit faiblement, avec l’expression de la reconnais-
sance, et serra doucement sa main ; puis il retomba dans un tran-
quille sommeil.
On éloigna les enfants, mais Ellen demeura. Elle voulait remplir
jusqu’a ia fin son devoir envers lui.
Lorsque les médecins revinrent dans la soirée, ils le trouvérent
beaucoup mieux. Son sommeil l’avait calmé ; son pouls était plus ré-
gulier ; il put prendre quelque nourriture, et ils semblérent croire
qu’un mieux progressif et durable pourrait se prononcer.
Ces mots produisirent un effet singulier 4 ]’oreille d’Ellen. Elle ne
pouvait que se réjouir de cette amélioration. Quelque changement
redoutable qu’elle pit amener dans son existence future, il n’était
point dans la nature d’une personne si douce, si indulgente, si fe-
mune qu’Ellen, d’étre témoin de cette respiration pénible, de ce
sourire de l’agonie, de cette toux menacante, et de ne point désirer
que cette respiration devint plus faible, cette toux moins fréquente
et moins douloureuse.
La tranquillité comparative de l’esprit de Cresford produisit sur
lai un effet des plus favorables, et pendant deux jours entiers |’on
put croire que la vigueur naturelle de sa constitution prendrait le
dessus. Mais, le troisiéme jour, un violent accés de toux occasionna
la rupture d’un vaisseau sanguin; il n’y eut plus de doute alors que
quelques heures de plus mettraient fin 4 son existence.
L’épanchement de sang ne put étre arrété ; le malade devint de
plus en plus faible. A mesure que ses forces diminuaient, sa ten-~
dresse pour Ellen prenait de !’accroissement, et toute l'’amertume
de ses sentiments disparaissait. Il ne voulait recevoir aucune nour-
riture, aucun breuvage que de la main d’Ellen, qui le veillait avec les
soins les plus patients, les plus infatigables. Et lorsqu’enfin il ren-
dit le dernier soupir, si tranquiltement, si doucement, que les assis-
tants doutaient encore qu'il eit cessé de vivre, ce fut elle qui lui
ferma les yeux. Puis, appuyant encore une fois ses lévres sur ce front
glacé par la mort, elle dit pour jamais adieu, dans ce dernier et pieux
embrassement, a l'homme dont ]’amour lui avait été si fatal.
426 ELLEN WAREBHAM.
CONCLUSION.
Ellen resta dans la maison jusqu’’ ce que tes derniers devoirs eus<
sent été rendus a Vinfortuné Cresford. Ses funérailles se firent sans
pompe, sans ostentation, et elle retourna dans sa propre maison avec
George et Caroline.
Elle fit prendre le grand deuil aux deux enfants. Elle porta aussi
un deuil sévére ; mais elle n’adopta point le costume de veuve. Elle
sentait que, dans les circonstances ou elle se trouvait, ¢’edt ét6 une
espéce de dérision.
Elle n’avait point écrit 4 Algernon pour l’instruire de la mort de
Cresford. Elle avait ressenti une terreur superstitieuse au moment ou
son anneau de mariage avait été jeté dans les flammes, et les der-
niéres scénes qui s’étalent passées entre elle et Cresford, ayant a ses
yeux sanctionné et confirmé de nouveau ses premiers engagements,
il se trouva qu’au moment ou elle se vit libre de se donner pour tou-
jours 4 Algernon elle se crut plus séparée de lui qu’elle ne l’avait
encore été.
Elle ne savait point od il était. Elle ne lui avait pas permis de cor-
respondre avec elle; et, quoiqu’elle sentit qu’il y avait une froideur
apparente a ne pas étre la premiére a lui faire part de cet événement,
elle n’eut pas le courage de lui écrire qu'elle était libre.
Elle n’avait jamais cru aux bruits qu’avaient fait courir ses visites
iréquentes 4 Coverdale Park; elle était si stre de son attachement
qu'elle se serait crue coupable d’ingratitude envers lui si elle avait
eniretenu la moindre inquiétude & ce sujet; mais maintenant, pour
la premiére fois, le souvenir de cette rumeur s’offrit & son esprit; ib
n’était pas impossible qu’elle edt eu quelque fondement. Elle avait.
entendu répéter, elle avait lu mille fois que, tant qu’il y avait de l’es-
pérance, l'homme pouvait rester fidéle; mais que c’était la fename, la
femme seule. qui pouvait vivre d’une vie de tendresse sans espoir.
Elle se disait qu’elle n’aurait aucun droit de se plaindre s’il avait en-
fin cherché ailleurs le bonheur domestique ; il lui avait déja &é fiddle
et dévoué au-dela de ce qu’elle avait le droit d’attendre de lui.
Comme elie ne lui avait pas écrit d’abord, par un sentiment de res-
pect pour la mémoire de Cresford, elle craignit ensuite de hasarder
cette démarche, pour laquelle la délicatesse instinctive de son carace
tére lui donnait de l’éloignement dans les circonstances ot elle se
trouvait.
ELLEN WARERAM. 427
Néanmoins elle ne resta pas longtemps en suspens. Algernon était
allé en Ecosse au moment ou Ellen était a Londres, et il se passa plus
d’une semaine avant qu’il edt appris Ja mort de Cresford. I! revint
aussitét 4 Londres ; mais Ellen était déja retournée dans sa retraite. Il
la suivit aussi rapidement que quatre chevaux purent l’emporter.
Elle fut tirée d’une réverie mélée d’espérances et de craintes par le
bruit d’une voiture qui s’arrétait & sa porte. Son coeur battit avec
force; elle ne douta point que ce ne fat Algernon, et deux secondes
aprés ele se sentit presser dans ses bras.
Elle n’insista pas cette fois pour attendre deux ans de veuvage , et
elle consentit 4 renouveler sans éclat, au bout d’un mois, la célébra-
tion de son beureuse union avec l’homme qui méritait si bien son
amour.
Ils convinrent de confirmer les voeux déja prononcés avec tant de
ferveur 4 Longbury, ou ils allérent réclamer le ministére de M. Allen-
ham. Le capitaine Wareham et Mathilde les suivirent, et Heary arriva
de Londres.
La fin du mois d’octobre s’approchait. Le soir qui précéda le jour
de la cérémonie, tous les membres de Ja famille se réunirent autour
d'un bon feu dont la vue inspirait la joie. Il y avait longtemps qu’ils
ne s’étaient rassembiés avec les sentiments de sécurité, de paix, de
bonheur qu’ils éprouvaient alors, quoique chez quelques-uns d’entre
eux ce bonheur fit tempéré et comme amorti par tout ce qu/ils
ayaient enduré avant de |’obtenir.
Les yeux d’Algernon étaient fixés sur Ellen avec une expression
d'amour chaste et contenu, qui approchait de la vénération. Ma-
thilde remarqua ces regards contemplatifs dans lesquels il semblait
absorbé, et lai dit qu’il allait faire perdre contenance a Ellen.
« Je songeais , répliqua-t-il, que, si elle n’avait pas été aussi ver-
tueuse qu’elle est belle, aussi pure qu’elle est bonne, aussi ferme
qu’elle est affectueuse, et qu'elle m’edt écouté lorsque je la pressais
de fair avec moi en Amérique, nous n’aurions jamais connu cette
heure de félicité pure et sans mélange.
— A la bonne heure, répondit Mathilde, toujours vive et enjouée.
Voila des pensées trés-respectueuses et trés-respectables..... Je ne
puis y trouver rien & reprendre, »
Ellen sourit au milieu des larmes de douce satisfaction qu’Algernon
venait de provoquer.
428 ELLEN WAREHAM. :
« C’est aussi un bonheur que de vous voir sourire, Ellen, dit Ca-
roline ; je croyais que je ne reverrais plus vos dents blanches. Et
quand comptez-vous boucler vos cheveux? Je meurs d’envie de re-
yoir vos boucles noires et brillantes. Et vous, monsieur Hamilton,
cette parure d’Ellen ne vous manque-t-elle point ?
_— Rien ne me manque, répliqua Algernon. Elle est redevenue
mon Ellen. J’ai a peine remarqué comment elle était habillée.
— Trés-bien, voila ce que j’appelle un véritable amour, s’écria
Mathilde. Algernon ne regarde point 4 la beauté d’Ellen. Ellen est El-
len, et c’est assez pour lui. Vous dites que je suis orgueilleuse et dif-
ficile ; mais quand un bomme tel qu’Algernon m’aimera comme Al-
gernon aime Ellen, alors je l’aimerai comme Ellen aime Algernon.
— Est-ce ainsi que vous voulez prouver que vous étes difficile,
Mathilde? répliqua Ellen en souriant. L’on ne rencontre pas tous les
jours des Algernons.
~— Eh bien, je resterai pour avoir soin de vous, mon pére. D’ailleurs
vous ne pourriez pas vous passer de moi; vous n’auriez personne a
gronder, et, ce qui est bien pis encore, il n’y aurait personne pour
vous gronder, ajouta-t-elle gaiement en mettant sa petite main sur
l’épaule de son pére.
— Si vous voulez m’en croire, Mathilde, répliqua le capitaine Wa-
reham, qui était trop heureux pour avoir envie de se facher, vous
vous montrerez un peu moins présomptueuse; car, autrement, per-
sonne ne voudra, comme moi, vous mettre a |’épreuve. »
Mathilde regarda malicieusement Caroline, comme si Caroline et
elle savaient quelque chose qui démentait les pronostics du capitaine
Wareham.
Le mariage devait avoir lieu le lendemain de bonne heure, parce
que l’on voulait arriver le méme jour 4 Belhanger. Les enfants y
avaient déja été envoyés, afin qu’ils se trouvassent préts 4 recevoir
les voyageurs 4 leur arrivée.
Avant huit heures, toute la famille monta aaa la colline
qui conduisait a l’église.
La, M. Allenham pronong¢a de nouveau sur Ellen et sur M. Hamilton
la bénédiction nuptiale. Tous les deux répétérent aprés lui, claire-
ment, distinctement et avec ferveur chaque parole de leur serment ;
et ce fut avec le sentiment délicieux, mais tranquille , d'un bonheur
réel et assuré, que tous ensemble retournérent au presbytére.
ELLEN WAREHAM. 429
C’était pendant une belle matinée d’octobre, et le soleil dissipait
rapidement les vapeurs qui voilaient encore le fond du paysage.
La vallée avait semblé, une demi-heure auparavant, pareille 4 un
lac, lorsqu’ils avaient regardé au-dessous d’eux. Les arbres, les clo-
chers, les cimes des collines se dessinaient graduellement ; en quel-
ques moments tout était devenu clair, riant et harmonieux sous les
rayons du soleil, et le rouge-gorge chantait joyeusement sur les bran-
ches humides, encore brillantes de leur parure d’automne.
« Toule la nature nous sourit, Ellen, dit tout bas Algernon. C’est
ainsi que Jes nuages de notre vie passée sont dissipés. Les jours
qui se préparent pour nous seront purs et radieux. »
T. Xx, 40 ocr. 4847. 7° Liv. 5
_—_— =
- REVUE POLITIQUE.
SELLE ETT
Paris, 9 octobre 1847.
Morr pe Fréptaic Sour. — Un homme, doué d'un talent ner-
veux, arrive 4 Paris, comme tant d'autres, sans autre bagage que
celui de ses dispositions naturelles, et se jette 4 corps perdu dans la
vie littéraire. Sa nature inculte aurait eu besoin d’étre assouplie par
l'étude ; mais il fallait vivre, et le gout d’une vie large et élégante
s’empara bientdét de 1’4me du jeune écrivain. Il aurait pu étre poéte,
et il s’adonna au feuilleton ; il avait plus d’une tragédie dans la téte,
et il en fit sortir des drames pour fe boulevard. Cependant une ma-
ladie impitoyable vient saisir le poéte au milieu de sa carriére ; aprés
deux mois de lutte, la mort reste victorieuse, et & son approche la
vérité se montre tout entiére aux yeux de l’homme désabusé. Le vain
bruit du monde et ses succés éphéméres se sont éloignés de cette
couche funébre, et les soins pieux d’une pauvre religieuse ont réveillé
tous les sentiments d’une noble nature. Avant d’expirer, Frédéric
Soulié reconnait les erreurs de sa vie: il avoue l’abus qu’il a fait des
lettres. Il rétracte solennellement et du fond de ]’&me tout ce que ses
écrits peuvent renfermer de cootraire a la religion. S’il a mal agi sur
ce point, ce n’est pas par intention mauvaise, mais par légéreté, pa-
role qu’on ne saurait trop méditer dans un siécle que le P. Lacor-
daire a appelé un siécle leger ‘.
Cependant, 4 peine la mort s’est-elle emparée de sa victime, que
déja le stécle leger transforme en un spectacle les funérailles de Fré-
déric Soulié. Ceux-la que le besoin d’argent a jetés de méme dans
Ja littérature marchande cherchent a effacer |’effet qu’a dd produire
la confession littéraire du romancier. Louer Frédéric Soulié sans
restriction, n’est-ce pas s’absoudre soi-méme? La representation a
lieu dans le cimetiére du Pére-Lachaise, et, aprés « bien du temps
§ Oraison funébre du général Drouot.
REVUE POLITIQUE. £32
poor que chacun fit enfirr2 sa place,» M. Victor Hugo, «de sa belte voix
a aidée de son beau geste, et dans attitude d’un homme qui sait com-
a mander aux multitudes, » prononce le discours dont nous croyons
devoir extraire les passages suivants ! :
« It est mort comme aun sage qui croif, parce qu'll pense; il est mort
doucement, dignement, avec le candide sourire d’un jeane homme,
avec la gravité bienveiliante d’un vietllard. Sans doute il a dQ regretter
détre contraint de quitter l’auvre de civilisation que les écrivaina de ca
siecle font tous ensemble, et de partir avamt Mheure solennelle et pro-
chaine, peut-éire, qui appellera toutes les probités et toutes les intelligences
au saint travei de l'avenir. Certes, il était propre 4 ce glorieux travail,
loi qui avait dans le cceur tant de compassion et tant d’enthousiasme,
et qui se tournait sans cesse vers le peuple, parce que 1a sont toutes les
miséres, parce que Ia aussi sont toutes les grandeurs. Ses amis le sa~
vent, ses ouvrages l’attestent, ses succés le prouvent, toute sa vie Fré-
déric Soulié a eu les yeux fixés dans une étude sévére sur les clartés de
lintelligence, sur les grandes vérités politiques, sur les grands mys-
teres sociaux. Il vient d’interrompre sa contemplation; il est allé la
reprendre ailleurs ; il est allé trouver d’autres clartés, d’autres vérités,
d'autres mystéres dans }’ombre profonde de la mort!
« Un dernier mot, Messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui
veut bien m’écouter avec tant de religieuse attention, que ce peuple
généreux, laborieux et pensif, qui ne fait défaut 4 aucune de ces solen-
nités douloureuses, et qui suit les funérailles de ses écrivains comme
on suit le convoi d’un ami; que ce peuple si intelligent et si sérieux le
sache bien : quand les philosophes, quand les écrivains, quand les poétes
viennent apporter ici, 4 ce commun abime de tous les hommes, un des
leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans ingui¢tude, pleins d'une
foi inexprimable dans cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait
digne ni du Dieu qui la donne ni de "homme qui la recoit! Les penseurs
ne se défient pas de Dieu! ils regardent avec tranquillité, avec sérénité,
quelques-uns avec jolie, cette fosse qui n’a pas de fond; ils savent
que le corps y trouve une prison, mais que }’fme y trouve des ailes!
«Oh! les nobles 4mes de nos morts regrettés, ces Ames qui, comme
celle dont nous pleurons en ce moment ie départ, n’ont cherché dans ce
mponde qu’un but, n’ont eu qu’une inspiration, n’ont voulu qu’une ré-
compense A leurs trayaux : la lumiére et la liberté, non, Elles ne tome
bent pas ici dans un piége! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non!
elles ne rencontrent pas dans ces ténébres cette captivité effroyable,
4 Journal des Débats. ‘
432 REVUE POLITIQUE.
cette affreuse chafne qu'on appelle le néant! Elles y continuent, dans un
rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinée immortelle.
Elles étaient libres dans la poésie, dans l’art, dans l’intelligence, dans
la pensée ; elles sont libres dans le tombeau! »
Nous sommes heureux de voir M. Victor Hugo comprendre si bien
le langage qu'il faut tenir maintenant au peuple de Paris, et s’asso-
cier avec tant d’éloquence aux espérances religieuses qu’il ne serait
plus permis d’outrager par le doute 14 ot le peuple est rassembié.
Peut-étre seulement l’illustre poéte aurait-il dQ se souvenir qu'il est
un autre trouble, une autre inguietude que celle du néant pour agiter
la conscience de l'homme 4 \’heure de Ja mort. La fin de Frédéric
Soulié a été noble, touchante; elle produira d’heureux fruits pour
d’autres 4mes également malades, précisément parce qu’il a cru que
Ja liberté du tombeau \ui préparait autre chose que la continuation du
vol sublime auquel s’abandonnent les écrivains de ce siécle en tra-
vaillant tous ensemble & leur eeuvre de civilisation. Le génie, le talent
sont des présents de Dieu dont il demandera un compte sévére. A
une époque ot! M. de Lamartine était encore le poéte des ames reli-
gieuses, il écrivit sur Napoléon ces vers, qui ne nous parurent pas
dés lurs d’un bon augure :
Qui sait si le génie
N’est pas une de vos vertus 7?
L’autre monde est par excellence la terre de la ltberté, j’en suis
d’avis : mais c'est aussi celle du droit commun. Autrefois, un grand
seigneur disait : Diew y regardera a deux fois avant de damner un
homme de ma race, Aujourd’hui Ja société des gens de lettres croit
avoir ses entrées de faveur dans le ciel : cette confiance-ci ne vaut
pas mieux que I’autre. Mais il ne faut pas se plaindre : hier on a
parlé de U’immortalité de Vdme ; dans deux ans, on n’oubliera pas
la yustice de Dieu. Si c’est 1k ce que M. Victor Hugo appelle l'heure
prochaine qui appellera toutes les probités et toutes les intelligences ax
saint travail de UVavenir, nous sommes parfaitement de son avis.
VISITE DU ROI A LA Trappe. — Les catholiques sont personnel-
lement dans une position singuliére : depuis qu’ils ont pris le
parti de dire franchement leur avis, on s’isole d’eux, on ne voudrait
pour rien au monde paraitre avoir fait ce qu'ils demandent, et ce-
pendant !’empire de la religion s’accroit; l"hommage qu’elle recoit
REVUE POLITIQUE. 433
devient chaque jour plus significatif. Peu de temps aprés la révolu-
tion de Juillet, les Trappistes étaient obligés d’abandonner le couvent
de la Meilleraie, auprés de Nantes, et de se réfugier en Angleterre.
En prenant la route de l’exil, |’un des religieux demandait : Mais
pourquoi donc le roi Charles X ne veut-tl plus que nous restions en
France? Aujourd’hui le roi Louis-Philippe, accompagné de sa famille,
fait une visite au couvent méme de la Trappe, et rend ainsi un hom-
mage solennel & une congrégation qui n’est pas autorisée par les lois.
Nous faisons cette remarque parce que nous sommes bien con-
vaincus que rien désormais, sous ce régime, ne pourrait porter at-
teinte a la liberté des Trappistes. La considération dont jouit cette
congrégation partout ow elle s’est établie , les services qu’elle rend a
Yagriculture, le bien qu’elle répand autour d’elle et qui éclate surtout
dans les moments de calamité, |’importance et le succés de 1’établis-
sement qu’elle a fondé en Algérie, tout cela constitue une réunion de
titres devant lesquels les plus mauvaises intentions sont obligées de
courber la téte; et pourtant, si les associations de cette nature sont
résignées a se contenter, pour vivre et pour se propager, de la liberté
du citoyen, est-il dans }’intérét bien entendu du gouvernement de
sen tenir au systéme de tolerance qui prévaut aujourd’hui? Nos
hommes d’Etat, si peu d’accord avec leurs collégues d’Outre-Manche,
s‘entendent avec eux parfaitement sur ce point : les ministres whigs
ou torys pensent qu’il vaut mieux laisser subsister comme une me-
nace des lois de proscription dont ils déclarent |’application impos-
sible et odieuse dans les circonstances actuelles. Les catholiques an-
glais combattent l’arbitraire de ce systéme ; et pourtant, outre la li-
berté individuelle du citoyen, ils possédent le droit d’association dont
nous sommes privés. Ceux méme qui, chez nous, se réjouissent en
secret et se savent gré 4 eux-mémes de respecter le principe des as-
sociations catholiques, ne ressentent-ils aucun trouble dans leur con-
science, lorsqu’ils pensent aussi qu’ils auront traversé le pouvoir
sans avoir donné des racines solides a des institutions nécessaires, et
en les laissant 4 la merci des passions et de |’ignorance?
C'est 14 un danger réel, et pourtant l’atonie actuelle, la timidité
systématique et le mystére des concessions doivent étre acceptés
comme un progrés. Sans doute, il vaudrait mieux que dans la Cham-
bre des Députés une minorité énergique réclamat les lois qu’exige
\’organisation de la liberté religieuse ; nous voudrions voir les con-
£34 REVUE POLITIQUE.
seils-généraux protester en masse contre |’oubli des promesses de la
Charte, et rendre partout un hommage public aux institutions monas-
tiques dont chacun des départements de la France a droit d'étre fier.
Mais que les fureurs de la presse anti-religieuse n’aient pas réussi a
allumer l’incendie aux quatre coins du royaume, et que le Journal dea
Debats en soit réduit 4 présenter comme l’opinion unantme de ces as-
semblées, quatre pauvres votes ou !’on dissimule sous des termes va~
gues un certain degré d’aversion pour la Liberté de I’'Enseignement,
il y a 1& de quoi se réjouir pour ceux qui savent avec quelle laborieuse
lenteur le résistance au mal et l’organisation du bien procédent en ce
monde.
Les BANQUETS REFORMISTES. — La situation de Ja France est cu-
rieuse a étudier a notre point de vue impartial. Le découragement,
la tristesse sont partout, l’agitation n’est sérieusement nulle part. Ml
semble que chacun s’étudie & expier le mauvais usage qu’on a fait
de l’agitation en ce pays, et tache d’en apprendre une autre dont
l'école n’est certainement pas en France. Nous ne nous sommes pes
occupés jusqu’ici des banquets réformistes, parce que nous n’y avons
pas attaché la méme importance que les journaux qui y trouvent au
moins de quoi remplir leurs colonnes. (a été un acte de bon sens que
de permettre ces banquets; mais puisqu’on était en train, on aurait
dd les autoriser tous ou plutét reconnaitre que la loi n’avait rien &
voir dans des réunions qui ne se tiennent pas sur la place publique
et ne peuvent que par une fiction complaisante étre assimilées aux
associations permanentes. Le gouvernement, qui veut rester le maitre
de juger ce qui est dangereux et ce qui ne l’est pas, s’expose & com-
mettre des bévues : rien n’est plus mal fondé, par exemple, que la
terreur que le nom seul des ouvriers lui cause. Les ouvriers typo-
graphes ont demandé a faire leur banquet et on les a refusés : et pour-
tant il est certain, pour quiconque a pu apprécier les progrés moraux
et intellectuels des hommes de cette profession, que le langage au-
rait été meilleur dans Jeur réunion que dansla plupart des banquets
réformistes. -
Au reste, ces banquets n’ont vécu jusqu’é présent que sur une
idée : la corruption. Le texte est riche, et nous ne nous ¢ton=
nons pas si les développements que les orateurs en ont tirés leur
ont procuré des succés flatteurs pour leur amour-propre. Malgré
tout, on s’apercoit que Ja gauche, dynastique ou non, n’a pas
REVUE POLITIQUE. 435
trop le droit de parler de la corruption. Le systéme qui a prévalu
depuis dix-sept ans a quelque chose de solidaire. Plusieurs de ceux
qui se sont assis aux banquets réformistes ont poussé & la corruption
comme les autres, lors de Jeur passage au pouvoir : et quant aux
hommes qui se sont tenus a l’écart des affaires telles qu’on les
traite en ce pays depuis 4830, ils ont 4 se reprocher d’avoir Jaissé 4
la disposition exclusive des conservateurs ce principe d’ordre dont
le besoin dominait tous les autres aprés tant d’agitations politiques.
Mettez par une supposition un homme religieux et Iégal tel qu’0’-
Connell & la place de M. Odilon-Barrot, et mesurez le progrés que la
France aurait fait depuis quinze ans! Au lieu de cela nous sommes a
la queue de l’irlande et de I'Italie. ;
LE MARECHAL-GENERAL. — Entre autres humbles requétes, nous
voudricns supplier MM. les ministres de ne pas pousser au bas-
empire, par la profusion des titres et des places. Ce mot de bas-em-
pire sonne mal aux oreilles d'une nation déja vieille comme la ndtre,
et il est triste de voir confirmer un tel soupcon de décadence par
un spectacle que l’histoire a toujours signalé comme le symptéme
de la décrépitude des nations. Nous ne parlons plus de la Légion-
d’'Honneur : i] est convenu qu'une seule chose peut distinguer au-
jourd’hui un homme de meérite, c’est d’étre oublié par nos distri-
buteurs au boisseau. Nous insistons a peine sur la violation plus ou
moins patente de la loi qui fixe le nombre des maréchaux en temps
de paix : les maréchaux de notre temps ne peuvent plus avoir le
prestige d’une époque guerriére et conquérante. Mais pourquoi con-
damner un homme que protége une gloire militaire incontestable a
s'affubler d’un titre insolite ? On a dit que Turenne avait été maré-
chal-général ; le second duc de Biron recut avant lui ce titre équi-
yoque, et le nom de Biron n’est pas d'un si heyreux augure. Et, d’ail-
leurs, pourquoi recourir aux traditions de l’ancien régime, pour dis-
simuler une faiblesse? S'il est une chose que |’Empire a renouvelée,
c'est l’'armée. Marechal de (Empire de la création méme des maré-
chaux, le seul survivant de ce premier choix fait par Napoléon entre
ses capitaines, c’était 1a un titre qu’tl fallait respecter dans sa forme
méme; l’éyalité du rang était le vrai principe de la supériorité du
personnage. En voulant élever le maréchal Soult, on I’a exilé de son
poste de gloire.
MANDEMENT DE Mor L’ARCHEVEQUE DE Paris. — Ainsi notre bulletin
136 REVUE POLITIQUE.
intérieur continue d’étre triste et pesant : quand nous n’avons pas
d’énormes scandales a enregistrer (et de ce nombre nous voudrions
pouvoir rayer définitivement la souscription en Il’honneur de M. Teste ;
nous en avions parlé dans notre derniére livraison, d’aprés de bons
renseignements, et nous laissons au gouvernement la responsabilité
de son démenti), quand nous n’avons pas, dis-je, de scandales 4 en-
Tegistrer, nous en sommes réduits 4 nous trainer sur les petites
choses d’une politique de plus en plus lilliputienne. Ainsi bornés &
cette maigre pature, nous devons un double remerciement a Mgr 1!’Ar-
chevéque de Paris, pour avoir tenu, a )’égard de Pie IX et de la
grande cause qu’il soutient, le langage qui convient 4 la France. Les
manifestations de ce genre embarrassent fort ceux qui voudraient faire
croire que la robe sacerdotale ne peut recouvrir un cceur qui batte
pour la liberté. Le National n’a su trop que dire, lorsque Mgr le car-
dinal de Bonald lui adressa la lettre si digne et si franche dans Jaquelle
il déclarait avoir conseillé hautement & Rome les réformes du nouveau
régne. Ilen a été de méme pour le mandement de Mgr |’Archevéque
de Paris, que nous rapportons en entier, en faisant remarquer a nos
lecteurs que cette piéce était publiée presque en méme temps que
Pie IX menacait }’Autriche d’en appeler 4 tous les évéques de la chré-
tienté, si !’envahissement de la ville de Ferrare ne cessait pas im-
médiatement.
MANDEMENT.
_ « Denis-Auguste Affre, par la miséricorde divine et la grace du Saint-
Siége apostolique, archevéque de Paris;
« Au clergé et aux fidéles de notre diocése, salut et bénédiction en
‘Notre-Seigneur Jésus-Christ. |
« Un grand spectacle est donné en ce moment au monde, bien ca-
rpable de réveiller nos sentiments d’amour et de dévouement pour le
-chef auguste de l’Eglise.
« Les esprits les plus prévenus, qui avaient considéré trop longtemps
ila papauté et la hiérarchie ecclésiastique tout entitre comme hostiles
:aux légitimes libertés des peuples, sont contraints de proclamer que ces
libertés ont trouvé les garanties les plus assurées et leur avenir le plus
glorieux dans les réformes dont Pie IX vient de donner l’exemple 4 la
Péninsule italique.
a N’attendez pas de nous, nos trés-chers fréres, que nous essayions
de vous expliquer ici ce que la science politique a de plus mystérieux et
de plus élevé tout & la fois: nous youlons parler des droits réciproques
REVUE POLITIQUE. 437
des gouvernements et des citoyens, de l’alliance de l’ordre et de la li-
berté. Loin de nous l’orgueilleuse pensée de résoudre ces grands pro-
blémes, et de venir, comme tant d’autres, donner des lecons 4 ceux qui
ont regu la terrible mission de gouverner les hommes! Mais nous fe-
rons une chose utile 4 notre ministére en vous disant avec une parfaite
vérité pourquoi, en présence de tant d’accusations les plus divergentes,
les plus contradictoires, le clergé a été si sobre de manifestations, ou
méme pourquoi i] a gardé le silence que nous croyons devyoir rompre
aujourd'hui.
« Amie de tous les pouvoirs régulitrement établis, parce qu’ils vien-
nent de Dieu, PEglise n’a cessé de leur recommander, dans un langage
plein de respect et de modération, la douceur du commandement, !’é-
quité la plus sévére, et toute la liberté que les mceurs de chaque nation,
son caractére et ses intéréts ont rendue possible.
« Ainsi, lorsqu’a Ja fin du XVII° siécle Louis XVI convoqua les re-
présentants de la nation, on vit les successeurs des évéques et des ora~
teurs chrétiens qui avaient fait entendre les plus austéres lecons 4 nos
anciens rois, non moins empressés que les autres classes de la société &
voter de larges et salutaires réformes !.
« Ainsi, lorsque le monde entier se taisait en présence d'un nouvel
Alexandre, de faibles évéques protestérent, au nom du droit et de la li-
berté, en faveur du chef de l’Eglise*. Si & diverses époques leur voix est
demeurée muette, c'est parce que, faute d’un accord nécessaire, l'af-
franchissement, qui devait étre un immense bienfait, pouvait facile-
ment devenir une source féconde de désordres, un moyen d’avilir le
pouvoir, et tot ou tard d’enchainer la liberté elle-méme.
« Cette liberté, qui, accordée & temps avec sagesse et dans une mesure
convenable par les souverains, aurait affermi leur tréne et fait bénir
leur régne, n’a plus été, lorsque les peuples s’en sont emparés avec vio-
lence, qu’une conquéte ruineuse et presque toujours incertaine. Pour
échapper aux abus d’une autorité sans controle, on a subi les abus plus
grands de la licence; et, pour se soustraire aux maux et au despotisme
brutal de celle-ci, on est retombé sous le joug d‘’un pouvoir plus ab-
solu que celui que les passions avaient brisé avec colére.
«Si les nations qui sont sorties de ces deux situations extrémes ne
sont pas cependant délivrées de toute appréhension, n’est-ce point parce
que leurs libertés furent, dés l’origine, le fruit de lamentables divisions
qui prirent elles-mémes leur source dans les passions anti-chrétiennes ?:
4 Voir les cahiers du clergé de 1789.
2 Voir les actes du concile de 18114.
138 REVUE POLITIQUE.
L’orgueil suggére en effet aux uns de monter toujours, sous prétexte
qu'il ne saurait y avoir trop de lois restrictives pour protéger l’ordre,
et aux autres de ne souffrir aucune autorité, sous prétexte qu’eile tend
4 enchafner les libertés les plus inoffensives et les plus nécessaires.
« Il n’en a pas été ainsi du grand Pape qui, en donnant la liberté a
son peuple, a fait de cette concession un objet de reconnaissance, et
ajouté par 14 méme une nouvelle force 4 ses droits comme souverain.
Voila le motif qui doit dissiper les craintes que nous pourrions con-
cevoir si nous nous bornions & interroger les monuments de notre his-
toire.
« Et maintenant, que nous reste-t-il 4 faire, sinon de lever nos cceurs
et nos mains vers le Ciel? Exaucez, Seigneur, notre bien-aimé Pontife,
au milieu des tribulations que peuvent luf susciter ses généreux pro~
jets. Confirmez-les et faites-les triompher, puisque, dans les desseins
de votre divine Providence, ils ne doivent pas servir seulement 4 des
réformes utiles, mais assurer la liberté de votre Eglise et rendre plus
facile la propagation de l’Evangile. L'amour qu’inspire le prudent ré-
formateur des lois humaines fera bénir la sagesse chrétienne qui I’a-
nime; les peuples eatholiques se persuaderont de plus en plus que,
pour posséder une liberté politique stable et sans orages, i] faut la pui-
ser & la source d’ouw elle sortit pour affranchir l’empire romain et les
peuples barbares.
« Aujourd’hui, comme autrefois, le Christianisme peut seul nous pré-
server de la tyrannie ignominieuse des passions, qui prépare aux peu-
‘ples corrompus tous les genres d’esclavages; aujourd’hul, comme a
Yépoque du premier triomphe de la Croix, fl peut seul placer dans la
conscience des peuples l’appui le plus fort de l’autorité souveraine, et
dans le coeur des rois des pensées débonnaires qui affranchissent les
peuples sans danger pour leur gloire, leur repos et leur véritable pros-
périté. .
« A ces causes, aprés en avoir conféré avec nos vénérables fréres les
chanoines et chapitre de notre métropole, nous avons ordonné et ordon-
nons ce qui suit :
« Le dimanche 26 septembre, XVIII" aprés la Pentecdte, et pendant
toute la semaine, on récitera & la messe les orafson, secréte et postcom-
munion Pro Papa. j
« Le méme dimanche, {I y aura dans notre église métropolitaine et
dans toutes les églises et chapelles du diocése un salut solennel du trés-
Saint-Sacrement; on y chantera le psaume 4120, Levavi oculos meos in
montes (au lundi a vépres), le verset Ostende nobis, Domine, misericor=
diam tuam, et Poraison Pro Papa.
REVUE POLITIQUE. 430
« Et sera notre présent mandement publié au préne de la messe pa-
roissiale, lu dans les chapelles des communautés, colléges et hospices,
le dimanche 26 septembre, et affiché partout ot besoin sera.
« Donné a Paris, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre-
seing du secrétaire de notre archevéché, le 16 septembre 1847.
« | Denis, Archevéque de Paris. »
SOUSCRIPTIONS POUR LE Papg.—On sait que Mgr |’évéqae d'Orléans
a adopté pour son diocése le Mandement de son métropolitain : nous
ne savons si ce bon exemple sera suivi par un plus grand nombre de
nos prélats. Il se peut que le dénowement victorieux de Ja complica-
tion de Ferrare, en éloignant de |’Etat pontifical le danger immédiat
qui le menacait, paraisse éter quelque chose 4 l’opportunité de ces
manifestations. I] en sera de méme sans doute des offrandes catholi-
ques qui commencaient a affluer au trésor pontifical. Mais quand bien
méme ces marques d’un zéle auquel nous nous associons de toute
notre ame, ne rencontreraient pas en ce moment un plus grand nom-
bre d'imitateurs, nous n’y verrions pas moins le symptéme précieux
d'un sentiment qui commence 4 s’élever dans Ja conscience des ca-
tholiques. Derniérement, ]’orateur éminent qui s’est révélé récem-
mment a |’Angleterre catholique, M. Lucas, dans un meeting de ]’Asso-
Ciation de Saint-Thomas de Cantorbéry 4 Westminster, a soulevé sur
une question assez semblable Jes réclamations de quelques-uns de ses
auditeurs protestants. L’assemblée , trés-nombreuse, paraissait ani-
mée d’un sentiment unanime, et le nom de Pie IX y produisait cette
attraction irrésistible qui s’est manifestée depuis quelque temps dans
toutes les réunions publiques, 4 Bruxelles comme 4 Londres, et méme
jusque dans nos banquets réformistes. M. Lucas, entrainé par le cours
de ses pensées, et oubliant peut-tre qu’il ne s’adressait pas unique-
ment a des catholiques, se mit 4 parler avec admiration de |’ancien
tribut de l’Angleterre au Saint-Siége, connu sous le nom de denier de
Saint-Prerre, et exprima l'espoir de voir se renouveler cet usage,
d'une maniére conforme a l’esprit de notre siécle, 4 mesure que les
habitants de la Grande-Bretagne se rapprocheraient de l’unité.
C’était toucher une plaie sensible, méme aprés plus de trois cents
ans, Jamais, en effet, dans les temps ou la foi étail pourtant si vive ,
les puissances temporelles n’ont fait jouer une machine plus efficace
pour détacher les peuples du Saint-Siége, que quand ils leur parlaient
de l’avarice des Romains et des exactions exercées par les souverains
4h0 REVUE POLITIQUE.
pontifes sur le monde catholique. Aujourd'hui, des tromperies aussi
grossiéres ne trouveraient plus créance; on sait l’admirable emploi
que Je Saint-Siége fait des ressources dont il dispose, et il nous sem-
ble honteux de laisser Pie IX dans des embarras financiers. M. Lucas
avait raison : l’Angleterre en reviendra au demer de saint Pierre,
déja représenté en partie par l’obole versée a la Propagation de la
fai, et le denter de saint Pierre deviendra une loi volontaire de tout Je
monde catholique.
FIN DE L INCIDENT DE Fernrare. — En attendant, les regards res-
tent tournés vers I'Italie, et il est impossible de se faire une idée de
lunanimité des vosux qui entourent le tréne de Pie IX. Ces voeux
universels, le ciel les exauce et la protection divine se manifeste de
plus en plus. L’incident de Ferrare s’est terminé a Ja satisfaction du
souverain Pontife. Tous les efforts tentés pour I’intimider et l’enlacer
dans le fatal réseau des grandes puissances ont été inutiles. Le Pape
a passé par-dessus la téte de M. de Metternich ; il s’est adressé direc-
tement a la piété de l’empereur d’Autriche et de sa digne compagne ;
il a manifesté plus clairement encore I’intention de recourir aux ar-
mes spirituelles, si la force brutale avancait contre lui. Il a refusé,
dit-on, le passage aux troupes autrichiennes qui voulaient se diriger
vers le royaume de Naples. Nous ne triomphons pas contre I’ Autriche
de ses concessions; nous l’en remercions au contraire en toute sin-
cérité. Nous disons qu’il est beau, quand on a en main la puissance
matérielle, de reconnaitre l’empire de la force morale, et qu'une pa-
reille disposition porte bonheur.
Déja les troupes impériales ont rendu 4 la garde civique les postes
dont elle s’était emparée a Ferrare ; et il ne peut plus étre question
d’aucune autre intervention, soit a Naples, soit 4 Lucques ou en Tos-
cane. Le duc de Lucques reviendra chez lui quand cela lui convien-
dra ; Sa retraite, si sévérement blamée, surtout par les amis les plus
dévoués de la maison de Bourbon, ne peut avoir qu’une médiocre
influence sur un pays que l’effet des traités peut, d’un moment a
autre, annexer & la Toscane. On sait qu’aprés Ja mort ou Il’abdica-
tion de !’impératrice Marie-Louise Parme doit étre donné au prince
de Lucques en échange de sa souveraineté actuelle, et l’on parle haute-
ment de l’abdication de cette princesse : un pouvoir viager comme
celui qui commande & Lucques est donc nécessairement peu en état
de lutter contre les veeux dn pays. Le Piémont maintient son statu quo
REVUE POLITIQUE. 4h
politique et son excellente attitude nationale. La réponse de Charles-
Albert aux trois députés de la noblesse de Génes, tout en témoignant
de l’attachement du roi pour son systéme intérieur, a été pleine de
modération et de courtoisie. La sincérité de !a part du gouverne-
ment, la modération de la part des sujets font des progrés remar-
quables en Toscane. Naples seule, ow les tentatives de révolution a
main armée sont loin d’étre réprimées, Naples hésite encore, et
son roi semble arrété sur Je bord des concessions par des scru-
pules d’amour-propre. On a dit que Pie IX avait écrit au roi Ferdi-
nand ane ‘lettre remplie d’un intérét paternel; ce qui est certain,
c’est que, sous Je rapport financier, il existe entre les deux états un
mtercourse amical, et que le Rothschild de Naples parait disposé a
mettre son crédit au service du trésor pontifical.
L’astre de Pie IX brille donc plus que jamais sur toute I’Italie; }’a-
gitation de la Péninsule se fortifie en se pacifiant; le projet d'une
union douaniére pour tout le pays est discuté publiquement, non
comme une hypothése, mais comme un plan salutaire & |’exécution
duquel tous les princes doivent concourir sans distinction de po-
sitions politiques. Nous le répétons, c’est un succés complet, pure-
ment italien, purement pontifical, et qui dépasse déja ce que les
hommes raisonnables ont pu concevoir d’espérances pour la malheu-
reuse Itahe.
Si nous nous en rapportions 4 des correspondances insérées dans
divers journaux, M. Rossi aurait ressenti vivement le contre-coup de
lamauvaise position dans laquelle on I’accuse d’avoir engagé le gou-
vernement francais & l’occasion des événements de Ferrare. Suivant
ces récits, la noblesse romaine aurait affecté de ne pas paraitre a la
réception des deux nouveaux cardinaux francais. On va jusqu’a dire
que M. Rossi songe a reprendre le chemin de la France.
A Paris, cependant, on veut faire croire que c’est la sagesse de
notre gouvernement qui a empéché la collision entre |’Autriche
et le Pape. Le moment viendra d’éclaircir ces mystéres; et alors
M. Guizot aura a prouver, non que la résolution du Pape de se te-
nir en dehors du cercle des grandes puissances a été le fruit de ses
conseils (nous ne lui en demandons pas tant), mais qu’il a compris
et secondé dés l’origine cette politique d’isolement. Autrement, il
restera enveloppé dans le concert de blame qui s’est élevé de toute
I'itatie & la lecture des articles du Journal des Debats.
442 REVUE POLITIQUE,
Au reste, dans le nombre des reprockes que ie correspondant de
la Presse adresse & M. Rossi, il en est un auquel nous refuserions
de nous joiadre. Si M. Rossi est resté l’interlocuteur habituel et le
consolateur du cardinal Lambruschini dans l’isolement ow 1’a laissé
la fin de sa fortune politique, il n’a fait en cela que seconder fes in-
tentions de Pie 1X, dans )’ame juste et généreuse duguel il n’est ja~
Imais entré de contrister ou d’humilier l’ancien ministre de Gré-
goire XVI.
Cependant il est assez amusant de bre les journaux allemaands, de-
puis que l’entreprise de Ferrare a tourné ‘contre l’Autriche. « En vé-
rité, |’Autriche a la un beau privilége, et qu’oa a bien raison de lui
envier ! Ferrare, un pays malsain, ou les troupes sont décimées par
la fiévre. Les pauvres soidats y tombent sans se plaindre et avec une
résignation stoique. Ingrate Italie! ne devrais-ta pas plutét remer-
cier les impériaux de ce qu’ils consentent a tenir garnison dans la
place de Ferrare? »
SUISSE. — Les nouvelles qui nous arrivent de ja Suisse coatinuent
de montrer sous de sombres couleurs l'avenir de ce pays. Les voya-
geurs qui comparent la répugnance pour la guerre de la majorité des
populations dans les cantons radicaux avec l’enthousiasme guerrier
dont le Sonderbund est animé, se refusent 4 croire que l’explosion soit
imminente. Cependant Il’influence des clubs continue d’agir sans Con-
tre-poids sur Jes assembliées cantonales du parti anti-catholique, et
le faible espoir que l'on fonde encore sur Ja neutralité de Saiat-Gali
peut étre démenti d’nn moment 2 l’antre. Les agitateurs, afin de dé-
terminer sur ce pomt un vote favorable 4 leurs desseins, feignent de
craindre une agressionde Lucerne ; et cependaatle sain consciencie ux
des cantons catholiques 4 maintenir la paix taat qu’oa ne ja violera
pas & leur égard n’est pas moins manifeste que lear détermination de
repousser vigoureusement les agresseurs.
Geux qui, 4 l’exemple de l’abbé Gieberti, attnibuaieat t¢ nom de
parti artstecratique aux cantons du Sonderbund, doivent avoir de la
peine 4 expliquer ie contraste qui existe entre les asgembiées popa-
laires de Schwitz et d'linderwald oii les résolations ont été prises &
Vnaanimité par la réunion de tous les habitants (10,000 aSchwitz), et
les conseils dans lesquels, comme & Schaffouse, ]'intimidation exercée
sur des hommes désireux demaintenir la paix entrains une majorité de
&6 voix sur 72. Tandis qu’a Montbenon, dans Je canton de Vaud, une
REVUE POLITIQUE. 443
convocation de fous les hommies en: état de porter les armes n’aboutit
qu’a un résultat humifiant pour la vanité des démagogues, le colonel Ab-
Yberg souffle le feu du patriotisme dans Ie coeur des hommes deSchwitz,
et les bataillons lucernois se rendent tour a tour dans I’église de Saxeln,
ol reposent les restes du B. Nicolas de Flue, pour y faire bénir leurs
drapeaux. On a déja publié bien des récits de ces préparatifs du Son-
derbund : mais. peut-éire n’aurait-op pas.dd négliger certaines piéces
officielles qai peignent, mieux que les wapreanons hes plus fidéles des
veyageura, les sentiments qui animent les populations catholiques.
Yoii entre autres use preclamation:du gouvernement d@’Obwalden
(moitié du canton d’Unterwald), qui nous a frappé par sa simplicité
hérofque. Cette proclamation a précédé la résolution de Schwitz (imt-
tée aujourd’hui par les autres cantons de la Vieille-Suisse) d’en ap-
peler, sur la conduite 4 tenir, au vote de toute la population (Lands-
gemeinde),.
L’AVOYER ET LE CONSEIL AD PEUPLE D’OBWALDEN.
Chers et loyaux eompaitriotes !
La situation actuelle est grave et l’avenir est incertain. C'est poum
qaoi news nous sommes décidés 4 vous adresser quelques paroles de
conseil et d’encouragement. Neus sommes bien loin de douter de la
sineérité, de la fermeté de vos sentiments ; car jusqu’h présent Obwal-
den n’a pas eu & subir le contact des factions ; mais nous désirons yous
donner une nouvelle prewve de notre franchise, de notre confiance.
Borsqu’en £845 les corpse francs, aprés avoir deux fois violé Ja paix pu-
bliqne, curent jeté les armes dans une faite honteuse, yous aver remer-
eié Dieu avec nous @avoir sauvé la patric, et en vous livrant de nou-
veau, dans les champs et dans les montagnes, 4 vos paisibies travaux,
vous avez cru au retour de jours ples calmes. Mais le radfcalisme, le
parti de la révelution et de la destruction n’a pas reconnu Ia justice de
Dieu dans sa défafte : ne cessant de conspirer dans l’ombre, {i} a cher
ché, par tous les moyens, 4 réalser ses projets. Nous avons va co rate
ealisme jeter de nouveau la semence de la révolte et de la discerde, et
recourir & des moyens révetationnaires pour faire violenee aux gouver-
nements restés fidéles au pacte fédéral. C’est encore lui qui a réussi &
faire nommer président de la Bidte le. fameux chef des corps frames qui
ont viol ls paix publique.
€e réguitat obtenu, fis expriment hautement et ouvertement l’inten-
tfon @’anéantir le pacte fédéral auquel fis s’étaient engagés par serment
4 se conformer, et do luf subetituer um gouvernement central, sans ga-
Akh REVUE POLITIQUE.
rantie pour notre indépendance cantonnale, sans garantie pour nos li-
bertés, nos droits confessionnels, Ces événements nous ont remplis d’une
douleur profonde; nous y avons yu de nouveaux dangers pour notre re-
ligion et notre patrie. Mais la premiére émotion passée, nous nous
sommes armés. Dans l’intérét de la Confédération, nous avons formé
alliance avec nos confédérés les plus fidéles et les plus anciens, et nous
nous sommes unis pour repousser les attaques audacieuses qui seraient
dirigées contre le territoire des cantons fidéles au pacte fédéral et con-
tre leurs droits et leurs libertés héréditaires. Les hommes dont les péres
ont jadis combattu avec les ndétres dans les luttes pour la liberté seront
avec nous dans les bons et dans les mauvais jours. Cependant nous ne
sommes point animés de sentiments hostiles contre ceux de nos compa-
triotes qui ne partagent pas nos opinions; nous n’avons pas non plus
l"intention d’attaquer les autres cantons. Voici notre devise : « Respect
aux droits des autres états de la Confédération », mais aussi : « main-
tien de nos droits & nous. » Nous savons apprécier les bienfaits de la
paix ; mais nousalmons mieux succomber, dignes de nos ancétres, dans
la lutte sacrée, que de sacrifier la liberté de notre pays, en consentant a
le voir sous le joug du radicalisme et nous attirer ainsi la malédiction de
nos arriére-neveux. A l’approche du danger, quoiqu’il ne nous paraisse
pas actuellement trés-proche, nous avons cependant, de concert avec
les autres cantons, nos alliés, pris des mesures convenables pour étre
préparés & tout événement. Nous avons mis en activité le contingent et
Ja réserve de notre canton, et nous avons pris soin que la landsturm
(levyée en masse) fat mieux armée et organisée.
Chers et loyaux compatriotes! le zéle et la fermeté avec lesquels vous
avez toujours accueilli nos commandements sont pour nous une garantie
suffisante de votre adhésion aux sentiments et aux actes de votre gouver-
nement, tels que vous les fait connaltre cette proclamation, et nous
sommes certains qu’au jour de la décision et du danger votre courage
et votre résolution ne nous feront pas défaut. La Vieille Suisse a été le
berceau de la liberté et de l’indépendance helvétique. Qu’elle soit main-
tenant, dans ces jours de fermentation et de dissolution , le rempart de
sa conservation. C’est aux hommes de la Vieille Suisse que s’adresse 1’es-
poir et la confiance de tant de citoyens honnétes. Justifions cette con-
fiance en montrant dans le danger que nous avons conservé dans nos
montagnes, dans nos vallées, non-seulement les sentiments de piété et
de liberté, la fidélité et la loyauté de nos ancétres, mais aussi leur cou-
rage, leur énergie et leur réputation guerriére. Chers et loyaux compa-
triotes! dans une assemblée solennelle, au tombeau du Bienheureux Ni-
<olas de Flue, vous avez prié avec ferveur que la Providence écartat
REVUE POLITIQUE. 4h5
de nos lévres le calice d’amertume qu’elle nous présente, que la guerre
civile fat détournée, et que la paix, la fidélité et la justice helvétique re-
parussent dans toutes les parties de la Confération. Vous avez imploré
Dieu afin qu'il vous assistat dans cette sainte lutte, chers et loyaux com-
patriotes! N’avez-vyous pas alors trouvé des consolations, du calme, un
nouveau courage, des forces nouvelles dans votre confiance en Dieu?
Gardez ces consolations, ce courage, cette confiance inébranlable en
Dieu, et quoi qu’il arrive vous resterez, par la protection et avec l'aide
de Dieu, ce que vous avez été depuis le matin du jour de l’an 1308, un
peuple libre et indépendant. Que la patrie soit recommandée 4 Ja pro-
tection du Tout—Puissant par lintercession du Bienheureux Nicolas de
Flie, notre patron!
IRLANDE. — L’ame des vrais chrétiens, si douloureusement op-
pressée par l’attente de la guerre civile qui menace de désoler la
Suisse, est loin de trouver un repos dans |’aspect actuel de I’Irlande.
Jamais la perspective ne fut plus sombre. L’Angleterre, lasse de sa
charité officielle, a rejeté Je fardeau des pauvres sur les proprié-
-taires de |’Irlande elle-méme : et ceux-ci, déja ruinés de fond en
comble, voient devant eux une récolte insuffisante et plus de pau-
vres 4 leur charge qu’on en comptait a pareille époque de l’année
derniére. I] semble impossible que !’Irlande subsiste dans les condi-
lions actuelles de Ja propriété. Afin que la crise qui se prépare ne
réagisse pas sur la Grande-Bretagne, le Parlement serait capable de
concéder enfin ce Rappel qu’O’Connell n’a cessé de prédire avec
tant d’assurance et que nos docteurs de Paris considéraient comme
une chimére ridicule. O’Connell n’a point succombé sous le senti-
ment de l’impuissance de tenir sa promesse : mais il avait espéré,
en menant 4 bien |’agitation politique, éviter & son pays une révolu-
tion sociale, et c’est l’imminence de cette derniére révolution qui a
di accabler Je plus douloureusement son ame. Quel parti prendre en
effet, pour un homme qui avait le sentiment du droit jusqu’a la supersti-
tion, entre les propriétaires qui se refusent a accepter le fardeau des
pauvres, et les petits tenanciers qui s’associent pour résister a I'é-
vincement des terres qu’ils cultivent de pére en fils?
ANGLETERRE. — Cependant le commerce et l'industrie britanni-
ques sont profondément ébranlés. I] y a quelques années, Carlyle
comparait l’Angleterre 4 Midas sous les mains duquel tout se change
en or; aujourd’hui c’est l’or qui manque a ces spéculations, dont
laudace sans limite n’a été que trop secondée par Ja passion insensée
4116 REVUE POLITIQUE,
du gouvernement pour les théories économiques. On redoutait effet
du libre échange pour la propriété fonciére, et c’est l’application des
principes du bre échange au commerce des grains qui réagit sur
Y'industrie manufacturiére en faveur de laquelle la ligne de Cobden
avait été fondée ; la pénurie de la Banque et la multiplication des
faillites deviennent en effet la ruine des travailleurs. Ea.méme temps,
les entreprises des chemins de fer, objets d’une admiration sans
borne pour nos économistes, au point qu’il semblait qu’on n’en ferait
jamais assez, et que désormais le bonheur des peuples se jugerait 4 la
longueur de ses rails, les chemins de fer, dis-je, réclament de leurs
souscripteurs un capital énorme et qu’on ne parvient & acquitter que
par des emprunts usuraires. C’est un malheur pour Je monde en- -
tier qu’une crise pareille chez une nation qui concentre dans ses
mains la moitié du commerce du monde. II n’en est pas nyoins vrai
que lord Palmerston, avec sa manie ou sa mission d’allumer une
guerre générale, ne trouverait plus autour de lui les mémes ressour-
ces qu’il y a six mois. Or, si jamais l’Angleterre était arrétée par le
défaut d’argent dans le développement de ses projets, bien des gens
seraient tentés de laisser-la la science des richesses, et d’en revenir
aux lois somptuaires de |’antiquité. Le moule dans lequel on a voulu
jeter le XIX° siécle semble prét 2 se briser.
ESPAGNE. — Il serait possible que nous vissions dans pew de temps
une réaction générale contre la politique ministérielle whig. L’an-
nonce subite de la formation d’un ministere Narvaez 4 Madrid est
venue donner un démenti aux prévisions qui semblaient les mieux
fondées. La solution de cette énigme de télégraphe n’arrivera qu’a-~
prés la publication de notre Revue. Cependant M. Salamanca avait eu
Tle temps de mettre la main sur l’arche sainte. Un décret provoqué
par lui ordonnait la vente des seuls biens qui, dans l'état actuel des
finances espagnoles, puissent assurer la subsistance du clergé = mais
Pange a chassé l’impie Héliodore du temple qu'il profanait. Si le
parti modéré, en reprenant les affaires , ne revenait pas sur cette
fatale décision et ne tranchait pas 4 Ja satisfaction des 4mes religieu-
ses une question trop longtemps suspendue , il commettrait une
faute grave et qui malheareusement rappellerait ses anciennes fautes.
GRECE. — Les derniéres nouvelles d’Athénes domnent 4 croire que
PAngleterre n’y tirera pas tout le parti qu’elle aurait voulu de la
mort de Colettis. Cet homme d’Etat, pour assurer au parti national
REVUE POLITIQUE. 447
une majorité imposante, s’était rapproché des napistes et était par-
venu a leur inspirer une grande confiance. Aujourd’hui le parti na-
tional, ponr ne pas succomber tout 4 fait avec son chef, est obligé de
laisser la prépondérance & |’élément que Colettis était parvenu a
subordonner, Aigas-Palanndés écarté de la présidence du conseil, le
général Tzavellas élevé & ce poste qu’il semble garder pour M. Gla-
rakis, le plus napiste aprés Gennéos Colocotronis des collégues que
Colettis s’était donnés, suffisent pour nous faire attendre de la part
dela Russie plus d’intérét en faveur du roi Othon, qu’elle n’en a
montré tant qae Je reprdseniaat de ja véritable indépendance natio-
nale a tenu le timon des affaires. Baas !’espoir de rétablir son an-
cienne influence, le cabinet de Saint-Pétersbourg protégera |’admi-
mstration actuelle, et la Porte, mieux conseillée, cessera de poursul-
wre contre la Gréce l’application de ses absurdes représailles. La
révolte elle-méme mollira pour le moment et Grivas n’aura plus la
méme liberté d’enréler a |’abri du pavillon consulaire anglais 4 Pre-
vesa. En uO mot, nous entrevoyons une détente générale qui per-
Isettra & la Gréce de traverser tant bien que mal la crise actuelle.
Dans un moment oli la question d’eatstence était posée pour cette
monarchie, peut-étre est-il heureux qu’elle puisse, sans trop s’*humi-
lier, renoncer un moment au noble réle que Colettis avait voulu lui
faire jouer. Mais Colettis avait posé d’autres questions, celles du
développement et de la prospérité : 11 voulait ces avantages relatifs,
en échange de l’abandon loyal qu’il avait fait, pour complaire a |’Eu-
rope, de toutes ses espérances d’un affranchissement général de sa
race : et c’est cette compensation gue I’Angleterre et Ja Russie, ces
deux étranges protectrices, ont refusée & Colettis et au royaume de
la Grace. Aujourd’hui la Grace entiére pleure Colettis : elle sait sous
quelles indignes -persécutions il a sucoombé ; elle se retrempe par sa
douleur méme aux idées dont il était un si ferme soutien. — La
Grace, en comtinuant d’exister, ne perdra pas au moins tout droit sur
Tavenir.
BULLETIN LITTERAIRE.
Histoire de la Gaule sous Cadministration romaine, par Amédée THIERRY ‘,
tome III.
Nous avons déja entretenu nos lecteurs du travail commencé par
M. Thierry ; nous leur en avons fait connaftre la portée; nous en avons
exposé le plan et le but. Faire remonter de seize siécles les origines de
notre nation ; ajouter 4 nos annales toute cette période gauloise trop
habituellement négligée ; suivre nos aieux dans les luttes de leur
sauvage indépendance, dans les phases de lincorporation romaine; en-
fin restituer sa place a l’élément celtique de notre histoire : telle a été
la pensée de l’écrivain. Somme toute, en effet, nous sommes des Gau-
lois civilisés par Rome, régénérés par le Christianisme, formés en mo-
narchie par les Francs. Comme le Christianisme et comme |’empire ro-
main, la race franque est un élément de notre civilisation et de notre
_histoire plutot que de notre nationalité.
M. Thierry, qui avait commencé ce travail dans son Histoire des Gau-
lois, qui le continuait ensuite (nos lecteurs peuvent se le rappeler) dans
son Histoire de la Gaule sous la domination romaine jusque vers les temps
de Dioclétien, le poursuit dans ce nouveau volume depuis l’avénement
de cet empereur jusqu’au régne de Théodose. Pendant cette période,
lhistoire de la Gaule se lie intimement 4 celle de l’empire. La Gaule
n’est plus seulement une province, elle est le centre d'une des grandes
divisions de l’empire romain, elle est le point de départ de ses révolu-
tions et de ses luttes, elle est le levier avec lequel on le gouverne ou le
trouble. L’histoire générale de l’empire, comme dans les volumes précé-
dents, et davantage encore, se trouve donc ici inséparable de l’histoire
de la Gaule; la Gaule est Je théAtre ov le plus habituellement les desti-
nées de l’empire se décident. Et de plus, le rdle que la Gaule remplit dans
lempire, elle le remplit dans l’Eglise. La aussi, Rome est le chef, la
Gaule est le cceur, ou du moins c’est 14 que le plus souvent l’Eglise
£ In-8°, Chez Perrotin.
BULLETIN LITTERAIRE. 449
dOccident a ses conciles, ses héros, ses saints, ses mouvements d’im-
pulsion.
La Gaule n’a donc pas, 4 proprement parler, son histoire particu-
litre. Trop peu de documents nous peignent sa situation intérieure,
nous révélent des faits qui lui soient spéciaux, nous introduisent pour
ainsi dire dans sa vie privée. L'histoire de la Gaule est l’histoire de l’em-
pire et celle de lEglise.
De 14 le défaut principal, inhérent sans doute au sujet et 4 l’état ac-
tuel des monuments historiques, que je me permettrai de reprocher au
livre de M. Thierry. Son histoire n’est pas assez gauloise, et en méme
temps elle n’est pas assez universelle. Le fil des événements le conduit
sans cesse 4 raconter des guerres, des révolutions, des luttes théologi-
ques, des persécutions, des hérésies, qui n’ont point la Gaule pour théa-
tre et ou la Gaule ne semble pas directement intéressée; et, d'un autre
cété, histoire générale de l’empire et de l’Eglise n’apparaft dans ce li-
wre que mutilée, tronquée, incompléte. Les premiers exploits et l’avé-
nement de Julien y sont racontés avec détail, parce que ces faits se sont
passés dans la Gaule; mais son régne et ses persécutions ne sont et ne
pouvaient étre qu’esquissés. Saint Athanase y est nommé, parce que la
Gaule a été pendant quelque temps son refuge; mais sa longue lutte
contre le despotisme arien est simplement indiquée. La Gaule n’était
qu’une province, et une province vit un peu de sa vie propre, mais
beaucoup aussi de la vie commune du corps auquel elle appartient. Ce
défaut, inévitable jusqu’é un certain point dans toute histoire locale,
est plus grand ici par cela méme que la province est plus importante,
azit plus sur l’empire, vit davantage de la vie commune et a sur cette
vie plus d°influence. C’est l’histoire du tout que l’on raconte, mais on la
raconte incompléte. Il en résulte pour le lecteur un certain désappoin-
tement et une certaine fatigue; et ce qui ajoute 4 cette fatigue, c’est
que non-seulement l'histoire de empire se méle & celle de la Gaule,
mais aussi histoire de l’Eglise 4 celle de l’empire. [1 faut suivre les hé-
résies 4 travers les révolutions, la marche des conciles a travers celle
des armées, la lutte contre le paganisme en méme temps que Ia lutte
contre les barbares. Je suis bien d’avis que tout cela ne devait pas étre
disjoint ; j'ai un grand faible pour la chronologie, et je crois que ce qui
a marché de front dans la réalité doit marcher de front dans l’histoire ;
mais peut-étre les transitions aurafent-elles pu étre mieux ménagées,
la disposition plus habile, l’ordonnance plus heureuse, les déductions
plas clajres, les points de jonction mieux indiqués.
Mais n‘insistons pas trop sur ces défauts de composition. Le volume
de M. Thierry n’en est pas moins 4 beaucoup d’égards le digne tableau
150 BULLETIN LITTERAIRE,
d'une grande époquée. Comme il le remarque, au commencement du
IV* siécle, le monde était encore officiellement paien ; l°empereur et
lempire étaient paiens ; le Christianisme était relégué dans l'ombre, reli-
gion illégale, tolérée quelquefois, mais tout au plua talérée (queiqu’il y
eit déja un empereur chrétien) le plus souvent persécutée avec fureur.
A ja fin de ce siécle, au contraire, non-seulement les peuples étaient
chrétiens, mais l’empire et l’empereur étaient officiellement chrétians. Le
paganiame , refoulé dans ies bois et dans quelques villages, condamné
par-les lois et poursnivi par les juges, n'avait plus que de rares et timi-
des sectateurs. ,
Comment s’était opéré ce grand changement? Une idée nouvelle, sortie
du Christianisme et possible senlement en face de lni, avait, .vers la fin
du IiI* siécle, commencé & se produire au monde : celle de ia liberté de
conscience. Ce mot inconnu aux langues et aux moours anciennes, cetie
pensée toute chrétienne, que le culte de Dieu n’est pas Paffaire de I’Etat,
mais l’affaire de 'homme; que l'homme n'y doit pas étre porté par une
loi unique qui le coatraigne, mais par des convictions peut-<tre di-
verses qui le poussent ; cette notion de cultes divers maintenus dans le
sein du méme empire, également protégés, libres sans se heurter, rap-
prochés sans se confondre : cette pensée surgit au monde pour la pre~
miére fois, lorsqu’aprés trois sideles de lutte, le Christianisme croissant
en force commenca & espérer la liberté, et que le polythéisme, décrois-
sant et las, commenca a la concéder. Cette pensée inspirait la politique
de Constance Chlore; elle triompha dans les édits de Constantin son
fils, :
Mais cette pensée ne pouvait avoir encore qu’un triomphe passa-
ger. Si son triomphe edt pu étre durable, I’Eglise aurait eu lieu de
s’en réjouir : elle n’aurait pas vu les empereurs, s’autorisant d’un
Ghristianisme officiel, et abusant de leur titre d’évéques du dehors,
prétendre régenter la discipline et la foi, rassembler des conciles,
recevoir l'appel de leurs décisions, les casser méme, dresser des for-
mulaires, enseigner et imposer l’hérésie, persécuter la foi au nom de
la foi; elle n’aurait pas assisté an succés momentané, mais déplora-
- ble, de l’arianisme, cette plaie de l’empire enfin converti. Malheureuse-
ment i] ne pouvait en étre ainsi: les esprits n’étaient pas assez mars; la
politique était encore trop accoutumée aux voies anciennes pour qu'on
vit s’établir et triompher de prime d’abord une idée qui au bout de
dix-huit siécles de Christianisme commence tout au plus 4 s'affermir.
Les Césars, trop ambitieux et trop jaloux de leur puissance, trop habitués
par les traditions palennes 4 faire le métier de chefs de la religion, ne
surent pas longtemps observer cette neutralité qu’ils s’étaient prescrite.
ee 7
BULLETIN LITTERAIRE. $54
De plus, la race de Constantin tomba de borme heure dans le piége de
Yarianisme, et l’Eglise arfenne, cette Eglise de courtisans, qui comptait
pour son triomphe sur la seule force du pouvoir, poussa tant qu'elle le
put le prince 4 gouverner la retigion et I’Etat 4 se faire théologier.
Puis un peu plus tard, contre le mouvement du siécle, contre la force
dune vérité devenue évidente, contre la volonté des peuptes, Julien
prétendit faire l’empire officiellement idol&tre : tentative doublement
puérile; car, non seulement Julfen rejetait le christianisme, la véritable
force de la société; mais encore en écartant la forme romaine et les tra-
ditions nationales du polythéisme, en le faisant purement grec, sd0-
phiste et philosophe, il lui était la seule force qui lui rest&t encore. H
fallut, dés ce jour-la, par une juste et nécessafre représaille, qu'un Théo-
dose vint A son tour, et fit l’empire officiellement et politiqnement chré-
tien. Ainsi la pensée de la liberté de conscience et de l’égalité entre les
religions, quoique nettement concue, quoique souvent exprimée par des
paiens ou par des chrétiens avec une énergie et une précision de langage
que notre siécle pourrait envier, n’apparaft dans histoire de ces temps
que comme un éclair. C’est une lueur qui devant les nécessités du
moment, devant les habitudes de la politique, devant Ie rapide et impa-
tient progrés du Christianisme longtemps contenu, ne tarde pas 4
seffacer et & s'éteindre.
A ces luttes de l’Eglise au IVe siécle, ajoutez la lutte extérieure de
lempire contre les Barbares, sa latte intérieure contre lui-méme. L'ab-
sence, ou plutét P’impossibilité d’une loi de successfon fut la perte des
monarchies dans l’antiquité. De 14 vient qu‘elles furent en général,
comparées aux républiques, d’une si courte durée, d'une existence si
tiolente, d’une puissance si précafre. L’empire romain échappa moins
que tout autre a cette loi de destruction. Livré pendant trois siécles aux
hasards de l’élection militaire, ce ne furent que déchirements, chutes
Violentes, usurpateurs renversés par d’autres, révolutions de caserne.
Dioclétien voulut établir le principe @hérédité, et ce fut un progres;
mais, dans l’ordre de Ia civilisation antique, en l’absence d’un droit de
primogéniture dont l’idée n’existait nulle part, I*hérédité amenait ou la
guerre fraternelie ou le partage : et Dioclétien, acceptant lidée du par-
tage, réva un empire toujours un, avec deux empereurs égaux en rang,
deux sous-empereurs destinés 4 leur succéder. Or, déja l’empire com~-
mencait 4 se disjoindre; Orient et POccident, toujours distincts, ten-~
daient 4 se séparer: et cette séparation s’accrut bien davantage lors-
qu'un partage officiel la consacra.
Ce n’est pas assez, et par une préférence qui semble un caprice, les
empereurs, 4 commencer par Dioclétien, semblent s’étre tous entendus
452 BULLETIN LITTERAIRE.
pour se tenir éloignés de Rome, qui seule pourtant, par ses souvenirs
de gloire, par son nom, par ses habitudes de commandement et d’o-
béissance, pouvait étre le centre de la nationalité et de l’unité impé-
riale. Ce n’est plus Rome, c’est Nicomédie qui est le siége habituel du
chef de l’empire, lorsque, par le hasard de la succession ou de la vic-
toire, l’empire n’a qu’un seul chef. Ce n’est plus Rome, c’est bien plutét
Tréves ou Milan qui commande 4 l’Occident, a l’Italie méme. Ici la poli-
tique de empire forme un remarquable contraste avec la politique de
l’Eglise. L’empire se divise; |’Eglise se resserre. L’empire devient mul-
tiple; il est gaulois ou asiatique : l’Eglise, au contraire, demeure une
et demeure romaine, prenant constamment pour son chef et sa métro-
pole cette cité, coupable de tant de martyres et souillée de tant d'idoles,
mais cette cité que Dieu avait destinée 4 étre le centre du monde, et
dans laquelle, dés les premiers jours de la foi, le premier des apdtres
avait placé le centre de la foi.
Aussi, quand la dissolution de I’empire, l’affranchissement désordonné
des éléments qui le composaient, ouvrirent peu 4 peu ses fronti¢res &
des ennemis plus puissants de la faiblesse de Rome que de leur impul-
sion et de leur propre force, l’°empire succomba, l’Eglise résista. C'est
cette derniére crise que M. Thierry aura 4 nous raconter dans son qua-
triéme volume. La au moins, les intéréts et les affaires de la Gaule se sé-
pareront des intéréts et des affaires de Rome; il ne fera plus lhistoire
d’une province, mais celle d’un pays.
Quant au volume qui est sous nos yeux, nouveau par la pensée (car
Vhistoire des races gauloises n'avait pas été encore, si je ne me trompe,
prise ainsi & part et suivie pendant une longue série de siécles), il ust
encore, sous un certain rapport, nouveau par l’exécution. Rarement,
quoique le rapprochement soit tout a fait logique, la double histoire de
l‘empire et de l’Eglise avait été ainsi réunie. Par un préjugé qui semble
inexplicable, les historiens s’étaient plus, en mettant dans l’ombre une
moitié de histoire qui se lie intimement & l'autre, a se priver d'une foule
de lumiéres sans lesquelles les événements demeurent 4 l'état de pro-
bléme. On ne sait pas encore, ou l'on sait mal, quel jour inattendu et
nécessaire pourront jeter sur l'histoire, méme profane, les documents
ecclésiastiques, les vies des saints en particulier qu’é tort et 4 travers on
anathématisait sans distinction sous le nom de légendes et de fables pieu-
ses. M. Thierry a eu le bon esprit de s’en servir, et par ja de restituer a
Vhistoire une foule de documents que lui enlevait une critique arbi-
traire, de jeter du jour sur un grand nombre de points obscurs, de com-
pléter, en un mot, les monuments profanes de cette époque, si vagues,
si mutilés, si insignifiants quelquefois.
BULLETIN LITTERAIRE. 453
D’ailleurs, i] faut bien le comprendre: au IV’ siécle, la lutte des reli-
gions est le fait qui domine tout: séparés de cette cause, tous les effets
demeurent inexpliqués. Les soulévements de la Bagaudie, par oxemple,
si obscurs et si incompris, ne recoivent un peu de jour que des chro-
niques sacrées qui ont été écrites dans les siécles suivants. La Vie de saint
Martin, par Sulpice Sévére, est un livre historique fondamental pour
cette époque. M. Thierry le dit avec raison : « De tels détails sont curieux
au point de vue de histoire; ils mettent & nu... les ressorts cachés du
Christianisme ; enfin, ils restituent 4 nos annales nationales, dans une
limite que la critique peut avouer, des événements et des noms qui en
auraient été écartés par un dédain inexplicable. Il faut que ces noms
rentrent dans lhistoire. Il faut que le livre ouvert aux conquérants ne
soit pas fermé pour les Irénée, les Saturninus et les Denis. I] faut aussi
qu'un siécle qui se pique d‘apprécier les -vertus démocratiques donne
‘ autre chose qu’un sourire moqueur a la mémoire du cordonnier Cré-
pin. » (P. 54.)
Maintenant, l’appréciation de ces documents a-t-elle toujours été par-
faitement juste de sa part? A-t-il bien compris tous ces ressorts cachés
du Christianisme dont il parle? Rendant toute justice au Christianisme
souffrant et persécuté, se rend-il bien compte de la situation du Chris~
tianisme libre et vainqueur? ne se montre-t-il pas rigoureux envers
lui? La liberté donnée par Constantin, le Christianisme reconnu par les
édits et devenu religion légale des cités, des peuples entiers devenus
chrétiens dans leur vie légale et dans leur vie publique, tous ces faits
n'expliquent-ils pas (sans Yexcuser toujours) une certaine violence dans
les actes, une certaine ardeur d’incrimination et de plainte que les ages
précédents du Christianisme n’avaient point connue? Ce n’était plus
seulement le chrétien qui se plaignait, c’était le citoyen. Ce n’était plus
laconscience qui était froissée par la loi, c’était la loi elle-méme qui
souffrait, dans la personne de l'Eglise qu'elle avait adoptée, la tyrannie
et la persécution. La question, en un mot, devenait, si je puis ainsi dire,
plus civile, plus laique, plus humaine; les moyens étaient aussi plus
humains. |
Et remarquez qu’é cété de cette fierté, parfois trop passionnée, du
citoyen, de l'initiative plus d’une fois blamable qu'elle lui fit prendre
sur les pouvoirs publics, de l’impulsion souvent téméraire qu'il pré-
tendit leur donner, le contraste du sentiment chrétien, de la douceur
et de I*humanité chrétiennes, ne manque jamais complétement. Saint
Martin, parcourant les campagnes:pour abattre les temples et jeter 4 bas
les arbres sacrés des paiens, apparaft un peu dans les livres de M. Thierry
comme un paysan fanatique et grossier. Mais poussant plus loin, on est
154 BULLETIN LITTERAIRE.
tout étonné, dans quelques pages écrites, ce semble avec amour, de
voir ce paysan fanatique s’opposer de toute l’énergie de son 4me au
supplice prononcé contre les hérétiques, se faire l’apdtre de la douceur
chrétienne et de la tolérance religieuse, refuser de communier avec les
évéques qui ont eu le malheur de se porter accusateurs, poursuivre
avec une singuliére perséyérance devant tous les tribunaux cette cause
de l’humanité, rester toute une nuit agenouillé 4 la porte d’un gou-
verneur pour obtenir de lui la grace d'un condamné, se séparer de
tout un synode d’évéques par cela seul qu'il a innocenté l’accusateur,
ne s’en rapprocher qu’en hésitant, 4 contre-cceur, avec répugnance, et
en exigeant pour prix de cette concession que le sang des hérétiques
cesse de couler. (Ch. 9, p. 475-482.)
‘Ces grands exemples méritent aujourd’hui plus que jamais d’étre cités.
« Dieu ne veut pas de foi contrainte, disait saint Hilaire. Ge n’est pas pour
lui, c’est pour nous que nous l'adorons. On ne le trompe pas, on le mé-
rite. » Et nulle histoire peut-étre mieux que celle des successeurs de
Constantin ne démontre combien est dangereuse pour ]’Eglise la tutelle
intéressée du pouvoir. Voici une page qui la peint bien, avec des traits
qui semblent étre empruntés aux annales de nos jours; tant ils rappel-
lent exactement les puissances modernes, avec leurs prétentions de su-
prématie, leur intérét prétendu pour l’Eglise, leurs tracasseries envers
elle, la résistance qu’elles soulévent, leur rupture finale avec le Christia~
nisme: « Une petite persécution s’organisa (sous Licinius) contre les
chrétians d’Orient, au nom méme de la liberté religieuse et en vertu du
pouvoir que possédait le chef de Etat, comme chef d’un des cultes natio-
naux... Ainsi, Licinius fit des réglements de discipline; i intervint dans
tout, tl se méla de tout avec cet esprit tracassier et railleur qui faisait le
fond de son caractére. Sous prétexte que les bonnes mceurs souffraient
du mélange des hommes et des femmes dans les églises, il voulut qu’ils y
occupassent des places séparées ; il voulut encore que les femmes seules
{ussent chargées de l’instruction religieuse des femmes. Sous prétexte
que l’air étouffé des basiliques pouvait engendrer des maladies conta-
gieuses, il ordonna que les assemblées se feraient en plein air..... Les
églises devenant inutiles par suite de cette ordonnance, Licinius les
confisqua. Il supprima également les synodes comme des réunions de con-
spirateurs, défendit aux évéques de correspondre ensemble, et finit par ex-
clure les chrétiens des fonctions publiques. Des résistances eurent lieu,
et Licinius, acceptant le combat, finit par se déclarer le protecteur et le
restaurateur du polythéisme. » (Ch. 4, p. 245.)
C’est donc ici, en résumé, un utile travail sur nos antiquités natio-
nales et chrétiennes; et nous attendons impatiemment le volume qui
BULLETIN LITTERAIRE. £55
doit en faire la suite, et nous initier 4 Tépoque si intéressante, en méme
temps qu'elle est plas nationale et par suite plus facile A raconter, du
V° siécle.
SS
Les Noviciats littéraires, coup d’eil historique mer la condilion des hommes
de lettres en France, depuis environ cinquante ans, précddé de Udoge his-
torique de Charles Nodier et suivi de letires sur la littérature contempo-
raine, par F. PERENNES !,
Ce livre sera lu sans doute avec intérét : son caractére anecdotique,
une charmante facilité de style et la moralité des enseignements, le re-
commandent & la curiosité.
ll renferme, en premier lieu, l’éloge de Charles Nodier, et fait con-
baltre le conteur gracieux, l’érudit philologue, le bonhomme si distingué
dont les lettres francaises pleurent encore la perte récente. Ceux qui
n'ont pas eu l'occasion de passer quelques heures avec l’auteur de
Trilby et de la Fée aux Miettes, trouveront une sage appréciation de son
caractére et de ses écrits dans l’ouvrage que nous annoncons; les autres
y trouveront le résumé et le complément de leurs impressions et de
leurs jugements personnels.
Dans la deuxi¢me partie de son livre, la principale, sinon la plus
étendue, apres avoir cité MalfilAtre, Gilbert, Elisa Merceeur, Es-
cousse, Dovalle, Brugnot, Chaudesaigue, ete., usés, dévorés tout jeunes
par leur vie ardente ou par la misére, M. Pérennés conclut qu’en gé-
néral les études opinidtres, et méme la science réelle, conduisent rare-
ment 4 la gloire, plus rarement encore a la fortune. Bien qu’on puisse
dresser, 4 cOté de ce décourageant nécrologe, une bonne liste d’ hommes
vivants, poétes et prosateurs du plus bas et du plus haut titre, qui font
assez bien leurs affaires, et qui, s’ils n’ont pas atteint la gloire, s’en con-
solent dans une fortune non méprisable , nous sommes de l’avis pratique
de M. Pérennés, et nous croyons que les jeunes esprits doivent se garder
de prendre leur vanité pour du génie, et assurer leur avenir pour vivre
honorablement avant de tailler leur plume pour écrire médiocrement.
Enfin, dans quelques lettres sur le théAtre et le roman contemporains,
M. Pérennés flétrit avec une juste indignation le fond et la forme de
toutes ces productions, filles et méres d'instincts dangereux et vils. On
nous fabrique aujourd'hui des livres comme on fait bouillir de eau, et
la presse égale la vitesse de la vapeur. En attendant, cette littérature
Vaut, sous le rapport des idées et de l’art, ce qu'elle coute de temps, et
‘1 vol. in-§, Prix; 5 fr. Chez Sagnier et Bray, libraires, rue des Saints-Péres, 64,
456 BULLETIN LITTERAIRE.
elle emporte les esprits, et bientdt les mceurs et les lois, en dehors de
toute voie réguliére, dans une foule de théories irréligieuses, immorales,
chimériques. Un jour viendra ov tous ces semeurs de vent moissonneront
la tempéte. Ils sément tout seuls, mais le peuple fera la moisson avec
eux : voila ce qui est triste. Comment tous les hommes d’intelligence et
de ceeur ne font-ils pas une coalition pour empécher, autant qu’il est en
eux, la publicité, Ja diffusion et la lecture de ces écrits, livres ou feuil-
letons, qui bravent la grammaire aussi bien que la religion, et le bon
sens comme la philosophie?
Méditations critiques ou Examen approfondi de plusieurs doctrines sur
Chomme et sur Dieu, par L. A. GRUYER !.
€ L’auteur de cet ouvrage se propose les questions les plus graves de la
philosophie : qu’est-ce que la création, l’Ame et ses destinées?
Il n’en résout presque aucune: ses méditations finissent ordinaire-
ment par un doute désespérant. Les solutions chrétiennes sont presque
toujours écartées.
M. Gruyer a dQ appartenir autrefois 4 l’école sensualiste. On le voit
constamment préoccupé des objections de cette école, aujourd’hui bien
déchue. Il nous a semblé qu’il aurait donné & son travail un plus grand
mérite d’opportunité en discutant les doctrines des écoles plus récentes,
et en nous parlant de Schelling et de Hegel plutét que de Cabanis et de
Broussais.
Le style est d'une grande clarté, et la discussion toujours empreinte
d'un calme philosophique qui annonce le désir de l'impartialité et l'a-
mour de la vérité.
Mais pourquoi ni Ja doctrine, ni méme le nom des grands philosophes
chrétiens, si l'on excepte Descartes et Leibniz, ne se rencontrent-ils pas
dans cet ouvrage? Cette lacune donne la raison des doutes mis a la
place des solutions qui devraient suivre l'examen de chaque question.
N’est-ce pas qu’ayant cherché la vérité 1a ou elle n’est pas, l’auteur s’est
apercu que sa sincérité lui faisait un devoir de douter?
La vraie philosophie ne conduit point au doute : le pyrrhonisme est le
tombeau de la philosophie. Pour é&tre philosophe, il ne faut pas seulement
exposer, mais aussi résoudre les questions,
{ Paris, Ladrange. 4 vol. in-8°.
BULLETIN LITTERAIRE. 457
Déclaration DE &. E. LE CARDINAL ARCHEVEQUE DE FERRARE, relative 2
M. Vabbé Gioberti.
La piéce suivante a été adressée & la Voix de la Vérité, et son il-
lastre auteur, S. E. Mgr le cardinal Cadolini, archevéque de Fer-
rare, a exprimé le désir qu’elle fait, autant que possible, reproduite
dans les journaux et les recueils religieux. Nous déférons avec le
plus grand empressement au voeu du vénérable prélat; c’est la pre-
miére protestation que I’Italie nous envoie contre le Gesuita mo-
derno, ce ne sera pas la derniére. On verra qu’il a fallu un devoir de
conscience pour décider le cardinal Cadolini 4 flétrir d’un blame sé-
vére !’écrit d’un homme pour le talent duquel il ressentait de l’admi-
ration et de la sympathie. Ce scrupule et la parfaite modération du
langage n’en donnent que plus de force 4 un arrét dont l’autorité
confirme pleinement notre propre opinion sur le dernier ouvrage de
M. Gioberti.
Dans un livre récemment mis au jour, et que j'ai recu hier en gra-
cieux présent (Tentativi epigrafict di Nicola Gaetant Tamburini, Ascoli,
1847, tipografia Celanti), je vois qu’on m’attribue, 4 l’occasjon d’une
épigraphe, d’avoir donné Vincent Gioberti pour le modéle du sacerdoce.
Le courtois auteur a certainement été induit en erreur par quelques
morceaux, publiés dans plusieurs journaux, d’un discours que j'ai lu au
clergé de Ferrare en janvier de cette année; s'il lui arrive de voir
mon discours entier, il trouvera qne si je citais avec impartialité et en
yapplaudissant quelques belles pages de Gioberti, et si je payais au
puissant génie et 4 la rare éloquence de ce philosophe le tribut de
jouanges qu’aucun homme de bon sens ne saurait lui refuser, aux pages
7 et8 je n’en confirmais pas moins tout ce qui avait été dit par moi, dans
un précédent discours du 27 novembre 41845, en réfutation d’autres
pages bien différentes de ce méme Gioberti, pages dont je protestais
avoir eu beaucoup a souffrir. Et aujourd’hui méme, loin de me repentir
de cette louange et de cette réfutation, j’en renouvelle une ample et
trés-sincére déclaration.
Lés paroles de Gioberti, apportées par moi & l’appui des saines doc-
trines, sont pures et sans tache; et je voudrais bien qu’elles se gravas-
sent profondément dans tous les jeunes esprits comme un utile avertis-
158 BULEETIN LITTERARE.
sement; mais je me souhaiterais également la séduisante puissance de
Gioberti, pourrépondre 4 un bien plus grand nombre d’autres paroles
trés-récentes (sans rappeler les ancianmes déjé. réfutées), qui, en des
choses de la plus grande importance, ne.s’accordent nullement avec
celles-la, et semblent plutét les détruire.
Dans mes deux discours cités (dont le premier précéda de beaucoup
l’heureuse aurore du nouveau pontificat), je crois avoir fait une sincére
manifestation de-mes principes religieux et politiques, et avec une telle
liberté de doctrine, que, s’ils ont pu déplaire aux partis extrémes, je
suis persuadé cependant qu’ils ne sont pas de nature 4 ne pas mériter
le suffrage des hommes sages et modérés. Il ne m’arrivera jamais de
faillir 4 une telle manifestation, quels que puissent étre les évyénements
qui surviendront ; et comme jusgqu’ici tous mes actes se sont identifiés
avec ceux du grand homme que la divine Providence nous a accordé,
pour le bien de l’Eglise et pour le salut des peuples, j’ai de méme la
confiance que je me tiendrai toujours, avec une égale ardeur, sur les
trés-saintes traces du Pasteur des Pasteurs, du Vicaire du Christ, du
Chef visible de l’Eglise.
Mais comment, aprés mes discours, supposer que je donne Gioberti
pour Ie modéle du sacerdoce? I suffisait d’y jeter un coup d’ceil pour
juger précisément comment et pourquoi je recommandais ce célébre
écrivain ; c’est néanmoins ce que je suis forcé d’expliquer pour d'au-
tres, qui (je ne saurais dire si c’est par défaut de charité ou par igno-
rance) se sont étonnés que je fusse le seul évéque de la chrétienté qui osdt
louer Gioberti. Que si j'ai été leseul parmi les évéques a le louer publique-
ment, je ne serai certainement pas le seul 4 désirer, 4 vivement souhai-
ter de pouvoir un jour le proposer pour le vrai type du clergé; car nul
mieux que lui ne pourrait, avec ses admirables talents, favoriser la foi
catholique.
En attendant, il est nécessaire de désigner au clergé pour modéle
quelqu’un qui lui offre, dans l’Ancien-Testament, Moise plutét comme
un prophéte et un envoyé du Seigneur, que comme un centre supréme,
dans lequel, comme dans César et Napoléon, se sont rassemblées toutes les
pensécs de son temps, etc.; quelqu’un qui, dans le Nouveau-Testament,
lui inspire beaucoup plus de respect et d’amour, méme dans sa forme
extérieure, pour Paul, dont la parole n’est pas inférieure a celles des
orateurs de UV Agora, de la Curie et du Forum, et qui, & cause de la pure et
belle simplicité des évangélistes, ne tienne pas, quant 4 cette méme
forme, UEvangile pour un liore tout 4 fail secondaire, dont le mérite s’éva-
nouit, st on le compare avec cette riche et étonnante littcrature qui s’dtend
d’Homere 4 Tacite; quelqu’un qui ne fasse pas concevoir de nos Satuts,
BULLETIN LITTERAIRE, 459
vrais héros chrétiens, l’opinion que, considérés seulement au dehors, ils
perdent a la comparaison avec les hommes héroiques de Plutarque et de Tite-
Lave. Outre que, dans la bouche de qui aurait 4se proposer pour exem-
ple au clergé, il ne sonnerait pas trés-bien gue César avec tous ses vices
fat meilleur chrétien que Napoléon, qui, quoique véritable grand homme, eut
tosstefois beaucoup du charlatan, et qu'il serait pis encore de dire du Christ
qu'il fut divinement césarien en politique, comme il fut divinement socra-
tigue ef platonique en morale... ; car, si 4 César, destructeur de la liberté,
on fait le plus grand honneur par cette singuliére comparaison, au
Christ, seul auteur de la vraie liberté, il paratt qu'on enléve tout hon-
neur. Tl ne lufen revient pas non plus du cété de Socrate, dans lequel le
ciel s’est plu a esquisser son image sous forme humaine. 11 semble plutdt a
quelques personnes qu’on court le danger de trop étendre les sentiment$
ds cosmopolisme chrétien et la forme propre du christianisme moderne.
Ce n’est pas, au reste, dans un court exposé qu’on peut examiner les
doctrines d’un grand nombre de volumes pour admettre les unes et ex-
clure les autres; et c’est pourquoi je dirai seulement que je ne pro-
poserai jamais, pour modéle du sacerdoce, que la fermeté des Am-
broise et des Chrysostéme, la charité et le zéle des Borromée, la man-
suétude des Francois de Sales, et (qu'il me soit permis de le dire) la
clémence, la longanimité et les autres vertus de PIE IX. Devant l’auto-
rité aujourd’hui si grande d'un nom environné d'une brillante auréole
populaire, fl serait trop honteux, méme pour les plus petits esprits, de
se taire quand ils différent de sentiment avec quelqu’un dans les cho-
ses les plus essentielles. Je dirai que l’abbé Gioberti lui-méme émet-
tait 4 propos le sage avis guwtl ne faut pas changer les livres en libelles,
et les controverses de doctrine et d’utilité publique en agressions médisantes.
Je dirai que, quoi qu’il semble (sans doute par inadvertance) repro-
cher avec Machiavel A l'untversalilé des hommes, pour aller dans le pa-
radis, de penser plulét ad supporter leurs tribulations qu’a s’en venger, fat-ce
méme a titre de représailles, on ne saurait certainement nous recom-
mander, 4 nous autres prétres, l‘°exemple de quelque vengeance que ce
soit, surtout quand, tout en protestant qu'on répudie leurs erreurs, ou
procilame, avec la plus charitable indulgence, la droiture des intentions,
ja noblesse des procédés et les généreux sentiments dont sont assaison-
nés les écrits de MM. Michelet et Quinet, et qu'on épargne méme la qua-
lification de blasphémateur sacrilége & Strauss, qui, par erreur de juge-
ment, nie la divinité du Christ, sans cependant lui refuser cette morale ex-
cellente qui Uéléve au-dessus de tous les hommes. Je dirai que la cause de la
civilisation et de la liberté des peuples se propage en tenant 4 la main (ce
sont les belles paroles, applaudies dans la bouche du P. Ventura) olivier
460 BULLETIN LITTERAIRE.
de la paix, et, par conséquent, en éteignant, et non en suscitant, les ger-
mes des dissensions religieuses. Je dirai enfin qu’en professant avec un
sentiment patriotique, dans l’ordre civil et politique, les doctrines du
cardinal de Bonald, du Libérateur regretté de l’Irlande, de l'illustre dé-
fenseur des libertés publiques, Montalembert, nous ne saurions nous
soustraire aux convictions religieuses de ces grands hommes, ni jamais
rougir ni trembler de tout ce qu’ils ont soutenu avec une foi d’autant
plus vive qu’ils se sentaient le coeur plus libre.
- Ferrare, le 10 septembre 1847. IGNACE,
cardinal-archevéque.
Un homme dont le nom est cher a tous les amis de la liberté et de la
religion, M. de Gerlache, ancien président du congrés belge et premier
président de la Cour de cassation 4 Bruxelles, vient de publier des
%
e
Etudes sur Salluste et sur quelques-uns des principaux historiens de Pan-.
tiguité !. Cet ouvrage, fruit des doctes loisirs de.lVillustre magistrat,
montre encore une fois ce que la connaissance de l’antiquité fournit de
ressources et inspire de réflexions utiles aux hommes qui ont pu étudier
leurs semblabies sur le grand théatre des affaires publiques. M. de Ger-
lache, qui a porté dans Vhistoire toute la sincérité d’un chrétien, était
mieux en état qu'un autre de juger un historien dont |’éloquence admi-
rable n’est malheureusement que le faste d'une fausse vertu.
L’ouvrage dont il a été question plus haut, p. 63, dans l'article de
M. Ozanam, les Fioretti de saint Francois d’Assise, vient d'étre traduit en
3
francais par M. l’abbé Riche, et a paru sous cette forme chez MM. Sa- .
gnier et Bray *.
§ Bruxelles, Hayez, 1847. 4 vol. in-8°.
‘ 2 i vol. in-18,
L’un des Gérantsy GCuarntes DOUNIOL.
Panis, —- Typocnapare p’A. RENE,
Rue de Seine, $2.
DE LA LEGISLATION
EN MATIERE DE DIFFAMATION
ET SPECIALEMENT
DE LA JURISPRUDENCE SUR L’ACTION CIVILE
DITE JURISPRUDENCE BOURDEAD.
Ce n’est jamais qu’aprés y avoir mirement réfléchi que nous nous
décidons & aborder dans le Correspondant quelqu’une de ces ques-
tions qui, sans rapport direct avec les grands intéréts dont il a
spécialement entrepris la défense, appartiennent a la politique pro-
prement dite et 4 la polémique des partis. Notre réserve 4 cet
égard n’est pas seulement commandée par. la diversité d’opinions
sur ces matiéres qui caractérise la rédaction de ce recueil et le pu-
blic auquel il s’adresse; elle tient encore 4 cette tendance person-
nelle de notre esprit de n’avoir qu’une foi restreinte et relative dans
les effets bienfaisants ou funestes des différentes combinaisons qui
peavent présider au gouvernement des nations. Ce n’est certes pas
nous qui nierons ]’existence de certains principes conformes aux lois
générales des sociétés, et par 14 méme infiniment plus propres que
d’autres 4 assurer la conservation et la prospérité des Etats; mais il
n’en est pas un, selon nous, qui puisse se suffire entiérement a lui-
méme et qui n’ait besoin d’étre fécondé par une disposition sym-
pathique des intelligences qu'il doit régir ; disposition que sa pré-
sence seule contribue, il est vrai, en partie & former, mais qui doit
aussi puiser en dehors de lui, et presque toujours 4 une source plus
haute, le principal élément de sa force et de sa durée. Et pour ap-
pliquer ces idées & la situation présente de notre patrie, nous sommes
convaincu que le régime politique le mieux constitué dans ses bases, le
plus parfait dans ses détails, ne saurait ni remplacer ni restaurer par
T. Xx. 25 ocr. 1847. 8° Livan. 6
462 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
sa propre vertu cette vie morale dont de si tristes symptémes consta-
tent l’affaiblissement parmi nous. Aussi n’hésitons-nous pas a affirmer,
n’en déplaise aux hommes d’Etat, que l’humble Frére ignorantin qui
parvient 4 arracher |’ame d’un enfant du peuple aux ravages des
doctrines matérialistes et sensuelles, et a y faire régner la sainte no-
tion du devoir, mérite mieux de son pays que le publiciste qui ré-
sout avec le plus de justesse et de bonheur les questions les plus ar-
dues sur l’origine et sur la pondération des pouvoirs.
. Mais il ne faut rien exagérer. Nous venons d’en faire la remarque :
si les lois n’ont une efficacité réelle qu’autant qu’elles trouvent un
appui dans les mceurs, si les mceurs réclament un principe vital su-
périeur a la sphére de la législation humaine, on ne peut méconnaitre
toutefois que cette législation n’ait sur elles une part d’influence dont
il serait aussi déraisonnable de ne tenir aucun compte qu’il est diffi-
cile de la fixer avec précision. Et si nous osions transporter dans
l’ordre temporel les notions que Dieu nous a données sur les moyers
d’accomplir l’ceuvre surnaturelle de la sanctification de )’homme,
nous comparerions volontiers les régles du droit positif aux pratiques
extérieures de la vie chrétienne, qui ne sont rien sans les sentiments
intimes du cceur, Mais qui concourent puissamment a les faire naitre,
a les diriger et a les entretenir.
Sous ce rapport, il est exact de dire que la cause 4 laquelle nous
avons particuliérement consacré nos travaux n’est pas toujours aussi
désintéressée qu’on pourrait le croire dans certains problémes de
droit public qui paraissent lui étre étrangers. Parfois aussi elle a avec
eux un autre point de contact. On I’a dit souvent, et nous avons eu
occasion de le proclamer nous-méme, toutes les libertés sont sceurs ;
et ceux qui Comme nous ont cru devoir confier exclusivement a ]’une
d’elles ce qu’elles ont de plus cher et de plus sacré, ne sauraient trai-
ter les autres avec une entiére indiflérence, bien moins encore avec
une hostilité systématique. Si divers que soient les camps politiques
auxquels ils peuvent appartenir, on peut tenir pour certain que celui
d’entre eux que la direction générale de ses idées rend le moins fa-
vorable a une liberté quelle qu’elle soit en fera toujours moins bon
mareké que quiconque, partageant d’ailleurs ses opinions, ne défend
pas comme lui Jes droits de Ja conscience contre les empiétements du
pouvoir civil.
Mais c’est surtout quand & une question de. liberté se joint une
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 163
question de sincérité dans l’exécution des promesses faites , dans
l’application des principes solennellement posés, qu’il lui est difficile de
rester complétement neutre, et de ne pas se prononcer pour la fidé-
lité aux engagements, pour la loyale déduction des conséquences
dont on a une fois accepté les prémisses. Si quelque chose révolte ce
sentiment chrétien dont Ja suprématie domine toutes nos divergen-
ces, c’est assurément tout ce qui porte l’empreinte de la duplicité et
de Ja mauvaise foi; si jamais les gouvernements attentent 4 cette mo-
ralité publique qui compose a nos yeux le patrimoine le plus pré-
cieux des peuples, c’est quand ils donnent |’exemple de retirer sour-
dement et par fraude ce que ]’on n’oserait pas ouvertement refuser.
Ce sont ces considérations qui nous ont déterminé, il y a peu de
mois, 4 publier dans ce recueil quelques réflexions sur un des sujets
fréquemment débattus entre les organes de l’opposition et ceux du
ministére, le mode de formation des listes du jury. Nous avons pro-
mis de Je traiter sans violence et sans amertume, et nous croyons avoir
tenu parole. C’est encore dans la méme pensée et a la méme condition
que nous nous hasardons aujourd’hui sur un autre terrain de sembla-
ble nature, en examinant cette jurisprudence en matiére de presse
qu’on appelle communément, du nom de |’un des premiers personna-
ges dont elle ait consacré les prétentions, Jurisprudence Bourdeau. —
Dans ce travail, comme dans le précédent, nous commencerons par
exposer la question le plus clairement possible a ceux de nos lecteurs
qui ne Ja connaissent pas ou qui ne Ja connaissent qu’a demi.
Une date mémorable dans !’histoire de notre législation de la presse
est celle de 1819. A cette époque diversement jugée de la Restaura-
tion, le cabinet dirigé par M. Decazes, tout en prétendant tenir Ja ba-
lance égale entre tous les partis, se montrait plus enclin 4 faire des
concessions au libéralisme, dont Je drapeau récemment arboré et ha-
bilement choisi ralliait des oppositions trés-différentes entre elles
dorigine, d’esprit et de but, qu’a se rapprocher des royalistes, dont
H avait brisé l’influence par l’ordonnance du 5 septembre et par la
loi électorale de 1817. Cette tendance se fit sentir dans les trois pro-
jets de loi qu'il apporta aux Chambres pour réaliser ]’application, sus-
pendue jusqu’alors par des mesures de circonstance, de ce principe
constitationnel que « les Francais ont le droit de publier et de faire im-
¢ primer Jeurs opinions en se conformant aux lois; » projets dont les
dispositions fondamentales, accueillies avec défiance sur Jes bancs de
464 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
la droite, trouvérent dans la gauche et dans le centre gauche des
approbateurs empressés et de chaleureux défenseurs.
Nous n’avons pas & nous occuper de I’un de ces projets, celui qui, re-
vétu de la sanction royale le 9 juin 1819, traca des régles spéciales
pour la publication des seuls écrits périodiques; mais nous devons
arrétdr notre attention sur les deux autres, qui, devenus les lois des
47 et 26 mai de la méme année, durent former le droit commun pour
la répression des crimes et délits commis par la voie de la presse et
par tout autre moyen de publication !.
De ces lois, l'une définit les actes coupables qui pourront se com-
mettre par quelqu’un de ces moyens, et détermine la peine applica-
ble & chacun d’eux; l’autre organise, sous le double rapport de la
compétence et dela procédure, le mode de poursuite et de jugement
des auteurs de ces actes. En d’autres termes, comme on |’a dit trés-
justement, celle-la est le Code pénal de la matiére, celle-ci en est
le Code d’instruction criminelle.
La question dont nous nous occupons rentre dans le domaine du
second de ces Codes; mais pour la bien saisir il importe de se ren-
dre compte d’une des dispositions du premier.
Aprés avoir passé en revue les crimes et délits qui menacent la
société tout entiére envisagée dans les diverses branches de son gou-
vernement, dans les lois qui la régissent, dans ce fond commun d’idées
morales sans lequel elle ne pourrait vivre, dans ses relations avec
les autres Etats, la loidu 17 mai 1819 arrive, articles 13 et suivants,
a qualifier et a punir Jes infractions qui s'attaquent 4 des personnes
déterminées, individuelles ou collectives, soit que ces personnes soient
dépositaires d’une portion de la puissance publique, soit qu’ellesappar-
tiennent 4 la classe des simples particuliers. Elle en reconnaft deux es-
4 C’est-a-dire par des discours, des cris ou menaces, proférés dans
des lieux ou réunions publics; par des écrits, des dessins, des gravures,
des peintures ou emblémes vendus ou distribués, mis en vente ou ex-
posés dans des lieux ou réunions publics, par des placards ou affiches
exposés aux regards du public. (Loi du 47 mai, art. 4.)
Maintenant toute apposition d’affiches ou de placards politiques est
interdite, et les dessins ou gravures sont soumis au régime préventif,
mais sans préjudice, pour le cas d’inobservation de ces régles, des peines
que pourrait entrafner la nature de la publication. (Loi du 10 décem-
bre 1830, art. 4 et 5; loi du 9 septembre 41835, art. 20.)
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 165
péces, la diffamation et l’injure, c’est-a-dire «]’allégation ou Pimputa-
«lion d’un fait qui porte atteinte 4 l’honneur ou a Jaconsidération de la
a personne ou du corps auquel le fait est imputé, » et « l’expression
« outrageante, terme de mépris ou invective qui ne renferme l’impu-
¢ tation d’aucun fait. »
Laissons de cété l’injure pour ne nous attacher qu’a la diffamation.
Son nom était une nouveauté législative en 1819. En effet, les art. 367
et suivants du Code pénal de 1810 alors en vigueur ne prononcaient
de peine que contre ja calomnie, et ce mot, pris dans son acception
commune, semblait indiquer que la fausseté de l’imputation en con-
stiluait seule Ja criminalité. Telle n’était pourtant pas la pensée du
législateur, et, pour échapper a cette conséquence naturelle, il avait | tt S.
subsutué a la réalilé une fiction qui pouvait faire réputer faux en jus-
tice le fait le plus notoirement exact. Un acte authentique ou un ju-
gement était la seule preuve admissible de la vérité de l’allégation
qu'on s’était permise; a défaut de cette preuve, elle était de plein
droit tenue pour mensongére, et la peine de la calomnie atteignait
son auteur.
Il y avait 1a un abus de langage qui tendait 4 jeter de la confusion
dans les idées et qui choquait le bon sens des masses. On crut avec
raison devoir le faire disparaitre, et, tout en conservant au fond le
méme systéme (nous n’examinons point ici si ]’on n’edt pas mieux
fait de le changer), on le revétit d’une forme plus acceptable. On ne
parla plus de calomnie, mais on incrimina la diffamation ; et comme
cette expression ne suppose pas nécessairement la fausseté du fait
impulé, on put sans contradiction poser en principe que ce n’était
point Ja une condition du délit , et qu’il n’était pas permis, sauf une
exception que nous signalerons tout 4 l’heure, de publier sur le.
compte d’autrui un fait, méme parfaitement vrai, de nature 4 lui
faire perdre quelque chose dans l‘estime de ses concitoyens. I] ne
parait méme pas que la preuve légale, telle qu’on l’avait définie en
1810, puisse encore étre invoquée comme moyen de justification. La
discussion fournit, il est vrai, sur ce point des arguments contraires ;
mais le dernier mot est resté a l’opinion qui proscrit indistinctement
toute espéce de preuve!. Ainsi, il est au moins dangereux d’impri-
‘4M. de Serre, dans son exposé des motifs & la Chambre des Dé-
putés, M. Cassaignolles, dans s)n rapport sur le deuxiéme projet de loi,
166 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
mer ou de dire dans un lieu public que l’individu connu dans toute
une contrée pour avoir passé plusieurs années au bagne a subi un
jagement infamant , et ce n'est qu’a l’aide d’inductions fournies par
des textes poslérieurs ! qu’un légiste scrupuleux parvient 4 recon-
naitre que la Gazette des Tribunaux ne s’expose pas 4 autant de pour-
suites en diffamation qu’ellerapporte de condamnations au grand ou
au petit criminel.
Telle est, avons-nous dit, la régle générale sous-entendue, de |’a-
veu de tous, dans la loi du 17 mai, et que celle du 26 consacre for-
mellement dans son art. 20; elle impose le silence sur tout acte
blamable, vrai ou faux, qui pourrait étre attribué, soit & une cour,
un tribunal ou a un autre corps constitué considéré dans son indi-
vidualité collective, soit a un ambassadeur ou autre agent diploma-
tique accrédité en France par une puissance étrangére, soit a un
simple particulier, soit & un fonctionnaire public, s'il s’agit de faits
relatifs 4 sa vie privée. Mais il y est dérogé, ainsi s’exprime l’art. 20
déja cité de la loi du 26 mai, « dans le cas d’imputation contre des
admettent expressément la preuve légale comme ne pouvant souffrir la
moindre difficulté (Moniteur, 1819, pages 342, 476); ce qui n’empéche
pas un membre de la commission dont M. Cassaignolles était l’organe,
M. Jacquinot-Pampelune, de supposer cette méme preuve exclue, et
d’appeler de ses yvoeux un amendement qui la maintienne, au moins en
tant qu’elle résulterait d'un jugement (page §29). M. Beugnot, partant
dela méme supposition, combat l’idée de modifier par aucune exception
lagénéralité du texte (page 534). Enfin, M. le duc de Broglie, rapporteur
du premier projet 4la‘Chambre des Pairs, se prononce trés-explicitement
dans le méme sens (page 598), et n’est pas contredit.
Il semble toutefois assez difficile de concilier cette interprétation avec
lart. 25 de ia loi du 26 mai, qui prononce le sursis 4 la poursuite en dif-
famation lorsqu’il s’agit de faits punissables selon la loi, et déférés & la
justice non-seulement sur la dénonciation du prévenu (cas auquel on
pourrait dire que le législateur a voulu donner 4 cette dénonciation une
sorte de prime d’encouragement), mais méme d’office par le ministére
public. Car ce sursis suppose naturellement que le délit de diffamation
disparaitra si le plaignaat est condamné; et, s’il en est ainsi, comment
la condamnation, antérieure 4 imputation du fait, ne la justifierait-elle
pas aussi bien que celle qui ne survient qu’aprés?
‘L’art. 7, par exemple, de Ja loi du 25 mars 1822, et l’art. 10 de celle
du 9 septembre 4835.
a
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 467
« dépositaires ou agents de ]’autorité, ou contre toute personne ayant
«agi dans un caractére public , de faits relatifs & leurs fonctions. »
La preuve de ces faits est alors admise par toutes les voies ordinaires, ”
c'est-a-dire tant par titres que par témoins, au profit du prévenu de
difamation, sauf la preuve contraire, par les mémes voies, réservée
an plaignant; et si la vérité de lallégation est établie, son auteur est
affranchi de toute peine autre que celles qu’il aurait encourues pour
des injures non nécessairement dépendantes de Varticulation des
faits. Ce n’est donc plus, dans cette hypothése, la simple médisance
qui est interdite , c’est seulement la calomnie, et M. le duc de Bro-
slie faisait Justement observer qu'il edt été plus rationnel et plus clair
de confondre des infractions entiérement dissemblables sous une qua-
lification identique *.
Nous n’en sommes pas encore a rechercher les motifs de cette
distinction et 4 en apprécier le mérite, notre but n’étant en ce mo-
ment que de fixer matériellement en quelque sorte les éléments de
lacontroverse. Nous passons donc au réglement de la compétence
tel qu’il résulte de Ja méme loi, et 14 nous retrouvons une autre dis-
tinction qui ne correspond pas exactement 4 la précédente ; car, touten
séparant les fonctionnaires des particuliers (nous avertissons unc fois
pour toutes que, quand nous parlons des fonctionnaires, nous les sup-
posons attaqués pour des actes de leur vie publique), elle classe avec
les premiers, et non plus avec les seconds, les corps constitués et
Jes ambassadeurs. La diffamation n’est de la compétence des tribu-
naux correctionnels qu’autant qu’elle ne s’adresse qu’a des per-
sonnes privées; dans toute autre hypothése, elle doit étre déférée
au jury 2.
Ainsi, en ce qui concerne les fonctionnaires , deux garanties sont
assurées a l’écrivain prévenu de les avoir diffamés : le droit de prou-
ver ses allégations et la juridiction de ses pairs.
Ces deux garanties disparurent & la fois lorsqu’d l'avénement du
ministére Villéle on crut devoir revenir sur les concessions |ibérales
de M. Decazes. La loi du 25 mars 1822 renvoya tous les délits de
la presse 41a police correctionnelle (art. 17), en méme temps qu’elle
1 Dans son rapport 4 la Chambre des Pairs, en date du 8 mai 1819,
(Moniteur, 1819, p. 598.)
* A moins qu'elle ne soit purement verbale. La police correctionnelle
est alors compétente, quelle que soit la qualité de l’offensé.
168 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
interdit dans tous les cas la preuve par témoins des fails diffama-
toires (art. 18), ce qui équivalait, ou peu s’en faut, a une interdiction
- absolue de la preuve, tant il est rare que de tels faits puissent étre
justifiés par écrit.
Inutile de dire que ce pas rétrograde constitua, pendant les
huit années de lutte qui suivirent, un des griefs de l'Opposition.
Aussi, lorsqu’en 1830, subitement transportée de la tribune dans
la rue, cette lutte se fut terminée par le triomphe des adversai-
res du pouvoir, et qu’appelés 4 fonder un gouvernement nouveau.
ils durent, sous peine de se renier eux-mémes, lui donner pour
bases quelques-uns au moins des principes au. nom desquels ils
avaient combattu, la restitution des délits de la presse au jury fut-
elle une des satisfactions que, dans la révision du pacte fondamental,
ils crurent devoir stipuler pour le pays. La loi du 8 octobre 1830
acquitta cette promesse de la Charte du 7 aoit, et en compléta !’ef-
fet en faisant revivre, par cela seul qu’elle remit en vigueur la loi
du 26 mai 1819, le droit de prouver, par témoins aussi bien que par
titres, la réalité des torts imputés aux fonctionnaires publics.
ll est donc vrai maintenant, comme i] I’était de 1819 a 1822, qu’’
l’égard des fonctionnaires la calomnie seule constitue un délit. Il est
pareillement vrai, a l’une comme & !’autre époque, que ce délit ne
peut étre jugé que par un jury; et méme ce qui n’était alors qu'une
disposition de Joi ordinaire, révocable selon le bon plaisir de la puis-
sance législative, a été élevé 4 la hauteur d’une régle constitution-
nelle & laquelle nul pouvoir dans I’Etat ne saurait licitement dé-
roger. :
Plusieurs années se sont écoulées sans que personne ait songé a
se soustraire & cet état de choses. La perspective d’avoir a discuter
devant des jurés |’exactitude des allégations de la presse a pu rendre
les fonctionnaires peu empressés de saisir la justice de leurs réclama-
tions ; mais quand ils ont pris ce parti, ils n’ont point cherché a élu-
der la juridiction des cours d’assises et ont suivi la marche que leur
tracait la Joi du 26 mai 1849. Ce n’est qu’en 1837 que l’idée est ve-
nue, non pas, il est juste de le reconnaitre, & un homme politique,
mais 4 un arbitre forcé en matiére de société de commerce, regardé,
a tort ou a raison, comme ayant exercé a ce titre une fonction publi-
que, de se procurer par un autre moyen la réparation de l’atteinte
qu’un écrit diffamatoire tendait & porter 4 son honneur.
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 469
Ici nous devons encore entrer dans quelques explications dont nous
demandons pardon aux jurisconsultes qui pourront nous lire, mais
sans lesquelles nous ne serions pas suffisamment compris des per-
sonnes étrangéres a la science du droit.
La plupart des faits punissables produisent deux effets simul-
tanés, mais distincts : ils troublent l’ordre général de la société, et
c'est par 1a qu’ils constituent, selon Ja gravité du trouble mesurée
par la rigueur dont use la loi dans la répression, des crimes, des dé-
lits ou des contraventions de police ; ils lésent un ou plusieurs indi-
vidus dans leur personne, dans leur réputation ou dans leurs biens.
Ils causent donc a la fois un dommage public et un dommage privé qui
appellent I’un et l’autre une réparation, celui-la par l’application de
la peine qu’a fixée le législateur, celui-ci par une condamnation pé-
cuniaire équivalente au préjudice qu’a souffert !a victime du meéfait.
De la deux actions: ]’action publique, tendant a la réparation du dom-
mage public ou a l’application de la peine ; l’action civile, tendant a la
réparation du dommage privé ou a }’obtention de l’indemnité @ la-
quelle le particulier lésé peut avoir droit. L’une appartient 4 la société,
et ne peut étre, au moins en principe, exercée que par ses agents;
Yautre est la propriété de celui qui a personnellement & se plaindre, et
iln’est donné qu’a lui de la mettre en jeu. La premiére est évidemment
du ressort exclusif des divers ordres de juridictions repressives, cours
d'assises , tribunaux correctionnels , tribunaux de simple police ; la
seconde, par sa nature et par son but, rentre dans les attributions des.
tribunaux civils. Mais comme, d’un autre cété, elle est connexe 4 |’ac-
tion publique, qu’elle a son point de départ dans les mémes faits, et
qu'il y a avantage de simplicité et d’économie a ne pas soumettre
ces faits & deux instructions et 4 deux jugements quand ils peuvent
étre appréciés 4 la fois sous toutes leurs faces, Ja loi laisse le choix
a Ja partie intéressée de porter ses réclamations devant la juridiction
saisie au nom de la vindicte publique, ou de les faire juger séparément
au civil. Ainsi, s’il s’agit d’un meurtre, par exemple, la famille du dé-
funt peut se présenter comme partie civile devant la cour d’assises ou
le ministére public poursuit la condamnation du meurtrier, et y ré-
clamer des dommages et intéréts pour la privation de son chef ; elle
peut aussi n’y pas intervenir, et demander ces mémes dommages
et intéréts par voie d’assignation devant le tribunal de premiére in-
stance. Celui-ci, 4 la vérité, si une procédure criminelle se trouve en-
470 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
tamée ou vient 4 |’étre avant son jugement, doit surseoir a statuer
jusqu’a ce qu’il y ait été fait définitivement droit; mais tant que le
ministére public n’a pas jugé & propos de poursuivre, il n’est tenu
de rien attendre pour vider la question pécuniaire dont il est saisi.
Nous avons supposé jusqu’a présent l’existence prouvée du fait
punissable ; c’est la condition sine gud non du succés de !’action publi-
que, mais non pas toujours de celui de |’action civile; car a cété de ce
fait, et parfois séparé de lui seulement par d’imperceptibles nuances,
il] peut s’en rencontrer un autre dontla réalité soit établie, et qui, sans
étre assez attentatoire 4 ]’ordre pour mériter une peine infligée au nom
de la société, entraine cependant pour son auteur la nécessité d’indem-
niser la partie privée quien a éprouvé un préjudice, suivant cette régle
générale posée par l’art. 1382 du Code civil: « Tout fait quelconque de
« homme qui cause & autrui un dommage oblige celui par la faute du-
« quel il estarrivé a le réparer. » Un te] fait est ce que les jurisconsultes
nomment un quasi-délit, et c’est ainsi qu’on a vu, sur une accusation de
meurire que les débats avaient fait dégénérer en simple prévention
-du délit d’homicide par imprudence, passible de trois mois a deux
ans d’emprisonnement, l’accusé, déclaré non coupable par le jury,
méme sur ce dernier chef, n’en étre pas moins condamné par la cour
d’assises a des dommages et intéréts envers les parents de la victime,
comme ayant causé la mort par une faute moins grave et ne présen-
tant pas les mémes caractéres que celle que prévoit et que réprime
le Code pénal, mais de nature cependant 4 rendre son auteur res-
ponsable de ses conséquences aux yeux de la loi civile. Ce qu’a fait
en ce cas la cour d’assises, le tribunal civil le ferait également si c’é-
fait devant lui que les ayants-droit 4 l’indemnité eussent pris le parti
de se pourvoir.
Voila le droit commun ; jusqu’a quel point est-il applicable en ma-
titre de diffamation envers les fonctionnaires publics? D’une part, le
fonclionnaire blessé par un fait de presse est-il libre de séparer l’ac-
tion civile de l’action publique pour la porter devant les tribunaux
-civils sans ep soumettre les éléments 4 la décision d’un jury? De ]’au-
itre, peut-il prétendre que, sans constituer ni la diffamation proprement
dite, ni méme ]’injure caractérisée, le plus léger des délits de ce genre
que qualifie la loi du 17 mai 1819, ce fait de presse, envisagé comme
un simple quasi-délit, lui cause un tort moral dont il est recevable a
demander au civil la réparation ?
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 474
Cette seconde question s'est présentée avant la premigfre, et a
élé résolue affirmativement par deux arréts de la Cour de. cassation,
chambre criminelle, des 23 février 1837 et 5 avril 18394, qui ont
confirmé, comme suffisamment justifiées par l’existence reconaue d’un
quasi-délit , des condamnations civiles prononcées par des cours d’as-
sises contre des préveous de diffamation acquittés par le jury.
' Ce n’est que quelques mois plus tard que cette haute juridiction a
eu & s’expliquer sur J’autre point. C’était, nous ]’avons déja dit, un
arbitre forcé en matiére de société de commerce qui avait imaginé
en 1837 de soustraire au jury l’appréciation d’un écrit offensant pour
son caractére ; il avait exercé l’action civile seule et en avait saisi
les tribunaux civils; et l’affaire, aprés avoir subi les lenteurs ordi-
naires de la procédure en premidére instance et en appel, n'est arrivée
a audience de Ja chambre des requétes que le 29 janvier 1840, sur
le pourvoi de |’écrivain condamné par la Cour royale. Ce pourvoi a
été rejeté, et ]’arrét a proclamé le principe que, lalégislation spéciale
de la presse n’ayant point dérogé sous ce rapport aux régles géné-
rales du droit, le juge civil est compétent en cette matiére, comme en
toute autre, pour statuer sur |’action civile que la partie lésée croit de-
voir porter devant lui 3.
Cette décision devait naturellement donner |’éveil & des fonction-
paires, encore moins désireux peut-étre que le juge transitoire et
obscur d’un petit procés commercial d’abandonner leurs actes au dé-
bat passionné d’une cour d’assises et a l’omnipotente appréciation de
douze jurés. C’est alors que M. Bourdeau, ancien ministre de
Charles X et pair de la nomination de Louis-Philippe, atlaqué dans
sa vie publique par les journaux de Limoges, a pris la voie civile pour
obtenir réparation. Son exemple n’a presque pas cessé depuis d’étre
suivi, et quatre nouveaux arrgs de Ja Cour supréme sont venus Con-
firmer la jurisprudence 4 laquelle on a donné son nom *. Le dernier
de ces arréts est d’autant plus remarquable qu’émané, non, comme
les précédents, de lachambre des requétes, qui prononce sur le sim-
ple exposé des moyens 4 ]'appui du pourvoi, mais de la chambre ci-
‘ Recueil de Dalloz, 4837, I"* partie, p. 260, et 1839, I partie,
p. 189.
® Dalloz, 1840, 1'* partie, p. 423.
3 aodt 48441, 21 février 1843, 23 juin 1846 et 5 mai 1847. (Dalloz,
1844. I. 349; 1843. I. £48; 1846. T. 225; 1847. I. 143.)
172 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
vile, ou une discussion contradictoire et approfondie met en pleine
lumitre tous les éléments de solution, il a été rendu contrairement
a des conclusions trés-étendues et trés-pressantes de M. Dupin, dans
lesquelles ce magistrat n’avait rien négligé pour battre en bréche la
doctrine consacrée par Ja Cour. On peut donc regarder cette doc-
trine comme ayant définitivement prévalu, et nous doutons que dé-
sormais aucune lutte judiciaire sérieuse soit engagée contre elle.
Les chances ne seraient pas plus favorables pour !a combattre en ce
moment sur le terrain parlementaire. Déja, lorsqu’elle commengait a
s'établir, dénoncée par une pétition 4 la Chambre des Députés, vive-
ment attaquée par un membre de cette Chambre qu’on pourrait
soupconner de ne plus la juger aussi sévérement aujourd’hui !; non
moins énergiquement défendue par MM. Martin (du Nord) et Teste,
elle avait recu la sanction d’un ordre du jour prononcé & une grande
majorité *; et dans Je cours de Ja session qui vient de finir, l’honorable
M. Berville, sous le coup du retentissement produit par le dernier ar-
rét, ayant déposé une proposition tendant & la faire législativement
proscrire, n’a pas méme réussi 4 obtenir des bureaux la discussion pu-
blique de son projet. Mais si.la stabilité doit étre le caractére de la
jurisprudence des tribunaux, la mobilité, au contraire, est inhérente
aux opinions et aux actes de toute assemblée politique; et, a moins de
ne pas croire aux destinées futures du gouvernement représentatif,
on ne doit jamais regarder comme une peine inutile les efforts qu’on
fait pour éclairer l’intelligence publique en en appelant du législateur
présent au législatenr 4 venir. Nous pouvons donc, sans encourir le
reproche de remettre en question ce qui est irrévocablement jugé,
rechercher ce qu’il faut penser de l’application faite 4 Ja matiére
qui nous occupe des notions relatives 4 l’exercice des actions civile
et publique, telles que les fournit le droit commun.
Considérée ainsi qu’elle a dd |’étre par Jes magistrats, c’est-a-dire
en tant qu’interprétation pure et simple des textes en vigueur, nous
concevons trés-bien qu'elle ait été admise, comme nous aurions compris
aussi une issue opposée du débat. Indépendamment dece qu’il y ade na-
turel en soi 4 suivre les régles ordinaires Ja ou une exception formelle
ne fait pas cesser leur empire, la loi du 26 mai 1819 suppose dans
deux de ses articles que l’action civile pour faits de presse peut
‘ M. Dugabé.
* Séance du 30 avril 1841. (Moniteur, 1841, p. 1167-1649.)
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 173
s’exercer alors que ]’action publique est éteinte, soit par une nullité de
procédure, soit par la prescription, cas auquel on n’imagine pas ou
elle pourrait étre portée, sinon devant les tribunaux civils. M. Dupin
écarte cet argument en disant que les termes généraux employés
dans ces articles ne sont pas exclusifs d’une exception inhérente a la
nature des choses, et en citant des hypothéses comme celles de |’of-
fense envers le roi ou envers Jes Chambres, dans lesquelles il est
évident qu'il ne saurait y avoir d’action civile, et que l’extinction de
laction publique libére entitrement |’écrivain. Mais on serait fondé
a lui répondre que dans la question en litige il ne s’agit pas de savoir
s'il existe ou s'il n’existe pas une action civile; que ce point n'est
nullement douteux, personne n’ayant jamais contesté et M. Dupin
reconnaissant Jui-méme au fonctionnaire diffamé le droit de deman-
der des dommages et inléréts devant la cour d’assises, et que, l’exis-
tence de cette action une fois concédée, il faudrait une distinction
dont on n’apercoit aucune trace dans la loi pour qu'il ne leur fat pas
donné, dans ce cas comme dans les autres, de survivre 4 ]'action pu-
blique, et partant de n’étre pas du ressort exclusif de la juridiction ap-
pelée A connaitre de celle-ci. M. Faustin Hélie, l’un des criminalistes
contemporains qui font le plus rarement fausse route, est peut-étre
Inieux inspiré quand, acceptant la compétence des tribunaux civils
aprés l’anéantissement de l’action publique, il se réduit 4 prétendre
que, tant qu’elle subsiste, |’action civile en est inséparable et ne peut
avoir d’aulres juges qu’elle ‘. Mais cette ingénieuse théorie, tout en
parant moins complétement que l’opinion plus absolue de M. Dupin
aux inconvénients de la doctrine qu’elles s’accordent 4 combattre, ne
préte pas moins le flanc au reproche d’interprétation arbitraire qu’a-
dressenta ]’une et a l’autre les partisans d’une stricte et littérale légalité.
Nous ne parlerons pas d’un troisiéme systéme développé devant la Cour
de cassation par M. Martin (de Strasbourg), et d’aprés lequel le juge
civil serait toujours compétemment saisi, mais sous cette condition
que, si l’écrivain soutenait la vérité des faits imputés par lui au fonc-
tionnaire, ce dernier serait tenu de le faire traduire en cour d’assises
pour soumettre ce moyen de défense au jury, sauf 4 revenir en-
Suite 4 débattre devant le tribunal les conséquences civiles du verdict ;
* Voir trois articles publiés par lui sur cette question dans 1a Revue de
Législation, année 1846, tome II, p. 129 et 257, et tome III, p. 456.
17h JURISPRUDENCE BOURDEAD. .
une telle involution de procédures a quelque chose de trop manifes-
tement anormal pour qu’on puisse y chercher la solution du pro-
bléme. I] faut en convenir, la diversité méme des voies dans lesquelles
se sont engagés des jurisconsultes éminents pour échapper 4 la con-
clusion tirée par les arréts prouve qu’il y avait 1a une difficulté réelle.
Nous n’irons pas cependant jusqu’a la proclamer insurmontable, et si
la Cour de cassation l’edt fait céder aux considérations puisées dans
esprit de la législation sur lesquelles nous allons bientét revenir,
elle n’eit certes pas plus violenté les textes qu’elle ne l’a fait dans
mainte circonstance ot: elle avait de moins bonnes raisons pour née
pas leur témoigner un respect excessif. Mais nous ne pouvons lui
faire un crime d’avoir montré plus de réserve, et, nous sommes
heureux de le dire, nous n’avons nul besoin de recourir 4 des sup-
positions injurieuses & son indépendance pour expliquer le parti
qu’elle a pris. |
Ii n’est du reste pas inutile de faire remarquer, parce que tout le
monde n’a peut-étre pas sur ce point des notions exactes, qu’en dé-
cidant comme elle l’a fait la question de compétence elle a laissé in-
tacts les principes posés par la loi de 1849 sur la preuve des faits im-
putés au fonctionnaire public. Cette preuve est admissible devant le
tribunal civil comme elle l’eit été devant Ja cour d’assises ; si le doute
a jamais été possible 4 cet égard, il ne I’est plus depuis l’arrét du
5 mat 1847, dont les motifs portent en termes exprés: « Que des
« imputations dirigées contre la vie publique et Jes actes publics d’un
« fonctionnaire ne peuvent, si la vérité vient & en étre prouvée, pas
« plus donner lieu & des condamnations civiles qu’a des condamna-
«tions pénales ; — qu’il suit de 1a que le juge civil, saisi seulement de
« ’action en réparation pécuniaire, est obligé, comme le juge crimi-
« nel saisi de l’application de la peine, de vérifier si l’écrit contient
« vérité. » Loin de nous de prétendre assurément que, dés que la
preuveest accueillie, il soit indifférent de savoir devant quelle juri-
diction ; mais encore ne faut-il pas outrer le sens et la portée de la
jurisprudence dont nous avons entrepris l’examen.
Cette jurisprudence, en enlevant de fait, ou peu s’en faut, aux cours
d’assises, la connaissance de la diffamation envers les dépositaires de
l'autorité, a réduit 4 des proportions minimes}’importance politique de
celle qui s’était précéactument formée sur la question du quasi-délit.
Mais, prise en elle-méme, nous ne savons si celle-ci ne serait pas plus
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 475
vaulnérable que la premiére. La en effet les magistrats étaient moins
génés par les textes ; l’art. 1882 du Code civil n’exige la réparation du
dommage qu’autant qu’il est le résultat d’une faute, c’est-d-dire d’un
acte qu’on n’aurait pasda se permettre ; ce n’eit donc pas été se mettre
en opposition avec lui que de déclarer que, les lois dites de la presse
étant Jes seules restrictions apportées au principe de liberté inscrit
dans la Charte, tout ce qui ne tombait pas sous Jeurs prohibitions
n’était que l’usage licite d’une faculté légitime, et ne devait entralner
aucun genre de responsabilité. Et n’est-ce pas la le véritable esprit
de notre droit constitutionnel ? Qu’imaginer d’ailleurs de nuisible a
la réputation d’autrui qui sé distingue réellement de la diffamation et
de l’injure, aussi largement définies qu’elles le sont par la loi de 18192
L’arrét du 5 avril 1839 objecte , il est vrai, que l’acquittement du
prévenu peut étre motivé sur l’absence de toute intention de nuire, et
par conséquent ne pas exclure la legereté, la faiblesse ou Cimpru-
dence par sute desquelles un prejudice aurait été porté a autrut, Mais
est-il bien certain que ]’intention de nuire soit un élément nécessaire
du délit de diffamation? La maxime généralement admise que |’in-
tention seule fait le délit n’est absolue que si on |’entend de Iinten~
tion de produire l’acte matériel incriminé par la loi, de telle sorte
que la peine ne soit jamais encourue, comme elle peut l’étre pour cer-
taines contraventions de police, par un fait accompli a l’insu ou contre
le gré de l’inculpé; mais en tant qu’elle exigerait |’intention d’attein-
dre uo but coupable, elle est trés-susceptible d’exceptions; le délit
d’homicide par imprudence en fournit un exemple, et nous incline~
rions fort & penser avec la Cour royale de Toulouse ‘ que celui qui
entretient volontairement le public des actions d’un de ses conci-
toyens ne peut le faire qu’a ses périls et risques , et ne doit pas en
étre quitte, méme en ce qui concerne la répression pénale, pour dire
qu'il l’a offensé sans avoir le dessein de lui faire tort. Avouons-le
toutefois, cette thése a pu paraltre un peu hardie 2, et ici encore nous
nous abstiendrons d’une critique sévére au point de yue purement
légal. .
‘Dans un arrét du 30 décembre 1836. (Dalloz, 1838, II* partie,
p. 193.)
4 Nous ne dissimulerons pas qu'on peut lui opposer quelques passages
de M. Courvoisier et de M. de Serre, dans la discussion de 4819. (Mo-
niteur, 1819, p. 432, 538 et 539.)
476 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
. Mais il eSt temps de nous élever 4 des considérations d’un autre
ordre,et de traiter politiquement des questions qui relévent surtout de
Ja politique , et dont il n’est plus donné qu’a elle de modifier l’avenir.
Envisagées ainsi, elles s’agrandissent et se simplifient tout ensemble;
car c’est par un chemin trés-direct qu’on arrive ase convaincre, non
plus de ce qui se lit dans la loi, mais de ce qui devrait s’y lire.
. Quel est le motif qui a fait autoriser la preuve des faits imputés
aux fonctionnaires publics en méme temps qu’on interdisait celle des
aliégations dirigées contre les personnes privées ? Est-ce une défa-
veur particuliére pour les premiers, une présomption générale ac-
cueillie a l’avance de la vérité des accusations dont ils seront l’objet ?
Les adversaires de la distinction ont sans doute cherché a lui préter
ce caractére ; mais ses défenseurs ont constamment protesté contre
une telle explication. Est-ce la persuasion que moins de passions se-
ront en jeu, moins d’attaques injustes 4 craindre @ l’égard des fonc-
tionnaires qu’a |’égard des simples citoyens? Ce serait Je comble de
l’absurdité, et M. Cassaignolles, rapporteur de la loi du 26 mai & la
Chambre élective, aprés avoir énergiquement dépeint, en traitant la
question par rapport aux particuliers, le danger « d’ouvrir une vaste
«aréne ol chacun serait forcé de descendre, au gré de son ennemi,
« pour y voir dérouler, censurer, diffamer de nouveau sa vie entiére,
« livrée & des témoins prévenus, sans discernement, vendus 4 Vini-
«quité, » disait avec raison que les mémes inconvénients se repré-
sentaient lorsqu’il s’agissait des agents du pouvoir, « accrus de
« toutes les haines, de toutes les jalousies, de toute la malveillance
« dont I’homme public peut étre l’objet. »
II ajoutait: « Mais nous en appelons aussi 4 ]’honneur, ala délica-
« tesse des dépositaires d’une portion de J’autorité: voudraient-ils
« que la justice fermat la bouche au prévenu qui offrirait la preuve
« des faits de diffamation ?» — Est-ce donc 14 ce qui a déterminé les
auteurs de la loi? Evidemment non; car qui consentirait a laisser
aux fonctionnaires le monopole de la délicatesse et de l’honneur ?
Aussi le rapporteur poursuit-il en ces termes, en abordant enfin le
cété décisif de la question :
« Cependant des considérations d’un ordre et d’un intérét supé-
« rieurs viennent s’unir a celles-ci et sollicitent puissamment l’ad-
« mission de la preuve. — La vie publique des dépositaires du pou-
« voir appartient au public. C’est lui qui a intérét & la manifestation
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 177
« de la vérité. I] a droit de leur demander compte d'une vie qu’ils lui
«ont consacrée. La preuve des faits imputés est la plus sire de
a toutes les garanties. Ce genre de responsabilité se place tout natu-
« rellement dans le gouvernement représentatif, et presque toujours
« elle rendra inutiles toutes les autres‘. »
Ce passage n’est que la reproduction presque littérale de ce qu’a-
vait dit M. de Serre dans son exposé des motifs : « La vie privée des
a fonctionnaires n’appartient qu’a eux-mémes, leur vie publique ap-
« partient a tous. C’est le droit, c’est souvent le devoir de leurs con-
« citoyens de leur reprocher publiquement leurs torts ou leurs fautes
« publiques. L’admission 4 la preuve est alors indispensable 2. »
Le méme langage se retrouve dans Ja bouche du garde des sceaux,
quand, défendant son cuvre contre |’opinion qui craignait un dan-
gereux affaiblissement du pouvoir, il fait remarquer combien la ga-
rantie donnée aux fonctionnaires par la nécessité d’obtenir une auto-
risation pour les poursuivre rend nécessaire leur responsabilité
franche et entiére devant l’opinion publique 3. 1] se retrouve dans
celle des hommes les plus éminents qui aient pris part a la discus-
sion, et jamais débats législatifs n’ont fourni 4 un plus haut degré,
non pas de ces indications isolées et fugitives sur telle ou telle ques-
tion de détail qui égarent souvent plus qu’elles n’éclairent, mais l’ir-
récusable expression d’une de ces pensées fondamentales sur les-
quelles i] n’est pas possible de s’abuser quand elles se révélent avec
cette précision et avec cet ensemble.
Cuvier pose en principe que Ia liberté de la presse a un triple but,
un triple avantage : laisser au génie tout son développement, per-
mettre la discussion des actes de I’autorité, faire « que l’oppression,
« injustice, la bassesse et méme l’inhabileté soient dévoilées a I’o-
« pinion... que les hommes qui demandent 4a servir le roi et le public
« puissent étre connus du roi et du public sous tous les rapports, et
« notamment sous celui de la probité, sous celui de la capacilé, qui
a sont les deux conditions de leur aptitude aux emplois du gouver-
a nement. » C’est ce dernier but qu’est destinée & atteindre, c’est ce
dernier avantage que doit procurer la disposition qui permet de prou-
ver les méfaits ou les fautes de l’homme public; et ]’illustre commis-
* Rapport du 47 avril 1819. (Moniteur, p. 477.)
* 22 mars 4819. (Moniteur, p. 342.)
* Séance du 28 avril 1819. (Moniteur, p. 535.)
478 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
Saire du roi n’hésite pas 4 déclarer qu’en elle réside tout le mérite
de la loi proposée; que, si on ne |’adoptait pas, on n’aurait donné au-
cun nouveau gage a la liberté, et que, si elle place le plaignant en
diffamation dans une situation pénible en lui imposant |’ obligation de
se défendre alors qu’il croit étre en droit d’accuser, il y a la un moin-
dre mal qu’a se priver d’un moyen aussi efficace « de maintenir les
« fonctionnaires publics dans une certaine crainte, et de les obliger
« & observer leurs devoirs !. »
Benjamin Constant vient a son tour tracer la limite qui sépare dans
le systéme de la loi, comme dans son opinion personnelle, Ja position
du fonctionnaire de celle du simple particulier.
« La preuve contre les personnes privées ne serait de nul intérét
« pour le bien général ; elle ne serait qu'un aliment a la malignité, une
« source de désordres. La preuve contre les fonctionnaires intéresse
« essentiellement la société. Qu’importe au public de savoir si tel
« homme a des mceurs plus ou moins pures? Mais il importe a tous
« de savoir si tel préfet a commis des actes attentatoires aux droits
« des citoyens et contraires 4 la Charte. Voila pourquoi, messieurs,
« dans le premier cas la preuve est superflue et doit étre interdite,
« et voila pourquoi dans le second elle est utile et doit étre admise 2. »
M. Bignon n’est pas moins formel lorsqu’il répond ainsi a des dé-
putés magistrats qui voulaient mettre les fonctionnaires a |’abri des
périls de la preuve par témoins :
« Il ya ici une méprise visible de la part des auteurs de l’amende-
« ment. Désintéressés pour eux-mémes, ils ne le sont pas pour leurs
« collégues. Hs raisonnent, ils s’obstinent a raisonner toujours dans
« }intérét individuel, dans l’intérét privé du magistrat, de l’admi-
« nistrateur ; ils ne veulent pas voir que, dans cette sorte de question,
« c’est l’intérét public qui doit jouer le principal rdle. C’est l’intérét
« public qui, pour la vie publique des agents du pouvoir, doit seul
« prescrire des régles et dicter des lois. C’est a l’intérét public qu'il
« importe que tous les actes susceptibles de blame se découvrent et
« paraissent au grand jour. C’est l’intérét public qui appelle la lu-
« miére sur les actes des hommes publics, et qui non-seulement per-
« met, mais commande aux citoyens de faire connaitre tout ce qui,
« dans la conduite des dépositaires de |’autorité, serait repréhensi-
4 Séance de la Chambre des Députés, du 28 avril. (Moniteur, p. 538.)
* Séance du 28 avril 1849. (Moniteur, p. 534.)
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 479
« ble, soit que ces actes repréhensibies soient de nature a autoriser
« des poursuites judiciatres, soit qu’ils rentrent dans la classe de ces
«torts qui, sans étre punissables par Jes tribunaux, n’en sont pas
«moins nuisibles a l’autorité elle-méme en attirant sur ceux qu'elle
« emploie la haine, la déconsidération ou le mépris !. »
Mais nul n’a revétu ces idées d’mages plus vives et plus frap-
pantes que Royer-Collard, dont les expressions sont devenues classi-
ques en cette matidére,
«En admettant, dit-il, le principe de l'article, vous déclarez
«qu'il n’est pas permis de dire la vérité sur les particufiers. Voila
« donc la vie privée murée, si je puis me servir de cette expression ;
« elle est déclarée invisible , elle est renfermée dans l’intérieur des
amaisons. Maintenant la question est de savoir si yous murerez de la
améme maniére la vie publique, et si vous la déclarerez également
« invisible. — 11] sort du principe de ]’article, messieurs, que, si vous
a merrez la vie publique, si vous déclariez qu’il n’est pas permis de
« dire qu’un fonctionnaire public a fait ce qu’il a fait, a dit ce qu’il a dit
a en tant qu’homme public, vous reconnaitriez que la puissance pu-
« blique lui appartient comme la vie privée appartient a chaque parti-
« culier; que la puissance publique est son domaine, son champ, qu’il
a peut labourer comme il lui plaira, sans que le champ puisse murmu-
« Ter, parce qu’il est Ja propriété de celui qui le laboure. Cette consé-
« quence est insoutenable, elle est inouie ; aucune législation ne |’a ad-
« mise, si ce n’est la législation impériale, quine l’admettait elle-méme
« que parce qu'elle considérait les fonctionnaires publics comme la
« propriété du gouvernement, ne devant étre soumis en cette qualité a
« d’autre censure qu’a la sienne.—En effet, messieurs, il s’agit de savoir
a si la société appartient aux fonctionnaires, ou si les fonctionnaires
« appartiennent & Ja société. C’est une vieille question qui se débat
« depuis le commencement du monde, et c’est cette question méme
# que vous allez décider; car si vous décidez qu’il n’est pas permis de
« dire la vérité sur les actes de la puissance publique, de dire qu'elle
«a fait ce qu’elle a fait, qu’elle a dit ce qu'elle a dit, par cela seul
«vous déciderez que la société ne s’appartient point a elle-méme,
« qu'elle est possédée par les fonctionnaires, qu’elle leur est infeodée
« comme un territoire 7. »
‘ Séance du 29 avril 1819. (Moniteur, p. 538.)
2 Séance du 27 avril. (Moniteur, p. 529.)
|
480 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
A de tels commentaires, également significatifs par eux-mémes
et par les noms de leurs auteurs, il est sans doute superflu de
rien ajouter pour établir qu'il n’y aura jamais de disposition plus
essentiellement politique que celle qu’ils caractérisent, de ques-
tions plus politiques que celles que cette disposition prévoit. Nous
nous bornerons donc a une seule observation, non pour faire res-
sortir une vérité aussi palpable, mais pour mettre en relief toute
l'économie de la loi, dans laquelle une vue superficielle pourrait si-
gnaler quelque incohérence. On a pu remarquer, en effet, dans |’ana-
lyse que nous en avons donnée, que, sous lerapport de |’admissibilité
de la preuve, les cours, tribunaux et autres corps constitués, ainsi
que les ambassadeurs des puissances étrangéres, sont assimilés aux
simples particuliers et non aux fonctionnaires publics. Est-ce a dire
qu’en ce qui les concerne la politique soit désintéressée et le corps
social indifférent? Comment s’expliquer alors que la diffamation di-.
rigée contre eux soit soumise & la juridiction des cours d’assises, &
Jaquelle, comme nous allons le voir, on n’a attribué en matiére de
presse que les causes politiques?
Un peu de réflexion suffit pour lever cette difficulté. D’abord, pour
les ambassadeurs, on concoit aisément que, d’aprés les principes du
droit des gens aussi bien que d’aprés les régles de notre droit constitu-
tionnel, le gouvernement se soit réservé & lui seul, sous sa responsabi-
lité, la mission de surveiller la conduite des agents diplomatiques
étrangers dans leurs rapports avec la France, et d’en demander, s'il y
a lieu, justice par les voies recues entre souverains. Quant aux corps
contitués , nul doute qu’un intérét politique ne se lie aux attaques —
dont ils peuvent étre l’objet, et si leur vie publique est murée, c’est
par un motif diamétralement opposé a celui qui a fait murer la vie
privée des citoyens. Ils ont paru occuper, en tant que corps, une place
trop élevée dans la hiérarchie politique pour que |’allégation dé faits,
méme vrais, de nature ales déconsidérer, fit compatible avec le res-
pect qui leur est di. Les avantages de la preuve ont été estimés
moindres que les dangers de Ja discussion, et l’on a vu une garantie
nécessaire du maintien de |’ordre dans la présomption légale d’im-
peccabilité dont on a cru devoir les couvrir‘. Pour le fonctionnaire
4 C'est ce qu’expliquait fort bien M. Courvoisier en proposant, au nom
de la commission dont il était l’organe, de restreindre l'emploi du mot
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 184
pris individuellement, au contraire, on a jugé cette garantie exces-
sive et le péril de l’irresponsabilité plus grave que celui d’une sur-
veillance passionnée et haineuse. On a pensé que des révélations
facheuses contre un corps ne produiraient en général qu’un scandale
inutile, tandis qu’appliquées a un individu elles pourraient amener
une salutaire épuration. C’est ainsi que d'un méme point de départ,
Vintérét de la société, on est arrivé logiquement 4 des conséquences
diverses, conséquences dont chacune en particulier offre plus ou moins
de prise a la critique, mais auxquelles on reprocherait a tort de se
contredire et de s’exclure.
La poursuite en diffamation, quand le diffamé est un fonctionnaire,
est donc par cela seul une cause éminemment politique, dans laquelle
lintérét privé s’efface devant J’intérét général : voila un premier
point qu’il n’est pas possible de contester. Il y en a un second non
moins certain : c’est qu’en matiére de presse (nous n’avons pas besoin
d’étendre davantage Ja proposition) toute cause politique est 4 ce
litre et nécessairement attribuée au jury. Nous n’accumulerons pas
les citations pour Je prouver, non qu’il ne fat aisé d’en produire,
mais ici le fait méme en dit plus que toutes les paroles; car nous
défions qu’on rende autrement raison du départ des compétences tel
adifamation aux imputations offensantes concernant les fonctionnaires
et les particuliers,
«Le mot diffamation, disait-il, suppose non-seulement l‘intention ,
« mais !’effet de porter atteinte 4 I"honneur ou 4 la considération d’au-
s trui, par imputation ou lallégation d’un fait qui peut étre vrai. La
« loi le reconnaft en admettant alors 4 la preuve de la vérité de I’asser-
« tion. Mais quand la loi refuse cette preuve, elle se refuse par 14 méme
¢ 4 la possibilité du vrai; ce n’est plus la diffamation qu'elle punit, c’est
« la calomnie qu'elle suppose. Cette présomption légale est la sauvegarde
« del’ordre public ; attaquer les corps qui le protégent, ce n'est pas er
« diffamer les membres, c’est offenser l’ordre, c'est le troubler. » (Rap-
« port du 40 avril 1819. Moniteur, p. 432.)
L'amendement de la commission, adopté en partie, a substitué la qua-
lification d’offense & celle de diffamation pour les délits de ce genre qui
s'adressent aux membres de la famille royale, aux Chambres et aux sou-
verains étrangers. On ne voit pas bien pourquoi il n’a pas été également
admis relativement aux corps constitués ; mais l’esprit qui l’avait dicté
est evridemment le méme qui a fait interdire la preuve 4 l’égard de ces
corps,
482 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
que l’ont fait les lois du 26 mai 1819 et du 8 octobre 1830. Hl ne re-
pose ni sur les classifications des codes criminels de |’Empire, qui
constituent encore le droit commun , car ces délits sont renvoyés
devant la cour d’assises, instituée pour ne connaitre que des crimes ;
ni sur la distinction que M. Legraverend avait proposé de faire entre
les faits passibles de la prison et ceux qui n’eptrainent qu'une
amende $, car Ja diffamation et l’injure envers les particuliers, dont
l'une appartient a la premiére catégorie et l'autre & la seconde,
sont également laissées dans kes attributions des tribunaux correc-
tionnels; ni sur une gradation quelconque dans la pénalité, car la
diffamation envers les particuliers et l’injure envers les fonction-
naires ne ressortissent pas du méme juge, bien que frappées de
peines exactement semblables; ni sur la qualification intrinséque
des actes incriminés, car la juridiction varie, pour la diffamation et
pour l’injure, selon que de simples ciloyens ou des hommes publics
en sont l’objet; ni méme d’une maniére absolue sur la qualité des
personnes offensées, car la diffamation et l’injure verbales ne sont
pas jugées par le jury, alors méme qu’elles ont atteint un dépositaire
de l’autorité. Le législateur, la chose est claire, s'est demandé ceci :
tel délit a-t-il ou n’a-t-il pas un caractére politique ? Ce caractére,
il ne I’a trouvé ni dans Ja diffamation et l’injure envers les particu-
liers, ni méme dans la diffamation et l’injure verbales envers les
fonctionnaires; car, dans ]’état de nos meeurs, ce n’est pas par des
propos tenus dans un ‘café ou sur une place publique que s'exerce un
contrdle sérieux sur la conduite des agents du pouvoir. Il n’a donc
pas distrait ces faits de la juridiction naturellement compétente pour
les apprécier. Tout le reste, on s’en convaincrait sans peine en par-
courant article par article les lois répressives des délits de la presse,
se rattachait a la politique d’une maniére plus ou moins immédiate;
tout le reste a été déféré au jury. Cette maniére de poser la question,
déja trés-apparente en 1819, est devenue, s’il se peut, plus sensible
encore en 1830. Alors, en effet, on se trouvait en présence d’un ar-
ticle de la nouvelle Charte qui semblait disposer dans un sens plus
absolu et exiger que le jury connat de tous les délits de la presse sans
exception ; et cependant on a jugé que c’était entrer dans son esprit
que de faire revivre la distinction de la Joi du 26 mai entre ceux des
i Séance de la Chambre des Députés, du 22 avril 18419. (Monifeur,
p. 497.)
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 183
délits de la presse qui intéressaient l’ordre politique et ceux qui ne
pouvaient soulever qu’un débat purement privé.
Faut-il revenir ici sur les considérations générales qui ont fait pré-
férer le jury comme appréciateur des causes politiques? Faut-il pro-
tester de notre regpect pour Ja magistrature, et montrer qu'il n'y a
rien d’injurieux pour elje dans cette confiance exclusive accordée par
tous les peuples libres des temps modernes a des juges sortis du sein
de la nation pour y rentrer 4 l’instant ou ils auront rendu leur sen~
tence, toutes les fois que cette sentence peut toucher de prés ou de
loin aux limites respectives des droits du pouvoir et de ceux des ci-
toyens ? Nous ne fatiguerons pas le lecteur de longs développements
sur un sujet aussi peu neuf que celui-la, et nous nous contenterons
de mettre sous ses yeux, comme résumé 2 la fois court et substan-
tiel, le passage suivant des derniéres conclusions de M. Dupin, vrai-
ment libéral cette fois, sans doute parce qu’il ne voyait pas en quoi
son libéralisme pourrait servir les vues perfides de la Compagnie de
Jésus.
« La prééminence du jury en cette matiére ne saurait étre contes-
a tée. Remarquons-le bien, il ne s’agit pas de lutte entre la magis-
« trature et le jury. Chacun a sa compétence et son emploi; chacun,
« dans l’ordre de ses attributions, vaut plus ou vaut moins aux yeux
«de la constitution. L’opinion publique n’aimerait pas le jury pour
a juger ce qui est dans les attributions des magistrats, et réciproque-
«ment elle n’aimerait pas Ja magistrature usurpant les attributions
«du jury. On a vu souvent et avec raison l’administration attaquée
« quand elle essayait d’empicter sur la compétence des tribunaux;
« les tribnaux le seront aussi, et plus vivement encore , toutes les
« fois qu’ils essaieront d’entreprendse sur le jury. La compétence est
« un terrain propre a chaque autorité, dans lequel elle doit se ren-
« fermer et ot elle a le droit de se maintenir.,... Je dirai donc har-
« diment : Oui, la loia préféré, elle a dd préférer le jury aux tribu-
a pnaux permanentS, soit pour les délits de la presse, soit pour les
« délits politiques; elle a dai préférer le jury, non pas uniquement en
« vue de la répression, parfois compromise peut-étre, mais ep vue
«de la liberté, avec lui toujours assurée. — Dans les idées consti-
« tutionnelles, il y a une liaison étroite de la presse et du jury : c’est
«le frére et la sceur; ils se soutiennent mutuellement. Otez les
« deux, retranchez ou paralysez l’un ou l'autre, le gouvernement li-
18h JURISPRUDENCE BOURDEAU.
« bre, le gouvernement représentatif sincére ne peut exister, ou son
« existence est compromise. — Le jury, c’est le pays, avec ses pré-
« jugés, ses passions, sa mobilité, mais aussi avec sa libre allure, dé-
a gagé de ces précédents qui contrarient l’amour-propre et dtent
« toujours 4 la raison quelque peu de sa liberté. Le jury, c’est surtout
« le pays avec ses sentiments, ses intéréts, ses susceptibilités ja-
« louses, ses instincts puissants et profonds. — Le jury, méme avec
« ses inconvénients, c’est ce qu’a voulu la loi en matiére de presse.
« La magistrature fixe, méme avec ses immenses avantages, incon-
« testés sous d’autres rapports, c’est ce qu’elle n’a pas voulu ‘. »
Les bases du raisonnement ainsi posées, la conséquence se présente
d'ejle-méme. Ce n'est pas arbitrairement que nos institutions appel-
lent le jury & statuer sur Ja diffamation envers les fonctionnaires pu-
blics; ce n’est pas méme uniquement dans la vue de protéger la per-
sonne de l’écrivain contre les influences malveillantes du pouvoir ;
c’est surtout afin de réserver au juge des questions politiques le con-
trdéle souverain sur l’exercice de la surveillance politique dont le sys-
téme constitulionnel investit la presse 4 l’égard des agents de |’au-
torité. Donc, si la législation commune donne un moyen de transporter
“ce contréle a une autre juridiction, en cela elle est en désaccord fla-
grant avec la Charte, et sa réforme doit étre le voeu de quiconque
prend le pacte fondamental au sérieux,
Qu’importe que la Charte n’ait parlé que des delits de la presse,
et que devant les tribunaux civils le fait ne soit pas envisagé en
tant que délit et ne puisse étre puni d’une peine proprement dite?
Est-ce que la peine est ici le principal? Et l’intérét politique de
ces sortes d'affaires ne porte-t-il pas tout entier sur |’examen
de Ja conduite du fonctionnaire dénoncé? Encore une fois, ce
n’est pas & Pindividu poursuivi que l’on a entendu donner des ga-
ranties, c’est au droit général de la presse; et ce droit serait-il
donc plus réellement entravé par Ja crainte d’un emprisonnement
de quelques mois, qui, malgré les précautions de la loi contre les gé-
rants fictifs, se résout le plus souvent pour les journaux en un sacri-
fice pécuniaire, ou d’une amende limitée dans son maximum, et dont
le caractére pénal n’entraine pas en pareille matiére la moindre ta-
‘ che aux yeux du public, que par la perspective de condamnations
* Dalloz, 1847, 1"* partie, p. 420, 424.
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 485
civiles dont rien ne borne légalement le chiffre , qui menacent dés
lors la fortune entiére de l’écrivain, et qui peuvent ne pas méme
épargner sa personne, puisqu’il dépend du juge de leur donner pour
sanction jusqu’a cing ans de contrainte par corps !?
Mais, dit-on, pourquoi supposer ces condamnations entachées d’in-
justice ou d’excés? La grande, la véritable garantie promise 4 Ja
presse a l’égard des hommes publics, c’est la preuve des torts dont
elle les accuse; cette preuve se fera devant les tribunaux comme
elle se serait faite devant le jury ; concoit-on, si elle est vraiment con-
cluante, que des magistrats osent mentir a leur conscience au point
de n’en tenir aucun compte?
Non, il n’est pas exact de dire que la preuve se fasse également
bien devant I’une et !’autre juridiction. Avec le jury, la publicité de
laudience, la plus heureuse peut-étre des innovations que la Révo-
lotion ait introduites dans notre pratique criminelle, la confrontation
iinmédiate des témoins entre eur, l’action directe de leur ton, de leur
air, de leur attitude, de toutes les circonstances caractéristiques de
leur déposition, sur ceux qui doivent en peser la valeur, le contréle
de lopinion extérieure représentée, dans des affaires qui piquent tou-
jours la curiosité publique, par un auditoire nombreux. Avec le tribunal
civil, l’enquéte secréte, les témoins isolés, leurs déclarations regues
par un seul juge pour n’arriver aux autres que pétrifiées par I’écriture
et noyées dans le jargon barbare et diffus d’un procés-verbal ; point de
ces incidents inattendus, point de ces lueurs soudaines qui dégagent
parfois la vérité de tous les efforts combinés pour|]’obscurcir; point de -
ces impressions involontairement recueillies dans |’assistance, qui
ont leur danger sans doute, mais qui ont aussi dans beaucoup de
rencontres leur incontestable utilité. Rien de plus essentiellement
différent que ces deux modes de preuve, et les partisans de la juri-
diction civile l’ont si bien senti qu’ils ont mis tous leurs soins & rap-
procher autant que possible les formes propres & cette juridiction de
celles qui distinguent la marche des débats criminels. Ils ont voulu
trouver dans la procédure spéciale des affaires dites sommaires la
faculté de faire entendre les témoins & |’audience ; mais, comme ]’a
fait judicieusement observer M. F. Hélie?, en admettant que les de-
mandes en indemnité pour fails de presse puissent étre réputées a/ffar-
* Code de procédure civile, art. 426 ; loi du 17 avril 4832, art. 7.
* Revue de Législation, année 1847, tome III, p. 460.
486 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
re sommaires, ce n’est qu’autant qu’elles ne dépassent pas 1500 fr. ;
en sorte qu’il dépendra toujours du fonctionnaire demandeur d’éviter
Yenquéte publique en élevant le chiffre de ses conclusions. Ajoutons
que, méme dans les matiéres sommaires, ce n’est qu’en premiére in-
stance que les dépositions sont recues directement par le tribunal ;
qu’en cas d’appel la Cour rovale ne les connaft que par le procés-
verbal dressé a l’audience du premier juge, et qu’ainsi les inconvé-
nients que nous avons notés se retrouvent précisément 1a ou l’erreur
deviendrait irréparable en recevant la sanction d’un arrét souverain.
Ce n’est pas tout. A la diversité des systémes d’instruction se joint
celle des formes du jugement. Comment peut-on comparer au ver-
dict du jury, répondant par oui ou par non 4 la question plus ou
moins complexe qui lui est soumise, la sentence d'un tribunal obligé
de motiver expressément chacune des parties de sa décision? Qui ne
sent que cette obligation, garantie précieuse dans les cas ordinaires,
peut devenir dans celui-ci une entrave facheuse au point de vue con-
Stitutionnel et politique? Quelle énergie de conviction ne faudra-t-il
pas au magistrat pour consigner dans le considérant d’un arrét que
le préfet de son département avait été justement accusé d’un acte
contraire & ses devoirs? Nous ne sommes plus au temps ou la ja-
lousie respective des différentes branches de l’autorité publique écar-
tait le péril de la complaisance et suscitait plutot celui de Phostilité ;
sauf des circonstances exceptionnelles et locales, une déférence ex-
cessive est seule a craindre et le sera chaque jour davantage, a me-
sure que dans toutes les carriéres on s’accoutumera plus 4 voir
dans une certaine nature de zéle et de services les titres les plus
assurés 4 l’avancement et aux faveurs. Loin de nous de présumer que
cette déférence aille jamais jusqu’a faire trahir sciemment la vérité ;
mais ne rendra-t-elle pas quelquefois moins ardent 4 Ja rechercher,
moins facile 4 la reconnaitre, et ne fera-t-elle pas faire trop bon
marché de preuves morales, contestables si l’on veut pour un esprit
contenu par les habitudes judiciaires, mais qu’aurait accueillies le
juré livré aux seules impressions de sa conscience, et dispensé d’en
rendre compte autrement que par leur résultat ?
Nous n’avons sdrement pas besoin d’expliquer qu'en parlant des
avantages du jury nous avons moins en vue cette institution telle
qu’elle est que telle qu'elle devrait étre. Nous avons déja exposé
nos idées & ce sujet et nous n’avons garde d’y revenir; mais il nous
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 487
sembte d’aatant plus naturel de nous transporter par la pensée sous
empire d’une légisiation qui aurait renda réelle et sincére |’une des
principales garanties de la liberté, que cette réforme est évidem-
ment de ja méme famitle, et doit, si l’on se décide jamais 4 mettre
nos lois en harmonie avec la Charte, se réaliser en méme temps
que celle que nous réclamons aujourd’ hui.
Aprés tout, nous aurions pu, nous aurions di peut-étre ne pas dis-
cuter l"intérét que la presse peut avoir & ne jamais étre distraite,
‘sous prétexte de réparation purement civile, de la juridiction des
cours d’assises ; car n’est-ce pas discuter la constitution elle-méme ?
Sil est vrai de dire avec M. Dupin qu’elle a voulu le jury pour les
délits de la presse, méme avec ses inconvénients, qu’elle n’a pas
voulu la magistrature, méme avec ses avantages, qui a Je droit d’in-
tervertir l’ordre de ses préférences et de ses exclusions? Qui a le
droit de venir, en subtilisant sur le mot délst pris dans le sens étroit
d'un définition technique, enlever Jes questions dont elle a entendu
réeler le sort au juge désigné par elle, pour les attribuer a celui
quelle a cru devoir récuser ?
Et qu’on ne nous reproche pas d’étre plus exigeant que les législa-
teurs de 1819, a l’autorité desquels nous avons nous-méme rendu
hommage, dont l’ceuvre remise en vigueur a para en 1830 l’accom-
plissement le plus fidéle des promesses de la nouvelle Charte, et qui
ont laissé |’action civile soumise aux régles communes de procédureet
de juridiction. S’ils n’ont pas eu I’intention formelle de déroger & ces
régies, il est certain du moins qu’ils n’ont pas accordé assez d’atten-
tion aux effets qae leur application pourrait produire pour qu’il soit
permis de prétendre qu’ils ont en connaissance de cause voulu cette ap-
plication et toutes ses conséquences. Qu’on relise tous leurs discours,
et Yon verra s’ils ont jamais fait entrer au nombre de leurs prévisions
celle d’un état de choses ow le fonctionnaire diffamé demanderait ha-
bitcellement 4 un juge autre que le jury la réparation de son hon-
neur, ou la décision du jury ne serait pas la base unique des condam-
nations méme pécuniaires que pourrait encourir }’écrivain. Tantdt
c'est M. de Serre: qui, faisant ressortir ]’utilité de l’admission de
Ja preuve contre les hommes revétus da pouvoir, déclare que « ceux-
« Ci... seront d’autant plus fermes dans la ligne du devoir que, si leurs
a méfaits ne peuvent échapper a un impartial jury, au jugement du
« pays, ils trouveront aussi dans ce tribunal le vengeur certain de
488 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
« leur honneur offensé !! » Tantét c’est Royer-Collard qui, pour re-
pousser toute distinction entre la preuve écrile et la peuve par té-
moins, tire un de ses principaux arguments de ce que la cause doit étre
portée devant le jury, et de ce qu’il est de l’essence du jury d’accueil-
lir tous les genres de preuves propres a former sa conviction 2. Plus
loin, M. Bogne de Faye demande que le jury soit chargé d’arbitrer le
taux des dommages et intéréts, en se fondant notamment sur le danger
de voir, si ce soin e&t laissé a la Cour, les jurés absoudre I’écrivain
qu’ils trouveront coupable dans la crainte qu'il ne soit ruiné par une
indemnité excessive ; motif dépourvu de sens s’il elit pensé que, soit
la Cour elle-méme, soit plus tard les tribunaux civils pussent, a l'aide
de la théorie du quasi-délit, frapper dans sa fortune le prévenu ac-
quitté *, On voit qu’ils ont été constamment dominés par cette idée,
exprimée par M. Siméon 4, que dans les mceurs frangaises la question
pécuniaire n’occuperait jamais le premier plan, et ilest permis d’affir-
mer que, si l’hypothése qui s'est réalisée dans ces derniers temps se
fait offerte 4 leur pensée, ils n’auraient pas manqué de prendre des
précautions particuliéres contre le déplacement d’une competence a
laquelle ils attachaient tant de prix.
Nous indiquons 4 peine une objection qui, fit-elle fondée, n’aurait
de valeur gu’autant qu’il s’agirait d’interpréter la législation exis-
tante, non de changer ce qu’elle a de défectueux: celle qui consiste
a dire qu’on ne saurait interdire & l’offensé le choix de la voie civile,
puisqu’il ne peut forcer le ministére public 4 lui ouvrir l’aréne du
débat criminel. M. F. Hélie montre fort bien qu’un plaignant n’a be-
soin du concours de personne pour obliger les magistrats & s’occuper
de l’objet de sa plainte, ne fit-ce qu’en déclarant qu'il n’y a lieu a sui-
vre5, et certes il est peu probable qu’une telle déclaration intervienne
sur la plainte d’un fonctionnaire public, s’il ne s’est pas ému sans mo-
tif sérieux et s'il désire sincérement que l’affaire ait son cours. Mais
d’ailleurs, sil’obstacle était réel, on I’écarterait sans peine en autori-
sant la partie civile 4 saisir la cour d’assises par citation directe sur
* Exposé des motifs 4 la Chambre des Députés, du 22 mars 1819, (Mone-
teur, 1819, p. 342.)
2 Séance du 27 avril (Moniteur, p. 529.)
5 Séance du 29 avril (p. 540).
4 Séance du 28 avril (p. 534).
5 Revue de Législation, année 1846, t. IL, p. 467.
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 489
ordonnance du président, ainsi que la Joi du 8 avril 1834 en a donné
la faculté au ministére public. Elle est déja investie d’un droit analo-
gue dans les matiéres correctionnelles et de simple police ; et puisque
ce droit n’a pas été jugé incompatible avec le principe qui réserve
lYexercice de l’action publique au représentant de la société, son ex-
tension n’aurait rien de plus choquant, et prendrait convenablement
place parmi les modifications fort simples que nous appelons de nos
veux dans le Code d’instruction criminelle de la presse.
Ces modifications se devinent assez: L’action civile serait rendue
inséparable de l’action publique et nécessairement soumise 4 la méme
juridiction ; dés lors plus de péremption , plus de prescription dis-
tincte pour celle-ci, soit qu’on les assujettit l’une et l’autre 4 des dé-
chéances communes, soit qu’en déclarant le ministére public non
recevable a entamer ou a continuer seul les poursuites on réservat
au plaignant le droit d’agir comme partie civile et de ressusciter par
Ja le litige tout entier. Rien de plus facile que de remanier d’aprés
ces idées les art. 11 et 29 de la loidu 26 mai 1819, les seuls qui ne
dussent pas demeurer intacts. I] resterait un cas unique dans lequel on
ne pourrait guére éviter l’intervention du juge civil : celui ot l’action
publique serait éteinte par le décés du prévenu; mais ce cas est trop
accidentel, trop en dehors de toutes Jes prévisions et de tous les cal-
culs , pour que Ja maniére dont il y serait pourvu pit apporter une
perturbation sensible dans l’économie générale de la loi.
On pressent également sans doute que la possibilité de condam-
ner I’écrivain 4 une indemnité ruineuse, lorsqu’il a été reconnou in-
nocent de tout délit, ne trouve pas plus de grace 4 nos yeux que
celle de le distraire des juges sur lesquels il a di compter. Qui ne
comprend en effet que c’est encore 1a un moyen d’éluder le voeu de
la Charte, en autorisant un autre pouvoir 4 annuler dans ses consé-
quences le verdict du jury ?
Nous savons trés-bien qu’en droit les deux décisions ne sont pas
contradictoires, parce qu’elles ne portent pas sur le méme objet ;
mais Je fait importe ici plus que le droit; l’intérét politique pré-
vaut sur jes subtilités de la jurisprudence, et la presse ne peut exer-
cer Sa mission de surveillance sur les actes des fonctionnaires avec
cette liberté dont la sauvegarde réside dans Ja juridiction exclusive
du jury, tant qu’elle sera exposée 4 voir, sur un fondement aussi arbi-
traire que la distinction entre la diffamation proprement dite et cette
490 JURISPRUDENCE BOURDEAU. :
offense sans nom qui l’avoisine sans se confondre avec elle, une
lourde condamnation atteindre celui de ses organes dont la culpabi-
lité n’aura pu étre établie au jugement du pays. Nous savons encore,
et nous I’avons déja dit, que notre opinion sur ce point conduit 4 sup-
primer en cette matiére la question intentionnelle et l’excuse de
bonne foi; mais iln’y a rien Ja, ce nous semble, qui blesse le sens
moral et |’équité, et encore une fois nous ne voyons que justice a
frapper d’une pénalité plus ou moins sévére, mais que jamais aucune
fiétrissure n’accompagne, |’imprudence de l'homme qui aura allégué
des faits compromettants pour la bonne renommée d’autrui sans
s'étre assuré au préalable de leur réalité. Nous ne nous dissimulons
pas enfin que, sous ce rapport comme sous d'autres, Je jury pourra
se jouer dans son omnipotence des régles et des définitions légales,
et acquitter comme ayant agi 4 bonne intention |’auteur d’une in-
putation matériellement calommieuse ; mais c’est un inconvénient in-
hérent a l’institution, qu’elle porte avec elle jusque dans le jugement
des plus grands crimes, et qui n’a pas empéché de le lui confier. Dans
le cas particulier qui nous occupe, cet inconvénient est moins grave
que celui qui peut résulter du systéme maintenant suivi, et |’on pour-
rait d’ailleurs |’amoindrir en autorisant l’admission de circonstances
atténuantes qui permettraient au jury de faire a la fois ja part de l’in-
dulgence et celle de la vérité.
Nous ne ferons pas du reste difficulté d’en convenir : en nous te-
nant en garde contre le danger d’innover au dela du besoin, nous
n’atteignons pas dans notre plan de réforme tout ce qui, dans ]’appli-
cation de la loi commune, peut tromper plus ou moins les intentions
du législateur politique. Pour que ces intentions fussent pleinement
remplies, c’est-a-dire pour que les tribunaux permanents n’eus-
sent a |’égard de la presse qu’une action subordonnée & celle du
jury, il faudrait faire un pas de plus, en lui retirant le droit d’adjuger,
méme en cas de verdict affirmatif, des indemnités dont le chiffre,
abandonné a leur appréciation discrétionnaire, peut donner & ce ver-
dict des effets beaucoup plus rigoureux que ne |’ont entendu ses au-
teurs. Et qu’on ne s’y trompe pas, nous nous préoccupons bien moins
ici de l’intérét des prévenus, qui, une fois convaincus de calomnie,
ne nous inspirent assurément aucun sentiment de bienveillance, que
de celui de la répression elle-méme, toujours compromise avec des
jurés quand ils ont lieu de croire a la possibilité de son excts. Ce pas
JORISPRUDENCE BOURDEAUD. 494
pourrait se faire dans l’une de ces trois directions: ou fixer un maxi-
mum de dommages et intéréts pour chaque degré de culpabilité résul-
tant de Ja déclaration du jury ; ou remettre au jury, comme le de-~
mandait en 4819 M. Bogne de Faye, le soin d’arbitrer lui-méme les
dommages et intéréts ; ou réduire l’action civile au droit pour la vic-
time de la diffamation de poursuivre la punition du coupable, et de
réclamer, outre le remboursement de ses dépens avec une addition
large, mais limitée, pour les frais non susceptibles d’entrer en taxe,
des affiches, des insertions aux journaux et autres mesures propres &
donner la plus grande publicité a j’arrét, sans qu’aucune condamna-
tion pécaniaire 4 son bénéfice fit jamais la conséquence de Ja consta-
lation juridiqué du délit.
De ces trois moyens, le premier aurait le tort de dénaturer le ca-
ractére propre aux dommages et intéréts, qui est de représenter,
aussi exactement que la matiére le comporte, le préjudice éprouvé
dans chaque circonstance particuliére. Le second encourrait le re-
proche de bouleverser toutes Jes notions recues en France sur les at-
tnbutions du jury et sur la ligne de démarcation qui les sépare de
celles de la magistrature. -Le troisitme, quoique le plus radical de
tous, est celui qui troublerait le moins l’ordre établi, et nous n’au-
rions aucune répugnance 4 |]’admettre. Nous ne verrions qu’utililé et
convenance a accréditer cette idée, qu’au moins en ce qui concerne
les hommes publics ! l’unique réparation de l’honneur offensé git
dans la décision qui reconnait et punit |’offense, et qu’une plainte en
calomnie ne saurait devenir une spéculation. Que si |’on regardait la
suppression des dommages et intéréts comme trop encourageante
pour les calomniateurs , il serait aisé de lui donner un contre-poids
dans une élévation du taux des amendes assez forte pour les conte-
bir, pas assez pour mulliplier les acquittements en effrayant le jury.
Quoi qu’il en soit, et qu’on aille un peu plus ou un peu moins loin,
un peu plus de tel cété ou de tel autre, dans le tracé définitif de la
‘ Nous limitons ainsi notre proposition, d’abord parce que nous avons
Soigneusement laissé de coté dans cet article tout ce qui a trait 4 la dif-
famation envers les particuliers; ensuite parce que, dans cette dernicre
Classede personnes, il peut s'en trouver, celles par exemple qui se livrent
au commerce, 4 l’égard desquelles certaines diffamations constituent
évidemment un tort pécuniaire et appellent une réparation de méme
Nature,
492 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
route ainsi jalonnée, nous ne pouvons vraiment pas craindre qu’elle
conduise Ja société ou le gouvernement a un abime. Nous doutons
méme qu’elle aboutisse 4 une aggravation notable dans la position
des agents du pouvoir. Ce que nous voudrions que cette position fat
de droit, elle l’a été de fait pendant plusieurs années, quand l'ac-
tion civile sommeillait ignorée dans des textes inappliqués. Leur ré-
putation et leur repos ont-ils plus souffert durant cette période qu’en
d’autres temps, plus qu’ils ne souffrent aujourd’hui? Cette suspicion
générale, que de récents scandales ont excitée, pése-t-elle d’un poids
moins tourd qu’elle ne |’eit fait alors sur |’administration tout en-
tiére ? Et si, comme nous aimons 4 le renser, elle porte a faux sur
beaucoup de points, le meilleur moyen de s’en défendre ne serait-il
pas de provoquer devant le jury des accusations précises et appuyées
de preuves ‘ ? Qu’on se reporte & une autre époque, 4 celle oi une
égide bien plus puissante que la jurisprudence nouvelle, |’interdic-
tion de tout débat sur la vérité des faits et la présomption absolue
de calomnie, couvrait les actes des fonctibnnaires publics, et qu’on
lise ce que disait M. de Serre de la réaction produite dans l’opinion
par cette protection excessive de la loi ?. Rien n’est mieux fait pour
détromper ceux qui s’imaginent qu’il y a toujours profit pour |’auto-
§ Cette phrase, écrite avant que le gérant du Courrier francais edt été
traduit devant la cour d’assises de la Seine, sur la plainte de M. Dumon,
est pleinement justifiée par ce procés, qui s’est terminé, comme on sait,
par la condamnation du journaliste 4 six mois de prison et 6,000 francs
d’amende. Ce n’est ici le lieu de discuter, ni la proportion plus ou moins
exacte de la peine avec le délit dans les circonstances de Ja cause, ni les
arguments tirés de ces mémes circonstances 4 l'effet d’établir la non-cul-
pabilité du prévenu, arguments que notre opinion sur la question inten-
tionnelle nous rendrait moins enclin qu'un autre 4 accueillir avec fa-
veur; mais, quoi qu’on pense sur ces deux points, on conviendra que le
ministre n’a pas eu & regretter d’avoir compris qu’attaqué dans sa déli-
catesse d’*homme public, c’était devant le juge constitutionnel des faits
de la vie publique qu’il devait se pourvoir. Le jury n'a pas hésité & lui
donner satisfaction, et, bien que l’effet moral d’un verdict soit loin d’étre
ce qu’il serait si la composition des listes offrait plus de garauties d*im-
partialité, qui ne sent que cette satisfaction a été plus compléte quen’ett
pu laccorder la juridiction civile ?
2 Discours 4 la Chambre des Députés, du 28 avril 1819. (Moniteur,
p. 535.)
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 193
rité a accumuler les barriéres autour d’elle, et que des précautions
matérielles peuvent conjurer tous ses périls.
Il faut qu’on ait Ja franchise de l’avouer : au fond de toutes les ob-
jections qu’on éléve contre les idées que nous venons d’émettre, il se
cache un sentiment intime de défiance envers la presse, envers le
jury, envers cet ensemble d’institutions et de garanties qui caracté-
rise en ce siécle une constitution libre. C’est ce sentiment que repro-
chait aux défenseurs exclusifs du principe monarchique le libéralisme
de 1819, et pourtant en 1849 il élait plus justifiable qu’aujourd’hui.
La France entrait 4 peine en possession du gouvernement représen-
tatif, que ne lui avaient donné nila démocratie royale de 1791, ni la
république sanglante de la Convention, ni la république corrompue
du Directoire, ni les dérisoires constitutions du Consulat et de ]’Em-
pire; elle le connaissait mal et pouvait hésiter encore dans les voies
nouvelles que 1814 venait de lui ouvrir. La Charte de Louis XVIII,
transaction prudente entre des doctrines et des prétentions opposées,
prétait 4 plus d’un commentaire, et il était permis sans doute & ceux
que tant de liens rattachaient au passé d’incliner en |’interprétant
vers Ja monarchie consultative plutét que vers le’self government.
Depuis lors, les esprits et les événements ont marché; Ie pays a défi-
nitivement choisi sa route; il s’est laissé persuader que, pour y mar-
cher d’un pas sir, il lui fallait briser une hérédité de plus de huit
sécles, gage de stabilité au dedans, de sécurité et de considération
au dehors, et il n’a point reculé devant ce sacrifice ; il serait un peu
tard pour lui dérober le fruit qu’il s’en était promis. |
Qui voudrait voir dans nos paroles une récrimination de parti les
comprendrait bien mal : elles ne sont que |’expression fidéle d’une
pensée de loyauté et de justice , et d’une conviction d’autant plus ferme
qu’elle est exempte de fanatisme et d’illusion. Né trop tard pour avoir
été mélé aux grandes luttes qui ont divisé nos péres, initié aux premié-
res notions de la vie du citoyen alors que le régime constitutionnel
commencait a s’enraciner sur le sol natal, nous avons voué 4 ce régime
un atlachement sincére, sans en ignorer les cétés faibles, sans réver
pour ses instruments une perfection chimérique. Nous connaissons tou-
tes les miséres, tranchons Je mot, toutes les turpitudes de la presse, et
ce n’est pas comme au plus digne que nous lui décernons cette mission
de surveillance et de censure que nous revendiquons pour elle; mais
T. Xx. 25 ocT. 1847, 8° Livan. 7
494 JURISPRUDENCE BOURDEAU.
son influenceest un fait accompli, dont il ne reste plus, quelque abu-
sif qu’il puisse paraitre, qu’a tirer le meilleur parti possible pour pré-
venir d’autres abus; et dit-on, sans égard pour tout ce qu’elle ren-
ferme d’honorable dans son sein, la stigmatiser en masse comme
un agent impur et malfaisant, serait-ce donc la premiére fois qu’a
l’exemple de la nature la société ferait servir de tels agents &
des fins utiles? Nous avons été plus que bien d’autres 4 portée d’ob-
server les allures capricieuses, les dangereux entrainements du
jury; mais nous n’en estimons pas moins que lui seul désormais
peut répondre a }’un des premiers besoins des peuples. La France
n’a pas cessé, nous le croyons, de penser et de sentir comme nous.
Absorbée dans le culte des intéréts privés, elle traverse une phase
d’atonie qui encourage, sinon 4 attaquer ses libertés de vive force, du
moins 4 élargir sans bruit, mais sans relache, toutes les bréches que
l’imprévoyance législative y a laissées , et qu’une politique plus gé-
néreuse se serait fait un devoir de relever. Mais |’aspect de la lé-
thargie fait peut-étre trop perdre de vue les chances du réveil. Dieu
veuille que ce réveil soit celui du convalescent dont un travail inté-
rieur a réparé les forces, non du malade en proie aux agitations convul-
sives d’une fiévre ardente! Et puisse se former & temps, pour pré-
venir une crise funeste, ce parti nouveau auquel, si la Providence
a des desseins de miséricorde sur notre patrie, elle réserve la plus
noble et la plus glorieuse des taches! ce parti dont les éléments,
Inaintenant dispersés et perdant dans leur isolement des forces pré-
cieuses, ont & se rassembler des quatre vents du ciel! ce parti encore
innommé, et dont toutefois les aspirations de la conscience publique
ont déja salué l’avenir de la désignation vague, mais expressive, de
parti des honnétes gens, destiné a réconcilier la politique avec la
morale, 4 substituer aux honteux calculs des individus , aux com-
binaisons étroites des coteries, une intelligence large et dévouée
des seuls intéréts du pays, 4 prendre hautement pour devise : Pro-
bité, sincérité, respect du droit en toutes choses, liberté raison-
nable pour tous! C’est assez dire qu’on peut inscrire d’avance sur
son drapeau, aprés la liberté religieuse et la liberté de l'éducation,
ces intéréts fondamentaux de |’ordre moral, la restitution au jury de
gon vrai caractére, a la presse de la juridiction exclusive du jury.
Bien d’autres réformes (sans compter méme les réformes financiéres
et économiques) y trouveront également leur place; il en est dont la
JURISPRUDENCE BOURDEAU. 195
nécessité ne nous frappe pas moins, bien que les conditions ne s’en
dessinent pas encore aussi nettement a nos regards; 1l en est aussi,
sans doute, dont l’idée doit surgir un jour du sein d’événements qu’on
ne saurait prévoir. Mais, de bonne foi, le programme méme qui ne
contiendrait que celles-la ne vaudrait-il pas bien tous ceux qui, de-
pus tapt d’années, font graviter tout motre systéne parlementaire
autour de deux ou trois noms propres? Ne serait-i] pas un peu plus
digne de rallier des hommes de sens et de cceur?
Nous n’avons abordé qu’une partie des questions que soulévent
nos lois sur la diflamation, celles qui ont avec la politique une rela-
tion essentielle et directe ; d’autres, sans présenter au méme degré
ce caractére, méritent cependant, ce nous semble, un sérieux exa-
men; peut-étre essaierons-nous de les traiter 4 leur tour, aprésavoir
laissé an lecteur le temps d’oublier un peu Ja longueur et la séche-
resse de ce premier travail.
E. DE FONTETTE.
DE LA FORMATION
DU CLERGE INDIGENE
DANS LES MISSIONS.
Il y a peu de temps encore nous avons entretenu nos lecteurs de la
question du clergé indigéne dans les missions. Les pages suivantes trai-
tent la méme question ; mais nous sommes sir que nul de nos lecteurs
ne nous saura mauvais gré de revenir une fois de plus sur un sujet
d’une si haute importance pour l’Eglise, et surtout d’accueillir ici, quel-
les que soient celles qui les aient précédées, les réflexions qu’a suggérées
4 un des plus vénérables missionnaires de la Compagnie de Jésus une ex-
périence de dix années passées en Asie. Sur de tels sujets, toutes les ]u-
miéres, tous les documents, tous les aspects divers de la question peu-
vent passer sous les yeux du lecteur chrétien sans fatiguer son attention,
comme également sans cesser de l’instruire. Malgré quelques diffé-
rences partielles de point de vue plutét que d’opinion, la pensée prin-
cipale que nous développions dans notre dernier travail ne peut ga-
gner aux observations du digne et savant missionnaire qu’un nouveau
degré de lumiére et d’affermissement. Les efforts que la Compagnie de
Jésus a faits pour l’établissement du clergé indigéne dans les missions
sont une preuve de plus de l’importance de ce clergé et une autorité
grave en sa faveur. Les réclamations constantes, multipliées, que les
missionnaires en Chine, le P. Verbiest, le P. Rougemont, ont, 4 ’exem-
ple du P. de Rhodes, portées jusqu’au Saint-Siége, sont aussi une preuve
des difficultés de tout genre que rencontrait cette muvre, méme au
milieu et pendant la deuxiéme partie du XVII* siécle, cette époque si
brillante pour les missions. Et nul exemple plus illustre peut-étre de ce
que peuvent faire ce que nous appellerons les forces réunies de l’Eglise,
c’est-a-dire le concours de l’épiscopat et des Ordres religieux, du clergé
indigéne et du clergé missionnaire, ne pouvait étre donné que par l’exem-
ple de l’Amérique du Sud, qui, sous cette double influence, ainsi qu’on
va le lire, a vu se former, se conserver, se maintenir dans sa foi un peu-
ple de 24 millions de catholiques. L’auteur de l’article en question n'a pas
prétendu aller plus loin. Etablir entre les différents ordres de mission-
DU CLERGE INDIGENE, ETC. 197
naires une rivalité, une comparaison, méme un rapprochement, faire entra
eux Ja part du blame et de ]’éloge, partager entre eux, selon son faible
jugement, la responsabilité du bien quis’est fait ou du bien quia manqué
de se faire, et excédé de beaucoup ses forces, sa science, sa volonté;
il n’a rien voulu faire, il n'a rien fait de pareil. Il sait trop bien que,
par ces missionnaires, quels qu'ils soient, réguliers ou séculiers, isolés
ou associés, soumis & la juridiction épiscopale ou exempts de cette ju-
ridiction, l’Eglise agit, se révéle, se rend présente; tout au plus a-t-il
regretté que, en certains temps et en certains pays, par suite de néces-
sités inévitables, l’Eglise n’ait pu faire concourir ces éléments divers ;
mais déprimer l’un pour exalter l’autre edt été de sa part un acte de
présomption ou d ignorance antichrétienne qu'il a la conscience d’a-
voir évité. Il ne s'est cra appelé 4 rechercher les titres d’aucun mis-
sionnaire ; s'il y a eu, en dehors des événements que l’homme ne peut
diriger, une cause, un mal, un trouble, un retard dans le bien, ila
trouvé cette cause tout autrement évidente, tout autrement apprécia-
ble pour lui-dans les prétentions ambitieuses des puissances tempo-
relles. Si, au contraire, il y a eu quelque part une conduite toujours
sage, toujours prudente, toujours chrétienne, admirablement constante
dans ses voies, c’est-a-dire dans les voies éternelles du Christianisme,
c'a 6té la conduite du Saint-Siége. Il a acquis ou plutot il a affermi par
ce travail la conviction, qui est déja celle de tout catholique en notre
siécle, que Rome seule a toujours raison, raison contre tous ; que Rome
seule s’est montrée persistante dans le bien, éclairée contre le mal, fi-
déle au passé, intelligente de l’avenir, 4 un point qu’i] n’est pas donné
a Phumanité d'‘atteindre ; qu’en un mot on ne saurait étre ni trop prés
de Rome ni trop avec Rome. La dangereuse ambition des puissances est
récueil; la sage et persévérante conduite de Rome est le phare. On ne
saurait trop craindre l'une, trop imiter l'autre. C’est le résumé et la con-
clusion derniére de ce que vont lire les lecteurs du Correspondant ;
c’est ce qui s’est dit toujours dq l'histoire des missions bien étudiée,
comme de l’histoire de l’Eglise enseignée avec bonne foi.
M. de Champagny termine son article sur le Passé et l’Aventr des
Missions! en insistant auprés de tous les chrétiens sur (importance des
questions gu’il vient de tratter, et en assurant que rien n’est plus digne
de nos études. Nous acceptons cette invitation, et comme la libre et
franche discussion est le moyen le plus propre a faire jaillir Ja lu-
« V. le Correspondant, t. XIX, p. 183.
198 DU CLERGE INDIGENE
miére et briller la vérité dans les matiéres de ce genre, nous y ap-
porterons notre contingent d’observations et d’études.
Nous ferons d’abord une remarque générale : c’est qu’en établis-
sant un paraliéle, ou plutét un contraste, entre les missions du moyen
age et celles du XVI° siécle, quelques personnes semblent avoir, sur
plusieurs points, moins consulté la vérité historique que suivi des
systémes préconcus, qu’on s’est efforcé ensuite de concilier avec les
faits.
Nous admettons pleinement une des différences qu’on indigue en-
tre les missions de ces deux époques; elle consiste en ce que le
Christianisme au moyen age s’étendait de proche en proche, et pou-
vait ainsi plus facilement consolider ses conquétes et s’assimiler les
peuples nouvellement conquis, au lieu que dans le XVI* siécle il de-
vait agir sur des pays séparés par des distances et des barriéres
presque infranchissables.
A cette différence essentielle on pourrait ajouter qu’au moyen age
c’était ordinairement Jes peuples et les princes déja chrétiens qui
préparaient la voile aux missionnaires dans les provinces voisines, par
la conquéte ou par l’influence politique, aidaient leur action et assu-
raient leur succés par un concours puissant, facilitaient l’ceuvre par
la eonversion des princes idolatres, et souvent la consolidaient irré-
vocablement par des alliances de famille ou par des traités interna-
tionaux, avantages précieux qui n’existaient point ou presque jamais
dans les missions lointaines du XVI°* siécle.
On pourrait dire encore que plusieurs de ces missions, s’adres-
sant & de vastes contrées, n’arrivérent jamais au point de soustraire
les populations converties 4 ]’influence morale et civile et 4 la puis-
sance arbitraire et tyrannique des princes, des rois ou empereurs
paiens dont elles dépendaient et de 'la masse de Ja nation qui per-
séverait encore dans I’idolatrie. Si, au lieu des entraves continuelles,
des tracasseries de tout genre et des violences inouies que subirent
les missionnaires, ils avaient requ de l'Europe |’appui, les secours et
les encouragements qu’ils avaient droit d’attendre, ils seraient par-
venus 4 vaincre cet obstacle, & déborder le paganisme et & donner
des garanties de durée aux chrétientés qu’ils fondaient; mais jus-
que-la il est évident qu’il existait entre les deux époques une diffé-
rence énorme, surtout sous le rapport de Ja stabilité de l’ceuvre.
Enfin nous pourrions insister sur l’influence de certains événements
DANS LES MISSIONS. 199
politiques. La décadence de la puissance maritime des Portugais, de-
puis que leur malheureux pays fut devenu une province espagnole; la
prépondérance hollandaise et anglaise dans les mers des Indes, qui
en fut la suite; la jalousie mercantile des Européens dans les riches
contrées de |’Asie, et les soupcons sinistres que ces rivalités natio-
nales et commercantes jetérent dans l’ame des princes du Japon et
de la Chine ; peut-étre aussi le peu d’union et d’entente fraternelle .
entre certains missionnaires de diverses congrégations; autant
d’obstacles que rencontrérent sur leur route plusieurs missionnaires ==_-~"‘T 1
modernes, et qui détruisent par conséquent toute parité qu’on vou- £024
drait supposer entre elles et les missions d’une autre contrée ou d’une/, gt me
autre époque. xg nhl = 5%
Ces considérations nous aménent tout naturellement 4 établir en-\ > 4 <a |
tre les missions une distinction réelle, qui peut s’appliquer, propor- “©? =F”
tion gardée, et aux missions du moyen 4ge et & celles des siécles Ty, 08
suivants.
Hors les premiers Ages du Christianisme, temps privilégiés et ex-
ceptionnels, ot étaient répandus avec profusion les prémices de
"esprit et les dons extraordinaires de Ja grace, et ol une moitié peut-
étre du monde habité, parvenue a un degré de civilisation trés-
avancé, se trouvait réunie sous la domination d’un méme prince, avec
toute la liberté et toute la facilité de communication entre les sujets
d'un méme empire, sans les entraves que produit nécessairement
ja multiplicité des souverains, souvent envieux et jaloux, au moins
soupconneux , et parfois ennemis déclarés les uns des autres ; hors
ces premiers et beaux siécles du Christianisme, ot la propagation
de l’Evangile fut un miracle continuel de Ja toute-puissance divine ,
l’Eglise semble avoir, dans les ages suivants, établi, au moins dans
la pratique, une différence entre les missions faites en des pays
ou les peuples, et les princes surtout, avaient déja embrassé la foi
ou en témoignaient le désir, et l’apostolat exercé en des pays inti-
déles, et dont les princes étaient encore infidéles ou hostiles au Chris-
tianisme. Cette distinction est digne de remarque; elle est appuyée
sur toute l'histoire ecclésiastique, et son application aux cas particu-
liers montrera l’uniformité de conduite qui a existé entre les mission-
naires modernes et ceux du moyen ge, quand ils se sont trouvés
dans les mémes circonstances ou dans des circonstances approxima=-
tivement les mémes,
200 DU CLERGE INDIGENE
Ici un large horizon s’ouvre devant nous; ce ne sont plus quel-
ques coins de terre isolée; c’est le vaste champ du Pére de famille,
qui comprend Je monde entier, et le monde du moyen 4ge d’ou sont
sorties nos sociétés modernes, et le monde des siécles derniers avec
ses deux et immenses hémisphéres. Envisageons notre sujet en son
entier, et non pas sous un point de vue particulier ; fractionner ainsi
les questions historiques et ne les voir que d’un cété, c’est s’exposer a
ne les résoudre qu’imparfaitement.
Employons ici une méthode plus équitable et plus sire; étudions
, la marche générale de ]’Eglise dans les missions si fructueuses du
‘moyen age, en tenant compte de quelques exceptions. Comparons-
_ Jes ensuite 4 la marche que |’Eglise a tenue dans les missions des
temps modernes, non moins fructueuses, et, sauf encore les excep-
tions, tout aussi durables dans leurs effets; et nous verrons si elle a
jamais sérieusement dévié de sa route, et si elle a besoin aujour-
d’hui de rentrer dans les voies anciennes et naturelles.
-Les réguliers, on ne peut se le dissimuler, ont été spécialement
Pobjet de graves discussions soulevées depuis peu relativement aux
missions étrangéres. Aussi aprés avoir montré: 1° l’Eglise toujours
semblable a elle-méme dans ]’ceuvre de la conversion des infidéles,
nous examinerons: 2° l’utilité des religieux dans les missions loin-
taines; 3° leurs principes et leurs actes dans Ja ‘question du clergé
indigéne.
COMPARAISON DES MISSIONS DU MOYEN AGE
AVEC LES MISSIONS DU XVI° SIECLE ET DES TEMPS MODERNES.
Vers l’an 600 de J.-C., sous le pontificat de saint Grégoire-le-Grand,
commenga proprement |’ére des missions du moyen age; alors, le
missionnaire qui plantait le premier la foi dans un pays idolatre était
indifféremment prétre ou évéque ‘. La plupart de ces derniers, au
4 Tant que dura l’ceuvre de conversion au Christianisme pour les vastes
provinces de l’empire romain, les Papesy enyoyaient ordinairement des
missionnaires évéques. Ces missions s’adressaient au peuple du méme
empire, 4 des populations civilisées (au moins la population romaine
de ces contrées) ; rien n’empéchait de recruter parmi elles des prétres
et des évéques pour les nouvelles Eglises, qui pouvaient ainsi se suffire
bientdt 4 elles-mémes. Au moyen Age, dans les missions lointaines de
DANS LES MISSIONS. 201
moins dans l’origine, étaient des évéques titulaires, que le désir
d'agrandir l’héritage de Jésus-Christ entrainait loin de leur troupeau,
déja soumis & la foi, Ala conquéte de nouveaux royaumes ; tels furent
saint Kilian, évéque en Irlande, saint Wulfran, archevéque de Sens,
saint Emméran, évéque en Aquitaine, et d’autres encore, devenus
les apotres des Frisons et des nations barbares de }’Allemagne.
Pour l’ordinaire cependant, de simples prétres ou des religieux
ouvraient, les premiers, la tranchée dans les missions, sauf plus tard
a étre eux-mémes institués évéques des peuples qu’ils avaient con-
vers. Les exemples en sont trop nombreux pour qu’il soit néces-
saire de les rapporter en détail.
Un seul, et des plus éclatants, nous suffira. A la fin du VI* siécle (en
596), saint Grégoire-le-~Grand envoie chez les Anglo-Saxons, con-
quérants de la Grande-Bretagne, le moine Augustin, avec quelques
autres religieux; appuyés de la recommandation puissante des rois
francs auprés d’Ethelbert, roi de Kent, aidés de !’influence qu’avait
sur ce prince, son époux, la reine Berthe, fille de Charibert, roi de
Paris, les missionnaires préchent librement la doctrine du salut,
convertissent Ethelbert et une partie de son peuple. Alors Augustin
vient en France recevoir la consécration épiscopale ; et, de retour en
Angleterre, il travaille, avec les nouveaux coopérateurs que lui envoie
de Rome le saint Pontife, 4 organiser complétement son Eglise.
Ainsi la conversion d’un peuple infidéle commengait par Ja prédi-
cation de missionnaires prétres ou évéques,’mais l’on n’établissait ja-
mais, ou presque jamais de siége episcopal fixe ‘, que le prince ne
l’Asie, de la Tartarie, l’Eglise députa assez souvent des évéques mission-
naires; le difficultés des communications et les dangers de ces voyages
de long cours rendaient cette mesure plus nécessaire,
* Bien entendu que nous ne parlons que du fait tel qu'il se reprodui-
sait au moyen Age, terme de notre comparaison. L’Eglise avait toujours
le droit, et elle I’a exercé quand il lui a semblé opportun d’ériger des
evéchés fixes en des pays encore infidéles, et dont les princes étaient
infidéles ou méme hostiles au Christianisme. Mais pour l’ordinaire, jus-
u*a ces derniers temps, l’Eglise demandait trois conditions pour I’é-
tablissement d’un siége épiscopal : 4° un troupeau suffisant de fidéles,
soit anciens ou nouveaux convertis, soit hérétiques ou schismatiques
revenus au bercail; 2° le consentement ou du moins Ja tolérance du
pouvoir temporel ; 3° une fondation ou des ressources assurées.
202 DU CLERGE INDIGENE
fit chrétien et le peuple & peu pres converti, ou en voie de conver-
sion; et l’érection du siége épiscopal n’avait lieu ordinairement
qu’avec le concours des deux puissances ; parfois la puissance tempo-
relle prenait initiative, et obtenait ensuite la sanction de Rome.
Un pays en voile de conversion n’offrait-il pas assez de garantie de
paix et de sécurité; le prince était-il encore incertain ou hostile; le
peuple remuant, inconstant, cruel: on se contentait de placer un
siége épiscopal sur la frontiére, mais dans le pays catholique ; ou bien
l'on chargeait |’évéque ou l’archevéque le plus voisin de pourvoir a
la culture de ces terres ingrates et rebelles. Cet évéque avait juri-
diction sur tous les pays adjacents, il s’y rendait lui-méme, il y en-
voyait des prétres ou d’autres évéques.
Ainsi avait agi Charlemagne par rapport a la Saxe, ainsi plus tard
Louis-le-Débonnaire et l’empereur Othon I* avaient-ils pourvu a la
conversion future du peuple de la Frise orientale, du Danemarck,
de la Suéde et des Slaves. Quand ces contrées, préparées de longue
main 4 ]'Evangile, semblaient devoir étre paisiblement et solidement
chrétiennes , que les rois et les peuples embrassaient d'un commun
accord la loi de Jésus-Christ, alors on instituait des évéques titulai-
res au centre méme du territoire définitivement conquis.
Un coup d’ceil jeté sur Jes annales du moyen age nous fera voir
Vaction progressive , mais lente et sire, de |’Eglise sur les con-
irées infidéles de l'Europe. Les Anglais, appelés a Ja foi en 597,
n’ont point oublié leur premiére patrie, ja Frise et ja Saxe; c’est de
Jeurs rangs que sortent les apétres qui doivent éclairer et féconder
ces terres arrosées, depuis prés de deux siécles, des sueurs et du sang
des missionnaires, et jusque-la stériles. Witbert, Willebrod et dix
de leurs compagnons, tous prétres, débarquent en Frise vers 690 ; ils
sont secondés par Pepin d’Hér'istal, dac des Francs, qui vient de
conquérir ure partie de ce pays. Aprés de nombreuses conversions
jes missionnaires choisissent saint Witbert, et l’envoient en Angle-
terre & saint Wilfrid pour qu’il lui confére l’ordination épiscopale.
Peu apres saint Willebrod, nommé par le Pape archevéque des Fri-
sons, établit son siége & Utrecht. Bientét un prétre anglais, saint Bo-
niface, aussi missionnaire dans Ja Frise, sacré évéque par le Pape
Grégoire et encouragé par Charles-Martel, s’élance dans la Thuringe
et au sein de la Germanie; il est Je légat du Saint-Siége, l’apdtre des
Allemands, Je martyre glorieux:de Jésus-Christ.
DANS LES MISSIONS, 263
D’autres missionnaires prétres ou évéques parcourent les vastes
contrées a moitié conquises par les Franes, 4 moitié converties au
Christianisme ; pfnsieurs sanctifient cette terre barbare par leffusion
de lear sang, précieuse semence de nouveaux chrétiens.
Quand Charlemagne vint donner un nouvel essor 4 Pceuvre des
missions, contrariée plutét qu’interrompue par les divisions intesti-
nes des Francs, les prétres Villehade et Ludger évangélisent la
Saxe, ot plusieurs de leurs compagnons obtiennent Ja palme du
martyre. Trente années de guerre ont désolé ce malheureux pays, les
peuples se soumettent; en 786 deux évéchés sont établis, l’un a
Minden en Saxe, !’autre 4 Werden en Frise, sur la frontiére des in-
fidéles.
Vers la méme époque l’empereur fondait, en ces contrées deve-
nues plus paisibles, les évéchés d’Osnabritck pour la Westphalie, et de
Bréme pour la Frise orientale et une partie de la Saxe.
En 826 apparaissait l’apdtre du Danemarck et de la Suéde, saint
Anschaire, d’abord moine missionnaire, puis en 829 créé archevéque _
de Hambourg, avec la qualité de I¢gat et la juridiction sur tous les
royaumes du Nord. Bréme et Hambourg se trouvérent bientét réunis
sous un méme pontife, et devinrent le boulevard de Ia foi pour tous
les pays septentrionaux de l’Europe. De 1a saint Anschaire et ses
successeurs envoyaient des prétres et des évéques en Danemarck,
en Suéde. Dans ce dernier pays, ot la religion éprouva de longs ob-
stacles, on voit les prétres Ardgaire, Erimberft, Ragimbert, Anfrid et
Rimbert se succéder pendant un certain Japs d’années. D’un autre ~
cété Charlemagne, fort des avantages signalés qu’il avait remportés
sur les Huns et les Slaves, faisait ériger en métropole Salzbourg, dans
le voisinage de ces populations barbares,
A plus de cent ans d’intervalle, l’empereur Othon-le-Grand conti-
nuait l’ceuvre de Charlemagne ; il soutenait de sa protection puissante
les missionnaires catholiques en Allemagne et dans le nord de |’Eu-
rope. I] vainquait Harold, roi de Danemarck, et |’obligeait a accueil-
lir les apétres de la foi. Ce prince, converti par les miracles d'un
chrétien nommé Poppon, se faisait baptiser, et alors (948) l’'archevé-
que de Bréme et de Hambourg, saint Adalbert, établit en Danemarck
les trois évéchés de Slesvic, Ripen et Ahus. Quelques années aprés,
Othon désignait un autre saint Adalbert pour évéque de Magde-
dourg (940), et priait le Pape Jean XIN d’ériger cette ville en archevé-
204 DU CLERGE INDIGENE
ché et en métropole pour la nation indomptée et encore presque toute
paienne des Slaves. Le premier évéque de Pologne, nommé Jourdain,
était envoyé en 965 par Jean XIII, 4 la demande de Micislaf, duc des
Polonais, nouvellement converti au Christianisme. Boleslas-le- Pieux,
second duc chrétien de Bohéme, nomme Dithmar premier évéque
de Prague. Plus loin, saint Etienne de Hongrie, fils de Geisa, qui Ie
premier des princes hongrois s’était soumis a |’Evangile, divisait son
royaume ep dix évéchés, et l’an 1000 il. députait 4 Rome Astric,
nommé évéque de Colocza, pour obtenir du Saint-Siége la confirma-
tion et la sanction de ses actes.
Saint Olaf ou Olaiis de Norwége, zélé propagateur et défenseur de
la religion catholique, désignait Drontheim pour siége d’un évéché ,
et Krimkéle en fut le premier évéque. Ce prince engagea son beau-
pére, le roi de Suéde, nommé aussi Olaiis, 4 se faire chrétien ; el vers
]’an 1028, deux cents ans aprés Ja premiére mission de saint Anschaire
en Suéde, ce pays voyait un évéque, dans la personne de saint
Sigfrid, sacré pour le siége de Dexiow par l’archevéque de Ham-
bourg.
Deux cents ans plus tard, en 1210, la Prusse était encore presque
toute paienne, et des religieux de ]’Ordre de Citeaux recevaient
d’Innocent III la bénédiction, avec mission d’évangéliser ces peuples
barbares. Plusieurs chefs de la nation et grand nombre d’autres ha-
bitants recoivent le baptéme. A ces heureuses nouvelles, « Innocent,
«dit M. Rorhbacher, dont }’excellente histoire nous a fourni tous ces
«renseignements , chargea l’évéque de Gnesen de |’administration
«des sacrements et des mesures nécessaires 4 la propagation du Chris-
«tianisme, jusqu’a ce que le nombre des fidéles permit qu’on leur
«donnat un évéque !.» L’ceuvre civilisatrice des missions parmi les in-
fidéles du nord de l'Europe se continua d'aprés les mémes principes,
jusqu’au moment ou les hérésies du XVI* siécle interrompirent les
{ Saint Jéréme, Théodoret, Eusébe, etc., nous parlent avec une en-
tiére assurance des Huns, des Scythes, des Hyrcaniens, des Germains,
des Cimmériens, etc., qui avaient recu la loi du Crucifié par le minis-
tére immédiat des apdtres ou dés les temps apostoliques; mais nulle
part on ne voit de trace de clergé indigéne parmi ces peuples, ou bar-
bares ou sauvages. On peut en dire autant des missions lointaines faite
par ordre des Papes, au moyen 4ge, chez les nations non civilisées dc
PAsie, chez les tribus tartares, etc., etc.
DANS LES MISSIONS, 205
communications entre Rome, foyer des vraies lumiéres, et les quel-
ques peuplades qui restaient encore 4 arracher aux ténébres de |’er-
reur.
La formation du clergé indigéne ne semble pas avoir suivi une
marche aussi certaine et aussi uniforme; elle dépendait en grande
partie du naturel et de I’éducation, de la capacité intellectuelle et du
degré de civilisation des peuples néophytes. Les données suffisantes
nous manquent pour traiter convenablement une si grave matiére:
mais nous pouvons affirmer que, guidée par un esprit supérieuy aux
faiblesses humaines, |’Eglise, en cette ctuvre importante, a agi en
tout Llemps avec une maturité et uneprudence commandées quelquefois
par la nécessité, toujours animées de l’esprit de charité et de zéle. On
peut cependant remarquer que, dans les vastes provinces assujetties
aux Césars, le choix des évéques sembla, pendant plusieurs siécles ,
tomber presque toujours sur des hommes appartenant a l’ancienne
civilisation grecque ou romaine; que, lors des invasions germaniques,
malgré le pouvoir et Finfluence des conquérants, les noms germains
n'apparaissent qu’assez tard et avec une extréme rareté dans les mo-
numents ecclésiastiques; enfin que le clergé proprement national ne
commence 4 se former dans les royaumes du nord de l'Europe ‘, les
derniers conquis au Christianisme, que lorsque les princes et la
masse de la nation ont été renouvelés par la vertu vivifiante du bap-
téme.
Il est une autre époque, non moins digne d’arréter |’ceil ob-
servateur du savant et du chrétien , époque de transition entre le
_ En 1078, saint Grégoire VII écrivait au roi de Norwége « d’envoyer
« 4 la cour apostolique des jeunes gens nobles du royaume, afin qu’in-
« struits 4 fond de la loi de Dieu ils puissent reporter et répandre
«dans leur pays la science du salut. » Epist. S. Greg., t. VII, liv. vu,
ép. 43.) Or c’était avant l'année 1028 que le saint roi Olais, aprés avoir
converti une grande partie de ses sujets, avait fondé un évéché 4 Dron-
theim. 11 est juste d’avouer que, si les peuples de la Germanie et du nord
de l'Europe étaient aussi barbares, jusqu’a un certain point, je ne dis pas
que les sauvages de l’Amérique, mais que la plupart des nations ac-
tuelles de l’Orient, ce n’étaient pas du moins des races abdtardies; il
y avaitchez ces peuples plus de vie, plus d’énergie dans la volonté, plus
de vigueur dans l’esprit, plus de loyauté dans les sentiments, que parmi
les populations asiatiques modernes.
206. DU CLERGE INDIGENE
moyen 4gé et l’ére moderne; je veux dire les temps qui se sont
écoulés depuis l’origine des Franciscains et des Dominicains jusqu’s
la découverte du Nouveau-Monde. Durant cette époque on recon-
naitra toujours la méme marche dans les missions. Dans les pays du
nord de l'Europe, en Pologne, en Livonie, en Finlande, les enfants
de saint Francois et de saint Dominique continent l’ceuvre de civi-
lisation pour les peuples et d’organisation pour les Eglises. Aux tiles
Canaries, sur les cétes occidentales de l'Afrique, partout ot les puis-
sances européennes catholiques établissent leur domination victo-
rieuse, on voit les religieax, devenus apdtres, préluder aux grandes
ceuvres qu’ils exécuteront bientét sur Pimmense théatre des deux
Amériques.
Au contraire, dans Jes missions séparées par d’immenses intervalles
da centre catholique, dans les régions infidtles de Asie ou de |’A~
frique, il arrive alors ce qu’on avait vu pendant les siécles précé-
dents en Europe, chez les Frisons, les Slaves, les Suédois, les Danois;
les efforts des missionnaires, prétres ou évéq ues, échouent ou n’ob-
tiemment que des succés éphéméres, tant que la nation en masse ow
le prince lai-méme ne se soumettent pas aa joug de )’Evangile. Ge
fait, je prie de je remarquer, n’éte rien & fa force intime et toate-
puissante de la foi chrétienne, qui peut,.sans le secours des hommes
et contre les efforts mémes des princes et des peuples, se fixer sur
un sol, s’y naturaliser et y porter des fruits de vie ; la foi a produit
ees merveilleux efforts dans empire romain idolatre, et elle les pro-
duira encore toutes les fois que Dieu le jugera convenable 4 ses des-
seins. Mais, comme le dit saint Grégoire-le-Grand ‘, dans les premiers
jours.de l’Egiise, l’arbre dela foi, encore faible, avait besoin d’étre fé-
condé et fortifié par l’eau des miracles. Une fois que cet arbre divin
acu jeté de profondes racines dans le sol, dés lors la rosée miracu-
leuse cesse, du moins dahs l’ordre commun de Ja Providence.
Nous aurions voulu retracer ici les travaux féconds et glorieux des
missionnaires réguliers de cette époque ; le détail en serait trop long ;
i] nous suffit de renvoyer le lecteur 4 l'intéressant ouvrage que vient
de publier M. Je baron Henrion sur les missions catholiques des der-
niers siécles *. Un seul trait, que nous prenons au hasard, montrera
{ §. Greg. homilia tn Eoang. 29.
2 Histoire générale des Missions catholiques, t. 1%, passim.
e
DANS LES MISSIONS.. 207
l'Eglise toujours guidée dans ses entreprises par un zéle également
sage et généreux.
L’Emir-el-Moumenim, cruel persécuteur des missionnaires de Jésus-
Christ, avait enfin permis que la foi fit préchée en ses Etats, et méme
qu’on choisit un évéque pour Maroc. « Aux yeux du Pape, dit l’au-
tear, I’établissement d’un siége épiscopal & Maroc était déterminé,
non-seulement par la considération des conquétes évangéliques a
faire sur les mahométans, mais aussi par la nécessité de pourvoir
d'une maniére permanente aux besoins spirituels du noyau de chré-
tiens qui existait dans cette capitale. Il se trouvait, en effet, en cette
ville, un grand nombre de chrétiens mozarabes qui avaient une église
dans leur quartier et le libre exercice de leur religion‘. » Un évé-
que fut donc envoyé vers ce troupeau désolé par Grégoire IX. In-
nocent IV et Nicolas IV consacrérent aussi des évéques pour Maroc.
Les monuments de l’histoire ecclésiastique nous montrent une foule
d'évéques que procuraient aux missions lointaines les Ordres de Saint-
Francois et de Saint-Dominique 2. La succession des évéques de Cam-
balou, en Chine, est un fait éclatant dans les annales des ceuvres
apostoliques. Tous ces évéchés, et bien d’autres, parce que leur grand
éloignement et les difficultés du temps les empéchérent de puiser & la
source commune |’esprit vivifiant qui anime et qui conserve la foi, dis-
parurent peu a peu et ont laissé tout Lu plusleur nom dans l’histoire.
Mais, dira-t-on, pourquoi ces évéques ne formérent-ils pas un clergé
indigéne et ne se créérent-ils pas des successeurs? Pourquoi? Pro-
bablement la bonne yolonté ne Jeur a pas manqué. Mais l’ont-ils pu ?
Ont-Us trouvé des sujets capables, dignes, convenables? L’état per-
manent de trouble, et de persécution peut-étre, le mauvais vouloir
ou méme ]’opposition haineuse et formelle des princes, n’ont-ils pas
été un obstacle insurmontable? Qu’on suppose seulement I’Eglise de
la Cochinchine, telle qu’elle est constituée actuellement, avec son
évéque, ses prétres indigenes, sous la domination temporelle de
princes infidéles, hqstiles pour Ja plupart, quelquefois atroces per-
sécuteurs ; qu’on la suppose pendant cent ou deux cents ans privée
de toute communication avec l'Europe, de tout secours religieux ve-
' Histotre générale des Missions catholiques, t. I*", p. 40.
? Voyer Yappendicea l’ouvrage intitulé : Des Jésuttes, par un Jésuite (le
P. Cahour), Ite partie, p. 322. — Inconvénient de Cemplot-des Jésuites dans
les missions (par le P. Ch. Cahier, de Ja Compagnie de Jésus, p. 436).
208 DU CLERGE INDIGENE
nant d’Europe; croit-on que cette Eglise subsisterait ainsi longtemps
isolée ? Et sile glaive des bourreaux, si Je feu du schisme et de l’hé-
résie venaient désoler ce champ délaissé, ne serait-il pas a craindre
que bientét il ne s’y trouvat plus de traces du Christianisme? Tel a
été le sort des anciennes missions des Franciscains et des Domini-
cains en Tartarie‘et 4 Ja Chine, pendant les XIII* et XIV* siécles.
Présentons maintenant en regard le tableau des missions gigan-
tesques du XVI* siécle et des temps modernes. Le lecteur pourra
comparer et juger si l’Eglise n’a pas toujours élé elle-méme, et si sa
marche et ses tendances ont été en opposition avec sa conduite et ses
ceuvres a aucune autre époque.
Christophe Colomb débarquait sur le territoire américain le 12 oc-
tobre 1492, et le premier évéque envoyé au Nouveau-Monde, Ber-
nard Buil, nommé par Alexandre VI vicaire apostolique des terres
nouvellement découvertes, partait de Cadix le 25 septembre 1493.
En 4504, & la sollicitation de la reine Isabelle de Castille, trois évé-
ques furent désignés par Jules II pour I’ile Saint-Domingue; mais ce
ne fut qu’en 1540 qu’ils prirent possession des siéges épiscopaux de
Padilla, San-Domingo et Saint-Jean !. A mesure que la conquéte es-
pagnole et chrétienne se propageait sur |’immense continent, les évé-
chés et les archevéchés se multipliaient de toutes parts, au Mexique,
au Pérou, dans la Nouvelle-Grehade. L’histoire en fait foi, et le lec-
teur pieusement curieux peut consulter I’excellent ouvrage déja cité,
l’Histoire générale des missions, par M. le baron Henrion?. Le pre-
mier gouverneur général du Brésil, envoyé par le roi de Portugal,
Jean III, avec la double mission de consolider |’établissement de la
colonie et de concourir 4 la conversion des indigenes, Thomas de
Sousa, arriva avec six Jésuites 4 Bahia, au mois d’avril 1549, et vers
l’an 4559 arrivait aussi du Portugal Pierre Leiton, premier évéque du
Brésil 3.
Je ne m’étendrai pas ici davantage sur les missions d’Amérique ;
mais je dois dire que, s'il n’est pas de mon but d’exagérer ni d’atté-
4 Henrion, Histoire générale des Missions, t. I*", p. 334.
2 Voyez premier volume de I’'Histoire générale des Missions, p. 348, 51,
372, 440. .
> Le P. Sacchini, historien de la Compagnie de Jésus, le nomme second
évéque du Brésil. Novo eum episcopo Petro Leitone, quem secundum eptsco-
pum nova illa Ecclesia habuit. (Hist. S. J., pars 2", lib. 111, p. 100.)
DANS LES MISSIONS. 209
nuer les torts des conquérants du Nouveau-Monde, il! faut rendre
cette justice aux rois d’Espagne et de Portugal qu’ils se sont montrés
généreux et magnifiques dans l’établissement des Eglises au sein de
leurs vastes possessions des deux hémisphéres!; car il en fut de
1A propos dune différence qu’ona établie entre les missions du nord
de Amérique et celles du Paraguay, nous ferons quelques remar-
ques. Le clergé canadien, dont on parle, recruté dans les familles de
colons européens mélées plus ou moins avec des indigénes, n’est qu'une
répétition de ce qui se fait depuis des siécles dans ]’Amérique méridio-
nale, espagnole et poftugaise, ov le clergé est pris dans les familles na-
tives ou naturalisées dans le pays; nouvelle preuve de lPuniformité de
marche entre les missionnaires des temps modernes et ceux du moyen
age. Dans les deux époques on a choisi le clergé, dés qu’on l’a pu, parmi
les habitants du pays.
Sans parler de la Californie, qui appartenait 4 la classe des contrées
non encore occupées de fait par les Européens, la différence établie en-
tre les missions du Nord et celles du Paraguay n’est pas fondée; car, de
méme que les bourgades d’Indiens convertis au Canada dépendaient de
révéché de Québec, ville francaise habitée par des colons francais, de
méme les Indiens du Paraguay vivaient sous la juridiction des éyéques
de Cordova, du Tucuman, de l’Assomption et de Buenos-Aires *, villes
espagnoles habitées par des colons espagnols ; de méme aussi les tribus
de Chiquitos, qui se sont conservées et subsistent dans leur ancien état,
vivaient sous la juridiction de )’évéque de Santa~Cruz de la Sierra, au
Pérou.
Ce n’est donc point au défaut d’évéque que les missions du Paraguay,
qui existaient depuis cent cinquante ans, doivent attribuer leur ruine,
puisqu’elles avaient des évéques aussi bien que les néophytes canadiens ;
mais la maladresse ou les vexations du pouvoir tempore! furent la cause
positive de cette déplorable catastrophe. Ecoutons un voyageur moderne.
« Tandis qu’au Paraguay, dit-il, dans les missions du Parana et de l’Uru-
« guay, abolition de toutes les regles administratives et religieuses instituées
« par les Jésuites avaient amené le dégoit et le découragement chez les
« Indiens, et par suite, leur dispersion dans les foréts, la conservation,
« par l’audience des Charcas et par les gouverneurs espagnols, de ces
« mémes institutions & Chiquitos, avait au contraire maintenu dans son
* L'évéque de l’Assomption, de qui dépendaient les réductions du Paraguay et du
Parana, est souvent appelé évéque du Paraguay. L’évéque de Buenos~Aires avait
juridiction sur les peuplades de l'Uruguay, et l’évéque de Cordova ou du Tucuman
sur les tribus du Chaco et sur les Abipons.
210 DU CLERGE INDIGENE
méme pour les Indes orientales. Les évéchés de Goa, de Cochin, de
Cranganore, de Méliapour, de Malacca, et plus tard de Macao, sont
érigés 41a demande des rois de Portugal ; Manille, Ségovie-la-Neuve,
Zébut, dans les tles Philippines, sont proposées par le roi d’Espagne
pour étre les archevéchés et les évéchés de ses possessions dans les
archipels des Indes. Ainsi, en Amérique et en Asie, on vit bientét se
développer une hiérarchie constituée en plusieurs provinces ecclé-
siastiques, sur le méme plan gu’en Europe, avec ses archevéques et
ses évéques titulaires, se réunissant en synodes diocésains et en con-
ciles nationaux, y réglant les points de discipline et jugeant en pre-
miére instance les controverses qui s’élevaient !.
On remarque 4 cette époque, comme au moyen 4ge, plusieurs
d’entre ces siéges épiscopaux posés en face des nations infidéles,
« premier état la population non sauvage de cette province, sous les di-
« vers gouvernements et méme au milieu des guerres de lindépen-
« dance. » (Voyage dans l’ Amérique meridionaie, partie historique, t. Lil,
p. 54, par M. Alcide d’Orbigny.)
4Parmi les conciles d’Amérique, nous pourrions citer trois conciles
de Lima au Pérou. Dans le troisiéme, tenu en 1585, sous la présidence
de saint Torribio, archevéque de cette ville, il fut décrété (const. 58)
que les curés et les missionnaires emploieraient tous leurs soins pour
préparer les Indiens nouveaux convertis 4 s’approcher dignement des
sacrements, non-seulement de Pénitence, mais aussi d’Eucharistie....
Défense fut réitérée d’élever au sacerdoce les indigénes de Amérique
(const. 74). Dans I’Inde, on peut citer le concile de Diamper, ov fut
opérée la réunion des chrétiens de Saint-Thomas, schismatiques et Nes-
toriens, avec |’Eglise romaine, plusieurs conciles de Goa et les synodes
de Cranganore. C’est donc 4 tort qu'il a été dit que, s'il y avait eu des
évéques dans les Indes, ils auraient pu, dans leurs synodes, termiper sur
les lieux les controverses entre les missionnaires, et par 1a les soustraire
aux querelles européennes... Quand Ia question des rites malabares fut
soulevée pour la premiére fois, le primat des Indes et l'archevéque de
Cranganore convoquérent des synodes pour l’examiner et la décider (an
4610). A l’époque ot Mgr de Tournon vint 4 Pondichéry pour publier
son décret (1704), l'Inde possédait son primat l’archevéque de Goa,
l’archevéque de Cranganore, l'évéque de Cochin et l’évéque de Mélia-
pour, et les missionnaires jésuites ne purent obéir au décre sur les rites
qu’en repoussant les injonctions et les menaces des premitres autorités
ecclésiastiques du pays, qui s’y opposaient de tout leur pouvoir.
DANS LES MAS6IONS. . 244.
point de départ et refuge du missionnaire. Mais peut—tre repro-
chera-t-on aa AVI siécle de n’avoir pas assez maltiplié ces centres .
partiels de rayonnement catholique. Toutefois, pour étre juste, il fau-
drat tenn ¢ompte de bien des difficulés de heux, de temps et de
circonstances, de l’immensité des terres % défricher, des frais consi-
dérables qu’exigeait l’érection d’un si grand nombre d’évéchés, des
guerres longues et acharnées que PEspagne et le Portugal eurent 4
soutenir contre Ja nouvelle république hollandaise et les forces réu-
nies de la Grande-Bretagne. Du reste, on trouverait sans peine au
moyen Age des exemples ou l’extension des dioceses n’était guére
plus en rapport avec le besoin des populations et en harmonie avec
le systeme proposé. Tournay, réuni a Noyon, fet pendant cent cin-
quante ans le seul évéché de la Belgique et d’une partie de la Hol-
lande. Pendant prés de deux cents ans, la Suéde, le Danemark, la
Norwége dépendaient du seul sidge de Hambourg. Ne soyons pas
plas pressés que l’Eglise, et donnons a la semence le temps de ger-
mer; en son temps elle produira une tige, puis des feuilles, et enfin
des fruits.
La formation du clergé indigéne , dans les temps modernes comme
au moyen age, ne suivit pas de marche bien uniforme. Toutefois,
dans toutes les contrées possédées par des princes catholiques et ot
se trouvaient des populations civilisées (l’Amérique exceptée pour
un temps), on élevait les indigénes au sacerdoce; dans les files Ca-
naries, au Malabar, et méme en Ethiopie, en Arménie, au Japon !, sous
des princes infidéles ou hérétiques. Comme au moyen &ge, les princes
catholiques vinrent offrir a l’Eglise lear protection et leurs services,
mais avec cette cruelle différence qu’ils les firent payer bien cher. Le
patronage portugais et espagnol dans les mrssions fut au XVI* et gur-
tout an XVIF siécle la plaie générale de l’Eglise ; c’est une plaie qui
saigne encore dans ses tristes et douloureux résultats. Cependant les
torts sont assez grands sans qu’on ait besoin de les exagérer. L’a-
baissement des races indigénes, qui favorisait les plans et la cruelle
cupidité des spéculateurs privés, entrait-it comme ane chose arrétée
dans la politique des cours européennes? Je ne le crois pas, et j’en
ai pour garants une foule deséminaires et de colléges fondés avec mu-
nificence par les roisd’ Espagne et de Portugal, et destinés aux indigé-
nes. La protection généreuse de ces princes produisit d’abord des effets
‘Mémoire du P. Rougemont.
242 DU CLERGE INDIGENE
‘merveilleux. Leur grand crime, c’est des’étre obstinés 4 soutenir leurs
prétentions au monopole des missions!, quand le Saint-Siége, cédant
aux nécessités des peuples et des Eglises, voulait l’abroger ou le res-
treindre, et d’avoir ainsi engagé une lutte funeste contre |’Eglise a la-
quelle ils devaient obéir, et contre les missionnaires qu’ils auraient da
favoriser. Cette lutte fatale a causé bien desruines... mais 1a principale-
ment oll une déplorable concurrence a exercéses ravages. Au contraire,
pour ne parler ici que des missions orientales, les tles Philippines,
restées au pouvoir des Espagnols et 4 l’abri de ces guerres de riva-
lité, comptent aujourd’hui & elles seules deux fois plus de chrétiens
que l'Inde entiére, avec Siam, le Tong-King, la €ochinchine et la
Chine réunies ensemble.
Qu’il nous soit donc permis de ne pas adhérer, complétement du
moins, au jugement prononcé contre les rois d’Espagne et de Portu-
gal. Il est, ce me semble, de la justice et de la vérité de distin-
guer deux époques dans l’histoire des missions modernes : la premiére
ou les rois de la Péninsule étaient de vrais alliés, et, sauf quel-
ques royales faiblesses qu’il faut pardonner & Il’humaine nature, de
zélés propagateurs du Catholicisme dans les Indes orientales et occi-
dentales. Qui oserait attaquer la sincérité du zéle dans un Jean III,
roi de Portugal, et dans ses successeurs immédiats, Sébastien I* ez
le cardinal don Henri? Qui pourrait aussi méconnaitre la foi vive et
les intentions favorables de Philippe II, roi d’Espagne et plus tard
de Portugal? Or, c’est pendant cette époque ou Jes deux puissances
spirituelle et temporelle agissent de concert qu’on peut étudier avec
fruit la marche de l’Eglise et de ses missionnaires dans les temps mo-
dernes, et s’assurer que, du plus au moins, elle a été essentiellement
la méme que dans le moyen 4ge.
La seconde époque des missions modernes, sous les successeurs
de Philippe II, avant et aprés le rétablissement de la famille de Bra-
gance sur le tréne de Portugal, cette seconde époque, i] est vrai, 2
donné de légitimes et graves sujets de plainte. La décadence des
royaumes de la Péninsule, en les privant de cette abondance de res-
sources dont ils entretenaient et secouraient autrefois les missions,
ne leur avait rien dté des prétentions exorbitantes de leur patronage.
Dés ce moment, peu de nouveaux siéges furent établis dans les
‘ Voy. l'ouvrage intitulé: La Mission du Maduré, d’aprés des documents
inédits.
DANS LES MISSIONS. 243
possessions lointaines des deux couronnes; les fonds manquaient,
peut-étre aussi le bon vouloir. Du reste, la conquéte avait cessé; aban-
données a elles-mémes par les Espagnols, qui avaient assez de peine
a se défendre eux-mémes, les colonies portugaises avaient passé en
partie sous Ja domination hérétique des Hollandais ou des Anglais ; on
congoit que les monarques catholiques du XVII* siécle n’étaient plus
pour l|’Eglise les utiles auxiliaires du siécle précédent.
Louis XIV, il faut en convenir, protégeait les missions, mais les co-
lonies francaises étaient peu nombreuses et peu étendues. Le Canada
avait son siége épiscopal a Québec ; l’évéque siégeant & Méliapour, et
plus tard &@ Madras, gouvernait les missions frangaises de Pondichéry
et de Carnate. L’Eglise pouvatt-elle aller forcer la main 4 ces princes
impérieux (Louis XIV et Dom Pédro) pour ]’établissement de nouveaux
siéges dans les contrées infidéles? Depuis Jongtemps, et en vain, les
missionnaires religieux, les Jésuites spécialement, avaient manifesté
leurs désirs et fait de vives instances pour |’érection de nouveaux
évéchés dans les pays de missions, au Japon, au Tong-King, 4 la Co-
chinchine, etc. Leurs voeux ne furent pas exaucés ou ne le furent
qu’en partie; c’est a tort qu’aujourd’hui on leur reprocherait ce dé-
faut de réussite.
INCONVENIENTS OU AVANTAGES DE L’EMPLOI DES REGULIERS DANS
LES MISSIONS.
Est-i] bien vrai que dans les missions du XVI siécle, placées sous
linfluence plus prononcée de l’esprit de corporation , Rome et 1'E-
glise étaient absentes, n’avaient pour représentants ni légat ni
évéque ; que les missionnaires cherchaient leur direction non dans
la Papauté, mais dans le chef de l’Ordre; que Rome et I’Eglise ab-
sentes évangélisaient au moyen de 1’Ordre religieux présent par-
tout, etc. ?... Examinons la vérité de ces assertions; ne sembleraient-
elles pas confondre deux choses pourtant bien distinctes : l’organisation
religieuse et l’organisation ecclésiastique? Fausses sous Je second
point de vue, sont-elles du moins véritables sous le premier ? Sans
doute, des missionnaires réguliers devront communiquer avec |’Or-
dre dont ils sont membres, et recevoir la direction de leurs chefs,
quant a Ja discipline religieuse. Mais cette discipline, avec tous les
droits et les devoirs corrélatifs, quil’a primitivement , canoniquement
approuvée et confirmée? Qui en est encore le supréme arbitre et dis-
2th DU CLERGE INDIGENE
pensateur? N’est-ce pas le Pontife romain, lui seul, et nul autre?
De droit et de fait, te Pape est supérieur, non-seulement de tout l’Or-
dre en général, mais de chaque religieux en particulier; et il est vrai
de dire que 14 ot est le religieux, 1h Rome est présen te.
Mais sous le rapport ecclésiastique ou hiérarchique, 12 ou est Ie
religieux missionnaire, Rome est encore plus présente, et, si je puis
parler ainsi, immédiatement présente. De qut en effet le régulier
tient-il sa mission? du Pape *. De qui la juridiction? du Pape. Le su-
périeur religieux n’est point, 4 proprement parler, une volonté in-
termédiaire ; il n’est que l’organe de la volonté pontificale. Cette dé-
pendance intime et absolue du Saint-Siége est précisément, aux yeux
de certaines gens, le crime irrémissible des religieux, et en particu-
lier des Jésuites; pourceux-ci, c’estune consolation et une gioire. Avant
le concile de Trente, les réguliers ne tenaient que du Pape les pou-
voirs spirituels de précher, de confesser et d’exercer les fonctions
du ministére apostolique ; le concile régla que tout prétre qui ne
serait point curé, ou pourvu par l’ordinaire d’un bénéfice a charge
d’ames, devrait, avant d’user de ces pouvoirs dans un diocése, de-
mander a P’évéque son approbation pour entendre les confessions des
fidéles, et sa bénédiction pour annoncer la parole de Dieu. Ces dé-
crets regardaient plus spécialement les réguliers. Cependant plu-
sieurs Papes y dérogérent en certains points ou dans des circon-
stances difficiles. On pourrait citer les bulles du saint Pape Pie V et de
Grégoire XIV, un bref d’Urbain VIII envoyé 4 Mgr de Gravina, nonce
en Espagne. Leméme Urbain VIII, dans un bref adressé le 9 mai 1631
a l’archevéque de Chalcédoine, vicaire apostolique em Angleterre, et
aux catholiques anglais, confirme aux réguliers les priviléges dont ils
£ Nous rappellerons ici quelques notions théologiques essentielles
& la matitre. Le religieux recoit du Pape une juridiction immédiate
et déléguée; l’évéque, soit. qu'il recoive la juridiction immédiate-
ment de Jésus-Christ ou médiatement par le Pape, a une juridiction
ordinaire et jusqu’d un certain point indépendante. L’évéque jouit,
dans les limites tracées par le droit canonique, de toute liberté d'action
en rapport avec son pouvoir hiérarchique; il n’en est pas de méme du
religieux, qui dépend absolument de Ja volonté du Pape quant a ses pou-
voirs et quant 4 leur emplol. L’évéque ne représente pas ordinairement
Rome et le Saint-Siége, 4 moins qu’fl ne soit légat; le régulier repré-
sente Rome et le Pape, comme l’envoyé représente celui qui renvoie.
DANS LES MISSIONS, 245
jouissaient en ces conirées, depuis les pontificats de Grégoire XV et
de Paul V, et déclare que les pouvoirs et l’approbation donnés par
l'ordinaire ne leur ont pas été et ne leur seront pas nécessaires pour
entendre les confessions, puisqu’ils tiennent le pouvoir de J’autorité
apostolique #.
Quoi qu’il ait po en élre des autres réguliers, les Jésuites mission-
naires, hors certaines concessions spéciales du Saint-Siége, embras-
serent toujours franchement et exécutérent constamment les décrets
du saint concile. L’apdétre des Indes, qui ouvrit l’ére des missions de
la Compagnie, était légat et nonce du Siége apostolique (et il ne fut
pas le seul missionnaire jésuite honoré de ce caractére) ; et pourtant il
demandait et recevait humblement la bénddiction de l’évéque de Goa
4 «Cum confessiones auctoritate apostolica exceperint excepturique
«sint, ordinaria facultas vel approbatio eis nec fuit nec futura est ne-
« cessaria. » On comprend combien, dans la crise ot était alors l’Angie-
terre, cette disposition pouvait étre avantageuse aux missionnaires et
aux idéles. L’opportunité de la mesure n’a point échappé a la sagacité
de M. Sainte-Beuve (d’ailleurs peu suspect de monachisme). Dans son
Histowre de Port-Royal (t. 1, p. 327), il juge ainsi le vicaire apostoli-
que Richard Smith. « Cet évéque, dit-il, revendiquait les droits épisco-
« paux dans toute leur force et avee plus de rigueur peut-étre qu'il n’é-
etait prudent sur un terrain si mal affermi..... Bref, il voulut étre
¢ gallican 14 ov il suffisait d’étre catholique 4 tout prix. » Du reste, pour
hous, i] ne nous appartient pas de prononcer sur les actes du vicaire de
Jésus-Christ. Le Pape envoie dans les terres infidéles ou hérétiques, au
ieu d’évéques titulaires, des vicaires apostoliques délégués du Saint-
Sége. Nous devons croire et nous croyons que cette mesure est sage ef
opportune. L’Eglise agirait-elle en sens inverse : avec Je méme respect,
l, méme docilité, nous admettrions la mesure décrétée. Ainsi, quand le
Saint-Siége, qui de nos jours se plait d’ailleurs & multiplier les évéchés
dans les deux hémisphéres, supprime dans l’inde, d’un seul trait, l’ar-
chevéché de Cranganore et les éyéchés de Cochin et de Méliapour, et
les réduit en vicariats apostoliques, tout vrai fidéle approuvera, au
moins par son silence. Il en sera de méme lorsque, comme on peut
lentrevoir dans un prochain avenir, le Saint-Siége, dans sa sagesse tou-
jours supérieure aux vues humaines, érigera des évéchés fixes dans la
plupart des missions lointaines. Cette espérance, que les ressources
fournies aux missions parl’ceuvre admirable de la Propagation de la Foi
entretiennent et confirment dans nos cceurs, se réalisera a fa joie univer-
selle du monde catholique.
216 DU CLERGE INDIGENE
et de ses moindres vicaires ; il voulait que tous les siens fissent de
méme, et dans le fait, sauf quelques exceptions regreltables et désa-
vouées, tel a été l’esprit, telle a été la conduite des vrais mission-
naires de la Compagnie.
L’organisation ecclésiastique était donc ainsi maintenue et conser-
vée dans sa vigueur ; le missionnaire régulier, au XVI* siécle comme
au moyen age, dépendait immédiatement de l’autorité ecclésiastique,
soit du Pape, soit des évéques, selon la discipline et la législation
alors en usage. Rome et l’Eglise n’étaient donc pas absentes; mais
elles évangélisaient par le religieux, celui-ci étant, dans la réalité,
leur représentant, leur ministre, leur organe.
Quelquefois , il est vrai, et les exemples en sont rares heureuse-
ment, des missionnaires jésuites n’ont point paru se soumeltre assez
promptement a I'Eglise parlant & Rome par son chef; mais c’est
qu’alors, il faut le dire, l’obéissance & ]’autorité supréme se trouvait
contrariée par l’obéissance & l’autorité hiérarchique locale. Lors de
Ja question des rites malabares, tous les évéques de la presqu’ile,
l’archevéque de Goa, primat des Indes; l’archevéque de Cranganore ;
les évéques de Cochin, de Méliapour , défendent d’un commun ac-
cord & tous les prétres réguliers et séculiers de se soumettre au man-~
dement de Mgr de Tournon, légat du Saint-Siége. Plus loin, en Chine,
I"évéque de Pékin ordonne, sous peine d’excommunication , a tous
Jes missionnaires d’user des permissions laissées par Mgr Mezzabarba.
Au Tong-kin, a4 la Cochinchine, plusieurs missionnaires jésuites op-
posent une résistance longue et déplorable aux premiers vicaires apos-
toliques envoyés par la sainte congrégation De propaganda Fide ; et en
cela ils obéissent a l’archevéque de Goa, primat des Indes, elc., etc.
Cependant, dans toutes ces circonstances, dés que la volonté du Saint-
Siége est plus clairement manifestée et suffisamment connue, les reli-
vieux, trop longtemps opiniatres, se soumettent enti¢rement et sans
réserve. Mais, chose digne d’attention, c’est toujours par le moyen des
premiers supérieurs de !’'Ordre, qui, 4 Rome, sous la main méme du
chef de I’Eglise, sont la garantie de |’obéissance de leurs inférieurs ;
c’est par le moyen des supérieurs que les ordres du Pontife romain sont
transmis plus promptement et plus sirement aux missionnaires reli-
gieux, qu’ils sont intimés plus efficacement, qu’ils sont pleinement et
constamment exécutés. Le conflit malheureux qui s’éleva au Tong-
King et a laCochinchine, entre les vicaires apostoliques venus de
DANS LES MISSIONS. 247
France et les Jésuites portugais, nous en fournit une ‘preuve écla-
tante, en méme temps qu'il justifie complétement le corps de Ja Com-
pagnie de toute complicité au sujet de cette désobéissance volontaire
ou nécessitée par la contrainte *.
Dans un mémoire adressé en 1689 par les Jésuites de Rome aux Jé-
suites des provinces de France, privés alors, par suite d'un mouve-
ment d’humeur de l’impérieux Louis XIV, de toute communication
avec le supérieur général de la Compagnie, on lit le passage suivant :
«Pour preuver avec quelle facilité le Saint-Siége peut disposer de
« notre Société par le moyen du général, un fait qui vient d’arriver
a dans des pays séparés de nous par d’immenses intervalles , et ott
a nous entretenons des missions, au Tong-King et & Ja Cochinchine,
« suffira pour exemple. L’autorité ecclésiastique crut devoir réprimer
« des missionnaires de la Compagnie accusés outrageusement 4 Rome
«d’avoir refusé soumission et obéissance aux vicaires apostoliques.
«Je n’entreprends pas ici leur justification, puisque je me suis pro-
«posé un objet tout différent. Le Siége apostolique ne trouva pas
« d’expédient plus court que de mander le Pére général. 1 savait que
« tous les ordres qu’on lui donnerait seraient portés avec une diligence
aextraordinaire aux extrémités de la terre, et qu’ils conserveraient
« toute leur force, malgré les espaces immenses de terre et de mer
« qu'il faudrait traverser. Les ordres, au reste, n’étaient pas faciles a
cexécuter; ils portaient, entre autres choses, que Je général fit ve-
«nir en Europe quatre missionnaires, le P. Joseph Candone, le P.
« Barthelemi da Costa, le P. Emmanuel Ferreira, et le P. Domini-
‘ Outre la défense faite aux missionnaires de reconnaitre les nouveaux
vicaires apostoliques, défense faite, sous peine de suspense et d’excom-
munication, par l’archevéque de Goa, primat des Indes, qui prétendait
avoir juridiction sur tous ces parages, la cour de Portugal, qui entrete-
nait les missionnaires & ses frais, leur fit la méme injonction, avec me-
nace, en cas de contravention, d’étre privés de tout secours, et méme
d’étre arrachés 4 leurs missions et ramenés en Europe, eux et tous les
autres missionnaires jésuites des Indes. Dans cette alternative, les mis-
sionnaires ajournérent leur soumission jusqu’d nouvel ordre. L’arche-
véque de Goa ayant plus tard visé les lettres qui autorisaient les vicaires
apostoliques, selon qu’il est requis, pour qu’elles eussent leur plein et
entier effet, par une bulle de Boniface VIII (Extrav. Injuncte.), les mis-
sionnaires jésuites se soumirent (1677), et envoyérent par écrit 4 Rome
lacte de leur soumission.
218 DU CLERGE INDIGENE
« que Fuciti: les uns devaient partir du Tong-King , les autres de Ja
« Cochinchine. Pour sentir la difficulté qu’entrainait l’accomplisse~
« ment de pareils ordres, i] ne faut que consulter la carte du monde.
« Cependant !’exécution n’en fut pas différée; le supérieur général
« expédia ses ordres et ceux du Siége apostolique. A cette nouvelle,
« avec quel empressement nos missionnaires ne partirent-ils pas du
« Tong-King et de la Cochinchine, si nous en exceptons le P. Barthe-
« lemi da Costa, que le roi de cette contrée retint quelque temps,
«avec l’agrément de lévéque métropolitain!! Dans Ja suite, son
« grand age et ses infirmités |’ont obligé de s’arréter 4 Macao. Joseph
« Candone et Emmanuel Ferreira accourent avec une diligence
« incroyable en Europe, et tls y sont encore aujourd’hui. Fuciti a
« taché de surmonter les difficultés du voyage avec un courage qui
« est au-dessus des forces d’un homme de son &ge et accablé d’‘infir-
« mités. Il est certain qu’il est arrivé dans la Nouvelle-Hollande, et
« que de 1a il a relaché & Malaca. Nous saurons ou i) est arrivé de-
4 Causa Societatis Jesu contra novum magistratum ad gubernationem
provinciarum Gallia petitum. Le mémoire trouvé en manuscrit dans la
bibliothéque des Jésuites de Bordeaux, en 4762, et imprimé, en 1764, en
latin et en francais, par les soins des ennemis de la Société, vient au
XIX* siécle plaider en faveur des religieux de la Compagnie de Jésus. I
est en effet un garant non suspect de la sincérité de l’obéissance des su-
périeurs de!l’Ordre. C’est un mémoire confidentiel adressé par les Jésuites
de Rome a leurs fréres de France. On veut y prouver la nécessité d’un seul
chef dans la Compagnie, afin que, selon les propres termes de la bulle de
Grégoire XIV, Ecclesia catholice, tous les membres dispersés dans
lunivers, et liés & leur chef par une parfaite subordination, puissent
plus promptement et plus facilement étre dirigés et appliqués par le
chef supréme, le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, aux différentes
fonctions, selon leur vocation particuliére et le yoeu spécial qu’ils en
ont fait. Et en preuve on cite le zéle et l‘empressement avec lequel le
général transmet aux missionnaires de la Cochinchine et du Tong-king
les ordres du souverain Pontife, la docilité prompte et généreuse avec
laquelle les missionnaires exécutent le commandement de leur supé-
rieur et les ordres du Pontife romain. Si ce n’edt été de la part des su-
périeurs de la Compagnie une obéissance sincére, filiale, respectueuse,
comment les Jésuites de Rome auraient-ils osé en faire la base d'une
argumentation sérieuse? Leurs confréres de France auraient immédia-
tement senti le faible de leur raisonnement.
DANS LES MISSIONS. 2419
a puis, et s'il est encore en vie... Je ne crois pas qu’on puisse, méme
« a Rome, rendre une obéissance plus ponctuelle aux ordres aposto-
« liques; mais le Vicaire de Jésus-Christ a toujours 4 Rome, dans la
«persopne du général, toute la société présente, quoiqu’elle soit
«dispersée dans tout l’univers. »
Ce dernier exemple nous améne 4 envisager sous un point de
vue plus véridique et plus favorable la convenance de |’emploi des
réguliers, et en particuker des Jésuites, dans les missions étran-
géres. Loin de Rome, hors de la portée de sa surveillance et de son
action immédiate, sous ja domination de princes hostiles ou indiffé-
rents, quel est, au sea méme de la mission, le plus grand obstacle au
développement et 4 la propagation du Christianisme au dehors?
Quel est le danger domestique et intime qui menace |’existence de
la chrétienté elle-méme, ancienne ou nouvelle? Sans aucun doute,
c'est le défaut de soumission 4 lautorité supréme qui réside a Rome,
le schisme, stiivi bientét de )’hérésie, de l’apostasie. Et quels mis-
Sionnaires peuvent mieux que les réguliers entretenir l'anion avec
Rome, la subordination aux ordres et aux décisions de Rome? A
'époque de l’insurrection du protestantisme, les contrées du Nord,
plus éloignées de l'unique et universe] foyer de la vie catholique, su-
bireat plus facilement |’influence nouvelle et passérent a I’hérésie et
ala révolte. Leur clergé hi¢rarchique, si bien constitué, ne les sauva
point du naufrage dans la fai : il fut englouti avec le peuple dans la
tourmente hérétique. En Angleterre, deux évéques résistérent; le
reste du clergé séculier fut apostat. Les réguliers seuls tinrent bon,
et la destruction légale de l’ordre monastique put seule consacrer la
chute totale du Catholicisme. D’un autre cété, dans les contrées de
l'Europe attaquées au cceur par |’bérésie, en Baviére, en Autriche,
dans les provinces Rhénanes, en Belgique, en Pologne, en Bohéme,
qui arracha les peuples A moitié sédaits 4 une perte consommeée ?
Ce ne fat pas le clergé séculier ; ce furent les missionnaires religieux.
Quels dangers n’ont pas eu a courir de nos jours les Eglises si chan-
celantes des Indes, par suite du schisme si opiniatre de Goa! Sup-
posons un grand nombre d’évéques, loin de Rome, qui brisent &
la fois le lien d’union avec le siége de Pierre : que deviendra la foi de
leurs peuples? Et leurs Eglises? Antioche, Alexandrie, Constanti-
nople, et tous les siéges vénérables de |’antique Eglise d’Orient,
nous répondent assez. Que des évéques lévent ]’étendard du schisme;
220 DU CLERGE INDIGENE
les prétres séculiers, dont ils sont Jes supérieurs hiérarchiques im-
médiats, les suivront presque inévitablement dans le chemin de |’er-
reur. Les religieux, au contraire, qui dans la législation actuelle
sont attachés a la chaire de Pierre par la plus étroite et la plus en-
titre dépendance, dans un danger de schisme, seraient sans nul
doute les partisans et les défenseurs inébranlables de l’unité et de la
subordination. Et Ja force de l'état religieux, nous le répétons , est
dans sa dépendance immédiate et absolue du Saint-Siége.
Il ne serait donc pas avantageux, qu’on nous permette de le dire,
« que le droit d’exemption des Ordres religieux, si respectable et si
« nécessaire en Europe, cessat dans les pays de mission, et que des
« régles particuliéres y déterminassent les rapports des évéques avec
« les communautés. » Ce n’est pas la premiére fois qu’on aura songé
a ce prétendu moyen de conciliation , qui anéantirait le principe de
vie et d’action dans les Ordres religieux. L’un des ennemis les plus
déclarés des missionnaires réguliers, Urbano Cerri, ou ]’auteur de
Vouvrage intitulé : Etat présent de ('Eglise romaine, avoue qu'on
avait voulu essayer de ce moyen, mais qu’on |’avait abandonné comme
impraticable ‘. La raison en est évidente. Comment pourrait-on croire
que |’Eglise, par une espéce de mutilation volontaire, voudrait de
ses propres mains arracher |’élément vivifiant et fécond @ ces pha-
langes d’elite, a ces colonnes auxiliaires de solduts de Jésus-Christ,
qui furent toujours, pour la societée civile comme pour la société chre-
‘ Etat présent de CEglise (p. 304). L’ouvrage, publié en 1745, & Lon-
dres, par le chevalier Richard Steele, protestant, sous le titre de: Rela-
tion de (état de la religion catholique par tout le monde, faite pour le Pape
Innocent XI par M. Cerri, traduit pour la premiere fois (en anglais) d’un
manuscrititalien guin’a jamais été imprimé ;— traduit ensuite en francais
et imprimé en 1746 4 Amsterdam, avec ce titre : Elat présent de U’Eglise
romaine dans toutes les parties du monde, écrit pour Vusage du Pape Inno-
cent XI par Mgr Urb. Cerri, etc.; cet ouvrage, cité dans le dictionnaire de
Barbier probablement comme pseudonyme, mis au jour pour la pre-
miére fois quarante ans aprés la mort de Cerri, décédé en 41778 (Dic-
tionnaire de Moroni), est-i} vraiment d’Urbano Cerri? Je ignore. S‘il
est de cet auteur, a-t-il été publié tel qu'il l’'a écrit? Je l’ignore éga-
lement. Mais ce qui me semble probable, c’est qu’un ouvrage empreint
d’un esprit de partialité révoltante, qui dénature et travestit les faits 4
Ja maniére voltairienne, n’a pu étre mis entre les mains d'un Pontife
aussi pieux et aussi éclairé qu’Innocent XI.
DANS LES MISSIONS, 294
henne, un puissant secours, un ornement et un rempart', en un mot,
a ces ouvriers habiles et infatigables que le Saint-Siége désire « em-
« ployer a cultiver la vigne du Seigneur et a propager Ja foi catho-
« lique, particuliérement parmi les peuples infidéles? »
Les religieux, destinés par leur vocation aux fonctions apostoli-
ques, sont des troupes auziliaires dans |’Eglise ; par rapport au clergé
séculier, dont les bataillons serrés composent les troupes régulié¢res
de l’armée sainte, ils sont comme ces escadrons volants qui ont be-
soin d’une plus grande liberté d’action, pour aller, 4 Ja voix du géné-
ral, partout ot le danger est plus grand, parltout od il faut un secours
extraordinaire. Si, pour atteindre ce but de leur vocation, leurs
exemptions, c'est-a-dire leurs priviléges, si respectables dans leur
source, sont nécessaires dans |’Europe catholique, 4 plus forte rai-
son parmi les infidéles 4 convertir, au milieu des dangers, des diffi-
cultés, des combats de toutes sortes! Et c’est avant de lancer le reli-
sieux dans cette périlleuse aréne qu'on voudrait , en le sécularisant,
en quelque sorte, le dépouiller de son armure offensive et défensive,
lui Ster tout courage et toute force, en Karrachantlui-méme au prin-
cipe vital de subordination et de discipline religieuse ! On oublie trop
tét les services que les réguliers ont rendus ala cause sainte. Je le dis
avec confusion, moi religieux, mais je dois le dire, pour rendre jus-
tice 4 la vérité, en Amérique, sur plus de 26 millions de catholiques,
prés des deux tiers descendent des anciennes populations indigénes,
et c'est aux missionnaires religieux qu’il faut attribuer leur conver-
sion. En Afrique, 2 millions au moins de catholiques ; en Asie, dans
les seules fles Philippines, 3 millions, naturels du pays, eurent pour
apétres les enfants de saint Francois, de saint Dominique et de saint
Ignace. Dans le reste de |’Asie, sur 2 millions au moins de fidéles,
4 8 500,000 sont dirigés par des prétres séculiers, successeurs des
Imissionnaires réguliers qui fondérent ces missions. Tant de travaux,
tant de succés, tant de revers ne leur auront mérité ni reconnais-
sance, ni confiance de la part des catholiques de notre époque! Mais
enfin 4 quel titre et sous quel prétexte ravir maintenant aux régu-
liers cette forte organisation religieuse 4 laquelle les missions du
XVI* siécle durent incontestablement leurs prodigieux succés?
Qu’on se rappelle, en effet, la nature de ces missions : il ne s’agis-
4 Paroles de notre Saint-Pére le Pape Pie IX dans une encyclique en
date du 47 juin 4847. .
222 BU CLEAGE INDIGENE
sait plus, pour le Christianisme, de se propager de procise en proche,
mais d’aller simplanter au sein des masses paiennes, dans des con-
irées séparées du sol primitif, soustraites @ toute influence chrétienne,
sans aucun secours humaia contre tous les obstacles réunis. Ce n’é-
tait plus une simple extension, mais une création nouvelle. Les mis-
Sionnaires avaient besoin d’une grande puissance d’action, et d’une
direction sage, constante, unifarme , qui, combinant tous les efforts
partiels,- pat preduire une impulsion générale irrésistible. Or, c’est
ce qu’ils trouvaient précisément dans |’organisation religieuse qui
communiquait a chaque membre la force de tout le corps.
On a reproché aux missionnaires réguliers de n'avoir pu s enraci-
ner et se natureliser dans leurs missions, et par conséquent de n’avoir
pas su conserver et perpétuer leur ceuvre. Mais l'histoire est 1a. Saint
Francois-Xavier, dés le début de ses conquétes, établissait dans le
pays méme son centre d’action, la province de Goa; et bientdt on
compta Jes cing grandes provinces de Goa, du Malabar, du Japon,
des Philippines et de la Chine, solidement constituées, enracinées
dans le sol, et tendantde plus en plus as’y naturaliser. Dans l’Amé-
rique méridionale, les Jésuites avaient huit provinces naturalisées,
au point que Ja province du Mexique était composée de 330 prétres,
dont 30 étaient européens et 300 indigénes; 1a province du Pérou
avait 206 prétres, dont 28 earapéens et 178 indigénes. Tous ces corps
de missionnaires étaient si profondément enracinés qu’au jour de la
tempéte la force brutale ne put les arracher du sol sans y produire
une commotion dont il se ressent encere. Aujourd’hui méme on re-
trouve ces racines vivaces au fond des ceeurs, dans toutes les contrées
évangélisées autrefois par ces missionnaires, et un vicaire apostolique
pouvait écrire il y a quatre ou cing ans: « Croiriez-vous que nous en
« sommes encore a latter contre |’affection et Jes regrets des popula-
« tionsa |’égard de Jeurs anciens missionnaires jésuites ? » En se natu-
ralisant ainsi dans Jeurs missions , Jes missionnaires y naturalisaient
par la améme la religion dont ils étaient les apdtres.
Mais, dit-on, ils ne surent pas conserver et perpétuer leur ceuvre.
Analysons ce reproche, et les faits répendront. Aussi longtemps que
les missionnaires fareat laissés 4 leurs missions, aidés de leur puis-~
Sante organisation, 2on-seulement ils Jes conservéreat, mais ils surent
encore les développer rapidement et les conduire 4 un haut degré de
prospérité et de perfection, et cela & travers des persécutions et des
DANS LES MISSIONS. 223
contrariélés continuelles, incroyables. Voila un fait général qui ne
saurait étre infirmé par quelques exceptions locales ou momentanées,
dont il serait d’ailleurs aisé de trouver les vraies causes, Les choses
en étaient la. Un coup imprévu, terrible, enléve soudain les mission-
naires religieux aux cbrétientés qu’ils avaient fondées ; elles passé-
reat en d’autres mains... Nous n’examinerons pas pourquoi, a dater
de cette époque précise, elles commencérent & décliner, & dépérir.
Seulement, si |’on veut faire retomber sur les anciens missionnaires
la responsabilité de ce que n’ont pas fait leurs successeurs , nous
abandonnons ce reproche 4 |’équité, au bon sens.
Mais, reprend-on, Jes réguliers sont responsables, car ils auraient
di organiser si bien leurs missions qu’elles pussent se passer d’eux
et aller toutes seules, et le moyen c’était de former partout un clergé
indigéne, présidé par ses évéques, aussi indigénes. Pour répondre a
cette derniére inculpation, examinons et discutons cette question du
clergé indigéne.
LE CLERGE INDIGENE ETAIT-{L REPOUSSE EN PRINCIPE OU EN FAIT PAR
" LES MISSIONNAIRES REGULIERS ?
Fénelon a écrit : « La charité va plus loin que l’orgueil : ni les
«sables brilants, ni les déserts, ni les montagnes, ni Ja distance
ades lieux, ni les tempétes, ni les écueils de tant de mers, ni l’in-
« tempérie de I’air, ni le milieu fatal de la ligne ot ]’on découvre un
«ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les cétes barbares ne peu-
a vent arréter ceux que Dieu envoie....
« Peuples qui les vites venir, quelle fut d’abord votre surprise, et
«qui la peut représenter? Des hommes qui viennent a vous sans étre
«attirés par aucun motif, ni de commerce, ni d’ambition, ni de cu-
«riosité; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir
«méme ou vous étes, vous aiment tendrement , quittent tout pour
« vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de
« fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu’ils
« ont découverte ! Nations ensevelies dans l’ombre de Ja mort, quelles
«lumiéres sur vos tétes! ! » |
_ La belle ame de Fénelon se serait-elle fait illusion? Et ces hommes
qu'il peint si délachés, si magnanimes , si dévoués, auraient-ils eu
des vues si peu élevées, une préoccupation d’eux-mémes et de leur
‘ GEuores de Fénelon, t. VI, p. 444 et suiy. Edition de Paris, 1794.
224 DU CLERGE INDIGENE
autorité si aveugle, qu’ils aient eu le cruel courage de sacrifier
l’existence ou }’avenir de chrétientés entiéres, et, par conséquent,
le salut de ces ames qu’ils venaient chercher de si loin, 4 des pré-
ventions ou a des défiances personnelles, a l’intérét ou a l’esprit de
corporation? Ainsi a-t-on cherché a expliquer |’éloignement qu’on
croyait entrevoir dans les missionnaires réguliers pour le clergé et
l’épiscopat indigénes dans les pays de missions.
Dans notre conviction, aucune corporation religieuse que nous sa-
chions, et certainement la Compagnie de Jésus, n’a jamais eu dans la
question du clergé indigéne des idées si basses et si étroites.
Les Jésuites ont toujours admis en principe la nécessité de 1’épis-
copat et du clergé indigénes ; et, de fait, ils ont toujours taché « d’a-
«mener, d’instruire, d’admettre, quand tl en a été temps, aux Ordres
« sacrés, autant d’indigénes et d’aussi capables que possible, »
Jamais on ne leur a entendu dire, jamais on ne leur a vu faire rien
qui fit opposé a ce voeu de la sainte congrégation De propaganda
Fide, si conforme du reste a leurs plus ardents désirs.
Mais dans le jugement sur la vocation des sujets et leur aptitude au
saint ministére, ils ont paru difficiles; l’honneur du sacerdoce, le
bien de la religion et surtout leur propre conscience. Jeur ont com-
mandé cette réserve ; peut-on leur en faire un crime? Rien de plus
sacré et de plus libre que la conscience. L’Eglise la respecte dans
ses ministres, et, dans les appréciations morales et dans les actes
qui appartiennent la conscience, elle leur laisse une grande latitude
pourvu qu’ils ne franchissent pas les barriéres qu'elle a posées. De
quel droit serions-nous plus exigeants et préterions-nous des inten-
tions moins droites 4 des hommes éminents en sainteté, en science et
en dévouement, 4 des apdétres et 4 des martyrs ? Nous ajouterons :
si en admettant la nécessité du clergé indigéne en principe, les an-
ciens missionnaires se sont montrés quelquefois difficiles et réservés
dans l’application, ils ont été amplement et glorieusement justifiés
par l’expérience. Pour le prouver, il nous faut reprendre les faits de
plus haut.
A peine les Jésuites eurent-ils mis le pied sur Ie sol de l’Inde
qu’ils pensérent, comme il a toujours été pratiqué dans |’Eglise, et au
moyen age et dans les temps modernes, 4 recruter parmi les indi-
4 Décret de la Propagande, du 47 aout 1658, confirmé par le bref Vene-
rabilis frater, du 9 septembre 1659.
DANS LES MISSIONS. 295
genes leurs successeurs dans le ministére et le clergé national du pays.
Voyez saint Francois-Xavier ; une de ses premié¢res démarches & Goa,
c'est de prendre possession du séminaire de Sainte-Foi pour y élever
les jeunes indigénes; dans toutes ses missions i] a toujours soin de ra-
mener quelques jeunes gens des terres qu’il a évangélisées, « jeunes
«gens d’un bon naturel et d’un bon esprit, dit Bouhours, propres &
« étudier les sciences humaines et divines, et qui étant bien formés
« pussent revenir instruire leurs compatriotes *. » Pourquoi leur faire
étudier les sciences humaines et divines, si ce n’est pour les préparer
aux travaux de l’apostolat ? Et pour éter toute incertitude sur lesinten-
tions de l’apétre des Indes, nous Jisons dans un bref de Paul III, qui lui
estadressé en l’année 1540, que le souverain Pontife accorde « une in-
adulgence pléniére 4 ceux qui fonderont ou établiront des colléges
edans les Indes, et de plus indulgence pléniére pour tous ceux qui
centreront dans ces colléges dans le dessein d’y étudier les lettres
« sacrées pour se consacrer au service de Dieu”. » Je ne parlerai pas
de tous les colléges ou séminaires que la Compagnie de Jésus diri-
geait dans les pays de missions ; j’en signale quelques-uns. Arrivée
au Mexique en 1572, elle ouvrait des colléges en 1573 et 1574 °; le
collége de Saint-Grégoire était destiné exclusivement aux indigénes
recueillis par les Peres dans diverses missions; leur nombre était de
cinquante ; ils en sortaient, aprés une éducation compléte, pour aller
administrer les paroisses dans leur pays, sous la direction des mis-
Sionnaires 4,
Admis au Pérou en 1568, les Jésuites furent chargés des études en
41572, et dirigeaient entre autres le collége de Cercado, pour les jeunes
Indiens 5. Dans les iles de l’Archipe] , la Compagnie avait des sémi-
haires pour les jeunes gens du pays et les préparait aux saints Or-
dres 6, Dans I’Inde, le seul diocése de Cranganore comptait, en 1628,
trois cents prétres malabares formés dans les séminaires dirigés par
1 Vie de saint Francois-Xavier, t. ll, p. 166, 386, etc., etc.
* La Mission du Maduré d’aprés des documents inédits, p. 843 (notes).
Ibid., p. 364.
4 Aldgre, Histoire du Meaique, t. I", p. 78.
5 La Mission du Maduré, p. 362,
© Ibid., p. 365.
T. xx. 25 oct. 1847. 8° LIvR. 8
226 DU CLERGE INDIGENE
les Jésuites !. Au Japon, quoi qu’on ait pu dire, les colléges ou sémi-
naires n’étaient pas purement des académies de nobles; le P. Crasset
dit, en parlant du séminaire d’Arima, qu’il était le plus considérable ;
car ac’est de Ja, ajoute-t-il, qu’on tirait tous les ecclésiastiques qu’on
§ Steph. de Britto, arch. Crangan., 29 janv. 4629. (Archives du G.).
ll n'est pas inutile de relever ici quelques erreurs dans lesquelles est
tombé Urb. Cerri, ou l’auteur du livre publié sous son nom : Etat pré-
sent, etc. Cet auteur dit (p. 4174) « quele P. de Nobilis proposa d’éri-
« ger un séminaire de brachmanegs, etc. » Ce n’est pas le P. de Nobilis,
mais le Pére provincial du Maiabar, le P, Laerzio, qui eut initiative de
ce projet. Dans une lettre qu'il écrit au général de Ja Compagnie, lettre
qui va paraftre dans le second volume de !’ouvrage intitulé : La Mission
du Maduré, etc., le P. Laerzio parle & son supérieur de ce projet, et de
Yordre qu’il a donné au P. de Nobllis d’ériger & Maduré un coliége pour
les brahmes ; et sila chose n’a pas ev lieu, ce n’est pas qu'on edt changé
de sentiment et abandonnéd la véritable méthode de conserver et d’augmenter
le nombre des nouveaux convertis, comme dit méchamment Urb. Cerri,
mais pour des raisons que je signalerai tout & Pheure. Le méme auteur
ajoute que les Portugais rejelérent celte proposition. Cette imputation nous
semble plus que hasardée, Le réle odieux que jouérent les Portugais dans
les tristes démélés du patronage ne donne pas le droit de confondre les
époques, et de supposer des intentions qu’on n'avait pas et qu’on ne
pouvait avoir, La mission du Maduré s'est ouverte en 1605, et c’est vers
4652 ou 4654 qu’eurent lieu les grands démélés au sujet du patronage.
Les Portugais entretenaient alors plusieurs séminaires cléricaux d’in-
digénes dans cette partie de l’Inde, et méme dans le diocése de Cranga-
nore, duquel dépendait Maduré; il était de leur intérét, méme politique,
de contribuer & de nouveaux établissements, qui devaient propager le
Christianisme en des pays infidéles soumisd des princes idolatres, leurs
voisins et quelquefois leurs ennemis. Le défaut de ressources pécuniai-
res dut étre la cause véritable dela non-intervention des Portugais ; pour
qui sait Phistoire de cette époque, cette raison est suffisante. Une se-
conde raison encore plus puissante est, comme Tindiquent assez les
lettres des missionnaires du Maduré qui seront incessamment publiées,
que cet infortuné pays fut presque toujours en proie a des guerres, 4 des
bouleversements journaliers, etc., que les missionnaires jésuites étaient
eux-mémes en butte 4 des persécutions sans cesse renaissantes, et n’a-
vaient pas un moment de repos ni une lueur de sécurité. On peut voir
4 ce sujet la lettre du P. Coutancin, publiée dans l’ouvrage du P. Cahour :
Des Jésuites, par un Jésutte, T° partie, p. 185 et 136.
DANS LES MISSIONS. 227
« formait 4 la prédication et & tous les ministéres de notre religion !.»
Que si ces séminaires n’étaient pas exclusivement ciéricaux, on peut
en donner plus d’une raison. Aurait-on pu trouver d’abord assez de
jeunes gens qui se destinassent 4 |’état ecclésiastique? N’était-il pas
plus avantageux d’en réunir un plus grand nombre, parmi lesquels
les vocations saintes pussent germer et prodauire plus tard de zélés
missionnaires? D’ailleurs n’était-il pas du plus grand intérét pour la
mission de donner une éducation solide et chrétienne a tous ceux des
indigénes qui devaient étre plus tard les colonnes de l’Eghise nationale,
et parmi Jes laics et dans le clergé?
ll est vrai qu’une partie des jeunes lévites entraient dans la Com-
pagnie pour y étre admis au sacerdoce; le catalogue de la province
du Japon, de l’an 1588, porte @ 70 les éléves réunis dans le séminaire.
d'Arima; il compte 46 Jésuites japonais. Le catalogue de 4603 pré-
sente 300 séminaristes, 190 Jésuites, parmi lesquels on compte beau~
coup de Japonais, et 180 catéchistes; plus de 80 membres de la
Compagnie ont été martyrs au Japon, et de ce nombre plus de 50
étaient indigénes ; et par conséquent tous ceux qui étaient ecclésias-
tiques ou prétres appartenaient au clergé indigéne. Je n’ai jamais pu
comprendre comment des pr¢tres japonais, par cela seul qu’ils sont
religieux, ont cessé d’étres prétres indigénes ou nationaux ?.
1 Histotre de PEglise du Japon, t. Il, p. 124. — Jouvency, Historia Soc.
Jesu, t. VI, chap. 20, p. 645 ; « In ejusmodi seminariis facile principem
locum obtinebat Artmense. Hinc promebantur SACERDOTES rilé institutt for-
matique ad habendas conciones, et adeunda cactera, que religionis usus pos-
tulat, ministeria. » Ceci regarde |’an 1603, c’est-d-dire la cinquiéme années
de l’épiscopat du P. Louis Cerqueyra.
2On dira que les prétres indigénes réguliers, dépendant des supérieurs
de]’Ordre, peuvent étre renvoyés en Europe, et la peut-étre seront-ils dé-
signés pour leur patrie ou pour une autremission, Mais on ne concoit pas
quel intérét les supérieu rs d'un Ordre religieux auraient 4 transplanter
définitivement des Chinois, ou des Japonais, ou des Tonquinois, dans des
régions qui ne seraient pas la leur, puisque les missfonnafres réguliers
admettent surtout des naturels dans leurs rangs pour en faire des auxi-
liaires, et avec le temps des successeurs, Cette conduite ne serait-elle
pas déraisonnable? Du reste, pour tout ce que la Compagnie de Jésusa
fait en faveur du clergé indigéne, voyez la Mission de Maduré, par le
vice-provincial des Jésuites de Chine, et surtont de la page 209 & 225, et
pages 354-360.
298 DU CLERGE INDIGENE
Les ceuvres n’ont pas été démenties par Jes paroles; la doctrine
de la Compagnie touchant l’opportunité, et, qui est plus, la néces-~
sité du clergé indigéne, a été en accord avec les faits; elle a été en
quelque sorte traditionnelle parmi Jes missionnaires jésuites. Vers
1616, le P. Trigault, au nom de tous les missionnaires dont il était le
procureur, adressait au P. général de la Compagnie, Muzio Vitelleschi,
' et par lui au Pape Paul V, un mémoire dans lequel on exposait & Sa
Sainteté le besoin de prétres indigénes 4 Ja Chine.
Il ne faut pas se le dissimuler, depuis la découverte du Nouveau-
Monde, la pensée d’élever les indigénes de ces contrées au sacerdoce
avait trouvé beaucoup d’opposition dans les esprits. Je ne parle pas
ici des commercants laics , indigénes, trafiquant des sueurs et de la
vie de leurs semblables ; mais beaucoup de prétres et d’évéques des
mieux intentionnés regardaient cette mesure comme impraticable, ou
du moins comme prématurée. Les conciles de Lima font foi de cette
prévention, bien ou mal fondée. 11 n’en est pas moins vrai que le pré-
jugé se répandait et dominait a cette époque.
Les Jésuites qui, en Amérique, avaient été des premiers a réclamer
contre la décision du concile de Lima, lequel, en admettant lesindigénes
au sacrement de Ja régénération, les éloignait encore pour un temps
de la participation aux saints mystéres ; les Jésuites, au Japon, prépa-
raient au sacerdoce les jeunes Japonais déja religieux de leur Ordre.
On connait Ja divergence d’opinions qui eut lieu entre Je P. Valignani,
visiteur, et le P. Cabral, provincial du Japon; Cabral voulait mettre
une différence entre les Japonais qu’on éleverait aux saints Ordres et
les religieux européens ; Valignani insistait pour qu’on étabiit l’égalité
entre tous. Ce sentiment, qui était celui du plus grand nombre des
missionnaires, prévalut. Ceci se passait en 1582; et l’an 1583, dans
le troisiéme concile de Lima, réuni et présidé par saint Torribio, arche-
véque de cette ville, lon décrétait, comme nous ]’avons dit plus haut
(Const. 58 et 74), et Yadmission des indigénes convertis 4 la table
sainte, et leur exclusion du sacerdoce. Les décrets de ce concile, que la
sagesse de ses prescriptions et la haute vertu de saint Torribio, qui en
avait été l’4me, popularisérent dans les missions comme le code spécial
des hommes apostoliques, venaient d’étre imprimés en 1614 , et ce
fut en 1615 que, malgré les préjugés qui régnaient encore parmi les
missionnaires des deux mondes, et méme chez quelques Jésuites, que
DANS LES MISSIONS. 229
le P. Nicolas Trigault présentait son mémoire *. Aujourd’hui que les
idées contraires ont prévalu, nous ne tenons pas assez de compte de
la générosité des efforts de ceux qui les premiers combattirent pour
l'admission actuelle des indigénes au sacerdoce.
Parmi les motifs allégués dans le mémoire du P. Trigault on lisait :
a Ut, enamsi Europai sacerdotes martyrio omnes afficerentur, per se
a ipsa (missio) stare posset?: afin que, dans le cas ou tous les prétres
«européens seraient honorés de la palme du martyre, la mission
«pit se soutenir et vivre par elle-méme.» En 1667, un autre mé-
moire, composé par le P. Rougemont, traite encore plus 4 fond de cette
question vitale pour les missions %. « Il paraftra peut-étre superflu a
« plusieurs, dit-il,de répondre & ces questions (sur le clergéindigéne),
a puisqu’il n’est personne qui puisse douter et de la trés-grande uti-
« lité et méme de la nécessité de ces mesures. Cependant.... »
‘Paul V accéda aux voeux des missionnaires jésuites de la Chine; il
publia un décret en 1645 (et non en 1641), par lequel il ne dispensait
pas seulement de |’étude du latin les Chinois qui se disposaient au sa-
cerdoce, mais, qui est plus, il permettait d’user de la langue savante
chinoise dans la célébration des saints mystéres et dans l’administration
des sacrements. — Je ne sais si cette dispense était accordée pour un
temps limité ou pour toujours. — Le décret parvint aux missionnaires
de Chine en 1616 ou 1647; et dés 1648 une violente persécution chassa
tous les religieux européens 4 Macao; on les renvoya seuls ; leurs caté~
chistes et serviteurschinois leur furent tous enlevés, et méme cruellement
maltraités.—A peine les missionnaires étaient-ils rentrés et rétablis dans
leurs anciennes résidences, l'invasion tartare commenca ; et il est facile
de comprendre que, dans le tumulte des guerres et des révolutions qui
se succédérent pendant trente ans, les Jésuites eurent peu de temps et
peu de liberté pour s’occuper d'une ceuvre aussi sérieuse que celle du
clergé national. Du reste, comme le P. Couplet, procureur de la Chine,
linsinue dans un mémoire d’ou j'ai tiré ces détails, les Portugais de
Macao, qui nourrissaient beaucoup de préventions contre le clergé indi-
géne en ces contrées, étaient loin de se préter aux vues des Jésuites
et les entravaient de tout leur pouvoir. En 4661, les missionnaires de
laCompagnie de Jésus s’adressérent 4 la Congrégation De propaganda
Fide pour obtenir de nouveau l'usage des dispenses accordées par Paul Vs
ce qui leur fut refusé.
*La Mission du Maduré, p. 346 (notes).
* Ibid., p. 34h.
230 DU CLERGE INDIGENE
4™ raison. — Entre les raisons que le P. Rougemont apporte en
faveur du clergé indigéne et de sa nécessité, il pose d’abord ce di-
lemme : Ou le gouvernement de la Chine sera favorable au Christia-
nisme, ou bien il lui sera hostile ;. eh bien, dans }’un et l’autre cas, les
prétres indigenes seront nécessaires....
2° raison. — Telle a toujours été la conduite de l’Eglise dans la
conversion des peuples infidéles; ainsi les apdétres.... etc.
3° raison.—Il allégue ]’exemple des missionnaires modernes , qui,
dans les premiers temps, ont choisi des prétres parmi les Armé-
niens, les Ethiopiens, les Indiens, les Japonais, etc., etc.
Le P. Verbiest, en 1698, adressait au Pere visiteur un nouveau mé-
moire sur le méme sujet et dans le méme sens‘.
Enfin, le 12 janvier 1676, le Pére général de la Compagnie présen-
tait au Saint-Pére Innocent XII un mémoire dressé par les mission-
naires de la Chine en 1697, pour exposer & Sa Sainteté la nécessité
d’ordonner des prétres chinois, et de leur accorder la dispense de
célébrer les saints mystéres en langue chinotse.
Ce mémoire reproduit et fortifie tous les arguments déja proposés
en faveur d’un clergé indigéne pour constituer sur des bases solides
et stables l’Eglise de la Chine. Les voici en résumé : la nécessité d’un
grand nombre de prétres dans un si vaste empire; ’utilité de pré-
tres chinois dans les persécutions ; |’exemple des apétres et de la
primitive Eglise ; l’aptitude, la capacité des Chinois. Aprés avoir ré-
pondu & quelques objections qu’on pourrait alléguer contre cette
mesure si nécessaire , les missionnaires exposent leur seconde de-
mande touchant |’usage de la langue chinoise dans les saints mys-
téres, et l’'appuient de preuves de diverses sortes. Parmi les objec-
tions 4 ce projet se présentait naturellement Ia difficulté qui en
résulterait pour leg communications de |’Eglise chinoise avec 1’Eglise
romaine, et de la Ie danger de schisme 4 craindre de la part des
Chinois. « Pour prévenir un inconvénient aussi grave, répondent les
« auteurs du mémoire, il n’est pas nécessaire que chaque prétre
« chinois puisse communiquer en latin avec le Saint-Siége; il suffit
« que ceux d’entre les Chinois qui seront élevés aux dignités ecclé-
« siastiques (les évéques, par exemple), ou sachant eux-mémes le
« latin, ou usant d’interprétes, puissent entretenir la correspon-
« dance nécessaire au bien dq l’Eglise. Les évéques d’Orient, de
4 La Mission du Maduré, p. 346.
DANS LES MISSIONS, 234
« Grice, de la Terre-Sainte, ne savaient pas, du moins un grand nom-
«bre, lalangue latine, et cependant correspondaient avec Rome, etc. »
On voit par ces derniéres paroles qu'll entrait dans le plan des mis-
sionnaires jésuites d’élever les Chinois aux dignités de l’Eglise, 2
lépiscopat, comme la comparaison établie avec les évéques d’Orient
le montre évidemment *.
Tel état, tel a toujours été le sentiment des Jésuites : la nécessité
de prétres indigénes, et, avec le temps, d’évéques mdigénes, pour
constituer définitivement une Eglise stable, sur le modéle des an>
ceones Eghses fondées par les apétres.
Tel a été le motif qui amena aux pieds du saint Pontife le P. de
Rhodes, envoyé 4 Rome par ses supérieurs, et chargé par ¢ux de de-
mander au Saimt-Siége des évéques pour les vastes contrées de 1’0-
nent, ou l’Eyangile faisait alors de si adwairables progrés ?. C’était
vers 1652, époque qu’il est bon de remarquer. Ainsi, c’est encore
uo désuite, et un Jésuite francais, qui a pris l’initiative d’une mesure
dés lors et maintenant saluée avec tant d’enthousiasme par les vrais
enfants de |’Eglise 3,
Mais suivons l’ordre des faits. Le P. de Rhodes, favorablement ac-
cueilli 8 Rome, avait trouvé en France des cceurs généreux qui |’a~
vaient compris. «Cette réunion de jeunes gens qu’avait préparée d’a-
« yance au Jésuite missionnaire un autre Jésuite francais, le P. Bagot,
4 cette réunion de jeunes gens a été, dit Boudon, comme une petite
« source qui est devenue un grand fleuve, par le nombre des évéques
« et des vicaires apostoliques que ]’on a choisis parmi eux... C’est ce
‘Ibid., p. 348. .
2Dans louvrage intitulé la Mission de Maduré (p. 194 et suiv.), on
établitavec évidence que le P. de Rhodes agissait alors deconcert avec les
supérieurs de la Compagnie, et conformément & lesprit et aux prin-
cipes des missionnaires de la Compagnie.
* Cette pensée sommeiliait dans l’esprit des princes catholiques qui
s'attribuaient le patronage des missions catholiques dans les deux In-
des, mais non pas, eertes, dans le ccour paternel des pasteurs su-
prémes de l’Egiise; mais ils attendaient l’effet des engagements et des
Promesses des souverains de la Péninsule. Il est vrai de dire que le P. de
Rhodes, par ses démarches & Rome, a révaillé cette idée et a commencé
41a mettre en ceuvre.
232 DU CLERGE INDIGENE
« qui a donné l’origine au séminaire ‘des Missions étrangéres & Pa—
« Tis, etc.... »
Cependant I’Eglise, toute attentive 4 ce qui pourrait contribuer 4
étendre le royaume de Jésus-Christ, profitait des libéralités du roi
de France et de quelques pieux Francais pour envoyer des vicaires
apostoliques au Tong-King , en Cochinchine et au Canada‘.
La question du clergé indigéne, si intimement liée a la multiplica-
tion des évéques au milieu des peuples nouveaux convertis, ne pou-
vait aussi manquer d’attirer |’attention de la sacrée congrégation De
propaganda Fide; elle recommandait aux nouveaux évéques « d’a-
« voir toujours ce but devant les yeux, d’amener, d’instruire, d’ad-
« mettre, quand il en sera temps, aux Ordres sacrés, autant d’indi-
« génes et d’aussi capables que possible 2. » Les nouveaux évéques
ou vicaires apostoliques partirent pleins de zéle et d’espérance. On
ne pouvait leur contester un véritable désir d’accomplir, par tous les
moyens possibles, la haute et importante mission qui leur était
confiée.
L’Eglise, de son coté, ne cessait de stimuler l’ardeur de ces pieux
et infatigables athiétes *. Il existe dans les archives de la Propa-
gande une suite de lettres des vicaires apostoliques @ de décrets de
Ja sacrée congrégation qui ont trait a cette affaire importante.
L’évéque d’Héliopolis, chargé de l’intendance générale des vica-
riats apostoliques des Indes orientales, représentait aux cardinaux
de la sacrée congrégation, dans un mémoire recu le 26 avril 1779,
« que des évéques tirés des naturels du pays étaient un des meilleurs
4 Le gouvernement francais fonda l’évéché de Québec au Canada, et
dota deux évéchés au Tong-King et & la Cochinchine. .
2 Décret de la Propagande, du 47 aodt 1658.
3 Les bulles et brefs du Pape qui témoignent de leur vive sollicitude
dans un sujet si important, les décrets de la Propagande qui attestent
le zéle sage et éclairé de cette vénérable congrégation, sont en grand
nombre. Ils sont en partie cités par l’auteur des lettres 4 Mgr l’évéque
de Langres; mais il est bon de remarquer que ces brefs et décrets re-
gardent directement et expressément les vicaires apostoliques, ou évé-
ques dans les missions, qui, seuls, peuvent faire des prétres et consa-
crer des évéques, et non pas les simples religieux missionnaires.
Ce n’est donc pas 4 ces derniers qu’on doit s’en prendre si les inten-
tions de l’Eglise n’ont pas été ou n'ont pu étre exécutées.
DANS LES MISSIONS. 233
«moyens pour avancer louvrage des missions; majs qu’en leur
« donnant I’autorité il était & propos de les faire dépendre des évé-
« ques venus d’Europe..... Que si Leurs Emimences voulaient per-
« mettre qu’on prit des métis au défaut des naturels, on en trouverait
« un-assez grand nombre capable de porter ce caractére avec hon-
«peur, etc. »
Un décret de la Propagande, du méme jour, répondait & la demande
de Mgr d’Héliopolis : « 1° On élira des évéques indigénes pour le
« royaume du Tong-King, de la Cochinchine et de la Chine, auxquels:
aon donnera des pouvoirs dépendants de vicaires apostoliques eu--
«ropéens ; 2° on en sacrera six pour la Chine, deux pour la Cochin-
« chine, quatre pour le Tong-King; 3° on préférera toujours des na-
«turels aux métis, qui pourront néanmoins étre élus au défaut des
« naturels, etc.»
Les vicaires apostoliques avaient déja, deux ans auparavant, com-
mencé a répondre aux vues et aux désirs de la Propagande, en lui
proposant d’élever a |’épiscopat un prétre chinois, le P. Gregorio
Lopez, religieux de l’Ordre de Saint-Dominique !.
Cependant Ja sainte congrégation avait envoyé ses décrets 4 |'é-
véque d’Héliopplis, en exigeant de lui un nouveau mémoire. Dans
cet écrit, Mgr Pallu demandait qu’on choisit deux d’entre les vi-
caires apostoliques pour étre les chefs des missions orientales,
comme délégués apostoliques , avec une autorité supréme sur toutes
ceSimissions ; qu’on augmentat tellement le nombre des vicaires apos-
toliques européens que chaque royaume eit le sien... que !’on ne
donnat aux évéques nationaux que des pouvoirs limités... Le décret
formulé par la congrégation sanctionnait presque toutes ces deman-
des. On y lisait entre autres clauses : « Qu’on laisse dans la Chine le
«P, Lopez, déja évéque et vicaire apostolique des six provinces sep-
« tentrionales qui lui ont été attribuées, avec la charge que le P. Lo-
‘On le voit, le premier et unique indigéne que les vicaires apostoli-
ques aient jugé digne d’étre promu 4 l’épiscopat avait été formé aux ver-
tus sacerdotales et préparé & la dignité épiscopale par la pratique de la
discipline et des vertus religieuses. Ce fait est trés-propre 4 justifier les
mesures pleines de sagesse qu’avaient adoptées les missionnaires de la
Compagnie en Chine, de lier, dans les commencements, les nouveaux
prétresindigdnes par les yooux dereligion , moyen presque indispensable
pour eux de stabilité et de sanctification.
234 DU CLERGE INDIGENE
«pez cherchera un religieux naturel du pays qui soit capable de lui
« succéder. »
En réponse a de nouvelles demandes de |’évéque d’Héliopolis , la
congrégation portait un décret le 7 aoit 1678; ony lit : 1° « ( Leurs
« Eminences) ont accordé aux évéques naturels l’usage des orne-
« ments pontificaux pour ]l’administration des sacrements, la consé-
« cration des autels, des vases sacrés, et méme pour l'ordination
« (des prétres), qu’ils ne pourront néanmoins conférer qu’a ceux qui
«en auront ane permission par écrit du vicaire apostolique euro-
« péen...
« 2° Elles ont accordé que les évéques naturels n’auront pas les
« quatre permissions que la bulle Speculatores donne aux vicaires
« apostoliques européens...
« 4° Elles ont trouvé bon qu’on donnat a ces évéques naturels le titre
« d’administrateur, et non pas de vicaire apostolique...
« 6° Elles ont déterminé que les évéques naturels ne pourraient faire
« aucune loi pour les provinces de leur ressort sans le consentement
« des vicaires apostoliques, etc. »
Dans un décret en date du 48 aodt, les cardinaux de la s&inte
congrégation approuvent ja formule dont les vicaires apostoliques
doivent se servir pour députer les évéques naturels. Enfin, tout est
prévu, réglé. Permission et méme ordre est donné aux vicaires
apostoliques de créer des évéques indigénes. Ces indigénes auront
seulement le titre d’administratear des Eglises qu’ils gouverneront.
Ils n’auront que des pouvoirs limités et subornés 4 la direction su-
préme des évéques européens; ilsleur seront assujettis et vivront en
quelque sorte sous leur tutéle. La formule de leur députation ou dé-
iégation par les vicaires apostoliques est approuvée. Rien ne man-
‘que. Et combiea de ces évéques naturels si désirés ont été préparés,
-€lus, consacrés par les vicaires apostoliques, depuis 1678, jusqu’en
1828, dans l’espace d’un siécle et demi? Pas un seul, puisque le P.
Gregorio Lopez, disposé a l’épiscopat par les religieux de Saint-Do-
minique, avait été nommé évéque avant 1677 ; pas un seul evéque
wndigéne. Et pourquoi? Serait-ce par suite de l’opposition des rois
de Portugal et d'Espagne? Non, certes., Le saint Pape Innocent XI
vécut jusqu’en 1689, et, loin de céder aux prétentions exagérées de
’Espagne et du Portugal, nous le voyons, jusqu’a la fin, mettre les
antéréts de la religion au-dessus de toutes les considérations tempo-
DANS LES MISSIONS. 236
relles. Marchant dans Ja méme voie que linflexible Pontife, la sacrée
congrégation De propaganda Fide fait pleine justice des exigences
tyramiques da patronage et de la prétendue juridiction des archevé-
ques de Goasur toutes les Indes, et dans un rescrit du 9 septembre 1680,
et dans le décret du 24 janvier 1684, dans le décret du 10 juillet 1685
comme dans la séance de la congrégation da 23 septembre 1686,
ou on établit & plusieurs reprises que le roi de Portugal n’a droit de
patronage que dans les pays qu’il posséde, ou dans lesquels il a fondé
des siéges épiscopaux; que, par conséquent, on ne viole pas ses
droits en envoyant des vicaires apostoliques dans jes lieux qui n’ont
jamais appartenu & la couronne de Portugal ; qu'il n’y a pas plus de
réalité dans les prétentions ambitieuses de l’archevéque de Goa, etc.,
contre lequel a été porté le décret suivant approuvé par le Pape:
« Défense faite @ l’archevéque de Goa d’exercer aucun acte de ju-
eridiction dans les royaumes de Siam, du Tong-King, de la Cochin-
«chine, du Camboge, de la Chine, et dans tous les autres lieux ou le
«roi de Portugal n’a pas un domaine actuel et une juridiction
sroyale exercée par ses ministres, quoique les Portugais y alent des
ccomptoirs... sous peine de nullité, d’interdit de l’entrée de l’Eglise,
«de suspense des fonctions épiscopales, d’étre privé des fruits de
«son Eglise de Goa, et autres peines que Sa Sainteté jugera 4 pro-
«pos.» Atnsi, malgré les nouvelles réclamations de l’ambassadeur
de Portugal, la congrégation du 6 aotit 1686 invitait les évéques
d'Auren et d’Ascalon, vicaires apostoliques dans le Tong-King, « a
« proposer ceux d’entre les prétres nationaux qui leur paraitraient
acapables d’étre leurs coadjutears. [ls examineront leurs qualités,
* leurs études et leurs autres dispositions nécessaires 4 cette di-
« pnité. » Le roi de Portugal faisant néanmoins des instances pour
qu'on revint sur |’affaire des droits de son patronage dans les Indes
orientales, la congrégation répondait, le 23 septembre 1686, qu’il
fallait s’en tenir & ce qui avait été précédermment régié.
D’'un autre cété, le conseil royal des Philippines s’étant opposé a
la consécration du P. Lopez, nommé évéque de Basilée, sous pré-
texte que les brefs qui l’instituaient n’avaient pas été visés a la cour
de Madrid, la sainte congrégation avait ordonné, Je 10 juin 1686,
qu'on écrivit au P. Lopez de se rendre, pour étre sacré, aupreés de |’é-
véque le moins éloigné (hors des terres de la domination espagnole).
Voila comment on respectait et l’on craignait les lois du patronage.
236 DU CLERGE INDIGENE
D’ailleurs, et ce qui est tout a fait concluant, le seul fait de l’intro-
duction des vicaires apostoliques au Tong-King, 4 la Cochinchine et
a la Chine, démarche qui détruisait le premier et le plus grand obsta-
cle, rendait facile toute autre démarche ultérieure; et des éyéques
naturels, provicaires ou coadjuteurs, étaient trés-possibles et trés-
réalisables dés que, de fait, les vicaires apostoliques existaient.
It parait donc évident que, sous Innocent XI, les oppositions (si peu
efficaces en tout le reste) des souverains de la Péninsule n’eussent pas
empéché de créef dans l’intérieur des royaumes infidéles tous les
évéques indigénes qu’on efit voulu. Je pourrais m’arréter 1a; je vais
plus loin, et je prétends que plus tard, lorsque Innocent XII, cher-
chant 4 réparer le tort! qu’avaient fait quelques concessions d’A-
lexandre VIII, érigea en Chine des vicariats apostoliques, |’ordre
donné par la cour de Lisbonne, d’arréter au passage les vicaires apos-
toliques et les missionnaires étrangers, ng pouvait étre un véritable
obstacle a I’ceuvre de l’épiscopat indigéne, c’était un motif de plus de
cansacrer un grand nombre d’évéques naturels dans les missions,
puisqu’il était si difficile de faire pénétrer en ces pays des étrangers
déja ordonnés.
On sait avec quelle fermeté Clément XI, dans I’affaire de la léga-
tion du cardinal de Tournon, soutint contre l’évéque et le gouverneur
de Macao, et par conséquent contre la cour de Lisbonne, !"honneur
et la dignité du siége apostolique outragé dans son légat. I] n’est pas
4 croire qu’il edt usé, en ce point important, de lache condescendance
envers les cours espagnole et portugaise.
Ainsi, jusqu’en 1724, époque de la mort de Clément XI, les vi-
caires apostoliques ont joui d’une liherté suffisante pour créer des
évéques.
On ne voit pas comment ni le XVIIIe¢ siécle qui s’ouvrait, ni méme
les troubles qu’occasionnait le jansénisme en France et en Hollande,
Otaient aux vicaires apostoliques dans les Indes la faculté d’élever
‘ Nous, simples brebis du troupeau, nous ne prétendons pas juger
les pasteurs suprémes; nous ne pouvons donc dire si c’est Alexandre VIII
ou Innocent XI qui a eu tort. Nous croyons que l’un et l’autre ont agi, eu
égard aux circonstances ov ils se trouvaient, avec sagesse et équité.
Alexandre VIII pouvait avoir des raisons trés-graves de tempérer, par
une condescendance opportune, l’effet des mesures rigoureuses, bien
que nécessaires en leur temps, qu'avalt décrétées Lnnocent XL
DANS LES MISSIONS. 237
des indigénes a |’épiscopat. Qu’est-ce qui a donc été un obstacle,
obstacle insurmontable, 4 |’exécution des décrets du Saint-Siége ?
L’Eglise avait témoigné le vceu qu’on créat dans les missions orien-
tales des évéques nationaux, mais d’ausst capables que possible. —La
premiére partie de ce veeu était conforme aux désirs trés-ardents
des évéques venus d’Europe; la seconde partie était peu réalisable :
la matiére manquait. On ne peut, quoi qu’on en dise, expliquer
d'une autre maniére l’inaction, autrement inexplicable, des vicaires
apostoliques. C’étaient des hommes pleins d’une foi, de piété sincére,
d'une conscience délicate et éclairée. Jamais ils n’eussent voulu im-
poser les mains a un sujet indigne, incapable, 4 un néophyte, dans le
sens de l’apdétre!. Ils ne trouvérent pas de sujets capables, et voila la
justification la plus pleine, la plus incontestable, la plus glorieuse des
missionnaires jésuites. Des hommes, je ne dis pas leurs adversaires,
inais leurs pieux émules , enflammés d’un désir ardent de procurer
aux Eglises orientales des pasteurs indigénes, ne peuvent, pendant
l'espace de cent cinquante années, en trouver un seul digne du far-
deau redoutable de l’épiscopat! Peut-on reprocher, aprés cela, aux
Jésuites leur sage et religieuse lenteur : Lente festinemus 2,
Mais au défaut d’évéques nationaux *, les vicaires apostoliques ont
du moins formé des prétres au sein des missions; sans doute, et ]’on
he pourgait sans injustice méconnattre ce zéle vraiment digne d’éloge.
Mais qu’on ne croie pas que cette oeuvre leur ait été si facile.
Les premiers vicaires apostoliques avaient demandé au Saint-
Siége l’autorisation d’élever au sacerdoce des indigénes qui ne
* Manus cito nemini imposueris. Oportet episcopum esse..... non neophy~
tun, etc. (I Timoth., 3 et 5.)
* Mémoire du P. Verbiest sur la nécessilé des prétres indigénes en 1678.
* Ceylan a recu il y a quelques années un évéque indigéne ; sa nomi-
nation a été suivie de troubles funestes; la foi néanmoins s’est conser-
vée, Mais ceux qui connaissent cette chrétienté ne l’attribueront pas
exclusivement & l’évéque indigéne. Malgré toute notre sympathie pour
le clergé de Ceylan, nous deyons dire que ce clergé est indigéne & Cey-
lan absolument comme une colonie de prétres italiens serait un clergé
indigéne dans un diocése de France; car le clergé de Ceylan est tout
entier composé de sujets venus de Goa et ne renferme pas un seul Cey-
lannais : les Ceylannais en sont entiérement exclus, du moins jusqu’s
présent,
238 DU CLERGE INDIGENE
sauraient pas ja langue latine, pourvu qu’ils pussent lire Jes pridres
de la messe et les formules des sacrements. Alexandre VII accorda
cette dispense pour sept ans, et il parait qu'elle fut renouvelée de
méme pendaat quelque temps !.
Toutefois, avec les encouragements, les priviléges que ]’Eglise ac-
cordait si Jargement en faveur d'une cuvre digne a tous égards de
$a bienveillante soilicitude, les succés ne répondaient pas & )’attente
et aux efforts des hommes apostoliques.
Vingt ans environ aprés que le séminaire de Siam out été remis
entre leurs mains, l’un d’eux écrivait de cette ville @ la Propagande,
Je 10 octobre 1683: « Le séminaire travaille actuellement 4 former
«une quarantaine de jeunes Indiens a |’état ecclésiastique, mais
a avec trés-peu de succés. De vingt Cochinchinois qu'on préparait
« aux Ordres, ii n’est resté que deux prétres et un diacre qu’on n’a
« pas jugé & propos de faire prétres, pour raison. Les deux autres ont
w été ordonnés a la Cochinchine; mais i'un est retourné avec sa
« femme, qui ne savait rien de son ordination, et |’autre refuse de
a travailler, & moins qu’on ne le paie sur le pied des missionnaires
« européens. »
Plus d'un siécie auparavant, saint Francois-Xavier s’était bercé
aussi de brillantes illusions au sujet des services 4 attendre des pré-
tres indigénes; il avait espéré trouver parmi eux des renfogs nom-
breux, de zéiés ouvriers évangéliques. Des son arrivée dans l’inde, il
avait élabli-des colléges dans tes villes principales; et lorsqu’il eut
pris Ja direction des séminaires de Sainte-Foi 4 Goa, il écrivait a saint
Ignace, dans le premier transport de son zéle (septembre 1642) :
« L’Eglise de notre coliége qu’on va bientét consacrer est le double
« de celle du collége de Sorbonne 4 Paris; Jes revenus de Ja maison
« suffisent pour entretenir cent éléves, et ils doivent bientét aug-
« menter 3,
4 Jnutile de rappeler la différence qui existe entre une dispense et un
précepte. La dispense, qui est use faveur, une exemption de la loi gé-
nérale pour un cas particulier, est accordée sur une demande faite &
l'autorité compétente. Si une dispense a été renouvelée vingt fois, cela
prouverait que la demande a 6té renouvelée autant de fois. Le non-usage
dune dispense n’est pas une désobéissance ; il en est tout autrement de
i‘inobservation d’un précepte.
* i dit ailleurs trois cents, et puis cing cents. |
DANS LES MISSIONS. 250
« Pour nous, nous avons la confiance, Dieu aidant, que, dans peu
« d’'années, il sortira de cette maison un grand nombre d’ouvriers ©
« qui soutiendront ici la religion et qui éteadront au loin les con-
« quétes de la sainte Eglise ‘. » Mais il ne tarda pas 4 se détromper ;
il avait vu les prétres indiens 4 l’eeuvre, et, tont en recommandant
aux autres Jésuites de les honorer et de les faire honorer par le peu-
ple, et en méme temps de veiller sar leur conduite et de les exhorter
sérieusement 4 vivre dans la piété et la chasteté, il écrivait au fon-~
dateur de la Compagnie, en 1549, aprés sept ans d’expérience, que,
si l’on abandonnait le soim de k religion aux indigdnes, elle serait en
danger de périr bientét,
Voici les paroles de l’apétre des Indes, qui ont été défigurées ou mal
interprétées : « D'aprés la connaissance que j'ai de ce pays-ci, je puis
« affirmer, ce me semble, qu'il serait impossible de perpétuer notre
« Compagnie dans les Indes avec les seuls indigénes. A peine la re-
«ligion, si elle ne recoit d’ailleurs quelque secours, pourra-t-elle
«pous survivre, 4 nous qui sommes ici maintenant. I] est donc de
. 6 toute nécessité de nous envoyer de nouvelles recrues d'Europe. »
Le méme saint, écrivant 4 Jean III de Portugal avec une liberté toute
apostolique, lui demandait instamment « un grand nombre de prédi-
«cateurs européens. Autrement, continuait-il, et les nouveaux con~
« vertis, et les Portugais eax-mémes, seraient exposés 4 ne pas con-
«server ni la foi ni les mceurs?. » Il semble en insinuer la raison
quand il ajoute « gue la terre malheureuse de U Inde n' était pas propre
« encore a produtre les vertus chrétiennes, bien moins sans doute les
« vertus sacerdotales. »
Combien de prétres partagent en Europe les saintes illusions de
Francois-Xavier, qui, dansles missions indiennes, penseraient comme
Ini!
Voici ce qu’écrivaient de notre temps de zélés missionnaires suc-
cesseurs de |’apétre des Indes dans l’apostolat 3: « Peu de temps
« aprés arriva la suppression de |’Ordre des Jésuites en Europe, et
¢ bientét, n’y ayant plus dans le pays un nombre suffisant de mis~
a sionnaires européens, on multiplia les prétres du pays, et l’on con-
«fia a leurs soins la charge des congrégations encore subsistantes.,
‘ Saint Francois-Xavier, Epit. lib. }, p. 66, 88.
® Toid., lib. I, p. 74.
3 Ibid., lib. I, p. 293.
240 DU CLERGE INDIGENE
« Ces missionnaires indigénes manquant d’énergie et de caractére,
« et n’ayant pas l’avantage d’une éducation propre a leur concilier le
« respect, un grand nombre d’entre eux jouissent de peu de consi-
« dération méme parmi leurs ouailles, et n’en possédent aucune chez
« les naturels de toute autre classe 1. »
« L’archevéque de Goa, les grands-vicaires de Madras et de Cran-
« ganore sont Portugais; ils ont de vastes missions qu’ils lachent de
« soutenir avec des-prétres indigénes. Ces missions, autrefois floris-
« Santes sous les Jésuites, dépérissent 4 vue d’ceil. Parmi ces prétres,
« j’en ai connu de bons, d'instruits, de zélés; mais ils ne le sont pas
« tous : plusieurs sont généralement fort ignorants, surtout ceux du
«rite syriaque, apathiques, 4 petites idées, et conséquemment fort
« Mauvais administrateurs. Ils révoltent quelquefois leurs chrétientés
« par leurs maladresses. Pendant les dix ans que j’ai passés dans
« l’Inde, je ne crois pas qu'il se soit écoulé trois mois consécutifs sans
« voir arriver & Pondichéry des députations de chrétiens, tantét d’un
« cOté, tantdt de l’autre, pour engager Mgr d’Halycarnasse, supé-
« rleur de notre mission, 4 se charger d’eux et & leur envoyer de ses
« missionnaires. »
La note ajoute : « Ce que je dis des missions de ces prétres de Goa
ane doit s’entendre que des missions de l’intérieur adjacentes a la
« nétre ; car 4 Goa et sur une grande partie de la céte Malabare, les
« chrétientés passent pour étre mieux administrées, plus nombreuses
« et plus ferventes ?. »
Encore plus récemment, dans la Notice sur la vie et les travaux de
Mgr Verolles, vicaire apostolique de Ia Mantchourie, publié dans (’U-
movers (5 et 7 aout 1847), on lisait 4 propos des Chinois: « Au fond,
« ces hommes, trop vantés par quelques prétendus savants d'Europe,
« ne sont que des enfants laches et corrompus. Lorsqu’on les voit de
« prés, leur civilisation tant admirée par l’imbécile philosophie, qui
« prétendait l’opposer a la civilisation chrétienne, fait pitié... etc. »
Si tel est le peuple le plus civilisé de l’Orient, qu’en est-il des au-
tres? Comment, aprés cela, blamer les principes et la conduite de
missionnaires qui, désirant un clergé indigdne, ne désespérant pas
‘ Annales de la Propagation de la foi, t. IMI, p. 58.
* Renseignements communiqués par M. Tesson, des missions étran-
geres. Annales de la Prop., t. VI, p. 30. (Addition de l’éditeur.)
DANS LES MISSIONS. 244
du succés, demandent, pour l’obtenir solide et durable, du temps,
des soins actifs et persévérants.
Ii faut que ja foi traverse plusieurs générations dans ces nations
abatardies, et prenne racine dans la masse, pour y diminuer |’in-
fluence des vices devenus une seconde nature en ces races dégra-
dées, pour y faire croitre les yertus du chrétien, premier germe des
vertus du prétre *.
Depuis prés de cent quatre-vingts ans, l’on a formé en plus grand
nombre des prétres indigénes 4 Siam, en Cochinchine, au Tong-
King, etc..... Ces missions sont-elles en progrés? Je vois bien une
chrétienté avec son évéque, ses prétres nationaux (un évéque en Co-
chinchine, deux au Tong-King, etc.); je vois une Eglise complete, si
l'on veut; mais je vois une Eglise stationnaire, une Eglise de trois a
quatre cent mille chrétiens, au milieu de plusieurs millions d'infi-
déles, qui, pendant cent soixante ans, n’a rien ou presque rien enlevé a
lidolatrie ; une Eglise qui, passant, il y a prés de cent soixante-dix ans,
avec ses trois cent mille fidéles du Tong-King, ses soixante-dix mille
chrétiens de la Cochinchine?, croissant alors tous les jours en nombre,
entre les mains de ses prétres indigénes, n’a plus, dés ce moment,
fait de nouvelles conquétes, et a eu bien de la peine & conserver les
anciennes *.
i L’expérience a confirmé cette prévision si sage des anciens mission-
sionnaires. On lit dans les Annales de la Propagation de la foi, t. I, p. 30:
«Sur vingt éléves du séminaire de Pulo-Pinang, la moitié au moins seraient
« chez nous parmi les bons sujets ; viennent ensuite quelques médiocres,
«et enfin trois ou quatre nonchalants. » On voit la différence et le pro-
grés de l’année 1683 4 l'année 1824.
* Relation de Mgr d’Héliopolis, lue dans la séance particuliére de la
Propagande, le 24 mars 4678. )
* A ce sujet nous citerons les paroles que nous avons entendues, il y
aun mois, de la bouche méme d'un grave et savant missionnaire sé-
culier, qui a passé dix-huit ans dans la mission de Siam, ov il a pu
connattre pratiqguement toutes les races des Indes orientales, Interrogé
par quelques membres du Conseil central de Lyon si ces missions ne
pourraient pas bientdt se suffire 4 elles-mémes par leur clergé indigéne,
il répondit : « Pour cela, il faut encore des siécles ; et alors méme, si les
prétres européens les abandonnent, elles retomberont dans leur idola-
trie! » Je n’examine pas ce témoignage; je me contente de l’enre-
gistrer.
242 DU CLERGE INDIGENE
Conclurait-on de Ki qu’on ne doit plus créer de prétres indigénes
dans les missions! Non, sans doute; ce serait tomber dans un excés
nuisible et blamabie; mais, selon les paroles si sages de Ia sainte con-
grégation, les chefs des chrétientés nouvelles dotvent instruire et ad-
mettre aux Ordres autant d’indigénes et d’aussi capables que pos-
sible ; ils doivent tendre 4 en faire des hommes dignes des fonctions
ecclésiastiques les plus élevées, et méme du caractére épiscopal.
Et en attendant, les ordinations partielles que !’on fait tous les
jours sont un acheminement a un clergé purement rational com-
plet, but auquel on doit tendre de toutes ses forces et constamment.
Mais un autre avantage, je dirai presque une nécessité de la créa-
tion de prétres indigénes, c’est le cas de persécution. Ici il n’y a pas
de divergence d’opinion; en spéculation et dans la pratique tous les
missionnaires sont d’aceord.
Je dois néanmoins, d’aprés les principes déja établis , restreindre
cette utilité incontestable des prétres indigénes, dans les chrétientés
nouvelles, au cas d’une persécution temporaire : la raison en est évi-
dente !,.
Je me permettrai ensuite de citer quelques faits. Pendant la grande
persécution japonnaise, les prétres jésuites indigénes étaient d’un
4 Au Japon, par exemple, ow il y avait 8 prétres séculiers japonnais,
une vingtaine peut-étre de prétres jésuites indigénes, une persécutfon
générale, atroce, ov les communications étaient interrompues avec les
étrangers, suffit pour étouffer te Christianisme. Quand il y aurait eu 2
ou 3 évéques, 106 prétres indigénes, comme en Ethiopie, ou 200, si l’on
veut, dans l’impossibilité ot I’on était de recevoir des secours du dehors,
les 3 évéques, les 200 prétres n’auraient fait que prolonger Pagonie de
ja mission sans l’arracher 4 la mort. Il est facile, dans l’imagination ou
sur jle papier, de supposer des évéques comsacrant d’autres évéques ;
mais sans communication avec Rome, qui aura{ft donné linstitution ca-
nonique pendant soixante, cent, deux cents ans de persécution ? Et sans
compter les autres obstacles, que de chiméres i} faut dévorer pour oser
assurer, comme l’a fait Urb. Cerri, que, « Si l'on avait conféré l’ordre de
la prétrise aux natifs, la religion aurait eu le dessus malgré les persé-
cutions? » Jen fais hardiment le défi. Qu’on mette 4 la méme épreuve
de persécution atroce, universelle, et sans aucun secours du dehors,
quelque chrétienté que ce soit des Indes, douée d'un clergé indigéne,
et je puis affirmer sans aucun doute que, dans un temps donné, elle au-
rait cessé d’étre.
DANS LES MISSIONS. 243
scours tras-réel 4 este Egiise désolde, at iis dtaient envoyés de
préférence ia o8 i] y avait plas de risques 4 courir : il suffit de rap-
peler les noms des PP. Julien Nacaura, du sang royal d’Omura, Sé-
hastien Kimura, Antoime Iscida, Pani Saito, Sixte Toccum, Pierre
‘Cassui, et de tant d’autres héros, martyrs de 1a fei et de la charité.
En Chine, aprés ja mort de Kang-hi (1722), et parmi les entraves
suscitées & la prédication de l'Evangile par son successeur Yong-
Tching, nous voyons les PP. Dacruz, Ho, et Fan , Jésuites chinois,
parcourir les provinces et assister les chrétiens persécutés. En 175h,
le P. Parrenin écrivait de Pékin au P. du Halde: « Le P. Kao, Jésuite
echinois, qui n’a guére que trente ans, a l’esprit excellent, et est
«encore plus estimable par sa piété, sa prudence et sa modestie ;
« Dieu veuille nous procurer parmi les Chinois plusieurs sujets sem-
« blables; je ne vois pas d’autre moyen de soutenir celte mission,
«tant que l’empereur régnant sera sur fe tréne ‘. »
Plus de soixante ans auparavant, aux jours de Ja persécution qui
suivit la mort de Chunt-Tchi, conquérant tartare de la Chine, les
missionnaires européens étaient prisonniers 4 Canton (1664) ; trois ou
quatre Péres de la Compagnie de Jésus avaient é16 retenus, chargés
de chaines, a Pékin ; alors on vit les catéchistes chinais formés par
les Jésuites parcourir les provinces du Nord, entretenir la piété des
fidéles, opérer méme de nombreuses conversions, pendant que dans
les provinces duj Midi le P. Lopez, Dominicain chisois, visitait les
égiises, fortifiait la foi des aéophytes et soutenait Ja religton *.
{4 Lettres édifiantes et curieuses. Lettre du P. Gaubil , 1722; 2 octo-
bre 1727 ; du P. Parrenin, 4726 , 4784, 22 octobre 1738. En 1766, it y
avait 4 Pékin quatre Péres jésuites chinois : Vincent Jang, Paul Zuei,
Emmanuel Tsang, Joseph Schin. |
*Le P. Adrien Greslon, témoin et victime de cette persécutfon, au
liv. Tide l’Héstotre qu'il a composée de (a Chine sous la domination tar-
tare, p. 250 (année 1669), s’exprime ainsi :
« Dans l’absence des missionnaires, les idéles font paraftre une grande
fidétitéala grace de Jeur vocation. On sait que, depuis le commencement
de la persécution, 2000 catéchuménes ont recu le baptéme par le minis-
tére de catéchistes. Paal Hiu, qui a été mis en prison pendant la persé-
cution, a été envoyé, par les Jésuites de Pékin, visiter les égiises du
Péchely et du Chantum ; fl y a conféré le baptéme & 300 personnes. Le
P. Le (Lopez), Dominicain, Chinois naturel, qui peut sans étre connu vi-
siter les églises, s’y emploie avec un grand fruit. Nous avons su, par
24h DU CLERGE INDIGENE
Je termine en désavouant ou en rétractant toute parole qui, contre
mon intention, aurait pu blesser les corporations ou les personnes.
Je n’ai pris la plume que dans |’intérét de la vérité et de la justice.
Quelles que soient les discussions qui s’élévent, je me repose plei-
nement sur la haute sagésse, sur la pieuse sollicitude de l’Eglise ;
toutes les mesures qu’elle décrétera seront saintes, avantageuses, et
ne pourront que produire de trés-heureux effets.
Si j’ai des craintes, elles naissent des semences de trouble et de
désunion que l’on pourrait répandre parmi les ouvriers appelés a
travailler a l’ceuvre de la régénération des peuples.
Je dois le dire, malgré les prescriptions de l’Eglise les plus sages,
les plus opportunes, tout sera inutile, ou du moins peu efficace, si,
comme, par le passé, de funestes et trop lamentables divisions vien-
nent désoler I’héritage du Seigneur. Pourquoi, comme pour les sim-
ples et pieux fideles, l’aspect du prétre que |’Eglise envoie, de quel-
que nation, de quelque rite qu’il soit, la vue de cessociétés religieuses
que |’Eglise autorise, quel que soit leur régle ou leur habit, n’excite-
raient-ils pas en nos cceurs la sympathie, le respect et l'amour?
Est-ce trop de ces phalanges sacrées pour le bien de Ja religion et
des 4mes? Et ces vieilles corporations de saint Benolt, de saint
Francois, de saint Dominique, et tant d'autres qui ont si bien mé-
rité de l'Eglise; et ces milices plus nouvelles, ces congrégations
de la Mission et des Missions étrangéres, qui ont travaillé avec tant
de courage et de bonheur dans Je champ du Pére de famille; et ces
sociétés plus récentes encore, qui, nées de nos jours, ont déja re-
cueilli des fruits si multipliés, si consolants, dans les terres infiddles,
ses lettres, les saintes dispositions o sont les fidéles de J’Eglise du
Midi. »
Je dois ici rectifier un fait. L’on a semblé dire que Lopez était évéque
lorsqu’il soutint la mission.
Le P. Lopez, Dominicain, ordonné prétre & Manille vers 1664, ne fut
nommé évéque que vers 4675, et sacré & Canton en 1685 (lettre auto
graphe du P. Tissannier, du 4 novembre 4685). 11 ne faut pas oublier
que, si le P. Lopez soutint la mission au temps de l’épreuve, ce fut le
P. Verbiest qui fit cesser la persécution, lorsqu’il obtint de Kang-hi, dont
il avait gagné les bonnes graces, le rappel des missionnaires. La pre-
miére année de leur retour, en 4774, il se convertit 20,000 Chinois in-
fidéles.
DANS LES MISSIONS. 245
qui me donnera de les voir croitre en nombre, en sainteté, en dé-
vouement et en succés glorieux pour l’honneur de Jésus-Christ et le
salut des 4mes ?
Puissé-je moi-méme, a la suite de tous les vrais ministres du Sei-
gneur, prendre 4 jamais pour régle de mes sentiments et de mes ac-
tions ces belles paroles de I'héroique saint Vincent de Paul: « Je ne
«me croirais pas chrétien si je ne tachais de participer 4 |’utinam
comnes prophetarent de saint Paul (sic). Hélas! la campagne est si
«grande ! Il y a des peuples a milliers qui remplissent l’enfer ; tous
tles ecclésiastiques ne suffiraient pas, avec tous les religieux, pour
«subvenir 4 ce malheur ! Faudrait-il que nous fussions si misérables
«denvier que d’autres s’appliquassent au Secours de ceS pauvres
«dmes qui se vont incessamment perdant ? Oh ! certes, ce serait étre
« coupable de l’accomplissement de la mission de Jésus-Christ sur la
tterre,» (Lettre manuscrite. )
J. BERTRAND,
Missionnatre du Maduré.
CONTROLEURS GENERAUX
ET MINISTRES DES FINANCES,
Iv!
CLAUDE LE PELETIER.
(1683-1689. )
I
Celui de tous les ministres de Louis XIV qui a, sans contredit, le
plus contribué 4 la splendeur et a la popularité de son régne, Jean-
Baptiste Colbert, était mort le 6 septembre 1683. Si, a cette époque,
les jours de son ancienne faveur étaient passés, du moins sa vie s’é-
tait-elle achevée au faite des honneurs et des emplois, ce qui, avant
lui, n’était arrivé, selon la remarque de ses contemporains, 4 aucun
surintendant des finances, tant l’obligation de pourvoir aux besoins
de ]’Etat et les.mécontentements qui en résultent d’ordinaire s’ac-
cordent mal avec la stabilité des ministres! Malgré les cris de joie
avec lesquels des esprits égarés l’avaient accueillie, cette mort, de
laquelle date Ja période décroissante du régne de Louis XIV, fut, on
peut le dire, un malheur public. Deux fois, dans l’espace de vingt-
deux ans, Colbert avait relevé, d’une maniére inespérée, la fortune de
la France. La premiére fois, en 1661, aprés les déprédations du car-
£ Le Correspondant a déja publié les biographies de Sully, Fouquet et
Colbert. Celle dont nous donnons aujourd’hui la premiére partie est ex-
traite d’un travail plus considérable que l’auteur se propose de publier
ultérieurement en un volume qui aura pour titre: Le Gouvernement de
Louis XIV, Padministration, les finances et le commerce, de 1683 & 1689,
études historiques, accompagnées de lettres, mémoires, documents
inédits, et faisant suite & Histoire de la vie et de l’administration de
Colbert.
CLAUDE LE PELETIER, ETC. 2&7
dinal Mazarin et de Fouguet, le successeur du surintendant avait, il
est vrai, rétabli l’ordre par !’arbitraire et Ja violence, dépouillant les
rentiers sur des arréts de la Chambre de justice, véritable cour pré-
votale organisée par lui, et qui avait aussi pour mission de faire ren-
dre gorge aux financiers du temps, dont les taxes ne s’élevérent pas 4
moins de 440 millions. En méme temps, il faisait annuler des aliéna-
tions onéreuses au domaine, réadjugeait les fermes et les octrois
qu'il estimait livrés a vil prix, et révoquait un grand nombre d’an-
ciennes lettres de noblesse achetées pour échapper 4 }impét. Plus
tard, en 1679, la guerre de six ans, a laquelle le traité de Nimégue
mit enfin un terme, ayant de nouveau profondément altéré |’équilibre
du budget de l’Etat, Colbert, éclairé par l’expérience, avait adopté,
pour ramener |’ordre dans Jes finances publiques, an plan d’une ré-
gularité irréprochable. Une création de rentes & 5 pour 100 ayant
été trés-recherchée 4 cause de la sécurité qu’inspirait le retour de la
paix, il déclara obligatoire, par rang d’émission , avec un délai de
rigueur, le remboursement de celles qui avaient été créées pendant
la guerre 4 un taux plus élevé, et réalisa ainsi, paisiblement et sans
secousse, de 1679 & 1683, une économie annuelle de 2 millions.
Le résultat de ces mesures dispense d'en faire I’éloge.
En 1661, Colbert avait trouvé les impéts 4 84 millions ; en 1683,
malgré une réduction de 22 millions sur les tailles, et grace a !’aug-
Inentation successive des taxes de consommation pesant sur tous,
Pimpdt s’élevait 4 412 millions, qui, déduction faite de 15 millions
pour gages d’emplois, et de 8 millions montant de la dette publique
constituée, donnaient un revenu net de 89 millions.
A la vérité, les dépenses ordinaires atteignaient 96 millions, et la
dette flottante s’élevait 4 38 millions en dépdt dans une Caisse des
emprunts, 8 5 pour 100 d’intérét, et remboursables a bureau ouvert.
I} en résultait, comme on disait alors, une axticipation de 7 millions ;
Mais, avec le systéme de remboursements et d’économie pratiqué
depuis la paix par Colbert, il est évident que )’équilibre qu'il avait
introdnit dans le budget, antérieurement a la guerre de 1672, n’au-
rait pas tardé & y étre rétabli.
Pourquoi faut-il que ce ministre, dont l’administration est digne
encore de servir de modéle sous tant de rapports, ait imposé mille
génes 4 l'indastrie par les corporations et par de minutieux régle-
ments, & l’agriculture par l’interdiction presque constante du com-
248 CLAUDE LE PELETIER ,
merce des grains, au développement des relations commerciales de Ja
France avec !a Hollande et |’Angleterre, par l’augmentation exagérée
de certains articles du tarif? Cependant, envisagée dans son ensem-
ble, cette administration étonne par Ja multitude des objets sur les-
quels elle s'est portée et par la grandeur des résultats. Le cardinal
de Richelieu avait fortifié le gouvernement politique par le principe
d’autorité ; mais ce salutaire principe avait recu, pendant les troubles
de.la Fronde, les plus déplorables atteintes. En le relevant, de con-
cert avec Louis XIV, dont ce soin fut une des préoccupations prin-
cipales, Colbert contribua 4 l’exagérer, comme il arrive a la suite de
toutes les réactions, et il eut le tort de l’appliquer d’une maniére
beaucoup trop absolue au gouvernement des intéréts matériels et
privés, qui ont plus besoin de liberté que de protection. Mais ces er-
reurs, par quelle passion pour les intéréts du peuple, par quelle ar-
deur pour la gloire et la prospérité dela France ne furent-elles pas ra-
chetées ? Il manque en outre a Colbert d’avoir courageusement résigné
le pouvoir lorsque des guerres ruineuses et inutiles, @ son avis, l’en-
tratnérent dans des expédients qu’il réprouvait. Enfin, que ne peut-
on Je louer encore, bien que sa probité n’ait jamais été sérieusement
soupconnée, d’avoir, au lieu de 10 millions qu’il amassa, légué 4 sa
famille et 4 la France l’exemple d'une modeste fortune et d’un noble
désintéressement? Un pareil caractére eit, il est vrai, touché a la
perfection, et, par malheur, Ja faiblesse humaine perd rarement tous
ses droits.
Quoi qu’il en soit, il s’agissait de pourvoir aux emplois que Colbert
avait remplis. Au moment de sa mort, ce ministre était secrétaire
d’Etat, et il avait, outre les attributions spéciales attachés a cette
charge, l’administration de la marine, le contrdéle général des fi-
nances et la surintendance des batiments. En 1672, le marquis de
Seignelay, son fils ainé, avait obtenu du roi la survivance a la charge
de secrétaire d’Etat, avec’ l’administration de la marine qu’il diri-
geait, dans les derniers temps, sous la surveillance assidue de Col-
bert. Dans une lettre écrite 4 un de ses amis, le 10 septembre 1683,
quatre jours aprés la mort de ce ministre, M=™* de Maintenon annon-
cait que Seignelay avait voulu obtenir tous les emplois de son pére,
mais qu'il n’en avait eu aucun. « Il ade l’esprit, ajoutait M™* de
« Maintenon, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent toujours de-
« vant ses devoirs. ll asi fort exagéré les qualités et les services de
CONTROLEUR GENERAL. 249
a son pére qu’il a convaincu tout le monde qu’il n’était ni digne ni
« capable de le remplacer ‘. » D’ailleurs, l’importance qu’avaient
donnée a Colbert ses grandes fonctions était telle, qu’'au témoignage
méme de M™ de Maintenon on lui avait supposé, quoique sans mo-
tifs, des desseins pernicieux. Peu favorablement disposé, on peut en
juger d’aprés ce qui précéde, pour le marquis de Seignelay, Louis XIV
se contenta de lui laisser la charge de secrétaire d’Etat et la marine,
qu'il n’aurait pu lui retirer sans un grand éclat. En méme temps, il
donna au marquis de Louvois une nouvelle marque de faveur en
l'autorisant 4 acheter de la famille Colbert la charge de surintendant
des batiments. I ne restait donc plus qu’a nommer 4 celle de con-
tréleur général.
Ce que le roi voulait avant tout, et tel était aussi le secret désir
de Louvois, c’était un contréleur général qui, sans chercher 4 in-
fluer sur la marche générale des affaires, se bornat a faire rentrer
au Trésor les fonds nécessaires au service de |’Etat, et qui s’abstint
de toutes représentations sur les dépenses qu’occasionnaient les ba-
uments et les armées. Louis XIV avait trop souffert, sous ce rapport,
de l’humeur de Colbert, les embarras que lui avait causés l’opposition
faite par ce ministre 4 quelques-uns de ses plans et & ceux du secré-
laire d’Etat de la guerre, la jalousie incessante qui en était résultée
entre ce dernier et le contrdleur général, étaient des faits trop ré-
cents, et il avait eu d’ailleurs trop de peine, depuis quelques années,
4 maintenir I’harmonie dans son conseil, pour s’exposer & y intro-
duire jamais un nouvel élément de lutte. Ce qu’il fallait donc, c’était,
sous le nom de contréleur général, un premier commis des finances,
honnéte, zélé, complaisant, disposé 4 prendre dans sa partie toutes
les mesures que commanderait la situation; enfin, ce que, sous le
cardinal de Richelieu, on appelait un sows-ministre. Louis XIV avait,
ace qu’il parait, eu d’abord en vue trois candidats : c’étaient de Har-
lay, procureur général; Gourville, l’ancien complaisant de Fouquet,
compromis avec lui, condamné 4 mort par contumace, mais rentré
depuis en grace, 4 la suite de négociations ou il avait rendu des
Services, et fort bien en cour depuis quelques années ; enfin, Claude
Le Peletier, ancien prévot des marchands, qui s’était acquis dans
‘ Lettres de Madame de Maintenon. Lettre 4 M™* de Saint-Géran, t. I,
p. 388,
250 CLAUDE LE PELETIER,
cette charge la réputation d’un homme intégre, juste, dienveillant,
et qui avait surtout pour lui d’étre parent du chancelier Le Tellier
et de Louvois !,
Achille de Harlay, troisigme du nom, était alors procureur général
au Parlement de Paris. Son nom, des plus illustres dans la magis-
trature, sa haute position, une instruction vaste et solide, lai don-
naient beaucoup d’influence sur le Parlement, of la vigueur de ses
réprimandes était redoutée, et, par suite, un grand crédit auprés de
Louis XIV. I] avait en outre rendu un service trés-apprécié, mais
funeste, en facilitant, au moyen d’un précédent qui passa d’abord
inapercu, la légitimation des enfants adultérins du roi. Le duc de
Saint-Simon, qui ne I’a pas flatté, pour ce motif, le représente avec
des yeux percants, pleins de feu, qui ne regardaient qu’a demi, mais
qui, « fixés sur un client ow sur un magistrat, étaient pour le faire
« rentrer en terre. » On savait, en outre, et c’était un titre de plus
aux yeux du roi, qu’il était sans pitié pour les fripons, quel que fit
leur rang. Mais, d’un autre cété, le procureur général avait en lui-
méme, comme il arrive souvent, son plus redoutable ennemi. C’était
un esprit railleur, mordant, et l’on colportait de lui des pointes, des
mots piquants qui lui attiraient des ennemis, le faisaient craindre et
nuisaient & sa considération. Humble et obséquieux a la cour, on Jui
reprochait des formes bizarres et absolues dans les relations ordinai-
res. Enfin, il était d’un caractére hardi, entreprenant, ambitieux, et,
par suite, toujours fort redouté des ministres, qui craignaient, s'il était
une fois appelé au conseil , qu’il n’y voulat étre le maitre et exercer
la méme autorité que dans le Parlement. Cette disposition d’esprit
fut sans doute habilement exploitée auprés de Louis XIV, a peine
délivré des soucis que venait de lui causer la rivalité de Colbert et
de Louvois. Quoi qu’il en soit des motifs qui amenérent cette déter-
mination, le procureur général, que le roi avait déja refusé de nom-
mer chancelier en 1677, 4 la mort de M. d’Aligre, échoua cetle fois
encore dans ses prétentions a la position de contrdleur général ‘.
4 Mémoires de Gourville, collection Petitot, t. LII, p., 490. — Dans ses
Particularités sur les ministres des finances, M. de Monthyon cite encore,
sans indiquer d’aprés quelle autorité, Desmaretz, neveu de Colbert ; mais
on verra plus loin qu‘il ne put pas étre sérieusement question de lui en
ce moment, et pour quels motifs. |
* Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I", p. 167, — Biographie univers.
CONTROLEUR GENERAL. 252
On connait Gourville par ses mémoires si curieux par leur fran-
chise et qui donnent la plus juste idée des mceurs de son temps.
Gourville, dit Saint-Simon, avait d’abord été domestique de M. de La
Rochefoucauld, c’est-a-dire, d’aprés la signification que cette expres-
sion avait alors, attaché &@ sa personne en qualité d’intendant, comme
Colbert Pavait été autrefois 4 Mazarin, ce qui Tui valait, de Ja part de
Fouquet, dans ses accés de désespoir, la méme qualification. Doué
d'une audace peu comntune et fertile en expédients, habile, s’il en
fit, & faire nattre les occasions de se pousser et & les mettre 4 profit,
Gourville avait, pendant les troubles de la Fronde, renda de tels ser-
vices au parti des princes, qu'une nuit caché dans Paris, ou il s’était
introduit au risque d’un péril imminent, il avait pu voir lui-méme,
attaché &@ un poteau, un arrét par Jequel le cardinal Mazarin I’avait -
fait condamner 2 la peine de mort. Plus tard, il se rallia 4 propos,
obtint, des premiers, les bonnes graces du cardinal, si enclin, comme
on sait, 4 pardonner aux habiles et aux heureux, devintl’ami intime,
le familier de Fouquet, participa aux opérations que favorisait le sur-
intendant, et, suivant sa naive expression, profita beaucoup, Entrainé
par Fouquet dans sa chute, aprés lut avoir donné, mais en vain, de
prudents avis que l'’événement justifia bientét, il prévint l’orage,
passa a l’étranger en méme temps que le célébre Vatel, alors attaché
au surintendant, et fut une seconde fois condamné & mort et a la
confiscation de ses biens, jusqu’é concurrence de 660,000 livres.
Pendant que Ja Chambre de justice instruisait son proces, Gourville
voyageait magnifiquement en Angleterre, ou les plus grands seigneurs
auraient, dit-il, vainement cherché & le retenir, passait en Belgique,
pour étre plus prés de la France, s’y mélait activement.dediplomatie, et
faisait si bien que, quelques années plus tard, il revenait 4 Paris plus
en faveur que jamais, méme auprés de Colbert, qui |’admit dans son
intimité. Un esprit juste et fin, un sens trés-droit, des amis considé-
rables dans toutes les positions, en firent de nouveau un personnage
en crédit. Il était pourtant, s’il faut en croire le duc de Samt-Simon,
qui le juge d’ailleurs avec bienveillance, « d’un caractére naturelle-
« ment assez brutal ; mais il ne se méconnut jamais, quoique mélé
« toute sa vie avec la plus illustre compagnie. » Enfin, « le roi lui-
«méme, dit Saint-Simon, le traitait avec distinction. » Son aptitude
reconnue pour les affaires de finances fut cause qu’on aurait songé a
lui et qu’il aurait été désigné, sil’on doit s’en rapporter & son propre
252 CLAUDE LE PELETIER ,
témoignage, au nombre de ceux qui aspiraient a cette partie de la
succession de Colbert.
Les mémoires de Gourville contiennent méme a ce sujet une sin-
guliére anecdote. D’aprés sa version, que personne n’a d’ailleurs ja-
mais appuyée ni infirmée, un de ses amis, Je duc de Créqui, avait
trouvé le moyen d’assister, quoique invisible, 4 la séance du conseil
ou Louis XIV fit connaitre son choix. Ce jour-la, Gourville vit entrer
chez lui le duc de Créqui. I} était rayonnant et lui apprit en toute hate
que, sur I’éloge pompeux que le chancelier venait de faire de lui, Je
roi l’avait agréé en remplacement de Colbert. Leduc de Créqui de-
mandait, en raison de cette heureuse nouvelle, la faveur du nouveau
contréleur général, qui, sans doute, la lui promit de bon cceur. L’a-
necdote est-elle vraie? I] est au moins permis d’en douter. Ce qui est
certain, c’est que, dans tous les cas, le duc de Créqui n’avait surpris
que le commencement de la conversation de Louis XIV et du chan-
celier. D’aprés celui-ci, le roi lui avait dit, quelques jours aprés la
mort de Colbert, gu’il avait envie de donner les finances a Claude
Le Peletier, mais qu’auparavant il voulait avoir son avis.
« Sire, aurait réponda Le Tellier, Votre Majesté ne doit pas me
croire; le pére de M. Le Peletier a été mon tuteur, et j’ai toujours
regardé ses enfants comme les miens.
— N’importe, dit le roi, dites-moi ce que vous en pensez.
— Sire, j’obéis. M. Le Peletier est homme de bien et d’honnetr ,
fort appliqué; mais je ne le crois pas propre aux finances : il n’est
pas assez dur.
— Comment ! reprit le roi, je ne veux point qu’on soit dur a mon
peuple; et, puisqu'il est fidéle et appliqué, je le fais contréleur ge-
nérali, »
Ainsi, tout en se débarrassant de deux concurrents qui auraient
sans doute diminué plus ou moins son influence et celle de son fils,
le chancelier avait, en blamant dans Le Peletier, avec une adresse
consommée, des dispositions qui devaient naturellement passer aux
yeux de Louis XIV pour une qualité essentielle, désigné 4 son choix
un homme qui, tant par les liens de la parenté et de la reconnaissance
1 Mémoires de Gourville, loc. cit. — Mémoires du duc de Saint-Sumon,
t. IV, p. 19; Mémotres de Vabbe de Choisy, liy. IV.
CONTROLEUR GENERAL. - 253
que par la bienveillance de son caractére, ne pouvait qu’ajouter A la
prépondérance que Louvois avait déja dans le conseil !!
II
On vient de voir comment les choses s’étaient passées pour la no-
mination du nouveau contréleur général, et quelle avait été, dans cette
circonstance, la tactique du chancelier Le Tellier. D’une circon-
spection extréme, aussi habile que prudent, insinuant, mesuré, sen-
tencieux , Michel Le Tellier, autrefois intendant ‘de province en
Piémont, ou Mazarin l’avait remarqué, avait été nommé successive-
ment secrétaire d’Etat de la guerre, ministre d’Etat, puis chancelier
en 1677, a la mort du chancelier d’Aligre. I] était alors 4gé de qua-
tre-vingts ans, et devait la faveur non interrompue dont il jouis-
sait depuis quarante ans & Ja sagesse qu’il eut toujours de ne jamais
prétendre au premier rang. Il avait une physionomie agréable, les
yeux brillants, le teint vif, un sourire spirituel, tous les dehors d’un
homme bienveillant, bien qu’il passat pour un ennemi dangereux et
d'autant plus & craindre qu’il était porté a la rancane , vindicatif, et
frappait en secret. On lui reprochait d’avoir dit, pendant les lenteurs
du procés de Fouquet, que, «pour avoir voulu faire la corde trop
agrosse, On ne pourrait plus la serrer assez pour |’étrangler. » A
ace sujet, Turenne, dont les sympathies étaient pour le surintendant,
sans doute & cause de la passion de ses juges, avait indiqué la dif-
férence qui existait entre les caractéres si opposés de Colbert et de
Le Tellier, en disant que «l'un avait plus d’envie qu’il fit pendu,
« autre plus de peur qu’il ne le fat pas.» Plus propre, par Ja nature
de son esprit, & traiter les affaires secondaires qu’a remplir les gran-
des charges ow il était parvenu et s’était maintenu, principalement a
cause de sa fidélité absolue & Mazarin, de sa discrétion, de sa réserve,
Maitre de ses passions, qui ne le compromirent jamais, entrepre-
hant, malgré tous les semblants de la modération, ferme, persévérant
dans ses projets, il désirait surtout alors, & raison de son age avancé
‘On fit & cette occasion le jeu de mots suivant, que je donne pour ce
qu'il vaut. Le Tellier avait dans ses armes trois lézards et Colbert une
couleuvre. Cela fit dire que « le lézard avait écorché la couleuvre, et que
« la peau en était chez Le Peletier. » Biblioth. royale, mss. Recueil
Maurepas, t. IV, p. 256, Note d’une épitaphe de Colbert,
254 CLAUDE LE PELETIER,
et de ses sentiments, que la question religieuse du moment, celle de
la révocation de I’édit de Nantes, fit définitivement résolue, n’ayant,
disait-jl, plus qu’un désir, celui de ne pas mourir avant d’en avoir
scellé l’arrét 4.
Les raisons pour lesquelles le vieux chancelier attachait une si
grande importance 4 la révocation de cet édit célébre agissaient
beaucoup moins vivement, suivant toutes les apparences, sur l’esprit
de Louvois. Envisageant plitét le cOté politique de Ja mesure, celui-ci
devait étre principalement préoccupé de !'unité qu'elle donnerait au
royaume, et de la force qui en résulterait infailliblement pour le roi
dans {es luttes qu’il aurait sans doute a soutenir encore contre des
puissances, dont la plupart, telles que I’Angleterre, l’Allemagne et la
Hollande, étaient engagées dans les mémes croyances que les disst-
dents de France. Le marquis de Louvois était né en 1641, et il avait
alors quarante-deux ans. En 1666, son pére lui avait, avec l’agrément
du roi, remis le département de la guerre. Depuis cette époque jus-
qu’en 1688, la faveur de Louvois alla toujours en augmentant, et elle
était devenue sans bornes, nolamment 4 partir de Ja mort de Colbert.
Sans étre investi du titre de premier ministre, si antipathique a
Louis XIV, on peut dire qu’il eut véritablement , pendant quelques
années, la principale autorité. Fier, hautain, absolu, mais intégre et
juste, Louvois traita les grands seigneurs de l’armée comme Richelieu
avait traité ceux qui vivaient sur les marches du trone et Colbert
ceux de la finance. Qui ne se souvient de sa conversation avec un
Nogaret, conversation si admirablement dialoguée par M™* de Sévi-
gné? « Monsieur, dit Louvois, votre compagnie est en mauvais état.
— Monsieur, je ne le savais pas. — I] faut le savoir; ]'avez-vous vue ?
— Non, monsieur. — II faudrait |’avoir vue, monsieur. — Monsieur,
j’'y donnerai ordre. — I} faudrait avoir donné; il faut prendre un
parti, monsieur : ou se déclarer courtisan, ou s’acquitter de son de-
voir, quand on est officier. » En méme temps, Louvois soumettait
l’avancement 4 des régles, et posait des hmites 4 l’impatience des
‘ Abrégé chronologtque du président Hénault, année 1643 ; Portrait de
Michel Le Tellier, gravé par Nanteuil ; Mémoires de l’abbé de Choisy, liv. I,
IV et IX. Oratson fumébre de trés-haut et trés-puissani seigneur messire
Michel Le Tellier, chevalier, chancelier de France, prononcée dans l’église
paroissiale de Saint-Gervais, ov il est inhumé, le 25 janvier 1686, par
Bossuet ; Mémoires de Gourville.
CONTROLEUR GENERAL, 255
protégés, en établissant ce fameux ordre du tableau, qui, avec la qua-
lificaion de Moxseigneur, qu'il exigea de tous ses subordonnés, méme
les plus titrés, a si vivement indisposé contre lui Saint-Simon, Je
plus susceptible, on pourrait méme dire, & cause de |’importance
outrée qu’il attache aux questions de naissance, d’étiquette et de
préséance, le moins raisonnable de tous les ducs. Louvois sonffrait
cependant, et c’est ce qui aigrit surtout Saint-Simon, que les derniers
maitres des requétes |’appelassent Monsieur *. Un jour, un solliciteur
lui demandait humblement une grace en l’appelant Sa Grandeur.
«Vous voulez dire Ma Grosseur, » répliqua vivement le ministre, que
les satiriques du temps appellent, en effet, le gros Louvots. Bienveil-
lant, généreux pour ceux qu'il prenait en affection , il les poussait,
ks soutenait puissamment ; mais ils avaient en lui leur plus sévére
censeur. D’une activité redoutable, courant d’une frontiére a ]’autre,
surprenant les généraux et les fournisseurs au moment ou ils le
croyaient bien loin, infatigable au travail, il faisait, comme Colbert,
le tourment de ses commis. Un de ceux-ci, qu’il interrogeait un jour
sur sa position, lui rappela qu’il devait 4 ses bontés une place de
6,000 livres, mais qu’il n’en était pas plus heureux pour cela. « Com-
ment? dit Louvois. —~ Oui, répliqua le commis, vous voulez que nous
soyons au travail de cing heures du matin 4 onze heures du soir; de
la sorte, nous ne pouvons dépenser 200 francs. —- Vous vous repose-
rez quand vous serez vieux , » répondit Louvois en riant. II est aisé
de comprendre ce que je remplacement de Colbert par Le Peletier,
depuis longtemps dévoué a Le Tellier, son protecteur, ajoutait de
force 4 la position de Louvois, position d’autant plus redoutable que
M“ de Maintenon faisait en ce moment cause commune avec Jui
contre les Colbert 3.
‘La méme question s’était présentée pour Colbert. En 1682, une dé-
putation des états généraux de Bourgogne lui fit une visite. Un M. de
Quincey était chargé de lui adresser un compliment. « It lus parla de la
© maniére qu'il ne luy dict ny monsieur, ny monseigneur, ou le dict st bas
a guil ne Vouit pas.» Voyages d’honneur, archives de la Cote-d’Or. Une
Province sous Louis XIV, par M. Alexandre Thomas, p. 203, note.
2 Mémoires du duc de Saint-Simon, t. V, p. 66 et suiv.; t. XIU, p. 29 et
suiv. — Mémoires pour servir a l’Histoire de Louvois, 4 vol. in-12, passim.
— C'est plutét une apologie qu'une appréciation de l’administration de
Louvois. Elle est attribuée 4 M. de Chamlay, ami intime de Louvois et de’
256 CLAUDE LE PELETIER ,
Ceux-ci occupaient toutefois, dans le ministére méme, deux postes
importants. Le marquis de Seignelay était, comme on sait, chargé
du département de la marine, et Colbert de Croissy, son oncle et
frére de l’ancien contréleur général, avait les affaires étrangéres. En
outre, ]’alliance des trois filles de Colbert avec les Saint-Aignan, les
Chevreuse et les Mortemart, constituait pour les membres de toutes
ces familles un faisceau d’appuis considérable. Enfin , la plupart des
hauts emplois dans toutes les parties de l’administration avaient été,
pendant prés de vingt ans, donnés par Colbert 4 des hommes dont
quelques-uns conservaient sans doute pour les siens des sentiments
de reconnaissance et d’attachement. Mais, d’un cété, le souvenir de
ladomination longtemps exercée par Colbert, et si impatiemment sup-
portée dans les derniers temps, pesait sur sa famille ; de l’autre, le
marquis de Seignelay n’avait ni la consistance, ni l’ampleur de ca-
ractére, ni l’ardeur pour le travail qui, indépendamment d@’une foule
d’autres qualités, avaient fait le crédit de son pére et de Louvois. Des
documents de l’époque le représentent comme étalant une grande
magnificence dans ses yétements et dans sa maniére de vivre ; on lui
reprochait, en outre, de masquer une conduite licencieuse scus les
dehors d’une fausse dévotion, et la vérité est qu'il succomba , trés-
jeune encore, & l’excés des plaisirs. Enfin, il ne vivait pas dans la
meilleure intelligence avec son oncle Colbert de Croissy, qui lui sut
pendant longtemps trés-mauvais gré, dit un chroniqueur contempo-
rain, de l’avoir devancé pour apprendre au roi une nouvelle attendue
de Rome avec impatience et relative & Saint-Cyr. Or, c’était 1a un
procédé, sinon perfide, du moins trés-compromettant ; car Colbert de
Croissy savait mieux que personne, pour en avoir eu tout le profit,
que la disgrace d’Arnauld de Pomponne, son prédécesseur, avait eu
sa famille. — Lettres de Madame de Sévigné ; Recueil Maurepas, Biblioth.
royale. Mss., t. VI, p. 263. — Biographie universelle, art. Louvots. — On
voit en outre dans les Mémoires du marquis de Sourches que, le roi s*étant
fait opérer de la fistule le 18 novembre 1686, M™* de Maintenon et Lou-
vois assistérent seuls 4 l’opération, dont le jour avait été soigneusement
caché. Pendant tout le temps qu’elle dura, Louvois tint la main de
Louis X1V; M™* de Maintenon était prés de la cheminée. Le marquis de
Sourches ajoute que ce fut 14 un cruel sujet de jalousie pour le marquis
de Seignelay, toute la cour ayant vu dans cette occasion « que le roi
« n’avait voulu avoir auprés de lui que ses deux amis, qui étaient M™ de
« Maintenon et M. de Louyois. »
CONTROLEUR GENERAL. 957
pour prétexte un retard dans la remise au roi de quelques dépéches
concernant le mariage du dauphin ‘. -
Telle était la composition du ministére lorsque Le Peletier fut ad-
mis 4 en faire partie. « C’était, dit Saint-Simon, qui I’avait connu, un
homme fort sage et fort modéré, fert doux et obligeant, trés-modeste
et d'une conscience timorée; d’ailleurs, fort pédant et fort court de
génie, » Arriére-petit-fils du fameux Pierre Pithou, dont il a écrit la
vieen latin, Le Peletier avait été nommé conseiller du Parlement 4
vingt et un ans, et dix ans aprés président dechambre. Vers la méme
époque, Gaston, duc d’Orléans, le chargea de la tutéle de ses enfants.
La prudence et ’intégrité dont Le Peletier donna des preuves dans
ces diverses fonctions, l’appui qu’elles lui avaient valu, et sans doute
aussi celui de Michel Le Tellier, son parent, lui firent confier, en 1668,
celle de prévét des marchands, qu’il remplit pendant huit ans. Le
‘Mémoires du marquis de Sourches, septembre 1686. — Recueil Mau-
repas, chanson sur le marquis de Seignelay, commencant par ces vers:
Seignelay véta de velours,
Chargé de pierreries, etc.
Mémoires de Vabbé de Choisy. — On lit dans les Q&uvres de Louis XIV,
tll,p.458 ; Mémoires historiques, au sujet de la disgrace de Pomponne :
«Jai souffert pendant plusieurs années de sa faiblesse, de son opinia-
« treté, de son inapplication. I] m’en a coaté des choses considérables.
eEnfin, il a fallu que je lui ordonnasse de se retirer, parce que tout ce
«qui passoit par lui perdoit de la grandeur et de la force qu’on doit
«avoir en exécutant les ordres d’un roi de France qui n’est pas mal-
« heureux. » C’est au lecteur 4 juger de la véracité de ce langage. Il im-
porte toutefois de rappeler que, quelques années apres cette disgrace,
louis XIV vit fréquemment Pomponne en secret (Mémotres de Saint-Si-
mon, t. JI, p. 356 et suiv.), et qu’ la mort de Louvois il le nomma mi-
nistre d’Etat, le pria de vivre en bonne intelligence avec Colbert de
Croissy, par qui il l’avait remplacé, et ménagea, quelque temps aprés,
une alliance entre la fille de Pomponne et le fils de Colbert de Croissy,
qui succéda lui-méme & son pére, sous le nom de marquis de Torcy,
comme ministre secrétaire d’Etat des affaires étrangéres, et que le vieux
Arnauld de Pomponne guida et conseillajusqu’en 1699, Epoque de sa mort.
Ul est denc probable que les Mémoires historiques, dont j'ai extrait la
citation qui précéde, ont été écrits ou dictés par Louis XIV peu aprés la
disgrace de Pomponne, c’est-a-dire vers 1680.
7. 3x, 25 oct. 1847. 8° Livre. 9
258 CLAUDE LE PELETIEN,
Peletier signala son administration par des améliorations de plus
d’un genre. I] recula les bornes de la ville, fit faire a l'intérieur de
nombreuses plantations d’arbres , relia par une voie continue les
portes Saint-Antoine et Saint-Honoré, augmenta le nombre des fon-
taines, et fit construire sur la Seine un quai d’abord appelé de rive
neuve, et qui a depuis pris son nom. La charge de prévét des mar-
chands était alors un acheminement ordinaire 4 celle de conseiller
d’Etat, beaucoup moins active et convenant d’autant mieux a Le Pel-
letier, qui l’obtint en 1676. II l’occupait deputs sept ans lorsque la
mort de Colbert lui valut une nouvelle et plus haute faveur.
D’aprés un contemporain qui e écrit la vie de Le Peletier en latin,
¢ il n’était pas facile de trouver un homme en méme temps ami
«éclairé des arts, et qui administrat les finances avec autant de génie
« que de fidélité. Aprés avoir passé en revue tous ceux qui pou-
« vaient paraitre 4 la hauteur de ces fonctions, le roi avait porté son
« choix sur Le Peletier, qui « non-seulement ne Ja recherchait pas,
« mais quin’y avait pas méme songé. » —Son biographe ajoute que les
« circonstances demandaient en effet un homme d’un caractére doux ,
« de conseils modérés, qui secondat la clémence royale et fit jouir
« les peuples des fruits abondants de la paix‘. »
Si la modestie, la douceur et l’urbanité eussent suffi pour constituer
un bon contréleur général des finances, nul doute que la nomination de
Le Peletier n’edt été un excellent choix. En effet, pendant que Louvois
affectait des maniéres roides et hautaines avec les plus puissants per-
sonnages de la cour et de l’armée, quelquefois méme avec le roi, Le
Peletier défendait aux gens méme de sa maison de l'appeler Monse:-
gneur et souffrait avec peine que les étrangers lui donnassent ce titre 2.
4 Claudii Peleterit, regnit administri, vila; Petri Pithoei, ejus proavi, vita
adjuncta, accurante J. Boivin ; Paris, 1726, in-4°, avec un portrait de Le
Peletier, peint par Mignard et gravé par Drevet.—« Eiviro, bonarum ar-
a tium amico, et rebus gestis claro, similem reperire, qui regias pecunias
« cadem industria ac fide tractaret, haud sane promptum eral, Rex, circum-
« spectis omnibus quos oneri subeundo pares esse arbitraretur, Peleterium
« delegit, nec ambientem, nec tale quicquam cogitantem. Et ejusmodi quidem
« virum tempora illa poscebant, qui mili ingenio et lenibus consiliis obse-
« cundaret regia clementie, et populos ubertore pacis fructu bearet. »
24 Dominum se appellart a domesticis vetuit, ab extraneis egre tulit. »
(Claudit Peleterit vita.)
CONTROLEUR GENERAL. 259
Une lettre de M™* de Maintenon & son frére, du 28 septembre 1683,
c'est-4-dire vingt jours aprés la nomination da nouveau ministre, con-
firme ces détails : « Voici la réponse de M. Le Peletier, qui vous ren-
« voie votre lettre a cause du Monseigneur, qu'il ne veut recevoir de
« personne. I} montre une sagesse et une modération admirables, et
« tout le monde est ravi de le voir ou il est ; jamais choix n’a été plus
« approuvé : nous verrons si la prospérité le gatera‘.» Renvoyer une
lettre a cause du Monseigneur! N’stait-ce pas pousser la modestie
jusqu’a la puérilité ? Le Peletier répétait souvent, en plaisantant, qu’ il
avait bien de la peine a faire le grand seigneur. En méme temps, il
se montrait peu accessible aux recommandations, et comme un de
ses amis lui demandait un jour quels étaient donc ceux qu'il fallait lui
recommander : « Les pauvres,» répondit-il. Le Peletier poussa méme
la singularité beaucoup plus loin. Veuf d'une femme qu’il avait ten-
drement aimée, il sut se garantir de toute familiarité avec les dames
de la cour, n’en invita jamais aucune a sa table, et vécut dans un éloi-
enement absolu de toutes les distractions mondaines 2, {1 était d’ail-
leurs plein de bienveillance et d’aménité, recevant d'un air affable et
écoutant avec patience tout ceux qui avaient affaire a lui.
Mais quelque louables que fusgent ces qualités, elles n’étaient que
secondaires. Or, Le Peletier n’en avait guére d’autres, et les gens un
peu clairvoyants ne tardérent pas 4 s’apercevoir qu’il était , comme
a dit Saint-Simon, fort court de génie. Peu fait aux ruses des finan-
ciers, timide,méfiant, il s’entourait volontiers d’avis qui ne faisaient
souvent qu’ajouter & son indécision. « J’y allais ordinairement aux
« heures of il ne donnait point audience, raconte Gourville, et sou-
« vent 11 commencait par me dire : Parions un peu de nos affaires. »
« On Paccusait de n’étre pas fort habile, » dit l’abbé de Choisy. I] est
inutile d’ajouter que , sous ce rapport, les satires et les libelles des
contemporains ne |’ont pas épargné *. N’oublions pas, d’aprés Saint-
Simon, un mot qu'il trouve admirable, et qui est, en effet , trés-pi-
‘ Lettres de Madame de Maintenon, t. 1.
1« Nulla cum aulicis mulicribus familiaritas, quas ad cenam numquam
tocavit ; atque hic tunc futt fructus viduitatis, quod, per uxorem, non da~
rétur ad se faeminis accessus. » (C. Peleterit vita.)
* Mémoires de Gourville, collection Petitot, t. LII, p. 495. — Mémoires
de Vabbé de Choisy, liv. 1V. — Recueil Maurepas, t. VI, passim.
260 CLAUDE LE PELETIER,
quant. Il y avait, un matin, conseil des finances a Versailles, chez le
vieux maréchal de Villeroy qui en était le chef; comme Le Peletier se
faisait attendre, on envoya chez lui un exprés. Un instant aprés, ce-
lui-ci vint dire au maréchal qu’apparemment le contréleur général
avait oublié le conseil et qu’il était allé courre le liévre. « Par..... ré-
« pondit le maréchal en colére, avec son ton de fausset , nous avons
« vuM. Colbert qui n’en courait pas tant et qui en prenait davantage. »
On rit, et le conseil commenca !.
il
Naturellement, les grandes ambitions et les principales intrigues
s’agitaient alors autour du seul pouvoir qui, depuis l’humiliation des
parlements, était, en France, la source de toute élévation et de toute
faveur, le pouvoir royal.
. En 1683, l’année ou il perdit la reine et Colbert, et qui fut en quel-
que sorte le point de départ d’un nouveau régne, Louis XIV avait
quarante-cinq ans. La situation de la France était 4 celte époque, tant
a l’intérieur qu’a |’étranger, prospére et brillante. Les derniéres an-
nées de l’'administration de Colbert venaient de réparer une partie du
mal qu’avaient fait au peuple |’augmentation des impéts, Ja ruine de
l’agriculture et la cessation du commerce, suite fatale de six ans de
guerre. Un cabinet animé de vues pacifiques aurait certainement ar-
rangé a l’amiable les questions litigieuses que le traité de Nimégue
avait pu soulever. D’un autre cété, la guerre avec l’Espagne aurait
manqueé de prétexte sans la manie des agrandissements dont Louis XIV
était possédé, et qui le portait a s’étendre sans cesse vers Ja Flandre,
autant, du reste, pour faire la conquéte de quelques villes, que pour
inquiéter, par son voisinage, la Hollande, cette fiére république de
marchands enrichis, objet constant, pendant tout ce régne, de la ja-
lousie du gouvernement francais. Mais le moyen de résister 4 ces dé-
plorables tendances? Colbert laissait une marine formidable, que
Duquesne venait d’exercer glorieusement en bombardant Alger, dont
Tourville obtint bientét la soumission; sous la direction de Vauban,
les frontiéres se couvraient de places fortes savamment combinées,
et les finances, cet embarras ordinaire des gouvernements belliqueux,
1 Mémoires de Saint-Simon, t. Ul, p. 49.
CONTROLEUR GENERAL. 261
se trouvaient dans une situation relativement trés-satisfaisante. Tan-
dis que la véritable politique de la France edt été de se maintenir
dans une ligne de modération d’autant plus honorable que le gouver-
nement avait précédemment donné des preuves d’une susceptibilité
owbrageuse, Louis XIV céda malheureusement 8 ses instincts, & ceux
de Louvois, et, de 1683 4 1713, la France eut 4 soutenir presque
sans relache une guerre funeste que la révocation de I’édit de Nantes,
qui devait étre la question capitale du nouveau ministére, compliqua
de troubles civils ou le gouvernement lui-méme fut obligé de pactiser
avec l’insurrection.
Peu de princes ont rempli plus consciencieusement et plus assidu-
ment que Louis XIV ce qu’il a appelé lui-méme le métier de rot!,
Voici, au surplus, d’aprés le marquis de Dangeau, la division de
son temps en 1684. Tous les jours, de neuf heures du matin a
midi et demi, le roi s’enfermait avec les ministres. A deux heu-
res, aprés la messe, il allait chez M™* de Montespan jusqu’au dif-
ner?, Aprés le diner, il entrait un instant chez la dauphine, puis se
renfermait chez lui pour travailler, ou bien sortait. Le soir, de sept
ahuit heures, il allait chez M™* de Maintenon, en sortait 4 dix pour
souper, retournait chez M™* de Montespan, ou il restait jusqu’é mi-
nuit, rentrait dans son appartement, jouait un instant avec ses chiens,
et se couchait habituellement de minuit et demi 4 une heure du ma-
tin. Les jours d’appartement*, le roi jouait au billard de sept 4 neuf
heures avec les ducs de Vendéme et de Grammont, le grand-prieur
! CEucres de Louis XIV, t. Il, p. 453; Réflexions sur le métier de roi.
2On annoncait alors le repas du roi de la sorte: « Sire, la viande que
« Volre Majesté a commandeée est préte. » (Letires de Madame de Muintenon,
LV, p. 202, note.)
+ « Le mot d’appartement venait de ce que le roi avait commencé 4
donner des plaisirs dans son grand appartement de Versailles ; et de la
¢ 00 avait donné le nom d’appartement aux jours auxquels le roi don-
« nait quelque divertissement chez lui, c’est-a-dire lorsqu’il jouait au
« billard en public, qu'il y avait bal et musique, et liberté 4 tout le
« monde de jouer tel jeu que ]’on voulait ; et on disait: « It y a aujour-
«d’hui appartement. » (Mémoires secrets et inédils de la cour de France sur
la fin du regne de Louis XIV, par le marquis de Sourches, grand-prévot
de France. 2 vol. in-8°, publiés pour la premiére fois par M. A. Bernier
en 1836. T. I, p. 24. Note du marquis de Sourches.) Ces Mémoires, qui
262 CLAUDE LE PELETIER,
et M. Chamillard. I] y avait en méme temps musique, bal, jeux de
cartes, de dés, d’échecs, de trictrac. Aprés le billard, le roi entrait
dans son cabinet avec M™ de Maintenon, ou allait chez elle jusqu’au
souper *.
Quelle que fit la variété de ces occupations, les affaires de ]’E-
tat y tenaient cependant une place importante. Sous ce rapport, la
conduite de Louis XIV fut toujours en harmonie avec les instruc-
tions qu’il préparait pour ses guccesseurs. « Dés l’enfance méme,
« y est-il dit, Je seul nom des rois fainéants et des maires du pa-
« Jais me faisait peine quand on le prononcait en ma présence. »
Une autre fois, 11 précisait mieux sa pensée : « Nul ne partage votre
« travail sans avoir un peu de part a votre puissance. N’en laissez a
« autrui que ce qu’il vous sera impossible de retenir; car, quelque
« SOiN que vous puissiez prendre, il vous en échappera toujours bien
« plus qu’il pe serait @ souhaiter’. » Pendant toute la durée de son
régne, une des principales préoccupations des ministres fut donc de
n’agir ou de ne paraitre agir que par ses ordres, sous son inspiration,
et l’on peut se faire une idée de ses principes 4 son égard, en li-
sant la réprimande magistrale qu'il adressa un jour & Colbert, cou-
pable d’avoir voulu imposer une opinion qui n’était pas partagée>.
El ces sentiments d’une obéissance aveugle, absolue, Louis XIV ne
les exigeait pas seulement de ses ministres, mais de sa famille. Bien
plus, docile a l’impulsion donnée, celle-ci, et la cour 4sa suite, avaient
poussé leurs démonstrations de soumission et de respect & un point
4 peine croyable aujourd’hui, et qui dégénérait, on va s’en convain-
cre, en une espéce de culte assez difficile & caractériser. La citation
n’embrassent que les années 1685 et 1686, sont une espdce de mémorial
chronologique dans le genre de celui de Dangeau, quoique beaucoup
plus explicite. J'y ai puisé, sur les caractéres et la position des princi-
paux personnages de la cour, quelques renselgnements peu connus.
* Biblioth. royale, mss. Mémoires complets du marquis de Dangeau, en
20 vol. in-folio, t. 1°". Qccupations de Louis XIV en 4684.
2 GEuvres de Louis XIV, t. 1. Mémotres historiques des années 1661 a
1662, p. 6 et 150.
5 Histoire de la vie et de Cadministration de Colbert, p. 404. Cette lettre
commence ainsi :« Je fas assez maistre de moy avant ler pour cacher la
« peine que j‘avois d’entendre un homme que j’ai combié de bienfais
« comme yous me parler de ia maniére que vous faisiez... »
CONTROLEUR GENERAL. 263
suivante est textuellement extraite d'un livre en quelque sorte officiel
dédié au roi et publié avec approbation.
« Quand les grandes dames, surtout les princesses du sang, passent
« dans la chambre du roy, elles font une grande révérence au lit de Sa
a Mayesté 1, »
On sait que le duc de La Feuillade avait fait élever & Louis XIV, sar
la place des Victoires, une statue en bronze qu’il inaugura, dit l’abbé
de Choisy, « avec les mémes prosternations que les paiens faisaient
«autrefois devant les statues de leurs empereurs. » Ce courtisan vou-
lait en outre que quatre flambeaux brdalassent nuit et jour devant elle;
mais on obtint, non sans peine, qu’ils ne seraient pas allumés le jour.
ll annongait, d’ailleurs, l’intention d’acheter dans l’église des Petits-
Péres un caveau que !’on aurait poussé jusque sous la statue, au-des-
sous de laquelle i] se serait fait enterrer.—D’autres érections de sta-
tues, qui eurent lieu 4 la suite dans les provinces, notamment a
Poitiers, témoignent de la disposition des représentants de l’autorité &
propager cette idée que le roi n’était pas, non-seulement un roi or-
dinaire, mais un simple mortel. Enfin, le duc de Saint-Simon a pré-
tendu, 4 ce sujet, qu’il n’aurait tenu qu’a Louis XIV de se faire ado-
rer, et il n’y avait peut-étre pas loin, en effet, de ces révérences faites
devant son lit par les grandes dames et les princesses du sang, a ]’a-
doration de son image, s’il en efit laissé percer le désir ?.
Toutefois, dans la région des affaires, il ne suffit pas toujours,
méme & celui qui commande, de vouloir imposer sa volonté pour
dire obéi. Si, 4 cété de lui, se trouvent des natures plus énergiques
ou plas intefligentes que Ja sienne, on peut étre sar que leur influence
emportera habituellement. Sous Louis XIII, celle du cardinal de Ri-
chelieu s’était établie naturellement, franchement, par le double as-
cendant de la résolution dans le caractére et de la supériorité des
vues. Tant que Louis XIV fut entouré de ministres d’une haute por-
tée et que ceux-ci s’appelérent Mazarin, Colbert, Louvois, il subit
successivement leur influence ; car ils eurent en outre, pendant la du-
rée de leur faveur, le talent de lui faire souhaiter les mesures qui
entraient dans leur systéme. Quand ces ministres, ayant disparu,
eurent fait place & des hommes d’une valeur tout a fait secondaire,
‘ L’Etat de la France en 1697, t. I'', p. 293.
2 Mémoires de Suint-Simon, t. XIU, — Mémoires de Vabbé de Choisy,
liv. V. :
264 CLAUDE LE PELETIER,
cette influence cessa d’exister, ou plutdt elle se déplacga pour passer
peu 4 peu, bien que dans une mesure infiniment moindre, 4 M™* de
Maintenon ‘.
Aucune femme n’a jamais eu, sur un aussi grand théatre, une for-
tine pareille 4 celle de Francoise d’Aubigné, marquise de Maintenon.
Née en quelque sorte dans la misére, de parents que la nécessité de
vivre poussa dans les colonies, longtemps a charge 4 une tante avare
et grondeuse, elle fut par hasard présentée chez un paralytique de
tant d’esprit qu’il ne lui restait plus de raison, et a qui de brillants
amis persuadérent, dit le duc de Saint-Simon, de prendre pour femme
cette charmante malheureuse de seize ans, 3 laquelle i] reconnut plai-
samment pour tout bien, outre quatre louis de rente, « deux grands
« yeux fort malins, un trés-beau corsage, une paire de belles mains
« et beaucoup d’esprit. » C’est le sort de toutes les femmes qui re-
cherchent le périlleux honneur d’influer sur les événements de leur
pays d’étre exposées aux plus odieuses calomnies, ou, si elles ont a
regretter quelques faiblesses, d’en étre punies par des récrimina-
tions qui contrastent avec |’extréme indulgence dont le monde couvre
ordinairement ces sortes de fautes. «Je suis sur Je thédtre, a dit M™* de
« Maintenon elle-méme; il faut bien qu’on me siffle ou qu’on m’ap-
-« plaudisse. » Veuve et sans ressources a vingt-six ans, remarqua-
blement belle, d’une beauté ferme, hardie, mais décente et trés-éloi-
gnée des airs souverains de Mm* de Montespan ; pleine de tact et de
finesse, possédant a un haut degré ce qu’on appelait alors du manege,
liée enfin avec ce que Paris comptait deplus brillant et de plus spirituel
dans tous les camps, avec Ninon de Lenclos et M™* de Sévigné, Fran-
coise d’Aubigné se distinguait elle-méme par un esprit délicat, en-
joué, et en méme temps par beaucoup de mesure, réunion rare et
précieuse des dons les plus heureux de la nature. Successivement
elle se trouva introduite et puis recherchée dans les plus grandes
maisons, 4 l’hdétel d’Albret, chez les maréchaux d’Harcourt et de
Villars, chez le duc de Richelieu. La elle rencontra M™* de Montes-
pan, qui lui confia, vers 1670, Ja garde des enfants du roi et l’admit
dans son intimité. Quinze ans plus tard, aprés une lutte désespérée,
docile enfin aux sollicitations du P. Lachaise, de Bossuet, de son fils
lui-méme, I’altiére favorite dut se résigner 4 quitter la cour, lais-
sant a sa rivale le champ libre et toute la faveur de Louis XIV, faveur
{ Mémoires de Saint-Simon, t. XIII, p. 17.
CONTROLEUR GENERAL. 265
d’abord précédée d'une antipathie & laquelle il n’y a eu de compa-
rable que l’engouement qui lui succéda, pour faire place ensuite a
un attachement solide , qu’aucun nuage n’a troublé pendant plus de
trente ans *.
Les premiers signes apparents de cette haute fortune remontent a
1674, époque ou les libéralités du roi permirent 4 M™* de Maintenon
d’acheter pour 250,000 livres la terre qui lui donna son nom, le titre de
marquise et 10 4 11,000 livres de rente. Instruite, par ses relations de
tous les instants avec M™* de Montespan, de ce qui plaisait ou déplaisait,
destinée, pendant pres de dix ans, 4 réconcilier sans cesse deux cceurs
que les liens de I’habitude et de la vanité seuls réunissaijent encore,
elle gagnait chaque jour le terrain que l’impérieuse et incorrigible
maitresse perdait. Peu a peu, cependant, la gouvernante intime des
enfants du roi et de M™° de Montespan était devenue un pouvoir
avec Jequel il fallut compter. Dés 1680 les tendances et les pré-
férences de M™ de Maintenon se dessinent nettement. C’était alors
le commencement de la grande faveur de Louvois. A cette épo-
que, elle écrivait 4 son frére d’Aubigné, a ce joueur insatiable et
déréglé, qu’elle éloignait d’elle le plus possible, comme un écueil re-
doutable : « Je parlerai pour vous 4 M. Colbert, quelque mal satisfaite-
‘ Mcmoires du duc de Saint-Simon, passim. — Souvenirs de Madame de
Caylus. — Biographie universelle, excellent article par M. Monmerqué..
— Lettres de Madame de Maintenon.—Mémoires pour servir & (Histoire de
Madame de Maintenon et a celle du siécle passé. — Les lettres de M™* de
Maintenon devraient étre un des meilleurs commentaires de son carac-
tre et de sa vie. Malheureusement, elles paraissent avoir subi de la part
de La Beaumelle, qui en a été ’éditeur, de si graves altérations, et les
éditions qui s’en sont succédé présentent de telles différences, qu’on
ignore au juste quelle confiance on doit leur accorder. Il serait donc
bien 4 désirer que M. le duc de Noailles publiat bientét, comme il en a
annoncé le projet, une édition compléte des ceuvres de M“* de Mainte-
non. Quant aux Mémoires de La Beaumelle sur cette femme célébre,
bien qu’ils sofent loin de mériter tout le mal qu’en a dit, avec des ex-
pressions vraiment dignes des halles, ]‘irascible et ombrageux vieillard
de Ferney, qui ne pardonna jamais 4 leur auteur d’avoir eu la prétention
de refaire le Siécle de Louis XIV, comme i] avait déja eu, au surplus, Ja
singuliére idée de refaire la Henriade, ces Mémoires fourmillent, en effet,
d'inexactitudes, et on ne saurait les prendre pour base d’un travail sé-
rieux.
266 CLAUDE LE PELETIEB,
« que je sois de lui. J] en sera plus porté 4 ne pas me refuser. » Puis,
dans d'autres lettres: « Je ne comprends pas M. Colbert ; il vous fait
« donc attendre votre argent |... Je vais faire l’impossible pour obte-
« nir de M. Colbert ce que vous désirez; la paix va le rendre de
« meilleure humeur.... Je vois tous les jours M. Colbert, mais il
« trouve ce que vous demandez aussi difficile que je le trouve raison-
« nable. Ainsi, il n’est pas encore défait de moi *.» Dans une autre
circonstance elle écrivait 4 M™* de Saint-Géran: « M. Colbert ne
« pense qu’ ses finances et jamais a la religion. » Quand le grand
ministre mourut, M™* de Maintenon seconda le démembrement de
son héritage ministériel, et Seignelay, « plus occupé de ses plaisirs que
de ses devoirs, » n’obtint que la marine, dont il avait la survivance
depuis longtemps. Suivant toutes les apparences, M™ de Maintenoa
dut faire alors cause commune avec Le Tellier et Louvois, et la nomi-
nation de Le Peletier , dont elle loue la rare modestie et qu’elle con-
sultait pour ses affaires personnelles, eut son assentiment, peut-étre
méme son appui. Plus tard, vers 1685, les dispositions commencé-
rent a changer. D’un cété, les hauteurs de Louvois s’accroissaient
avec ses services ; de l'autre, 11 déguisait mal sans doute impatience
que lui causait l’obligation de travailler chez le roi avec M™* de Main-
tenon, et la nécessité de concerter avec elle, s’il faut en croire le duc
de Saint-Simon, les nominations aux postes les plus élevés. Dés ce
moment, M™* de Maintenon dut reconnaitre le besoin de donner un
c<ontrepoids 4 cette autorité de plus en plus importune, et c’est ce
qu’elle fit en tachant de relever V'importance de Seignelay. Son inti-
mité avec les duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, sceurs du
jeune ministre, date de cette époque. Mais, en 1683, toute la faveur
éLlait a Louvois, et ni Louis XIV ni M™* de Maintenon ne songeaient
encore & prendre leurs précautions de ce cdté 2.
4 J] faut savoir qu'il ne s’agissait de rien moins que de faire donner &
d’Aubigné 108,600 livres de pot-de-vin sur une réadjudication des fer-
mes, et que Colbert, tant les instances durent étre vives, eut la faiblesse
de s’y préter. Enhardi par le succés, d’Aubigné voulut toucher une
partie de la somme d’avance; mais i) paraft que cela souffrit quelques
difficultés. C'est ce méme d’Aubigné qui répondit au maréchal de Vi-
vonne, frére de M™* de Montespan, et qui s’étonnait un jour de le voir
jouer trés-gros jeu : « C’est gue j’ai mon baton en argent. »
* Lettres de Madame de Maintenon 4 son frére, des 10 novembre 1674,
CONTROLEUR GENERAL. 267
Il y avait en méme temps 4 Ja cour un homme dont l’influence
grandissait alors de jour en jour, et qui, s’il n’a pas exercé comme
M=™ de Maintenon une action directe sur Ia plupart des événements
de son temps, a di cependant participer & bien des décisions im-
portantes : c’était le P. Francois d’Aix de La Chaise. Petit-neveu du
famenx P. Cotton, confesseur de Henri IV, Jésuite comme lui, Ie
P. La Chaise, issu d’un bon gentilhomme du Forez, avait d’abord
professé les mathématiques, Ia physique et les belles-lettres 4 Lyon,
ou il se fit connaitre et apprécier par l’archevéque Villeroy, qui était
en méme temps administrateur du diocése et gouverneur de la pro-
vince. Depuis Henri IV, les fonctions de confesseur du roi avaient
toujours été dévolues 4 des Jésuites. Le P. La Chaise en fut chargé
de 1675 jusqu’en 1709, et, malgré ses instances, Je roi ne consentit
jamais @ }’en exempter. Jamais d’ailleurs ces fonctions ne furent
plus importantes. Toutes les semaines, le P. La Chaise tenait avec le
roi le conseil de conscience , ow se faisait la distribution des bénéfices
et des évéchés vacants. La seconde partie du régne de Louis XIV fut
en outre troublée par un grand nombre de questions en méme temps
politiques et religteuses, et sur lesquelles le P. La Chaise était sans nul
doute appelé a donner son avis. « D'un esprit médiocre, mais doué
«d'un caractére juste, droit, sensé, fort ennemi de la délation, de la
u violence et des éclats, ni vindicatif, ni entreprenant, fort Jésuite,
« mais sans rage ni servitude, il avait, d’aprés Saint-Simon, dont fe
« témoignage ne saurait ici paraftre suspect, de l’honneur, de la
«propité et de l’humanité. » Le chancelier d’Aguesseau et Voltaire
lui-méme représentent le P. La Chaise comme un homme doux, mo-
déré, conciliant, ami de la paix. Tous Jes ans, aux fétes de Paques,
la faveur de M™* de Montespan causait au confesseur du roi quel-
que maladie politique, que les courtisans remarquaient tout bas, ct
dont la favorite se vengeait par quelque trait d’esprit. Cependant,
fachée peat-étre de ce qu'il n’eit pas engagé le roi a déclarer son
mariage publiquement, M™* de Maintenon le juge séverement dans
ses lettres. Mais la faveur du P. La Chaise résista a toutes les insinua-
tions, et il put méme, dit encore Saint-Simon, «lover en présence
adu roi la générosité et le désintéressement de Fénelon. » fl y
3 et 24 juillet 4680, 26 mai et 42 juillet 1684, t. 1°". Lettre a Madame de
Saint-Géran, t. I. — Mémoires du marquis de Sourches, novembre 1685.
268 CLAUDE LE PELETIER,
avait alors, & l’extrémité orientale de Paris, du cété du Faubourg-
Saint-Antoine, un vaste enclos d’ot !’on dominait toute la ville,
mais ou le tumulte de la ville n’arrivait pas. Le roi l’acheta, y fit
batir une habitation, et le donna a son confesseur, qui |’appela
Mont-Louis. La, sur cette montagne ou les générations qui dispa-
raissent sont peut-étre destinées 4 se superposer dans la durée des
siécles, Je P. La Chaise recevait I’élite de la société parisienne, et
consacrait ses loisirs & des recherches pour ]’Académie des Inscrip-
tions et Belles-lettres, dont il fut fait membre honoraire , lors de sa
réorganisation: car il aimait la science, les lettres , et se connaissait
en antiquités et médailles. Selon toutes les apparences, le P. La
Chaise avait, en 1683, les mémes tendances que M™e de Maintenon,
que le vieux chancelier, que Le Peletier; et, dans cet exposé des for-
ces dont disposaient les ministres qui se disputaient la direction
supérieure des affaires et Ja faveur royale, on peut, sans hésiter,
le comprendre a cette époque dans le groupe exclusivement dévoué
4 Louvois !,
1 Memoires de Saint-Simon, t. VI, p. 18 et suiv.— Lettres de Madame
de Maintenon a M. de Noailles, notamment celle du 13 octobre 1708; Me-
moires de Vabbé de Choisy, liv. IV. — L’abbé de Choisy dit, a la vérité,
que Louvois, jaloux des entretiens fréquents du P. La Chaise, de Pélisson
et de l’archevéque de Paris avec Louis XIV, aurait, pour y mettre un
terme, pressé et forcé la révocation de l’édit de Nantes. Ceci me paraft
un abus de Ja disposition qu’ont certains esprits 4 attribuer toujours de
petites causes & tous les grands événements. —Voir aussi, dans la Biogra-
phieuniverselle de Michaud, l’article sur le P. La Chaise, article trés-impar-
tial et trés-modéré, comme tous ceux que ce recueil doit ala plume de
M. Villenave. M. Leber cite, dans son savant Catalogue (t. II, p. 338 et
339), plusieurs publications du temps relatives au P. LaChaise; les prin-
Cipales ont pour titre : Prévarications du Pére de La Chaize, confesseur du
roy, au préjudice des droits et intéréts de S. M.; — le Prince assis sur une
chaise dangereuse, ou le Roi T.-C. se confiant en un Jésuite confesseur qui le
trompe ; —la Confession réciproque, ou Dialogues du temps entre Louis X1V et
le P. de La Chaize, son confesseur ; — Histoire du P. La Chaize, Jésuite et
confesseur du roi Louis XIV, etc., etc. Mais toutes ces piéces sortent des
presses de la Hollande, et sont des pamphlets dont il n’est permis de
faire usage qu’avec la plus extréme circonspection.
CONTROLEUR GENERAL. 269
IV
Soit incapacité, soit pour avoir voulu suivre un autre systéme que
son prédécesseur et complaire & Louvois, les premiéres opérations
de Le Peletier ne furent pas heureuses. La guerre avec |’Espagne, le
bombardement d’Alger et de Génes, une mauvaise récolte qui forca
le gouvernement d’acheter des blés a l’étranger, avaient nécessité
quelques dépenses pour la plupart imprévues. Le contréleur géné-
ral se procura d’abord une vingtaine de millions au moyen d’une
augmentation de gages qui fut réglée 4 raison du denier 18 (un peu
plus de 5 et demi pour 100) sur la somme que tous les titulaires d’of-
fices furent obligés d’apporter au Trésor*. I] renouvela pour neuf ans
le droit annuel, c’est-a-dire la faculté pour ces titulaires de pouvoir,
moyennant le paiement annuel du soixantiéme de Ja valeur de leurs
charges, en trafiquer 2 leur gré, sauf, bien entendu, |’adhésion du
gouvernement. I] augmenta, en outre, les tailles et les accessoires de
plus de 6 millions. Aussi, aiguillonné par la disette, le peuple mur-
mura bient4t contre la nouvelle administration. Cependant, aucun de
ces expédients n’élait nouveau; car la plupart des prédécesseurs de
Le Peletier y avaient eu recours, et lui-méme ne s’arréta pas 14. On
a yu de quelle maniére Colbert était parvenu, dans les derniéres an-
nées de son ministére, & libérer le Trésor public, écrasé par les en-
gagements onéreux dont la guerre avait fait une impérieuse néces~
sité. A la vérité, sur les 5 millions de rentes & 5 pour 100 que le
gouvernement avait émises en 1682, 4 millions seulement avaient
élé placés a ce taux, et le dernier million n’avait pu |’étre qu’a 5 et
demi; mais l’opération était encore excellente dans son ensemble,
puisque ce dernier million méme servait 4 racheter une somme égale
de rentes émises sur le taux ruineux de 7 4 8 pour 100.
Le Peletier trouva, ce qui semblait impossible, le moyen de revenir
sur des faits consommés et de compromettre une partie de ces heu-
reux résultats. On se rappelle l’antipathie de Colbert pour toutes les
Mesures qui pouvaient accroitre la dette d’une maniére définitive ;
1 On sait que tous ces titulaires avafent acheté leurs charges moyen-
nant finance versée, par le premier acquéreur, dans Jes coffres de )’Etat.
L’opération consistait 4 exiger d’eux un nouveau versement, et & aug-
menter les gages de la charge sur le pied de 5 et demi pour 100 de la
somme a laquelle chaque titulaire avait été taxé.
270 CLAUDE LE PELETIER,
cette antipathie était telle qu’au lieu d’émettre pour quelques mil-
lions de nouvelles rentes, 1] avait préféré, pendant la derniére guerre,
s’exposer a la haine du peuple en créant une multitude d’offices inu-
tiles et de petits droits criants dont la suppression était en effet beau-
coup plus facile que le remboursement de la dette 1. Fidéle aa méme
principe, il maintenait, méme aprés la guerre, la dette flottante &
38 millions, chiffre assez élevé, si l’on a égard & celuidu budget, qui
n’était que de 112 millions, attendant sans doute pour la dégager que
les ressources ordinaires ou des économies plus facilement obtenues
sous la pression méme de cette dette lui en fournissent les moyens.
A une époque et sous l’empire d’une influence ot la guerre était en
quelque sorte au fond de toutes les questions, une dette flottante
aussi considérable pouvait devenir en effet un grave embarras dont
Louvois devait se préoccuper vivement; mais qui sait si Colbert ne
persévérait pas dans son systéme précisément dans le but méme de
créer ainsi un obstacle & des dispositions contre lesquelles ses sages
conseils ne pouvaient désormais plus rien?
Le nouveau contréleur général entra au ministére avec des idées
diamétralement contraires. A peine installé, i] annonca le projet d’é-
teindre complétement la dette flottante , soit en la remboursant, soit
en la convertissant en rentes. A cet effet, i] s’empressa d’ouvrir un
emprunt , et, pour en forcer le placement, offrit, comme prime , un
titre de 2000 livres de rente & ceux qui, ayant souscrit pour
20,000 livres dans l’emprunt précédent, entreraient pour 16,000 li-
vres dans le nouveau. De la sorte, un capital de 36,000 livres donna
droit 4 2,000 livres d’intérét, ce qui éleva & 5 et demi pour 100 le
taux des emprunts que Colbert avait négociés & 5 pour 100. Ce dé-
plorable expédient fournit promptement 4 Le Peletier les moyens de
liquider les dettes de Ja Caisse des emprunts, qui, au mois de mars
1685, ne dut plus, en effet, qu’un restant de compte de 100,000 écus.
Bonne en principe et si elle edt été exécutée avec discernement , la
mesure fut exagérée et gatée, d’un cété, par trop de précipitation ,
de l’autre, par le singulier rmoyen qui fut adopté pour amener de
l’argent au Trésor. Il ne faut pas oublier enfin que Ja Caisse des em-
prunts ne payait que 5 pour 100 d’intérét , tandis que celui des nou-
velles rentes s'élevait, comme on l'a vu, a5 et demi pour 100. Au
{Voir notre Histotre de Colbert, p. 345 et suiv,
CONTROLEUR GENERAL. 2714.
lieu d’une réforme habilement combinée , on eut donc une ceuvre de
réaction ; le public qui ne prenait pas de rentes en fit les frais*.
En méme temps, la justice sévissait, avec raison d'ailleurs, contre
des créatures, des amis de !’ancien contréleur général, et méme
contre ses parents. Celui dont la disgrace fit le plus de bruit fut Des-
maretz, conseiller au grand-conseil, maitre des requétes, intendant
des finances , trés-employé par Colbert, dont il était le neveu, et
d'une intelligence reconnue , mais dont la probité ne résista pas & la
passion des terres, des agrandissements, des constructions. Les
causes de cette disgrace n’ont jamais été complétement éclaircies.
On raconte que Desmaretz avait recu un intérét considérable dans
une fabrication de piéces de 4 sous qui eut lieu 4 Lyon, et qui, grace
4 la faiblesse du poids et du titre de ces piéces, dépassa de
1,200,000 livres la somme fixée. Louis XIV ayant su le fait par Lou-
vois, Colbert aurait , dit-on, proposé au roi de juger Desmaretz et
ses adhérents avec la derniére rigueur, et de les faire pendre, s'il
y avait lieu ; mais !’affaire fut étouffée, et quelques fermiers des mon-
naies furent seuls compromis?. Le duc de Saint-Simon est encore
‘ Lettres de Madame de Maintenon, t, I*"; lettre & son frére du 1°" mars
1684: « L’avis de M. le contréleur général serait de placer yotre argent
«sur la ville au denier 48. il croit ce parti meilleur que la Caisse deg
«emprunts. » — Mémoires complets de Dangeau (Bibliot. royale, mss),
30 mars 1685.— Recherches sur les finances, par Forbonnais, année 1684.
— Histotre financitre de la France, par M. Bailly, années 1685 et suiy.—
Histoire de la dette publique constitude en France, par M. Vulerer. — Je
dois la communication du manuscrit de cet ouvrage 4 l’obligeance de
auteur, qui se livre, depuis plusieurs années, 4 des recherches appro-
fondies sur ce sujet, non moins important sous le rapport historique
qu’an point de vue administratif.
* Mémoires de Maurepas, t. I", p. 77 et suiv. — Ces Mémoires sont une
Compilation du trop fécond Soulayie, et méritent peu de confiance;
juais }‘affaire de Desmarets y est racontée avec des détails extrémement
précis, qui s’écartent peu, d’ailleurs, de la version du duc de Saint-Si-
mon. J'ai recherché aux Archives du royaume (section judiciaire), ou
on conserve les registres et les minutes des arréts de toutes les Cours
des monnaies, l’affaire de la Monnaie de Lyon, dans laquelle Desmaretz
aurait 6t6 compromis ; mais il n’en existe aucune trace. {! est 4 supposer
que Desmaretz, revenu au pouvoir, aura fait enlever toutes les piéces
qui se rattachaient a cette affaire.
4s
272 CLAUDE LE PELETIER,
plus explicite. D’aprés lui, Colbert eut, dans les derniers jours de sa
vie, la preuve des malversations de Desmaretz, et, de son lit de mort,
écrivit au roi de lui retirer sa confiance. Peu de jours aprés son en-
irée en fonctions, Le Peletier manda Desmaretz en audience pu-
blique, et 1a, au milieu de tous les financiers, qui tremblaient et ram-
paient huit jours auparavant devant le neveu de Colbert, il lui
annonga que le roi Pavait chargé de Jui dire qu'il était un fripon , et
que Colbert l’en avait averti; qu’en cette considération le roi voulait
bien lui faire grace, mais qu'il eit & se retirer dans vingt-quatre
heures a sa terre de Maillebois , sans en sortir ni découcher, et 4 se
défaire immédiatement de son intendance des finances, dont le roi
avait disposé. Desmaretz allait répondre, ajoute Saint-Simon ; Le Pe-
letier le renvoya en lui disant : « Je n’ai plus rien & vous dire. » En-
viron un an aprés, le 8 juillet 1684, le véridique Dangeau inscrivait
sur son journal : « M. Desmarais eut ordre de se défaire de la charge
« de maitre des requestes. C’étoit le seul employ qui lui restoit!. »
Un intendant des manufactures et du commerce, employé de con-
fiance de Colbert, qui l’avait chargé de plusieurs missions impor-
tantes, fut traité encore plus sévérement que Desmaretz. Il s’appelait
Bellinzani. Sous l'inspiration de Louvois, le nouveau contréleur gé-
néral encourageait les délations contre tous ceux qui avaient eu la
faveur de son prédécesseur, et Jes délations abondaient. Malheureu-
sement, il s’en trouva de fondées. On accusa Bellinzani d’avoir recu
et méme exigé des pots-de-vin considérables ; on Je mit en prison a
Vincennes, et on lui fit son procés. Au mois d’octobre 1683, l’adju-
dicataire d’une fabrication de piéces de 4 sols et ses intéressés,
au nombre desquels figurait Bellinzani, furent condamnés a restituer
1 million de Jivres « pour abus, malversations et contraventions
« aux réglements. » Bellinzani étant mort en prison, un nouvel arrét,
du 17 juin 1684, confirma le précédent, et condamna ses héritiers a
payer au roi 200,000 livres «pour les sommes indfiment percues
« par ledit Bellinzani sous le titre de pensions, gratifications ou au-
« trement, des interessez de la ferme du tabac. » En méme temps, !es
héritiers Bellinzani eurent 4 payer environ 120,000 livres 4 divers,
pour dons, récompenses et gratifications recus par lui en différentes
' Mémoires de Saint-Simon, t. Il, p. 447 et suiv. — Mémoires complets
de Dangeau (Biblioth. royale, mss); &la date indiquée. — Mémoires du
marquis de Sourches. — 7
CONTROLEUR GENERAL. 273
occasions ; et tous ceux qui pouvaient avoir des prétentions a élever
contre sa succession furent invités 4 porter leurs plaintes au conseil !.
Vers la méme époque, l’ancien secrétaire intime de Fouquet, Bruant
des Carriéres, qui s'était autrefois prudemment soustrait par la fuite
aux poursuites dont il avait été l’objet, attaqua la veuve de Colbert
en restitution d’une maison dont il avait été propriétaire, et que Col-
bert s’était, disait-il, appropriée illégalement, sans bourse délier,
lors du procés du surintendant.
Ce nouveau procés préoccupa vivement la société parisienne pen-
dant plusieurs années, mais la famille Colbert le gagna au mois de
janvier 1685, et Bruant des Carriéres fut méme condamné & 500 li-
vres d’amende. « Ce qui coupa court, dit un contemporain, 4 toutes
« Jes attaques de ce genre, qui sans cela auraient bien pu se renou-
« veler 7. » Le fameux financier Béchameil sortit moins heureuse-
ment d’un proces qu'il avait eu & soutenir. « Ii y eut, dit Dangeau,
«ala date du 46 juillet 1686, un arrest rendu par le Conseil d’en
«haut, par lequel Béchameil fut condamnéa rendre auroy 500,000 fr.
«et les intérests depuis assez longtemps °. » Enfin, un conseiller d’E-
lat, autrefois principal agent de Colbert, et qui avait jusqu’a la fin
vécu dans son intimité, ce Berrier dont M™ de Sévigné a si vivement
peint la passion et les menées dans le procés Fouquet, fut aussi in-
quiété. Une commission , nommée par le roi, avait déja commencé
examen de ses comptes. Sa mort, qui eut lieu au mois de septem-
bre 1686, fit tomber ce nouveau procés*. Ajoutons qu’au mois de fé-
vrier 1689 toutes ces poursuites n’étaient pas encore terminées , et
qu'un nommé Dufresnoy, adjudicataire d’une des fermes publiques
en 1680, ayant été taxé par le roi a rembourser 1,200,000 livres, en
offrait 500,000 pour se tirer d’affaire 5. Ainsi, l’on agissait a l’égard
de l’'administration de Colbert, quoique 4 un bien moindre degré,
comme i] avait fait lui-méme pour celle de son prédécesseur. On ne
peut certes qu’approuver les peines qui furent infligées aux em-
1 Edits, ordonnances et arréts (collection du ministére des finances),
t. XVI. — Arrest du conseil d’Estat concernant les intéressez en la fabrica-
lion des pieces de sols et autres, du 47 juin 1684.
* Mémoires du marquis de Sourches ; 20 janvier 1685.
3 Mémoires complets de Dangeau, mss; & la date indiquée.
* Mémoires du marquis de Sourches ; 4 la date indiquée.
8 Mémoires complets de Dangeau, mss; 16 février 1689.
274" CLAUDE LE PELETIER, ETC.
ployés concussionnaires, quel que fit leur rang ‘. Quant aux taxes
imposées sur d’anciens fermiers, pour parer 4 un moment de détresse,
c’était la un triste expédient, bien que Colbert lui-méme en eat donné
l"exemple, et le Trésor eut & payer plus tard, quand la détresse eut
encore augmenté, bien plus qu'une pareille ressource ne lui avait
rapporté.
Pierre CLEMENT.
(La fin a un prochain auméro.)
‘ On a vu pourtant que, peu de temps auparavant, sur les sollicita-
tions pressantes de madame de Maintenon, d’Aubigné, son frére, avait
obtenu un pot-de-vin de 108,000 livres, et que Colbert avait eu connais-
sance de ce marché. Voir en outre, dans notre Iistotre de Colbert, p. 125,
la preuve, d’aprés Dangeau lui-méme, que Louis XIV recevait des pots-de-
vin de 600,600 liv. , sur lesquelles {1 donnait 50,000 écus & une demoiselle
de Fouilloux, pour se marier. Sans doute, la forme da gouvernement per-
mettant alors au chef de l’Etat de puiser, sans autres limites que sa yo-
lonté et les nécessités du service public, dans les coffres du Trésor,
l’acceptation d'un pot-de-vin n’avait pas, de la part du roi, le méme ca-
ractére matériel que de la part d’un particulier. Mais, au fond, il n'y
avait pas moins, pour le méme fait, deux poids et deux mesures. Ce qui
était admis, recu 4 la cour, devenait pour d'autres le sujet d’amendes,
de confiscations, d’emprisonnement ou d’exil! Etait-ce juste? Etait-ce
moral ?
VIE DE FRANCOIS DE CHASTEUIL
GENTILHOMME DE PROVENCE
ET SOLITAIRE AU LIBAN.
BEAUTES DES VIES SAINTES. — CE QU’ETAIT UN SAINT AU MOYEN AGE. —
LES SAINTES LEGENDES. — M. DE CHASTEUIL.
J'ai toujours aimé leg vies saintes. J’aime ces cceurs purs et doux,
ces étres inoffensifs, affectueux, bienveillants, en garde contre tout
mal, préts a tout bien, passant sur cette terre sans y toucher, en
quelque sorte, et avec la timidité d’une jeune fille dans un bois , de
lhirondelle dans les airs.
J'aime ces natures heureuses qu’un ange ami marqua du sceau et
frappa de l’Esprit divin, qui, ne voulant pas étre méchantes comme
le reste des hommes, leur cédent ce monde, les évitent, ne cherchent
qu’a fuir comme la colombe et a s’en aller aux solitudes.
aime ces ames d’élite, aux godts épurés, aux désirs délicats, aux
besoins sublimes , aux espoirs infinis, qui, loin de suivre la voie large
ou se perd Ja foule , s’en éloignent, vont gravissant seules le vide
sentier de la vertu, et s’y font une atmosphére & part, ol, comme
dans un sanctuaire, la paix régne avec |’amour.
Jaime ces existences supérieures, déja presque éthérées, qui, lais-
sant a d'autres les plaisirs et les gloires de la terre , aspirent plas
haut, et ne concoivent, dés ce monde, que les passions des anges et
les voluptés de la vertu.
Mon ame est bien faible pour suivre leur essor; mais je crois le
comprendre : quand il n’échappe point & ma vue, j’aime du moins a
le contempler, & l’admirer de la terre, comme le patre admire |’a-
louette chantant dés l'aurore, comme le chasseur admire l’aigle mon-
tant sur les Alpes, comme le voyageur admire le condor planant sur
les Andes, comme l’astronome admire les constellations roulant dans
276 FRANGOIS DE CHASTEUIL,
I'étendue et rayonnant au-dessus des ténébres qui nous enveloppent
ici-bas.
Les saints, en effet, comme 1’a toujours dit le vieil Orient, sont les
astres du monde : ce sont leurs vertus qui I’éclairent, leurs vertus
qui le soutiennent, leurs vertus qui le sauvent.
J’aime la lumiére qu’ils versent, Jes hautes sphéres qu’ils habitent.
Je ne sais, mais il me semble que ]a le cceur, |’insatiable cceur est
enfin content, que l’ame affranchie y respire et s’y développe dans
toute sa puissance. La rien ne la comprime, rien ne |’étourdit plus :
loin de ]’atteinte des bruits et des fumées de la terre, elle nage, déja
heureuse, dans le vide des illusions agitées de la matiére, et dans le
plein des immuables réalités de l’esprit.
Voila pourquoi je trouvai tant de charmes toujours 4 la lecture de
Ja Bible, pourquoi j’ai passé ma jeunesse aux études orientales,
pourquoi, depuis la publication du livre qui les résume (Histare
et Tableau de Uunwers), je me suis complu aux lectures des
Saintes biographies qui perpétuent parmi nous les merveilles, les
vertus, les traditions de l’Orient , et me suis senti sollicité d’en tra-
duire les plus curieuses Jégendes, d’aprés les auteurs contemporains
et les textes originaux.
J’y cherchais des récits piquants, de l’intérét et du drame : j’en ai
trouvés. J’ai trouvé plus que des nouvelles édifiantes, j’ai trouvé de
l’histoire a pleines mains, des événements ignorés, et d’autres que les
historiens ont mal exposés, ne les ayant point compris d’aprés les
incompleétes données des chroniques; j’ai trouvé des explications de
monuments qui Jeur ont échappé, des peintures de mceeurs conservées
fraiches comme des fresques sous des ruines; en un mot, toute une
littérature nouvelle dans de nouvelles catacombes.
Des écrivains s'imaginent avoir besoin de fictions coupables
pour intéresser leurs lecteurs; augurant mieux des miens, j'ai
cru trouver dans les saintes legendes tout ce qu’il faut pour les attirer
et les satisfaire. Homme du monde ou d’église , chacun, je l’espére.,
y verra ce qu’il aime : de la naiveté sans niaiserie, de l’originalité
sans charge, du neuf sans innovation, de l’extraordinaire sans extra-
vagance, du drame sans scandale, du drame dans la vertu.
On ne sait plus quel centre, quel levier c’était que la vie d’un saint
au moyen 4ge; on ne sait plus |’influence qu’exerca la solitude sur
le siécle. Le monde accourait en foule auprés de ceux qui avaient
SOLITAIRE AU LIBAN. 277
quitté le monde, et, sans qu’il Jui fat donné de les troubler, il appor-
tait autour d’eux et son mouvement, et ses passions, et ses douleurs,
et son bruit.
Dés le temps de saint Antoine, des princesses romaines, des impé-
ratrices écrivaient ace roi de la solitude, 4 ce fondateur des dynas-
ties divines et des empires du désert, pour lui demander |’assistance
de ses conseils et de ses priéres en faveur de leurs enfants , de toute
leur famille couronnée.
Ce fut bien autre chose au moyen age : brisée, dissoute, ruinée de
fond en comble par le double fléau de ses guerres civiles et des inva-
sions des barbares, la société n’avait plus d'autre égide, d’autre lien
que la religion, d’autre asile que |’Eglise, d’autres protecteurs que les
saints. Ce fut alors qu’ils grandirent dans |’opinion des peuples. Peut-
étre n’est-il pas un événement politique remarquable, une scéne so-
ciale importante dont le secret nese retrouve, dont le contrecoup ne
fasse écho dans la cellule du saint de |’époque. Presque toujours, et
bien souvent malgré lui, il y joue un grand réle.
Les reines et les rois barbares, s’adoucissant avec leurs hordes
repues , finirent eux-mémes par se rapprocher, comme les princesses
romaines , de ces saints personnages, et par se recommander a eux
aprés en avoir massacré plusieurs dans leur premiére furie.
Mais, dés qu’il fut chrétien, ce fut surtout le peuple, ce pauvre
peuple, qui, souffrant et inquiet, va partout ot il croit trouver justice,
Syimpathie et consolation, ce fut le peuple qui accourut avec le plus
de zele et d’empressement pres des saints, fils du peuple eux-mémes
et n’ignorant pas ses maux.
Ainsi le monde voyait ses classes diverses venir fraterniser en Jé-
Sus, et oublier, un instant du moins, les uns leur orgueil , les autres
leurs miséres, auprés d’un humble pénitent ou de sa relique vénérée.
Si, d’aprés ce simple apercu, on peut se former une idée de 1]’in-
fluence des saints au moyen 4ge, on pourra concevoir aussi l’intérét
religieux et populaire que doit avoir leur vie, surtout dans ses détails
légendaires, beaucoup trop négligés par les hagiographes modernes.
Parmi ces vies saintes, il en est trois qui jusqu’ici m’ont particu-
litrement occupé : la premiére, qui a déja paru, est celle de M™* Isa-
BELLE, sceur de saint Louis et fondatrice de l’abbaye de Longchamp;
la seconde, dont les matériaux sont préts et dont j’ai visité le théatre,
est celle de saint Benezer , auteur du premier pont d’Avignon et fon-
278 FRANCOIS DE CHASTE&UIL,
dateur des Fréres pontifes du moyen Sage, cest-a-dire des Freres
faiseurs de ponts ; et. enfin celle de M. pe Caasreuit, gentilhomme de
Provence et solitaire au Liban. Non moins curieuse que kes autres,
celle-ci ne manque pas non plus du mérite de la nouveauté ; elle est
inconnue. C’est comme un roman mystique resté perdu dans )’humi-
lité du héros.
J’en découvris les premiéres traces dans mes recherches sur }’Orient
et sur nos anciennes relations avec ces contrées. }’y trouvai que M. de
Marcheville, qui avait du godt pour les savants, voulut, en allant
remplacer M. de Césy comme ambassadeur a Constantinople, emme-
ner avec lui Descartes, Gassendi et quelques autres, mais qu’an sieur
Galaup de Chasteuil, savant comme eux en philosophie , quoique
moins célébre, et plus savant en mathématiques, en astrologie et en
langues orientales, fut le seul qui l’accompagna.
Quel était ce Chasteuil? rien ne le disait. Cependant i} était visible
que c’étaitun homme de haute valeur. Sachant l'apprécier, Marche-
ville était fier d'un compagnon de voyage qui honorait son aimbas-
sade et lai pouvait rendre des services.
Cependant il n’était poimt attaché a ja légation du comte, et il
avait une tout autre ambition que de se pousser dans les affaires de
ce monde; mais, diplomate 4 sa mani¢re, Chasteuil n’en disait rien; il
donnait pour prétexte 4 son voyage le désir de se perfectionner dans
les langues orientales, et c’était vrai ; mais ce premier but en cachait
un autre.
Voila tout ce que je pus savoir sur M. de Chasteuil. Si incompletes
qu’elles fussent, ces indications me frappérent et je les recueilis avec
soin. Un gentilhomme de Provence quittant une belle carriere et une
belle patrie pour s’aller faire ermite dans les rocs étrangers du Li-
ban excitait ma curiosité; je me promis bien den savoir plus long
sur son compte. Ce fut difficile; nul biographe, nul voyagear de nos
jours n’en parilait.
Ce silence des voyageurs actuels sur mon solitaire me forgca de
recourir aux voyageurs de son siécle, non moins nombreux et
peut-étre mieux informés que ceux du nétre sur les choses d’outre-
mer. Richelieu et surtout Louis XIV, tout en forcant la Hollande au
nord et les Pyrénées au sud, n’avait point oublié les conquétes des
croisades mi les empires francais de Constantinople et de Syrie.
Son embléme était le soleil, et l’Orient est le pays du soleil. {l y avait
SOLITAIRE AU LIBAN. 879
attraction. Louis avait cing cent mille hommes sous jes armes et cent
vaisseaux de ligne sur les mers. Type souverain des quakités et des
défauts de son peuple, il était le miroir de Ja vanité, le roi de l’am-
bition frangaise. C'est pour cela qu'il est resté si baut sur le pavoi de
son histoire. Comme celui de tous les grands rois le régne giorieux
de Louis pesa lourdemaent sur Ja nation : c’est qu'il s’en servait comme
d'un point d’appui pour soulever le monde avec son glaive, pour en
déplacer les péles politiques et entrainer les puissauces comme des
planétes dans son orbite.
Ses élevations eurent leurs chutes, ses triomphes leurs désastres,
ses prodigalités leurs excés, Les peuples en souffrirent. La chaire
chrétienne, libre alors sows ses grands orateurs, et plus hardie, plus
protectrice que nos tribunes actuelles, s’en plaignit hautement au
sein de la cour, en face méme du roi, par l’inexorable logique du Jé-
sute Bourdaloue, par Jes chants da Cygne grec de Cambrai et par
l'éloquence de Massillon.
Mais il y avait, en somme, au fond de ces abus et de ces malheurs
royaux, quelque chose de fécond, et la France en est restée plus
francaise et plus grande.
Et méme il faut le dire : aprés Philippe-Auguste et saint Louis,
bul sceptre ne fit plus que celui de Louis XIV pour la grandeur, pour
la puissance, pour les lumiéres, pour les monuments, pour la gloire
de la France, et pour Jes chrétiens de 1’Orient. Ce sont la deux épo-
ques et trois rois que nous pouvons montrer & nos amis et a nos en-
nemis dans un triangle ou dans un orbe Juminenx comme je Laba-
rum, sans crainte d’y ajouter encore la devise enflammée : Hoe signo
ewices; ou le nec plurtbus impar,
J’ai Ju & peu prés tous nos voyageurs ea Orient et j'ai fait des ex-
traits de chacun d’eux pour différents travaux. Le premier qui parle
de Chasteuil est le P. Eugdne Roger, Récollet. U habitait déja la Syrie
quand Chasteuil y arriva. La rencontre fut curieuse et dut leur étre
réciproquement agréable: il y avait entre eux plus d’yn rapport, il
b’y avait qu’une seule difiérence. Compatriotes et contemporains,
pieux, savants et toujours plus avides de savoir, ils s’en allaisnt tous
deux adorant Dieu, étudiant ses ceuvres et faisant des expériences
dhistoire naturelle, en parcourant Jes -déserts de saint Jean, la terre
des prophétes et des miracles.
Mais s’oubliant pour se vouer & tous, prenant soin du corps et de
280 FRANCOIS DE CHASTEUIL.
ame, le P. Eugéne combattait en missionnaire et en médecin les
erreurs et les souffrances des hommes. S’il ne ressuscitait pas les
morts comme son Maitre, il soulageait et consolait les mourants. C’est
en faisant ce double bien qu’il visita les trois parties du monde.
Chasteuil, s’isolant en Dieu et finissant par renoncer a tout pour Ja
croix, ne voulut étre qu’un ascéte et un contemplatif solitaire dans
une grotte.
Ii parait qu’il ne l’était pas encore lorsqu’il rencontra le P. Roger
en Syrie, vers l’an 1633; il parait aussi que-le P. Roger ne le vit plus
aprés sa retraite. Du moins n’en parle-t-il plus, et cependant le docte
Pére nous a laissé sur la Terre-Sainte, sur tout ce qui la concerne et
l’avoisine, l’un des ouvrages les plus détaillés , les plus intéressants
qu’on puisse lire. I parle fort bien du Liban et de ses populations,
et nul, comme nous le verrons plus tard, n’a mieux raconté Ja drama-
tique histoire du célébre Fakreddin, dont il fut le médecin jusqu’a
sa chute, chute bien plus désastreuse pour -le Christianisme orien-
tal et pour Ja France que celle de ]’Emir-Béchir, son dernier succes-
seur.
A présent que nous savons qu’en digne enfant de la renaissance
littéraire en Occident le P. Roger était 4 la fois philosophe et chré-
tien, Récollet et naturaliste, apédtre et médecin, nous concevrons
mieux les expériences quelque peu cruelles, mais alors curieuses,
auxquelles il se livrait dans le désert avec ses co-religieux et Fran-
cois Chasteuil. Il s’agissait d’un animal mystérieux et merveilleux
mis en vogue par Francois I*.
« Ceux qui ont parlé de la salamandre, dit le P. Roger, assurent
« qu'elle se nourrit dans les flammes et dans les brasiers; mais 1’ex-
« périence que j’en ai faite dans les déserts de Syrie, en la présence
« de trois de nos religieux, mes compagnons, et de monsieur de Chas-
« teuil, gentilhomme provengal, m’a fait voir le contraire... Je pris
« donc une salamandre: c’est une espéce de lézard de huit ou dix pou-
« ces de long; elle a le corps fort noir, fort luisant, tout marqué de
« taches jaunes et rempli d’humidité. Je la mis dans un feu propor-
«tionné asa grandeur ; elle y demeura quelque temps sans remuer ;
« mais, lorsque le feu commenca -d’agir, elle se tourmenta extréme-
« ment, et lacha de tout son corps une si grande abondance de venin
« humide et froid qu'elle éteignit tous les charbons qui en étaient
« touchés, et demeura la quelque temps. Puis je Ja pris et la posai
SOLITAIRE AU LIBAN. . 281
«en un autre feu comme le ‘Sees ou elle mourut pour n’avoir
« plus d’humide pour résister ‘.
Voila tout ce que le P. <a m’apprit de Chasteuil. Son silence
s'explique. Aussitét aprés la catastrophe du grand Emir du Liban, au
service du quel il était en qualité de médecin et de conseiller, il s’en-
fuit en Egypte, d’ou il regagna |’Europe pour se soustraire a Ja fureur
des Turcs, tandis que Chasteuil s’enfongait dans la montagne.
Trente ans aprés le P. Roger, le chevalier d’Arvieux, de Marseille,
tour @ tour négociant et consul en Syrie, parle aussi de Chasteuil
dans ses Mémoires, beaucoup plus étendus, plus riches, que l’ouvrage
du religieux récollet sur les contrées, les peuples, et en particulier sur
les affaires de l’Orient: nous n’avons rien de plus curieux ni de plus
piquant a cet égard. Mais tout ce qu’il dit de Chasteuil, ce sont quel-
ques mots secs et durs: l’enfant de Marseille, le gentilhomme mar-
chand n’avait pas compris |’enfant d’Aix, le gentilhomme pénitent.
a C’est auprés de ce monastére, écrit-il en parlant de Mar-Elicha ou
a Saint-Elysée, que le sieur de Chasteuil, gentilhomme d’ Aix en Pro-
a vence, avait passé une grande partie de sa vie dans une austérité
« plus admirable qu’imitable ; il est mort en odeur de sainteté, tant
« chez les chrétiens que chez les Turcs mémes, qui ont une grande
« vénération pour son tombeau *. »
Le P. Besson, qui, dans le méme temps, c’est-a-dire en 1660,
évangélisait’ en Syrie, nous parle de Chasteuil beaucoup mieux et
beaucoup plus que d’Arvieux. Ce qu’il en dit me fit le plus grand
plaisir, tant par la piquante originalité du style que par l’apercu gé-
néral qu’il donne de sa vie.
« Ungentilhomme d’Aix, nommé M. de Chasteuil, m’oblige a toucher
« quelques traits de ses admirables vertus, d’autant qu’en |’établis-
asement de cette mission du Kesrouan nous avons suivi son con-
« seil... I] ne pouvait choisir de solitude plus agréable que celle de
« Canobin, ow ]’on respire un air tout religieux, ou les grottes sont
«des Eglises, ou le fleuve est appelé saint, oles cédres sont comme
« uD sancluaire.
« Sa maison de solitaire était un trou de rocher ; son trésor n’é-
« tait composé que de livres syriens et bébraiques pour | intelli-
‘ Le P. Roger, Terre-Sainte, liv. I, p. 94. In-4°.
* Mémoires du chevalier d’Arvieux.
28% FRANCOIS DE CHASTEUIL,
« gence du Livre de Dieu. Sa vaisselle, c’était une crache et un pot
«a tenir de I’huile; pour tout meuble, i} n’avait qu’un chandelier
« rustique soutenant une lampe de terre. Pour lit, il n'avait qa’une
« natte; pour habit, ane robe toute simple a la mode des Arabes. Un
« peu de pain avec de }’eau faisait ses festins et ses délices. Le di-
« manche, néanmoins, il y ajoutait un peu de riz et quelques Kgu-
« mages, pour la réjouissance de ce jour.
« On recourait & lui comme 4 I’oracle. On disait que son savoir
« était plus qu’humain, que ses maitresavaient été les cédres, que la
« solitude l’avait instruit. On le pria de ne priver point }’Eglise de Dieu
a du trésor de son érudition, et de laisser Canobin dépositaire et
« héritier de tant de riches connaissances ; mais la mort prévint le
« dessein qu’il avait d’écrire, ou plutét il aima mieux se taire avec
« Jésus-Christ mourant et le Verbe muet que de prendre rang parmi
« les théologiens et de parler avec les orateurs. Ii termina seize an-
« nées de vie trés-austére par un merveilleux détachement. 1] mourut
« en Jésus-Christ et comme Jésus-Christ. La grotte lui servit de Cal-
a vaire, et les pointes des rochers lui firent une croix. »
Soixante-deax ans aprés Besson et d’Arvieux , vint Laroque, direc-
teur du Mercure, sous les derni¢res années de Louis XIV. Laroque fut
envoyé par ce prince en Syrie pour l’étudier. fl entre dans de plus
grands détails que tous les autres sur M. de Chasteuil. Il termine
méme son voyage par un abrégé de sa vie, et motive ainsi cette réso-
lution.
« Sur ce que j’avais appris au mont Liban de la vie admirable que
« M. de Chasteuil y avait menée, j’eus, & mon retour, le désir d’en
« lire l’histoire éerite par M. Marchetty, prétre de Marseille, et im-
« primée a Paris en 1666. Mais, malgré mes recherches chez les li-
« braires et dans les biblothéques, je ne pus jamais rencontrer ce
« livre *. Tous les exemplaires qui restaient a |'’éditeur, Pierre le Pe-
« tit, furent bralés avec d’autres ouvrages dans )’incendie qui arriva
« au collége de Montaigu, ot Pierre le Petit avait son magasin.
« Je pensai qu’il ne serait point rare en Provence, ou la famille de
4 Besson, Syrie sainte, p. 134.
? Plus heureux que le directeur du Mercure, j'ai trouvé la vie de
Chasteuil, non pas dans le cares mais dans quelques bibliothéques
publiques de Paris.
BOUTAIRE AU LIBAN. 263
« Chasteuil était nombreuse et tenait un rang distingué dans le
« Parlement; mais je n’y réussis pas mieux qu’a Paris, et je ne se-
«rais point sorti de peine si un solitaire de ce pays, qui en avait un
cexemplaire, n’en eft enfin Jaissé tirer une copie manuscrite. Je
«trouvai que c était une lecture édifiante et curieuse, et je voulus
s conserver ce monument qui a une importance historique relative-
«ment aux affaires du Liban. Marchetty fit son livre environ vingt
« ans apres ja mort de Chasteuil. 1] put donc recueillir toutes les tra-
« ditions d’une mémoire encore vivante, et se procurer pour écrire
«toutes les piéces nécessaires. I! les recut des Péres.Carmes des-
«chaax du Liban, et en particulier du P. Célestin, de Sainte-Lidu-
«vine, professeur de langues orientales 8 Rome, et du P. Philippe,
«de la Sainte-Trinité, provincial du méme ordre. Tous deux iis vé-
¢curent avec Chasteuil sur le mont Liban.
«Ce saint homme, au rapport des mémes Péres, avait écrit plu-
asieurs lettres et composé quelques ouvrages pour lui servir dans
ases études et ses exercices de piété ; entre autres, une concor-
sdance sur les passages les plus difficiles des Ecritures, qui sem-
c blent étre contraires les uns aax autres. J] avait méme fait des re-
« marques sur |’Ecriture sainte, qui se sont perdues, comme tout le
«reste, par la négligence des dépositaires. On ne sait pas non plus
ace qu’est devenue une excellente homélie qu'il avait faite en
«)’honneur de saint Mitre, patron de la ville d’ Aix.
« Pour moi, ayant eu Il’honneur de visiter ie tombeau de M. de Chas-
«teuil et d’entendre confirmer par les plus anciens solitaires les
« grandes choses qui sont rapportées dans sa vie, j’ai cru que j’étais
« dans l’obligation de tirer cette vie de l’obscurité.»
Ainsi pensait de Chasteuil le directeur du journal le plus en vo-
gue dans le grand sidcle. Cependant il n’a point réussi a tirer la vie
du solitaire de son obscurité ; obscur et solitaire moi-méme, j’y réus-
sirai moins encore. Je veux |’essayer néanmoins. Quelquefois, ot
homme ne peut rien Dieu agit; quelquefois Dieu veut bien que le
vest du Ciel ermporte et séme sur des terres heureuses les pauvres
fruits de l’'arbuste qui végéte isolé. Ce que je puis promettre, c’est de
ne rien négliger. Je n'imiterai pas le journaliste ; ila aussitrop abrégé,
ila pris le pauvre solitaire du bon Dieu sur sa conche pénitente et
sainte pour le mettre sur le lit profane de Procuste, comme il y
ett mis Je plus mince écrivain, Lui enfoncant jusque dans le sein
284 FRANCOIS DE CHASTEUIL,
les ciseaux de la rédaction, il l’a taillé et tellement retaillé qu'il
n’en reste plus que quelque chose d’informe. Il a disséqué cette
vie si pleine et si belle, il a fait an squelette de ce qui devait étre
un vivant symbole d’immortalité. Grace a ce procédé, Chasteuil,
qui voulait se soustraire au monde et effacer ici-bas sa mémoire,
en se vouant au silence et en se cachant en Dieu, y a réussi selon son
espoir.
En effet, réduite en cendres en paraissant, réduite 4 rien par un
nouvelliste, ignorée de la plupart des voyageurs, omise dans les bio-
graphies, la vie de Francois de Chasteuil est pour nous comme si elle
n’avait pas été, comme si elle n’avait pas édifié ]’Orient. Aujourd’ hui
que l'on prend un si grand intérét au Liban et aux Maronites, il n'est
peut-étre pas dix Francais qui sachent qu’un de jeurs compatriotes
y exerca jadis une grande influence et y laissa une grande renommeée.
Si, a défaut d’écrivain plus capable et plus digne, je viens le leur
rappeler, si je viens parler de vie contemplative et d’ascélisme au
milieu de nos appétits industriels et de nos passions poliliques , on
me blamera peut-étre ; du moins ne m’accusera-t-on pas de propager
un abus : ce n’est pas de ce cété que penche le siécle, c’est vers un
autre péle qu’il gravite. On ne m’accusera pas non plus de courtiser
une puissance: celle du cloitre est passée; partout des vents vio-
lents vont la balayant du sol et renversant ses asiles. En Orient, en
Occident, voyez comme la cellule est vide, comme la Laure est dé-
laissée, comme le désert est désert !
NAISSANCE DE CHASTEUIL; SA PREMIERE EDUCATION.
Le 19 aodt 1588, 4 midi, naissait 4 Aix en Provence, dans l'une
des plus honorables familles de Ja magistrature, un.enfant qui devait
étre peu connou dans son pays, mais célébre en Orient. Ainsi que géné-
ralement il arrive, son éducation répondit 4 sa naissance; elle fut hon-
néte et grave, comme il convenait 41a profession de Louis Galaup de
Chasteuil, son pére; elle fut méme laborieuse et savante, comme il
convenait a l’age de renaissance littéraire ot il venait au monde. Son
pére lui destinait la succession de son siége ; mais sa mére, Francoise
Cadenet, ne désespérait pas de le voir aller plus haut et s’élever jus-
qu’a l’autel. Tel est assez souvent le voeu des méres chrétiennes ;
elles croient que le bonheur de leur. fils est assuré pour ce monde et
pour |’autre s'il est prétre; elles sont par la consolées de tout; elles
- SOLITAIRE AU LIBAN. 285
ne craignent plus rien pour lui : une fois dans I’Eglise, il est a l’abri
du monde , il est dans l’asile de Ja vertu et de la paix. La son cceur
sera tout 4 Dieu; nulle autre créature ne leur disputera son amour,
et il aura passé de leurs bras dans le sanctuaire. Elles espérent avoir
part ases priéres et a ses mérites; elles se sentent honorées et en
quelque sorte sanctifiées de voir le fruit de leurs entrailles toucher
Dieu, apres l’avoir fait par une seule parole descendre du Ciel sur
Pautel.
Baptisé dans |l’église de Saint-Sauveur, Chasteuil y recut le nom de
Francois, que portait aussi sa mére; comme son patron d’Assise, il
devait finir par arriver, dans une abnégation parfaite, dans un dépouil-
lement complet, 4une compléte union avec Dieu. En attendant, il
élait poussé a |’étude par son pére pour devenir un bon magistrat,
et par sa mére pour devenir un bon prétre; elle n’osait pas dire un
bon évéque, mais on ne dit pas toujours tout ce qu’on pense d’un fils.
De ces traditions de famille et de ces impulsions domestiques durent
résulter pour le nouveau-né un grand amour du travail et d’heureuses
dispositions pour la vertu. C’est la le domaine le plus solide des fa-
milles, le meilleur héritage 4 léguer aux enfants, et l’espoir le plus
certain d’un bel avenir. Nal n’était mieux fait pour tout cela que Je
petit Chasteuil : c’était une fleur qui attendait la rosée, un vase d’é-
lection qui attendait les parfums.
SA CHARITE PRECOCE; LES HUIT PAINS.
Le prédestinant a un genre de vie encore plus relevé que ceux que
révaient pour lui son pére et sa mére, le Ciel l’y prépara dés ]’enfance
en renchérissant sur les inspirations de sa famille et en lui donnant
des idées et des goits que le monde ne donne pas. Le monde est
égoiste et dur, et le petit Francois fut toujours pour !e pauvre d’une
tendresse de coeur et d’une charité toute filiale. C’est 14 aux yeux
des hommes le signe d’un bon cceur; aux yeux des anges, c’est le
signe d’un élu. Comprenant son Maitre avant ]’age de raison, con-
haissant le bien avant ]’Age de pécher, mais ne sachant point com-
ment va le monde, il s’étonnait candidement que tous les hommes
qui sont fréres et qui se disent chrétiens ne s’aimassent, ne s’aidas-
Sent pas mutuellement et ne fussent pas tous heureux. Il pleurait
comme un enfant qu’il était s'il voyait un malheureux souffrir ou un
mendiant renvoyé; il croyait qu’en les refusant on leur faisait un
/
286 FRANCOIS DE CHASTEUIL,
passe-droit et une offense 4 Dieu, Aussi le vit-on souvent courir
aprés eux de toutes ses petites jambes, comme pour réparer une in-
justice, et leur dire d’une voix 6mue: Tenez, mes amis, en leur re-
moettant un petit denier.
Un jour il se sentit si touché de la détresse de quelques indigents
qui l’imploraient qu’il ne put s’empécher de leur distribuer huit
pains qu’apportait le boulanger. Tandis qu’on ne faisait que murmu-
rer de cette perte, Francois ne disait mot; peu lui importait d’avoir
donné son pain: il était tout décidé a jedner pour les pauvres et
croyait que les autres pouvaient bien en faire autant.
Mais dés que |’on passa des murmures a des soupcons contre des
domestiques innocents, |’enfant les prévint, et s’adressant asa meére :
«C’est moi, lui dit-il, c'est moi qui ai fait cela!
— Comment! huit pains? Mais qu’en as-tu fait, petit coquin ?
— Je vous en ai fait, bonne mére, huit degrés pour le ciel. Jésus-
Christ, qui est descendu de si haut et qui a déja souffert pour vous
et pour moi, comme vous me le dites tous les jours, a eu faim a notre
porte dans la personne de ses membres, et je n’ai pas voulu le laisser
souffrir plus longtemps. Ils étaient neuf, maman ; ce n'était pas un
pain par personne : si j’en avais eu d’autres, ils y auraient passé.
— Ce qu’il y a de certain, petit dréle, c’est qu’il n’en reste plus
pour nous.
— Eh bien, bonne mére, nous jedinerons.
—- Mais tout le monde ne sera pas de ton avis; il faut du pain.
—— Nous en trouverons, dit l’enfant; Jes boulangers en auront pour
nous, car nous avons de l’argent ; ils n’en ont pas pour les pauvres,
parce que les pauvres n’ont rien. Ils auront du pain aujourd'hui;
mais de la viande ou en trouveront-ils? Le pain sec dont personne ne
veut, pas méme le chien, le pain sec, c’est leur régal ; et encore leur
faut-il prier Dieu, prier les hommes pour en avoir un morceau. Que
dira Dieu de tout cela quand il viendra revoir ce monde et rendre
justice & chacun? Si donc, en donnant Jes huit pains aux neuf pau-
yres, j'ai mal fait, punissez-moi, ma mére, c'est votre devoir, comme
C'est le mien de me soumettre. Pour expier ma faute, je jefinerai, je
jeinerai seul, je jeinerai huit jours s'il le faut; ce sera un jour pour
chaque pain, »
Un baiser de tendresse et peut-étre d’orgueil fut la réponse et le
chatiment maternels,
SOLITAIRE AU LIBAN. 287
LE COLLEGE. — SES RECREATIONS.
Mais voici la jeanesse et les années de collége ; souvent le collége
cate le coeur, souvent la jeunesse l’étourdit et !’égare. I n’en fut rien
pour Frangois : il conserva son ame & Dieu et son coeur & ses pau-
vres. S’accroissant avec l’age, sa charité le poussait méme quelque-
fois jusqu’a leur donner ses livres et 4 jeter sur leurs épaules nues son
mantelet d’écolier. Cela fait comme a la dérobée, il se sauvait pour
n’étre point vu, complimenté, remercié. Bien d’autres craignent de
laisser ignorer ; cet enfant craignait de laisser parailre ses aum6nes.
Une vertu ne va pas seule : qui aime 4 soulager son prochain
aime 4 prier son Créateur. La charité pour les hommes méne 4 la
piété envers Dieu. De méme que la charité vraie fuit l’ostentation
et l’éclat, de méme la vraie piété fuit le bruit du monde, cherche le
silence et la retraite.
Ainsi en était-il de Chasteuil. Fait autrement que les autres, il
n’avait pas les mémes goats. Petit écolier, il ne concevait pas la dis-
sipation de ses camarades ; il la trouvait folle; elle le fatiguait, et il
la fuyait comme une peste. Il était au comble de ses vceux s'il pou-
vait éviter leurs joies assommantes, leurs divertissements fastidieux,
pour se livrer seul, a ]’écart, & ses petits projets et 4 ses petites ré-
flexions.
« Pourquoi ne pas vous amuser comme les autres? lui disaient ses
maitres.
— C’est que les amusements des autres ne m’amusent pas du
tout.
— Pourquoi les fuir?
— Ce n’est pas parce qu’ils me donnent des coups que je pourrais
bien leur rendre, mais parce qu’ils ne font que du bruit et qu’ils ne
savent que crier. S’ils trouvent a cela leur plaisir, grand bien leur
fasse; le mien se trouve ailleurs, et je les prie de m’y laisser, comme
je les laisse moi-méme.
— Mais l’‘homme est fait pour vivre avec les hommes.
—Peut-étre bien, mais non pas, ce me semble, pour crier, tempé-
ter et se battre avec eux. Or, c’est ce que font mes bons condiscipies
tout le temps qu’ils appellent leur récréation? J’aime de tout mon Cceur
leur personne, mais je m’ennuie de leur tapage. Ils ne croiraient pas
quils s’amusent s’ils ne faisaient crouler le ciel de leurs cris et trem
288 FRANCOIS DE CHASTEUIL,
bler le sol de leurs trépignements. Les sauvages et les loups ne s’a-
musent pas autrement dans les bois.
— Mais pour mieux travailler il faut se récréer.
— C’est vrai, monsieur ; mais par se récréer on entend sans doute
ce qui délasse et qui plait. Ce qui me plait, ce qui me délasse et me
repose, c’est d’étre loin du bruit, c’est d’étre en paix, c’est d’étre seul
et libre, de penser a ce que j’aime, et de laisser aller comme ils veu-
lent mon esprit et mes pas. Telle est ma récréation 4 moi. Si c’est
mal d’étre ainsi, je ferai comme les autres; mais ce me sera une
pénitence au lieu d’une récréation.
— Eh bien, récréez-vous 4 votre guise, mon enfant, lui répon-
daient enfin ses maitres vaincus. Et toutefois n’oubliez pas, ajou-
taient-ils, que le livre qui ne ment pas nousa dit : Ve soli / Malheur
a qui est seul! L’homme a des fréres, et il est fait pour eux.
— L’homme a une 4me, répliquait l'enfant, et il doit la sauver ;
homme a un Dieu, et il doit étre 4 Dieu.
— C’est vrai, disaient ses maitres ; que Dieu donc le guide! »
Et ce n’était pas sans une sorte de respect qu’ils le laissaient dans
sa philosphique et sainte liberté. Quelquefoisil en usait bien et venait
de lui-méme se joindre aux jeux de ses condisciples, pour éviter |’a-
nathéme ou plutét la plainte divine sur l’homme qui est seul. Ses
condisciples étaient toujours enchantés de sa venue ; car ils en fai-
saient ce qu’ils voulaient sans jamais mettre A bout sa patience et
méme altérer son humeur.
Quelquefois l’enfant abusait, mais saintement, de cette liberté qu’on
lui laissait. Pour mortifier sa chair 4 peine rebelle, il voulut, dés l’age
de neuf ans, jedner tous les samedis. Dés dix, il prenait & certains
jours le cilice et la haire. C’était par 1a qu’il se préparait aux grandes
fétes ; c'était ainsi qu’il préludait 4 la vie de pénitence qu’il devait
embrasser.
Un jour, il acheta de petites cordes dont il se serra si fort les bras,
les jambes et d’autres parties du corps, que la peau se déchira et se
couvrit de stigmates dignes de son saint patron. Il en cachait la dou-
leur et l’aspect comme un cher trésor, comme un mystére de vo-
Jupté. Malgré ses soins, tout fut découvert. L’ceil dune mére est
pénétrant lorsque son enfant souffre; et depuis l’affaire des pains,
depuis ses offres d’expiation, la mére de Chasteuil le croyait capable
de tout excés dans le bien.
SOLITAIRE AU LIBAN, 289
Une visite fut donc faite, et malgré la résistance du pénitent im-
berbe, qui défendait ses douleurs comme un autre eit pu défendre
ses plaisirs, ses liens furent rompus et jetés au loin. S'il fut facile de
les rompre ou plutét de les couper, i] ne fut pas facile de les retirer
des chairs o ils étaient entrés et avaient fait sillon comme dans une
cire molle. Longtemps aprés des empreintes sanglantes y restaient
encore, et il fallut appeler des médecins pour guérir ces plaies
saintes.
Nulle main ne poussait l’enfant dans cette voie douloureuse, dans
ce chemin de la croix ; mais pour l’y arréter il en fallut plusieurs :
celles de Ja mére, du médecin et du prétre se réunirent : le jeune
ascéte fut vaincu, la pénitence ajournée et commuée en travail. Le
travail c’est encore la pénitence, une pénitence féconde 4 la fois
pour ce monde et pour l’autre ; c’est l’acquit de la vie envers les
hommes et envers Dieu ; c’est la seconde rédemption : de 14 vient que
qui travaille prie.
Le saint écolier consentit donc a faire avec son corps une tréve de
dix ans : i] quitta pour |’étude, non la vertu, mais la mortification, et
ce ne fut plus que sa téte et son esprit qu’il mit ala géne.
I était dans la nature et la destinée de ce petit homme de faire des
pas de géant en toute chose: il n’avanca pas moins rapidement dans
les lettres latines et grecques, qu’il ne s’était poussé dans la route du
calyaire et dans la science des saints. II s’isola et se perdit dans 1’6-
tude comme il s’était perdu dans la pénitence. Nous savons déja qu'il
élait ainsi fait qu’il voulait toujours étre seul en face de son objet et
de Dieu. Solitaire, saint et laborieux de naissance, il eft di, tant il
semblait peu tenir d’une nature tombée, vivre avant Adam ou du moins
avec les fils des prophétes, avec les ermites primitifs. S’il subissait
les résultats de cette nature déchue, il n’en avait ni les taches ni
les penchants mauvais.
Passant de |’étude du droit 4 celle de la jurisprudence, il s’y dis-
tingua tellement que l’université d’Aix l’admit avec acclamation au
rang de ses docteurs. Mais, comme il n’avait étudié les lois que par
condescendance pour les yues de ses parents, qui n’étaient pas les
siennes, il y renonga bientét pour ne s’adonner plus qu’aux sciences
qu'il pouvait cultiver loin des hommes, telles que la philosophie, les
mathématiques et les langues orientales.
T, XX. 29 ocT. 1847. 8° Live. 10
290 FRANOGOIS DE CHASTEUIL,
LA CABBALE ET L’ASTROLOGIE.
Le ciel, qui sans doute lui inspirait ce dessein, lui en facilita l’exé-
‘ution, en Je mettant en rapport avec um trés-fort hébrafsant, te P. de
Villa, de ’Ordre des Mintmes. Au bout d'un an d’étude sous la diree-
tion du minime, Chasteuil se rendit en la ville d’Avignon. La, ill se
perfectionna tellement auprés d'un docte rabbin, qu’au jugement des
Israélites eux-mémes, il n’était personne en ce siécle qui sit mieux
‘que lui la langue de la Bible. Par elle, i! entrait non-seulement dans
les secrets des livres saints, mais encore dans Jes mystéres de la Cab-
bale et duTalmud. L’astrologie, qui est le triomphe de la Cabbale et qui
était encore en vogue du temps de Chasteuil, eut de 1’attrait pour lui;
il s’y livra, il alla jusqu’aux boroscopes : it prédit des choses qui par
hasard arrivérent, ce qui ne servit qu’é |’infatuer de plus en plus.
‘L’homme se plait & se tromper soi-méme. Survint la fameuse cométe
de 1618, qui exercga toutes les Junettes astrologiques. A son as-
pect, Chasteuil, comme bien d’autres sans doute, prédit de grandes
guerres qui s’allumeraient comme un grand fex par le septentrion,
d’ot: elles embraseraient toute la chrétienté.
Cette passion de lire au ciel et de prédire par ses signes indiquait
‘dans Chasteuil une nature antiqug et une inclination innée pour!0-
Tient, d’ot l’astrologie nous vint et ot elle régne encore. La nitce
de Pitt I’y retrouva et s’en éprit.
LADY ESTHER STANHOPE. — SES SD&ES.
Comme Chasteuil, mais par d'autres motifs, lady Esther Stanhope,
niéce de Pitt, l'un des plus grands ennemis qu’ait eus la France, quitta
‘aussi I’Occident pour I’Orient. Secrétaire et conseil de son oncle,
elle avait connu les affaires et les hommes, et s’était vue en quel que
sorte reine d’Angleterre. Mais, 4 la mort du ministre, elle tomba de
toute la hauteur du pouvoir dans l’abaissement d’une fortune petite ou
nulle relativement A celle de cette aristocratie qu’elle avait vue a ses
pieds et qu’elle voyait maintenant sur sa téte. Le résultat assuré d’ane
chute sans Ja richesse, c’est !’'isolement et souvent le dédain. Lasse
‘des insolences et des brumes de Londres, rendant orgueil pour or-
‘gneil, ne voyant plus rien de convenable pour elle dans ce monde
anglais qui l’avait jadis courtisée, elle gagna l’Asie, plemne de vastes
projets, révant méme une couronne, et se retira dans le Liban, ou elle
SOLITAIRE AU LIBAN, 292
vient de mourir malheurease, sinon détrompée. Elie croyait 4 l’astro-
logie encore plus que Chasteuil, ce qui en faisart une sorte d’ifumi-
née. Les astres qu'elle comtemplait tantét sur la montagne et tantét
dans le désert lui disatent mille choses qm devaient changer le
monde, mais qui ne sont point venues.
C’est ainsi que, frustrée de sa couronne, dépouniée de sa jeunesse,
oubliée de sa patrie, délaissée de ses Arabes, cette Sémiramis insu- / oe ; Tee
laire, cette pauvre reine de Palmyre s’efforcait de charmer son isole-+ wt
ment, de tromper ses heures vides et ses ennuis anglais dansles ro42-f 8%) |< ="
ehers de sa solitade de Djihoun. cf
« Il est, disait-elle 4 un voyageur illustre, il est ane science perdue
« pour votre Europe, et qui n’a jamais péri en Orient; je la posséde,
«je lis dans les astres; nous sommes tous de quelques-uns de ces
«feux qui rayonnent 1a haut; ils présidérent & notre naissance, et
«leur inflaence heureuse ou maligne est écrite dans nos yeux, sur
anos fronts, dans nos traits, dans les lignes de la main, dans la forme
ade nos pieds, dans notre démarche et dans le style de nos gestes. »
Le soir, sur le Liban, elle avait cru lire dans ces feux célestes
Vhistoire d’un messie nouveau avec les merveriles prochaines d’un
changement de l’univers. Confiante en ces promesses éblouissantes pré-
tées par elle au destin lumineax, lady Esther tint toujours un cheval
arabe par sang selié et bridé pour l’entrée de ce messie futur en Jéru-
salem, ot: ele devait régner avec lui. On le vort, l’idée de régner ne
quittait point I’éléve de Pitt; elle était tombée de la réalité dans le
réve ; elle donnait Pun des premiers exemples de cette folie qui croit
a un messie nouveau et 4 ane femme libre pour sa compagne. _—«
Mais le messie ne parut point, et le coursier prédestiné mourut de
langueur sous son inutile harnais. Sa maftresse elle-méme mourut
bientét. Puisse-t-elle trouver le repos dans la tombe, et le vrai messie
dans le ciel !
Femme enthousiaste et faible, elle crut , influence des astres , et
ce fut 4 l’influence de |’ambition, de la solitude et d’un sol ardent
qu’elle céda. En se livrant trop & ses veeux excentriques, en laissant
trop s’exalter ses idées , elle se transforma au point d’adopter en tout
Fesprit et les mceurs de I’Orient , qui different tellement des nétres,
et nous sont si peu sympathiques, si peu connues que nous les
prenons tout aussi volontiers pour des folles que les Orientaux pren-
nent les nétres pour des stupidités,
292 FRANGOIS DE CHASTEUIL,
Ainsi va le monde : il s’‘ignore et se calomnie.
Si lady Esther égara ses idées dans les astres, elle n’y perdit nila
téte ni surtout le cceur : tant qu’elle fut riche, elle fit du bien; de-
venue pauvre, elle ne fit aucun mal. D’ailleurs il faut toujours y re—
garder avant de traiter son frére de fou, si errant soit-il. Ce ne sera
pas moi, du moins, qui viendrai verser l’injure sur le malheur.
Il n’en sera point de Chasteuil comme de lady Esther : Chasteuil
ira en Orient pour y chercher, non ses erreurs et ses réves, mais la
terre des miracles , les traditions de la Bible, le souvenir des pro-
, phétes, Jes traces de Jésus , l’atmosphére de la Thébaide, )’odeur du
Carmel et les cellules du Liban.
LE PERE DENIS ET LES HOROSCOPES.
En Occident , Chasteuil croit a l’astrologie; en Orient, il cessera
d’y croire pour ne plus penser qu’a Dieu. En attendant, |’un des re-
ligieux qui avait le plus d’influence sur son esprit, le P. Denis, capu-
cin, tentait de le détourner de cette science en le priant de considé-
rer 4 combien d’illusions elle était sujette en comparaison de celle de
l’Ecriture sainte , pour laquelle il avait de l’attrait et une si singuliére
aptitude.
Le P. Denis disait vrai, mais il parlait en vain : le moment de
Dieu n’était pas encore arrivé. Néanmoins, voulant a tout prix dé-
goiter Chasteuil de sa science favorite , il ’attaqua par un argument
assez direct, et qui eit eu de la puissance, si malheureusement, mais
a l’insu du Pére, il n’edt reposé que sur un de ces mensonges mal-
veillants dont le monde est plein et dont il se délecte.
« Le bruit s’est répandu dans Ja ville, dit-il & Chasteuil, que c’est
surtout votre avenir que vous cherchez dans vos horoscopes, et que
vous y avez trouvé que vous seriez cardinal. A la bonne heure, au
moins , ceci mérite que l’on consulte les étoiles. Pourquoi serait-il
défendu aux sorciers de penser & eux et aux prophétes de se prédire
des grandeurs?
— La plaisanterie n’est pas mauvaise, repartit Chasteuil en souriant
de bon cceur ; cependant, si quelque chose doit changer dans ma
position, ce sera, s’il se peut, pour m’élever selon Dieu, mais non se-
lon les hommes. »
Il ne faudrait pas croire que Chasteuil fit si perdu dans les astres
qu'il négligeat les sciences positives : il étudiait a fond les mathéma-
SOLITAIRE AU LIBAN. - 293
liques et la philosophie; c’est méme par 1a qu’il monta au ciel et se
voulut initier aux mystéres de ses mouvements et de ses feux pour
en traduire aux hommes les signaux providentiels des choses futures.
Les cieux, de l’aveu méme du Psalmiste inspiré, annoncent bien la
eloire de Dieu; pourquoi n’en annonceraient-ils pas Ja volonté? Le
son des sphéres retentit bien Jusqu’aux confins des péles; pourquoi
n'y proclamerait-il pas les arréts du grand moteur, |’avenir des
hommes et le destin des mondes? Ces flambeaux vivants ne marchent,
ne rayonnent pas en vain. La lumiére, c’est la science, et toute
science est 1& haut; il s’agit de la trouver. Dieu se révéle bien a notre
ime, pourquoi ne révélerait-il pas quelque chose & nos yeux? Sa
voix nous avertit, pourquoi ses astres ne nous diratent-ils rien?
Vest-il pas le Dieu des miracles aussi bien que des oracles? I] a parlé
par ses prophétes, pourquoi ne parlerait-il pas par ses cieux? N’est-ce
pas la qu’il tonne? n’est-ce pas 1a qu’il a posé son tabernacle et tendu
son arc d’alliance aprés Ja grande catastrophe des eaux et la cléture
des grandes cataractes? Ne nous a-t-il pas dit lui-méme que, lorsque:
viendrait la seconde et derniére catastrophe, il y aurait des signes
dans la lune et dans Je soleil? Mais nous a-t-il dit qu’il n’y en aurait
pas auparavant? D’ailleurs ne savons-nous pas que chaque instant,
chaque mouvement des choses comme chaque pas des hommes les
méne & leur fin, les pousse a leur ruine? Pourquoi donc les signes
n'auraient-ils pas commencé? Pourquoi ne les étudierait-on, ne les
signalerait-on pas?
SES PREMIERES ETUDES. — LA RENAISSANCE.
Ii reste évident par ce discours que, plein de la Bible, Chasteuil
clait également nourri des systémes de la Gréce, et par eux avait
quelque peu pénétré dans ceux de I’Orient, alors & peu PSs ignorés
et aujourd’hui encore peu connus.
Ainsi cette &4me avide, active, passait comme par divertissement
de la méditation au calcul , de la philosophie aux nombres, de la lo-
gique 4 l’algébre, qui, en généralisant les nombres, les abrége. Des-
cartes venait de l’inventer et de l’appliquer a la géométrie pour me-
surer le monde et trianguler I’étendue.
Les travaux de Chasteuil nous donnent une idée des études for-
tes et en quelque sorte encyclopédiques de la Renaissance. C’est
dans ces études que se sont formés les hommes et trempeés les carac-
29h FRANCOIS DE CHASTEUIL,
tares qui, imprimant a Louis XIV le sceau de leur grandeur et de leur
force , firent de sa royauté la royauté la plus éclataate, et de son
siécle l’un des premiers siécles de l'histoire.
Ce fut ainsi qu’étudiérent Pascal, Bossuet, Bourdalowe, Massillon,
Nicole, Arnauld, Rollin, Corneille et Racine. S'ils ne furent pas tous
d’une dévotion aussi fervente, d'un ascétisme aussi avancé que Chas-
teuil, tous ils furent des hommes savants et pieux.
Ce qui fait les grands hommes, c’est donc aussi ce qui fait les
grands citoyens, les grands rois, les grandes nations, les grands
siécles, c’est une vie grave et laborieuse, c’est |’instruction, c'est wae
régle intellectuelle et morale, c’est la religion, c’est la vertu.
Voulez-vous connaitre l'état d’un peuple, savoir jusqu’a quel point
il est grand et fort? Voyez ce qu'il est dans ses goits intellectuels et
dans ses études: c’est 1a un signe qui ne trompe pas. S’il a des
études forles et sérieuses, des goats élevés et sévéres, c'est qu’il est
grand ou qu'il va )’étre. S’il n’aime au contraire que la frivolité, s'il
' met l’esprit aprés la matiére et la sensation avant la pensée, c’est qu’il
est en décadence ou qu’il y marche.
ABANDON DES ETUDES PROFANES POUR LES ETUDES SACREES. —
LE DOUTE. — LECTURE DE LA BIBLE.
Nous venons de voir Chasteuil s'élever comme |’aiglen dans ses
études, nous allons le voir s’élever comme la colombe dans la piété.
Résultat naturel des bonnes études, ces deux ascensions se suivent
bien : elles s’engendrent et se compleétent. Plus nous le verrons vi-
vre, plus nous le verrors s'élever : i] montera en quelque sorte jus-
qu’aux cieux, comme Elie, aprés avoir vécu solitaire comme lui et s’é-
tre comme lui transfiguré sur la montagne.
La parfaite connaissance que Chasteuil avait de I’hébreu le con-
duisait naturellement a celle de |’Ecriture, laquelle se substitua & sa
passion pour l’astrologie: en effet, s’il est beau de connaitre les as-
tres, il est mieux encore de connaftre Dieu. A mesure qu'il avancait
dans cette science des,sciences, Chasteuil renongait 4 ses prédictions
horoscopiques. Les mathématiques elles-mémes perdant leurs char-
mes pour lui, il les abandonna et changea en amaur divin cetle cu-
riosité. vague qui l’avait agité jusque-la, Ce changement ne se fit pas
Sans peine, cette paix de la pensée ne s'acquiert point sans fati-
gue.
SOLITAIRE AU LIBAN, 295
Ses étades philosophiques et astrologiques, an exercant incessam-
ment son esprit, en |'initiant & tous les systémes, & toutes les pensées
des hommes, avaient donné 4 son esprit un si merveilleux essor
qu'il pouvait tout atteindre, et une si vaste ouverture qu’il pouvait
embrasser tout, que tout pouvait y entrer.
Cette rupture soudaine avec des études qui avaient charmé et ab-
sorbé sa vie laissa en lui an grand vide. Le doute, ce démon du midi,
toujours a l’affit des ames, et qui depuis longtemps rédait autour da
pensear, le doute, cette faiblesse des forts, ce ver rongeur de la
Science, cette paralysie intellectuelle, le doute qui n’est que le néant
et qui donne ta mort se précipita dans ce vide, repandit dans |’esprit
du solitaire comme la fiévre dans le sang, comme le serpent dans
l'Eden.
Chasteuil reconnut le tentateur : pour y répondre, il fit un nouveaa
pas dans }]’abnégation. |] venait de se séparer de la science humaine,
il se dépouilla de ses biens. H étudiait encore, car Dieu veut que |’on
travaille, mais son étude ne fut plus que celle des Saintes Lettres.
Parvenu comme nous le savons a ja parfaite intelligence de Ja Bible, il
s'appliqua & en pénétrer le sens au moyen des meilleures versions, des
meilleurs commentaires qu'il collationnail entre eux et avec le texte. Il
se livrait & ce travail avec toute l’ardeur qu’il avait mise a d’autres
études, Quand il n’avait pas achevé la tache qu'il s’imposait chaque
jour, il y passait la nuit. A un tel labeur rien ne résiste. Bientét il n’y
eut plus rien dans |’Ecriture qui ne lui fit familier. 11 la relisait tout
entiére sept fois par an: vers la fin de sa vie, ilia relisait tous les mois,
surajoutant toujours a cette lecture celle du Psantier qu'il faisait cha-
que semaime.
Une application si constante et si forte produisit son effet: en le
plongeant aux eaux saactifiantes de la Bible elle noya ses doutes et
calma son esprit. Heureux de ce caime, & l’abri des inquiétudes de
la science profane , il allait se détachant de plus en plus du monde
pour s’unir de plus en plus & Dieu. L’aimant n’est pas plus sollicité
par l’'action de son pdie, le corps par |’attraction de son centre. Heu-
reux au sein de la vérité, il possédait l’existence complete, il entrait
en partage du temps sans bornes et de la vie sans fin. Peu lui impor-
taient alors les charmes incertains et agités du savoir d’en bas, de |’éru-
dition des tombeaux, il avait la science de la vie, la Jumiére d’en haut :
il planait dans le ciel bien au-dessus de ces tourbdlons qu’inventait
296 FRANCOIS DE CHASTEUIL,
Descartes. Quand on est au centre de Ja lumiére supérieure, quand
on a dans son sein le soleil, et sur la téte les étoiles, se soucie-t-on du
ver luisant qui jette une lumiére faible et froide a]’ombre dece monde ?
VIE RETIREE; — SA DOUCEUR.
On croyait produire un grand effet sur Chasteuil en traitant de
sauvage cette vie de silence et de méditation, on se trompait. Loin
de s’en émouvoir il s’étonnait de ce que le monde, si rempli de dé-
ceptions, de douleurs et de désastres, eit néanmoins la prétention
d’étre le seul lieu of l’on pat vivre heureux. Aussi le solitaire avait-il
bien réellement pitié de ce monde qui semblait avoir pitié de lui. C'est
alors que, nautonnier hors des flots, il voyait & ses pieds d’un ceil peu
séduit ces miséres orageuses que le monde appelle ses honneurs,
ses plaisirs, et qu’il aimait 4 répéter le cri que le roi prophéte pous-
sait du haut du tréne: J’at levé les yeux vers les montagnes dou le se-
cours me iendra ; c’est alors qu’il comprenait Ie Christ pleurant sur
Jes femmes de Jérusalem qui pleuraient sur lui.
Ces dispositions n’étaient pas nouvelles en Chasteuil : le monde n’é-
pas fait pour lui: il y fut toujours mal a l’aise; il en craignait les de-
voirs dangereux. Que faire, disait-1], avec des hommes qui tous se
haissent et dont chacun n’aime que soi?
Nous le verrons bientét en relation avec le célébre Peiresc, ami de
l'étude et savant comme lui. Ii semblait donc que Chasteuil pit compter
au moins sur son approbation dans sa nouvelle carriére. Mais au lieu
de préter main forte au futur solitaire dans sa lutte contre le monde,
Peiresc se mit avec le monde contre lui. Il fut le plus ardent 4 com-
battre le genre de vie vers lequel il tendait : ce fut en vain. Tout ce que
Peiresc y gagna, ce fut de faire parler son silencieux ami et de con-
naitre quelques unes des idées et des choses dont il était plein.
Encore parla-t-il peu. Peiresc, qui ne le chicanait peut-tre que dans
ce but, s’en plaignait avec candeur. « Quel malheur, disait-il, qu’un
« homme qui a de si belles lumiéres parle si peu! »
Loin d’arréter Chasteuil, ces critiques et ces plaintes le poussaient
de plus en plus dans le silence et la retraite : il n’en sortait que pour
de graves motifs, comme pour rendre service et combattre l’erreur.
Apprenant un jour qu’un de ses amis s’était fait huguenot, il quitta
tout pour l’aller trouver. Il demeura quelques jours auprés de lui a
Brignoles, afin de le ramener : mais ne pouvant rien sur lui, ilrevint a
SOLITAIRE AU LIBAN. 297
\ix. Son ami rebelle l’y vint visiter, Chasteuil voulut bien‘d’abord re-
cevoir sa visite, espérant toujours Je faire rentrer au bercail catholi-
que : personne assurément n’en était plus capable. Mais Dieu a ses
vues et la Providence ses mystéres. Malgré ses lumiéres et son zéle,
il ne réussit pas. Voyant Ses entretiens et ses relations inutiles, i] cessa
de le voir, bien que ce fait un homme de haute qualité.
S'il ne put vaincre l’erreur dans son ami, il parvint du moins a
vaincre le doute en lui-méme. Une ressource puissante l’aidait en
cette lutte, Ia chasteté. Courage de l'ame, force de l’esprit, base et
serme de toutes les autres vertus, la chasteté est indispensable a la
sainteté ; elle en est l’aliment, l’égide et l’embléme. L’étude méme
abesoin de cette vertu: un coeur chaste est le foyer le plus fécond, le
moteur le plus puissant de l’intelligence. La chasteté rend énergique,
laborieux. Quiconque travaille beaucoup peut avoir des passions,
mais il n’est pas corrompu. La corruption et le travail sont deux con-
traires : ils s’excluent: l’un c’est la mort, |’autre la vie.
Cest ce qu’avait compris Chasteuil, non par expérience, mais
par instinct : il veilla donc 4 s’éloigner méme de Ja tentation. Pour
mieux réussir, il imita Job, ce grand maitre de la douleur, de Ja sa-
gesse et de la résignation ; faisant 4 son exemple un pacte avec ses
feux, Chasteuil re voulut plus traiter ni communiquer avec les fem-
mes que par exception et par nécessité. Il fut si fidéle a cet engage-
ment de délicatesse et d’honneur envers Dieu qu'un des confesseurs
qui l’avaient dirigé pendant cing ans, lui rendit ce témoignage que.
pendant tout ce temps il n’y avait pas manqué une seule fois.
ADORATION DU MYSTERE. — SEJOUR CHEZ PEIRESC.
Un Dieu fait homme par l’opération du Saint-Esprit dans le sein
d'une vierge , c’était le grand mystére qui avait peut-éire autrefois
troublé Chasteuil ; c’est pourquoi, sans doute, il redoubla de zéle et
de dévotion envers ce nyslére des mystéres, cette épreuve de la foi :
se faisant petit au pied de la créche, i] revétait tout le sentiment d’une
enfance spirituelle pour croire a Jésus enfant et a sa divinité. II veil-
lait tous les jours jusqu’a minuit pour attendre et saluer cette heure
auguste ot le Verbe éternel daigna descendre de sa gloire dans un
corps passible et mortel, et se montrer aux hommes pour les sauver.
Aussitét que sonnait cette heure solennelle, Chasteuil, se prosternant,
208 FRANCOIS DE CHASTEUIL,
adorait : puis, baisant la terre, il se levait en pronongant, les yeux
fermés, ces paroles : et verbum caro factum est.
Nous savons déja combien était profonde la connaissance que Chas-
teuil avait de l’Ecriture. Aussi passait-il pour un oracle parmi ceux
qui le connaissaient. On ne pouvait rien |ui proposer qu'il n’y répon-
dit aussit6t et en appuyant ses réponses par tant de passages de I’E-
criture que l’on était forcé d’avouer que ses solutions étaient les meil-
leures.
Celui de tous ses doctes amis qui lui donna le plus d’exercice en
ce genre, ce fut Peiresc ; i] ne cessait de le contredire, afin de le faire
s’expliquer sur tous les points difficiles. -
Un malheur public, un bonheur pour Peiresc, vint rendre plus
faciles et plus fréquentes ces conférences scientifiques : ce fut la
peste de 1629; elle sévit surtout 4 Aix et en Provence. Peiresc en
profita pour presser son ami de se réfugier chez lui, a Beaugency sur
la Loire. Chasteuil s’y rendit ; c’était un asile fait pour lui : les livres
et autres curiosités scientifiques n’y manquaient pas. Peiresc était en
effet, comme nous l’avons déja fait entendre, |’un des plus infatigables
collecteurs et des amateurs les plus éclairés de son temps. Tout con-
vergeait dans sa bibliothéque ; et tel était son goat pour la science et
les lettres, que sans avoir rien écrit d'important il passait pour un
grand érudit. Correspondant avec tous les savants de l'Europe qui
lui faisaient part de leurs découvertes et lui envoyaient leurs livres,
il en était comme le centre et le lien. C’est ainsi qu’il laissa une bi-
-bliothéque dont les débris ont enrichi nos bibliothéques publiques en
y passant a l'état de fonds et que le renom de Peiresc est resté grand
«dans Ja science.
S’il edt été moins chrétien, il edit été tenté de bénir Je fléau qui lui
~valait une bonne fortune en frappant Ia Provence et en poussant
M. de Chasteuil au mifeu des autres curiosités de son cabinet. Hl le
retint pendant toute la durée de Ja peste et l’exploita de son mieux
en le priant d’examiner ses riches collections de manuscrits, d’auto-
graphes, d’objets d’arts, etc., etc.
Ce fut J&A que Chasteuil entreprit de lire le Pentatewque en langue
gamaritaine que le P. Théophile Minuti, de l’Ordre des Minimes, avait
apporté du Levant et avait donné & Peiresc. Chasteu# ne se contenta
pas de le lire, il y fit des notes que Peiresc, qui était connaisseur, trouva
dignes d’étre insérées dans la Bible royale, dite Polygtotte de Lejay,
SOLITAIRE AU LIBAN. 299
qui s’imprimait alors 4 Paris, chez Antoine Vitré. ‘On Jes envoya dans
ce bat 4 Gabriel Sionita. C'était un de ces Maronites que |’Eglise fai-
sait venir alors du Liban & Rome pour y faire leurs études dans un
coliége fondé par Grégoire Xi{II poar les catholiques de !’Orient sous
le nom de College des Indiens. Dans ce temps-la, l’Inde, cultivée par
nos missionnaires, qui heurensement n’en ont pas oublié la route,
envoyait comme le Liban des indigénes & Rome. Quant 4 Gabriel
Sionita, on l’avait, en sa qualité d’Orientaliste de naissance, fait ve—
uir de Rome & Paris pour aider Lejay et pour surveiller l’impression
da texte hébreu de la Bible qui porte son nom. I) recut les notes
de Chasteuil, mais trop tard, les livres de Moise étant déja impri-
més. Sionita fut donc obligé de les repvoyer a Peiresc sans pouvoir
sen servir. Celui-ci en fit présent plus tard au cardinal Frangois
Barberini.
LORIENT.
Chasteuil avait lu et maintes fois relu la Bible avec tous les com-
mentaires susceptibles d’en éclaircir les obscurités. 1] avait la aussi
tous les voyages, et comme il avait toujours aspiré vers l’Orient, il le
connaissait parfaitement bien par les livres. Et toutefois, il lui man-
quait quelque chose encore pour la satisfaction de son esprit et pour
la parfaite intelligence de la Bible; c’était de voir l'Orient par ses yeux,
la Terre-Sainte, le Carmel et Je Liban : d’y écouter I’écho de la tra-
dition antique, de la voix de Jéhovah descendant depuis Adam, Abra-
ham et Moise jusqu’é Jésus; de parcourir et de contempier la scéne
ol se passa Je drame auguste de la Rédemption ; puis enfin de poser
sa tente, de dresser son autel, de servir Dieu pendant le reste de sa
vie et de sanctifier sa mort dans des contrées qui sont saintes par
elles-mémes aussi bien qu'elles sont belles, et qui furent le berceau du
genre humain aussi bien que celui de la religion.
Oui, tout nous vient de }’Crient, la lumiére de I’intelligence tout
aussi bien que la lumiére du jour : nous-mémes nous venons tous de
rOrient ; voila sans doute pourquoi son nom seul excite en nous un fré-
missement d'intérét et comme le vague souvenir d’une antique pa-
trie. Venus de l’Orient, nous voudrions tous y retourner ; c’est le pays
des réves, c’est l’idéal de l’imagination, c’est le berceau de |’aurore,
la terre des saints, des diamants et des perles, c’est la porte des cieux.
Orientaliste par nature, chrétien par la grace, amant de la méditation,
300 FRANGOIS DE CHASTEUIL.
de la solitude et du silence, Chasteuil devait désirer plus que tout
autre d’aller en Orient. L’Orient était sa patrie, ]’Orient fut toujours
dans sa pensée et dans ses voeux.
Depuis longtemps occupé de ce voyage, il recommandait a Dieu et
aux hommes de Dieu son projet d’émigration au désert.
Voici en quels termes, treize mvis avant de le mettre 4 exécution,
il en écrivait 4 l’un de ses cousins, religieux récollet a Saida : « La
« peste forme 4 mon départ de grands obstacles que je ne saurais
« vaincre sans une grace particuli¢re de Dieu. Je vous supplie de
« visiter pour moi les Saints Lieux. Vous me ferez, s'il vous plait,
« la grace, lorsque vous y serez arrivé, de prier tnstamment le Sei-
« gneur que, puisqu’il a voulu souffrir pour nous, i] daigne regar-
« der Ja bassesse de son serviteur, et qu’il ait cette bonté pour moi
« que de préter |’oreille 4 la trés-humble supplication que je lui fais
« d'agréer un dessein qui n’a d’autre but que son service. Que si ce
« n'est pas sa volonté que je l’exécute, et si dans les conseils impé-
« nétrables de sa Providence il a ordonné quelqu’autre chose dc
‘« moi, priez-le de soumettre ma volonté a la sienne et de dresser
« tous les mouvements de mon 4me 4 désirer et 4 n’entreprendrc
« que ce qui Jui plait. »
Il parait que Chasteuil recut une réponse conforme & ses veeux : car
un an aprés il s’embarquait a Marseille pour Constantinople avec le
comte de Marcheville qui allait remplacer M. de Césy, notre ambas-
sadeur auprés de la Porte ottomane. Avant de s’embarquer il avai!
brulé tout ce qui pouvait lui rester de livres et de manuscrits astro-
logiques afin de n’avoir plus rien qui |’attachat a cette science.
DANIELO,
(La suite a un numéro prochain.)
REVUE POLITIQUE.
Paris, 23 octobre 1847.
SUISSE. — La question de la Suisse a fait un pas formidable : la guerre
semble décidée; du moins l’espérance qu’on avait fondée sur la répu-
gnance de Saint-Gall et des Grisons 4 suivre l’étendard de M. Ochsen-
bein se trouve décue, et, avant que ces lignes ne soient imprimées,
peut-étre Ile premier coup de canon se sera-t-il déja fait entendre.
Si cette péripétie nous émeut, elle ne nous cause aucun étonnement.
Nous n’avons jamais eu confiance, pour notre compte, dans les corres-
pondances qui présentaient la guerre comme {mpossible. Sans doute,
l'immense majorité de la nation est contraire aux vues belliqueuses du
Vorort; mais 14 ou les clubs ont établi leur empire, le voeu du plus grand
nombre reste toujours impuissant. Il en fut de méme dans le temps qui
s’écoula depuis l’Assemblée constituante jusgu’au régime de la Terreur.
Si on reprenait les journaux de |’époque, et surtout les nouvelles qui
circulaient a l’étranger, on y verrait, comme hier pour la Suisse, une
confiance fondée sur ce que la plus grande partie de la nation francaise
avait horreur des excés révolutionnaires ; mais on avait laissé s’organi-
ser le mécanisme des minorités démagogiques, et le mal, en se propa-
geant. se joua de tous les obstacles.
A présent que la guerre est décidée, devons-nous craindre pour Ja
cause qui a toutes nos sympathies? Sans sortir des considérations pure-
ment humaines, la situation des cantons catholiques n'est point aussi
mauvaise que leur petit nombre et leur défaut de cohésion matérielle
pourraient le faire croire. On sait, 4 n’en pas douter, jusqu’a quel point
ils peuvent compter sur l'accord unanime des populations. Les cantons
de la vieille Suisse, Zug, le Valais, en ont référé des résolutions de leurs
gouvernements a l’assembiée de tout le peuple, et cette épreuve du suf-
frage universel, sur une terre ov i] est enraciné par vingt siécles d’expé-
rience, a donné les résultats les plus extraordinaires et les plus convain-
quants. A Zug méme, ou la population n'est point unanime comme dans
les pays voisins, la majorité a été immense. Quant & Lucerne et 4 Fri-
302 REVUE POLITIQUE.
bourg, la constitution n’y admet pas des formes aussi populaires, et
d’ailleurs l’expérience que ces cantons ont faite de la disposition des es-
prits lors de l’attaque des corps francs montre assez l’inutilité d'un appel
4 une autre manifestation publique de l’opinion. A Morat seulement, la
population protestante a déclaré qu’elle ne marcherait pas avec les catho-
liques dans une guerre devenue confessionnelle, et les autorites du
canton de Fribourg ont sagement accueilli cet aveu contraire aux pré-
tentions de la Diéte, qui entratne 4 sa suite les catholiques de Soleure et
d’Argovie, sous prétexte que la question débattue n’est point religiease,
mais fédérale.
De l’autre cOté, malgré le vote des états en apparence unanime, |’a-
narchie est & proportion-du nombre. Quelques cantens, tels que les Gri-
sons, ne fourniront pas uo homme ni un denier 4 l’armée fédérale : c’eat
4 ce prix qu ‘ils ont vendu leur vote & le majorité belliqueuse. Bale-Vill e
et Appensell intérieur restent avec NeuchAtel sur le terrain dela stricte
neutralité. Le Jura bernvis rapousse énergiquement toute participation
A le guerre: les catholiques de Genéve protestent contre la déloyale
conduite-des radicaux : le gouvernement de Lausanne fait lacérer les pé-
titions colportées en faveur de la paix: la.population catholique d' Argo-
vie, {rémissant sous le joug des protestants, n’attesd qu'un signal pour
se joindre aux Lucernois: Soleure, eutrainée 4 la complicité des corps
francs par quelques-unes de ses autorités spirttuclles, qui ont cra
que ‘les concessions étaient une arme contre la faction radicale, s’aper-
coit-enfin desa déplorable erreur: & Saint-Gall, trois voix senlement de
Majorité ont décidé du sort de la Suisse, et l'attitude de s conservateurs a
été admirable de fermeté, bien que le lieu d’assembiée fat cerné par des
troupes venues:de Zurich et d’Argovie.
3] s‘en fant donc de beaucoup que la Diéte révolutionnaire puisse met-
tre sur pied tout l’effectif des cantons qui suivent sa banniére, et parmi
les hommes qui lai .obéiront,.un trés-grand nombre ne le fera qu’avec
‘une répugnance tout a fait préjudiciable 4 :1’élan militaire. Cette arneée,
4Incompléte et Géoouragée d'avance, ira donc se ‘heurter -coutre les po-
pulations les plus belliquenses de la Suisse, animées du ples grand en-
thousiasme que puisse développer l'accord de la ‘foi religiouse avee le
déveuenent patriotique.
Quelques personnes .pensent que la complication actuelle pourrait en-
core se dénouer par une imtervention étrangére ; on sait-en effet que la
France et PAutriche sont d'accord sur la conduite a tenir, et Angie
‘terre, tout en flattant les passions radicales, ne s‘est pas .expliquée de
maniére & ce que ses amis de Berne puissent compter de sa part sur aA
appui positif. Il est de fait que ‘les Autrichiens se sont rapprochés d’aune
REVUS POLITIQUE. a
facon menacante de la frontiére des Grisons.; mais.ce cordon saniiaire se
transformera-t-il en une armée véritable, et le cabinet de Vienne,
dont Vattention se concentre presque exclusivement sur les événe~
ments de I’Italie, est-il libre d’accomplir en Suisse ce qui lui aurait
été facile dans toute autre circanstanee? Cette difficulté n'est pas la
seule; la plus grande est de savoir si les états du Sonderbund n'aime-
ront pas mieux affronter tout seuls le danger, que de recourir 4 l’ap-
pui des baionnettes étrangtres. Ce n'est pas que les catholiques de la
Suisse éprouvent pour la puissance autrichienne !’ayersion que nous
ont inspirée en France les récentes catastrophes de la Pologne et les
agitations actuelles de l’Italie. Outre que la communauté delangue rend
plus facile entre les deux pays l'échange des idées.et. des sentiments, les
¢ antons du Sonderbund ont, dés l’origine, trouvé dans le prince de Met- |
ternich un appui décidé de leur liberté confessionnelle. Mais, d’un au-
tre cété, nuile part la fierté nationale n'est plus entidére. et mieux justi-
fiée que dans les montagnes de lw vieille Suisse. Cing siécles d’une
gi orieuse histoire leur imposent la confiance en eux-mémes,, et l’antipa-
thie pour tout appui du dehors.
Or, on |'a dit positivement,. la France et rAutriche n’interviendront
que si les cantons catholiques les appellant en garantie de leur souve-
raineté fédérale.
Le dé est donc jeté, et les adorateurs de la force brutale vont faire
une expérience cruelle, la derniére peut-étre, de leurs déplorables
doctrines. On sait que les radicanx bernois, dégodtés par le mauvais
succés de leurs premiéres tentatives, ont regu en quelque sorte de
Paris l'injoaction de marcher en avant, sous peine d’étre déshonorés
aux yeux des. hommes de leur opinion. C'est d’ailleurs en Suisse seule-
ment qu’a pu sétablir solidement et se convertir en fait l’entente du
parti démagogique de la France et de l’Allemagne.. Nos ultra-démocrates
lisent peu, ils ne savent pas grand’chose, et d'ailleurs le souvenir qu’ils
ent gardé du temps ou leurs péres promenaient la liberté au bout d'une
pique d’une extrémité de l'Europe & I’autre, les range parmi les dignes
fils de ceux qui disaient aux, marchands de Rame : « Comment! il y a
« quinze jours que nous sommes ici, et vous ne savez pas encore parler
« francais! » Ui leur a donc fallu des truchemans pour s‘aboucher avec
VY Allemagne, et les radieaux du canten de Vaud leur .oat. rendu ce ser-
vice. S’ils réussissaient dans leurs détestables projets, il leur semble
qu'une immense commotion entratnerait aussi la France et l Allemagne
daas la méme voile, La fausse interprétation quils donnent aux événe-
ments de |’Italie,. s’imaginant chaque jour qu’ils pourront ¥ introduire
les procédés da leur école, centribue 4 augmenter chez eux illusion.
304 REVUE POLITIQUE.
Au moment ov la querelle se vide 4 coups de canon, nous ne discute-
rons pas la question de droit avec les ultra-démocrates de Berne et de
Paris. Ils ont découvert dans le pacte de 1815 un article 14 dont l’inter-
prétation exagérée met & néant toutes les autres garanties de la con-
vention. Le pacte a eu pour objet de sauvegarder l’indépendance canto-
nale, et un article qui permettrait, dans un prétendu intérét fédéral, de
porter atteinte 4 la souveraineté des cantons, serait un non-sens aussi
évident que celui qu’on tenta si malheureusement de faire prévaloir
en 1830. Mais derriére ce non-sens se produit une pensée un peu plus rai-
sonnable. L’indépendance réciproque des souverainetés cantonales a
beaucoup d’inconvénients dans la pratique : c’est une cause évidente
d’affaiblissement pour la Suisse, dans ses rapports avec l’étranger ; des
intéréts non moins essentiels sont entravés par l’absence d’une autorité
centrale et d’une véritable assemblée délibérante, ot les députés n’ar-
rivent pas garrottés par un mandat impératif sur toutes les ques-
tions. On dit 4 cela que les grandes puissances limitrophes doivent dési-
rer, pour leur propre sécurité, que la Confédération helvétique ne forme
pas un ensemble plus compact ; et peut-étre, dans les motifs qui portent
certains cabinets & soutenir le Sonderbund, entre-t-il quelque chose
de cette défiance jalouse contre les progrés de l’unité en Suisse. Nous
ne prétendons pas qu’il n’y ait du vrai dans ces remarques, et pour
notre compte, si nous ne voyions en jeu que l’intérét égoiste des
grandes puissances, nous n’éprouverions aucune sympathie pour une
politique od Pavantage des uns s’établit sur l’infériorité et le malaise
des autres.
Mais la premiére condition pour faire accepter un progres vers l’unité,
c’est de prouver que cette unité ne deviendra pas tyrannique. Or, que
dire de gens qui prétendent constituer lunité sur la plus insupportable
des tyrannies, celle des consciences? C’est pour cela que nous nous
sentons pleinement d’accord avec les catholiques de l'Helvétie, lorsqu’ils
s’appuient sar l’incontestable souveraineté des cantons pour repousser
Je joug qu’on veut leur imposer.
I) faut donc prier, prier avec ferveur, pour que Dieu bénisse leurs ar-
mes, et fassent tourner en leur faveur les mille chances que les hommes
appellent le hasard de la guerre. Mais en méme temps il faut bien se
convaincre que Dieu veut une de ces manifestations éclatantes, comme
en exigent ceux qui ne croient 4 la justice que quand la force et la vic-
toire ’'accompagnent. Tout ce qui a gardé dans l’Ame une étincelle du
sentiment de la conservation et du droit comprend aujourd’hui et pro-
clame la pureté de la cause des cantons qui résistent 4 la Diéte. Les
hommes & qui le nom des Jésuites servait d’épouvantail, il y a quatre
REVUE POLITIQUE. ) 305
ans, en sont & faire les voaux les plus ardents pour le succés d’une ligue
qui semble se battre pour les Jésuites. De telles expériences ne peuvent
étre perdues, et l’équité finira par entrer dans les Ames en méme temps
que lexesprits se soumettront 4 l’empire du bon sens.
Dés ce moment, l’épuration est faite, au moins en ce qui concerne la
Suisse : il ne reste au fond du vase qu'un dernier reproche dont la force
se fonde sur les apparences de la modération. On convient que la pré-
sence des Jésuites n'est qu’un odieux prétexte pour des hommes déter-
minés 4 imposer & leurs fréres le joug d'une liberté menteuse ; mais on
aurait voulu que les Jésuites, en se retirant de Lucerne, eussent oté
toute apparence de raison 4 l’intervention violente de la Diéte.
Que serait-il arrivé pourtant si, aprés que Jes corps-francs avaient at-
taqgué Lucerne uniquement parce qu’on y attendait les Jésuites, ces re-
ligieux eussent reculé devant l’appel qui leur était fait par les catholi-
ques de ce canton? On aurait dit: Les bons Péres se ménagent ; peu
leur importe l’avantage des Ames. Si on ne leur prépare un lit commode,
ils font la sourde oreille et restent tranquillement chez eux.
Supposons maintenant que se refusant aux priéres de la Suisse catho-
lique, les huit Jésuites de Lucerne battent en retraite devant les pro-
clamations de M. Ochsenbein, que de cris, que de sarcasmes n’enten-
drions-nous pas! Ils ont mis la Suisse en feu, dirait-on de toutes parts,
et le danger les fait fuir! — Sila Suisse catholique avait pu gagner quel-
que chose au départ des Jésuites, soyons-en convaincus, le Général ne
leur aurait pas permis un dévouement inutile et dangereux. Mais les
Jésuites doivent aux catholiques de ne pas les abandonner dans la lutte
qui va s’ouvrir. Ils léveront les bras au ciel dans les combats, et si
Yheure du martyre vient 4 sonner, ils affronteront sans crainte les mi-
sérables qui ont préludé par l’assassinat 4 une guerre infame et parri-
cide.
ITALIE. — Dieu nous épargnera cette cruelle épreuve, Dieu qui con~
tinue de manifester sa protection toute puissante dans les affaires de
l'Italie. Nous avions eu tort, fl est vrai, d’ajouter foi aux journaux ita-
liens qui donnaient déja )’évacuation de Ferrare comme un fait accom-
pli. Ce résultat aurait été sans doute obtenu plus tot, si le gouverne-
Inent pontifical edt accepté le retour au statu guo pour lequel l’Autriche
he montrait pas de répugnance. Mais Pie IX, selon son habitude, y a
mis plus de fermeté et de prévoyance. La présence de garnisons étran-
geres dans deux villes de I’Etat romain ne peut manquer d'cntretenir un
ferment de discordes : dans l’intérét de la paix, il ne faut plus méme
un prétexte & demander si la place n’est pas la méme chose que
la ville de Ferrare. En 1845, le Saint-Siége s’était vu enlever, malgré
306 REVUE POLITIQUE.
ses protestations, la portion de l’Etat de Ferrare, située au. nerd
du P06. L'Autriche n’a jamais pu se considérer comme la souveraine
incommutable de eette contrée. Que le cabinet de Vienne renonce
au droit de garnison dans les citadelles de Ferrare et de Camacchio, et
le gouvernement romain lui abandonnera définitivement le Polésine de
Rovigo, de maniére que |’Eridan devienne Ja limite naturelle et incon-
testée entre les deux Etats. Nous ignerons quel sera le sert de cette pre-
position : mais elle porte en elle-méme un caractére @équité qui ne
peut manquer de faire une grande impression, surtout si l’en. eornsidére
la foree que prend chaque jour lopinion publique en léalie.
Ce qui vient de se passer pour |’Etat de Lucques en est une preuve
éclatante. Le petit souverain de ce petit duché s’était sournoisement re-
tiré en faisant retraite sur les Autrichiens. il ne demandait pas mieux
que d@’abdiquer, pourvu qu’il pdt revenir 4 Ja suite des pacificateurs : de
pareilles manwuvres n’avaient-elles pas réussi en 18242 On assure que
déja l’Autriche lancait ses remontrances contre l'ineorporation immé-
diate de Lucques a la Toscane. Mais prononcer dans un. acte public ca
nom magique de réunien, si impatiemment attendu depuis plus de
vingt ans,.c’était mettre le feu & une mine dont il devenait impossible
de prévenir l’explosion. La commotion électrique n’est pas plus rapide
que l’enthousiasme qui s’est étendu en un instant de Lucques 4 Florence.
Lucques gagne a l’incorporation de s’adjoindre 4 un Etat respectable,
et d’échapper aux inventions fiscales d'une petite cour besoigneuse ; la
Tascane acquiert de son cdté le territojre le plus fertile ‘et. le mieux
cultivé de l’Italie. Déja Punion douaniére avait préparé cette fusion. Le
grand-duc, qui doit au mouvement actuel ce notable accroissement de
sa souveraineté, dépouillera. désormais tout souvenir de son origine au-
trichienne. Appuyé sur des ministres populaires, il a fait une expérience
heureuse de l’attachement et de la modération de ses sujets. 1 a cédé
de bonne grace pour le réglement de la garde civique, et cette conces-
sion qui, dans toute autre circonstance, aurait pu le mener loin, n'a
pas donné lieu, de la part du peuple, 4 ces manifestations d’une joie in-
sultante qui présagent la tempéte. L’Autriche n’a plus rien A espérer de
ce c6té ; et pourtant ¢’avait été jusqu’ici son meilleur terrain, parce que
son action y était mieux disaimulée que partout ailleurs.
Le roi Charles-Albert continue d’étre fidéle a son programme ; rien de
plus, rien de moins. Oa s’était bruyamment exprimé sur le compte de
deux de ses ministres: l’un, e’était M. de Villamarina, était le favori de
Fopinion libérale; autre, M. de La Marguerite, passait. pour plus atta-
ché aux idées absolutistes. Le roi n’a pas voulu sacrifier ces deux hom-
mes.d’Etat lun a autre : ila mieux aimé. les sacrifier tous les deux.
REVUE POLITIQUE. B07
Nous l'avons déja dit, Charles-Albert est ainsi fait : il ne demande pas
mieux gue d’étre un prince national ; il n’a pas de godt pour le réle de
roi constitutionnel. Avec sa probité bien connue, sa modération équi-
table envers les personnes, le sens administratif qu'il posséde 4 un haut
degré, et les conseils légitimes de l'ambition saturelle aux princes de Ja
maison de Savoie, le :peuple du Piémoat peut prendre patience. Il est
peut-éére don d’ailleurs qu'il se trouve un réfrigérani non suspect dp
partialité pour lAutriche, & o4té de la Toscane, ev les pétitions de la
rue obtiennent des retraits d’ordonnance : instrument dangerenx, alors
méme qu'il tombe aux mains du peuple le plus doux de la terre.
Sur vingt-deux ou visgt-trois millions d’ames que renferme I’italie, on
en compte aujourd'hui dix millions qui marchent sous la banniére mo-
rale de l’indépendance italienne. Si le roi de Naples se décidait enfin 4
subir l’ascendant qui le sollicite de toutes parts, huit autres millions
d’hommes viendraient ‘se jofndre 4 la confédération nationale, et lim-
mense majorité entrainerait bientdt le reste, sous une forme ou sous
une autre. ici on se porte garant des excellentes intentions du roi Ferdi-
nand ; on donne l’amnistie sans restriction comme une mesure arrétée
dans sa sagesse ; et si nows nous en rapportiens aux mémes assurances,
les réformes ne tarderaient pas & prendre leur cours régulier et pro-
gressif. Dieu le veuille! Dieu fasse que ce ne soient pas 1a des veenx sté-
Files et des conseils inefficaces, au lieu de nouvelles positives ! Capendant
le sang a coulé dans la Calabre d’une maniére cruelle, et le maréchal
Landi continue 4 effrayer la Sicile par des mesures qui rappellent la pkes
honteuse barbarie. De telles taches de sang ne font jamais bien dans
le régne d'un prince qui a vu de prés les gouvernements réguliers, et
qui ne peut avoir excuse de l’inexpérience et dela nécessité.
Nous venons de recevoir un exemplaire du Programme pour (opinion
nationale italienne, par M. Maxime d’Azeglio, et nous ne nous étonnons
pas de l’impression salutaire qu’a produite cette manifestation essen-
tielement loyale et modérée. Au besoin, nous prierions le roi: de Naples
de faire quelque attention 4 ce programme. i] y reconnaftrait que les
princes risquent beaucoup pour ce monde et pour ]’autre, quand ils se
refasent & entendre la voix du peuple ainsi produite avec Ja mesure et
la sincérité qu’inspire la conscience chrétienne.
Au nom de M. d’Azeglio, dont la marche politique s’affermit ainsi de
jour en jour, nous sommes heureux de joindre celui de l'historien spé-
rituel et animé, M. Cant, qui, dans la derniére séance du congrés
scientifique de Venise, sur oe terrain des Lagunes, ov l’Autriche pensait
avoir planté sa tente d'une maniére plus solide qu’ailleurs, a réparé le
mauvais effet de l’escapade du prince de Canino, et a parlé avec une li-
368 REVUE POLITIQUE.
berté éloquente du projet d’union des douanes italiennes, touten donnant
d Pie IX les louanges que réclament ses vertus sublimes et ses grandes
actions. Ace nom, les acclamations auraient pu faire tomber morts les
olseaux qui traversaient le ciel, comme quand Flaminius proclama la
liberté de la Grdce; et, malgré la présence du vice-roi, l’archiduc Rei-
nier, un houra malencontreusement proposé en ’honneur de Sa Majesté
impériale fut accueilli par un silence glacé. Je pense, pour |"honneur
de larchiduc , que ces sympt6mes lui auront inspiré des réflexions sa-
lutaires. Il se sera dit que, du train dont vont les choses, il pourrait
trouver bientét son avantage & se faire Italien, lui ou son fils, 4 l’exem-
ple de son neveu, le grand-duc de Toscane. Je pense aussi que cette
réflexion sera entrée encore plus profondément dans son 4me, quand il
aura appris la violation impolitique que le cabinet de Vienne vient de
commettre envers les derniers droits qui restaient 4 la représentation
nationale dans la Bohéme. En vérité, l’esprit de vertige souffle sur cette
monarchie.
On raconte de l’abbé Fraguier, savant modeste et homme de goat,
qui a laissé sa trace dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions,
qu’ayant voulu souligner tout ce qu’il avait trouvé de beau dans I’Iliade,
il avait fini par ne pas laisser intact un seul mot du poéme. Le régne de
Pie 1X est notre Iliade, et notre admiration en viendra au méme point
que celle de l’abbé Fraguier. Le correspondant hononéte et intelligent de
la Gazette d’Augsbourg, dont nous avons cité quelques réflexions dans
un de nos derniers numéros, aprés avoir rectifié des récits ridicules que
la rancune du germanisme avait propagés dans les journaux allemands,
ajoute ces paroles remarquables (16 octobre 1847, n° 289) : « Avec la pru-
« dence que Pie [X imprime & toutes ses mesures, les craintes que l’on
« voit exprimées chaque jour sont, non-seulement mal fondées, mais
« injustes. Il prend pour toute chose le temps nécessaire ; il pése soi-
« gneusement toutes les considérations, et tranche les difficultés avec
« autant de décision qu’il le faut. C’est ce que vient de démontrer encore
« la publication du motu proprio qui organise dans Rome le gouverne-
a ment municipal. Tel qu'il est aujourd’hui, ce projet aurait pu paraftre
« depuis plusieurs mois. Les changements qu’on y a introduits consis-
« tent en perfectionnements qu’au premier abord l'cell le plus exercé
« peut a peine saisir. On ne s'est pas attaché dans cette derniére révision
« & restreindre quelques-uns des droits existants, on a plutot étendu li-
« béralement les priviléges. Ce qui fait la grandeur de cet homme ex-
« traordinaire. c’est que, gardien jaloux et consciencieux du pouvoir dont
a ilarecu le dépdt, tl agit avec une générosité sans bornes, la ot sa généro—
« silé ne rencontre pas d’obstacles dans la délicatesse de. sa conscience.
REVUE POLITIQUE. 309
« L’amnistie, la garde civique, et enfin la loi municipale sont des preuves
« éclatantes de ce que j'avance. »
0 faudra revenir avec détail sur cette constitution municipale dont la
promulgation vient d’exciter dans Rome un de ces enthousiasmes aux-
quels on ne croit pas quand on n’y a pas assisté. Disons en deux mots
que cette loi est non-seulement un bienfait immense pour la ville éter-
nelle, mais encore une excellente lecon pour notre pays, qui, dans
l'ivresse de ses enfantements constitutionnels, est accouché de la plus
déplorable de toutes les lois municipales. En France, on a fait fléchir tous
lesintéréts légitimes sous l’application d’un mécanisme régulier comme
une équation géométrique, et en méme temps, pour ne pas abandonner
tout-a-fait ’administration des communes 4 l’influence des cabarets, on
amis dans une tutelle humiliante ce pouvoir incapable d’une initiative
intelligente et élevée. Pie IX, au contraire, affranchit de toute servitude
le gouvernement municipal de Rome, et en méme temps i] y donne place
a tous les intéréts légitimes dont le balancement produira lharmonie.
loi sage, loi généreuse, loi pratique, loi hardie, le nouvel acte de Pie Ix
posséde tous ces caractéres 4 la fois. La république du moyen age a suc-
combé 4 Rome sous les Papes, elle a succombe justement, victime de sa
coupable antipathie pour la puissance pontificale, et c’est aujourd’hui
cette méme puissance qui la retire de son tombeau, qui lui souffle une
vie nouvelle, et qui lui dit : vis et marche, je ne tecrains pas : je te donne
toute force pour le bien; la conscience universelle du genre humain,
instantanément présente dans ce siécle 4 chaque pas que tu feras hors
de la voie légitime, saura bien te retirer toute puissance pour le mal.
Pie 1X va plus loin encore: il recommence de ses mains sacrées, 4 Rome
méme, la séparation du spirituel et du temporel, ce besoin impérieux
de notre 4ge. Il introduit dans ses Etats une des dispositions de notre
code civil qui ont excité le plus d’injustes clameurs, alors que le cler-
gé cherchait imprudemment 4 rattacher le tréne a l’autel. Pour com-
prendre l’importance de cette mesure, il faut citer les expressions
méme de la nouvelle loi :
« Art. 48. L'administration civile comprend , en outre, les objets sui-
« Vants :
« Arr. 64. Les registres de l’état ciwil.
« Les naissances, les mariages et les décés qui auront lieu y seront in-
« scrits, méme s’jl s’agit de personnes non domiciliées dans le ressort de
ela ville, quel gue soit leur culte et quel que soit leur domicile. D’aprés
« ces registres, sera formé, chaque année, par la magistrature, le rdle de
«la population. Un réglement particulier arrétera la forme des déclara-
320 REVUE POLITIQUE.
« tions 4 faire et la maniére dont tes registres devromt étre tenus. Tout
« cela, sans aucunement déroger 4 la -preuve que les registres des pa-
« roisses sont exclusivement admis 4 fournir quant au baptéme, a la cé-
« }ébration du mariage devant I’fglise, et au décés des paroissiens res-
« pectifs sons les rapports ecclésiastiques, et sams déroger non plus au
« droit des curés de certifier ces sortes d’actes. »
Quel rapprochement! Quand Louis XIV réduisait ta religion & n’étre
qu’un instrument de la politique, fl refusait ’état civil aux protestants.
Aujourd’hui, Pie 1X proclame l’existence civile de la famille, en dehors
des distinctions confessionnelles. Ov est le génie, l"humanité, ou est la
vraie religion ?
En méme temps, le Pape place les congrégations monastiques dans le
droit commun, en soumettant leurs propriétés aux charges publiques.
Comme un puissant moissonneur, fl agite le van qui contient toutes les
pensées de la révolution francaise : les souillures sont dispersées dans
l’air, et le bon grain reste seul dans les mains du pére de familie.
C’est le méme pontife qui montre par des signes certains aux pré-
tendus libéraux de Ja Belgique la ferme résolution qu'il a prise de sou-
tenir la liberté de Eglise dans cette contrée : c’est encore lui qui,
pour la pureté des vocations ecclésiastiques et le développement régu-
lier des congrégations, entreprend une lutte contre les libéraux qui fi-
lent la quenouille aux pieds de Lola Montés.
Ne croyez pas qu’ici tout le monde soit pour Pie IX : les uns ont peur
dans son intérét, les autres le blament: i] a mis I*{talie en feu! Voici le
premier grief. Et qui donc avait amené I’Italie 4 ce degré d’abaissement ou
fl lui fallait mourir, si un messager céleste n’était venu briser ses chaf-
nes ? Est-ce que Pie IX a autorisé par une seule de ses paroles ou de ses
actes l’abus qu’un petit nombre d’imprudents ont fait de son nom? Ecou-
tez sa réponse ; elle est tirée d’une allocution prononcée dans le consis-
toire du 4 octobre dernier :
« Et ici, vénérables fréres, nous déclarons clafrement et hautement
« que dans cette affaire comme dans toutes les autres , tous nos soins,
« toutes nos pensées et tous nos efforts, complétement étrangers 4 toutes
« vues d’une politique humaine, ne tendent qu’d une seule chose: & sa-
« voir que ia trés-sainte religion de Jésus-Christ et sa doctrine brilleat
« de plus en plus par toute la terre anx yeux de tous les peuples. Car si
« nous désirons que tes princes 4 qui le Seigneur a donné la pufssance,
« fermant leurs oreflles aux conseiis trompeurs et pernicieux, gardant
« la loi de la justice, marchant selon ta volonté de Dieu, défendant les
« droits et la liberté de sa sainte Eglise, ne cessent jamais, par devoir de
« religion comme par humanité, de travailler au bonheur et a la pros-
REVUE POLITIQUE. Stt
« périté de leurs peuples, nous nous affligeons vivement de ce qu’en di-
a vers endroits il se rencontre des hommes parmi Ie peuple qui, abusant
« témérairement de notre nom, et faisant la plus grande injure & notre
«personne et A notre dignité supréme, osent dénier aux princes la sou-
emission qui leur est due, soulever contre eux les multitudes, et exciter
«des mouvements criminels. Ce qui est tellement contraire 4 toutes nos
«pensées, que dans notre lettre encyclique du 9 novembre de l'année
sderniére, adressée & tous nos vénérables fréres les évéques, nous n’a-
svons pas manqué d’inculquer l’obéissance due aux princes et aux pou-
«voirs, et de laquelle, suivant le précepte de la loi chrétienne, personne
ene peut jamais s’écarter sans crime, si ce n’est dans le cas ou il serait
«peut-étre ordonné quelque chose de contraire aux lois de Dieu et de
¢ PEglise. » 7 e
Mais Pie 1X est trep loué : tout le monde I’aime, c’est suspect. — Et
croyez-vous que ce ne soit pas une faveur extraordinaire de Dieu, que
ce don de charmer les ceeurs les plus rebelles? Une popularité exaltée
comme celle de Pie IX quia duré quinze mois est une popularité éter-
nelle. A nous, les journaliers de la vigne, le labeur incessant, l’impuis-
sence de persuader, las calomnies et les injures; au fermier de la vigne,
ls vendange abondante, la vendange bénie : c'est une justice pour tous,
e& c’est un bonheur pour nous que cette répartitien des chances du
combat.
Nous terminerons cette revue de llialie par quelques passages du
beau mandement que vient de publier Mer le cardinal de Bonald, pour
demander des priéres en faveur de Pie IX au clergé et aux fidéles de son
diocése. Nous prions nos lecteurs de faire une grande attention 4 ce que
lillustre prélat dit des offrandes qu’il faudrait faire au Saint-Siége. Nous
sommes heureux d’avoir exprimé, dans notre dernier numéro, une pen-
sseanalogue 4 celle que prociame aujourd'hui la voix puissante et vé-
nérée du primat des Gaules.
«Le clergé, N. T. GC. F., s'associe pleinement 4 la pensée féconde et
« pleinement libérale de Pie LX. ll contemple avec un légitime orgueil et
« une joie sineére la lutte glorieuse de son auguste chef contre tous les
« abus ; contre la pusillanimité des uns et les encouragements perfides
« des autres: contre la timidité qui recule devant tous les obstacles et
« Yandace qui veut tout tenter. N’avons-nous donc pas le droit de nous
« étonner d’entendre un grave législateur (M. Lherbette) accuser les évé-
e ques et lesprétres de s’étre prononcés contre le Pape et de vouloir Ventraver?
« Maisa-t-iT une seule fois adressé la parole 4 un évéque eta un prétre pour
« avoir ei bien pénétré leur pensée 7 Il a affirmé que le Pape dtatt seul, ab-
312 REVUE POLITIQUE.
« solument seul. Devait-on s’attendre 4 trouver une pareille calomnie sur
« les lévres qui dictent des lois? On ne sert pas la cause de la liberté en
« trompant les peuples par des assertions injustes et mensongéres.
« Non, le Pape n'est pas seul; le clergé et les fidéles, soumis 4 son au-
« torité spirituelle, sont avec lui pour le bénir et ’encourager 4 poursui-
« vre le cours des réformes entreprises, pour le consoler dans les peines
« inséparables de sa mission, et pour lui obtenir du Ciel, par leurs voeux
« et leurs priéres, l’esprit de force pour de nouveaux combats; l’esprit
« d’intelligence, pour qu'il comprenne tous les besoins de son peuple.
« Sans doute, N. T. C. F., vous viendrez dans nos temples prier avec
« vos pasteurs pour le Pontife auquel la Providence, dans sa miséri-
« corde, a confié la direction de ]’Eglise, et qu’ellea placésur un tréne
« pour montrer aux peuples et aux rois ce que peut, pour le bonheur
« des nations, l’alliance sincére de la religion et de Ja liberté. Mais la
« France catholique ne saurait-t-elle préter 4 son pasteur que le secours
« de ses pri¢res? Au moyen 4ge, l'Europe armée se serait ébranlée pour
« aller offrir au chef de l’Eglise son sang et son épée, pour défendre ses
« droits menacés, et le soutenir dans la lutte qu'il a engagée contre tous
« les abus. Aujourd’hui, une croisade plus pacifique pourrait étre en-
« treprise par les fidéles en faveur de leur chef spirituel. L’obole des
« chrétiens, qui va dissiper jusqu’aux extrémités du monde les ténébres
« de l’ignorance et planter Ja croix civilisatrice sur le rocher le plus
« inconnu, cette obole qui a une si grande puissance pour étendre le
a régne de Jésus—Christ, ne pourrait-elle pas, plus efficacement que les
« bataillons de valeureux soldats, préter 4 l’immortel Pie 1X un appui
« qui ne ferait point couler de larmes, qui n’enléverait pas un fils 4 sa
« mére et ne porterait point au milieu de populations paisibles les hor-
« reurs de la guerre? Ce n'est point le clergé qui devrait recevoir ces
« offrandes pour les transmettre au représentant parmi nous du succes-
« seur de Pierre; la malignité pourrait encore jeter un soupcon sur
« notre désintéressement. Mais, toujours bien inspirés par leur zéle et
«leur charité, les catholiques sauraient trouver un autre mode de
« perception. Leurs pontifes et leurs prétres iraient avec bonheur dé-
« poser leurs dons dans les mains choisies pour les recueillir.
« Nous confions cette pensée aux fidéles. Dieu la rendra féconde, si
« elle peut tourner & sa gloire et au bonheur d’une nation amie. »
ESPAGNE. — Un mot encore sur le caractére de la révolution ministé-
rielle qui vient de s’accomplir 4 Madrid. Cette révolution a été suivie
immédiatement d’une révolution de palais. Le général Serrano, associé,
4 tort ou A raison, 4 toutes les derniéres complications, a quitté la capi-
tale et est parti pour Grenade avec le titre de capitaine général. Le rot
REVUE POLITIQUE. 313
estrentré dans le Palais: une réconciliation publique a eu lieu entre les
deux époux, et la reine Christine est arrivée en toute hate. Le nonce,
Mer Brunelli, avait pris une part active 4 ces heureux changements.
L’acte du ministére Salamanca, qui devait consommer la vente des biens
du clergé, a été immédiatement révoqué. Rien ne s’oppose désormais a
la signature du concordat avec le Saint-Siége, et les Cortés sont convo-
quées.
Et lord Palmerston? et l’Angleterre? que pense-t-il, que dit-elle de
cette bouffée qui vient de dissiper les scandales fomentés par le digne
M. Bulwer? L’Angleterre, vous ne savez pas, l’Angleterre est pauvre.
Ecoutez fe Times :
« Nous regrettons d’avoir 4 le dire, mais la vérité doit étre dite: le
« pays est pauvre. Oui, l’Angleterre est pauvre actuellement dans le
« sens le plus grossier et le plus palpable. Le pays a été jusqu’a cette
«heure misérablement dépourvu de subsistances. Pour nous approvi-
« sionner, i) faut que nous nous séparions de notre or et que nous con-
« tractions des dettes vis-a-vis de l’univers. Voil4 ce qui s’appelle étre
« pauvre dans toute l’acception du mot. L’humanité nationale a encore
« accru cette indigence : nous avons, pendant des mois entiers, nourri
«plusieurs millions d’hommes en Irlande. Cela nous a couté 40 mil-
« lions sterl. Sur cette somme, 8 millions sterl. avaient été empruntés.
«C'est ce qui s’appelle partager son pain avec l’indigence. Sous l’in-
« fluence de l'emprunt irlandais, les consolidés et les autres fonds ont
« fiéchi continuellement. De 89, taux auquel l’emprunt a été contracté,
«deux jours aprés le versement, les consolidés ont baissé 4 79 et une
« fraction. Ces dépenses extraordinaires ont appauvri la nation.
« Si on considére ensuite les spéculations dans lesquelles l’argent s’en
« va dormir et le grand nombre de projets auxquels les capitalistes s’as-
« socient, on comprendra encore mieux la rareté de l’argent. Avec des
« habitudes dépensiéres, nos entreprises excessives et de lourdes obliga-
« tions d'une nature particuliére et un capital limité, la nation ne peut
« pas marcher. Sans doute les banquiers et les négociants de Liverpool
« sont dignes d’intérét, ils méritent de provoquer des sympathies; mais
«il ne faut pas perdre de vue que le pays est pauvre. Tout le monde est
« pauvre, tout le monde doit s’arranger comme il peut. L’assistance
« donnée a une classe en affame une autre. Pour que les chemins de fer
«d'Irlande puissent s’acheyer, il faut que ceux d’Angleterre soient sus-
« pendus. Espérons que la population du Lancashire ne sera pas con-
« damnée 4 périr pour que Galway et Tipperary puissent exister! »
Hl ne manque plus qu’un pendant a ce tableau, tracé par l’orgueil
décu et par l’égoisme irrité : Pie 1X est riche!
- al
31h REVUE POLITIQUE.
CORRESPONDANCE SUISSE.
‘Au moment d’achever l'impression de cette Kivraison, nous recevons d’un de
nos amis qui voyage en Suisse une lettre dont nous nous empressons d’extraire
les passages suivants :
Lucerne, 15 octobre.
Le Correspondant a toujours été exactement informé des affaires de
la Suisse, et il n’a jamais cessé de les présenter sous leur véritable jour.
Permettez-moi, Monsieur, de vous rendre cet hommage. Le séjour stu-
dieux que j'ai prolongé sur le théatre méme des faits me donne peut-
étre quelqu’autorité, si jen puis avoir, pour parler ainsi. Que cette as-
surance d’ayoir toujours dirigé l’opinion publique vers le droit chemu.:,
d’avoir lutté contre le flot de calomnies et de mensonges qui assiége de-
puis si longtemps une juste et sainte cause, soit pour vous, Monsieur,
et pour vos amis, une précieuse consolation 4 la veille des jours de deuil
qui se préparent pour la Suisse, ce vieil et digne ami de la France.
Je puis yous raconter, en témoin oculaire, la Landsgemeinde du bas
Unterwald, qui a eu lieu dimanche passé a Stantz.
On se rend de Lucerne 4 Stantz en traversant un bras de ce beau lac
des quatre cantons, dont un jour ordinaire nous eussions admiré la lim-
pide majesté. Mais dimanche, chacun était dans l’attente de la grande
scéne patriotique qui ne nous a pas manqué, et les souvenirs de vail-
lance et de fierté dont les lieux histériques, berceau et plus tard refuge
de la Suisse, sont empreints, absorbaient nos esprits. La Landsgemeinde
du bas Unterwald ne se tient pas comme celle de la partie haute du
canton sur les ruines d’un chateau féodal. Le siége de l’assemblée sou-
veraine de Stantz n’a rien de monumental : un terre-pleia de gazon
soutenu par un petit mur circulaire, tel est le thédtre traditionnel de la
Landsgemeinde du bas Unierwald. Dimanche, deux pyramides de gazon
s’élevaient 4 l’entrée de ce cirque rustique. Des inscriptions en allemand
rappelaient aux citoyens la gravité des circonstances qui les réunis-
saient. Deux miliciens faisaient sentinelle au seuil des trois entrées du
Parlement. Ils savent par coeur leur consigne, elle est inscrite dans la
constitution du pays : ils ne doivent laisser pénétrer dans l’enceinte que
les citoyens de cette partie du canton. La police est facile 4 faire. Le
long chapeau de paille noire et les bras de chemises pendants, dont au-
cun vétement ne recouvre |’étoffe fine et souvent brodée, yoila le cos-
tume simple, mais trés-reconnaissable des citoyens qui ont droit de
siéger & la Landsgemeinde. Dans les pays primitifs, les accoutrements
singuliers ont leur raison d’étre. Ls tiennent lieu de carte d’électeur.
REVUE. POLITIQUE. 315
La séance était commencée lorsque j’arrivai.. Le landammann, aprés
avoir fait la priére, exposait la situation eritique dans laquelle la patrie
se trouvait. i était debout sur une estrade au centre de l’assemblée, et
parlait d’un ton calme et réfléchi, Ja main appuyée sur un vieux et
énorme cimeterre. Le chancelier et les huissiers, revétus de manteaux
rouge et blanc, aux couleurs du canton, retenaient les flots pressés de
deux a trois mille paysans qui remplissaient l’enceinte. Quelques hom-
mes, revétus du vieux costume suisse, tenaient en main les drapeaux
des paroisses du demi~-canton. Un peuple est bien excusable de nourrir
le culte, la superstition méme de la tradition, lorsqu’il est depuis des
sitcles fidéle 4 une constitution qui fait encore sa force. Ce qui parait 4
rétranger pompe thédtrale un peu usée est pour l’homme.du pays l’objet
etYaliment d’une piété touchante. .
BientOt le landammann invita le premier député en Diéte 4 retracer les
circonstances qui ont amené la formation du Sonderbund. Puis chacun
des conseillers, rangés an bas de l’estrade, fut appelé 4 expliquer son
opinion. Les motifs présentés furent divers, la résolution fut unanime.
Les uns insistérent sur la vialence que les radicaux voulaient faire 4
leurs droits confessionnals ; les autres, sur les périls dont la souverai-
neté cantonnale était menacée. Un vif sentiment de fierté historique, le
feu contenu d’une conviction forte animait ces discours. Les citoyens
des petits cantons se souviennent qu’ils ont été les péres de la liberté
helvétique, et oppression leur paratt d’autant plus intolérable qu'elle
serait infligée par ceux-l4 méme qui ont imploré l’appui et l’honneur
de leur alliance.
Le héros de cette délibération passionnée, mais calme, ce fut un
sinple paysan, Joseph-Marie Banter, de Wolfenschienen, sous-banneret
du canton. Sa parole claire, incisive, pittoresque, excita tour 4 tour les
applaudissements et les rires sympathiques de l’assembiée. 1] mit sur-
tout en relief avec un grand bonheur la mauyaise foi des radicaux, qui
reprochent au Sonderbund de fomenter la division et de vouloir troubler
la paix de la Suisse. « Les radicaux, dit Banter, se vantent d’aimer beau-
«coup Ja paix : soit; mais ils ne connaissent pas le moyen de |’établir.
« Ainsi, c’est pour avoir la paix qu’ils ont supprimé et spolié les can-
« tons d’Argovie; c’est pour avoir la paix que leurs soldats, les corps
« francs, sont venus par deux fois porter le trouble, la désolation et la
«mort dans le canton de Lueerne. C’est encore par amour de la paix
« qu’ils ont tenté de s’emparer de Fribourg par surprise. Mais, lorsqu’on
«est si amoureux de la concorde et de l'union, pourquoi donc marcher
« toujours les mains plelnes de. boulets, de bombes et de pétards? Ah!
316 REVUE POLITIQUE.
« si c’est 14 la paix que l’on veut de nouveau nous apporter, nous aimons
« mieux dire franchement que nous sommes préts & faire la guerre. »
Biinter continua avec une verdeur de bon sens, un calme et un naturel
dignes du paysan du Danube. Puis le commissaire du clergé fut invité
par le landammann a prendre Ja parole. J’espérais pouvoir vous envoyer
le texte entier de ce beau discours, qui me paraissait avoir l'importance
d’un document historique. C’est en effet la meilleure réponse que l’on
puisse faire aux radicaux qui accusent le clergé catholique de la Suisse
d'irriter en ce moment les esprits et d’envenimer les passions : calomnie
si gratuite que je n’ai jamais pu faire comprendre a personne l’utilité de
publier le discours du commissaire ecclésiastique de Stantz. C’est pour
ceux qui vivent en Suisse une habitude constante de voir les prétres
remplir fidélement leur devoir, c’est-a-dire ne géner en rien l’expres-
sion libre et le développement régulier des sentiments politiques de
leurs ouailles, mais en méme temps précher la modération et la clé-
mence dans la victoire. Ce discours avait frappé et charmé mon esprit,
imbu des calomnies radicales; mais il parut n’offrir aux personnes qui
m’entouraient rien qui le distinguat des paroles qui tombent chaque
jour de la chaire catholique. Privé du texte que j’avais espéré recueillir,
je ne puis que vous envoyer une phrase que j'ai retenue et qui résume
toutes les autres. « Si la guerre éclate, lorsque vous marcherez au com-
« bat, soyez braves et miséricordieux comme vos péres! Que la cruauté
« ne souille pas vos mains! Souvenez-vous que vous combattez contre
« des fréres,égarés, et qu’aprés la victoire vous devez vivre avec eux en
a véritables confédérés. »
La délibération était close. Le moment du vote était venu. Le landam-
mann prononca la formule d’usage : « Que ceux qui approuvent la con-
« duite du gouvernement et sont d’avis qu’il doit persévérer lévent la
« main. » Aussitdt les tétes se découvrirent. Une acclamation aigué se
fit entendre, et toutes les mains droites se levérent, agitées d'un frémis-
sement convulsif. La contre-épreuve fut faite et prouva que l’assembiée
était unanime. Une salve de coups de fusil retentit au dehors, et des
coureurs partirent pour aller annoncer 4 Sarnen le résultat de la Lands-
gemeinde de Stantz, La délibération continuait cependant sur la propo-
sition du docteur Wyrsch. Les réglements militaires furent révisés. On
statua que le milicien qui se présenterait trop tard 4 l’appel, sans ex-
cuse valable, ot qui déserterait son drapeau, serait déclaré traftre a la
patrie. Le peuple déclara qu'il adoptait les familles dont les chefs au-
raient été victimes de la guerre. Enfin on nomma le chef d'une compa-
gnie de volontaires.
La Landsgemeinde avait achevé sa tache. Les paysans, se dispersant
REVUE POLITIQUE. 317
avec calme, racontérent aux femmes qui bordaient l’enceinte les dignes
et fortes résolutions qui avaient été prises. La nuit approchait. Les
paysaps des paroisses éloignées se mirent en route pour Ja montagne;
les autres entrérent dans la maison de tir, et, & la justesse de leurs
coups, il était aisé de reconnaitre les carabiniers qui firent ravage, le
4" avril 4845, dans les rangs des corps francs,
Voila, monsieur, quelle est dans ces circonstances extrémes la con-
duite franche, calme, légitime des gouvernements des sept cantons unis.
Loin de chercher le moins du monde & violenter les sentiments du peu-
ple, c’est au contraire dans la libre et solennelle expression de ces sen-
timents qu’ils cherchent et qu’ils puisent leur force. 11 n’en est pas de
méme des gouvernements radicaux qui ont toutes les sympathies de la
presse dite libérale en France et en Suisse.
Si je voulais remonter & l’origine de plusieurs de ces souvernenients
je pourrais dire des choses bien curieuses, trop oubliées ou inconnues
parmi nous. Ainsi le gouvernement de Soleure se distingue parmi les
plus furieux contre le Sonderbund. Le second député de ce canton est un
capitaine des corps francs : on ne peut pas mieux choisir. L’autre dé-
puté, c’est l’'avoyer Munzinger, qui, en 4841, au moment des élections,
manda de Berne des bataillons amis pour assurer par la pression des
baionnettes la liberté des votes, et réussit ainsi & mettre a la téte d'une
population enti¢érement catholique les hommes qui sont aujourd’hui les
plus intraitables ennemis de Ja Suisse catholique. Si l’on veut voir fleu-
rir la liberté d’association, c’est 4 Lausanne qu’il faut aller. C’est 14 qu'on
peut apprendre comment les chefs de la démagogie vaudoise ont interdit
aux conservateurs qui avaient fondé la Société de l’Espérance la faculté
dese réunir. Il est vrai qu’en revanche la tourbe communiste est mai-
tresse de la place publique. II y a trois semaines, un club s’est tenu en
plein vent & Lausanne. Les motions les plus incendiaires ont été faites,
et la fatigue des orateurs époumonnés a seule mis fin au 8candale. Les
conservateurs tessinois ont, de leur cété, éprouvé le sort que les radi-
caux réservent aux journaux qui n’épousent pas leurs passions. Un in-
génieur distingué, M. O’Mazzi, avait doté d’un journal sérieux, i Confe-
erator ticinese, la presse helvétique, plus féconde en invectives, en
général, que portée vers les études spéciales. Mais M. O’Mazzi avait dé-
mélé et dénouyait avec courage les vues discordantes, mais toutes fu-
nestes, des ennemis de l’alllance catholique. Un guet-apens lui fut tendu.
It échappa 4 grand’peine. Le journal a cessé de paraitre, et ses amis en
sont encore 4 pétitionner pour obtenir la réparation de cette iniquité.
Je pourrais poursuivre ce paralléle; je pourrais yous parler de la pres-
ats BEYUE POLITIQUE.
sien que le gouvernement de Berne exeree. sur les districts catholiqaes,
de l'injonction qu'il a faite aux ecciésiastiques de s'abstenir de tout ap-
pei & la paix et ala concorde. Mais j‘apprands 4 l’instant des actes de
kbcralisme plus récents et plus énormes encore.
Chacun attendait avec anziété le vote du grand-conseil de Saint-Galt.
LesGrisons ne se sont pas‘encore prononcés ; mais on ne doute pas que,
selon l’usage, ce canton ne suive Vimpulsion de ses voisins-de Saint-Gall.
Bix cantons ont donné. a leurs députés & la Diéte. mission de voter les
mesures d’exécution contre le Sonderbund..Douze voix sont nécessaires.
Saint-Gall, que les Grisons suivront, va doac décider de la paix ou de la
guerre Civile. Qui oserait assumer la redoutable responsabilité de cette
décision sans laisser aux consciences une Iiberté entitre! C'est bien as-
sez, c'est déja trop que les articles de la constitution de Saint-Gaill en-
lévent aux catholiques, plus nombreux dans le canton, leur part légi-
time de représentation. Cependant le gouvernement a eu recours 4
Pintimidation et a déployé un appareil militaire inconstitutionnel.
Trois compagnies ont été intreduites dans la ville, une garde civique
est organisée. Bien plus, les troupes mandées de Zurich, de Turgovie
et d’ Appenzell cernent les frontiéres du canton et sont prétes 4 les en-
vahir. Le gouvernement, sommé de faire retirer ses soidats, répond,
comme M. Munzinger 4 Soleure, qu'il a voulu assurer ja liberté aes
votes. Et cependaat, les orateurs conservateurs sont insultés 4 l’issue
de la séance. Pendant trois jours la discussion s’est prolongée, et hier
seulement, 4 trois heures de l’aprés-midi, le grand-conseil de Saint-
Gall, 4 la majorité de 76 voix contre 73, 2 décidé la dissolution du Son-
derbund par la force des armes.
Ainsi, le sort de la Suisse va dépendre de cette mejorité précaire, fruit
suspect des menées radicales.
Berne, 20 octobre.
Ea diéte s’est assembiée avant-hier et a tenu: deux séances. Les dé-
putés des douze Etats radicaux ont voté, selon leurs instructions, l’envoi
de commissaires fédéraux dans les sept cantons de lAlliance, et la ré-
daction d’une proclamation dite pacifique. C'est un piége nouveau que
Fon veut tendre 4 l’opinion de toute la Suisse et 4 la bonne foi des
cantons catholiques. Les radicaux ont honte de leur rdle d’agresseurs,
ou pour mieux dire @héritiers et de veugeurs des corps francs. Is per-
sistent 4 se poser en amis de la paix, tandis que par des provocations
incessantes fis essayent @’arracher au Sonderbund le premier coup de
fusil. Les-députés.des sept cantons ont fait fastice de cette tactique, ils
REVUE POLIINQUE. B19
ont dit que, si en effet on avait des propositions de conctliation sincére
4 leur offrir, c’était dans le sein de la diéte qu'il fallait Jes présenter.
Le député de Fribourg, M. Fournier, a particulierement insisté sar ce
qu'il était autorisé par le grand-conseil de son canton 4 prendre acte
des ouvertures sincéres qui pourraient étre faites. Mais la proclamation
gui a été lue et adoptée aujourd'hui se borne a de vagues et captieuses
promesses de respecter la liberté de conscience et la souveraineté can-
tonnale, sans qu’il soit le moins du monde question de réparer les inju-
res que la diéte a faites elle-méme ou laissé faired oes deux bases de la
confédération helvétique. En mettant dans la bouche des commissaires
fédéraux ce mielleax et vain discours, on espére abuser les hommes cré-
cules, et jeter la discorde entre les populations et leurs gouvernements.
Mais les députés du Sonderbund ont fait sentir que l’on se bercait de
Vaines illusions, que l’adhésion de leurs concitoyens 4 l’alliance ne leur
avait pas été surprise, et que ce n’est pas avec des mots que I’on calme-
rait leurs lézitimes inquiétudes. Le député da Valais, M. de Courten, a
sous ce point de vue comparé avec une juste fierté la conduite des gou-
vernements du Senderbund et celle des gouvernements radicaux, qui,
loin de porter devant le peuple la question de la paix et de la guerre,
comme ils avaient été sommés de le faire par d’imposantes pétitions, com-
Priment tout 4 la fois la presse et la chaire, et n’ont pas permis & la
tribane populaire de s’élever.
Mais j’ai bAte de vous parler d'un fmpertant épisode de la séance, qui
aura, je l’espére, pour la pacification honorable de la Suisse, plus d’ef-
fet que l’envoi des commissaires fédéraux. Les catholiques de Genéve
ont enveyé & la Didte une adresse par laquelle ils déclarent, en termes
graves et recueillis, que leur conscience leur défend de porter les armes
contre leurs coreligionnaires de la Suisse primitive, et que s‘ils sont
requis de prendre part 4 la guerre civile, ils n’obéiront pas. Cette
adresse avait été remise 4 M. Ochsenbein, )’ex-général des corps- francs,
aujourd’hui président de la Diéte pacifique, protectrice du droit et de la
liberté de conscience. « Qui a signé cela?» s'est écrié le député de Ge-
néve, M. Rilliet de Constant, cachant sous des airs de dédain le dépit
qu'il éprouvait. La protestation avait du poids par elle-méme, et les étu-
diaats bernois, qui remplissent en grande partie les quatre longues ban-
quettes récervées au public, avaient paru, tout prévenus qu’ils sont con-
tre le Sonderbund, tourhés des nobles et patriotiques considérations
présentées par les pétitionnaires. Mais limportance de cette protesta-
tion a grandi considérablement lorsque honorable M. Fournier, sur
linterpellation malhabile du député de Genéve, a prié le chancelier de
lire l'état des signataires dressé commune par commune. La Diéte a su
320 REVUE POLITIQUE.
alors qu'elle venait d’entendre l’honorable résolution de seize cent dix-
huit citoyens.
Puisse la Suisse catholique tout entiére imiter cette noble détermina-
tion ; puisse la Suisse tout entiére se rappeler ce que les catholiques de
Genéve n‘ont pas oublié! C’est aux fondateurs de sa liberté, 4 ceux qui
ont le plus généreysement versé leur sang pour son indépendance qu’il
s’agit d’intenter une guerre odieuse.
Une discussion intéressante et trés-vive s’est eigpabée entre les dépu-
tés de Lucerne et d’Uri, M.Meyer et M. Schmidt d’une part, et M. Och-
senbein de l’autre. Les deux députés du Sonderbund ont demandé l'ex-
plication du déploiement de troupes que Berne avait fait depuis samedi
dernier sur la frontitre de Lucerne et de Fribourg. Ils se sont plaint des
persécutions incessantes dont leurs cantons étaient I’objet, des rumeurs
ridicules qu’on répandait pour alarmer et irriter les populations, et faire
croire 4 des desseins d'agression que l’on savait ne pas exister. Aussitét
M. Ochsenbeln s'est retranché, apres force rodomontades, derri¢re des
rapports d’agents peureux et niais qui avaient alarmé le Vorort. Le fait
est que le gouvernement de Berne avait saisi avec bonheur ce prétexte
pour semer l’épouvante dans le pays, tater l’esprit de ses troupes et ir-
riter les esprits. Mais l’expérience a mal réussi. Les bataillons 4 peine
rassemblés ont été congédiés, Les soldats manifestaiéot hautement leur
mécontentement et leur confusion. [ls se sont assuré par leurs propres
yeux gue M. Ochsenbein avait exploité 4 leurs dépens une panique pué-
rile.
Le député de Zug, pour tirer au clair les protestations de respect du
droit contenues dans la proclamation votée aujourd’hui, a déclaré qu'il
était autorisé par son canton 4 se désister du Sonderbund, si des garan-
ties étaient accordées aux catholiques. Mais il est probable que les dé-
putés radicaux, qui ont plein pouvoir pour la plupart, passeront outre.
L’on nommera demain le général des troupes radicales. M. Ochsenbein,
qui cherche, aux dépens de sa patrie, une revanche de sa défaite hon-
teuse du 4° avril, et M. Rilliet de Constant, se disputent le commande-
ment. Cependant on attendra, pour agir, le retour des commissaires fé-
déraux.
L’un des Gérants, CHARLES DOUNIOL.
Panis, — Typocaapaie p’A. RENE,
Bue de Seine, 52.
CONDAMNATION PAR PIE IX
NS COLLEGES MINTES DE vMLAUeh RY
mae TD
RESCRIT DU SAINT-SIEGE SUR LES COLLEGES DU GOUVERNEMENT
EN IRLANDE.
AU TRES-REVEREND DOCTEUR MAC-HALE, ARCHEVEQUE DE TUAM
( IRLANDE ).
« Illustrissime ac Reveren-
dissime Domine,
« Mirum fortassevidebitur
quod Sacre Congregationis
responsum de collegus aca-
demicis tamdiu dilatum fue-
rit; verum et negotii ipsius
de quo agitur gravitas, et
rerum pertractandarum co-
pla, effecerunt ut diutur-
num tempus efflurerit ante-
quam documentis et rationt-
bus pro utraque sententia
rte perpensis judicium tuto
edi posset. Illud vero ante
omnia significare debemus,
ne cogitasse quidem Sacram
Congregationem aliquid mi-
nus rectum sibi proposuisse
Antistites illos qui collegio-
rum institutioni favere visi
« Illustrissime et réyérendissime
Seigneur,
« Il paraitra peut-étre étrange
que Ja réponse de la sacrée Con-
grégation de la Propagande sur
la question des colléges mixtes
ait été retardée si longtemps ;
mais |’importance de la question
4 résoudre, et la grande variété
des sujets quis’y rattachent, ont
exigé, avant qu une décision sire
pat étre donnée, qu'un temps
considérable fit consacré a l’exa-
men des documentset des raisons
sur lesquels s'appuyaient les opi-
nions contraires. Avant tout,
nous croyons de notre devoir de
déclarer qu'il n'est jamais entré
dans l’esprit des membres de la
sacrée Congrégation de la Propa-
gande que les prélats qui parais-
T. XX. 10 Nov. 1847. 9° Live. 11
$22
sunt : diuturna siquidem ex-
perientia illorum probita-
tem compertam habet, eos-
demque in eam fuisse men-
tem impulsos existimat spe
tantummodo majoris bont
assequendi utque religionis
prosperitati in Hibernia
consulerint. Attamen, re
mature et guolibet sub res-
pectu penitus considerata,
fructus hujusmodi ex ea col-
legiorum erectione Sacra
Congregatio haud sibi audet
polliceri; grave imo pericu-
lum fidei Catholice inde ob-
venturum timet ; uno verbo,
relligionis institutionem hu-
jusmodi detrimento existere
arbitratur.
a Monitos proinde voltuit
Archiepiscopos et Episcopos
Hibernia ne ullam in ejus-
dem executione partem ha-
beant; quemadmodum vero
exoptasset ut antequam ex
eis nonnulli apud gubernium
ayerent ad legis prefata Col-
legia respicientis mitigatio-
nem, aliaque in eorumdem
favorem obtinenda, Sedis
Apostolice sententiam pos-
CONDAMNATION
saient favorables a |’établisse-
ment des colléges aient eu quel-
que mauvais dessein en vue, car
une longue expérience nous a
convaincus de leur probité. S’ils
ont adopté cette maniére de voir,
cen est que dans l’espérance d’ ef-
fectuer un plus grand bien et de
favoriser en Irlande les intéréts
de la religion. Néanmoins, la sa-
crée Congrégation de la Propa-
gande, aprés avoir examiné la
question avec maturité et sous
toutes ses faces, n’ose se flat-
ter de voir ces colléges produire
les fruits que l'on en attend, et
méme elle craint que ce genre
d’institution ne fasse courir a la
foi catholique un danger immi-
nent; en un mot, la Congréga-
tion de la Propagande est con-
vaincue que ces colléges ne tar-
deraient pas 4 nuire 4 la religion.
« C’est pour ces raisons qu'elle
a cru de son devoir d’avertir les
archevéques et évéques d’ Irlande
de ne prendre aucune part a leur
établissement. Comme la sacrée
Congrégation de la Propagande
ett désiré que ceux des évéques
qui sont entrés en négociation
avec le gouvernement pour faire
modifier la loi relative & ces coi-
léges, et obtenir d'autres mesu-
res fayorables, eussent pris d’a-
DES COLLEGES MIXTES.
tulassent, ita pro summo ob-
sequio quod ergoeamdem Hi-
bernia Antistites jugiter
prea se tulerunt, haud dubi-
tat quin elidem ea que in
contrarnem prestiterint sint
retractaturi, Hec omnia
vero haud efficiunt quominus,
st aliqui ex vobis nonnulla
gravioris momenti ulterius
notanda habeant, Sacre
Congregationi libere pate-
faciant, ut de omnibus rite
dt judicari valeat,
‘a Ceterum Sacra Con-
gregatio probe noscit quanti
intersit adolescentium, civi-
horis presertim cetus, scien-
tifice instructioni consulere ;
proinde Amplitudinem tuam
et suffraganeos simul Epis-
copos hortatur ut media om-
ma legitima que in vestra
sint potestate ad eamdem
promovendam adhibeatis.
Curandum erit ut collegia
Catholica, que jam consti-
tuta reperiantur, magis ma-
gisque floreant, eis additis
in philosophica presertim fa-
cultate utilioribus cathedris,
gue fortasse desiderantur,
atque tta ea Gollegia dispo-
nantur, ut-majori adolescen-
bord Pavis du Saint-Siége, elle
ne doute pas aujourd hui, consi-
dérant l’obéissance que les évé-
ques d Irlande lui ont toujours té-
moignée, qu ils ne rétractent les
démarches qu'ils ont pu faire
contrairement 4 cette décision.
Mais, malgré tout, si quelqu’un
de vous a sur cette question des
observations importantes & nous
soumettre, il peut librement les
communiquer a la Congrégation
de la Propagande, afin qu'elle
donne sur tous ces points une dé-
cision convenable.
« La sacrée Congrégation n’l-
gnore pas de quelle importance
il est de pourvoir 4 ]’instruction
scientifique de la jeunesse, sur-
tout de la classe élevée; elle en-
pape en conséquence Votre Grace
et ses suffragants 4 prendre tou-
tes les dispositions légitimes pour
propager cette instruction. 1] sera
de votre devoir de veiller 4 ce que
les colléges catholiques déja éta-
blis deviennent encore plus floris-
sants, en feur donnant des chai-
res nouvelles et utiles, surtout
de philosophie, dans le cas ov
ils en manqueraient. 1 faudrait
prendre dans ces colléges des
dispositions qui les rendissent
accessibles & un plus grand nom-
bre d’éléves, suivant les besoins
324
tium numero, prout regio-
num adjuncta exigant, pa-
tere possint. Imprimis vero
opportunum Sacra Congre-
gatio fore duceret, si collatis
viribus Catholicam acade-
miam, ad illus instar que
per Belgit Antistites in civi-
tate Lovaniensi fundata est,
in Hibernia quoque erigen-
dam Episcopi curarent.
« Hac vero omnia ut ex
votis feliciter contingant ,
Sacra Congregatio Episco-
pos hortatur guatenus mu-
tuam unionem maximamque
concordiam perpetuo ser-
vent neque se partium studio
abript sinant 06 negotia que
sacrum ministerium tpsis
creditum haud attingant,
cunctisque pateat Dei cul-
tum, religionis bonum, ani-
marum demum salutem eos-
dem tantummodo querere.
« Hac vero eo majore stu-
dio vos prestituros arbitra-
mur, cum eadem in omnibus
sanctissimt Domint nostri
Pi IX sententia extiterit ;
postquam enim accuratam de
universo hoc negotio noti- |
tiam sibi comparasset, Sa-
.cr@® Congregationis ‘consi-
lium probandum censutt,
CONDAMNATION
des divers districts. Par-dessus
tout, la sacrée Congrégation croi-
rait avantageux que les évéques,
unissant leurs efforts, érigeassent
en Irlande une université catho-
lique semblable a celle que les
évéques de Belgique ont fondée
dans la ville de Louvain.
« Afin que. ces dispositions
puissent avoir l’heureux résultat
désiré, la sacrée Congrégation
exhorte les évéques 4 conserver
entre eux l'union et la plus
grande concorde. I] ne faut pas
quils se laissent entrainer par
un zéle de parti dans des affai-
res étrangéres au ministére sa-
cré qui leur est confié, afin qu'il
soit évident pour tout le monde
gu'ils n’ont autre chose en vue
que le culte de Dieu, le bien de
la religion et le salut des 4mes.
« Nous sommes sir que vous
vous conformerez 4 toutes ces
choses avec le plus grand em-
pressement, attendu qu'elles
sont en parfaite conformité avec
le jugement de notre trés-
saint Pére le Pape Pie IX, qui,
aprés avoir pris les informa-
tions les plus minutieuses sur
toute cette affaire, a sanctionné
DES COLLEGES MIXTES. 325
eique supremum auctoritatis | de son approbation la décision
sue robur adjecit. de la sacrée Congrégation et lui
« Precamur Deum inte- | a donné le poids de son autorité
rm ut Amplitudinem tuam | supréme.
du sospitem ac felicem « En méme temps, nogs prions
servet. Dieu d’accorder & Votre Grace
« Amplitudinis tue, une longue et heureuse vie.
« Rome, ex edibus Sacre
Congregationis de Propa- « De Votre Grace, etc.
ganda fide ,
Die 9 octobris 4847,
Ad officia paratissimus
J. PHit., cardinal J. Phil. cardinal Franson,
PHRANSONIUS, Prefet.
P.D, P. F.
ALEXANDER BaRNABO, Alex. Barnabd,
Pro-Secretarius. » Pro-secrétaire. »
°
4 M. LE REDACTEUR DU CORRESPONDANT.
Paris, 31 octobre 1847.
Monsieur Je Rédacteur, quand nous nous sommes rencontrés ce
matin, je venais de lire la lettre par laquelle S. E. le cardinal Fran-
Soni transmet a Mgr l’archevéque de Tuam la décision de la sacrée-
Congrégation de la Propagande relative 4 la question des colléges
mixtes en Irlande. Je vous ai librement communiqué la joie dont
cette admirable lettre faisait surabonder mon cceur. Vous m’avez.
engagé a écrire les choses que je vous ai dites, et qui, a défaut
d'autre mérite, avaient au moins celui d’étre vivement senties. Ce
be peut étre que cela qui vous ait un peu frappé. Je vous obéis avec
la sincérité d’un homme qui ne s’est jamais cru digne de rien écrire
pour le public, qui n’y avait jamais pensé, et qui espcre bien doré-
navant rentrer dans son ancienne réserve.
La premiére chose que je remarque dans cette lettre, c’est que,
quoique dans la forme elle ne soit qu'une décision d’une congréga-
tion romaine, tout en elle, l’esprit dans lequel elle est congue, le
326 CONDAMNATION
ton général de la rédaction, et surtout le dernier paragraphe, montre
avec une clarté désespérante pour bien des gens qu’elle est le résultat
de l'inspiration immédiate du vénéré Pie IX. C’est donc a lui que
je prends la liberté de faire remonter mon humble admiration et ma
profonde reconnaissance.
Au fond, que dit cette lettre?
D’abord elle blame avec la plus paternelle mansuétude ceux des
évéques irlandais qui, dans ]’incontestable pureté de leurs intentions,
ont cru pouvoir traiter cette question avec le gouvernement tempo-
re] de leur pays sans avoir consulté le Saint-Siége.
Précieuse lecon! Que tous les catholiques sachent donc et recon-
naissent, c’est Pie IX qui vient de le proclamer, que |’éducation des
enfants est une de ces questions vitales, primordiales, saintes, d’une
telle susceptibilité, d’une telle délicatesse, qu'il n’est permis 4 au-
cun, fit-il non pas simple fidéle, mais évéque, d’apporter de son
chef aucun tempérament a ce qu’exige rigoureusement le dévoue-
ment a la foi.
Quelles sont ces conditions rigoureuses du dévouement 4 la foi?
Pie IX va le dire; écoutez-le. La sacrée Congrégation de la Propa-
gande, apres avoir examiné la question avec maturité et sous toutes
ses faces.... craint que ce genre d institution ne fesse courtr a la for
catholique un danger imminent ; en un mot, la Congrégation de la Pro-
pagande est convaincue que ces établissements ne tarderaent pas a
nure a lareligion..... Elle a cru de son devorr davertir les arche-
véques et évéques d’Irlande de ne prendre aucune part & leur établis-
sement... Elle ne doute pas aujourd’ hui, considéerant Uobétssance que
les évéques d'Irlande ont toujours témoignée envers le Saint-Stége ,
qwils ne retractent les demarches quils ont pu fatre contrairement a
cette déctsion...
Est-ce clair pour tout le monde? Oui, pour les Irlandais. Qui-
conque les connait, ces bien-aimés fréres d’Irlande, quiconque sait
combien est grand, dans tout ce peuple d’élite, fidéles et pasteurs,
le zéle pour la foi, l’attachement et la soumission au Saint-Siége,
ne doutera pas qu’ils ne comprennent et nese soumettent avec bon-
heur et reconnaissance.
Mais les Frangais, les catholiques cia , comprendront -ils?
ou tiendront-ils fermés leurs yeux et leurs oreilles, pour pouvoir
plus aisément persévérer dans leur inaction, ou bien, ce qui est plus
DES COLLEGES MIXTES. $27
coupable, s‘ingénieront-ils 4 trouver quelque expédient, quelque
biais, pour se dissimuler ces deux points éblouissants de clarté?
L'un, que Pie IX réprouve en principe et sans restriction les éta~-
blissements d’éducation dans lesquels la foi des enfants peut courir
quelque danger; que, s'il interdit aux évéques de les seconder en quoi
que ce soit, 4 plus forte raison interdit-il aux simples catholiques de
leur préter, par leur inaction et leur insouciance 4 combattre un sys-
téme mauvais et exciusif, un concours indirect, mais certain ; a bien
plus forte raison interdit-il aux péres de famille de leur apporter {e
concours le plus direct, en leur donnant a dévorer la foi de leurs
enfants, qui devrait leur étre infiniment plus chére, je ne dirai pas
que leur propre vie, bagatelle! mais que la vie méme de leurs enfants.
L’autre, c'est que les établissements universitaires en France sont
infiniment plus pernicieux pour ta foi de leurs éléves que n’auraient
pa l'étre les colléges mixtes d’Irlande. Qui pourrait, en effet, qui
oserait comparer deux genres d’établissements si différents : ceux-ci,
avec Ja latitude absolue laissée aux évéques pour |’enseignement re-
ligiewx des éléves catholiques, la mise en présence des professeurs
des deux communions, la précaution d’imstituer les professeurs ca-
tholiques en majorité dans les provinces du Midi, etc. ; ceux-la, avec
admission de professeurs appartenant 4 toutes les sectes, pour la
plupart ne manifestant en fait de religion que I'indifférence, ]’aver-
sion ou Je mépris; avec les traditions voltairiennes ou les prétentions
rationalistes qui y régnent sans contre-poids, avec la libre et abon-
dante circulation des formules, d’incrédulité les plus absolues, des
blasphémes les plus révoltants contre tout ce que révérent les honné-
tes gens?
Les catholiques francais comprendront-ils enfin? Poussés par la
grande voix de Pie IX, se détermineront-ils 4 agir? Je l’espére, car je
suis un homme de foi. Ma nature me porte & croire et a espérer; et
cependant, pour les presser d’une maniére plus irrésistible, je me per-
mettrai de leur appliquer Jes remarquables paroles qui terminent la
lettre & l’archevéque de Tuam : « Nous sommes siirs que vous vous
« conformerez & toutes ces choses avec le plus grand empressement,
«attendu qu’elles sont en parfaite conformité avec le jugement de notre
« trés-seint Pére le Pape Pie IX, qui, aprés avoir pris les informa-
€ tions les plus minutieuses sur toute cette affaire, a sanctionné de son
« approbation la décision de la sacrée Congrégation et lui a donné le
328 CONDAMNATION
« poids de son autorité. » Ceux qui, aprésavoir lu ces graves paroles,
continueront a donner au systéme universitaire, soit un appui direct,
soit le secours trés-efficace de leur refus de coopération avec ceux
qui le combattent, cessent donc, je ne saurais le comprendre autre-
ment, d’étrecatholiques, ou ils essaient de|’étre autrement que Pie IX,
ce qui revient au méme.
Et maintenant, s’il m’est encore permis d’ajofiter un mot, si vous
ne trouvez pas que j’aie déja trop parlé, moi le dernier venu dans
l’aréne de la polémique chrétienne; aprés m’étre adressé a ceux de
nos fréres en la foi qui nous ont jusqu’ici refusé leur concours actif,
je dirai aussi un mot 4 mes amis, 4 mes maitres, 4 mes chefs; je
soumettrai 4 leur jugement, je proposerai a leur sympathie encore
une impression que j’ai ressentie en lisant cette admirable lettre.
Du premier moment ou notre grande lutte a été engagée avec |’é-
clat que tout le monde se rappelle, nous n’avons pas un instant failli,
je ne dis pas a l’espérance, mais a lacertitude du succés. Notre con-
science de chrétiens, notre ardent amour pour ce vieux Christia-
nisme qui fait toute notre vie, et par lequel seul quelque vie morale
existe encore sur la terre, la foi absolue que nous professons en sa
glorieuse perpétuité , nous assuraient pleinement que nous, qui ne
demandons qu’une chose, la liberté de pouvoir élever nos enfants
dans le lieu et selon le mode qui nous paraissent offrir le plus de ga-
ranties pour leur éducation religieuse (ce dont nous nous estimons
aussi bons juges que nos adversaires, ne leur en déplaise), nous ob-
tiendrions tét ou tard une victoire compléte. Ce n’était pour nous
qu’une question de temps, et cette incertitude nous était pour-
tant cruelle; car, a chaque année de retard, des milliers d’ames péris-
sent, qu’avec une meilleure organisation on pourrait sauver. Nous
comptions sur la victoire, Pie IX vient de nous Ja donner.
Nos adversaires dissimulaient mal, ceux-ci sous la violence de leurs
invectives, ceux-l4 sous la feinte modération de leurs dédains, les
craintes que nous leur inspirions. Ils n’ont plus a craindre, ils
sont vaincus. Pie IX a parlé, il vient de donner a nos efforts a sanc-
tion de son approbation; il a donné 4 nos principes le poids de son
autorité ; il est descendu dans notre aréne en prescrivant au monde
catholique de l’y suivre; il a pris parti pour la liberté d’enseigne-
ment. Nos adversaires ne sont plus 4 vaincre; qu’ils le nient s’ils le
veulent, qu’ils essaient de résister encore, libre & eux ! Leurs stériles
DES COLLEGES MIXTES. 329
efforts n’auront pour résultat que de les amener 4 nous proposer et
a signer, si nous y consentons, ce qu’ils appelleront un traité de paix,
mais qu’a des signes certains ils reconnaitront n’étre que I’authen-
tique aveu de leur défaite. i e
Un mot, en terminant, 4 nos adversaires. Je leur dirai, & eux aussi :
Comprenez-vous que nous ne sommes pas des hommes de caprice ou
de passion, mus par le vain désir de faire un peu de bruit, mais que
nous ne sommes que des chrétiens, des hommes de foi et de dévoue-
ment; que nous n’avons agi que par l’inspiration de notre conscience
etle sentiment du devoir le plus profond, le plus inébranlable? Si
vous ne l’aviez pas compris jusqu’a cette heure, le comprenez-vous
maintenant, la lettre de Pie IX & la main? et cette lumiére qui vous
arrive vous dte-t-elle quelque peu l’espérance de nous lasser, de
nous décourager jamais ?
Je suis heureux, Monsieur le Rédacteur, de cette occasion de vous
ofrir l’assurance de mon attachement tout dévoué.
A. pe KERGORLAY.
P. S. Un heureux hasard vient de me mettre entre les mains le
Journal des Débats du 1° novembre. Je l’ai ouvert avec empressement,
désireux de voir comment, 4son point de vue, il appréciait cet acte im-
portant. Rien n’est plus utile, en effet, que de contrdler ses impressions
en les comparant a celles de ses adversaires.
Eh bien, Monsieur, le rédacteur de la feuille universitaire, comme elle
se laisse complaisamment appeler, ne lui trouve pas une moindre im-
portance que moi, ne le trouve pas moins funeste 4 sa cause que je l’ai
trouvé favorable a Ja ndtre. Non qu'il en dise un mot: il l’omet en-
tiirement‘; ses lecteurs en ignorent l’existence. Mais cette réticence
considérable n’est-elle pas plus significative qu’aucun commentaire ?
D’autant plus qu’en place il nous donne un article on ne peut plus em-
brouillé, dont je déclare l’analyse impossible, mais dans lequel régne
une malveillance si marquée, une mauvaise humeur si plaisante contre
cette pauvre Italie, si facheusement livrée 4 toutes les excentricités des
libérauz italiens, pour Italie centrale surtout, ou il est devenu de bon
gott de pousser des hurlements contre le Journal des Débats, qu’en vérité,
1 Dans son numéro du 8 novembre, apres y avoir réfiéchi neuf jours, il se décide
4 en parler, toutefois sans donner le texte de Ja lettre, et sans avoir l’air de soup-
gonner le contre-coup qu’elle doit avoir sur la question de la liberté d’enseigne-
ment en France. Je laisse au lecteur le soin facile de comprendre le motif de toute
cette habileté du Journal des Débats. (Note du rédacteur.)
330 CONDAMNATION DES COLLEGES MIXTES.
ou cet article ne signifie absolument rien, ce qui n’est guére admissible
pour un journal aussi grave, ou voici toutce qu'il veut dire; « Ah! Pie IX
se méle de la liberté d’enseignement. Tant pis pour lui ; nous l’aban-
donnons & son malheyreux sort! » Cette traduction parattra bien triviale,
bien impertinente, J’en témoigne tout mon regret; mais l'article est si
confus que malgré mes efforts je n’en af pu troyver une meilleure.
Je crojs, du reste, que tous ceux qui se rappelleront l'article du Journal
des Debats, ov qui prendront ia peine dele relire, la trouveront fort juste,
malgré lattention qu’a eue le rédacteur d’y mettre une phrase polfe
pour Pie 1X, et méme, & un autre endroit, un point d’exclamation a la
suite de son nom. Voyez un peu!
La lettre de notre ami, M. le comte Alain de Kergorlay,
nous dispense de toute explication ultérieure sur l’'acte im-
portant que nous avons transcrit en. téte de cette livraison. A
nos yeux comme aux siens, la décision prise & propos des
colléges mixtes d’Irlande est une décision doctrinale. Si quel-
ques personnes conservent des doutes 4 ce sujet, qu elles ail-
lent le demander& Rome. _
La Revue des Deux-Mondes! est aussi explicite que nous :
c'est, suivant cet organe de la politique ministérielle, fe sys-
téme de Venseignement laique, tel qu’il existe en France, qui
vient d’étre condamné par le Saint-Siége. |
Dans ce qui a été dit de plus modéré et de plus spécieux en
faveur du systéme universitaire, c’est-a-dire dans les disceurs
de M. Guizot, nous avons entendu exalter comme un avantage
capital de l'enseignement laique le rapprochement, dans um
méme collége, d’enfants appartenant 4 diverses communions.
Sir Robert Peel, en proposant son bill sur les colléges mixtes
d’'Irlande, s’était fait de l’école de M. Guizot. Aujourd’ hui le
Souverain Pontife se prononce en sens contraire.
Voila, nous le pensons du moins, ja question posée dans
toute sa netteté, dans toute sa sincérité.
Les catholiques aviseront,
4 Livraison du 4** novembre, page 562.
: Ia TES
DE LANCIEN REGIME
ET DE LA REVOLUTION FRANCAISE,
Le morceau que nous publions sert d’épilogue au volume que M. de
Carné va publier sous le titre de : Etudes sur les fondateurs de l’unité na-
tionale. Nos lecteurs connaissent déja une grande partie de ce travail.
Nous avons donné dans ce recueil, Suger, saint Louis et Louis XI. L’ou~
Vrage de M. de Carné comprend en outre Henri 1V et Richelieu. Un suc-
cés durable et pour ainsi dire nécessaire doit s’attacher 4 cet écrit. Nous
le disons sans hésiter et avec une conviction entiére: plusieurs des per-
sonnages que M. de Carné a étudi¢s apparaissent pour la premiére fois,
sous leur vrai jour, et aucun traité, aucune histoire générale ou parti-
culiére ne peut dispenser de la lecture de ce livre quiconque veut ap-
précier & leur juste valeur les hommes que l’auteur proclame avec rai-
son les fondateurs de Cunité nationale,
Ainsi, le fier cardinal qui arracha 4 la maison d’Autriche la supré-
matie de |’Enrope acheva |’ceuvre commencée par Je pauvre moine
qui avait fait trembler, sous Louis VI, les barons du Puiset et de Mont-
lbéry. Lorsque mourut Richelieu, le grain de senevé était devenu un
grand arbre, et le génie de la France, mari par les siécles, avait recu
des événements son empreinte indélébile.
Au milieu des agitations de ses derniéres années, le cardinal avait
arrété dans sa pensée les principales stipulations consacrées apres
lui & Osnabriick et & Munster. Ces stipulations assirent le droit pu-
blic de l'Europe sur |’ingénieux mécapisme de |’équilibre, et consa-
erérent les seuls arrangements rendus possibles depuis le déchire—
ment de la chrétienté par la Réforme; ils furent inspirés par la
France et lui profitérent plus qu’a tout autre, 4 ce point que, lors-
332 LES FONDATEURS
qu’elle répudia les stipulations de Westphalie, la politique frangaise
ne rencontra plus devant elle que violence ou abaissement, et qu’elle
passa presque sans transition de la consécration du droit de la force,
sous Louis XIV, a l’oubli de toutes les traditions nationales et a |’ab-
dication de toute dignité, durant le régne de Louis XV.
Richelieu laissa la monarchie tellement forte, qu’il put, en pleine
sécurité, se donner pour successeur |’homme le plus antipathique a
la nation. La royauté, représentée par un enfant, par une femme in-
dolente et un ministre étranger, triompha des princes, de la cour,
des Parlements , des salons, de la bourgeoisie et du peuple, aprés
une lutte plus longue que périlleuse, et dont le réshitat fut de con—
stater authentiquement |’universalité en méme temps que |’impuis-
sance de l’opposition faite 4 la couronne. Abhorré de toutes les
classes, le ministre d’Anne d’Autriche n’avait ni un parti qui l’avouat,
ni un intérét national qui s’appuyat sur lui; les grands seigneurs et
la noblesse provinciale, les magistrats, les gens de lettres et les
femmes lui portaient une haine morteile; il avait contre lui les
grands noms, les grandes gloires et les grandes influences. Cepen-
dant, sans appui, sans finances, presque sans armée, il triompha
d’une sédition qui avait embrasé tout le royaume, par le seul motif
qu'il s’appuyait sur le tréne et qu’il était couvert par son ombre.
En méme temps que la Fronde constatait la prééminence désor-
mais incontestée de |’autorité royale, elle prouvait le défaut absolu
d’esprit politique dans les grands corps qui s’étaient efforcés de ré-
sister 4 Mazarin. Le Parlement fut a la fois violent et timide, et aussi
peu mesuré dans sa soumission qu'il |’avait été dans sa révolte; la
noblesse ne songea qu’a ses propres intéréts et ne s’éleva pas un
moment jusqu’a la hauteur d’une pensée nationale; la vie publique
n’existait nulle part, méme en germe, et la royauté seule planait au-
dessus de cette société égoiste et frivole.
L’ceuvre des siécles était donc accomplie, et la France avait con-
sommeé l’unité territoriale de Ja nation par l’unité politique du pou-
voir. Cette forme sociale ayant atteint son apogée ne pouvait man-
quer de s’épanouir avec éclat avant de disparaitre pour faire place a
une autre. Toutes les classes confondues dans l’unanime adoration
d’une puissance unique, toutes les pensées convergeant vers un
méme but, s’inspirant & une méme source, ce fut 1a le spectacle que
la France donna au monde pendant le régne de Louis XIV, et c’est lui
DE L'UNITE NATIONALE. 833
qui imprime a cette époque un caractére de sévére et harmonieusa
grandeur.
Rien, en effet, n’était plus éloigné de l’immobilité que cette unité
magnifique; c’était l'accord spontané de toutes les forces, sousla su-
prématie d’une force supérieure spontanément acceptée par la con-
science de tous. La France n’avait pas subi la domination de la
royauté, elle l’avait voulue avec résolution et persévérance; elle
avait travaillé huit siécles 4 la réaliser dans les institutions comme
dans les mceurs, et la monarchie, dans ses efforts pour agrandir ses
prérogatives, bien loin d’avoir la nation pour adversaire, l’avait tou-
jours eue pour complice.
L’unité, garantie par ja prépondérance da pouvoir royal, I’était
encore davantage par le triomphe du principe catholique, qui, malgré
les efforts de Ja réforme, était resté le régulateur supréme de la so-
ciété francaise. En demeurant catholique, la nation conserva, méme
au milieu des manifestations les plus hardies de sa pensée et dans
toute l’exubérance de son génie, Ja régularité des formes et la gra-
vité mesurée, inséparables d’une croyance fixe dans ses dogmes,
immuable dans sa hiérarchie. Il en fut de son principe religieux
comme de son principe politique ; la France avait fait d’énergiques
et constants efforts pour Je maintenir, et c’était en pleine connais-
sance de cause qu’elle était restée fidéle a la foi de ses péres.
Le pays avait été, depuis Henri II jusqu’a Louis XIII, profondément
remué par le protestantisme, et celui-ci jouissait alors en France,
contrairement 4 ce qui avait lieu dans Je reste de |’Europe, de la
pleine liberté du culte et de la controverse. Sila réforme n’était plus,
au commencement du régne de Louis XIV, assez menacante pour
compromettre l’intégrité de l’Etat, elle l’était encore assez pour te-
Dir constamment le génie catholique en haleine. De son cété, le jan-
sénisme, ce frére batard du calvinisme, avait engagé contre l’ortho-
doxie romaine une lutte des plus dangereuses, et Bossuet écrivait
entre Arnauld et Jurieu. Ainsi l’Eglise avait une position assez forte
pour maintenir |’ordre dans les intelligences, sans que cette posi-
tion la dispensat toutefois du soin de combattre chaque jour et de
triompher laborieusement. De 1a cette activité continue, mais calme,
cette sobriété forte, qui est le propre de la littérature comme de fa
Philosophie de ce temps. Les vastes études classiques qui avaient
signalé le XVI¢ siécle, et les agitations qui avaient rempli la période
O88 LES FONDATEURS
écoulée depuis la Ligue jusqu’a la Fronde, avaient donné a |’esprit
national toute sa maturité, et le triomphe de l’idée monarchique Jui
avait imprimé ces allures hautes et sereines, cet esprit des conve-
nances et du convenu qu’entretenaient les habitudes compassées de
Ja vie de cour.
Aprés son triomphe sur les Barbares et avant Ja domination macé-
donienne, la Gréce atteignit sous Périclés l’apogée de sa fortune et
de son génie; Rome, maitresse du monde au lendemain des guerres
civiles el & la veille des grandes invasions, donna sous Auguste la
plus haute expression d’elle-méme; I'italie catholique brilla sous
Léon X de son plus vif éclat, au moment ou Ja nuit de la réforme était
préte a envelopper |’Eglise et le monde : des causes analogues expli-
quent I’épanouissement du génie francais aprés Richelieu et avant
Louis XV, au point intermédiaire et trop rapide qui sépare Ja consti-
tution définitive de la monarchie absolue de sa soudaine décadence.
Tout secondait en Europe, sous Louis XIV, les progrés politiques de
la nation aussi bien que ses développements intellectuels. Apres le
régne de Philippe IV, l’Espagne avait subi celui de Charles II, et était
tombée de la faiblesse dans le rachitisme. Le sang autrichien était
appauvri a Vienne comme a4 Madrid, et l’Empire voyait s’Glever déja
l’étoile de }a Prusse & l'horizon de l’Allemagne protestante. Charles
Stuart en Apgleterre, assis sur un troéne chancelant, recevait des
Moains de Louis XIV ses maitresges et ses subsides, et le cabinet de
Versailles fomentait l’impuissance et Je déshonneur de cette maison ,
sans prévoir Guillaume III, et sans pressentir la réaction qu’il prépa-
Tait contre lui-méme. La plupart des princes de l'Europe étaient pen-
Sionnaires de la France, et celle-ci avait requ de Mazarin mourant un
legs qui assurait son avenir.
Le cardinal avait, en effet, donné 4 son roi trois hommes élevés
en quelque sorte dans sa maison et 4 son service personnel : Colbert,
Lionoe, Louvois. Colbert, esprit fécond et prudent, non moins ha-
bile & augmenter Ja richesse publique qu’a en régulariser ]’emploi ;
Louvois, le plus grand organisatear militaire que possédat l'Europe ;
Lionne, ministre persévérant et souple, qui savait & Ja fois former
des projets 4 longue échéance et en préparer la réalisation par des
pratiques journaliéres. Un roi jeune, plein d'une foi fervente dans la
royauté et dans la France, servi par de tels hommes dans ses conseils,
et par les premiers généraux du monde dans ses armées, ne pouvait
DE L'UNITE NATIONALE. 335
manquer, dans la décadence universelle des hommes et des choses en
Europe, de conquérir promptement une position prépondérante.
Louis XIV posséda dans toute sa plénitude cette suprématie des armes
et de Ja politique a laquelle un cortége de grands esprits vint im-
primer le dernier sceau. Le cours de tous les événements et celui de
toutes les idées avaient déterminé un tel résultat, et ce régne, préparé
par jes épreuves de tant de générations mortes pour fonder la supré-
matie royale, fut en quelque sorte le point culminant de lhistoire.
Toutefois, de ce sommet de gloire il était facile de discerner les
germes de la décadence, et jamais on ne put avec plus d’assurance
prédire les désastres d'un prochain avenir. Hors de la royauté il n’y
avait de forces constituées nulle part; les Parlements avaient perdu
leur puissance politique et leur crédit dans l’opinion; les pays d’états
n’avaient aucune garantie contre le bon plaisir; en Languedoc, en
Bourgogne et en Bretagne, on avait fini par professer, comme a Paris,:
la maxime ; St veut le rot, si veut la lod ; la noblesse ne connaissait
d'autre devoir envers la patrie que de se faire tuer 4 la premiére
sommation du souverain ; I’Eglise courbait la téte sous l’omnipotence
royale, et le systé@me des libertés gailicanes venait ajouter l’ironie &
la servitude. Les classes étaient devenues des castes, et la naissance
séparait les citoyens par une barriére infranchissable , au moment
méme ou les doctrines philosophiques, non moins que Kes change~
ments apportés dans la condition des personnes par les progrés de
Vindustrie et la constitution da crédit, tendaient 4 confondre les rangs
comme les fortunes. Jamais les tabourets de Versailles n’avaient été
plus enviés, jamais ses antichambres n’avaient été mieux défendus
qu’au moment ot la tempéte s’élevait 4 l’horizon pour balayer cet
amas de frivolités sérieuses et de niaiseries insolentes, dont le recueil,
codifié par les d’Hozier, était devenu ja constitution méme du plus
grand peuple de l’Europe.
Les prérogatives de la nobiesse, n’étant justifiées par aucun service
public ni par l’exercice d’aucun droit, durent apparaitre a la nation
comme une anomalie monstrueuse, et l'on arriva vite a cet étrange
résultat que l’aristocratie, destinée, selon les publicistes, & renforcer
la royauté, ne tira désormais que de cette royauté elle-méme son au-
torité et sa force. Au lieu de couvrir le tréne, elle dut se faire couvrir
par lui, et la couronne eut bien plus 4 faire pour la protéger que pour
se défendre. M. de Chateaubriand a pu dire avec raison que ce fut
336 LES FONDATEURS
comme le premier gentilhomme de son royaume, plutét que comme
roi des Frangais, que Louis XVI porta sa téte sur l’échafaud.
Rien ne vivait en France que par le pouvoir du monarque. Les pé-
rils de cette situation avaient été masqués durant un demi-siécle par
les qualités éminentes de i’homme le plus naturellement roi qui fit
jamais ; mais lorsqu’a ce vieux souverain, qui avait rempli le monde
du bruit de son nom et que ses revers n’avaient pas laissé moins
grand que ses triomphes, eit succédé le gouvernement d’un prince
pourvu d’un titre passager au pouvoir ; lorsque la régence, contrainte
de lutter a la fois contre Philippe V et contre les princes légitimés,
eut payé de ses déférences l’appui des ennemis de la France, il de-
vint facile de prévoir que l’action de la monarchie serait désormais
inégale a sa tache. .
La régence déchira d’une main cynique le voile qui enveloppait
depuis si longtemps les faiblesses du pouvoir et.les miséres des peu-
ples. A Ja suite de cette orgie, la nation s’endormit, honteuse et las-
sée, tombée trop bas dans sa propre estime pour se dévouer a autre
chose qu’au soin de ses plaisirs et de sa fortune. La puissance héré-
ditaire, symbole de toutes les traditions comme de toutes les croyan-
ces, et dans laquelle s’étaient concentrées les forces vives de la na-
tion, fut atteinte alors 4 ses sources mémes ; car l’opinion qui l’avait
élevée se retira d’elle, et on la vit marcher elle-méme, avec une sorte
de résolution désespérée, au devant des mépris publics. La royauté
réclama pour ses faiblesses personnelles l’inviolabilité qui lui avait
été conférée a titre de magistrature sociale. Elle se crut placée au-
dessus des prescriptions de la morale usuelle, et se Mt sous la cou-
ronne un front qui ne rougit plus. Un tel spectacle ne pouvait étre
donné impunément, méme dans le siécle le plus corrompu. Personne
n’ignore d’ailleurs que les temps de corruption sont ceux ot l’on
exige le plus du pouvoir.
La logique naturelle de l’esprit francais ne tarda pas & poursuivre
les institutions dans les hommes qui en étaient devenus les indignes
représentants. Le niveau des personnes, en s’abaissant, fit baisser
chaque jour le niveau des choses; et, quoique la monarchie de
Louis XV fit identiquement semblable a celle de Louis XIV, chacun
comprenait qu’il y avait entre elles toute Ja distance qui sépare la jeu-
nesse de Ja vaduaite, la maturité du fruit de sa corruption. Rien n’é-
tait changé aux chasses et aux levers du roi; c’était & la cour les
DE L'UNITE NATIONALE. 337
mémes habitudes et dans le gouvernement Jes mémes maximes;
mais le prince de Soubise commandait les armées qui avaient vu a
leur 1éte Condé, Turenne et Luxembourg ; la magistrature avait pour
chef René de Maupeou au lieu de Mathieu Molé ; le duc d’Aiguillon te-
pait le portefeuille de Lionne ; l’abbé Terray remp!&cait Colbert, et
la royauté était descendue dans ses vices de M™ de Montespan a
M~ Dubarry. Par une juste conséquence de cet abaissement univer-
sel, le pays qui avait entendu Bossuet s’inclinait devant Voltaire, et
Yopposition qui avait pris pour drapeau le Telémagque s’inspirait
alors du Contrat social.
Les idées avaient donc parcouru un chemin immense dans]’immo-
bilité des institutions, el jamais contraste ne fut plus éclatant qu’au
XVilI* siécle entre les opinions et les faits, entre les théories philoso-
phiques et les réalités sociales. Dans le domaine des spéculations in-
tellectuelles, le protestantisme avait porté ses fruits : en rejetant |’au-
torité interprétative de la parole divine, la réforme était conduite, par
une conséquence éloignée peut-étre, mais a coup sir inévitable, a
dénier le caractére divin de cette parole elle-méme, désormais livrée
comme un jouet 4 toutes les aberrations de l’esprit, & tous les ca-
prices de la volonté. Cette diminution des vérités surnaturelles parmi
les hommes .avait pour effet nécessaire, quoique éloigné, de trans-
former te Christianisme en philosophie, et de donner pour base a
l‘entendement humain un autre principe que la foi. Chez les croyants
les plus sincéres du XVII* siécle, l’influence rationaliste était déja
sensible : Pascal la subissait en lui disant anathéme; Descartes était
sorti de Luther, bien qu’il le répudiat, comme Locke sortit plus tard
de Descartes, malgré le profond désaccord de leurs doctrines.
Ce fut en Angleterre que la filiation logique des idées fut la plus
rapide. En publiant le Christianisme raisonnable, Locke fraya la voie
a Tindal et 4 Bolingbroke, et Voltaire n’eut qu’a aller quérir & Lon-
dres des arguments tout préparés pour sa polémique contre |’infdme,
Héritier et plagiaire des libres penseurs qu'il traduisit sans les citer,
auteur de l’Essat sur Qe Meurs des nations ajouta a cette philoso-
phie britannique un elément nouveau ; il l’emprunta a la société dis-
solue dont il fut & la fois le maitre et le flatteur. I] associa le liberti-
nage au rationalisme, la sensualité 4 l’orgueil, pour enfanter des
ceuvres auxquelles nul déréglement de |’esprit humain n’avait encore
préparé le monde.
338 LES FONDATEURS
Mais, durant cette apostasie de la foi et de Ja pudeur par les clas-
ses élevées de la nation, un autre travail s’opérait concurremment
avec ce travail déplorable. Dans cet abaissement de tous les pouvoirs
établis, l'idée d’une souveraineté nationale imprescriptible reprenait
possession de Ja conscience publique. La notion d'un droit abstrait,
la croyance en une supréme vérité sociale se révélaient avec un ca-
ractére de généralité qu’elles n’avaient pas encore possédé dans le
monde. Pendant que les publicistes recherchaient les titres perdus
du genre humain, que les économistes s’efforcaient de fixer scienti-
_fiquement les lois de la production , le cceur de la nation palpitait,
oppressé par l’irrésistible instinct qui prépare les grands dévoue-
ments et assure les grandes destinées.
Aprés le laborieux enfantement de sa propre unité nationale, la
France s’armait pour l’apostolat de ]’unité humaine, et brilait de
verser son sang pour féconder les semences qu’elle jetait par ses
écrits 4 tous les vents du ciel. Jamais pareil travail d’intelligence ne
remua tout un peuple, jamais de plus vastes horizons ne se déroulé-
rent devant ses regards; jamais, dans sa confiance enthousiaste, il ne
s’inquiéta moins des objections et des obstacles. 1l s’emparait de l’a-
venir au moment méme od le présent lui échappait. Pendant que des
courtisanes changeaient Versailles en mauvais lieu, et qu’un vieux
Troi cachait ses cheveux blancs dans l’ombre du Parc-aux-Cerfs, aa
moment ot Louis XV laissait expirer 1a Pologne, livrait le Canada et
les Indes a l’Angleterre, et semblait se désintéresser du sort du
monde comme de son propre honneur, la France saluait de foin I’a-
vénement de tous les progrés.
Mesmer et Montgolfier ne paraissaient pas moins assurés de domp-
ter la nature physique et de lui dérober ses arcanes que ne I'étaient
les économistes qui déterminaient les lois de Ja richesse, et les publi-
cistes qui dissertaient sur l’origine de la souveraineté et sur l’6quili-
bre des pouvoirs. Ce qui caractérise cette 6poque de fermentation
universelle, c’est la ferme confiance dans un avenir obscar encore,
mais certain, avenir pour lequel on aspire & se dévouer. De dépio-
rables doctrines avaient fait le vide dans les &mes ; mais, pour com-
bier ce vide immense, l’esprit s’agitait dans tous les sens et remuait
tous les problémes, mélant les erreurs aux vérités, les germes de
mort aux germes de vie, produisant enfin cette ceuvre puissante aa-
tant que confuse oii le bien et le mal furent si étroitement enlacés dés
DE L'UNITE NATIONALE. 339.
lorigine qu’un demi-siécle de douleurs et d’épreaves n’a pas suffi
pour les séparer.
Ce mouvement ne se distingua pas moins par l’universalité des
convictions que par l’ardeur des dévouements; aucune portion de la
société francaise n’y resta étrangére, et la classe privilégiée, dont il
avait pour conséquence nécessaire d’anéantir les prérogatives, ne fut
pas assurément celle qui l’embrassa avec le moins de chaleur.
La noblesse se prit enfin a regretter d’avoir été si longtemps inu-
tile aux progrés politiques de la France, et ce fut par elle que l’es-
prit nouveau descendit dans la nation. La cour, lasse de ramper de-
vant des maitresses et dévorée du besoin de se relever 4 ses propres
veux, fut le plus grand conducteur du fluide révolutionnaire dans ce
pays qui allait bientét la rejeter de son sein. Sous Louis XVI, la
France s'élangait dans la Révolution avec |’entrainement upanime qui
la poussait 4 la croisade sous Louis-le-Jeune ; mouvement sublime
dans son désintéressement et sa sincérité, et qui suffit pour expliquer
toutes les illusions comme pour expier toutes les fautes. Ni les partis,
ni histoire contemporaine n’ont rendu justice suffisante a la géné-
reuse impulsion imprimée par |’aristocratie francaise aux réformes
destinées 4 la frapper. Elle livra ses priviléges comme elle avait en
d'autres temps aliéné ses fiefs pour passer outre-mer, ou coupé ses
hautes futaies, pour accompagner le roi allant en guerre, Les plus
grands noms de la monarchie figurérent parmi les promoteurs les
plus prononcés de la réformation politique. Pour peu qu’on lise avec
impartialité le compte-rendu des assembiées d’Etat, les remontrances
des Parlements aux temps qui précédérent la crise, les procés-ver+
baux des bailliages, et surtout les cahiers rédigés pour Jes membres
des états généraux, on voit qu’au début de la Révolution les deux
ordres privilégiés n’étaient ni les moins énergiques, ni jes moins pas-
sionnés pour le redressement des griefs et la conquéte de droits
constitutionnels nettement définis.
Le clergé acceptait pleinement le principe de Ja liberté des cultes ;
la noblesse n’élevait aucune objection contre l’égale répartition des
charges publiques et )’admissibilité de tous les citoyens aux emplois;
elle ne réclamait pas moins vivement que la bourgeoisie la rigoureuse
limitation de |’autorité royale par des assemblées participant A la
souveraineté nationale; en un mot, elle acceptait le droit conamun et
S’efforcait de constituer la nation sur la hase de |’équilibre des pou-
340 LES FONDATEURS
voirs. Elle approuva sans hésiter le doublement de représentation
accordé au tiers, et se montra, dés l’ouverture des. états généraux,
résolue & marcher au but malgré la résistance. Elle ne céda sans
doute sur le principe de Ja division des ordres qu’aprés des résistan-
ces trop expliquées par |’esprit général de notre histoire ; mais l’es-
prit nouveau soufflait si énergiquement dans ses rangs méme que ses
représentants furent bientét conduits 4 descendre au Jeu de Paume
pour y fraterniser avec Jes mandataires de la nation, quelque appré-
hension qu’on pit concevoir dés cette époque sur l’impulsion impri-
mée au mouvement qui emportait la France. Pénétrés de la nécessité
de sortir enfin de leur Jongue imprévoyance, les corps privilégiés ac-
ceptérent et provoquérent quelquefois eux-mémes les réformes ad-
ministratives et judiciaires les plus hardies, pour ne pas dire les plus
audacieuses, Les témérités de la nuit du 4 aowtt dépassérent, en ma-
tiére d’innovations et de sacrifices, tout ce que la France a réalisé
aprés un demi-siécle de pratique du gouvernement représentatif.
La majorité de la noblesse résista, il est vrai, 4 la formation d’une
assemblée unique ; elle inclinait vers le systeme des deux chambres,
et n’entendait pas exclure la royauté du droit d’occuper une large
place dans |’édifice qu’on s’efforcait d’élever. Mais est-ce donc @ nous
de nous en étonner et de lui faire un crime de ces tendances? Pouvons-
nous blamer les hommes qui, en 1789, au milieu de l’inexpérience
générale, devancaient le cours destemps et proposaient d’amarrer le
navire au point du rivage ou nous avons été rejetés apres tant de
tempétes? Y avait-il dans le mouvement de cette époque quelque
chose d’applicable et de pratique en dehors de ce que nous prati-
quons nous-mémes, et n’est-ce pas le comble de la démence d’im-
puter a blame aux hommes de ce temps de n’avoir pas, au début de
la Révolution, proclamé des principes et inauguré des institutions
qui, s’‘ils deviennent jamais Ja régle de l’avenir, seraient a coup sir
- d’une application manifestement impossible, méme dans le présent ?
Si la monarchie constitutionnelle est encore aujourd’hui Ja condition
nécessaire de notre vie sociale, comprendrait-on qu'elle ne le fit pas
en 1794? Qui oserait sérieusement soutenir qu’au lendemain de la
‘prise de la Bastille la France fit mieux préparée pour supporter des
institutions républicaines qu’elle ne peut |’étre dix-huit ans aprés
les barricades de Juillet?
Le parti constitutionnel, qui baptisa de gon généreux sang cette
DE L’UNITE NATIONALE. 341.
révolution ouverte par ses efforts, close par sa constance, conser-
vera seul, devant la postérité, I’honneur d’un mouvement qu’il s’ef-
forga de maintenir dans ses proportions naturelles et dont il subit les
injustices sans apostasier sa foi. Expliquer les violences de la Révo-
jution par cette étrange raison que ses auteurs ont manqué d’initia-
tive et de hardiesse, prétendre avec un illustre écrivain que 1|’As-
sembiée constituante aurait rencontré plus de facilité pour établir
pacifiquement fa république qu'elle n’en a trouvé pour fonder une
monarchie constitutionnelle ‘, et la rendre responsable de la crise
qui a suivi |’avortement de sa noble tentative, c’est comme si ]’on
imputait a saint Louis la lutte sanglante engagée, du XIII* au XV*
siécle, entre le tréne et le pouvoir féodal, parce qu’il promulga
les Etablissements au lieu de décréter le Code civil; c’est dire que
Charlemagne aurait mieux fait d’octroyer 4 ses peuples Ja Charte de
1830 que les Capitulaires ; c’est faire enfin de la seconde vue la pre-
Iniére condition de l’art de gouverner.
Le mouvement de 89, dans Ja mesure de ses développements lé-
gitimes, était le fruit mari par le temps, la conséquence nécessaire
du principe qui avait constitué la France. Il tendait 4 maintenir le
pouvoir royal comme la base méme de la société fagonnée par lui,
en méme temps qu’il aurait appliqué le principe d’unité a la condi-
tion des personnes, 4 ]’administration territoriale et au pouvoir judi-
ciaire ; ce mouvement était, en un mot, monarchique et centralisa-
teur. Sil n’avait pas dévié de sa pente naturelle, il aurait préparé
le Jointain avénement de la démocratie par une large application de
légalité civile, et non par la violente abolition du pouvoir royal.
Ce qu’il importe de constater pour la réhabilitation de cette grande
époque, dont la gloire est plus compromise aujourd’hui par ses apor
logistes que par ses détracteurs , c’est qu’aucun des principes d’une
application sérieusement possible ne rencontra de résistance systé-
Matique dans aucune partie de la nation. Ce ne fut ni le dogme de la
souveraineté nationale solennellement accepté par Cazalés lui-méme,
ni les articles de Ja Déclaration des Droits, ni les conquétes du 4 aout,
qui provoquérent les résistances et préparérent la guerre civile. La
portion de la noblesse demeurée étrangére au mouvement du siécle
subissait en murmurant des réformes qu'elle ne pouvait empécher,
‘ Histotre des Girondins, par M. de Lamartine, T, I** liv, VII,
342 LES FONDATEURS
et qui se trouvaient consacrées 4 ses yeux par la sanction du mo-
narque. Jl serait facile de constater, piéces en main et jour per jour,
qu’on ne songea guére 4 se défendre que lorsqu’on se vit menacé
dans ses propriétés et dans sa personne. Le pillage et l’incendie des
chateaux , les insurrections des soldats contre leurs officiers dans la
marine et dans |’armée, amenerent l’émigration , comme les attaques
4 la conscience publique, par la proclamation de la constitution civile
du clergé , déterminérent le soulévement de la Vendée et de la Bre~
tagne.
Si le mouvement de 1789 était resté fidéle & lui-méme, s'il n’avait
été brusquement détourné de son cours, d’ane part par les ambi-
tieux qui se disputaient Ja conquéte du pouvoir, de l'autre par la
coalition des haines jansénistes et philosophiques, qui organisérent la
persécution religieuse, jamais la régénération d’un grand peuple
n’aurait été opérée avec un accord plus magnifique. La révolutron
francaise n’a eu 4 combattre qne les ennemis qu’elle s'est créés, et
c'est de sa propre main qu’elle a suscité les résistances. Aprés avoir
rendu l’émigration, sinon légitime, du moins excusable par un sys-
téme de violence et d’anarchie 4 l’intérieur, aprés avoir par la plus
odieuse tentative allumé au cceur des religieuses populations de
l'Ouest la flamme d’un héroique incendie, |’Assemblée législative ,
qui fut violente par lacheté et téméraire par imprévoyance , déclara
tout & coup la guerre & l'Europe.
Tout alarmées que fussent les cours étrangéres d’une révolution
qui les menacait elles-mémes, leur désir le plus manifeste et le plus
persévérant avait été de ne point s’engager dans une lutte moins pé~-
rilleuse encore par le hasard des combats que par le contact des in-
fluences. |] faudrait, pour méconnaitre cette vérité, ignorer |’état de
Europe et la rivalité des cabinets, particuli¢rement au sein de l’em-
pire germanique. S’ils acceptérent Ja guerre en 1792, c'est qu’en
France les efforts d'un parti l’avaient alors rendue inévitable. On sait
d’ailleurs avec quelle mollesse et quel désaccord cette guerre se
poursuivit, avec quel empressement on offrit d’accueillir, pour le
terminer, les ouvertures et les propositions de la France. Ce fut
beaucoup moins pour exalter le sentiment public que pour readre &
jamais la paix impossible que Danton mit un fleuve de sang entre
l’Europe et sa patrie. Le hideux parti dont il était l’A4me ne pouvait
devenir maitre du pouvoir que par la guerre, et le crime de sep-
DE LUNITE NATIONALE. 343
tembre était nécessaire pour détruire la chance d'un rapprochement
entre la Révolution et l'Europe. Cet attentat n’a pas un autre sens
que celui-la : le présenter comme une ressource supréme contre l’in-
vasion , lui chercher une portée politique et une signification qu'il
n’eut jamais dans la pensée de son auteur, c’est prendre pour justi-
fier Danton plus de peine qu’il n’en a pris lui-méme. Cet homme fit
égorger de sang froid trois mille victimes , parce que lear mort assu-
rait le pouvoir & son parti et & lui-méme; c’est donc un monstre, et
voila tout.
Que Ja révohition francaise ait cherché tous les écueils contre les-
quels elie faillit se briser, c’est 14 une vérité que |’étude attentive de
cette période historique mettra un jour hors de doute pour tous les
bons esprits. I] demeurera constaté que |’anarchie et l’oppression re-
ligieuses ont seules provoqué les résistances; que les attentats di-
rects & la personne du monarque et a son inviolabilité constitution-
nelle furent nécessaires pour décider les puissances allemandes & un
effort d’ailleurs bien peu durable, et qu’enfin |’immolation juridique
de Louis XVI, en armant |’Angleterre, |’Espagne, et par suite toutes
les puissances secondaires, contre la France, détermina cette crise
terrible dont la responsabilité ne pése pas moins sur ses auteurs dans
ses causes que dans ses effets.
La révolution frangaise ne se résume pas dans un homme d’une
Inaniére aussi saisissante que les mouvements politiques que nous
venons d’étudier, groupés autour de quelques grands noms de |'his-
tote. Personne ne saurait réclamer l’honneur d’en étre ni le sym-
bole ni le héros. Mirabeau passa comme un ouragan et ne systéma-
tisa pas ses pensées plus que la tempéte ne systématise la destruction;
Necker fut un banquier égaré dans la politique; Bailly, un astronome
qui calculait une révolution comme une éclipse, et dont Ja mort a
grandi la vie; Barnave était un noble coeur dans un esprit médiocre,
et M=* Rolland ane &me étroite dans un grand esprit : celle-ci se fit
épublicaine par dépit, comme ses amis politiques devinrent régi-
cides par l&cheté. La Gironde fut un parti de jeunes gens jetés subi-
tement de la barre d’un tribunal a celle de la France, et qui prirent
jes échagges de Plutarque pour monter 4 la hauteur d’un réle d’em-
prunt. Robespierre, entété comme tous les esprits faux, orgueilleux
comme toutes les natures solitaires, s’avanca dans les voies du crime
et de la mort d’un pas plus solennel et plus imperturbable que ses
ohh _ LES FONDATEURS
ennemis, et eut sur eux l’avantage d’étre guillotiné le dernier. De
tous les mérites qu'il est de mode de revendiquer aujourd’hui pour
cet homme, c’est 4 peu prés le seul que l’histoire consentira & lui
reconnaitre.
Rarement on vit apparaitre au premier plan de la scéne politique
des natures moins éminentes et des esprits plus vulgaires. A cette |
époque, on fut cruel par égoisme plutét que par entrainement, et le
soin de sauver sa propre téte en abattant celle de ses ennemis ex-
plique la plupart des actes terribles que l’esprit de systéme s’est ef-
forcé de présenter comme les résolutions désespérées d’un inflexible
_ patriotisme. Durant le cours de cette fi¢vre ardente, la nation, trans-
formée en armée, se montra sans doute héroique dans son dévoue-
ment et son abnégation; elle est belle 4 voir, marchant, couverte
de haillons, 4 Ja défense du territoire et a la conquéte du monde ;
mais cette gloire est celle du peuple tout entier et n’appartient en
propre 4 personne ; la reporter sur quelques sanglantes idoles qui
ont plus compromis la Révolution par leurs crimes qu’ils ne l’ont
servie par leur courage, et qui ont appelé sur elle la plupart des pé-
rils contre lesquels elle s’est débattue, c’est fausser histoire autant
qu’insulter a Ja conscience publique.
Deux hommes seulement, placés d’ailleurs 4 une immense distance
l’un de l'autre, ont pris dans ce vaste drame une place a part et une
importance considérable. Le nom du général La Fayettea été prononcé,
4 quarante ans d’intervalle , au moment ot la nation commengait a
s'agiter pour conquérir des institutions libres, et 4 l’instant ot cel-
les-ci recevaient de l’expérience et des événements leur forme la
plus durable et leur sanction définitive. L’homme de 89 a été celuz
de 1830, et d’un bout a |l’autre de sa carriére il a rencontré les
mémes calomniateurs et les mémes ennemis. I] ne faut pas une autre
preuve que celle-la du caractére propre de la révolution francaise
et des limites naturelles d’un mouvement auquel des imaginations
dérégiées ou perverties s’efforcent de donner des proportions d’au-
tant plus redoutables qu’elles sont plus vagues. Le nom de La Fayette
résume et continuera de résumer, pour la postérité comme pour
nous-mémes, tout ce qu’il y ade pratique et d’honnéte dans les doc-
trines de la Révolution ; il restera le symbole de la liberté et de 1’6-
galité conquises.
Comment se fait-il qu’a cété de ce nom, etbien plus avant dans ses
DE L'UNITE NATIONALE. 345
respects et dans son culte, la nation en ait placéun autre ?Comment se
fait-il que le pays qui honore le patriotisme du prisonnier d’Olmitz
tressaille au souvenir de l’empereur, et d’ol vient que la renommée
de Napoléon ne soit pas seulement la plus grande, mais qu’elle soit
encore la plus populaire entre toutes les renommées contemporaines?
C'est un probléme qui mérite assurément de nous arréter, et que les
études auxquelles cet ouvrage est consacré ne sauraient laisser sans
solution. La France doit éprouver le besoin de se rendre compte &
elle-méme de sentiments qui paraissent en contradiction avec sa foi
profonde dans ses grandes conquétes politiques ; il faut qu’elle sache
ce qu’a 6té Napoléon, et quelle idée cet homme exprime pour |’uni-
vers comme pour elle.
Les souvenirs de l’Empire semblent former le contraste le plus
complet avec la vie molle et facile dont on se montre aujourd’hui si
jaloux de s’assurer la jouissance et de se garantir la perpétuité.
On n’a pu oublier ni le poids des sacrifices, ni l’oppression d’un
pouvoir sans pitié, ni le tribut du sang, ni les larmes des méres; on
se rappelle les hontes et les souffrances des deux invasions, terme
supréme de cette guerre portée des Pyramides au Kremlin pour
aboutir aux buttes Montmartre ;'on sait dans le peuple assez d’his-
toire pour avoir appris, fit-ce du magister du village, que Napoléon
laissa Ja France moins grande qu'il ne |’avait reque; et, tout élevé
qu’on ait été dans les lycées de I’Empire, on n’ignore pas que |’em-
pereur n’a finalement réalisé aucune de ses conceptions politiques,
et qu’il n’est rien resté de son ceuvre qu'un principe d’unité gouver-
nementale dont l'initiative appartient plutét 4 la Constituante qu’a
jutméme, et dont l’abus fut la déplorable conséquence des nécessités
de sa situation. Lorsqu’on fait profession d’opinions républicaines,
ce n’est pas sans embarras qu’on s’incline devant l'homme du 18
bramaire ; lorsqu’on est avocat, il est des mots significatifs qu'il y a
plus que de la charité & pardonner; lorsqu’on est mandataire du
pays, il est difficile d’oublier que Napoléon a jeté vos prédécesseurs
par la fenétre ; lorsqu’on croit sincérement aux idées de 89 et ace
principe d’égalité dans lequel vient se résumer la nouvelle civilisa-
tion de l'Europe, on ne saurait regarder comme une conception de
génie le pastiche aristocratique essayé par |’Empire, en dépit de
l'impuissance des imitations et malgré les impogsthitités suscitées pee
la force méme des choses.
346 LES FONDATEURS
Pratiquer des habitudes démocratiques en payant un culte pieux au
fondateur de la noblesse impériale; professer des doctrines de li-
berté constitutionnelle en honorant l’inventeur des sénatus-consultes
organiques ; s'incliner en méme temps devant la colonne Vendéme
et devant celle de Juillet, c’est la une association de sympathies et
de croyances que la logique a d’abord quelque peine a avouer. Ce-
pendant, toute singuliére que cette situation soit en elle-méme, tout
intenable qu’elle paraisse en face de |’argumentation la plus simple,
cette disposition d’esprit est aussi sincére qu’elle est universelle, et
les contrastes les plus apparents dans la pensée viennent se confon-
dre et s’évanouir dans le sentiment plus élevé od ils s’absorbent;
un instinct supérieur aux lois de Ja logique réunit dans une admira-
tion naive autant que profonde et les antécédents contradictoires et
les doctrines opposées ; enfin le raisonnement assiste vaincu et dé-
sarmé au mystére de cette apothéose,
Ce n’est pas Ia liberté qu’on surprend seule ici en contradiction
apparente avec elle-méme. Ne voyez-vous pas l'Europe, si souvent
vainoue et foulée sous son talon, s’incliner avec respect devant cette
mémoire, grandissant chaque jour par son enthousiasme cette gloire
conquise.sur elle-méme? I] n’est pas une capitale of l’Empire n’ait
insulté les peuples et humilié les rois; pas une ville, des bords du
Tage @ ceux de la Moskowa, qui ne porte la trace indéléhile de son
passage, les flétrissures imprimées par ses traités ou par ses armes.
Interrogez cependant les peuples de |’Italie ou de |’Espagne, les ans
décimés, les autres asservis; consultez méme le sentiment national
dans cette Allemagne a laquelle la vengeance prépara pour un jour
un sublime réveil, et vous verrez presque en yous lienx les sympa~
thies populaires incliner vers cet homme, et les peuples oublier, apres
peu d’années, des injures et des soaffrances qui semblaient devoir
fomenter des haines éternelles.
Les violences de Louis XIV ne furent rien auprés de celles ou se
porta Napoléon. Si l’un institua les Chambres de réunon, l’autre brisa
sans hésitation comme sans scrupule tout le vieux droit public de
J'Europe. Il découpa de mille maniéres la carte du monde. Il fit et
défit des Etats, nomma et institua des rois, au gré de ses fantaisies
impériales ; il proclama le droit de la force en s’en réservant |’inexo-
rable monopoles et-cependant les peuples ont plus aisément perdonné
a cette gloire qu’a celle de Louis; ils nel’ont pas seulement absoute,
DE L'UNITE NATIONALE. 847
fls ont exaltée ; et plus d’une fois ils se sont tournés vers Ja grande
tombe de Sainte-Héléne, comme si elle efit gardé le secret de leur
avenir et le mot tant cherché par ce siécle. Enfin nous avons vu,
spectacle prodigieux !. l’Angieterre elle-méme se précipiter en masse
sur les pas d’un guerrier francais, et lui préparer un accueil qu’elle
n’eit pas fait au fils des rois, parce qu'elle entrevoyait sur son front
un reflet de.cette grande gloire !
Ainsi I’Europe vaincue, ainsi la liberté asservie, ainsi ]’égalité dé-
traite, pardonnent & l’envi 4 Napoléon, et viennent payer a ses cen-
dres des respects unanimes. Quel est donc ce privilége de réconci-
her 4 sa mémoire tant. d’intéréts si cruellement blessdés, et dot lui
vient Ce prestige que ses fautes mémes semblent grandir en consta-
tant toute sa puissance? La git une question que l’bistoire devra ré-
soudre, et que je veux poser en terminant ce livre.
Napoléon est peut-étre, entre tous les grands hommes, celui dont
il serait le plus facile de rabaisser ja gloire, en prenant isolément
tous les faits de sa vie, sans s’élever jusqu’a l’idée qui les damine et
les f6conde. Que: répondre & ja critique qui procéderait ainsi et di-
rait: « L’Empire a dotéla France des plus éclatants souvenirs de ses
annales militaires ; mais son imprévoyance n’a-t-elle pas amené les
Cosaques de }’Ukraine dans la cour du Louvre, et Waterloo ne com-
pense-t-il pas Austerlitz ? Napoléon a été grand plutét par les cheses
qu'il a faites que par la pensée qui les a inspirées ; car la grandeur
morale est-elle compatible avec le mépris profood des nations et
des hommes, avec le systématique abaissement des instincts les plus
élevés ? Comment lui départir cette perséyérance sagace et forte qui
est le génie méme en politique? A quelle conception a-t-il été fidéle,
hors celle de sa grandeur personneile? Domipa-t-il les événements,
et ne fut-il pas constamment entrainé par eux? Ses apologistes les
plus habiles ne tirent-ils pas la principale défense de ses plans poli-
tiques des résistances de ses ennemis, qu’il ne lui fut jamais donné de
Conjurer ?
« Ceux-ci ne l’ont-ils pas contraint de se précipiter d’excés en ex-
cés jusqu’a sa chute inévitable, sans qu’il ait su imposer un temps
d’arrét & l'Europe et & lui-méme, dans cette course sans but comme
sans repos? On le voit d’abord, au début de sa carridre politique, es-
sayer 4 Lunéville d’un nouvel équilibre européen qu’il est le premier
a briser; plus tard, il lui faut une ceinture d’Etats réduits en vasse-
3hs LES FONDATEURS
lage, et bientét aprés ceci méme ne lui suffit plus. Alors commence
une tentative insensée d’absorption au sein de |’unité impériale, une
lutte 4 mort contre tous les droits et toutes les nationalités ; et parce
qu’il n’a pu parvenir a s’imposer a |’Europe, |’Empire entend briser
l'Europe elle-méme. Ainsi se prépare une réaction qu’il fallait 4 coup
sir bien peu de pénétration pour ne pas pressentir, et dont Napoléon
avait été le seul 4 ne pas comprendre toute la puissance.
« Cet homme a tenu le sort du monde dans sa main, et chaque
jour il I’a joué a quitte ou double; il pouvait réparer de grandes ini-
quités, fixer ’avenir des générations, hater en le réglant le progrés
des peuples vers leur régénération politique. Mieux placé pour faire
du bien aux hommes qu’aucun mortel ne fut jamais, comment a-t-il
compris son ceuvre, comment surtout 1’a-t-il accomplie? Quels com-
bats n’a-t-il pas rendus contre la jiberté, quelles épreuves ne lui a
pas préparées sa chute? Organisa-t-on jamais un pouvoir plus op-
presseur dans le présent, plus impuissant dans l'avenir? Tout ne fut-
il pas viager dans cette pensée sans lendemain, et le premier souffle
de la tempéte n’a-t-il pas suffi pour renverser cet arbre sans racine,
a l’ombre duquel les peuples ne reposérent pas un seul jour? »
Sil’on envisageait 4 ce point de vue l’histoire de l’Empire, il serait
difficile de nier la rigoureuse exactitude de plusieurs de ces appré-
Ciations. Et pourtant seraient-elles justes, et les respects du monde
n’auraient-ils pas bientét rendu 4 cette grande mémoire le relief que
l’analyse historique tenterait ainsi de lui dter? Napoléon n’est-il pas
du petit nombre de ces étres exceptionnels dont la mystérieuse puis-~
sance résiste aux fautes mémes par lesquelles elle se manifeste ? N’em-
prunte-t-il pas toute sa force a une pensée dont iln’a pas toujours con-
science, a l’encontre de laquelle il marche trop souvent, mais qui ne
se retire jamais de lui jusque dans ses plus déplorables aberrations?
Le jour était venu de balayer les ruines que Jes siécles avaient
faites, et de constater ]’impuissance de cette antique organisation que
la corruption avait atteinte jusque dans ses racines. 1] fallait toucher
l'Europe par tous les points 4 la fois pour la féconder au contact de
ces idées nouvelles inaugurées en France au miliew de la tempéte, et
tout a été bon pour cette ceuvre, nos désastres comme notre gloire,
nos fautes comme notre génie. Qu'importe & la Providence qu’léna
nous ait livré le royaume de Frédéric II, Austerlitz l’empire des Cé-
sars, ou que Leipzig ou Waterloo aient appelé les peuples au sein
DE L'UNITE NATIONALE. 3h9
méme du pays chargé de cette redoutable initiation? Napoléon Jes a
convoqués des quatre vents du ciel & ce rendez-vous commun; il a
préparé unité du monde moderne comme César prépara celle du
monde antique, et le délire de ses projets a plus servi )’ceuvre de Dieu
que n’aurait fait sa prudence.
Promener dans l’univers vaincu les principes de 89, puis amener
comme par la main tous les peuples de la terre au berceau méme de
ces principes, cette mission, l’empereur l’a accomplie tout entiére
par ses revers autant que par ses victoires. Personnification radieuse
de cette force faite homme, il a clos pour jamais |’ére du droit histo-
rique en frayant avec les plus vieilles races royales, en brisant les
unes, en exaltant les autres, en faisant de celles-ci ses victimes, de
celles-la ses créatures, de toutes le marche-pied de sa supréme puis-
sance. Bonaparte, le front ceint de la double couronne de Charlema-
gne, partageant son lit avec une archiduchesse, était plus redoutable
que le jeune général républicain aux races royales et 4 }’ordre euro-
péen dont celles-ci formaient fa base ; et lorsqu’il cédait aux entrai-
nements de sa propre vanité, en s’entourant des pompes aristocrati-
ques et des prestiges du rang supréme, il portait un coup mortel aux
puissances mémes qu'il aspirait si vivement & réhabiliter dans sa per-
sonne.
Il faut bien le reconnaftre, |’Empire a détruit dans toute |’Europe
le culte de l’hérédité royale ; et si celle-ci se maintient encore comme
institution politique, elle a pour jamais disparu comme croyance.
Aussi ce ne fut pas le spectacle le moins étrange de ce siécle que de
voir, 4 la chute de |’Empire, ces rois créés pour la plupart par son
bon plaisir, ces souverains improvisés 4 Vienne pour des peuples
qui ne les connaissaient souvent que par des antipathies séculaires,
s‘évertuer & formuler un droit public en harmonie avec tant de con-
tradictions et de violences, pour aboutir enfin , faute d’une idée, a
ce mot de légitimité qui, dans son application usuelle, dut sembler
alors une trop amére ironie.
Napoléon s’est. merveilleusement acquitté de la seule mission qu’il
eit recue du Ciel, celle de préparer le terrain pour un lointain avenir.
Les ruines qu’il a faites jonchent le sol de toutes parts, et |’Europe,
encore fatiguée de sa course baletante, se loge provisoirement dans
ces débris qu’elle soutient par des étais rs fois qu’ils craquent
au-dessus de sa téte.
350 LES FONDATEURS
D’autres hommes ont laissé sur Ja terre des traces plus permanen-
tes de leur passage, des résultats plus durables de leurs combinai-
sons politiques. Charles-Quint constituaen Europe la prépondérance
de sa maison et de l’Empire; Richelieu transféra cette prépon-
dérance a sa patrie; Cromwell prépara la suprématie maritime de
l’Angleterre ; Pierre de Russie et Frédéric de Prusse jetérent l’un et
autre un Etat nouveau dans ja balance du monde. Tout cela se fit
au prix d'une persévérance inouie, d’une unité d’efforts et de pensées
qu’on chercherait vamement, n’en déplaise a des apologistes abusés,
dans cette histoire de l’Empire ot Léoben, Lunéville, Tilsitt, Bayonne
et Schcenbrunn, la constitution de l’an VIII et j’abolition du tribunat,
le Code civil et les majorats, marquent assurément et des systémes
opposés et des phases fort peu concordantes. Et cependant que sont
les noms de ces hommes, puissants par Ja politique et par la guerre,
auprés de celui de Napoléon, quoique ceux-la aient fondé des em-
pires et que celui-ci n’ait pu méme s’assurer une tombe ? C’est que
les uns n’exprimaient que des intéréts limités et locaux , quelle que
fit d’ailleurs leur importance, pendant que I’autre était .a la fois l’ex-
pression et l’instrament d’une universelle pensée. Foudroyant sym-
bole de |’égalité révolutionnaire et du droit souverain du génie, le
soldat-roi résumait dans sa personne les idées mémes qu’il avait vain-
cues et dont il aspirait la séve.
Deux choses sont donc a distinguer dans Napoléon, deux choses
qui donnent ja clef de tant de jugements incohérents, de tant de
contradictions apparentes : sa mission et sa politique, son ceuvre et
sa volonté. Par l’une, i] marcha toujours vers le but assigné & sa vie,
lors méme que par |’autre il semblait vouloir s’en détourner. C’est
pour cela que l’instinct des peuples l’absout dans ses fautes et le gio-
rifie jusque dans ses abaissements. Le sceau de Ja Providence est sur
cette téte; elle est sacrée pour l’humanité tout entiére.
Lorsque, sur le rocher de Sainte-Héléne, loin de cette scéne du
monde qu’il avait remplie si longtemps, Napoléon se rendait a
luieméme ce compte que Dieu et la postérité ‘allaient lui demander
bientét, sa vie lui apparaissait sous ces deux faces, et vainement
essayait-il de faire concorder l’une avec |’autre. De 14a ces conversa-
tions singuliéres ot les explications les plus étranges sont données
aux événements les plus authentiques, oll, pour excuser des actes
réprouvés par l’opinion, on dispose tout un long avenir dans lequel
DE L°UNITE NATIONALE. 354
ces actes devaient changer de caractére et de nature ; de 1a ces com-
mentaires destinés a la fois et & dévoyer l’histoire et a se tromper
soi-méme. Mais en vain le grand homme, rendu a sa conscience et &
la solitude, essayait-i] de systématiser sa vie; le décousu de ses
plans, la mobilité de ses projets, l'inanité méme de sa gloire reve-
naient peser sur sa téte. Se dégageant alors des vanités de la terre,
il rappelait dans son cceur le Dieu de ses premiéres années, sous la
main duquel il avait marché en aveugle instrument de sa providence
et de sa justice : sublimes communications oi dut s’illuminer pour
lui la mystérieuse obscurité de sa vie! sublime retour qui abaissa
dans son néant celui devant lequel s’était tu le monde!
Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon, quatre ouvriers mar-
qués entre tous pour creuser le lit ou s’épanche le flot des siécles!
L'un, ouvrant ]’Asie aux investigations de ‘l'Europe et préparant ]’u-
non féconde du génie grec avec celui de |’Orient; l'autre, conviant
tous les peuples aux mémes droits et &la méme ceuvre, et déblayant
lesol ou doit s’élever bientét le grand édifice dont la Judée pose la
premiére pierre ; Charlemagne, constituant le monde moderne sur
la Papauté et sur ]’Empire; Napoléon, substituant par toute |’Europe
ala hiérarchie féodale I’élément d’une organisation nouvelle, obscure
encore, mais déja puissante; ces noms-l4 appartiennent a l’huma-
nité tout enti¢re ; aucun peuple ne doit les revendiquer au point de
vue d’une nationalité jalouse.
L’empereur prépara donc pour le monde I’ceuvre que les six grands
révolutionnaires dont nous venons d’esquisser la vie avaient opérée
pour Ja France. Il sema, tout en s’efforcant d’en faire-germer d’au-
tres, les indestructibles pensées qui ont trouvé leur expression so-
ciale dans son Code civil et leur expression politique dans la Charte
de 1830. L’égalité naturelle des hommes, leur droit de participer au
gouvernement selon la mesure des Jumiéres qu’ils possédent et des
intéréts qu’ils représentent, le droit originaire du pouvoir émané de
la volonté de la nation, son action centralisée par |’effet méme du
principe démocratique appliqué 4 J’organisation des sociétés mo-
dernes, enfin son incompétence absolue dans tout ce qui touche au
domaine de la conscience et de la foi, tels sont les principes bien
définis dans lesquels vient se résoudre le travail des Ages et que la
révolation francaise a fait triompher.
Que l’ceuvre de 89 et de 1830 ne soit pas le dernier mot de l|’hu-
352 LES FONDATEURS DE L’UNITE NATIONALE.
manité, que derriére la monarchie constitutionnelle on puisse pres-
sentir des transformations nouvelles, il n’est interdit ni de le croire
ni de le dire; mais lorsque, prenant ces vagues pressentiments pour
base d’une politique désorganisatrice, on procéde par intuition en
déroulant un avenir dont les peuples n’ont pas conscience; quand on
‘confond le réle du prophéte avec celui du publiciste, alors on fait
‘preuve d’un esprit faux, et, si l’on avait pleine conscience du mal
‘que l’on cause, |’on ferait acte de mauvais citoyen. Pour le gouver-
‘nement des sociétés humaines, la premiére condition d’une idée est
d’étre réalisable, et sa vérité absolue est bien loin de donner la me-
sure de sa valeur sociale. Etre de son temps et n’agir qu’avec les élé-
ments qu’il nous présente est un devoir impérieux pour les hommes
appelés au gouvernement. Devancer I’avenir n’est pas moins dange-
reux que d’évoquer le passé, et peut-étre les presbytes sont-ils plus
redoutables que les myopes. Si c’est un mérite trés-vulgaire que
d’avoir les yeux bien conformés et de ne voir les choses ni de trop
prés ni de trop loin, on peut néanmoins affirmer que, sans cette
qualité-la, il n’y a pas plus d@’historiens que d’hommes d’Etat.
L. pe Garneé. '
TRAITE DU DROIT CANON,
PAR M. PHILLIPS, ANCIEN PROFESSEUR A L’UNIVERSITE DE MUNICH.
L'Ecole catholique de Munich, qui déji'a rendu des services signalés
al’Eglise en combattant pour elle avec autant de courage que de science
et de talent, a produit récem ment un livre qui est peut-étre son plus glo-
rieux titre 4 la reconnaissance du monde chrétien : nous voulons parler
de rouvrage de M. le professeur Georges Phillips sur le droit canon.
L’étude de cette science, presque complétement abandonnée en France &
la suite de nos troubles révolutionnaires, avait aussi cessé d’étre en crédit
en Allemagne il y a une vingtaine d’années, lorsque Walter publia sur la
matiére un livre qui en est aujourd’hui a sa dixiéme édition , et qui a ob-
tenu, il y a quelques années, les honneurs d’une traduction francaise.
le travail du savant professeur de Bonn, en ramenant les esprits sérieux
ala science du droit canon, avait fait sentir le besoin d’un ouvrage plus
étendu, od les questions pratiques seraient traitées d’une maniére plus
conforme sux besoins actuels.
Le livre de M. Phillips, dont la premiére édition a été épuisée en quel-
ques semaines, est certainement destiné 4combler cette lacune, et 4 im-
primer aux études canoniques la plus salutaire impulsion. C’est donc un
devoir pour nous, surtout aprés les vives discussions qu’a soulevées
le Manuel de M. Dupin, d’appeler l’attention du clergé et des laiques
sur tous les traités, vraiment savants, relatifs 4 une branche de la science
catholique, beaucoup trop négligée de nos jours, et qu'il importe de re-
mettre en honneur.
Le savant ouvrage de M. Phillips n’est pas seulement un excellent traité
de droit canon, ov l'on peut puiser sur toutes les‘matiéres les plus contro-
versées les notions les plus justes et les plus exactes; c'est, de plus, une
histoire philosophique dont la lecture est aussi attachante qu’ instructive.
Aussi nous proposons-nous de tracer ici, pour les lecteurs du Correspon-
danf, une esquisse fidéle du systéme adopté par l’illustre jurisconsulte.
Jésus-Christ est le chef de l’Eglise; sa personne, principe de vie de
_7. xx. 10 Nov. 1847. 9° Livan. 42
304 TRAITE
cette Eglise, est le centre, la base du droit qui la régit. Jésus-Christ est
roi; ilest le Roi des rois, le seigneur des seigneurs; (Eglise est son
royaume, — Jésus-Christ est docteur ; il a la parole de la vie éternelle;
(Eglise est Pétablissement dépositaire de sa doctrine. — Jésus-Christ est
grand-prétre ; il est le pontife de la nouvelle alliance selon l’ordre de
Melchisédech ; (’Eglise est son temple. A ces trois qualités de Jésus-Christ
se rattachent les trois grands pouvoirs qu'il a confiés a l’Eglise : le gou-
vernement (jurisdictio), enseignement (magisterium), et le sacerdoce
(ordo, magisterium), triple pouvoir qui forme la division naturelle du
droit canon.
I. Jésus-Christ est rot, VEglise est son royaume. — En disant & Simon-
Pierre : Fais paftre mes agneauz, fais pattre mes brebis, le divin Maitre a
établi comme lieutenants dans son royaume |’apdtre Pierre et ses succes-
seurs. Par ces autres paroles: Il vaut mieur pour vous gue se m’en aille,
le Seigneur a établi d’autres pasteurs auxquels il a confié le gouverne-
ment de son Eglise sous la direction de Pierre. Ces pasteurs, ou évé-
ques, subordonnés 4 un chef, forment, par les divers degrés inter-
médiaires du patriarcat, de l’exarchat, de la dignité épiscopale, la hié-
rarchie de juridiction. Le mot de gouvernement employé plus haut
conduit naturellement & établir une comparaison entre la direction de
JEglise et celle de la société politique (chrétienne-germanique)... Le
roi, la noblesse, les hommes libres forment le royaume, c’est-a-dire une
vaste association unie par le serment, la fidélité, les services. Le roi est
le plus noble des nobles, l‘homme libre par excellence. 11 gouverne en
qualité de chef; les nobles lui sont associés comme ses plus proches as-
sistants ; c’est parm! eux qu’il choisit ses conseillers ; {1 les convoque en
diéte pour les affaires importantes du royaume; {l choisit parmi eux ses
délégués (mtsst dominici). C’est la noblesse qui, 4 la mort du roi, élit
son successeur dans la famille royale... Ce n’est pas sans raison que
ce roi est appelé, lui aussi, vicaire de Jésus-Christ, car c’est en son
nom qu'il porte je glaive. Mais ’homme qui véritablement a été établi
de Dieu pour gouverner son royaume, c’est le Pape. Le royaume de
Dieu, ou l’Eglise, se compose du Pape, du clergé, des laiques. Tous,
grace 4 la Rédemption, sont libres, libres en servant Dieu. Ce ser-
vice incombe tout spécialement aux membres du clergé... Au degré le
plus élevé de la hiérarchie des serviteurs de Dieu est le Pape, chef su-
préme de I’Eglise ; il a pour assistants ses pairs, parmi Jesquels il choisit
son conseil (collége des cardinaux); il les convoque pour traiter des af-
faires importantes de l’Eglise (assemblée de l’épiscopat, conciles); il
prend parmi eux ses délégués (légats), lesquels, par ses ordres, parcou-
rent les provinces ecclésiastiques, Ce sont des membres du clergé qui,
DU DROIT GANON. 355
4 lz mort du Pape, lui choisissent un successeur dans le sacerdoce, pré-
rogative devenue exclusive en faveur d’un petit nombre de prélats, les
cardinaux.
Outre le droit de haute surveillance dans tout son royaume, le roi
germanique avait le pouvoir de faire des lois, pouvoir qu’il exercait tantot
seul, tamtét avec le concours de la diéte. Au prince appartenait aussi
le droit d’appeler les hommes libres sous les armes et aux plaids; dansle
premier cas, pour repousser les attaques du dehors ou pour |’agrandis-
sement du royaume; dans le second, pour la conservation de la paix
au dedans. Quiconque refusait d’obéir 4 ces ordres du souverain cessait
de faire partie de l’Etat. L’empire étant une association fondée sur la
fidélité et les services, une récompense devait nécessairement étre atta-
chée 4 ces services et & cette fidélité: dans l’empire germanique, cette
récompense consistait en fiefs ou bénéfices...
En sa qualité de premier pasteur du royaume de Dieu sur la terre,
le Pape, de son cété, posséde non-seulement Je droit de haute surveil-
lance et de juridiction, mais en outre (la mission du Christianisme étant
denvahir toute la surface du globe) le privilége de convoquer toutes
la milice du royaume de Dieu pour Ja faire combattre, soit pour la con-
servation, soit pour ragrandissement de ]’Eglise. Et si la paix et l’union
viennent 4 étre troublées, le Pontife exerce sa juridiction. Quiconque
refuse de se soumettre a ce jugement est exclu, par l’excommunication,
de l'association du royaume de Dieu. De méme que les fidéles du roi ter-
restre recoivent de ce dernier la récompense de leurs services, de méme
ceux qui servent l’autel vivent de l’autel. Les biens acquis par |’Eglise
durant le cours des siécles la mettent 4 méme de récompenser ses ser-
viteurs par des bénéfices.
Il. Jésus-Christ est docteur ; UEglise est dépositaire de son enseignement.
— La doctrine de Jésus-Christ est la seule qui sauve; elle n’est ensel~
gnée que par |’Eglise et dans l’Eglise ; elle doit donc étre répandue dans
tous l’univers, et 14 od elle a pris racine i] faut qu’elle se conserve, il
faut que des mesures soient prises pour qu’elle se transmette aux géné-
rations sans aucun alliage de fausses doctrines.
Wi. Jésus-Christ est grand-prétre, UEglise est son temple.— Le supréme
et divin pontificat de Jésus-Christ exige que tout ce qui entre en contact
avec lui soit sanctifié. Ceci ne s’applique pas seulement aux objets ina-
nimés; Phomme aussi doit étre marqué du sceau de la consécration.
le Christ ayant, en sa qualité de Pontife supréme, offert le sacrifice
sanglant de la Croix pour le genre humain tout entier, homme doit
aussi s’offrir en sacrifice. I] est d’abord sanctifié, consacré par le Bap-
téme, et c’est dans ce sens que l’apdtre s’écrie : « O vous, race élue,
356 eTRAITE
royal sacerdoce, peuple saint. » Mais, parmi ceux qui recoivent le bap-
téme, quelques-uns sont directement choisis de Dieu (xAspos), et, grace
& une consécration particuliére, ils deviennent aptes 4 remplir les fonc-
tions Sacerdotales, et a offrir, dans le sacrement de I’autel, un sacrifice
non sanglant. Avec les successeurs des apdtres {ls forment le sacerdoce
proprement dit... Il y a au-dessous d’eux des desservants de degrés in-
férieurs qui composent la hi¢rarchie de Vordre.
L’acte de réception dans les rangs du sacerdoce, par l’Ordination, ré-
pond ainsi 4 l’acte d’admission au sacerdoce universel par le baptéme.
Mais ces actes initiaux de la vie de homme ne sont pas seuls mar-
qués par des actes mystérieux institués par le Sauveur. La vie entiére
de l’homme est remplie d’actes semblables. I! est fortifié dans la foi par
la Confirmation, lavé de ses péchés par la Pénitence, nourri et désaltéré
par }’Eucharistie, qui lui est présentée comme breuvage et comme ali-
ment; sanctifié avec sa famille entiére par le sacrement du Mariage ;
enfin, au moment ov l’4me vase séparer du corps, homme est consolé,
réconforté par PExtréme-Onction.
Telles sont les considérations qui servent de base au beau travail de
M. Phillips sur le droit canon. Dans le premier volume de cet ouvrage
que nous avons sous les yeux, l’auteur établit d’abord des notions géné-
rales sur l’Eglise et sur le droit ecclésiastique. 11 examine ensuite le droit
canon comme science dans ses rapports avec les autres branches de nos
connaissances, dans ses sources, dans ses moyens auxiliaires; puis il
passe 4 la critique des différents syst¢mes auxquels le droit canon a
donné lieu jusqu’é ce jour. Principes fondamentaux du droit ecclé-
siastique, V’Eglise considérée comme le royaume de Jésus-Christ, et
Jésus-Christ comme son fondateur; attributions de saint Pierre comme
vicaire de Jésus-Christ et prince des apétres; mission de ces derniers,
leurs rapports avec saint Pierre; succession des Papes et des apdtres;
attributions et marques distinctives de lI’Eglise de Jésus-Christ; lois
fondamentales de l’Eglise, caractére, attributions du sacerdoce, telles
sont les matiéres que M. Phillips a traitées dans son livre avec une
science, une profondeur et une élévation vraiment admirables. En par-
courant ce livre, qui, nous l’espérons, obtiendra en France le méme
- succés qu’en Allemagne, une pensée nous est plus d’une fois venue :
c’est qu'il n’y avait qu’un protestant converti, c’est-a-dire qu'un homme
- dont la foi est le fruit des plus rudes combats et des plus laborieuses
recherches, qui ait pu approfondir 4 ce point et pénétrer si avant dans
esprit des institutions catholiques!
L’une des parties les plus remarquables du livre de M. Phillips est
celle dans laquelle il traite de la religion et de l’Eglise. Examinant ]"é-
DU DROIT CANON. | 357 |
tymologie du mot religion, Villustre jurisconsulte s’attache 4 celle de
Lactance, qui la fait dériver du mot religare, pour indiquer que la reli-
gion est le lien mystérieux qui rattache ’homme 4 Dieu. Le motif qui
aamené M. Phillips 4 adopter cette acception du mot religio, c’est
qu'elle répond au sentiment qu’a tout homme de sa dépendance envers
Dieu. Mais l*homme, ajoute le célébre jurisconsulte, n’est pas seule-
ment lié & Dieu; Dieu, de son cdté, s’est aussi lié 4 Phomme... Il y a
entre eux une alliance mutuelle... A l’origine des temps, Dieu avait fait
alliance avec l’homme ; le lien qui les unissait n’était autre que la vo-
lonté de Dieu avec laquelle s‘identifiait la volonté de "homme.
Or, toute alliance dépend de certaines conditions que doivent observer
ceux qui la contractent. L’accomplissement de la volonté divine, la dé-
termination de reconnaitre en elle la limite de sa propre volonté, étaient
pour "homme la condition de ce pacte. Mais nos premiers péres ayant
voulu autre chose que ce que Dieu voulait, l’alliance fut rompue par eux...
Dieu choisit alors parmi les nations la race d’Abraham, et, ayant fait al-
liance avec elle, {l y eut dés lors plusieurs religions, beaucoup de
fausses 4 cOté d'une seule véritable... Jésus-Christ fit avec les hommes
une nouvelle alliance qu’il scella de son sang... Sa religion est Ja seule
vraie religion, dans l’acception rigoureuse de ce mot, a laquelle doivent
appartenir tous les hommes sans distinction. Pour le salut de (homme
et parce que la vérité est une, le Christianisme est destiné 4 devenir la
religion universelle ; car les hommes ne sont pas créés pour vivre dans
lerreur, mais au contraire pour connaitre Dieu. Comme il existait dans
les religions paiennes quelques débris de la révélation primitivement
émanée de Dieu, elles peuvent, 4 cause de cela, étre qualifiées de
religions révélées. Les paiens ont toujours attribué cette qualité 4 leurs
religions. Dans le langage actuel, on oppose ordinairement au Chris-
tianisme et au paganisme ce qu’on appelle la religion naturelle. Mais le
Christianisme, en méme temps qu’il est la seule vraie religion , est aussi,
dans le sens le plus noble et le plus élevé, la religion naturelle par
excellence, celle qui convient le mieux 4 la nature de ’homme. I] en
est de méme du droit qui lui est analogue. La loi divine, telle que la
révélation de Jésus-Christ I’a fait connaftre 4 l’"humanité, répond a la
natare de homme, telle qu’elle doit étre d’aprés les germes déposés
en elle par la main de Dieu. Par conséquent, la loi divine est la véri-
table loi et la véritable religion naturelle. Les lois positives et humaines,
les religions paiennes dont elles sont issues, ne répondent, au contraire,
qo’a la nature humaine soumise au péché, aux passions, a l’erreur. Dans
ce sens elles sont, 4 juste titre, appelées religions naturelles, mais elles
ne répondent nullement 4 ce que l'on entend ordinairement par ce mot.
358 TRAITE
€etto religion naturelle, on croit ordinairement qu’elle se peut établir
wniquement par voie de spéculation humaine, sans aucun secours de ré-
yélation divine. Mais telle n'est pas la condition de la raison humaine :
elle n'est faite que pour Ia perception de la vérité, que pour coor-
donner et élaborer Ies vérités qu’elle a percues; mais fl ne lui est pas
plus donné de créer la vérité qu’ll n’est donné a l’oreille de produire le
son. Assurément la raison est capable de connafitre la vérité, capable
de s’en pénétrer et d’accroftre ainsi Pintelligence ; mais c’est dans le
Christianisme seulement qu'elle trouve la vérité, qu’elle trouve l’union
que 1’4me, en acceptant la révélation, peut conclure avec Dieu.
Nous avons cru devoir résumer ici tout ce passage, car nous som-
mes tous les jours frappé de la confusion d’idées qui régne sur la portée
de ce mot: RELIGION. Il est bien étrange, sans doute, mais il n’est que
trop vrai, qu’aprés dix-huit siécles de prédication du Christianisme,
lequel s’est proclamé lui-méme une alliance nouvelle, la grande majorité
des hommes, et méme un certain nombre de chrétiens, en soit encore
a ne considérer la religionque comme un ensemble d’idées plus ou moins
justes sur l’Etre divin et sur la fin derniére de )"homme, et 4 ne pas
eomprendre la nécessité d’un rapport réel entre homme et Dieu; rap-
port qui embrasse tout, jusqu’é notre Vie extérieure, matérielleg par
Jequel Dieu intervient dans les affaires de notre vie terrestre, qui
vend Dieu accessible 4 l’action de Phomme, grace 4 l’efficaeité de la
priére et du sacrifice.
Cela posé, M. Phillips expose avec une admirable clarté les principes
fondamentaux déposés par Jésus-Christ dans le sein de son Eglise. Il
n’y avait, dit Villustre canoniste, ni homme, ni ange, {] n’y avait que
tur, Phomme-Dieu, qui pdt appeler les hommes & une communauté
fondée par l’union avec Dieu, et conduisant, 4 travers les combats de ce
monde, a l’éternelle et triomphante communauté avec Dieu... Jésus-
Christ n’est pas seulement le fondateur de la religion, mais encore le
fondateur de l’Eglise. Plusieurs ont pu fonder une religion, c’est-a-dire
établir une doctrine nouvelle sur les rapports de l'homme avec Dieu :
Confucius, Zoroastre, Mahomet, Luther, Calvin et Zwingle lont fait;
mais ils n’ont pu fonder une Eglise : cela n’a été donné qu’au divin
Sauveur du monde. — Pourquoi? — Parce que, pour établir une société
sur le fondement de l‘union avec Dieu, i) faut nécessairement un
pouvoir divin. Ce pouvoir, l"homme-Dieu , lui seul, Il’a possédé, et il n’a
pu fonder l’Eglise qu’en le remettant & ses représentants, saint Pierre
et les autres apétres. M. Phillips, aprés avoir raconté, d’aprés la sainte
Ecriture, comment Jésus-Christ transmit ses pouvoirs aux apdtres et
eomment ces derniers les firent passer 4 leurs successeurs, a soin de
DU DROIT CANON. 358
faire ressortir ces paroles adresséts & saint Pierre :‘« Ta es Plerre, et
sur cette pierre je fonderai mon Egiise; » et il termme son chapitre
ainsi qu'il suit : « L’épiscopat sort donc de lapostolat, institné immé-
diatement par Jésus-Christ lui-méme; mais l’épiscopat , comme 1'apos-
tolat, comme l*Eglise tout entiére, est fondé sur saint Pierre, le vicaire
Gabli par Jésus-Christ. »
Entrant ensuite dans quelques développements sur la primauté de
Pierre, l‘auteur pose d’abord en principe que tout pouvoir émanant né-
cesairement de Dieu ne doit jamais étre considéré que comme une dé-
égation, comme une vicaria potestas. « I n'y cut jamats, dit-il, de poavoir
aussi immédiatement institué de Dieu et aussi expressément substitué au
sien que celui de Pierre l’apétre, te chef de )’Eglise... Les royanmes de
ia terre sont sortis de l’autorité patriarcale ou ont 6té fondés par la force
des armes et par Ie lien des traités. Aucun souverain ne peut se vanter
que Dieu en personne [ait fait roi... Mais l’apétre Simon Pierre a été in-
stitué par Jésas-Christ lui-méme le chef de son royaume sur Ia terre... Le
prince des ap6tres a recu son pouvoir comme une délégation, fl en est
revétu comme d'une robe; i! brille de son éclat comme la terre resplen-
dit de la lumiére du soleil. Jésus-Christ est le chef de l’Eglise, i] en est
la pierre fondamentale. Ce n’est qu’en son lieu et place qu’il a institué
sunt Pierre le chef visible de ’Eglise et qu’il l’a posé comme la base de
lédifice. Jésus-Christ, en communiquant sa dignité, ne s’épuise pas, et,
quelque chose qu’il donne, cette chose reste sienne. 1] est la lumiére,
et pourtant il a dit aux apdtres : Vous étes la lumiére de ce monde. I est
le pontife, et pourtant c’est de lui que procéde le pontificat; il est l’a-
gnean, et cependant c’est lui qui a dit: «Je vous envoie comme des
agneaux au milieu des loups. » Il est le rocher dont parle Isafe, quand
il dit que le Pére a posé son Fils comme la pierre angulaire, et c’est lui
qui a fait d’un autre rocher la pierre fondamentale de son Eglise et qui
fait participer ses serviteurs 4 sa puissance. »
Quant A la question de savoir s'il est nécessaire que Jésus-Christ ait
mis un représentant 4 la téte du gouvernement de I’Eglise, l’auteur,
aprés avoir rapporté toutes les raisons qu’on a coutume de faire valoir
pour infirmer cette nécessité, montre trés-bien , par les paroles de Jé-
sus-Christ lui-méme, que cette institution est indispensable. « Le
royzume de Dieu, dit-il, avait besoin du gouvernement humain; mais
ce besoin impliquait l’assistance divine. » C'est ainsi quo M. Phillips
résume sa discussion. Nous ne suivrons pas l’auteur dans l’exposition
qu’ll fait des textes et des faits relatifs 4 la primauté de saint Pierre; il
faut lire cette dissertation dans son ensemble. Nous nous bornerons &
faire observer que le célébre professeur de Munich est l’un des défen-
360 TRAITE
seurs les plus habiles et les plus doctes du systéme qu’on est convenu
d’appeler ultramontain. Voici, en effet, de quelle maniére il s’exprime
ace sujet, p. 77 de son livre :
« Le secours divin nécessaire pour exercer )’apostolat vint 4 Pierre,
comme aux autres apétres, par l’effusion du Saint-Esprit. Mais Pierre,
4 qui Jésus-Christ n’avait pas seulement confié l’apostolat, mais encore le
gouvernement supréme de lEglise, en qualité de représentant et de vi-
caire du divin Maftre sur la terre; Pierre, dis-je, avait besoin, pour
remplir cette charge, d’une assistance toute particuli¢re de lEsprit
divin. Chacun des apotres a recu la grace selon la mesure du don de Jé-
sus-Christ ; mais, pas plus qu’entre Moise et ses soixante-dix assistants,
lon ne saurait croire qu'il y ait eu égalité entre Pierre et les autres
apotres. Tous ils furent éclairés des lumiéres du Saint-Esprit, dans quel-
que contrée ov ils portassent leurs pas, aux Indes, 4 Rome, en Illyrie,
dans }’Achaie ; mais Pierre recut plus que tous les autres comme le chef
des ap6tres, comme celui qui occupait la place de Jésus-Christ, »
De toutes les faveurs accordées par le Sauveur au prince des ap6-
tres, la premiere, la plus insigne, suivant M. Phillips, est celle qui fait de
lui la pierre fondamentale de |’Eglise. L’auteur considére cette pré-
rogative comme la base des trois grands pouvoirs conférés 4 saint
Pierre par Jésus-Christ : pouvoir des clefs (tibt dabo claves); pouvoir
d’enseigner, ou le don de prophétie accordé en vertu de cette promesse
que sa foi ne défaillirait pas (rogavi pro te; confirma fratres tuos) ; le pou-
voir de juridiction renfermé dans ces paroles : Fais paitre mon trou-
peau (pasce agnos meos).
Le passage de l'Evangile dans lequel Jésus-Christ, changeant le nom
de Simon en celui de Pierre, déclare que c’est sur cette pierre qu'il ba-
tira son Eglise, est commenté par M. Phillips avec un rare talent et avec
l’érudition la plus abondante. Passant ensuite 4 ces paroles: Je te don-
nerai le royaume des cieux (tibi dabo claves regni celorum), Villustre ju-
risconsulte fait remarquer que, dans |’Ancien-Testament, les clefs fu-
rent toujours le symbole du pontificat supréme. Ainsi donc le sens de
ces paroles est que Jésus-Christ a constitué saint Pierre grand-prétre de
son Eglise, et que LUI, qui a les clefs de la mort et de l’enfer, il a confié
& saint Pierre le pouvoir pontifical, afin que tout ce qui aurait été lié
par Pierre dans son royaume terrestre ne put étre délié par personne
dans le ciel, et que, de méme, ce que Pierre aurait délié ne pat étre lié
par qui que ce fat. Le pouvoir de lier et de délier accordé par le Sau-
veur a tous les autres apdtres est donc subordonné au pouvoir supréme
confié a leur chef.
Quant au pouvoir d’enseigner et au don de prophétie, M. Phillips fait
DU DROIT CANON. 361
observer que, dans la promesse faite & Pierre qu'il serait la base iné-
branlable de PEglise, était renfermée cette autre promesse, que non-
seulement l’Eglise, mais encore saint Pierre lui-méme serait infaillible.
Cette promesse d’infaillibilité, ajoute le docte professeur, {I ]"a explici-
tement et expressément renouvelée en disant 4 Pierre, en présence de
tous les autres apdtres, qu’il avait prié, non pas pour eux tous, mais
pour lui, afin que sa foi ne fit pas défaut, et parce qu'il était chargé de
confirmer ses fréres. Les apOtres ne sont donc forts et inébranlables que
par Pierre et qu’autant qu’ils demeurent sur (a base que Jésus-Christ leur
a posée dans la foi invincible de Pierre. Sans doute le divin Maitre a
promis & tous les apdtres qu’il serait avec eux jusqu’d la consommation
des temps ; mais cette promesse n’a point été faite individuellement,
mais 4 tous les apdtres réunis, Pierre étant a leur téte. Jésus-Christ re-
monté au ciel, 4 qui donc se serdlent adressés ces disciples qui disalent
au Sauveur : « Quand vous ne serez plus 1A, vers qui irons-nous? C’est
vous qui avez les paroles de la vie éternelle » , 4 qui, si ce n’est au vi-
caire de Dieu, Aceluf auquel Jésus-Christ a assuré & tout jamais l’indé-
fectibilité de la foi?
En ce qui touche au pouvoir royal ou gouvernemental de saint Pierre,
M. Phillips s’efforce de développer dans toute sa plénitude le sens pro-
fond contenu dans ces paroles: Pasce agnos meos; pasce oves meas. Lin
mage du pasteur employée pour désigner un roi est trés-usitée, non-
seulement dans Ja sainte Ecriture, mais encore dans les écrivains
profanes de l’antiquité. En chargeant saint Pierre de faire paftre ses
agneaux et ses brebis, le Sauveur a conféré 4 son vicaire, non pas seu-
lement le gouvernement de l’Eglise enseignée ou des laiques, mais aussi
celui de rEglise enseignante ou du clergé; car c'est aprés avoir de-
mandé A Pierre: « M’aimes-tu plus que tous ceux-ci? » que le Matltre
lui dit : « Fais paftre mes agneaux. » Pierre a donc recu une mission de
préférence a tous les autres apdétres; sa charge est donc de diriger les
agneaux et les brebis, le troupeau aussi bien que les pasteurs. Ce trou-
peau n’est pas celui de saint Pierre: « Fais pattre mes brebis, » a dit le
Seigneur. Ainsi le véritable pasteur, le véritable roi, c’est Jésus-Christ,
dont Pierre n'est que le vicaire. Mais quiconque veut faire partie du
troupeau du Seigneur ne saurait se soustraire au pouvoir pastoral de
Pierre, ni conduire ses agneaux a d'autres paturages qu’aux siens,
Tous les pasteurs doivent suivre le prince des apdtres 14 ot il les ap-
pelle; c’est l& qu’est l’assemblée du Seigneur : Ubi Petrus, ibi ec~
clesia.
Le but de tous ces priviléges, de tous ces pouvoirs accordés a saint
Pierre, n’est autre que l’unité de l’Eglise. « L’établissement et la propa-
262 TRAITE
gation de l'Egiise, dit, M. Phillips, est le contre-pied de la tour de Babel
et de la. dispersion des pauples, L’union des langues dans les apdtres est
Yopposé de Ja confusion de ces langues du tamps de Babel. De méme
qu’en partant de Babylone les peuples sa répandirent sur toute la sur-
face du globe, ayant tous cessé de se eomprendre, de méme les apdtres
partirent de Jérusalem, mais intelligibles.pour tout le monde, ceux-la
tendant a la dispersion, ceux-ci A l’union. a
C’est ainsi que se distinguent dans leurs résultats les cauvres de Dien
@’avec les couvres des hommes.
Cependant les apdtres s’étaient dispersés dans diversea contrées pour
yemplir leur mission; mais leur autorité 4 tous était subordonnée 4
eelle de saint Pierre, car la foi de chaque apdtre n’était le fondement
de son Eglise, dit excellenment M. Phillips, qu’autant qu’elle s’accor-
dait avec la foi de Pierre. « Il ne faut pas croire que saint Paul ait fait
ke voyage da Jérusalem parce qu’il avait des doutes sur la foi de Pierre;
i) ne l’entreprit, au contraire, qu’afin de prouver 4 tous ceux qui au-
raient pu en douter que sa foi, & lui Paul, était pure, parce qu’elle était
identique avec celle de saint Pierre. Voila pourquoi aysaf i) écrit 4 PEglise
de Rome: « Votre foi est annoncée 4 l’univers entier, » c’est-d-dire la foi
enseignée au monde par les apdtres est bien celle que vous avez recue
- de Pierre. a
Jésus-Christ ayant fastitué saint Pierre gouverneur de son Eglise,
eette Eglise, aprés la mort de l’apdtre, ne pouvait rester sans chef. Les
paroles du Sauyeur a Pierre s’adressaient donc également & ses succes-
seurs, et il n’a jamais dQ exister qu’un seul successeur de Pierre, Jésus
n’ayant institué qu’un seul pasteur supréme. Calui qui occupe le siége
de Pierre est donc son hérititier dans toute l’étendue de ce mot; il est
investi de tous ses droits comme vicaire de Jésus-Christ, dans le sacer-
doce, dans l’enseignement, dans le gouvernement de l’Eglise. « Or, dit
M. Phillips, dans tout cas de succession i] faut des titres qui légitiment ls
prétention de succéder, et, sil y a plusieurs compétiteurs, il faut ua
eertain ordre de succession. Dieu n’a pas voulu abandonsner au caprice
des hommes le choix du successeur de celui quill avait choisi pour soa
wicaire sur la terre. ll est donc permis et méme nécessaire d’examiner
les circonstances historiques qui ont présidé 4 cette élection.
« Jésus-Christ ayant institué |’Eglise pour le bien des hommes et s'é-
tant fait homme lui-méme pour nous conduire au salut, et s’étant ac-
eammodé, en quelque sorte, 4 la nature de l’hamme dans toutes les ia~
stitutions de l'Eglise, il est permis d’en conclure que Dieu a déterminé
aussi, de la maniére Ja plus appropriée 4 la condition de Phamme, le
mode si important de succession au tréne de son royaume terrestre. »
DU DROIT CANON. 362
Eh bien, ce que sont la génération charnelle et la consanguinité en
matttre de succession dans les choses terrestres, la génération spirituelis
par le sacrement de l’Ordre l‘est quant a la transmission des pouvoirs
dans l’Eglise. C’est comme une filiation dont Jésus-Christ est l’auteur et
dont Pierre représente le premier anneau. Nul, en dehors dé cette pa-
reaté spirituelle, ne saurait étre apte & oocuper le siége suprémede Pierre.
Mais qui donc, parmi tous ceux que l’ordination appelait 4 cette suc-
cession, devait étre choial pour remplacer saint Pierre? De toutes les
tirconstances qu'on pouvait regarder comme déterminantes, les plus
décisives étaient le lien od lapdtre était mort, et le pouvoir attaché,
non & son siége, mais & sa personne. Or, Pierre étant mort 4 Rome, évé-
que de Rome, son successeur dans ]’épiscopat était évidemment son plus
proche héritier, et c’est dans les mains de cet évéque que devaient passer
les clefs du pontificat supréme, le baton pastoral de ja royauté, le don
prophétique de l’enseignement. Le successeur de Pierre devenait, aprés
lai, la pierre fondamentale de l’Eglise. La prérogative de la primauté,
nous le répétons, n’appartient pas 4 l’Eglise de Rome en elle-méme;
celle-ci ne la posséde que par saint Pierre, 4 qui elle fut personnellement
conférée, non & cause de lui en particulier, mais pour le bien de l’E-
glise. ¢ Cette primauté, dit M. Phillips, l’Eglise romaine la posséde telle
quelle fut accordde & saint Pierre, avec le don d’infaillibilité dans la doc-
trine. »
Le savant jarisconsuilte démontre ensuite, en accumulant une foule
de textes irréfragables, que cette primauté de l’Eglise de Rome a de
tout temps été reconnue dans le monde catholique, non-seulement par
les Péres, par les conciles, mais encore par les empereurs chrétiens.
Les hérésies qui s’élevérent contre la prééminence du Saint-Siége ne
frent que l’affermir et que la rendre plus éclatante encore.
La plus grande partie de ce qui vient d’étre dit au sujet de la succes-
sion au siége de saint Pierre s‘'applique a la succession des évaéques hé-
ritiers des apdtres.
« La Providence, qui a toulu que saint Pierre fat évéque de Rome et
détermin&t ainsi l’ordre de succession au supréme pontificat, cette
méme Providence a voulu aussi et a ordonné que les apdtres, y compris
saint Pierre, fnstituassent des évéques dans toutes les Eglises qu’ils
‘avaient fondées, de telle sorte que l’ordre de succession a leur dignité
fat également arrété. Voila pourquoi PEglise, quoiqu’elle ne voie plus
ni saint Pierre ni saint Paul, ne se regarde point comme délaissée, eux
absents ; elle a, en effet, devant les yeux les fils qu’ils ont engendrés
par resprit et avec lesquels le Sauveur a dit qu'il serait jusqu’é la fin
des temps. La promesse faite aux apdtres ne leur était point particu-
-364 TRAITE
liére : elle se rapportait 4 ’Eglise future tout entiére, et particuliére-
ment & ceux que les apdtres établiraient pour leurs successeurs. Ce
n’est point par prudence humaine, mais par inspiration divine, que les
apotres ont agi ainsi. »
« Les disciples du Sauveur, dit Tertullien, nous sont garants qu’ils
n'ont point cédé 4 leur propre inspiration en fondant leurs établisse-
ments ecclésiastiques, mais qu’ils n’ont fait, au contraire, que répéter
fidélement aux fidéles l’ordre qu’ils avaient regu du Christ. »
Ainsi l’épiscopat est tout aussi bien d’institution divine que le souve-
rain pontificat de saint Pierre, et le successeur du prince des apdtres est
tenu de reconnaftre les évéques comme les successeurs de ces apdtres,
et d’invoquer leur concours dans le gouvernement de l’Eglise. Ce qui
empéche les évéques d’étre tout 4 fait semblables aux apétres, c’est
‘quils n’ont pas été témoins de la vie et de la résurrection de Notre Sei-
gneur, et qu’ils n’ont pas recu d’eux le don merveilleux des langues et
Villumination immédiate et personnelle du Saint-Esprit. « Le succes-
seur de saint Pierre jouit seul, dit M. Phillips, de cette illumination doc-
trinale, en ce sens que lui, pour la foi duquel Jésus-Christ a prié, peut
rendre des décisions infaillibles en matiére de foi. »
Aucun évéque n'est le successeur de tel ou tel apdtre: il n’y a que
révéque de Rome qui soit le successeur de l’apdtre Pierre, prince des
apdtres. Tandis qu’en lui se perpétuent et la personne et la dignité de
saint Pierre, les autres évéques ne sont les successeurs des apdtres que
collectivement... « L’épiscopat n’est l’épiscopat que parce qu'il comprend
‘le successeur de saint Pierre en tant que chef de l’Eglise.... Il cesserait
.@étre s'il n’y avait point de successeur de saint Pierre. Sans ce der-
nier, l’épiscopat et l’Eglise tout entiére seraient acéphales ; il lui man-
querait linfaillibilité; en un mot, il n’y aurait point de souverain pou-
voir. C’est avec saint Pierre et par lui que l’épiscopat gouverne Il*Eglise;
c’est avec saint Pierre et par lui qu’il annonce au genre humain la pa-
role infaillible; c’est avec saint Pierre et par lui qu’il ferme les portes
de l’enfer et qu'il ouvre les portes du ciel. Aucun évéque ne peut donc
prétendre 4 l'infaillibilité qu’autant que sa foi est d’accord avec celle de
saint Pierre. »
Assurément l’apostolat n’aurait pu se perpétuer tel qu’il existait dans
la personne des apOdtres sans devenir la‘source des plus grands désor-
Gres. Il falilait aux apétres une autorité extraordinaire; mais cette auto-
rité, sans étre accompagnée de dons non moins extraordinaires, edt jeté
lEglise dans une épduvantable confusion; son gouvernement serait de-
venu incertain, flottant; l'union et Ja concorde eussent bientdt disparu.
Ul fallait, par conséquent, que cette autorité s’éteignit avec les apétres.
DU DROIT CANON. 365
Jésus-Christ avait dit 4 ces derniers: « Allez et enseignez toutes les na-
tions. » L’épiscopat a donc recu, lui aussi, la mission d’aller et d’ensei-
gner toutes les nations ; mais cette mission ne s’adresse pas 4 tel ou tel
éyéque en particulier. Au contraire, les apétres, en instituant un évéque
lui ont dit: « Va et enseigne tel peuple; » et cet évéque n’a été agrégé
4l’épiscopat, lequel enseigne toutes les nations, qu’a la charge d’ensei-
gner tel peuple en particulier. Par son institution, et en recevant le
caractére épiscopal et la qualité de membre de l’épiscopat, ilarecu un
pouvoir universel d’agir pour le bien commun de l’Eglise; mais ce pou-
voir ne lui a été concédé qu’avec mission particuliére pour son trou-
peau, et non pas pour quelque autre portion du grand troupeau de Jé-
sus-Christ. Si la chose a été ainsi établie par les apdtres, nous devons
croire qu’elle n’existe de la sorte qu’en vertu d’un ordre émané de Dieu
lui-méme.
Les apdtres eux-mémes ont, dés le commencement, circonscrit le
pouvoir des évéques placés par eux sur les siéges qu’ils fondaient. C'est
ainsi que saint Paul défend 4 Timothée de recevoir une accusation contre
un prétre, 4 moins qu'elle ne soit appuyée par deux ou trois témoins.
Dans la suite, d'autres limites ont été posées au pouvoir des évéques, et
ces mesures ont été approuyées et sanctionnées par les conciles. «Le
concile de Nicée confirme la dépendance des évéques 4 |’égard des ar-
chevéques; le concile d’Antioche fit la méme chose plus expressément
encore.... Le pouvoir des évéques, limité par celui des archevéques, des
patriarches, des conciles, I’a été aussi par le chef de lEglise. 1] en est
de cela comme du mode de circonscription des diocéses: le mode de
circonscription est déterminé par les circonstances; mais le principe
qui veut que le pouvoir des évéques ait des bornes a sans doute été
puisé par les apdtres, non dans leur opinion particuliére, mais dans
lordre établi par Jésus-Christ. De 14 la conséquence que cette proposi-
tion: « Les évéques sont les successeurs des apdtres, » ne saurait étre
tenue pour vraie en ce sens que toutce qui appartenait aux apdtres
appartient également aux évéques. Successeurs des apétres, les évéques
sont ordonnés au lieu et place de ceux-ci, mais sans avoir pour cela
tous leurs droits. lis leur ont succédé en tout ce qui n’était pas don per-
sonnel fait aux apotres.... Cette autorité n’a été accordée aux évéques
que collectivement et en communauté avec saint Pierre. Quant 4 son
exercice (ceci bien entendu ne s’applique pas au successeur de saint
Pierre), il est limité, et relativement au lieu, et relativement 4 la chose
méme, par la raison que les évéques ont aussi succédé aux apdtres dans
les rapports de subordination dans Jesquels ils se trouvaient vis-a-vis de
saint Pierre. »
= a a te
366 TRAITE
Tl est donc essentiel, suivant M. Phillips, de se former une idée exacte
des rapports qui existafent entre saint Pierre et les apétres. « Les apé-
tres, dit le savant jurisconsulte d’aprés Meelher, n’étaient point une col-
lection d'individus égaux en droits, indépendants les uns des autres:
c’était un corps unf par la volonté de Jésus-Christ et dont saint Pierre
avait été constitué le centre. Par cela méme qu’ils sont les successeurs
des apdtres, les évéques sont subordonnés au chef de l’Eglise, ef ce n’est
que dans cette subordination quwils sont vraiment évéques. »— Mais de qui
les évéques tiennent-ils leurs pouvoirs ? Est-ce de Dieu immédiatement,
ou les obtiennent-ils par l’entremise de saint Pierre? M. Phillips ne par-
tage pas l’opinion de ceux qui séparent le pouvoir de juridiction et la
dignité sacerdotale, prétendant que l’évéque recoit celle-ci par la con-
sécration, tandis que le pouvoir de juridiction lui serait communiqué
seulement par le successeur de saint Pierre. Ce n'est pas que le docte
écrivain n’établisse une distinction entre le sacerdoce, l’enseignement
et la juridiction; mais fl n’admet pas qu’on doive séparer ces trois
choses les unes des autres; il n’admet pas qu'il soit permis de considé-
rer les évéques comme les délégués de saint Pierre. |
L’autorité que les apdtres ont transmise aux évéques est vraiment une
autorité divine; mais cette autorité, par la volonté de Dieu méme, 8
cela de particulier qu'elle est subordonnée au siége de saint Pierre, et
soumise, dans son exercice, 4 l’approbation du vicaire de Jésus-Christ.
Voila pourquoi le Pape a pu et a dad, en telles ou telles circonstances, se
réserver la confirmation des évéques; voild pourquoi aussi il lui est
permis de restreindre leurs pouvoirs.
Si nous. n’avions d’autre but, dans cet article, que de faire connaftre
esprit et le mérite du livre de M. Phillips, nous pourrions nous borner &
la rapide analyse que nous venons d’en faire; mais le célébre professeur
de Munich a été conduit par ses recherches 4 un résultat aussi impor-
tant que nouveau, et ce résultat, il nous paraft du plus haut intérét de
le faire connaftre 4 la France. Nous voulons parler de la démonstration
si nette, si éclatante, que le grand jurisconsulte a donnée de ces paroles:
Prima sedes a nemine judicetur.
Parmi les objections préalables et purement théoriques que M. Phil-
lips oppose a la thése établie par le concile de Constance, savoir, que le
concile général est au-dessus du Pape, il en est une qui nous paraft
frappante : c’est que, cette théorie admise, il existerait dans le royaume
de Dieu sur la terre un pouvoir supréme qui n'aurait pas été iostitaé
comme tel par Jésus-Christ. Mais une objection bien plus grave, surtout
aux yeux des hommes pratiques, c’est celle de nullité que M. Phillips op-
pose aux canons des quatriéme et cinquiéme séances du concile, dans
DU DROIT CANON. $67
lesquels la thése de supériorité du concile est contenue, Les raisons que
donne l’auteur 4 l'appui de son opinion nous paraissent dune telle gra-
vité que nous n*hésitons pas a les exposer ici.
M, Phillips est convaincu que, des trois papes qui se disputaient l’au-
torité supréme dans |'Eglise, lorsque Jean XXIII convoqua le concile de
Constance, Grégoire XII était le seul légitime. Cette conviction, chez le
savant professeur, se fonde non-seulement sur des faits rapportés par
des auteurs trés-graves, tels que saint Antonin, archevéque de Florence,
et les Ballerini, mais encore sur l’aveu méme des Péres rassemblés 4
Constance, lesquels, aprés la déposition de Jean XXIII, reconnurent le
légat de Grégoire et acceptérent sa bulle de convocation qui les consti-
tuait en assembiée légitime. Mais laissons parler M. Phillips.
« Urbain VI, élu en 4378 & Rome, eut le méme sort que Grégoire, pontife
que les motifs les plus graves doivent faire considérer comme légitime, et
qui fut trahi et abandonné par Cossa. Quelques cardinaux parvinrent &
faire élire Asa place Robert de Genéve, qui prit le nom de Clément VII, et,
soutenus par la France, ils amenérent un schisme déplorable. C'est en
vain que, pour y obvier, les cardinaux s'étaient engagés, en procédant &
rélection, A renoncer & cette dignité dans Je cas ot l'un d’eux serait
élu, si l'intérét de l’Eglise l’exigeait. La renonciation isolée du Pape a
Rome ne signifiait absolument rien si le Pape d’Avignon ne renon-
cait pas en méme temps. A Rome, aprés une pareille renonciation,
il edt fallu procéder immédiatement 4 une nouvelle élection, puis-
que, depuis le schisme, les cardinaux romains ne pouvaient plus con-
sidérer comme légitime le Pape qui résidait 4 Avignon. Or, malgré le
serment prété par Grégoire XII, lon ne pouvait exiger de ce Pontife
que, tandis qu'il convoquait un synode au Frioul, il se présentat devant
an autre synode rassembié a Pise par quelques cardinaux réfractaires,
et que la ilse démit d'une dignité & laquelle son adversaire était loin de
vouloir renoncer. C'est donc en vain que les évéques réunis a Pise se fi-
rent donner des consultations par plus de deux cents théologiens et
canonistes; l'acte de déposition de Grégoire XI, prononcé simultané-
ment avec celle de Luna, n’en fut pas moins un acte illégal. Le con-
cile, en effet, n’avait aucun titre pour étre considéré comme ccumé-
nique, ce qui le fit plus tard condamner et rejeter par le Pape Jules IE.
La suite prouva que la voie dans laquelle s’était engagé ce concile n’é-
tait point la bonne, puisque, en derniére analyse, il ne fit qu’agrandir
le schisme. Le concile de Constance suivit les mémes errements, et ce ne
fat pas la sagesse des Peres rassemblés, mais la miséricorde de Dieu, qui
rétablit 'union dans l'Eglise.
« Le concile de Constance, convoqué par Jean XXIII, Pape illégitime,
368 TRAITE
quoique reconnu par l’empereur Sigismond, par la France et par }’An-
gleterre, n’était composé que de ceux qui s’étaient soumis & l'obédience
de ce Pape. Le synode, tout en Je reconnaissant pour Souverain Pon-
tife, avait obtenu de lui la promesse qu'il se démettrait de sa dignité si
la chose était jugée nécessaire; mais tout le monde sait qu'il échappa
aux conséquences de ce serment par la fuite. Dans la position si difficile
ou le concile se trouvait par cette fulte, Jean Gerson apparut aux Péres
rassemblés comme une espéce de sauveur, lorsque, dans la troisiéme
séance du concile, il émit, le premier, l’opinion de la supériorité da
concile sur le Pape, opinion adoptée et rédigée en forme de décret dans
les séances quatriéme et cinquiéme. C'est ainsi que ces décrets furent
établis, malgré l’opinion contraire du Pape que I’assemblée avait re-
connu comme légitime. En votant ces décrets, on prononca expressé-
ment l’exclusion contre les cardinaux de ’'Eglise de Rome, et, en outre,
les évéques dérogérent aux usages suivis jusque -l& en votant par nations.
Cela fit que les évéques anglais, en trés-petit nombre, exercérent la
méme influence que les évéques italiens qui étaient beaucoup plus
nombreux. Ajoutez a cela que de simples prétres et méme des laiques
furent admis au vote, et vous trouverez dans toutes ces circonstances
des raisons plus que suffisantes pour regarder ces décrets comme ab-
solument nuls et non avenus. Aprés les avoir votés, les Péres procla-
mérent la déchéance de Jean XXIII, et, & partir de ce moment, l’on se
retrouva au point ov on était 4 l’époque du synode de Pise....
« Par la déposition de Jean XXIII le concile de Constance perdit jusqu’s
s*apparence d’une légitimité quelconque. L’assemblée se trouvait dans
une position qui n’était pas tenable. Ce n’est point 4 elle, mais & Gré-
goire XII, qu’était réservée la gloire de faire cesser le schisme.... Il en-
voya 4 Constance, ou s*étaient également rendus les évéq ues de son obé-
dience, son plénipotentiaire Malatesta, qui y convoqua les évéques en
concile. Aprés avoir fait son entrée, le cardinal légat de Grégoire XII
lut en pleine assemblée la bulle de convocation, laquelle fut solennelle-
ment reconnue par tous les évéques, et ce fut devant le synode atnst con-
stitud par Grégotre XII que Malatesta fit connaftre Ja démission du
Pape. Le synode n’obtint une existence légale que par cette convocation.
Enfin les évéques de la troisiéme obédience s‘étant joints 4 lui, pendant
que l’obstiné Benoft continuait d’habiter Peniscola avec ses trois cardi-
naux, le siége pontifical put étre déclaré vacant, et l’on procéda a Pé-
lection du successeur de Grégoire XIL.
« La prudence que montra le Pape dans l’acte de sa démission demande
a étre considérée sous une autre face. Par la démission émanée de lui
et par l’acceptation solennelle de cette convocation, les éyéques reconnu-
DU DROTT CANON. 369
rent implicitement que tous les décrets précédents rendus par l'assemblée,
surtout ceux de la quatriéme et dela cinquiéme séance, qul avaient établi_ .
la supériorité du concile sur le Pape, étaient nuls et sans valeur. Ces
décrets ne purent donc obtenir de validité qu’autant qu'on les pdt
croire confirmés par le pape Martin VY, nouvellement élu. Mais celui-cl
ne confirma que les décrets rendus contre jes hérésies de Wicleff et de
Huss, et, par une bulle particuliére, il déclara qu'il n’était permis &
personne d’appeler d'une décision du Pape 4 un concile. C'est ce qui a
fait dire 4 Pauteur méme de ces décrets, 4 Gerson, que par 1a ils avaient
été complétement renversés.
« Voila comment le concile rentra dans les limites qu’il avait grande-
ment outrepassées. Il n’est donc permis, en aucune facon, de citer ce
concile 4 l’appui du systéme épiscopal. »
On me pardonnera, j’ose l’espérer, la longueur de ma citation en
faveur de importance capitale de telles questions dans les circonstances
actuelles. 11 me semble qu'il n’en faut pas davantage pour faire com-
prendre a tous la nécessité des études canoniques 4 une époque ou I'in-
térét de ces discussions ne peut que s‘accroftre de jour en jour. Il ne
me reste donc plus qu’un voeu 4 émettre, c'est qu'il se présente un in-
terpréte également versé dans la connaissance de la langue allemande
et du droit ecclésjastique qui mette l’admirable livre de M. Phillips 4 la
portée du public francais. Il serait 4 désirer que la plume exacte et élé-
gante 4 laquelle on doit déja la traduction du Manuel de Walter se
chargeat d’un travail si utile; ce serait 14 une ceuvre vraiment catho-
lique.
E. DE Mor !.
‘ On sait que M. Phillips et M. de Moy ont été révoqués de leurs fonctions de
professeurs & l’Université de Munich, depuis l’avénement de Lola Montés et du
ministtre Maurer.
HISTOIRE DES DEUX RESTAURATIONS
PAR ACHILLE DE VAULABELLE'.
TOMES I, If, III, IV.
Puisque nos auteurs de premier ordre s’obstinent 4 ne plus don-
ner de chefs-d’ceuvre, il faut bien que la critique se résigne & par-
ler des ouvrages secondaires. Elle devrait ‘parler encore, ne fit-ce
que pour signaler au mépris des hommes de goit ces livres de paco-
tille, fléau de la littérature régnante, qui n’ont souci ni de la forme,
ni de l'art, et dans lesquels il semble que Je seul effort apparent de
l’écrivain soit de s’abaisser 4 la portée des lecteurs les plus vul-
gaires. Cet abaissement des lettres n'est nulle part mieux marqué
que dans ce déluge d’histotres contemporaines qui débordent de tous
cétés. Les poétes, les orateurs, les publicistes, les 'journalistes, les
économistes, les pamphiétaires , les professeurs , les critiques, et je
ne sais quels autres encore, tout le monde se fait historien. Chacun
de nous, au sortir du collége, se croit tenu aujourd’hui de faire son
histoire, comme autrefois sa tragédie. Nous en sommes 8 l’Azstoire-
feuilleton.
Aussi, ne me demandez pas ce que doit produire une si lamenta-
ble épidémie. On croyait jadis que histoire était l’école des peu-
ples, l’enseignement de !’avenir par |’équitable révélation du passé.
L’homme qui se sentait destiné aux compositions historiques com-
mencait par acquérir en de profondes et calmes études une idée
générale, compléte, désintéressée, des temps, des hommes et des
choses qu’il voulait raconter. Sans sortir de Ja réalité vivante, de la
‘ Perrotin, place du Doyenné, 3. Paris, 1847.
HISTOIRE DES DEUX RESTAURATIONS. 371
vérité humaine, il aspirait du moins & une certaine hauteur morale
ou les passions s’apaisent, ot le jugement s’éclaire, ot les préven-
tions ne durent plus. L’historien cherchait a s’élever jusqu’a un idéal
de justice universel, 4 sentir le bien et le mal par le cceur et non par
opinion , & mesurer les événements par la droiture de l’esprit et
non par la sophistique iniquité de I’égoisme. S’il ne rejetait pas
systématiquement les traits individuels qui donnent la vie aux per-
sonnages, il ne descendait pas non plus a ces particularités infimes
qui ne vont bien qu’a la biographie. Il ne donnait pas plus d’im-
portance qu’il n’en faut au pois chiche du nez de Cicéron ; mais,
tout en ne repoussant pas absolument les piquantes et secrétes
circonstances qui assignent aux faits leur véritable origine, leur
mesure, leur physionomie sincére, il ne se perdait pas en ces dé-
tails sans fin ot la force des événements se dissipe, ou s’énerve la
narration. Quand, d’intervalle en intervalle, lénergique, le terrible,
le pittoresque se présentaient naturellement & lui, il se gardait
bien de les répudier; et pourtant on ne le voyait point se tendre
hors de saison en des efforts gigantesques, se hausser avec pré-
tention et 4 contre-sens, prendre une grosse voix dans les moments
simples, ni s’enluminer de fausses couleurs alors que le trait nu
saffisait 4 merveille. Le récit historique ne dédaignait pas encore de
songer 4 cette proportion des parties, 4 cette distribution du sujet,
qui charment |’esprit en le délassant, et lui font mieux comprendre
ce qu’elles lui présentent dans le meilleur ordre. En garde également
contre les périls ot s’égare |’imagination excentrique et contre les
routines de la voix commune, l’histoire se défiait 4 la fois des uto-
pies du réveur et des prosaiques humilités d’un matérialisme actuel
@ positif. Elle voulait se tenir, de temps en temps, dans cet espace
sublime, et non pas inaccessible, entre le Ciel et la terre, ou Ja reli-
gion, la philosophie, la législation, la poésie, l’éloquence, confinent
4 histoire sans se confondre avec elle; et pour aider cette alliance
sacrée, elle se faisait une langue pure, chaste, belle, élevée, choisie,
digne de toucher A tous les domaines de la pensée, de peindre tous
les bons et grands sentiments de "homme, de donner des lecons aux
générations présentes comme aux générations futures.
La méthode est bien changée. Et nous n’aurons pas la rigueur de
mesurer l’Histotre des deux Restaurations sur le modéle que nous
Venons de tracer. Ne savons-nous pas que l’usage est venu, de nos
372 HISTOIRE
jours, d’écrire histoire avant d’avoir réfléchi madrement, et surtout
avant d’avoir longtemps étudié? Ne savons-nous pas que la fantaisie
de l’esprit (quand on a de l’esprit) se contente 4 présent de regar-
der Ja superficie des affaires et des visages pour la teindre 4 sa ma-
niére ? Nous n’ignorons pas non plus que |’historien moderne a cou-
tume de se satisfaire d’une science empruntée, de ne pas remonter
aux sources, ou que, s'il y remonte, ce n’est d’ordinaire que pour y
prendre de biais et exclusivement la seule partie qui convienne aux
préjugés & la mode, ou bien a son point de vue étroit et préconcu.
Nous connaissons aussi les témérités étranges par lesquelles on of-
fense 4 l’envi sous nos yeux Ja conscience du monde et la sagesse
des nations. Nous connaissons et nous avons indiqué plus d’une fois
les imperfections inséparables de tout travail d'histoire contempo-
raine,
Je consens donc & ne pas reprocher sans miséricorde au livre de
M. de Vaulabelle de n’étre rien autre chose qu’une compilation, qu'un
extrait de mémoires déja publiés, d’anecdotes connues ou suspectes,
écho banal des opinions courantes. Je lui passerais volontiers encore
de n’étre qu’un assemblage assez mal digéré de piéces officielles, de
documents publiés, de discussions législatives, de proclamations au-
thentiques, qui, au lieu d’étre rejetés hors du récit, dans Jes piéces
justificatives, sont trop souvent littéralement reproduits, comme
pour faire nombre, et sans rien donner & la pensée : espéce de ca-
nevas grossier ou Ja trame s’apercoit sans cesse, si elle n’est a cha-
que instant rompue; ou les éléments de Ja narration n'ont rien qui
les lie ou les fonde dans l'ensemble de I’ceuvre. Je pardonnerais
méme & |’Histoire des deux Restaurations de n’étre, ni par les qualités
du style, ni par ]’élévation des sentiments, ni par la grandeur de
la composition, ni par I’éclat des tableaux, beaucoup au-dessus
de cette prose insipide, incolore, négligée, diffuse, d’un article du
Constitutionnel. J'irais, s'il le fallait, jusqu’a ne pas dire sévérement
que |’ouvrage de M. de Vaulabelle me parait rédigé au jour le jour, -
sans trop d’enchainement et de logique, sous l’inspiration et comme
la pale copie des journaux qu’il a lus et suivis pas 4 pas, des livres
partiaux qu’il a consultés et presque aveuglément crus, alors méme
qu’il a le plus l’air de s’en séparer avec indépendance.
Nous lui remettrions sans peine tous ces péchés quotidiens; car
son livre ne vaut pas moins que tant d’autres livres qui se vendent
DES DEUX RESTAURATIONS. 373
et qui se lisent, tantét a la faveur d’un nom plus connu que le sien,
tantét sur la recommandation d’un sujet qui attire. Et nous avoue-
rons ingénument que nous aurions mieux aimé nous taire , si nous
n’avions interrogé que le mérite intrinséque de la publication nou-
velle. Notre silence serait d’autant plus naturel que |’Histore des
deux Restaurations est encore inachevée, que les deux derniers vo-
lumes sont attendus, et que le critique sérieux est toujours mal &
'aise, et risque quelquefois de juger 4 faux, quand il ne connait pas
toutes les parties du monument littéraire qu'il assiége.
Mais i] nous a paru qu’un livre médiocre, écrit a Ja taille de Jamul-
titude , quand il manque de raison et d’impartialité sur une époque
délicate, sur des doctrines importantes et d’une application immé-
diate, peut étre souvent plus funeste qu’une ceuvre d’élite , si erro-
née, si ardente qu’elle puisse étre sur les mémes faits et Jes mémes
questions. L’ceuvre vulgaire est mieux a la portée de ceux qu’elle
trompe, tandis que |’homme supérieur, en dépit de ses passions,
donne toujours 4 ses erreurs un tour élevé, un je ne sais quoi d’aris-
tocratique qui en éloigne Je danger et les rend moins praticables sur la
place publique. Je crois qu’en politique, en religion , et dans toutes
les matiéres capables d’enflammer les esprits ou les intéréts des
hommes, les mauvais livres populaires, les petites bibliothéques d’in-
crédulité ou de démocratie aveugle, font un ravage bien plus grand,
‘bien plus efficace, que ne le peuvent jamais faire les théories des phi-
losophes, Jes hardiesses de la tribune et toutes les nouveautés les
plus hasardées d’un vrai talent.
Le livre de M. de Vaulabelle a déja quatre volumes , quatre volu-
mes compactes ; les deux derniers n’ont point encore paru. Ces qua-
tre premiers volumes en sont 4 leur deuxiéme édition. Ainsi plus de
quatre mille pages sont entrées dans la circulation, avec les obli-
geantes réclames de tous les journaux, qui les vantent comme une
ceuvre nationale , comme un vrai miroir d’honneur et de liberté. Il
faut se décider 4 laisser passer le livre sans le remarquer, ou bien en
dire notre avis sans plus tarder. Le sujet en vaut la peine, si l’auteur
ne le mérite pas assez. C’est déja, d’ailleurs, par le temps qui court,
une sorte de mérite que d’avoir écrit seulement six volumes sur les
quinze ou seize années de Ja Restauration. Nous sommes habitués a
-compter par dixaine de volumes sur des époques qui ne sont ni aussi
longues, ni peut-étre aussi graves.
37h HISTOIRE
Le temps oti nous vivons est l’héritier direct de la Révolation et
de la Restauration. Notre régime nouveau a la prétention de récon-
cilier ce que la branche ainée des Bourbons n'a point su ou n’a pas
pu concilier, le pouvoir et la liberté. C’est assez dire que nous som-
mes tous des juges fort intéressés quand il s’agit d’apprécjer le grand
mouvement politique de ces cinquante années et les torts de con-
duite ou de situation de l’antique monarchie. C’est dire au moins
qu’il serait de bon godt et de haute convenance, pour ne rien dire de
plus, de prononcer avec prudence et réserve sur un immense litige
qui n’est pas vidé peut-étre.
La moindre équité commanderait & |’éerivain , et particuliérement
a Vhistorien, de peser avec circonspection les difficultés des temps, de
batancer la justice des nouveautés comme la jastice des résistances, de
plaider 4 la fois les raisons des deux partis, d’étre l’orateur des deux
causes, de se faire neutre entre les défiances réciproques, bienveillant
entre les haines adverses, désintéressé entre des ambitions opposées,
impartial entre des préventions mutuelles, calme et serein entre des
ressentiments contraires. I] faudrait, en un mot, étre juge incorruptible
autant qu’avocat zélé dans un procés si complexe et si solennel. La
passion du bien ne devrait pas égarer sur les causes du mal ; et, sans
condamner follement les personnages de ce grand drame a l’apothéose
ou aux gémonies, |’Ame aurait besoin de conserver toute son énergie
pour fiétrir le crime et bénir la vertu, toute sa générosité pour plain-
dre le malheur et pardonner Je succés. L’élévation du ceeur ne vien-
drait pas insulter ce qui tombe pour adorer ce qui s’éléve; mais elle
n’évoquerait pas davantage les ombres de ce qui a passé pour en
flageller ce qui dure. §’il y a quelque modération & ne pas souffleter
je vaincu avec la main des vainqueurs, il y a bien aussi quelque hon-
neur & ne pas souiller la face du vainqueur avec les plaies des
vaincus.
On a répété jusqu’é satiété que nos chartes politiques sont la
transaction entre les temps anciens et les temps nouveaux, entre les
intéréts vieillis et de plus jeunes intéréts, entre les idées antiques et
les doctrines modernes. Si cette pensée est vraie, si cette espérance
doit se réaliser, combien cela ne doit-il pas s’attendre, & plus forte
raison, du réle de Vhistoire appelée A s’interposer, sans froidear
comme sans effervescence, dans sa dignité sereine et sa haute con-
templation, entre les miséres et les douleurs des hommes, les fautes
DES DEUX RESTAURATIONS. 876
eo les passions du passé, les droits du présent et les satisfactions de
l'avenir |
Quel talent vrai, quelle ame bien placée, ne tiendrait & honneur
' sepréme de revendiquer sa part dans cette mission pour ainsi dire
divine? Et pourquoi tant de beaux esprits, au lieu d’étendre leurs
ailes dans cette atmosphére de pureté morale, se laissent-ils obscur-
ar, comme de vils instruments de parti, dans les nuages d'une per-
sopnalité basse, dans les ombres de leurs ambitions politiques?
Notre idéal de parfaite justice, je l’avoue, n’est pas de cette terre,
encore moins dans les jours de discordes civiles. Les limites de }’é-
qué exacte sont mal aisées a trouver pour qui veut mesurer les
temps napoléoniens et surtout Jes plus sérieux problémes soulevés
par la révolution francaise. Mais aussi le devoir de tout grand parti
est précisément de sq dégager, autant qu’il est en lui, du temps et
des personnes, de taut ce qui peut alimenter Jes erreurs et les pas-
sions des masses aveugles. C’est le contraire, bélas! qui se pratique
devant nous. On dit que les auteurs gagnent 4 ce métier de |’argent
et une renommée populaire. Le public n’y gagne que de mauvais
livres. P
ll serait assez. difficile, méme aprés l’avoir lu, d’assigner & M. de
. Vaulabelle une opinion nette et déterminée, On sait ce qu’il combat
plutét que ce qu’il désire. Sous la pompeuse banniére de liberté et
d'indépendance nationale, que chaque parti ne manque jamais d’in-
voquer, ¢’est un mélange indéfini de cet impérialisme belliqueux et
de ce démocratisme vague qui courent les rues et les cabinets de lec-
tare, e’est-a-dire le plus grand obstacle que je sache au progrés de
hos mceurs publiques et aux conquétes d’une liberté saine.
M. de Vaulabelle se range ainsi volontairement parmi ceux qui at-
taquent toujours sans jamais rien formuler, détruisant pour détruire,
et n’ayant rien 4 metire a la place de ce qu’ils ébranient et détestent :
Mancuvre commode pour les assaillants, mais périlleuse pour le pou-
voir, qui, se sentant harcelé et non éclairé, menacé et non dirigé, est
tenté de se jeter dans les ahimes plutét que de céder 4 d’insatéables
exigences, |
On accusait la Restauration de x’avoir rien appris et rien oublié. On
pourrait certes adresser plus justement un tel reproche a ces libé-
ratres sans idées, sans idées praticables du moins, qui persistent 2
méconnaltre les lois éternelles de toute société humaine, font niaise-
376 HISTOIRE
ment abstraction des vices, des passions, de la corruption de notre
nature, et par conséquent des difficultés et des imperfections inhé-
rentes au gouvernement des hommes, principalement parmi des gé-
nérations vieillies et flottantes que berce le long réve d’une transfor-
mation sociale. Etranges aveugles qui, aprés avoir vu trois fois le flot
révolutionnaire échouer devant la monarchie en 1800, en 1814, en
4830, ne sont pas guéris encore de leur cécité morale, et qui, ne sa-
chant pas plus qu’autrefois ce qui se substituera 4 ce qui tombe, vont
toujours, les yeux fermés, heurter leurs tétes vides et vaines conire
des possibilités qui leur échappent sans fin!
Nous avons deja tant de fois parlé de la Révolution, de l’Empire et
de la Restauration, et l’on nous forcera tant de fois d’en parler en-
core, que nous n’entendons pas nous exposer chaque jour 4 recom-
mencer le méme ordre de nos pensées ni suivre pas 4 pas le livre de
M. de Vaulabelle dans la moindre de ses parties. Qu’il suffise de nous
borner, dans les points que nous toucherons, & faire connaitre 1’es-
prit général de ce plaidoyer uniforme et univoque, que nous compa-
rerions volontiers 4 une série d’articles d’un journal d’opposition.
La chute de Napoléon est sans doute !’exorde obligé de toute his-
toire spéciale de la Restauration , mais ala condition que cet exorde
se renferme en des traits sobres, généraux, précis. L’auteur ne l’a
pas voulu ainsi. Nous sommes arrivés 4 la moitié du troisiéme volume
avant que l’empereur se soit embarqué pour Sainte-Héléne. S’occu-
per si longtemps de Napoléon, c’est étre tenté de dire un mot de
cette révolution francaise que confisqua Bonaparte, bien plutét qu'il
n’en fit le continuateur, n’en déplaise 4 M. de Vaulabelle et aux apo-
logistes de l’épisode des Cent-Jours.
M. de Vaulabelle céde & la tentation. Il ne parle point seulement
avec longueur de cette campagne de 1814 dans laquelle Napoléon
lutta avec une bravoure si désespérée et si active, comme un lion
emprisonné, et du lamentable désastre qu’on appelle Leipzig, et que
les Allemands ont nommé la bataille des nations. 11 remonte jusqu’au
18 brumaire, et méme jusqu’au 18 fructidor, usurpant ainsi sur le
domaine des historiens de la Révolution, du Consulat et de l’Empire.
Si encore l’historien caractérisait rapidement , et comme en pas-
sant, ces deux mémorables journées; mais il s’y arréte avec com-
plaisance ; il en donne les circonstances détaillées; il en indique les
instruments ou les proscrits, les victimes ou les dupes. A vrai dire,
DES DEUX RESTAURATIONS. 377
je ne suis point faché de ces empiétements de I’auteur sur le terrain
d’autrui. On sait plus vite & quoi s’en tenir sur ses inclinations et ses
doctrines. ;
Pour lui, le coup d’Etat de fructidor se résume en ceci : « Dans
a cette circonstance, ces trois directeurs purent impunément violer
« la constitution ; car il s’agissait de sauver la cause révolutionnaire,
aqui était la cause nationale, de conserver intacts les intéréts, les
a droits conquis par la France nouvelle au prix de huit années d’ef-
« forts et du sang d’un demi-million de citoyens. » A merveille! Vous
prétendez, aprés le succés, que le 18 fructidor, en décimant le Direc-
toire et les deux conseils, en jetant dans |’exi] Carnot comme Bar-
thélemy, Pichegru comme Barbé-Marbois , Siméon comme Pastoret,
Portalis comme Camille Jordan, en déportant les hommes de lettres
et les journalistes les plus honorables, Sicard avec Fontanes, Lacre-
telle avec Royer-Collard, a sauvé la liberté publique. Et vous ne
voyez pas que ce méme Barras, qui a proscrit ses collégues en fruc-
tidor, se dispose a Jes livrer, 4 les vendre en brumaire, aprés s’étre
laissé d’abord marchander par les agents de Louis XVIII! En vérité,
c’était bien Ja peine de proclamer la triste et bréve victoire de la cause
nationale !
Et moi je vous dis (supposition tout aussi nationale, je pense, que
la vétre) : il est regrettable que le changement politique tenté par les
voies légales, dans le sein des conseils, et par la double puissance des
électeurs et de Ja presse, n’ait pas réussi en 1797, et consacré, dés
lors, une révolution civile et intérieure avec Ja sanction de la majo-
rité Iégislative. Le 18 brumaire n’aurait pas eu lieu, il est vrai, nl
par conséquent |’Empire ; nous ne serions pas entrés en vainqueurs
armés dans les capitales de l'Europe ; mais aussi bien du sang edt été
épargné, et la France n’eftt pas souffert les humiliations de deux in-
vasions successives. Si Louis XVIII fit rentré alors, il ne fut point
rentré sans conditions, sans doute; car il avait, dés cette époque,
offert officiellement des améliorations, des perfectionnements & la con-
stitution de l’Etat. Quelque redoutables que pussent étre les réac-
tions quatre années seulement aprés le supplice de Louis XVI, n’eus-
sent-elles pas été neutralisées en partie par la sagesse du monarque
et le poids incontesté des représentants du pays? Les libertés publi-
ques ont-elles beaucoup gagné & s’ensevelir quinze ans dans la gloire
impériale? N’a-t-on pas appris 4 la nation & les mépriser, a les ou-
378 HISTOIRE
blier dans le succés méme des coups d’Etat de fructidor et de bru-
maire, et dans ies éblouissements de !a souveraineté impériale ? Et,
aprés tant de sang versé en vain et tant de conquétes perdues, Ia li-
berté constitutionnelle eut-elle plus de chances pour renaitre et fleu-
rir en 4844 qu'elle n’en aurait pu avoir en 1797, avant toute l’orga-
nisation monarchique napoléonienne?
M. de Vaulabelle n’a-t-il voulu absoudre le 18 frwetider que pour
absoudre Bonuparte, qui, da sein de son armée d’Italie, applaudit &
cette journée, dont l’exemple devait bientét profiter 4 Il’heureux gé-
néral? Vraiment, je le sapposerais ; car I’historien n’a pas d’objection
contre le 18 bramaire. l’expose paisiblement. La seule variante A
peu prés qu'il introduise dans le récit , c’est que ces pauvres Cieg-
Cents n’ont pas é&é aussi maltraités qu’on a bien voulu le dire. « Les
« Cing-Cents n’opposérent qu’ une résistance passive ; il n’y eut ni vio-
« lence ni tumulte; les députés ne sautérent, point par Jes fenétres;
t ilsnes’enfuirent pas, laissant leurs vétements au buisson da jardin,
« ainsi qu’on I’a faussement raconté; sortis de la salle, tous allérent
« déposer au vestiaire leur manteau, leur ceinture et lear toque. »
Voila qui est pour le mieux! M. de Vaulabelie l’affirme nailvement :
les grenadiers de Bonaparte ne firent pas sauter les députés par tes
fenétres, et ne les empéchérent pas de péPOSER AU VESTIAIRE LEUR MAN-
TEAU, LEUR CEINTURE ET LEUR TOQUE !
M. de Vaulabelle n’est pas moins nouveau quand il arrive 4 Ja mort
du duc d’Enghien. fl Ja représente d’abord comme n’étant, dans ta
pensée du premier consul, qu’un acte de défense personnetle et de
justes représailles. Puis il aggrave autant qu’il peut la part de com-
plicité qui appartient 4 Tilleyrand dans cet événement affreux. Enfin,
niant avec assez de vraisemblance le mot attribué au grand-cham-
bellan sur le meurtre de Vincennes, il concéde que ce fut um crane
dans toute Cénergue du mot, mais il conteste que g’ait dé une faute.
Selon lai, ce sanglant épisode, qui retentit dans toutes les cours de
l'Europe, qui émat l’opinion publique aussi bien que jes souverains,
et pesa d’un grand poids sur ja coalition des rois et sur les destinées
de l’Empire, ne fit que defrayer pendant quelques sowrées les conver-
satrons d'un petit nombre de vieiles familles royalistes. Si nous ne
nous trompons, l’auteur, en écrivant ceci, lisait, pour tout renseigne-
ment, les journaux francais de |’époque , et ne prenait pas garde que
la censure ne permettait & personne de parler.
DES DEUX RESTAURATIONS. 379
Du reste, 1} est singulier que, aprés avoir avoué le crime dans toute
Véenergie du mot, l’auteur écrive sur Napoléon des paroles comme
celles-ci : a Le peuple n’a gardé souvenir que de sa gloire et de ses
« souffrances. Pour lui, Napoléon est le martyr immortel de Ja gran-
« deur et de }’indépendance francaises; et, pendant de longues années
aencore, dans son culte pieux pour cette mémoire aimée, |’habitant
ede nos campagnes suspendra |’image impériale 4 son foydt,
eauprés de l'image de cet autre martyr qui, abandonné, renié,
«lui aussi, par les siens, il y a. dix-huit cents ans, expia sur une
« croix sa sublime mission en faveur de la dignité et de l’indépen-
« dance humaines. n Comparaison impie autant que vaine, malgré
ses prétentions au dithyrambe, si grande qu’ait été la figure de Na-
poléon ! Un tel paroxisme d’admiration ne vaut pas qu’on le discute;
et nous ne l’aurions pas méme cité, s’il ne donnait, mieux que toutes
nos remarques, la mesure de |’esprit dominant de la publication nou-
Yelle. :
Est-il besoin, maintenant, que nous disions avec quel amour le nar-
ratear suit de tous ses veeux Napoléon & Lutzen, & Bautzen, a Dresde,
et successivement aux congrés de Prague, de Francfort, de Man~
heim, de Chatillon-sur-Saéne? avec quelle malice il compulse les
almanachs de |’Empire, et marque du doigt les noms aristocratiques
qui peuplent la maison de }’Empereur et des princesses impériales !
avec quel triomphe il montre tome ’ancienne magistrature subissant
oa briguant les emplois dans la nouvelle organisation judiciaire?
Comme si, dans la vieille noblesse et dans la magistrature parlemen-
taire, il n’était pas facile de citer les plus nombreuses et les plus ho-
norables exceptions de fermes caractéres qui repoussérent jusqu’aw
bout les faveurs et jusqu’aux avances du maitre !
A mesure que la fortune du héros décline et recule en deca du
Rhin, l’'admiration de l’historien, ou, pour parler plus juste, de l’apo-
logiste, augmente et s’exalte. Certes, la sympathie généreuse pour
me grande destinée qui fiéchit est le plus louable des sentiments,
parce qu’il est le plus rare, et nous.n’avons garde de |’imputer a tort
& M. de Vaulabelle. Mais encore sied-il de ne pas devenir injuste en~
vers le vainqueur & force de plaindre le vaincu. On peut gémuir sur
Annibal sans pour cela hair Scipion; on peut pleurer sur le sort dé
Pompée et de Caton sans pour cela détester César.
Qu'il faille jeter le mépris a pleines mains sur la plupart de ces s6-
380 HISTOIRE
nateurs impériaux qui vinrent lachement, enavril 1814, donner leurs
ignobles coups de pied, par intérét ou par peur, au monarque tombe ,
j’y consens de grand coeur. Queces muets, en stipulant avarement leurs
dotations sur les ruines de ]’Empire, se soient montrés, s'il est pos-
sible, plus vils encore qu’ils ne ]’avaient été dans leur longue, patiente
et servile obéissance aux commandements du victorieux, j’y consens
aussi. Ils ont bien mérité les dédaigneuses et fiéres paroles dont les
a écrasés l’empereur lui-méme. Qu’on doive enfin sévérement flé-
trir toutes ces cupidités envieuses , tous ces persécuteurs avides,
qu’on est sir de voir toujours, 4 la honte du cceur humain, s’émou-
voir et s’abattre sans pitié autour d’un pouvoir qui fléchit ou d’une
renommée qui chancelle, quand ils n'ont plus rien a attendre ou a
craindre de ce qu’ils ont ignominieusement flatté; assurément, c’est
justice; c’est le droit et la vengeance de l'histoire de marquer de
ses plus honteux stigmates cette nuée de vautours qui, a la méme
heure, se sont précipités sur un cadavre.
Mais qu’il soit permis de blamer, comme etranges et mnopportunes ,
comme un acte de rancune et daveugle taqunerte, les nobles protesta-
tions de M. Lainé, qui, vers la fin de 1843, au nom d’une commission
du Corps législatif, osait parler de paix et de patrie, revendiquer les
droits du pays, demander que le sang ne fat plus versé que pour dé-
fendre des lots protectrices, et prononcer les mots d'institutions, d’ar-
bitratre, d’entiere et constante execution des lois, des droits de la ki-
berté, de la shreté, de la propriété, du libre exerce des droits politiques
et du vaeu du peuple, ici M. de Vaulabelle souffrira que nous ne soyons
pas de son avis. Il y avait honneur et courage a tenir un tel langage
a l’empereur de 1813; car cet empereur pouvait encore arréter ]’im-
pression du rapport, détruire les formes, saisir tous les exemplaires
déja tirés, fermer la salle des séances du Corps législatif et l’ajoarner
indéfiniment. ,
I] est vrai que l’historien qui s’est plu, sans que cela fit néces-
saire, 4 remonter si haut dans la vie de Napoléon, s’est dispensé de
parler de la censure, de la police, des exils, des prisons d’Etat, de la
conduite violente et arbitraire du souverain envers le Pape, les cardi-
naux et les évéques, de ]’abolition compléte et successive des garan-
ties ‘constitutionnelles, de toutes les insolences du gouvernement mi-
litaire, de tous les épuisements, de toutes les désolations, fruits amers
d'une guerre longue et désastreuse , de toutes les souffrances, en un
DES DEUX RESTAURATIONS. 384
mot, qui font comprendre et justifient les événements de 1814, s a
avaient besoin de justification.
Je suis surpris que M. de Vaulabelle, malgré de telles réticences et
en dépit d’un impérialisme aussi étrange , ait eu la loyauté de hitter
contre certains préjugés populaires encore mal déracinés.
Il ose défendre le maréchal Marmont et méme Talleyrand contre
les bruits de trahison répandus dans |’air que la France respire en-
core. Il écrit ces réflexions d’un parfait bon sens : « L’empereur, pour
« Masquer ses erreurs et ses fautes, les partisans de l’Empire, dans
« un but analogue, le peuple, les soldats, par un orgueil qui se com-
a prend, ont vu partout la trahison dans le résultat de la campagne
ade 1814... Si l’on interroge attentivement et avec conscience tous
«les documents, toutes les révélations relatives aux jours qui précé-
adérent le rappel des Bourbons, on demeure convaincu que si, du-
« rant la campagne de 1814, on put remarquer dans les hauts rangs
«de administration et de l’armée de la lassitude, du décourage-
«ment ou de I’hésitation, il n’y eut en revanche, 4 Paris comme dans
« ’armée conduite par l’empereur, avant le 31 mars, ni complot ni
a trahigon, dans |’acception matérielle du mot. »
Et plus loin: « La capitulation de Paris étonna, indigna la France.
« Le peuple ne put comprendre comment Paris, capitale d’un grand
«empire, centre de toutes les ressources du gouvernement, avec uhe
« population de sept cent mille mes, s’était rendu aprés une lutte de
« quelques heures. Les nations ont leurs jours d’injustice : le gou-
« vernement de la régente avait été inepte et lache, ]’empereur im-
«prévoyant et aveugle au dela de toute croyance; |’armée, sous
« Paris, s'était montrée héroique. Fait inoul! elle venait de tuer a
« !ennemi plus de soldats qu’elle ne comptait de combattants ; et ce
a furent les chefs de cette armée qu’on accusa ! Les nations ont aussi
a leurs passions; la défaite, méme la plus honorable, leur semble
«une honte qu’elles ne peuvent accepter; étre trahies va mieux a
« leur orgueil. La capitulation, signée par les aides de camp du duc
« de Raguse, fut reprochée & ce maréchal comme un acte d’infame
« trahison. Joseph Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, et le général
« Hullin, voila les seuls noms sur qui doit éternellement peser le fa-
a tal souvenir de la premiére capitulation de Paris. Le maréchal Mar-
« mont était encore un des plus nobles soldats de notre armée, au
« 30 mars 4814! »
382 HISTOIRE
Ce devait étre la destinée de ce duc de Raguse, dont la mémoire
demeure si déplorablement liée aux événements de 1814 et de 1830,
de combattre, en 1814, avec dévouement et courage contre les ar-
mées alliées, de ne lutter dans les rues de Paris, en 1830, qu’avec
tristesse et & contre-cceur, et d’étre pourtant également méconnu et
maudit dans les deux plus fatales positions de sa vie.
Voyez pourtant Marmont, aprés s’étre si bravement battu, rentrer,
, en 1844, dans le salon de son hétel. « Il était & peine reconnaissa-
« ble; sa barbe avait huit jours; la redingote qui recouyrait son uni-
« forme était en lambeaux; de la téte aux pieds il était noir de pou-
« dre.... Aprés la lutte la plus désespérée, il s’était vu littéralement
« acculé au mur d’octroi, mais sans avoir laissé, assure-t-on, ni un
« canon, Di un prisonnier entre les mains de l’ennemi. On raconte
« que, dans les derniers instants, enveloppé dans la grande rue de
« Belleville par les corps alliés qui venaient de ramener sa droite
« depuis Bagnolet, il dut combattre en simple soldat. On se fusillait
« des croisées, de chaque cété de la rue ow il était enfermé. Les gé-
«néraux Ricart et Pelleport furent blessés prés de lui; onze hommes
« tombérent a ses cétés percés de coups de baionnettes; son cha-
« peau, ses habits furent troués de balles. Ce fut & pied, une épée
« nue & la seule main qui lui restat libre, et & ja téte seulement de
« quarante grenadiers, qu’il parvint 4 se faire jour et 4 gagner Ja
« barriére.... »
Marmont n’était-il pas quitte envers l’Empire ? Toutefois, la justice
de M. de Vaulabelle ne va point jusqu’au bout. Ii dit, il prouve que le
duc de Raguse n’abandonna la cause de |’empereur qu’aprés la for-
mation du gouvernement provisoire, aprés la déchéance prononcée
par le Sénat, aprés que le nom et les couleurs des Bourbons avaient
déja reparu publiquement a Paris, dans le moment méme ow tous
les maréchaux présents & Fontainebleau sollicitaient et imposaient &
Napoléon sa premiére abdication, et que Caulaincourt et Macdonald
eux-mémes, dont la fidélité ne fut jamais suspectée, insistaient et
obtenaient ce sacrifice. I] dit et il prouve que Marmont ne se dé-
cida, aprés de grandes perplexités et dans de telles circonstances, &
accueillir les ouvertures pressantes du gouvernement provisoire et
du prince de Schwartzenberg , qu’avec l’approbation de ses géné-
raux réunis en conseil. II dit et il prouve que, lorsque Marmont ap-
prit de Ney, de Macdonald et de Caulaincourt, l’abdication condition-
DES DEUX RESTAURATIONS. 383
nelle de Napoléon, il tint comme rompue sa convention provisoire
avec Schwartzenberg, et se joignit sur-le-champ aux mandataires de
lempereur pour courir & Paris et négocier avec eux en faveur de la
cause de Napoléon II. II dit et il prouve que le duc de Raguse ne prit
aucune part a ce qu’on a appelé la défection du corps de Marmont, et
que, en apprenant cette nouvelle, il s’écria qu’il donnerait un bras
pour que ce mouvement de son armée ne fit pas arrivé. I] dit et il
prouve, enfin, que la seule faiblesse de Marmont, si c’était une fai-
blesse, fut de consentir a calmer le mécontentement de ses troupes,
"en apaisant, au profit du gouvernement provisoire, ce que l’auteur
nomme la patriotigque révolte des soldats.
Et, par la plus bizarre, la plus inattendue des contradictions, M. de
Vaulabelle s’écrie : « Le traité avec Schwartzenberg consTITUE LA
{ TRAHISON DU DUC DE RAGUSE!» :
Et pour que rien ne manque a la contradiction, l’auteur dit, quelques
pages plus loin : « La défection du 6° corps, dans la nuit du 4 au 5
«avril (de laquelle au surplus Marmont ne fut pas complice), ne fit
«point Ja chute de Napoléon ; la prise de Paris et l’abdication avaient
«brisé le sceptre entre les mains de ce souverain. L’établissement
«impérial, toutefois, restait encore debout; le duc de Raguse porta
«le coup de mort 4 cette cause, devenue, depuis l’invasion du ter-
aritoire, la cause nationale.... Le 4 avril au matin, ]’empereur n’a-
« vait plus de couronne; le 5 au soir, l’Empire était fini; la Restau-
«ration commengait... »
Ainsi, maintenant, le duc de Raguse n’aurait nui qu’a la cause de
Napoléon II, que pourtant il allait défendre 4 Paris avec les meil-
leurs amis de l’empereur! Et les efforts des envoyés de Napoléon
avaient déja échoué devant les rois alliés et le gouvernement provi-
soire, lorsque Marmont maintenait le mouvement de son corps d’ar-
mée et se rendait maitre de l’irritalion de quelques officiers infé~
Tieurs! Et encore, de quel poids pouvait étre dans la balance des
événements, et contre l’immensité du flot envahisseur , la résistance
de quelques milliers d’hommes du corps de Marmont, aprés Paris
Tendu, l’empereur déchu, et les monarques européens décidés en
faveur des Bourbons? |
N’est-ce pas, d’ailleurs, M, de Vaulabelle lui-méme qui, pour com~
bler d’avance toute son inconsistance, a rejeté tous les torts et toute
la responsabilité sur ’imprévoyance de l’empereur, qui avait confié
384 HISTOIRE
la défense de Paris 4 |’incapacité peureuse de Joseph, & l’impéritie de
Clarke et de Hullin? N’est-ce pas encore M. de Vaulabelle qui cite ce
mot de Francois II 4 Marie-Louise, quand il la revoit 4 Rambouillet :
« Ma fille, si vous fussiez restée & Paris, vous seriez régente de l’em-
pire francais » ?
C’est que l’historien, aprés avoir combattu les préventions popu-
laires, se fait peuple a4 son tour. II ne peut se résoudre & confesser
que la France, si glorieuse et si brave qu’elle fit, n’était pas invin-
cible. Il retrace, aprés tant d’autres, les belles scénes et les pathéti-
ques adieux de Fontainebleau avec une longue complaisance que je
n’ai pas la force de critiquer; car je me laisse toujours prendre d’é-
motion au triste spectacle, 4 la longue agonie d'un grand pouvoir
qui meurt. A la vue de ces antichambres autrefois si pleines, aujour-
d’hui si désertes, de ces amis devenus si rares, de ces courtisans qui
s’enfuient, de ces généraux vieillis, fatigués, repus, qui gourman-
dent, je comprends que |’on sympathise avec les irrésolutions, les
accablements, les élans, les coléres mémes de Napoléon, soit qu’il
se résigne, au milieu de vives violences morales, 4 abandonner ]’em-
pire; soit qu’il s’écrie tout 4 coup, avec une menace impuissante :
« Messieurs, partons pour Paris! »; soit que, enfin, songeant a IJ’ar-
mée d’Eugéne et a I’Italie, berceau de sa renommée et de sa fortune,
il dise avec emportement : « Marchons vers les Alpes! »
Mais lorsque le sang-froid est revenu (et le sang-froid est le pre-
mier devoir de |’historien), n’ayoue-t-on pas que la couronne impé-
riale était tombée du front de Bonaparte depuis le jour ot, refusant
avec une orgueilleuse opiniatreté de subir la loi de ses ennemis, de
Prague a Chatillon, dans les congrés divers qui se rapprochaient sans
cesse 4 mesure qu'il reculait lui-méme, il avait été enfin refoulé sous
les murs de Paris par Ja masse des alliés ? Quelle espérance qu’il ré-
gnat encore, lorsque les rois de l'Europe avaient officiellement dé-
claré, dés le 31 mars, qu’tls ne traiteratent ni avec Napoléon, ni avec
aucun membre de sa famille, et que tous étaient demeurés d’accord,
Ja veille, dans le salon de Talleyrand, que, hors de Napoléon et des
Bourbons, tout le reste était une intrigue ? La timidité circonspecte de
Francois II allait-elle briser l’ceuvre et démentir Ja parole d’Alexan-
dre et de Wellington, les chefs actifs et influents de la coalition ?
Les seuls titres de beau-pére et de gendre, qui liaient Napoléon et
Francois, allaient-ils dominer les vengeances de la Prusse, les inté-
DES DEUX RESTAURATIONS. 385
réts de l’Angleterre et les ressentiments de toutes les nations? L’em-
pereur d’Autriche aurait-il la force de vouloir, d’essayer seulement
quelque chose pour son petit-fils ? Et depuis quand la couronne d’un
enfant pése-t-elle beaucoup dans le coeur des peuples et dans le con-
seildesrois?
Si, 4 Fontainebleau, de honteux abandons et des absences plus
laches encore se firent remarquer douloureusement, les fidéles ser-
viteurs, les cceurs honnétes ne manquérent pas non plus au mo-
narque découronné. Pour consoler l’ame de Bonaparte pendant les
quinze longs jours ou s’acheva sa chute, il efit suffi de ce loyal Mac-
donald, accourant 4 l’heure de l’adversité, bien qu’il edt été injuste-
ment disgracié 4 l’heure de la fortune, et méritant que le vaincu,
aux pieds duquel il protestait qu’il avait oublié ses propres injures
dés 1809, lui dit ce not sublime : « Je suis bien aise de vous avouer
que j’avais tort.» Pourquoi Bonaparte fat-il resté inactif et solitaire
dans son palais de Fontainebleau pendant ces quinze journées, pour
peu que de sérieuses et apparentes ressources lui fussent demeurées?
Pourquoi Napoléon ne serait-il pas remonté 4 cheval, si lui-méme, et
tous autour de lui, n’eussent pas été profondément convaincus de
Vinutilité de la lutte, et s'il n’edt été conjuré par tous d’épargner les
flots d’un sang stérile, par tous, jusque par le duc de Bassano, qui
he quitta jamais son maitre, et qui, lui restant aussi fidéle que l’ombre
lest au corps, ne cessait depuis longtemps de lui dire que les nations °
se fatiguent de la nécessité de toujours vaincre ?
Certes, il y a un triste et beau courage, qui ne flatte point Jes pas-
sions de la foule et ne donne ni la popularité ni le profit; ce courage,
que l’histoire doit avoir et qui manque touf a fait 4 M. de Vaulabelle,
c'est de dire hautement a la France : Tu as succombé avec hon-
neur, en 18414, sous l’effort de l'Europe coalisée. Mais on te trompe,
on se joue a la fois de la vérité et des intéréts de ton avenir, quand
on te dit que seule tu pouvais venir a bout du monde entier uni
contre toi. On te trompe surtout lorsqu’on te persuade que plus
de dévouement et de mouvement national edt rejeté les envahis-
seurs au dela du Rhin et affranchi tes frontiéres, et qu'il ne t’é-
tait pas difficile de battre et de rompre encore cette coalition uni-
verselle que tu avais déja battue et divisée tant de fois. D’abord,
devait-on espérer qu’une guerre nationale voudrait risquer, dans une
T. xx. 10 nov. 1847. 9° Livan, 13
386 HISTOIRE
lutte sans quartier, le sang de tes derniers enfants ? Et quoi donc t’eat
invitée & une défense désespérée ? Le regret de tes conquétes perdues
et l’espoir de les reprendre ? Mais ton illustre dictateur n’était-il pas
réduit lui-méme a les abandonner sans retour? Les souvenirs de ta
liberté? Mais la main de ton maitre ne te I’avait-elle pas arrachée
jusque dans sa plus profonde racine, et ne t’en avait-il pas fait ou-
blier jusqu’au nom ? Tu n’avais donc plus alors & combattreni au nom
de ta gloire dissipée, ni au nom de ta liberté violée. Lassée, cour-
bée, épuisée d’hommes, de ressources et d'argent, il ne te restait plus
qu’a accepter dans ta douleur, comme Je meilleur parti, la main qui
te promettait le plus sirement |’indépendance, la prompte délivrance
de ton territoire, et le retour de cette liberté sainte a qui tu avais
tant donné. Dans ton abaissement, sur lequel nous avons tous pleuré,
ja solution la moins triste était encore dete réf ugier dans cette an-
tique famille qui devait, d’un cété, te réconcilier avec les mceurs et
les intéréts de l'Europe monarchique, et qui, d’une autre part,
n’était pas assez forte pour régner sur toi sans te rendre Ja liberté.
Napoléon sans la victoire et avec la liberté n’était pas possible; il ne
pouvait que commander dictatorialement ou périr. Le roi de Rome et
Ja tutelle de l’Autriche ne contentaient pas ta fierté, ton passé, et n’é-
taient que du provisoire. Les Bourbons étaient donc devenus et fu-
rent trouvés nécessaires.
Et puis, on ne te répétera jamais assez, 6 France, puisque tu l’ou-
blies toujours, que, & aucune époque de ton histoire, une pareille
masse d’hommes ennemis n’avait franchi tes limites. Que cela seul
suffise 4 ton orgueil. Quand tu vainquis, daos les phases diverses de
ta révolution, le mauvai8 vouloir de |’étranger, tu n’avais eu jamais
affaire 4 ]’Europe rassemblée ! Tu n’avais pas encore irrité, par d’in-
satiables conquétes, la nationalité de tous les autres peuples !... tu n’a-
vais pas encore si souvent abusé de la victoire ni passé successivement
par tous les excés de la liberté et de la servitude! et tu ne t’étais pas
encore appauvrie du plus pur de ton sang ni & Moscou ni a Leipsick !
Que si M. de Vaulabelle a préferé a la simple etnoble véracité d’un
tel langage les adulations fades et convenues qui ne nous consolen t pas
de nos illustres reverset nous apprenneot encore moins a les réparer,
4 quoi bon insister sur la pensée que lui laisse la mémoire deM. de Tal-
leyrand? Quelles que fussent la finesse expectante et la prévoyante
ruse du grand-chambellan diplomate, c’est lui faire mille fois trop
DES DEUX RESTAURATIONS. 387
d'honneur que de voir en lui autre chose qu’un trés-petit instrument
et un moyen trés-subalterne au miliey du conflit armé ot s’engagd-
rent pendant plus de vingt années tous les rois. La propagande de
doctrines et de conquétes, par lesquelles la France déborda sur }’Eu-
rope, aboutit aux résultats de 1814 par des causes trop hautes, trop
multiples, pour en personnifier l’éloge ou Je blame dans la petite in-
dividualité de l’ancien évéque d’Autun. N’est-ce point une pilié pro-
fonde que de se figurer a tout prix les coléres et les espérances de la
Révolution, les folies gigantesques dy réve impérial, toute Ja cause, en
un mot, de la civilisation et de la liberté de l’univers, confisquées
soudain, comme dans un piége, par les subtiles adresses d’un homme
de cour esprit-fort et boiteux ?
Assurément, de ]’aveu de tous, dg bien plus puissants personnages
que Talleyrand exercérent leur influence incontestée sur la solution
du grand conflit de 1814. L’empereur Alexandre, entre autres, M. de
Vaulabelle le reconnait, eut alors un réle marqué de prépondérance
dont la force et la modération, dans une situation aussi vertigineuse,
le sauraient se nier. Et cependant, je ne permettrais point que I’his-
toire se hasardat d’incarner en lui le dénouement du drame. Qu’est-
ce donc en comparaison que M, de Talleyrand et les conférences si
vantées de son fameux salon de Ja rue Saint-Florentin? 7
Ce n’en est pas moins un mérite quelconque dans le livre de M. de
Vaulabelle que d’avoir réduit 4 ses légitimes proportions l’impor-
tance et la personne de M. de Talleyrand. Par respect pour les der-
niéres paroles d’un mourant, je suis assez porté a croire a la vérité
de cette déclaration testamentazre du vieux diplomate, guwil n’a ja-
mais abandonné aucun parti avant que ce parti ne se fat abaudonné lui-
meme. M™* de Staél avait défini au vif le talent de M. de Talleyrand :
Mameuvrer selon le vent; et lui-méme disait avec une espéce d’in-
génuité effrontée au duc de Rovigo : « Me croyez-vous d’humeur a
« me laisser enterrer sous les ruines de |’édifice? » Aprés cela, M, de
Vaulabelle aurait mieux fait peut-gtre de ne pas revenir a plusieurs
reprises, aprés tout Je monde, sur le portrait de M. de Talleyrand ;
et nous nous dispepserons d’en rien citer, parce que |’auteur n'a ni
assez de force, ni assez de mordante précision pour réussir a peindre
remarquablement un caracteére.
Bien qu'il n’efit pi le courage du ceeur ni l’audace de la trahison,
et que méme il fat condamné, par sa position personnelle comme par
388 HISTOIRE
son esprit, 4 attendre avec prudence le moment favorable de se dé-
clarer en faveur des Bourbons, parce qu’il avait beaucoup de choses
a se faire pardonner par eux, i] fut cependant, l'heure venue, |’une
des causes secondaires actives qui contribuérent 4 terminer )’événe-
ment. Mais si M. de Vaulabelle n’est que. juste en restreignant ce qui
appartient 4 M. de Talleyrand dans ]’avénement de la Restauration,
il rentre bientét dans l’injustice commune en attribuant au diplomate
une part plus grande qu’elle ne fut et ne dut étre dans les funestes
traités qui péseront longtemps encore sur le sentiment public. Quel-
que frémissement intérieur que puissent soulever, au fond de nos
ceeurs francais, les sacrifices qui nous furent imposés, au jour de Ja
défaite, par l’enivrement cupide du vainqueur, l’équité permet-elle
d’imputer les charges les plus accablantes et les plus onéreuses de
la paix 4 |’étourderie complaisante, 4 la courtisanesque légéreté de
M. de Talleyrand? A sa place, un autre edt-il mieux fait? montré
plus de souplesse et de dextérité, et obtenu davantage ? Le doute
seul est possible ; l’affirmation est téméraire.
Nous ne saurions passer sous silence le nom d’un autre homme
dont M. de Vaulabelle tient un tout autre compte, dans la question
bourbonienne, que du nom de M. de Talleyrand; je veux parler de
M. de Vitrolles. Je suis d’accord avec l’auteur. M. de Vitrolles, par
son activité, sa résolution, son courage & oser, son intelligente
promptitude, est homme qui a le plus fait pour la cause du pré-
tendant, autant qu’un homme privé peut, en sujet si grave, devancer
les pouvoirs publics et préparer le cours des choses. L’esprit aven-
tureux, dévoué, plein de ressources, d’un agent aussi distingué, mé-
ritait d’étre tiré de l’oubli et d’étre fortement marqué; mais encore
ne faut-il pas se faire trop d’illusions sur Ia portée décisive et l’ardeur
effrénée de ce personnage, si piquant que puisse étre le récit de ses
démarches, et si louables qu’elles soient, pour avoir précédé de loin
Te succés, 3
Une simple mention est tout ce qu’il est bon d’accorder aux mani-
festations royalistes des premiers jours, & la brochure célébre de
M. de Chateaubriand, au manifeste de M. Beillart et du conseil muni-
cipal ; car s’arréter trop a ces causes secondaires d’un grand effet,
c’est regarder dans la coulisse au lieu de contempler le théatre ; c’est
copier des Mémoires, et non pas écrire l’histoire.
Yen dirais autant du réle imposé au sénat impérial durant sa crise ;
DES DEUX RESTAURATIONS. 389
je Yabandonne volontiers au ridicule dont il a été surchargé et au
néant ou il est rentré aussitét. Ons’est servi de sa main pour consa-
crer des é6vénements accomplis, et non pour les diriger et les gou-
verner. On lui a fait contresigoer une déchéance déja tout arrétée,
une déclaration de principes déja toute convenue, un projet de con-
stitution politique déja toute résolue. Et Ia preuve qu’il ne fut qu'un
instrument passif, c’est qu’on se passa de lui tout a I’heure, et qu’on
le brisa dés qu’on s’en fut servi. C’était une machine usée et sans
vie, sans prise sur l’opinion, et dont le dernier signe fut commandé.
Au point ot en étaient les choses, ce qui avait plus de force réelle,
plus de valeur morale que tout le reste, c’était le nom seul de
Louis XVIII.
Si nous avons tant tardé a insister sur la personne qu’on nommait
alors le Prétendant, c’est la faute de M. de Vaulabelle, qui, en faisant
lMstotre des deux Restaurations, nous a si longtemps arrétés sur des
choses préliminaires ou intermédiaires. Mais nos pages ne sont pas
perdues pour le lecteur. Ce que nous avons déja dit ou repris du nou-
veau livre annonce la sévérité systématique avec laquelle il se dis-
pose 4 saluer et 4 juger la royauté antique.
Peu s’en faut qu’il ne donne ouvertement comme épigraphe 4 son
livre ce mot téméraire de Manuel, qui fit tant de bruit en son temps:
« La France a vu avec répugnance le retour des Bourbons.» Peu s'en
faut qu’il ne refuse de voir avec le vulgaire, dans la réapparition de
ces Bourbons exilés, rien autre chose qu’un je ne sais quoi de suranné
et d’oublié, arrivant malencontreusement 4 (a sutte des bagages de l'é-
tranger. Ce sens secret échappe en mille endroits sous les dehors
d’une rédaction de la plus apparente modération. « Les Bourbons,,.
« dit-il, a ces deux époques (1814 et 1815), rentrérent a la suite de
«l’ennemi. Cette intronisation déplorable et ses dures conditions fu-
«rent le malheur de cette famille; ce fut de signe fatal, ineffacable,
«attaché au front de tous ses princes. » II] n’ose point dire que toute
Solution autre que le rappel des Bourbons eit été bonne, efit été meil-
leure, mais il le pense; car il exalte sans cesse la cause nationale, et
il se trouve que cette cause n’est jamais la leur. Seulement il oublie
de se demander ce qu'il fit advenu peut-étre de nous et de notre na-
tionalité, 4 cette époque de désastreg et de douloureux souvenirs, si
quelque débris de la vieille dynastie ne se fit pas rencontré vivant
dans un coin du monde, pour neutraliser autour d’un principe tant de
390 HISTOIRE
convoitises ambitieuses, et rallier tant de vengeances avides et de
volontés discordantes. I] oublie de se demander si le résultat d’une
lutte supréme n’était pas, pour ne rien dire de plus, d’une incertitude
terrible, et si les Bourbons ne furent pas alors, 4 tout le moins, pour
les maux de la France, un bien relatif, un reméde.
Réduite a ces termes, assez peu polis du reste pour la plus ancienne
race royale du monde, la question suffirait pour jeter notre historien
dans des embarras inextricables. Achaque instant, les faits et ses pro-
pres paroles démentent sa pensée. Il marche sans cesse de contradiction
en contradiction, sans s'inquiéter. de conclure. Il revient, il tourne
sans fin dans un cercle de préventions usées, et ne se met pas méme
4 son aise en se réfugiant nettement dans la commodité de quelque
audacieuse hypothése.
Quand il a perdu deux volumes entiers 4 regarder passer l’ombre
colossale de l’Empire, il faut bien enfin qu’il arrive au roi de France,
ll le suit rapidement dans ses divers exils, 4 Dusseldorf, & Génes,
Vérone, 4 Blakenbourg, a Mittau, 4 Memel, a Koenigsberg, a Varsovie,
4 Hartwell. Partout le Prétendant garde un sentiment de dignité royale
et de libérale modération qui ne sont guére contestables. L’auteur
est forcé de rappeler que, dés l’aurore de la révolution francaise, le
comte de Provence avait ouvert son esprit aux réformes, et que,
jusqu’au sein de l’émigration, ce fut un trait qui Je sépara toujours
de son frére et des partisans du comte d’Artojs. Mais si le comte de
Lille rédige, dans le sens de ses opinions connues, quelques procla-
mations conciliatrices, s'il écrit, dans la méme pensée, 2 |’un de ses
agents, Fauche-Borel, une lettre remarquable, le Prétendant n’est
plus qu’un égoiste possédé de l’envie de régner & tout prix, et qui
sacrifie tout aux intéréts de cette royauté future.
Tout le monde sait que, en plusieurs notables conjonctures, le
Prétendant soutint dignement l’honneur de son droit et de son rang
en face du mauvais vouloir des puissances étrangéres qui lui interdir
sent les bords du Rhin, et qui le chassent d’asile en asile au gré des
victoires francaises et des relations diplomatiques. L’historien cite
seulement, sans la qualifier, la protestation si belle et si connue
qu’adressa le royal exilé au sénat de Venise. Si M. de Vaulabelle
transcrit froidement la fidre réponse de Louis XVIII aux offres indi-
rectes du premier consul, c’est pour soutenir que jamais Bonaparte
he consentit & cette démarche auprés du Prétendant, et que Jes au-
DES DEUX RESTAURATIONS, 304
torités de Varsovie s’en mélérent seules, 2 1’insa du général francais.
Lorsque, a l’avénement de |’ére impériale, tous tes princes de la
maison de Bourbon prennent ensemble }e Ciel & témoin de !’inviola-
bikté de leur droit monarchique, l’auteur n‘honore pas de la moin-
dre réexion la majesté de cet acte et de cette conviction dynasti-
ques. Que, aprés Ila campagne de Moscou, dont les flammes et les
neiges dévorerent notre magnifique armée, Louis XVIII dcrive au
tsar pour lui recommander jes prisonniers francais, M. de Vaulabelle
m® voit dans cette patriotique démarche que fl’occasion habilement
saisie de se rappeler au souvenir d’Alexandre. Bien plus, il en prend
texte pour reprocher av roi baani de n’avoir pas adoaci les soaffran-
ces de nos captifs sur les pontons anglais.
Les personnes ne sont pas ménagées. Louis XVII est « une intel -
«ligeace sans éiévation et sans étendue, ane personnalité étroite,
« égoiste, n’ayant hi douceur dans le caractére, ni bienveillanoe dans
«le coeur, ne jugeant les événements qn’a travers le double voile de
«ses intéréis on de ses préjugés. » Les infirmités et le costume du
vieax roi ne sont pas plus épargnés que sa nature eniable et son ca-
ractere chagrin. « Ses jambes, enflées par la maiadie et par le défant
ad’exercice, étaient enveloppées de ces larges guétres de velours
«rouge bordées d’un petit tortion d'or, alors en usage parm les
« vielards des hautes classes anglaises. »
A encroire M. de Vaulabelle, Louis XVIi, dont on n’a pas trop con-
testé les lumiétres et la capacité gouvernementales, et quia passé pour
wa prince fort jaloux de l’exercice de son autorité, n’aurait 6té qu'un
Vielard faible, triste, insouciant, seulement occupé & citer les vers
d'Horace , et abandonnant toates les affaires A ses favoris, A M. de
Blacas comme & M. Decares.
On ne reconnait guére la le prince sagace, philosophe et bel esprit,
qui, dans ses plus mauvais jours, ne désespéra jamais de l'avenir,
répétant sans cesse, au temps des plus hautes splendeurs impériales :
Le temps viendra ; et faisant remarquer a sa petite cour, fe jour qu’ il
lat dans les journaux le mariage de Napoléon avec fa fille des Césars,
qu'el se treewart encore id un Rohan et wne archeduchesse d’ Autriche,
Heureusement, la togique fait défaut 4 |'historien plus encore que
léquité. {1 me tarde pas & rappeler plusieurs traits qui donnent du
Toi frangais une tout autre mesure. La premiére fois qu’il regoit les
maréchaux, Louis se léve, et, refusant, pour marcher, #a main de ses
392 HISTOIRE
serviteur’s , saisit vivement le bras de deux maréchaux. « C’est sur
« vous, Messieurs les Maréchaux, que je veux toujours m’appuyer ;
« approchez et entourez-moi. Vous avez toujours été bons Francais.
« J’espére que la France n’aura plus besoin de votre épée. Si jamais,
« ce que Dieu ne veuille, on nous forgait a la tirer, tout goiteux que
« je suis, je marcherais avec vous. »
Lorsque l’empereur de Russie le presse de recevoir sa couronne
des mains du sénat, la fierté du droit monarchique le fait répondre :
« Si mon droit au tréne n’était pas tout entier dans la loi d’hérédité
« royale, quel serait mon titre pour y prétendre ? Que suis-je hors de
«ce droit? un vieillard infirme, un malheureux proscrit, réduit a
« mendier, hors de sa patrie, un asile et du pain! Tel j’étais encore
« il y a peu de jours. Mais ce vieillard, ce proscrit était roi de France;
« ce seul titre a suffi pour que la nation entiére, éclairée sur ses vé-.
« ritables intéréts, le rappelat au tréne de ses péres. Je reviens a sa
« VOIX, Mais je reviens roi de France! »
A M. de Talleyrand, qui le conjure d’accepter |’acte constitutionnel
au lieu de l’octroyer : « Monsieur de Talleyrand, dit le roi en lui je-
« tant un regard de hauteur, si je jurais la Constitution, vous seriez
« assis, et je serais debout! »
Voila le vrai Louis XVIII. Que M. de Vaulabelle réduise , autant
qu'il lui plaira, la part du roi dans Ja rédaction de la Charte consti-
tutionnelle ; qu’il y montre la trace fort exagérée des instances et
méme des menaces de ]’autocrate de Russie; qu’il y découvre la main
du sénat, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou, de M. Beugnot
et de la double commission législative ; qu’il l’a représente bdcleée en
cing séances, sans qu’on ait méme pris garde & ce fameux article 14
qui fera tant de bruit un jour; toutes les railleries les meilleures
n’empécheront pas Louis XVIII de demeurer, pour l'histoire et non
pas seulement pour les flatteurs, l’smmortel auteur de la Charte.
La méme inconséquence de |’historien se remarque sur une grave
controverse que nous avons déja touchée. D’un cété, il s’épuise en
mille efforts pour prouver que la cause des Bourbons était Je moindre
souci des puissances étrangéres, que, jusqu’au dernier moment, elles
défendaient de prononcer officieusement le nom de Louis XVIII; il
cite la réserve extréme, pour ne rien dire de plus, des rois coalisés,
4 l’égard du duc d’Angouléme, bien qu’il fat entré A Bordeaux; a I'é-
gard du comte d’Artois, bien qu’il se fat avancé jusqu’aé Troyes; a )’é-
DES DEUX RESTAURATIONS. 393
gard du duc de Berry, parvenu seulement a }'ile de Jersey. {I rappelle
méme, entre autres avanies squffertes a |’étranger par la dynastie pro-
scrite, cette inscription insolente qui se lutun jour sur les poteaux des
grandesroutes de la Prusse : Défense de passer aux vagabonds et aux émi-
gres. |i ne voit dans la plupartdes généraux prussiens, et notamment
dans le célébre duc de Brunswick, que des genéraux philosophes fort in-
différents 4 une restauration royale. Et tout cela pour aboutir, d’un
autre coté, & répéter éternellement que les Bourbons ont été ramenés
par les armées ennemies. Comme si Alexandre avait brilé sa seconde
capitale en l’honneur des Bourbons! comme si les alliés eussent ga-
ené Ja bataille de Leipsick pour obliger les princes frangais !
Le portrait des autres princes de la branche ainée n’est guére plus
flatté que celui de Louis XVIII.
a Le comte d’Artois, avec son continuel sourire et son dandine-
«ment prononcé, la stérilité de son esprit, la légéreté de son carac-
atére, son amour de |’étiquette, son aversion bien connue pour les
«choses et les hommes du nouveau régime, les souvenirs assez
etristes de sa premicre jeunesse et de son émigration, ouvrait un
« large champ 4a l’animosité des ennemis de sa famille. » — « Le duc
ad’Angouléme, cceur honnéte et droit, mais intelligence infirme, or-
« ganisation morale incomplete, avait des acs, des mantes qui four-
« pissaient une matiére inépuisable aux plus étranges récits. » ——« Le
aduc de Berri, nature jeune, vigoureuse, avait, en revanche, de
«pombreux travers... intelligence commune, esprit inculte.... une
afougue et une rudesse également facheuses. Ses amours étaient
« bruyants et mal choisis. Désireux de popularité, il la cherchait dans
« une affectation maladroite d’babitudes de bivouac, dans des mots
« vulgaires, souvent grossiers, qui dégénérérent plus d’une fois en
ade véritables insultes. »
On ne dira pas que M. de Vaulabelle flatte trop les descendants
d'Henri IV; nous indiquerons plus loin sa pensée sur le duc d’Orléans.
I] n’est que Ja duchesse d’Angouléme qui, malgré quelques traits
sévéres, soit peinte avec une certaine bienveillance. « La duchesse
« d’Angouléme avait dans son atlitude et dans ses formes la virilité
«qui manquait 4 son mari. Son caractére était male et ferme ; son
«courage, soumis aux plus rudes épreuves, n’était resté au-dessous.
« d’aucune situation. Parente dévouée, amie sire et fidéle, douée de.
« toutes les vertus qui font l’épouse honorée, elle avait beaucoup de.
UF
394 HISTOIRE
« bienveillance et da bonté dans le eceur, bien qu’on en ait dit. Mal-
«-heureusement son maintien était roide, sa voix rude et forte. Cha-
« cun de ses. gestes semblait un signe de mécontentement; chacun
« de seg mots essprunta aa son de sa voix un accent de sévérité qui
« blessait. Hi n’était. pas jusqu’a l’habituelle tristesse qu'une longue
« vie de douleurs. avait empreinte sur son visage, qui ne pardt & la
« foule }’expression de la hauteur ou du dédain. »
. Nous ne sommes pas sirs que la duchesse eft été aussi bien trai-
tée st la Joi salique Jui permettait de prétendre au tréne de France,
et si elle n’était cette malheureuse femme qui s’évanouissait de dou-
leur a |’aspect de la prison de Ja Conciergerie et & la premiere vue
des, Tuileries. Comment médire d’une femme dent Napoléon disait,
aprés l’énergie qu’elle montra 4 Bordeaux, en 1845: C'est le seul
homme de sa famille !
‘Mais quand elle rentre & Paris, & c6té du roi, aprés vingt années
de. denil et d’exil, l’émotion de Phistorien n’apercoit gnére, dans ce
modéle des reyales douleurs, qu’sne petite capote blanche et une om-
-brelte dont elle se servait pour se garantir des rayons du solett.
Les dispesitions de Pauteur sont désormais assez connues pour
qu'on. pressente le parti qu’il prendra sur les fautes de la premiére
ReRauration, stdignement et si publiquement avowées par Louis XVIII,
attssi bren-que sur l’époque des Cent-Jours et les premiéres années.
de la-deuxiéme Restauration, awxquelles le livre s’arréte.
A peine Louis XVIII touchait-il le rivage de France, ot: # fut salué
d’abord (singuliére ironie du destin!) par Je général: Mason, celuita
méme qai devait reconduire Charles X & Cherbourg, que les diffi-
cultés.de régner avaient, de tous cétés, commencé pour le nouveau
Toi.
Ces difficultés, M. de Vaulabelle les voit et les exprime avec une
vivacité de langage qui ne Ini est pas habituelle. « Enfm Louis XViil
« avait franchi le seuil des Tuileries. Dés les premié¢res heures de
« son installation, il fat aux prises avec des difficultés dont if ne
« soupconnait ni les ennuis ni les périls. Au dehors de son palais
« étaient ane France jeune et des générations nouvelles ; au dedans
« une cour vieillie et des conseillers qui s’éveillaient aprés un som-
-« meil d'un quart de siécle. L’antagonisme était partout. Par he seu
«a fait du rétablissement des Bourbons, il existait deux sortes de no-
« blesse et d’illastration, deux sortes de magistrature et de clergé,
DES DEUX RESTAURATIONS. 395
« deux sortes de propriétés et de services. On put voir réunis, dans
«les salons des Tuileries, les chefs des insurgés de Lyon, du Midi,
ede la Bretagne et de la Vendée, et les généraux qui les avaient
« vaincus; les condamnés royalistes de toutes les dates, et leurs
w jages ; les hommes qui avaient livré Toulon aux Anglais, aux Espa-
« gnols, et ceux qui les en avaient chassés; les chefs, devenus pau-
« vres, de l’ancienne aristocratie territoriale, et les possesseurs de
« leurs chateaux et de leurs domaines; les titulaires dépossédés de
anos principaux siéges épiscopaux, et leurs successeurs : les pre-
a miers, la téte haute et Ja parole altitre ; les seconds, |’attitude con-
« fuse et la voix embarrassée. »
A part l’intention de certaines oppositions malignes, ce tableau
n’est pas sans vérité , et ce serait une raison de plus de tenir compte
a Louis XVIII des efforts sincéres qu'il fit pour dominer Ia situation.
Bien Join de Ja, aux yeux du narrateur, la premiére Restauration
n’est qu'une longue faute. I] ne loue pas méme cette mansuétude
parfaite qui ne menaca le repos de personne, pas méme celai des
juges de Louis XVI, ni cette longanimité ‘tolérante qui ne disgracia
aucune fortune militaire, et livra la nouvelle maison du roi aux ma-
réchaux de l’Empire. En lisant la publication que je juge, on croi-
rait que Ja royauté de 1814 consista seulement dans une prodigalité
de croix d’honneur et de croix de Saint-Louis, sans bornes et sans
discernement ; dans l’ordonnance minutieusement puérile sur |’obser-
vation du Dimanche, et dans lesardentes maladresses d’un exposd-de
motifs du comte Ferrand, a propos d’un projet de loi sur Jes biens non
vendusdes émigrés ; maladresses qui furent repoussées unanimement
par les deux Chambres, désavouées par le gouvernement, éloquemment
blamées par M. de Chateaubriand, et officiellement vitupérées par le
roi. Les premiers rudiments de ce gouvernement représentatif, dont la
France était déshabituée, ne satisfont pas les exigences de M. de Vau-
tabelle : inexorable pour Ja loi provesoire sur la presse, ouvrage com-
mun de MM. de Montesquiou, Royer-Collard et Guizot, il ne de-
mande rien de moins qu’une entire liberté d’écrire aux premiers
mois de 1814 et & la veille de l’orage qui gronde sourdement. Dans
un accés de grand dédain, i] nomme la Charte royale un régime con-
stvtetionnet bdiard ; et, A ce compte, j'ai peur que la batardise n’ait
gaére cessé. I] n’est pas de vanités d’ancien seigneur de village, pas
de coteries de salons, pas d’inquiétudes folles d’acquérears de biens
396 HISTOIRE
nationaux, pas de propos de marguilliers de paroisse, pas d’alarmes
vaines du dernier des peureux, ni des menaces imaginaires du plus
absurde des prétres ou du plus insensé des émigrés sur les domaines
confisqués du clergé et de Ja noblesse, qu’il ne recueille, qu’3l n’en-
tasse avec joie, et dont il ne rende absolument responsable la pre-
miére année de Ja Restauration, Cette pardonnable faiblesse avec
laquelle un roi qui revient d’exil laisse tomber des grades, des pla-
ces, des faveurs honorifiques ou des secours pécuniaires sur les com-
pagnons de sa misére et les serviteurs de son adversité, se transforme
en crime d'Etat. Et l’on ne voit pas qu’au fond, et en dépit de quel-
ques mesures pleines d’impéritie ou tachées de quelque excusable
passion, il y avait surtout une de ces luttes d’influences, d’amours-
propres, d’intéréts égoistes, d’ambitions arrétées, de désappointe-
ments ou d’espérances privées, de rivalités intérieures, d’avidités
belligérantes, entre l’ancienae armée et les nouveaux courtisans ;
misérable spectacle devant lequel ]’histoire hausse Jes épaules et
passe.
Entre tant d’appétits si divers et si chevaleresques , M. de Vaula-
belle ne regarde qu’un cété des choses, et n’hésite pas a tourner les
yeux vers I’file d’Elbe, avec ce qu’il nomme hardiment le peuple, la
‘nation. |
Vous devinez le reste. Les rancunes, ou, si vous aimez mieux, les
craintes et l’amour-propre de l’armée se transforment en cause na-
tionale. L’opinion militaire et impérialiste confond 4 dessein les Bour-
bons et les Cosaques. Il s’agit de sauver le pays de la glébe, de la dtme,
des drotts feodauz, et de rendre a l’inviolabilité des biens nationaux
sa sécurité perdue. Napoléon débargue sur les cétes de Provence, et
ne dédaigne pas, tout héros qu’il est, d’employer de pareilles jon-
gleries dans ses proclamations affichées, que nous avons lues, nous,
enfants, sur les murs de nos villes. I! annonce de plus, pour amorcer
.la badauderie francaise, que l’impératrice et le roi de Rome vont
arriver d’accord avec l’empereur d’Autriche. Aucun coup de fusil ne
se tire. L’atgle vole de clocher en clocher jusque sur les tours de Notre-
Dame; Louis XVIII fuit 4 Gand, et Napoléon rentre a Paris I’épée
-dans le fourreau,
En vérité , si l'histoire n’avait & saisir dans les choses humaines
que Je cété de l’imagination, Je retour de |’ile d’Elbe serait plein de
poésie, il aurait quelque chose d’épique ; mais, 4 pénétrer dans le
DES DEUX RESTAURATIONS. 397
réel, l’aventureuse expédition des Cent-Jours ne fut-elle pas profon-
dément funeste 4 tous les intéréts de la France, loin qu'elle profitat
a|’honneur de notre nationalité blessée? Ce n’est pas seulement du
sang répandu, de nouvelles charges accablantes , une affreuse dé-
faite, des humiliations plus dures que je reproche a cette entreprise
insensée ; mais elle ranima des baines et des passions éteintes, elle
ressuscita des souvenirs néfastes , elle souleva des réactions impi-
toyables; elle retarda Ja liberté, et laissa pour longtemps la patrie
abattue, divisée et saignante.
Et quel espoir de succés, quoi qu’en dise M. de Vaulabelle? La dé-
fection de |’Autriche était-elle probable, était-elle possible ? Celui qui
avait laissé passivement détréner sa fille, son gendre et son petit-fils,
au mois d’avril 18414, allait-il, au mois de mars 1815, déserter la
cause des rois pour celle du roi de Rome? L’Angleterre allait-elle,
dans son prétendu respect pour la liberté des peuples, permettre
de se relever & ce géant qu'elle avait couché 4 terre quelques mois
auparavant? Les monarques n’étaient-ils pas tous réunis encore au
congrés de Vienne et leurs armées sur pied? Le roi de France n'y
était-il point représenté par son plénipotentiaire? Le faisceau pou-
vait-il se rompre de lui-méme pour des jalousies intestines et des
partages de territoire? L’épée napoléonienne ne devait-elle pas, au
contraire, tenir uni ce qui avait quelque penchant a se diviser? Il
ne restait donc 4 Napoléon que la chance de vaincre. Chance vaine!
Les ressources de |’empereur, ruinées par les précédents désastres,
n'étaient pas prétes; ses adversaires étaient innombrables et de-
bout. Toute son activité prodigieuse obtint-elle une premiére vic-
toire sur ]’Angleterre et la Prusse, au lieu d’étre écrasé 4 Waterloo,
n’avait-i] pas devant lui les armées intactes de la Russie, de |’ Autri-
che, et le reste du monde accourant 4 marches forcées pour abattre
sop unique armée fatiguée et décimée déja par sa victoire méme?
Vainqueur, rien n’était décidé pour Jui; vaincu, il tombait irrémé-
diablement, laissant autour de lui de lamentables ruines.
Sur toutes ces questions, les illusions de M. de Vaulabelle sont in-
concevables, et plus grandes sans doute que ne les eut jamais en
4815 le héros d’Austerlitz.
Bien plus, aprés Waterloo, dont il raconte longuement les circon-
Stances connues, |’auteur s'indigne que toutes les forces de la France
ne se soient pas précipitées dans une guerre d’extermination. S’exagé-
"——
398 HISTOIRE
rant Ja force des débris qui nous restent aprés la derniére déroute
et atténuant nos pertes, il accuse le conseil des généraux francais
qui tiennent la résistance pour une folie. I] nous reproche de n’avoir
pas nationalisé la résistance 4 l’exemple des Espagnols. Méprises
étranges et de toutes sortes f La France était seule contre tous : |’Es-
pagne, aidée par les Anglais, ne se défendait que contre les soldats
napoléoniens , occupés et distraits encore sur tous les champs de
bataille du monde. L’Espagne, dans sa sainte colére, s’était levée
tout entiére et marchait comme un seul homme pour le salut d’une
cause unique. Et nous, dans Ja division de nos esprits, de nos inté-
réts et de nos cceurs, savions-nous bien, hélas! quelle cause défen-
dre et pour qui mourir? Avions-nous bien méme, pour nous exciter
et nous soutenir dans une lutte 4 mort, cette touchante banniére du
bon vieux droit que chantait Uhland? Un mélange hétérogéne d’im-
périalisme et de pensées révolutionnaires, aujourd’hui encore notre
plaie originelle, embarrassait les Cent-Jours et n’avait pas d’avenir.
Une union durable n’était pas possible entre les ducs de |’Empire et
les clubs des fédérés. L’empereur et des Chambres indépendantes ne
pouvaient vivre ensemble. Vaincu, Napoléon était soudain frappé
d’impuissance ; vainqueur, il redevenait dictateur et tuait la parole li-
bre. Le malheur de sa position le contraignit 4 pactiser en apparence
avec le: parti de la Révolution. Mais celui qui avait régné quatorze
ans en monarque absolu ne pouvait accepter sincérement un rdle in-
‘férieur ou les idées creuses des réves anarchiques.
Les yeux de M. de Vaulabelle sont fermés 4 toutes ces lumiéres.
Sa complaisance 4 personnifier dans Napoléon tout son vocabulaire
accoutumé de peuple et de nation se dissimule les scissions profondes
qui partagent les rangs divers de la popul ation francaise, et jusqu’a
nos différentes provinces. I! fait abstraction de l’opinion du Midi et
de l’Ouest. Il ne sait pas que les gardes nationales ne purent étre
mobilisées dans un grand nombre de départements. I] ne pouvait
nier que le mouvement des Cent-Jours a surtout emporté les classes
inférieures, 1a multitude jalouse qui n’a rien & perdre, la jeunesse
avide de guerre et d’épaulettes; i] persiste 4 revendiquer pour le hé-
ros les sympathies de la classe moyenne ; mais il est réduit & distin-
guer de Ja classe moyenne la bourgeotste, et A convenir qu’a Paris,
comme dans le reste de ja France, Jes intéréts matériels et les
craintes de la bourgeoisie sont hostiles 4 la cause napoléonienne. Dés
_ ‘DES DEUX RESTAURATIONS. 399
les premiers jours de son débarquement, l’empereur s’était bien
apercu, 4 Lyon, que, dans la foule qui lui faisait cortége, e/ n’y avast
pas d’habits de drap.
En désespoir de cause, l’irritation de l’auteur se porte contre la
Chambre des Représentants, qui, redoutant que, aprés Waterloo,
/’illustre vaincu ne ferme les portes des Chambres, comme il le fit du
Corps législatif aprés Leipsick, se barricade dans son indépendance,
dans ses abstractions de souveraineté nationale, et impose une ab-
dication derniére, dans je ne sais quel espoir indéterminé, a ce lion
quelle n’espére pas vétir de la peau constéutionnelle. J abandonas
aisément 4 la colére ironique de M. de Vaulabelle les illusions poli-
tiques de M. de La Fayette, de M. Dupin, et méme de Benjamin Con-
stant, qui s’imaginaient que, l’empereur de moins, ils arracheraient
aux chefs d’un million de soldats ennemis la royauté convention-
nelle et conditionnelle de Napoléon II, du duc d'Orléans ou de toute
autre.
Je rirai méme, si M. de Vaulabelle le veut, de ces bons Représen-
tants envoyant commissatres sur pléntpotentiazres au devant des ar-
mées alliées, entassant déclarations de droits sur déclarations de prine
apes, et ne passant pas un seul des cent quatre articles de leur
constitution, tandis que les ennemis sont au pied des murailles; je
rirai surtout de cet honnéte M. de La Fayette transformé, a |’extréme
surprise du lecteur, en monarchiste déguisé, allant, & son retour du
camp prussien, heurter un matin, avec mainte protestation, a Ja porte
de la Chambre des Représentants, dont le nouveau préfet de police,
M. Decazes, venait d’emporter la clef; La Fayette, espéce de chevalier
fabuleux, demeuré immobile, pendant plus de cinquante années, sur
un méme cheval libéral qui ne marchait jamais, et allant, durant
toute sa vie, se casser le nez, avec la plus inaltérable bonhomie,
contre chaque événement. Je soupconne fort que la froideur de
M. de Vaulabelle & lendroit du Aéros des deuz mondes, tient beau-
coup & ce que.!’ami de Washington a conclu un jour a la monarchie
de 1830.
Pour se consoler, l’historien accompagne Napoléon vaincu a |’Ely-
sée-Bourbon, 3 la Malmaison, ot: vécut le premier consul, of mourut
Joséphine. Ii y a du pathétique, sous toutes les plumes, dans les con-
versations derniéres, dans les luttes intérieures, dans le long et irré~
parable adieu, dans les convulsions suprémes du géant prés de finir.
400 — HISTOIRE
Avant de quitter la France, et cette fois pour jamais, il se retourne,
il s’arréte ; il espére, il attend, il attend encore, incertain du sort qui
lui est réservé par ses ennemis, et tout prét encore, malgré son ac-
cablement et ses dégoiats, 4 reprendre l’abdication qu'il a donnée.
Avec le héros s’acheminant tristement vers la mer, la narration
s’arréte & chaque étape, décrit les moindres accidents, les moindres
retards de la route, nomme les lieux, les maisons ou il loge, recom-
mence ces détails biographiques que tout le monde sait et qui ne sont
guére au niveau de l’histoire, et n’omet pas méme l’habit marron et
le chapeau rond du conquérant tombé. Mais siérait-il de se plaindre?
Il s’agit de Napoléon, qui, 4 la honte des Anglais, de Wellington et
de tous les rois ses vainqueurs, va se coucher dans sa tombe de
Sainte-Héleéne.
Si j’avais le temps, j’aurais dit un mot de cette petite cour de
Gand oi: M. Guizot apporte 4 M. Beugnot une lettre de Royer-Collard,
ou les ministres oisifs de Louis XVIII écrivent un journal, et sont
obligés, par des querelles intestines, de confier 4 la plume de Cha-
teaubriand la défense de la Charte. J’aurais encore consacré quelques
lignes 4 ce congrés de Vienne ou, au milieu des rivalités et des fétes,
se consomment la distribution des territoires européens et ces traités
qui pésent toujours 4 lhonneur francais. J’aurais aussi voulu dire
quelque chose de ]’assemblée du Champ-de-Mai, de Uacte additronnel
et de la Chambre des Représentants, trois points un peu trop étran-
glés par M. de Vaulabelle. J’aurais voulu principalement jeter un
‘coup d’ceil sur les intrigues militaires et civiles ou s’éteint la crise
des Cent-Jours, et contester les proportions sataniques que |l’auteur
donne 4 Fouché. Non que j’eusse envie de reproduire les traits de ce
cauteleux révolutionnaire, d'une tmmoralkité et d'une improbué pro-
verbiales, ne cessant, méme pendant que |’empereur est debout,
d’étre en relation avec Metternich et Wellington, donnant la main
aux Représentants pour les gouverner et les duper. Carnot, exilé par
son collégue, lui dit : « Ou veux-tu que j'aille, traitre! — Ou tu vou-
dras, imbécile ! » Fouché tint si bien tous les fils 4 la fois et fit si bien
la police impériale qu’il devint président du gouvernement provi-
soire, et finit par s’imposer, de I’avis de la coalition, pour ministre
@ Louis XVII. Talleyrand, l’évéque marié, qui, moins les taches de
sang, les maniéres et la naissance, avait bien quelques rapports de
caractére avec Fouché, présenta le régicide au roi. Au sortir de la
DES DEUX RESTAURATIONS. AOL
réception royale, le grand-chambellan disait narquoisement : « Duc
adOtrante, vous avez été ému, je crois. » Et Fouché allait aider le
monarque a dresser ces listes de proscription, fruits amers des Cent-
Jours, listes oti, disait-on, Je ministre n’avawt oublié aucun de ses
amis, En proscrivant d’une main, Fouché donnait souvent des passe-
ports de l’autre; négociant avec Davoust pour maitriser |’armée, et,
poor se ménager les royalistes, tirant M. de Vitrolles de la captivité
exceptionnelle qui peint |’énergie de ses conseils et de sa conduite
avant et durant les Cent-Jours. Quant a Talleyrand, plus froid que
cruel, il se mélait beaucoup aussi des listes d’exil ; et nous nous sou-
venons d’avoir entendu raconter au duc de Bassano lui-méme qu’il
fat rétabli et maintenu par Talleyrand dans l’ordonnance du 24 juillet
1815, de laquelle son nom avait été effacé de la main de Louis XVIII
lui-méme, qui savait la part honorable prise par le secrétaire de
empereur a la délivrance du duc d’Angouléme, captif au Pont-Saint-
Esprit.
Avec les derniers mois de 1815, nous arrivons 4 Ja fin du troisiéme
voluine de |’Histoire des deux Restaurations. 11 nous reste peu de
place pour juger le tome [V*, qui comprend a lui seul cing années,
de 1816 4 1820. La moitié de tout l’ouvrage est ainsi achevée avant
que la partie majeure du sujet, a notre sens la partie capitale, soit a
vrai dire entamée.
Aussi bien ce n’est pas le cété de notre histoire constitutionnelle
sar lequel se portent les prédilections de M. de Vaulabelle, et il a de
bonnes raisons pour cela. Qu’il suffise de deux de ses inqualifiables
erreurs, :
Il donne comme certain que les derniers proscrits avaient été am-
nisués par l’un des ministéres de la Restauration. Et personne n’i-
gnore que toute une classe de régicides n’a pu rentrer en France
qu'aprés 1830.
Il fait aussi honneur a la Restauration de ce qu'elle a rendu aux
Chambres |’iitiatwe de la proposition des lois. Et chacun sait que
les modifications constitutionnelles de 41830 ont seules restitué aux
deux Chambres cette prérogative dont elles n’ont guére usé.
Sans attacher trop de prix a ces légéretés, a ces inadvertances que
je he veux pas plus durement caractériser, il est bon de ne donner &
la Restauration que ce qui lui revient.
D’aprés ce que nous avons déja dit, on a vu que l’amour de la
02 HISTOIRE
Restauration et de ses princes ne posséde point M. de Vaulabelle. Les
_ pages qu’il nous reste a parcourir recommencent et n’interrompent
plus l’accusation qu’il dresse sous toutes les formes contre les Bour-
bons de la branche ainée. }] ne leur fait pas grace d’une seule goutte
du sang versé par les réactions de 1815, pas méme du sang dont la
Restauration ne fut ni complice ni comptable. L’assassinat de Brune,
4 Avignon, de Ramel, & Toulouse, les meurtres de Nimes, de Mar-
seille, sont exposés avec toutes leurs circonstances les plus hideuses,
les plus excessives. I fouille tous les greffes, tous les registres, tous
les écrous pour y découvrir quelques victimes de ce qu’il nomme
avec le vulgaire la terreur blanche. Toutes les fureurs sont enregis-
trées soigneusement, toutes les représailles calculées, toutes les ven-
geances minutieusement comptées. I! voudrait pouvoir citer tous les
noms des citoyens qui ont été plus ou moins victimes des lois d’ex-
ception de cette douloureuse époque. Non-seulement 11 nomme, il
énumére ceux qui sont morts, mais encore ceux qui ont subi des pei-
nes temporaires, ou qui n’ont été qu’accusés, emprisonnés ou pré-
ventivement détenus. S’il le pouvait, il donnerait la liste de tous les
maires ou juges de paix destitués, de tous les officiers mis en demi-
solde, de tous les percepteurs ou professeurs déplacés, de tous les
magistrats renvoyés, de tous les administrateurs changés, de tous les
fonctionnaires disgraciés.
I} va sans dire qu’il épuise curieusement Ja triste série des con-
damnations judiciaires. Pas un conseil4de guerre dont il ne trans-
crive la composition ; pas une cour prévétale dont il ne connaisse les
membres. [{] ne se borne pas aux plus hautes infortunes, telles que
Ney et Labédoyére ; il épuise jusqu’a la lie le calice amer des procés
politiques. Depuis Lavalette jusqu’au général Bonnaire, il parcourt
l’échelle des poursuites criminelles intentées contre les généraux et
fonctionnaires complices du retour de I’ile d’Elbe et du 20 mars.
Aprés avoir copié les catégories de ordonnance du 24 juillet, il fal-
Jait bien dénombrer les sentences des tribunaux. Si encore il se limi-
tait dans une sommaire analyse des plus importants débats juridi-
ques ; mais la Gazette des Tribunaux ne procéderait guére autrement.
Et c’est 14 écrire ’histoire! Que dirait M. de Vaulabelle d’un homme
qui croirait étre l’historien de la révolution francaise en dressant le
catalogue des procés et des victimes qui passérent devant le tribunal
révolutionnaire ?
DES DEUX RESTAURATIONS. 408
Par moments, un scrupule semble saisir l’esprit de I’Historien. Les
lois exceptionnelles de 1815, quelques condamnations capitales, des
exils, des emprisonnements, des proscriptions, des mesures acer-
bes, de terribles exemples ont été voulus, demandés, votés par des
hommes honorables, par des caractéres purs, par des renommeées
intactes ! Ce fut donc la dure loi du temps, de la nécessité politique!
les regrettables, mais inévitables conséquences de la conspiration des
Cent-Jours! Ce fut donc la condamnation légale, excusable, de cri-
mes ou de délits politiques! Ii fallait donc que la France efit beau-
coup souffert pour que des cceurs honnétes, amis du pays, trouvas-
sent tant de maux 4 venger, tant de coupables a punir! Ne serait-ce
pas que le.spectacle des nouvelles plaies faites & la patrie par le re-
tour de Napoléon explique les passions des hommes d’Etat de 1815?
Ne serait-ce pas qu’il y avait eu un gouvernement établi tout & coup,
renversé fatalement par des conspirateurs, et qui se croyait le droit
de tirer le glaive de la justice contre ceux qui ]’avaient abattu pen-
dant quelques mois, au grand détriment de la chose publique?
Ces scrupules n’arrétent pas longtemps M. de Vaulabelle. Ce nom
de conspirateurs, de conspiration V'irrite, quand on veut l’appliquer &
l'épisode des Cent-Jours. Il ne concéde pas que !’on puisse appliquer
le titre et les peines de la conspiration politique & un fait général,
universel, comme le fut le fait des Cent-Jours. On conspirait tout
haut, dans les rues; tout le monde conspirait, donc il n’y avait pas
de conspiration. De Cannes 4 Paris, la révolte gagna de proche en
proche et s’étendit 4 tout; la révolte, pendant plusieurs semaines,
devint révolution ; donc personne ne conspirait. Il s’agit bien 1a de
Code pénal et de crime politique! Et comment les Chateaubriand,
Jes Royer-Collard et tant de noms illustres, qui reconnaissaient et
servaient le droit et le principe de la Restauration, se sont-ils avisés
de penser qu'il y eut en France des conjurds avant le 20 mars?
Aussi, quand viennent le procés, Je jugement et la mort lamenta-
ble du maréchal Ney, il attache au pilori de |’histoire tous les noms
de Ja pairie de 1815 qui condamna le prince de la Moskowa. Il donne
la liste des pairs comme on !’a fait des conventionnels qui votérent
la mort de Louis XVI.
Pour moi, je déteste les vengeances politiques, ressentiments de
la veille, repentirs du lendemain ; mais je respecte aussi la sévérité, la
conviction, et méme les loyales erreurs des juges. Les juges de Ney
404 HISTOIRE
avaient des consciences droites et saines. Le maréchal était coupable
pour la loi inexorable; mais il était absous par sa gloire, par ses ser-
vices passés, par l’entratnement ou le jetérent ses propres soldats, la
fascination de Napoléon et les souvenirs de ses compagnons d’armes.
ll devait étre gracié;. cette grace fut sollicitée par le chef du minis-
tére, le duc de Richelieu. Louis XVIII eut le tort et dut se repentir de
n’avoir pas résisté 4 des ressentiments dynastiques ou aux cruelles
exigences des étrangers. Mais l’histoire ne saurait aller au dela de
l’éloquente lettre que le maréchal Moncey écrivait au roi en refusant
de juger le maréchal Ney : L’échafaud ne fit jamais des amis.
On devine que M. de Vaulabelle n’est pas favorable 4 la Chambre
introuvable qui poussait le gouvernement dans les voies sévéres. Tou-
tefois, il a dd faire ce juste éloge des Députés de 1815, qu’ils posérent
les fondements de la bonne administration de la fortune publique, de
l’exactitude et de la probité dans les finances de |’Etat et dans le ré-
glement du budget. |
Débarrassé de Fouché, homme sans croyance, dont la présence
dans les conseils de la couronne avait cherché 4 modérer les passions
électorales des premiers temps de la seconde Restauration, Louis XVIII
avait bientét sacrifié Talleyrand aux emportements de la majorité de
la Chambre élective. Richelieu, chef du nouveau cabinet, chargé de
la pénible mission de lutter contre les exigences des alliés et de né-
gocier les douloureuses conditions de la libération du territoire, ob-
tient grace devant M. de Vaulabelle. Lui était-il possible de ne pas
admirer la probité antique de ce ministre, qui, aidé par |’amitié d’A-
lexandre, eut la force de modérer les insolences du vainqueur et les
sacrifices de la France, puis resta et mourut pauvre aprés avoir traité
sur des milliards? Le coeur et le patriotisme de Richelieu égalaient
son désintéressement. C’est lui qui, aprés la signature du traité du
29 octobre, écrivait: « Tout est consommé;. j’al appesé hier, plus
«mort que vif, mon nom & ce traité fatal. J’avais juré de ne pas le
« faire, et je l’avais dit au roi. Ce malheureux prince m’a conjuré en
« fondant en larmes de ne pas l’abandonner, et de ce moment je n’al
« pas hésité. J’ai la confiance de croire que, sur ce point, personne
« n’aurait fait mieux que moi, et la France, expirante sous le poids
« qui l’accable, réclamait impérieusement une prompte délivrance. »
Louis XVIII devait ne pas sembler moins digne, devant l'histoire,
lorsqu’il défendait fiérement le pont d’léna, par un de ces élans a la
DES DEUX RESTAURATIONS. 405
Louis XIV, et que, voulant sauver la terre francaise des menaces de
morcellements nouveaux, il disait 4 Wellington, en présenced’Alexan-
dre : a Mylord, je croyais, en rentrant en France, régner sur le
« royaume de mes péres ; il paraft que je me suis trompé. Je ne sau-
« rais cependant rester qu’a ce prix. Croyez-vous, Mylord, que vo-
« tre gouvernement consente 4 me recevoir, si je lui demande encore
aasile? »
La faveur de M. Decazes et l’ordonnance du 5 sepembre, qui ame-
nérent la loi électorale de 1847, Ja loi sur Je recrutement, et une
nouvelle législation de la presse, n’obtiennent pas moins le suffrage
de ’historien. Mais lorsque le gouvernement et les cours étrangéres
Salarment des élections (ibérales qui s’étendent jusqu’a l’abbé Gré-
goire, et qui font asseoir sur les bancs des législateurs ceux-la méme
qui, en 1815, étaient assis sur les bancs des accusés, M. de Vaula~
belle se trouble. I] accuse |’intelligence de M. de Richelieu, la note
secrete de M. de Vitrolles, le royalisme de M. Lainé, Ja nature mobile
de M. de Chateaubriand, le caractére impressionnable de M. de Serre,
'ambitieuse complaisance de M. Decazes. I] ne se souvient plus
que la Joi d’élections de 1817 assure précisément le pouvoir a cette
bourgeoisie, & ces indépendants de 1815, qu’il haissait cordialement
alors qu’ils s’opposaient a Napoléon.
Désormais, M. de Vaulabelle prend parti contre la proposition Bar-
thelemy, contre la loi du double vote, contre tous les projets ministé-
nels, de quelque main qu’ils émanent, s’ils ont pour but de modifier
la législation électorale. ,
ll ne remarque pas que la question électorale est le terrain né-
cessaire sur lequel est appelé a lutter tout l’avenir de nos gouverne-
ments représentatifs, selon qu’ils seront enclins a contenir |’élément
populaire ou a Jui faire des concessions.
Pourquoi donc l’histoire aurait-elle, sur ces questions de droit
constitutionnel positif et variable, ces coléres qui conviennent seule-
Ment aux débats de la tribune politique et des journaux ?
Je ne tronve pas que M. de Vaulabelle soit assez équitable envers
les hommes, envers les ministres, qui nous ont donné les lois dont
les principes, sauf quelques modifications, nous régissent encore
dans nos droits électoraux, dans notre droit de parler et d’écrire,
cette double et essentielle base de tout gouvernement libre. La sévé-
nité de l’auteur tiendrait-elle donc @ ce que !’influence de ces hom-
h06 HISTOIRE
mes, deces ministres, s’est fait sentir jusque sur les affaires de notre
temps ?
Je trouve qu’il est encore moins juste envers cette Restauration, a
qui nous sommes précisement redevables de cette législation of tout
élément aristocratique a été sacrifié , jusqu’a |’excés, aux amours-
propres de Ia classe moyenne, a ce point qu’il n’est plus rien resté
légalement que la bourgeoisie en face de la royauté.
Que la royauté et ses ministres se soient effrayés des conséquences
mal prévues de la prédominance des élections bourgeoises , que la
pairie s’en soit émue, que la Restauration se soit crue menacée ; c’est
la le jeu naturel des passions et des lois humaines.
Je voudrais aussi que M. de Vaulabelle rendit hommage a ces belles
discussions politiques, & cette liberté parlementaire, a cette éloquence
de tribune, dont la Restauration nous a laissé des modéles qui n’ont
pas été surpassés.
Serait-il indigne de l'histoire de comprendre, sinon d’approuver,
la conviction forte des plus éminents esprits qui crurent que le prin-
cipe de la Restauration, faisant alliance avec les franchises natio-
nales, donnait 4 Ja liberté plus de garanties, plus de force & nos re-
lations extérieures, plus de dignité stable au gouvernement intérieur,
et que le dogme antique d’une royauté incontestée pouvait céder aux
peuples, plas impunément qu'une dynastie nouvelle, les larges bien-
faits d’une constitution généreuse ?
Serait-ce trop demander 4 \’historien qu’un respect sérieux pour
les opinions de ceux qui échouerent, avec M. de Chateaubriand, a
fortifier l’élément aristocratique absent de nos institutions, et & re-
constituer cette pairie héréditaire qu’on retrouve dans l’acte addi-
tionnel comme dans la Charte de 1844, dans l’opimion de Benjamin
Constant comme dans celle de Casimir Périer, dans !’opinion de
M. Thiers comme dans celle de M. Guizot?
Au lieu de raconter avec étendue les conspirations de Grenoble, de
Lyon, des patriotes de 1816, et tous les attentats dirigés contre l’exis-
tence de la Restauration ; au lieu d’exhumer les procés de presse les
plus oubliés ; au lieu de calculer le chiffre des amendes jusqu’aux
francs et aux centimes; au lieu de donner de longues pages aux
troubles de l’Ecole de droit de Paris et 4 M. Bavoux, qui ne devait
guére s’y attendre, il convenait de s’arréter davantage sur la portée
du mouvement politique de 1816 4 1820; d’insister sur l’importance
DES DEUX RESTACRATIONS. 407
des orateurs et des polémistes; de juger le Conservateur et la Mi-
nerve; de caractériser I’éloquence de coeur de Lainé et de M. de
Serres, la raison ferme et haute de Royer-Collard, la parole con-
sciencieuse, élevée, de Camille Jordan; de voir poindre la sagacité
administrative de M. de Villéle et de son école ; de marquer enfin le
role et la part de tant d’hommes d’élite, qui, dans des pensées con-
traires, ont tous honoré la scéne morale et politique des premiéres
années de la Restauration.
Ou trouvera-t-on plus de désintéressement et des consciences moins
matérialisées, des mains plus pures et des voix plus sincéres? En
quel autre temps !’homme tint-il plus de place que l’argent ? Quand
marchanda-t-on moins les opinions, et ménagea-t-on mieux les res-
sources financiéres ?
Une réflexion amére m’est venue, en lisant Ie dénombrement com-
plaisamment fait par M. de Vanlabelle de toutes les conjurations, de
toutes les sociétés secrétes qui s’élevérent contre la vieille dynastie,
depuis ’Umion et Didier jusqu’a la conspiration du 19 aoftt et la
secte des Carbonari. Des tentatives factieuses, oti l’on rencontrait la
main de généraux, de députés, ot: les mécontentements et les ambi-
tions militaires s’unissaient aux mécontentements et aux ambitions
civiles, durent naturellement effrayer le pouvoir. Ces appréhensions
forent violemment augmentées par le meurtre du duc de Berry. La
seule faute de la Restauration fut donc d’avoir pris pour le veeu hos-
tile du pays les cupidités ou la turbulence de quelques-uns, d’avoir
trop vu dans quelques inquiétudes de partis des attentats dogma-
tiques, et de s’étre ainsi laissé mener jusqu’au précipice, & la suite
de conseillers aveugies et épouvantés. Si l’histoire n'’absout pas la
Restauration, pourquoi absoudrait-elle ses ennemis ?
Ou j’estime que M. de Vaulabelle n’a pas montré mieux le tact et
les lumiéres de |’historien, c’est dans la question religieuse.
A la suite de la tourbe des petits esprits qui confondent la religion
et la servitude, il s’associe de gaieté de cceur aux criailleries de l’im-
piété ignorante contre l'indissoluble alliance de la monarchie de droit
divin et du clergé de la Restauration. Cependant i] avait réduit a sa
juste valeur cette terrible Sa:nte-Alliance, qui passe encore, aux yeux
de beaucoup d’honnétes gens, pour un pacte damnable entre l’autel
et le tréne contre les libertés du genre humain. Or, il se trouve que
la Satnte-Alliance (tout & fait distincte des traités onéreux 4 la France
408 HISTOIRE
ou hostiles 4 son indépendance, convenus entre les rois de l'Europe)
n’est rien de plus qu’un réve de politique sprrituelle et mystique,
imaginé par ]’empereur Alexandre, sous les illuminations de M™ de
Krudner. L’Angleterre schismatique refusa d’adhérer au réve de
l’empereur schismatique grec; la Prusse protestante signa par com-
plaisance ; Francois II, catholique, ne signa qu’aprés avoir beaucoup
hésité ; et Louis XVIII, roi philosophe, qui n’avait rien a refuser en
pareille matiére, accorda sa signature. Le Catholicisme n’a rien a
faire la dedans, et il n’y avait pas grand danger ace que les mo-
narques de |’Europe jurassent de prendre Jésus-Christ pour modeéle.
Que M. de Vaulabelle n’a-t-il été aussi raisonnable & propos du
parti-prétre et dela Congrégation ? Il va cherchant le bout d’oreille
des Jésuites, jusque sous l’Empire, dans les associations simples de
piété et de charité auxquelles présida d’abord le vénérable abbé
Legris-Duval, puis |’abbé Delpuits, son successeur. Louis XVIII, qui
n’était rien moins que dévot, n’a-t-il pas prété son nom a la liste des
congréganistes, a cOté de M. le duc Mathieu de Montmorency ? Quel
péril pour Ja liberté !
Puis, sous des ministres qui n’allaient guére @ la messe, et des
avant 1820, l’historien découvre des ramifications ténébreuses, des
Jesuites de robe-courte, une organisation universelle et de tous les
degrés, ou la religion s’entend avec le pouvoir royal pour assassiner
la Charte.
Quelques écarts de zéle des missionnaires; quelques plantations de
croix, quelques cérémonies religieuses populaires, quelques paroles
monarchiques de NM. l’abbé Rauzan, quelques dévouements extré-
mes de respectables prétres et des plus honorables évéques a la sou-
veraineté royale, voila ce qui constitue une conspiration flagrante,
permanente, dogmatique, du Catholicisme contre les libertés publi-
ques. I] ne plait pasa l’historien de remarquer combien la bonne vo-
lonté de la Restauration fut médiocre et peu efficace envers le clergé.
Elle ne donna aucune suite aux propositions législatives qui deman-
daient pour le clergé une dotation fixe et immobiliére: grave ques-
tion d’honneur et d’indépendance pour les catholiques; elle aima mieux
garder des prétres salaries, et par conséquent dépendants. Elie laissa
avorter devant les Chambres plusieurs essais de nouveaux concordats.
Elle ne supprima pas une seule des entraves et des servitudes impo-
sées au Clergé par l’ancienne monarchie, par Ja Révolution et par )"Em-
DES DEUX RESTAURATIONS. 409
pire; elle n’a jamais tenté de lui rendre sérieusement rien de ce qui
lui a été enlevé. Elle maintint toutes les pures doctrines des édits de
Louis XV et de M™° de Pompadour en matiére religieuse ;' et plus
tard la main arbitraire du religieux Charles X flagella les Jésuites et
les petits séminaires. Et M. de Vaulabelle, comme un sourd et un aveu-
cle, crie & la congrégation! 11 ne pardonne pas & de vieux prétres, a
de saints évéques, échappés a la mort et a l’exil, de ne pas adorer la
liberté, je devrais dire l’hypocrisie de liberté, qui les tuait ou les dé-
portait ! I! ne leur pardonne point de n’avoir pas donné Ja main au
monstre tant qu’illes dévorait ! I] ne leur pardonne pas d’avoir abdiqué
lear force propre, en se faisant les serviteurs et les auxiliaires de la
majesté royale! {! ne leur pardonne pas de s’étre rejetés, sur la foi
du grand nom de Bossuet, entre les bras du pouvoir royal, du pou-
voir politique, qui ne les flattait quelquefois que pour les endormir
et les asservir, selon l’immémoriale coutume de 1682!
Tel est pourtant le sérieux de l’accusation surannée de M. de Vau-
labelle. Tout cela est misérable, et le Catholicisme est dés longtemps
averti.
Leseul regret que nous ayons, c’est qu’on puisse encore, sans honte,
en 1847, écrire dans cet esprit-la de gros volumes d’histoire in-8°.
Dans ses quatre volumes, M. de Vaulabelle a prononcé souvent le
nom du duc d’Orléans, C’est un nom & ménager que le nom d’un roi
vivant, régnant et gouvernant; l’auteur ne sort donc pas des conve-
nances. ILinvoque La Fayette et l’empereur Alexandre en témoignage
etcomme caution des edées libérales du duc d’Orléans. II rappelle que le
nom d’Orléans a été prononcé du temps de Mirabeau et de Dumouriez,
qu'il a été mystérieusement répété dans un essai de conspiration mi-
litaire ob des généraux, avant le 20 mars, ne songeaient pas 4 Napo-
léon; que le duc d’Orléans fut secrétement désigné dans la conspi-
ration de Didier, et qu’il pouvait fort bien étre sous-entendu dans les
plans ultérieurs des conjurés, qui s’unissaient d’abord pour chasser
la branche ainée, sauf & s’accorder ensuite pour ce qui devait la rem-
placer. M. de Vaulabelle atteste, enfin, que le duc d’Orléans fut nommé
jusque dans les conférences du congrés de Vienne. Mais il dit aussi
que je duc d’Orléans ne conspirait pas, mais laissait conspirer, se
retirant discrétement en Angleterre pour ne pas donner d’om-
brage; caractére expectant, qui ne faisait point de faute et profitait
de celles des autres, ménageant tout et attendant son heure. Jus-
410 HISTOIRE DES DEUX RESTAURATIONS. —
qu'ici tout est pour Je mieux, et l’on dirait d’un écrivain orléaniste.
Mais tout & l'heure ]’auteur dira que le prince francais est allé de-
. mnander du service a l’Espagne contre les armées de Napoléon; qu’il
n’était pas plus satisfait que les princes de la branche ainée des vic-
toires francaises, et que, aprés tout, il pourrait bien se faire que le
duc d’Orléans fat revenu, comme les autres, a la suite des armées
alliées. On n’a pas oublié d’ailleurs son vif mécontentement contre
les Représentants qui, & la fin des Cent-Jours, poussaient a l’abdica-
tion définitive et inconditionnelle de Napoléon, en songeant ex petio
a4 la monarchie du duc d'Orléans. Je m’y perds. Ol va M. de Vau-
labelle? Que veut-il ? ou plutét ne veut-il rien ?
Aspire-t-il 4 la meilleure des républiques...... sous un empereur,
sous un président, sous des consuls, sous des directeurs, sous une Coa-
vention ou sous quelque chose de pire? ou bien se résigne-t-il a res-
ter enseveli sans retour dans les fausses utopies d'une démocratie né-
buleuse? C’est ce que je laisse a juger.
Qu’il se rassure, en vérité. Le cens électoral & cent écus, méme
sans liberté de presse, a eu la force de chasser trois générations de
rois. Tant que la tribune sera libre et que nous pourrons écrire et
parler, nous n’aurons rien a craindre pour la liberté constitutionnelle,
méme de la part de la congregation qui parait si redoutable et si hais-
sable & M. de Vaulabelle.
Pour le livre de M. de Vaulabelie, c’est, & travers quelques rares
lueurs de talents, et de bon style, un amoncélement de faits, de cita-
tions, d’opinions , de suppositions, de choses, d’hommes, de soup-
cons, d’attaques, d’anecdotes, d’événements, de conjectures , sans
beaucoup de logique, de nerf, de couleur ou de virilité, et qui par
cela méme convient 4 uné multitude de lecteurs que je connais. Il
est a leur niveau; il caresse leurs rancunes, leur ignorance, leur pré-
ventions, leurs applications indéterminées ; et je ne m’indigne ni ne
m’étonne qu'ils le lisent. En un temps comme le ndétre, et chez un
peuple comme le peuple francais de 1847, il faut des patures comme
celle-ci. C’est une accumulation de matériaux la plupart mal dis-
simulés et mal joints. C’est un édifice brut et mal construit dontil
est aisé de voir chaque pierre. —- En quelques lignes je pourrais
résumer d’avance les deux derniers volumes qui n’ont pas encore
paru.
P, Lonant.
LE VIEUX MUSICIEN .
NOUVELLE VIENNOISE.
A Vienne, le dimanche qui suit la pleine June, au mois de juillet de
chaque année, est, ainsi que le jour suivant, une véritable féte popu-
laire. C’est le peuple qui y assiste et qui en méme temps la donne; et
si des personnes appartenant aux classes élevées s’y associent,
Cest seulement comme faisant partie du peuple. Ces deux jours-la
tous les rangs s’égalisent; du moins en était-il encore ainsi il y a
quelques années.
C'est.la féte dela Brigittenau, cette charmante plaine couverte de
jardins, de ville et de salles de danse, qui s’étend a la suite de 1’Au~
garten, du faubourg de Léopold et du Prater, ces Champs- Elysées
de la capitale de )’Autriche. Telle est l’importance de cette féte
pour la classe ouvriére qu’elle compte, pour ainsi dire, les jours
d'une Sainte-Brigitte & l’autre, et que toute une année elle attend
avec une vive impatience ces saturnales chéries. Alors la bonne ville
de Vienne présente un grand mouvement: une foule bruyante en
remplit Jes rues, et les pas retentissants, les conversations animées
et interrompues de temps & autre par des cris joyeux donnent & la
ville habituellement si calme un aspect tout nouveau. La distinction
des classes n’existe plus; bourgeois et soldats se mélent et se con-
fondent. Les portes de lg ville sont encombrées, et c’est & grande
peine que le flux et le reflux de la foule permet de les franchir. ll
‘ Cet ouvrage d'un des poétes les plus distingués de l’Allemagne est
tiré de I°Fris de 1848, keepsake composé de morceaux trés-bien choisis,
qui va bientét paraftre A Pesth, en Hongrie, sous la direction du célébre
écrivain magyar M. le comte J. Maylath. Nous devonsla communication
anticipée de ce volume 4 lobligeance de |'éditeur.
hi2 LE VIEUX MUSICIEN.
faut ensuite traverser le pont du Danube, et Ja chose n’est pas plus
facile; pourtant le flot du peuple parvient 4 franchir les flots du
vieux fleuve et s’étend de |’autre cété du pont, en inondant comme
un lac débordé la vaste plaine. Un étranger qui assisteraita ce spec-
tacle, sans en connaitre la cause, serait tenté de croire 4 un événe-
ment grave; mais c’est tout simplement I’émeute de la joie, le plaisir
déchainé. Des files de chariots rangés entre la ville et le pont sont des-
tinées 4 transporter les héros de la féte, les enfants du travail et de
la servitude. Chargés outre mesure et pourtant allant au galop, ils
traversent la foule épaisse qui s’ouvre devant eux et se referme aus-
sitét, sans qu’aucun accident soit & craindre; car il existe 4 Vienne
un accord charmant entre les voitures et les piétons : les unes, méme
lancées au galop, n’écrasent jamais personne ; les autres, sans méme
se retourner et tout a fait insouciants, ne sont jamais écrasés.
De seconde en seconde la distance qui sépare les voitures diminue.
Bientét on voit ca et 1&4 des équipages se méler & la file des chariots
souvent interrompue par la foule. Les chevaux quittent le galop,
ils sont forcés d’aller au pas; enfin cing ou six heures avant la nuit,
voitures et chevaux ne forment plus qu’une masse compacte, on di-
rait presque immobile, qui s’accroit d’une manitre démesirée par
les nombreuses voitures arrivant des rues latérales. Le vieux dicton
viennois : Mieux vaut aller dans une mauvaise voiture qu’aller a
pied, a perdu toute, valeur. La masse populaire se moque hardiment
des dames en toilette élégante assises dans les brillants équipages.
Les fringants chevaux d’attelage du Holstein se cabrent comme
s'ils voulaient sauter par dessus le chariot qui les précéde immédia-
tement dans la file; et souvent alors les femmes et les enfants qui
occupent]’équipage plébéien jettent de hauts cris. Le cocher de fiacre,
dont l’attelage, semblable aux chevaux de chasse anglais, ne connait
que le galop, calcule avec une rage concentrée la perte qu’il essuie,
forcé qu’il est de mettre trois heures & une course qui ne demande
que cing ninutes aux jours ordinaires. Quelquefois une dispute s’é-
léve entre les automédons; ils crient, ils s’injurient et enfin échan-
gent des coups de fouet que la police ne peut empécher ce jour-la.
Enfin, en vertu du principe qui veut qu’il n’y ait pas en ce monde
d’état stationnaire, tout ce qui est regardé comme tel étant en réa-
lité un progrés imperceptible, un rayon d’espérance luit a travers
ce statu quo: on voit les premiers arbres de l’Augarten et de la Bri-
LE VIEUX MUSICIEN. A13
gittenan. Terre! Toutes les peines sont oubliées! Ceux qui sont venus
en voiture descendent et se mélent aux piétons; on entend dans le
lointain les accords de la danse, et les cris d’allégresse des nouveaux
arrivés y répondent. Et la foule continue son chemin, jusqu’é ce
quelle soit arrivée au port de Ja joie. La les prés et la forét, la mu-
sique et les danseurs de corde, les lampions et les feux d’artifice,
tout cet ensemble forme un véritable Eldorado, un pays de Cocagne
qui malheureusement, ou heureusement, ne dure que ce jour-la et le
lendemain, pour disparaitre ensuite comme le songe d'une mut d été,
ne laissant qu’un Souvenir et une espérance.
Je manque rarement d’assister & cette féte. J’aime les hommes,
surtout lorsque, réunis en une foule nombreuse, chacun d’eux
oublie pour quelque temps le but particulier auquel il tend et se
sent comme une part de l’ensemble. Aussi toute féte populaire est-
elle pour moi une véritable féte de l’ame. Je lis, comme dans un
Plutarque colossal déroulé devant moi, sur les visages, les uns
apimés par la plus franche gaieté, les autres empreints d’une tris-
tesse comprimée et secréte, dans la démarche vive ou accablée, dans
les quelques paroles jetées au hasard que peut saisir mon oreille.
Tout cela prend une forme pour mon esprit et me fait connaitre la
biographie de ces hommes obscurs. Sachez-le, si vous ne les con-
haissez pas a fond, ces hommes obscurs, si vous n’avez pas essayé
de pénétrer dans leur vie, vous ne comprendrez pas non plus les
hommes célébres. Un fil imperceptible lie la dispute de charretiers
échauffés par le vin 4 Ja querelle des fils des dieux, et.dans la jeune
servante qui, presque malgré elle, s’éloigne de Ja foule appuyée sur le
bras de son fiancé, vous trouverez pour ainsi dire l’embryon des Ju-
lictte, des Didon et des Médée.
fi y a aujourd’hui deux ans, je m’étais mélé, selon mon habitude,
4 la foule joyeuse des piétons. Déja les principales difficultés de la
marche avaient été surmontées, et je me trouvais a l’extrémité de
l’Augarten, d’oi je pouvais voir s*étendant devant moi la Brigittenau
tant désirée. Mais & cet endroit il faut encore lutter. Une chaus-
sée étroite, qui s’étend entre des haies et des enclos impénétrables,
forme la seule communication qui existe entre les deux lieux de plai-
sance dont la limite commune est représentée par une grille en bois.
Aux jours ordinaires, ce chemin offre un espace suffisant; mais ce
jour-la, la chaussée, fat-elle quatre fois plus grande, serait trop
Ath LE VIEUX MUSICIEN.
étroite pour ces milliers d’hommes qui, se portant en avant et se
pressant les uns contre les autres, sont refoulés dans un sens opposé
par ceux qui retournent & la ville. La bonhomie proverbiale des Vien-
nois rend seule possible une circulation qui partout ailleurs entraine-
rait les plus graves inconvénients.
Enfin, porté par la foule, je me trouvai au milieu de la chaussée.
J’étais presque sur le théatre de la féte, mais malheureusement tou-
jours forcé de m’arréter, de me ranger et d’attendre. J’eus donc as-
sez de loisir pour regarder ce qui se passait aux abords de Ja route.
Pour que la foule avide de plaisirs ne manqu&t pas d’un avant-
got des délices qui l’attendaient, des ménétriers s’y étaient
placés dans différents endroits. Craignant probablement la grande
concurrence, ils avaient jugé convenable de récolter 4 ces propy-
lées les prémices de la libéralité populaire. Ce fut d’abord une
joueuse de harpes ensuite un vieil invalide 4 jambe de bois, armé
d’un instrument horrible évidemment fabriqué par lui-méme, moitié
vielle, moitié orgue de Barbarie; puis un jeune garcon boiteux, dif-
forme, formant comme une pelote avec son violon, ne cessant de
jouer avec la véhémence fiévreuse de sa poitrine difforme des
valses interminables. Enfin, mon attention fut fixée par un vieil-
lard; il portait une redingote usée jusqu’é la corde, mais pro-
pre; sa téte nue était entiérement chauve; il avait sur les lévres
un sourire perpétuel; son chapeau placé sur la terre en guise
de sébile, il raclait sur un vieux violon fendu en de nombreux en-
droits, en marquant la mesure, non-seulement avec le pied, mais
en méme temps avec tout son corps. Mais tous ses efforts pour met-
tre quelque attrait dans son jeu n’aboutissajent a rien; car tout ce
qu’il jouait semblait une suite de sons incohérents, sans mesure ni
mélodie. Cependant il n’en était pas moins absorbé dans son ceuvre:
ses lévres s’agitaient convulsivement, ses yeux regardaient fixement
la feuille de musique placée devant lui. Je dis feuille de musique; car,
tandis que les autres musiciens s’en rapportaient & leur mémoire, k
vieillard avait placé devant lui, au milieu de la foule, un petit pu-
pitre portatif avec des feuilles de musique sales et chiffonnées qui
contenaient peut-étre de vraies mélodies, quoiqu’il les exécut&t d’une
facon barbare. Ce fut précisément cet appareil extraordinaire qui at-
tira mon attention. Le brave homme excitait & un haut degré la
gaieté de la foule. Tous les passants riaient a gorge déployée de ce
LE ViEUX MUSICIEN. Ai5
spectable inoal et laissaient entiérement vide le chapeau du vieillard,
tandis que les autres virtuoses faisaient une ample récolte.
Je désirai regarder de prés cet original, et, aprés bien des efforts,
je parvins 4 me frayer un chemin a travers la foule et 4 m’approcher
du talus de la chaussée. Le vieillard jouait toujours. Enfin il s’ar-
réta, et, comme reprenant connaissance aprés une longue extase,
il contempla le ciel qui commengait déja 4 indiquer |’approche du
soir; puis il regarda son chapeau, et, l’ayant trouvé vide, il le
mit sur sa téte sans rien perdre de sa sérénité, et, placant l’archet
entre les cordes, il dit : Sunt certt denique fines. Aprés quoi il prit
son pupitre, et, se frayant a4 grande peine un chemin & travers la
multitude, il prit une direction opposée a celle qu’elle suivait. Je
supposai qu’il rentrait chez lui.
Toute la maniére d’étre de ce vieillard me semblait propre a satis-
faire mon penchant pour les études psycologiques : sa figure noble
et expressive, que sa mise pauvre n’effacait nullement, sa sérénité a
toute épreuve, l’ardeur et en méme temps la faiblesse de son jeu;
cette circonstance qu'il retournait dans sa maison au moment ou
pour tous ses confréres la récolte commengait; enfin les quelques
mots latins qu’il avait prononcés avec une accentuation trés-correcte,
me faisaient supposer que Ce pauvre musicien avait regu une éduca-
tion soignée. Pour tomber aussi bas, il fallait qu’il edt passé par une
vie toute pleine d’émotions. Je le suivis.
Mais déja une épaisse cohue s’était interposée entre lui et moi.
Comme il était trés-petit et que le pupitre qu'il tenait 4 la main in-
commodait tout le monde, tous 4 l’envi le poussaient, et, porté ainsi
par le flot populaire, il.avait franchi la grille quand je luttais encore
au milieu de la foule. Je le perdis donc de vue, et lorsque je fus moi-
méme au-dela de la grille i] n’y avait plus de musicien.
Cette aventure manquée m’avait fait perdre tout le plaisir que
j’espérais de cette féte. Aprés avoir traversé l’Augarten dans toutes
les directions, je résolus enfin de rentrer chez moi.
Arrivé prés de la petite porte qui conduit de l’Augarten dans une
des rues du faubourg, j’entendis subitement le son bien reconnaissa-
ble de l’instrument du vieillard, Je hatai le pas et j’atteignis le mé-
nétrier. 11 jouait de toutes ses forces au milieu de plusieurs enfants,
qui demandaient instamment une valse. « Une valse, criaient-ils ;
n’entends-tu pas? Une valse!» Mais le musicien continuait un air
416 LE VIEUX MUSICIEN.
qu’il était impossible de prendre pour une valse, si bien que ses au-
diteurs finirent par le quitter en se moquant de lui, et s'assemblérent
autour d’un joueur d’orgue de Barbarie qui avait établi son instru-
ment non loin de 1a.
« Ils ne veulent pas danser, » dit comme tout affligé le vieillard
en ramassant son appareil de musique. Sur ces entrefaites je m’étais
approché de lui.
« Les enfants ne connaissent pas d’autre danse que la valse, lu
dis-je.
— Mais j’ai joué une valse, répondit-il en désignant de }’archet la
feuille de musique qui se trouvait placée sur le pupitre. 1 faut bien
qu’on joue aussi cette sorte de musique; il le faut pour cette foule,
ajouta-t-il en secouant la téte avec une expression mélancohque.
— Laissez-moi du moins réparer leur ingratitude, lui dis-je en ti-
rant de ma poche une piéce d’argent et en la lui présentant.
— De grace! de grace! s’écria le vieillard effrayé et faisant des
deux mains un mouvement comme pour repousser la mienne, jetcz
cela dans mon chapeau, je vous en prie!» °
C’est ce que je fis. Le vieux musicien y prit alors la piéce et la
serra avec une grande satisfaction.
« J’ai bien de la chance, dit-il, de pouvoir rentrer chez moi avec
une aussi bonne journée.
-—— A la bonne heure , répliquai-je; vous me rappelez 1a une cir-
constance qui a éveillé toute ma curiosité. Votre recette d’aujour-
d’hui n’a pas été belle, et cependant vous vous éloignez justement
quand Ia récolte ne fait que de commencer. Vous savez bien que la
féte dure toute Ja nuit, et vous auriez alors facilement gagné plus
gue dans huit jours ordinaires.
—— Vous me demandez pourquoi cela? répondit le vieillard. Par-
donnez-moi, je ne sais pas qui vous étes ; mais il faut que vous soyez
un homme bienfaisant et un grand amateur de musique.
« Je veux donc vous faire connaftre mon motif, quoique le monde
lait souvent, trouvé ridicule. D’abord je n’ai jamais été un coureur
de nuit, et il ne me semble pas juste d’exciter les autres par la mu-
Sique 4 cette vilaine maniére de vivre; ensuite il faut que ]’homme
se forme en toute chose une certaine régle, autrement il tombe dans
le désordre ; enfin, Monsieur, je joue toute la journée pour ceux qu
aiment les plaisirs bruyants; mais le soir m’appartient 4 moi et a
LE VIEUX MUSICIEN. 447
mon pauvre art. C’est que je reste chez moi le soir, et alors je joue
sans Musique : je crois qu’on appelle cela improviser. »
En disant ces mots, sa voix était devenue de plus en plus faible,
une vive rougeur avait couvert ses joues, et ses yeux cherchaient la
terre.
Nous devinmes }’un et l’autre silencieux : lui tout honteux d’a-
voir trahi le secret de son 4me, moi tout étonné d’entendre parler
des plus grandes choses de |’art & un homme qui n’était pas capable
de jouer la valse la p'us facile.
Comme il s’apprétait 4 partir, je lui demandai :
« Ou demeurez-vous? Je voudrais bien une fois entendre ces mé-
lodies que vous inspire la solitude.
— Oh! répondit-il avec une voix presque plaintive, vous savez
que rien ne doit troubler la priére du soir.
— Eh bien, alors je viendrai vous voir dans la journée, lui dis-je.
— Le jour, répondit-il, je sors popr gagner mon pain.
—- Ce sera donc dans la matinée ?
— On diraitpresque, me ditalorsle vieillard en souriant, trés-honoré
Monsieur, que c'est vous qui avez recu un cadeau et que moi je suis
lebienfaiteur, tant vous montrez d’empressement ame voir, et moi d’io-
sistance 4 vous refuser. La visite d’une personne telle que vous sera tou-
jours un honneur pour mon humble toit; je désirerais seulement que
vous voulussiez bien me faire connaitre d’avance le jour de votre ve-
nue, afin que vous ne fussiez pas arrété par quelque circonstance qui
vous déplit, et que moi je ne fusse pas forcé d’interrompre une occu-
pation commencée ; car chacune de mes matinées a aussi sa destination.
Je regarde toujours comme un devoir d’offrir 4 mes protecteurs un don
qui ne soit pas tout a fait indigne, en échange des leurs. Je ne veux
pas étre mendiant, trés-honoré Monsieur. Je sais bien que les autres
musiciens publics se contentent de jouer et de rejouer toujours les mé-
mes chansons des rues, des valses et méme des airs de chansons incon-
venantes, de sorte qu’on leur donne de |’argent pour se débarrasser
d’eux, ou parce que leur jeu ravive le souvenir du plaisir de la danse
et d’autres jouissances désordonnées. C’est pourquoi ils s’en fient a
leur mémoire et jouent faux quelquefois et méme souvent. Mais loin
de moi l’idée de tromper le monde. Aussi ai-je mis moi-méme au
net ces cahiers de musique, d’abord parce que j’ai la mémoire assez
T. xx. 10 NOV. 1847. 9° LiyrR. 14
hi8 ‘LE VIEUX MUSICIEN.
mauvaise, et puis parce qu'il serait difficile pour tout le monde de se
rappeler chaque note des ceuvres compliquées des grands matitres. »
En méme temps il me montra en le feuilletant-son livre de musi-
que, dans lequel je vis, 4 ma grande surprise, des compositions ex-
trémement difficiles de vieux maitres, toutes noires de doubles et de
triples croches et écrites soigneusement. C’était ces morceaux que le
vieillard cherchait 4 exécuter de ses doigts roides et inhabiles.
« En jouant ces ceuvres-la, continua-t-il, je montre mon respect
pour la mémoire des compositeurs anciens; c’est un acte de satisfac-
tion pour moi-méme, et j’ai le doux espoir que je donne ainsi I’équi-
valent du cadeau qu’on a Ja bienveillance de m’offrir, en m’efforcant
d’ennoblir le godt et le coeur des auditeurs qui, vous le savez, sont
égarés et corrompus de toutes maniéres par Ja vie de ce monde. Mais,
ajouta-il avec un sourire qui annoncait une grande satisfaction inté
rieure, pour en revenir & mon sujet, comme ces morceaux sont fort
difficiles, mes heures de Ja matinée sont exclusivement destmées 4
leur étude. Tel est l’emploi des premiéres trois heures do jour. Puis
jusqu’au soir je tache de gagner mon pain; enfin, les derniéres
heures de la journée sont a moiet au bon Dieu. Je pense que c’est 1A
une division du temps bien honnéte,» dit-il, et ses yeux devinrent
humides ; cependant i! souriait.
«Eh bien, repris-je, alors je vous surprendrai wn de ces jours
dans la matinée. Ot demeurez-vous?
—- Dans ia roe des Jardiniers.
—~ Quel numéro?
~~ 34, au premier étage.
— Comment, ay premier? C'est bien aristocratique.
— Trés-henoré Monsieur, & vrai dire, la maison consiste seale-
ment en un rez-de-chaussée ; mais il y a en haut dans le grenier woe
chambre que j’habite en commun avec deux ouvriers.
— Une chambre A trois ?
-~ Qui, Monsieur ; mais elle est divisée, et j'ai mon lit & moi.
—~ Il se fait tard, dis-je, et je vois que vous voulez rentrer. Ainsi,
au revoir. »
En disant ces paroles je mettais 1a main dans ma poche poor lui
donner une autre piéce d’argent. Le vieillard s’apercgut de mon inten-
tion, et, tenant d’une main son pupitre, de J’autre son violon, il s'é-
cria avec une grande précipitation :
LE VIBUX MUSICIEN, Gi9
« Non, non, Monsieur, pas du tout, pas du tout! Vous m'avez déja
donné des honoraires, et je ne mérite rien davantage, que je sache. »
En méme temps il me fit un salut assez embarrassé, quoique ne
manquant pas d’une certaine élégance, et s’éloigna aussi vite que ses
vieilles jambes le lui permettaient.
J'ai déja dit que j’avais perdu toute envie d’assister plus longtemps
a la {éte. Je m’en retournai chez moi en prenant le chemin du fau-
bourg de Léopold. Epuisé par la chaleur et la poussiére, j’entral
dans un des nombreux cafés de ce faubourg , qui, remplis outre me-
sure aux jours ordinaires, avaient cédé, ce jour-la, toute leur clientéle
4 la Brigittenau. Le calme de |’endroit, contrastant avec la cohue que
je venais de quitter, me fit éprouver un grand bien-étre, et je m’a-
bandonnai au cours de mes pensées. Sur ces entrefaites, la nuit étant
venue, je quittai ]’établissement, laissant le montant de mon écot sur
la table.
Le vieux musicien m’avait dit qu’il demeurait dans la rue des Jar-
diniers.
« Est-ce qu’il y aici prés une rue des Jardiniers? demandai-je 4 un
petit gargon qui traversait Ja route.
— Par la, Monsieur, » me répondit-il en me montrant du doigt
une rue transversale , qui, en s’éloignant de Ja masse des maisons du
faubourg, s’étendait dans Jes champs. Je suivis la direction qui m’é-
tait indiquée, et j’arrivai bientét 4la rue des Jardiniers. Elle ne con-
tenait que quelques maisons disséminées entre de grands jardins po-
tagers. Quelle était de ces misérables cabanes celle ou demeurait mon
original? J’avais oublié le numéro qu’il m’avait donné, et d’ailleurs il
faisait trop obscur pour qu’on pit le lire sur les portes. Heureuse-
ment un individu chargé d’une hotte pleine de légumes, et qui pas-
sait prés de moi, dit en grommelant: « Le voila qui racle encore de
son violon, ce vieux; faut-il donc qu’il empéche toujours les hon-
nétes gens de dormir? »
Je continual de m’engager dans cette rue bizarre, et bientét mon
oreille fut frappée par un son soutenu qui provenait évidemment de
la quatriéme corde d’un violon, et qui paraissait s’échapper de la
lucarne ouverte d’une maison de pauvre apparence, a peu de dis-
tance de l’endroit ot je me trouvais. Cette habitation se distinguait
de toutes les autres par une espéce de mansarde qui faisait saillie sur
Je toit du rez-de-chaussée. Je m’arrétai : j’entendais toujours Je méme
A20 LE VIEUX MUSICIEN.
son. Faible d’abord, il grandit peu & peu, et atteignit une grande
force, puis faiblit de nouveau pour s’élever encore, et devint reten-
tissant et presque déchirant. ‘C'était toujours la méme note, répétée
avec une certaine expression continue qui indiquait évidemment que
Vexécutant y éprouvait une grande jouissance. Enfin vint uo inter-
valle : c’était la quarte. Le musicien, qui un moment auparavant
s’était plu a répéter sans cesse le méme son, se livrait maintenant
de toute la force de son 4me 4 la perception presque voluptueuse
de ce rapport. Tantdét il passait d’un bond de la premiére note de
Ja gamme a la quatriéme, tantét il les unissait par l’échelle dia-
tonique interposée; d’autres fois il cherchait la tierce, puis la
quinte. Son archet tremblant paraissait figurer la douleur d’un
homme qui pleure en silence; le son se mourait presque insensible-
ment, puis tout d’un coup il devenait éclatant , et l’archet courait
sur la corde avec une vitesse effrayante. C’étaient enfin toujours les
mémes sons, les mémes intervalles. Voila ce que le vieux musicien
appelait improviser! C’était, si l’on veut, une improvisation , mais
pour lui seulement, et non pour |’auditeur.
Je ne saurais dire depuis combien de temps j’écoutais cette fan-
taisie d’un nouveau genre, quand tout d’un coup la porte de la mai-
son s’ouvrit, et un homme en manches de chemise en sortit, et,
s’avancant jusqu’au milieu de la rue, s’écria, Ja figure tournée vers la
jucarne : « Est-ce que cela ne finira donc pas aujourd’hui ? » Le son
de sa voix dénotait de l’impatience, mais n’était ni dur ni offensant.
L’homme rentra dans la maison, la fenétre de la lucarne se ferma, et
bientét il régna autour de moi un silence profond.
Je me dirigeail alors vers mon logis, cherchant des yeux et des
mains, et trouvant & grande peine mon chemin &a travers ces rues
obscures et qui m’étaient enti¢rement inconnues.
Les heures du matin ont toujours eu pour moi un charme particu-
lier, une grande valeur. J’éprouve comme le besoin de sanctifier le
reste du jour en m’occupant pendant les premiéres heures de quel-
que travail sérieux et élevé; aussi je me décide trés-difficilement : a
quitter ma chambre.
De [lA vint que je différai pendant quelques jours la visite que je
m’étais proposé de faire au vieux musicien. Enfin, mon impatience
Yemporta, et je me dirigeai un jour vers Ja rue des Jardiniers. Cette
fois aussi les sons du violon se faisaient entendre; mais c’était a
LE VIEUX MUSICIEN. 424
travers la fenétre fermée. J’entrai dans la maison. Une jardiniére
presque muette d’étonnement m’indiqua du doigt l’escalier condui-
sant au grenier. Arrivé sur le palier, je me trouvai devant une porte
basse fermant a peine ; je frappai, pas de réponse ; je soulevai le lo-
quet et j’entrai. Je me trouvai alors dans un cabinet assez spacieux,
Inais pauvrement meublé, dont les murailles suivaient de tous cétés
les contours du toit terminé en pointe. Tout prés de Ja porte, je vis
un lit en désordre ; vis-4-vis de moi , 4 cété de l’étroit appui de Ja fe-
nétre, un second lit, pauvre aussi, mais propre et trés-soigneusement
fait. Quelques pots de fleurs ornaient la fenétre prés de laquelle, sur
une petite table, se trouvaient des papiers de musique , de l’encre et
des plumes. Une grande ligne tracée a la craie sur le parquet divisait
la chambre en deux parties égales, et on ne saurait s’imaginer un con-
traste plus frappant de soin et de malpropreté que celui qui existait
d'un cété et de l'autre de cette ligne, équateur d’un monde en minia-
ture.
En face du pupitre placé contre l’équateur se tenait le vieillard
entiérement et soigneusement habillé. I] se livrait 4 ces exercices
dont j’ai parlé. J’ai dit que son exécution était déplorable; je puis
donc épargner au lecteur ‘la description de l’affreuse musique que
Jentendis. Comme son travail consistait principalement dans 1’é-
tude de divers passages, i] était impossible de reconnaitre les mor-
ceaux qu'il jouait. Cependant, en écoutant attentivement, je parvins
a trouver le fil de ce labyrinthe, et, comme dit Shakespeare , je-
reconnus « une méthode dans la folie.» Le vieillard était plongé-
dans Je ravissement. Il ne concevait, i] ne voyait que deux choses =.
"harmonie dans ses principes les plus simples et les dissonnances,
et transporté, enivré par l’une, i] la cherchait, tandis qu'il évitait
Jes autres autant qu’il le pouvait, bien qu’elles soient basées sur la
premiére. Au lieu de s’efforcer de rendre le sens et Je rhythme du
morceau qu’il jouait, il faisait ressortir et prolongeait les notes et les
intervalles qui flattaient son oreille ; il n’hésitait méme pas 4 les ré-
péter arbitrairement; et en méme temps son visage prenait l’expres-
sion de l’extase. Ensuite il passait trés-vivement sur les dissonances
et exécutait dans un mouvement trop lent les passages difficiles dont
toutefois, avec une parfaite conscience, il n’omettait pas une seule
note. De tout cela il résultait une suite de sons confus qui me devin-
rent bientét insupportables. Pour y mettre un terme, j’essayai en
622 LE VIEUX MUSICIEN,
vain de plusieurs moyens ; enfin je laissai tomber mon chapeau. A ce
bruit le vieillard tressaillit et faillit lacher son violon. Je m’appro-
¢ hai.
« Ah! c’est vous, trés-honoré Monsieur ! dit-il en se remettant ; je
n’espérais pas vous voir tenir votre gracieuse promesse. »
Jl m’invita & m’asseoir, mit en ordre quelques objets de sa cham-
bre qui se trouvaient dérangés ; puis, ayant regardé plusieurs fois au-
tour de lui d’un air embarrassé, il prit une assiette placée prés de lui
sous une table et sortit. Je l’entendis parler au dehors avec la jardi-
niére. Quand il rentra, il était tout confus. Il cachait l’assiette der-
riére son dos, puis il la replacga furtivement sur la table. Evidemment,
afin de me faire une politesse, il avait demandé des fruits, et n’avait
pu les obtenir.
« Vous étes trés-bien logé ici, lui dis-je pour mettre fin 4 son
embarras.
— Ma part du logis ne va que jusqu’a cette ligne, me répondit-il
en indiquant du doigt la ligne de craie tracée au milieu du parquet ;
de l’autre cété demeurent deux ouvriers.
— Est-ce qu’ils respectent cette ligne de démarcation ?
— Pas eux, mais moi, dit-il; la porte seule est commune.
— Et leur voisinage ne vous dérange-t-il pas ?
— Trés-peu, dit-il, Ils rentrent tard dans la nuit, et bien souvent
ils troublent mon sommeil, cela est vrai; mais j’éprouve un cer-
tain plaisir 4 me rendormir ensuite. Moi, & mon tour, je les réveille
dans la matinée lorsque je mets ma chambre en ordre. Ils me gron-
dent un peu, puis ils s’en vont. n
Pendant qu’il parlait ainsi je le considérais attentivement. Son
extérieur était assez bien pour son 4ge; ses jambes étaient un peu
courtes, mais son pied et sa main me parurent trés-délicats.
« Vous me regardez, me dit-il, et je vous vois réfléchir.
— C’est vrai, et je suis bien désireux de connattre votre histoire,
répliquai-je.
— Mon histoire? Je n’ai pas d’bistoire. Il en est pour moi d’aujoar-
d’hui comme d’hier, et il en sera de demain comme d’aujourd’hui.
Quant a aprés-demain et aux jours que me réserve encore l'avenir,
pul ne peut dire qu'il les connait avec certitude, excepté Dieu, qui
prendra soin de moi, je l’espére.
— Votre vie actuelle est bien uniforme, continuai-je ; mais votre
LE VIEUX MUSICIEN. A23
passé ? Je voudrais bien savoir comment il a pu arriver...» Je n’osai
continuer ma phrase. I! l’acheva par ces simples paroles:
« Que je me sois fait musicien? —
— Précisément, » répondis-je ; et je lui racontai alors comment j'a-
vais été tout d’abord frappé & sa vue, quelle impression avaient faite
surmon esprit les paroles latines que je lui avais entendu prononcer.
— « Latines? répéta-t-il machinalement; il est vrai, j'ai appris le
latin, il y a bien longtemps, ou plutét j’aurais pu et dd |l’apprendre.
Loquerts latine ? ajouta-t-il en se tournant vers moi ; mais je ne sau-
rais continuer, car Je temps de ma jeunesse est bien loin. C’est done
cela que vous appelez mon histoire ? C’est 18 Je sens de vos paroles :
Comment a-t-i] pu arriver?... Oui, oui, bien des choses se sont pas-
sées dans ma vie, continua-t-il; rien d’extraordinaire, il est vrai,
mais quelques événements fort divers. Oui, je me raconterais vo-
lontiers ces choses-l4 &4 moi-méme, pour voir si je ne les ai pas ou-
bliées. 11 est encore de bonne heure, » ajouta-t-il, en mettant machi-
lement la main dans la poche de son gilet comme pour en retirer
la montre qui n’y était pas. Je pris la mienne, i! était neuf heures.
« Nous avons tout le temps nécessaire, et il me prend !’envie de
causer, » dit le vieillard.
Pendant cette courte conversation 11 s’était mis peu & peu a son
aise; d’un air dégagé il me pria de m’asseoir, m’éta le chapeau des
mains, le placa sur son lil, s’assit lui-méme en mettant une jambe
sur l'autre, et, prenant la position d’un homme qui veut tout dire &
son arse, 1] commenca en ces termes :
« Vous avez sans doute entendu parler du conseiller B*** ? »
C’était un administratear qui, dans la dernitre moitié du siécle
dernier, exerca, sous le titre modeste de chef de bureau, une in-
fluence énorme, presque égale a celle d’un ministre.
Je répondis affirmativement.
«C’était mon pére, » continua-t-il.
Son pére, me dis-je 4 moi-méme ! Le conseiller B***, cet homme si
influent, si puissant, le ptred’un musicien des rues, d’un mendiant !
Le vieillard, ne paraissant pas s’apercevoir de mon étonnement,
continua son récit.
« J’étais le second de trois fréres; les deux autres ont suivi la
carriére publique ; ils sont morts, je icur ai survécu, dit-il, les yeux
baissés. Mon pére était un homme ambitieux et trés-emporté. Mes
42h LE VIEUX MUSICIEN.
fréres lui causaient presque toujours de Ja satisfaction. Quanta moi, je
passais pour apprendre trés-difficilement, et, en effet, j’avaisla téte un
peu dure. Si je me rappelle bien, ajouta-il en appuyant sa téte sur
sa main gauche et en regardant fixement comme dans /e lointain, si je
me rappelle bien, j’aurais pu, moi aussi, apprendre toutes sortes de
choses ; mais il edt fallu qu’on les présentat avec ordre a mon esprit
et qu'on me donnat du temps. Mes fréres s’élancaient comme des
chamois d’un sommet a |’autre dans les sciences ; mais il m’était im-
possible de rien laisser derriére moi que je ne le connusse, et, lors-
qu’il me manquait un seul mot, j’étais obligé de recommencer montra-
vail. Ainsi j’étais toujours pressé par mes maitres qui voulaient que
de nouvelles connaissances vinssent prendre Ja place des anciennes
qui ne m’étaient pas encore familiéres. Je commengai a devenir en-
tété et stupide. Quant a4 la musique, qui est aujourd'hui la joie et la
consolation de ma vie, on me |’avait rendue alors odieuse.
« Lorsque le soir je prenais mon violon pour m’amuser & ma fan-
taisie sans notes écrites, on m’Otait l’instrument des mains, en me
disant que cela gatait le doigté, que je blessais les oreilles de tout le
monde, et l’on me forgait d’attendre la legon qui précisément était
pour moi le plus grand supplice. De ma vie je n’ai jamais hai rien
tant que le violon dans ces moments-la. Mon pére, dont le méconte-
ment allait toujours croissant , me grondait souvent et me menacait
de me mettre en apprentissage. Je n’osais pas lui dire combien cela
m’eit rendu heureux. J’aurais voulu, pour tout au monde, gu’il me
fit tourneur ou compositeur d’imprimerie. Mais il était trop fier pour
pouvoir jamais le permettre. Enfin, un examen public qui eut lieu a
l'école ou j’avais été placé, et auquel on avait prié mon pére d’assister,
afin qu'il vit mes progrés et que son courroux contre moi s’apaisat,
amena un éclat décisif. Un professeur peu consciencieux m’ayant dit
d’avance les questions qu’il m’adresserait, tout allait 4 merveille;
mais, en récitant des vers d’Horace, un mot, un seul mot, vint 4 me
manquer. Mon professeur, qui en m’écoutant faisait continuellement
un signe de téte approbatif et regardait mon pére en souriant, viot a
mon aide et me souffla le mot. Mais moi , qui cherchais ce mot dans
ma mémoire et dans le rapport qu'il devait avoir avec le reste de la
phrase, je ne l’entendis point. Il le répéta plusieurs fois, mais ce fut
en vain. Mon pére, perdant alors patience, s’écria d’une voix de
tonnerre : Cachinnum! (c’était le mot.) C’en était fait. Effrayé, hors de
LE VIEUX MUSICIEN. 425
moi, je ne pus plus me rappeler un seul mot de ce que je savais si
bien. Malgré toute la peine qu'il prit, le professeur ne parvint pas a
me remettre en selle. Je fus obligé de me retirer avec confusion, et
lorsque j’allai , selon I’habitude , baiser Ja main de mon pére, il me
repoussa, se leva et sortit en m’appelant Gueux!
« Je ne |’étais pas alors; mais je le suis 4 présent.
« Les paroles des parents sont des prophéties. Du reste, mon pére
était un excellent homme, seulement ambitieux et emporté.
« Dés ce jour i] ne m’adressa plus la parole. Ses ordres me furent
transmis par les différents membres de Ja famille , et on m’annonca
le lendemain que je ne continuerais pas mes études. Cela me fit une
grande peine , car je savais combien mon pére lui-méme en devait
étre affligé. Je ne fis que pleurer toute la journée et répéter les uns
aprés les autres les malheureux vers latins que je me rappelais alors
parfaitement. Je promis de suppléer par la plus grande application
amon manque de talent, si l’on voulait me remettre & mes études;
Mais mon pére ne revenait jamais de ses résolutions.
« Pendant quelque temps je restai a Ja maison sans rien faire. Enfin
je fus placé dans une administration subalterne ot 1’on consentit a
m’essayer. Mais je n’avais jamais été fort sur le calcul. Je rejetai avec
horreur la proposition d’entrer au service militaire; aujourd’hui en-
core je ne puis regarder un uniforme sans frissonner. I! est naturel,
il est juste qu’on protége ce qu’on aime méme au risque de sa vie ; mais
verser le sang et mutiler par état, par profession, non! non! »
Et en disant ces mots, le vieillard passait ses deux mains sur ses
deux bras, comme s’il souffrait de ses propres blessures et de celles
d’autrui.
« Enfin j’entrai 4 la Chancellerie comme copiste. C’était 1a ma vé-
ritable place. J’avais toujours trouvé un grand plaisir & |’écriture, et
maintenant encore je ne connais guére d’occupation plus agréable
,que celle qui consiste 4 tracer avec de l’encre bien noire, sur du pa-
pier bien blanc , des traits qui figurent des mots, ou bien méme des
lettres seulement, mais surtout des notes. Mais alors je ne pensais
pas a la musique.
« J’étais trés-appliqué 4 mon travail, peut-étre y montrais-je une-
trop grande timidité. L’omission d’un signe de ponctuation ou d’un
mot dans la minute, pit-il méme étre suppléé par le sens général, me-
rendait -triste pendant des heures entiéres. Dans le doute ou j’étais
426 LE VIEUX MUSICIEN.
si je devais me conformer & l’original ou y ajouter du mien, le temps
se passait pour moi dans de véritables angoisses, et tout en me tour-
mentant comme pas un je passais pour trés-négligent. Je restai ainsi
plusieurs années sans appointements , et lorsqu’enfin il se trouva
une place vacante & laquelle je pouvais prétendre par droit d’ancien-
neté, mon pére donna, en plein conseil, sa voix a un de mes concur-
rents, et les autres conseillers, qui se laissaient toujours diriger par
ses opinions, votérent comme lui.
«Vers ce temps-la... Tiens, dit en s’interrompant lui-méme le pau-
vre vieillard, me voila en pleine histoire ! Racontons donc cette his~
toire! Vers ce temps-la, deux événements eurent lieu: |’un le plus
triste, l’autre le plus agréable de ma vie. Le premier, ce fut mon dé-
part de Ja maison paternelle; l’autre, mon retour la douce xousique,
amon violon, qui m’est resté fidéle jusqu’a ce jour.
« Je vivais chez mon pére, sans que personne se souciat de moi,
dans-upe petite chambre de derriére qui donnait sur la cour da voi-
sin. Dans les premiers temps je dinais 4 la table de famille, mais ja~-
mais on ne m’y adressait Ja parole. Mes fréres ayant été appelés a
remplir divers emplois en province, et mon pére étant presque tou-
jours invité a diner en ville (car ma mére était morte depuis long-
temps), on jugea inutile de faire la cuisine pour moi seul. Mon pére
donna aux domestiques, outre leurs gages, l’argent nécessaire pour
qu’ils se pussent nourrir hors de ja maison, et moi je pris mes repas
chez Je traiteur; mon pére en soldait le montant tous les mois.
Aussi je n’étais guére dans ma chambre que le soir, car j’avais recu
de mon pére l’ordre d’étre rentré au plus tard une demi-heure apres
ma sortie de la Chancellerie. Je me tenais donc renfermé chez moi
chaque soir, et comme alors déja je souffrais des yeux, je restais
tout le temps sans lumiére. Alors je me laissaisallera toutes sortes
de pensées, et je n’étais ni triste ni gai.
« Un soir j’entendis chanter dans la cour une chapson, ou pilutdt
plusieurs chansons, dont une me frappa principalement. Elle était a
simple, si expressive, qu’on n’avait pas besoin d’en entendre les
paroles pour la comprendre. Je crois du reste que les paroles ne font
que gater la musique. »
Et ouvrant la bouche, le vieux musicien fit entendre quelques sons
yauques et inarliculés.
« La nature m’a refusé la voix, dit-il, mais j'ai mon violon. »
LE VIEUX MUSICIEN. h27
Il Je prit et se mit a jouer. Cette fois il rendit avec beaucoup d’ex-
pression un air naff, tout de sentiment, mais qui cependant n’avait
rien de trés-remarquable , quoique, comme toujours, ses doigts
tremblassent sur les cordes. A la fin ses yeux se remplirent de
larmes.
« C’était la chanson, dit-il en posant le violon sur la table. Quoi~
qu’elle soit bien présente 4 ma mémoire, je n’ai jamais réussi & mete
tre avec ma voix deux de ses notes !’une aprés l'autre. En Il’entendant
toujours, je devins & Ja fin impatient. Un soir, mes yeux se fixant sur
le violon qui depuis ma jeunesse était accroché & la muraille comme
un vieux meuble, je le pris. En Yessayant je remarquai avec étonne-
ment qu’il était d’accord. Peut-étre le domestique s’en était-il servi
pendant mon absence. En passant l’archet sur les cordes, trés-ho~
noré Monsieur, ce fut comme si Ia main de Dieu m’efit touché. Le
son de l’instrument pénétrait mon Ame. L’air autour de moi était
comme imprégné d’ivresse. La chanson que j’entendais au bas de
ma fenétre dans la cour, les sons du violon qui frappaient mon
oreille, avaient soudain fait disparaitre la solitude qui régnait autour
de moi. Je tombai & genoux et je priai 4 haute voix; je ne pouvais
comprendre comment j’avais pu hair mon violon, et je le baisais, je le
serrais contre mon cceur; je ne cessais de jouer que pour recommen-
cer bientét.
« La chanson se faisait toujours entendre dans la cour. Chantée
par une jeune fille dont la voix était charmante, elle m’allait a l’ame.
Je tachai de la répéter sar mon violon, mais j’y éprouvai de grandes
difficultés. Je m’apercus bienté6t que j’avais oublié & peu prés tout cé
que j’avais appris de musique. Aussi ne savais-je pas jouer tel ou tel
morceau, mais pourtant je pouvais jouer. Je pouvais jouer d’idée. Au
reste, le théme d’un morceau de musique m’a toujours été indiffé-
rent, Pair de la chanson que je viens de vous dire excepté. Les
musiciens ordinairés savent jouer Mozart et Bach; mais il y a une
musique céleste qu’ils ignorent. Ils ne connaissent pas la grace éter-
nelle et le bienfait divin du son, ni son accord merveilleux avec
Yoreille avide d’harmonie. fs ne savent pas, ajouta-t-il en baissant la
voix et en rougissant, ils ne savent pas que la troisiéme note de la
gamme s’accorde avec la premiére et la cinquiéme aussi; que Ja
note senstble monte comme une espérance remplie ; que la disso-
nante est abaissée , parce qu’elle représente la méchanceté et l’or-
®
428 LE VIEUX MUSICIEN.
gueil présomptueux ; ils ne connaissent pas les merveilles du renver-
sement par lesquelles la seconde note de la gamme entre aussi si
admirablement dans ]’harmonie. Tout cela m’a été expliqué plus tard,
il est vrai, par un musicien. I] m’a parlé aussi, sans cependant que je
le comprisse, de la fugue, du contrepoint, du canon 4 deux et a trois
parties, le tout formant un véritable édifice céleste dont les parties
entrent les unes dans les autres sans qu'il soit besoin d’aucun lien,
maintenues qu’elles sont par la main de Dieu. I] n’y a que peu d'hom-
mes qui sachent ce qu’il en est et qui veuillent le savoir. Au contraire,
ils troublent ce souffle des 4mes en y ajoutant toutes sortes de pa-
roles, et il arrive ce qui eut lieu lorsque les fils des dieux s’unirent aux
filles de la terre. Ils veulent émouvoir les 4mes émoussées et perdues,
trés-honoré Monsieur! ajouta le vieillard presque épuisé, la parole
est presque aussi nécessaire 4 l’homme que les aliments; mais on
devrait aussi maintenir pure la source divine ot se désaltére l’ame
portée 4 l’harmonie. »
A ces mots, le musicien, qui s’était peu 4 peu animé pendant ce
discours, s’arréta soudain, puis il reprit :
« OU en étais-je donc resté de mon histoire? Ah! oui, j’étais a
parler de la chanson et des efforts infructueux que je fis pour la jouer
sur mon violon. J’approchai de la fenétre pour mieux entendre. La
chanteuse traversait justement la cour. Je ne la vis que par derriére,
et il me sembla que je la connaissais. Elle portait un panier plein de
pate a faire des gateaux. Elle se rendit vers une petite porte dans un
coin de la cour, ou il y avait probablement un four ; puis je l’enten-
dis agiter, tout en chantant, un rouleau de bois. Sa voix était alterna-
divement claire et sourde comme celle d’une personne qui se penche
-et puis se reléve. Aprés quelque temps, elle revint, et je compris
‘pourquoi elle ne me semblait pas inconnue. Je la connaissais, en effet,
depuis quelque temps, pour l'avoir vue a la Chancellerie. Voici com-
ment. Nos heures de travai] commengaient de bonne heure et du-
vaient jusque dans l’aprés- midi. Plusieurs d’entre les employés
avaient pour habitude de manger quelque chose vers onze heures.
Divers marchands de comestibles venaient apporter leur assortiment
dans le batiment méme de la Chancellerie. Mais ce qu’on aimait sur-
tout, c’étaient certains gateaux que la fille d’un épicier du voisinage
faisait elle-méme et vendait tout chauds. Ses pratiques allaient au-
prés d’ejle dans le corridor ; quelquefois, mais rarement, on l’appe-
LE VIEUX MUSICIEN. 429
lait, et elle entrait dans les bureaux. Toutes les fois que notre chef,
homme fort sévére, l’a percevait , i] ne manquait pas de lui ordon-
ner de sortir, ce qu’elle ne faisait pas sans murmurer.
« Cette fille ne passait pas pour jolie aux yeux de mes camarades;
ils la trouvaient trop petite; ils prétendaient que la couleur de ses
cheveux ‘était incertaine ; quelques-uns lui donnaient des yeux gris,
ce qui n’était pas l’avis des autres; mais tous s’accordaient 4 dire
quelle était grélée. La seule beauté qu’ils lui trouvassent, c’était sa
taille robuste ; mais en revanche ils ]’accusaient de rudesse, et l’un de
ces messieurs par lait souvent d’un soufflet qu'elle Jui avait donné, et
dont Ja marque lui était restée pendant plus de huit jours.
« Pour moi, je n’étais pas de ses pratiques. D’abord je n’avais pas
d'argent, puis je n’ai jamais connu Ja friandise. C’est pourquoi nous
he faisions guére attention l’un & l'autre. Une seule fois mes cama-
rades, pour me taquiner, lui firent croire que javais demandé de
Ses gateaux; elle s’approcha de mon bureau et me tendit son pa-
nier.
«Je n’achéte rien, ma chére demoiselle, lui dis-je.
— Eh bien, pourquoi faites-vous appeler le monde? répondit-elle
toute fachée. »
« Je m’excusai de mon mieux, et, devinant aussitét le tour qu’on
m’avait joué, je le lui expliquai.
« Eh bien, donnez-moi au moins une feuille de papier pour met-
tre mes gateaux dessus, » dit-elle.
aJe lui dis que le papier dont je me servais appartenait 4 la Chan-
cellerie et qu'il n’était pas 4 moi, mais que j’en avais chez moi, et
que je lui en porterais.
« J’en ai assez moi-méme 4 la maison, » dit-elle d’un air moqueur,
et elle s’en alla en riant.
« Puisque nous avions fait connaissance, je tachai d’en tirer parti
pour satisfaire un désir qui me tenait au cceur. Je mis donc le lende-
main sous ma redingote une main de papier (car il y en avait toujours
beaucoup a la maison), et j’allai & la Chancellerie, ou, pour ne pas
me trahir, je Jaissai sur mon corps la cuirasse fort incommode que
)'y avais placée, jusqu’au moment ot je m’apercus par le va-et-vient
de mes camarades que la marchande de gateaux était arrivée. Quand
je crus que la foule des acheteurs s’était écoulée, je sortis. J’étais
tout tremblant ; mais, par un grand effort de courage, je pris le papier
480 LE VIEUX MUSICIEN.
caché sous ma redingote, et je m’approchai de la jeune fille. Elle se
tenait en ce moment debout, le panier aux gateaux placé devant
elle & terre , le pied appuyé sur un tabouret; elle fredonnait un air
en battant la mesure. En me voyant approcher, elle me toisa des
pieds 4 la téte , ce qui ne fit qu’augmenter beaucoup mon embarras.
« Chére demoiselle, lui dis-je, vous m’avez demandé hier du pa-
pier ; je n’en avais pas que je pusse vous donner. Je vous en ai ap-
porté aujourd’hui de chez moi, et... »
« Je lui tendis alors le papier.
«Je vous ai déja dit, répliqua-t-elle, que’ j’en ai moi-méme. Ce-
pendant tout peut servir. »
«Elle prit mon cadeau, et me faisant un léger salut :
« Vous ne voulez pas de mes gateaux, dit-elle en cherchant dans
sa marchandise. En effet, ajouta-t-elle, les meilleurs ont été en-
levés. » cde
« Je la remerciai, et je lui dis que.j’avais une faveur & lui de-
mander.
« Eh bien, qu’est-ce? » dit-elle en passant son bras sous l’anse du
panier.
« Je lui dis alors que j’étais grand amateur de musique , quoique
depuis peu seulement, et que I’ayant entendu chanter de si belles
chansons, et surtout une...
a Comment? moi! dit-elle vivement, moi des chansons? et ou
cela? »
« Je lui expliquai que je demeurais dans son voisinage, et que je
l’avais entendue lorsqu’elle chantait dans lacour en travaillant; qu'il
y avait surtout une de ses chansons qui m’avait plu, et que j'avais
essayé de la jouer sur le violon.
« Seriez-vous donc, s’écria-t-elle, celui qui racle toujours da
violon? »
« Je vous ai déja dit, je crois , que je n’étais alors qu’un commen-
cant, et que ce n’est que plus tard que je suis parvenu, avec de
grands efforts, 4 donner a ces doigts la souplesse et l’habileté néces-
saires,» dit le vieillard en s’interrompant; et i! agitait rapidement
les doigts de la main gauche, comme s'il jouait du violon.
« La rougeur m’était montée au front, continua-t-il ; mais je m’a-
percus aussité6t que la marchande regrettait d’avoir prononcé ces
dures paroles.
LE VIEUX MUSICIEN.. Ast
« Chére ‘demoiselle, lui dis-je, si je racle, c'est parce que je n’ai
pas la musique de cette chanson, et je vous prie de vouloir bien m’en
donner une copie.
— Une copie? dit-elle. La chanson est imprimée et se vend dans
les rues.
— La chanson? répliquai-je. Les paroles, yous voulez dire?
~— Eh bien, oui, les paroles, la chanson.
— Mais |’air de la chanson?
— Est-ce que cela s'écrit? demanda-t-elle.
— Certainement, répondis-je, et c’est 1A précisément la chose
principale. Comment l’avez-vous donc apprise , chére demoiselle?
— Je ]’ai entendu chanter, et je l’ai chantée aprés. Mais de quelle
chanson voulez-vous donc parler? reprit-elle. J’en sais tant!
— Toujours sans musique?
— Certainement; mais de quelle chanson s’agit-il donc enfin?
— Oh! elle est bien belle, lui dis-je. Au commencement, quand
vous la chantez, votre voix a beaucoup d’éclat; puis elle. devient
trés-faible et s’entend & peine; enfin vous terminez 4 demi-voix.
C'est celle que vous chantez le plus souvent.
— Ah! je sais ce que vous voulez dire, » dit-elle.
« Et posant le panier & terre, son pied sur le tabouret, elle se
mit 4 chanter d’une voix faible, mais claire, en remuant en méme
temps la téte avec tant de charme et tant de grace, que, tout ravi,
je fis, avant méme qu’elle n’eit fini, uo geste pour Jui prendre la
main.
« Hola! » dit-elle en retirant le bras.
« La jeune fille, voyant combien j’étais peiné de ne pouvoir obtenir
delle Ja musique que je lui avais demandée , chercha a me consoler,
et me dit que, l’organiste de |’église de Saint-Pierre venant souvent
dans la boutique de son pére, elle le prierait de lui écrire Ja mu-
Sique de cette chanson; elle ajouta que je pouvais venir !a cher-
Cher sous peu de jours. Puis elle prit son panier et partit. Je l’ac-
compagnai jusqu’a l’escalier, Au moment ot elle allait descendre,
et comme je lui disais adieu, je fus surpris par mon chef de bu-
reau, qui m’ordonna de retourner a mon travail, et gronda la fille
en l’accusant de vouloir débaucher les employés. J’étais furieux, et
j'allais lui répondre que, sauf le respect que je lui devais, j’étais con~
vaincu qu’i] avait tort de parler ainsi, quand je m’apergus qu’i) était
432 LE VIEUX MUSICIEN.
déja rentré dans son cabinet. Depuis ce temps rien ne put Oter de
esprit de ce monsieur Ja conviction que j’étais un employé négligent
et un homme profondément immoral. |
«Comme pour confirmer le premier point, je ne pus travailler nice
jour ni les jours suivants, tellement la fameuse chanson me trottait
dans la cervelle; j’étais comme égaré. Aprés quelques jours je me
trouvai dans |l’incertitude s'il était tem ps déja que j’allasse chercher
la musique ou s'il était trop tot encore. Aller trop tét chez la mar-
chande de gateaux me paraissait aussi impoli qu’inopportun ; d’un
autre cété, attendre trop longtemps c’était m’exposer au reproche
d’indifférence. En outre, je n’osais plus lui parler dans le corridor
de la chancellerie, notre premiére rencontre étant venue 4 la con-
naissance de mes camarades, qui mouraient d’envie de me jouer
quelque tour.
« Pendant ce temps j’avais repris avec zéle |’étude de mon vio-
lon, et je travaillais les principes avec ardeur; quelquefois je me
permettais de jouer par cceur. Toujours j’avais soin de fermer
ma fenétre, sachant que mon jeu déplaisait; mais méme quand
je l’ouvrais, je n’entendais plus ma chanson favorite. La voisine
ne chantait plus du tout, ou le faisait a voix basse, et les portes
fermées,
« Enfin, aprés un intervaile de trois semaines, je n’y tins plus.
Deux soirs de suite j’étais descendu furtivement dans Ja rue, sans
chapeau, pour que les domestiques crussent que je cherchais quel-
que chose dans la maison, et, arrivé prés de la boutique de 1’épicier,
j'avais été pris d’un si grand tremblement que j’avais di m’en re-
tourner bon gré mal gré. Enfin, comme je viens de vous le dire,
bralant d’impatience, je pris mon courage 4 deux mains, je sortis de
ma chambre, cette fois encore sans chapeau ; je descendis ]’escalier,
et d'un pas ferme je traversai la rué jusqu’a la boutique. La je m’ar-
rétai et je réfléchis & ce que je devais faire. La boutique était éclai-
rée et j’y entendis parler. Aprés quelque hésitation, je me penchai
vers la porte et je regardai par la vitre dans l’intérieur. J’y vis la
jeune fille assise derriére le comptoir, éclairé par une chandelle, et
triant des pois ou des haricots. Devant elle se tenait un homme de
haute taille, la veste jetée sur ’épaule et un baton 4 la main; il
avait l’air d’un boucher. Ils causaient ensemble et semblaient étre en
belle humeur ; car la jeune fille; sans interrompre le travail, ni méme
LE VIEUX MUSICIEN. 433
lever les yeux, était prise d’accés de gaieté. Soit que je me fusse trop
penché, ou pour toute autre cause, un tremblement me prit de nou-
veau; lorsque soudain une main vigoureuse me saisit par derriére
et m’entraina de force dans la boutique. En me retournant, je vis
que j’avais affaire au marchand lui-méme, qui, rentrant chez lui et
m’ayant vu faire le guet, m’avait arrété comme suspect.
« Mille diables! s’écria-t-il, maintenant je sais ce que sont de-
venus mes pruneaux, les pois et l’orge perlé qu’on me vole le soir
dans |’étalage ! »
« J’étais comme anéanti; mais l’idée qu’on doutait de ma probité
me rendit vite 4 moi-méme. Aprés l’avoir salué, je dis 4 cet homme
impoli que ma visite ne se rapportait ni & ses pruneaux, ni a ses pois,
ni a son orge perlé, mais & sa fille. A ces mots le boucher partit d’un
grand éclat de rire et dit & voix basse a celle-ci quelques mots aux-
quels elle répondit en riant aussi fort, et en lui donnant sur !’épaule,
du creux de Ja main, un coup vigoureux. Le boucher et |’épicier sor-
tirent ensemble. J’avais perdu contenance; je me trouvais seul en
face de Ja fille qui triait ses pois avec indifférence, comme si ma pré-
sence ne la concernait nullement. Tout d’un coup le pére rentrant
avec fracas :
« Mille bombes! Monsieur, que voulez-vous de ma fille? » me
dit-i).
« ’essayai de lui exposer Ja cause et le but de ma visite.
« Chanson! Je vais vous en chanter des chansons, » s’écria-t-il en
agitant le bras d’une maniére qui me parut trés-malveillante.
« La voila, votre chanson, » dit la fille en se penchant sur le cété
de sa chaise et en indiquant le comptoir du bout des doigts. Je m’ap-
prochai, et je vis une feuille de musique. Mais l’épicier m’avait de-
vancé; i] serrait le papier en le chiffonnant.
«Je te demande, dit-il a sa fille, ce que cela veut dire. Qui est cet
homme ? ;
— C’est un monsieur de la Chancellerie, répondit-elle en rejetant
tranquillement un pois gaté.
— Un monsieur de la Chancellerie, dit-il, ici, Ja nuit et sans cha-
peau? »
« Je lui dis alors que j’étais venu sans chapeau parce que je de-
meurais tout prés, et je lui indiquai la maison.
« Je copnais cette maison, s’écria-t-il; personne n’y demeure,
A34 LE’ VIEUX MUSICIEN.
hormis Je conseiller B***, et quant aux domestiques, je les connais
tous.
— Je suis le fils du conseiller, lui dis-je &-voix basse comme si
c’était un mensonge.
«J'ai vu bien des changements dans ma vie; mais pas un qui fat
aussi soudain que celui qui s’opéra tout 4 coup dans cet homme lors-
que j’eus prononcé ces paroles. Sa bouche, ouverte pour vociférer,
s'arréta immobile ; ses yeux n’avaient pas encore perdu lear expres-
sion menacante, mais, dans la partie inférieure de son visage, une
espéce de sourire commencait & paraitre qui se dessina de mieux en
mieux. La fille se tenait toujours penchée; seulement, tout en conti-
nuant de travailler, elle passa jderriére ses oreilles ses cheveux, qui
s’étaient défaits pendant son travail. »
« Le fils de M. le conseiller ! s’écria enfin I’épicier dont la figure
s’était complétement éclaircie. Votre Grace veut-elle daigner s’as-
seoir? Barbe, une chaise! »
« Barbe ne se dérangeait que lentement et & contre-cceur,
« Votre Grace me fait grand honneur! continua-t-il. Monsieur le
conseiller, c’est-a-dire monsieur son fils, connait donc la musique,
ou méme chante peut-étre comme ma fille, ou plutét tout eutrement
qu'elle, d’aprés des notes écrites, selon |’art? »
«Je lui expliquai que la nature m’avait refusé Ja voix.
« Monsieur joue donc du clavecin comme un si grand nombre des
personnes des hautes classes? n
« Je lui répondis que je jouais du violon.
« J’ai aussi raclé du violon, dit-il, lorsque j’étais jeune, »
«En entendant ce mot racler, je regardai involontairemeant la fille,
et je m’apercus qu’elle souriait, ce qui ne laissa pas que de me con-
trarier beaucoup.
« Vous devriez vous occuper de ma fille, continua-t-il ; je veux
dire seulement pour lui apprendre la musique. Elle a une belle voix
et des dispositions; mais quant 4 l'élégance et aux belles maniéres,
bon Dieu ! d’ot cela lui viendrait-il? »
« J’étais tout honteux qu’on me crit, sans que je le méritasse, de
grandes connaissances musicales, et j’allais avouer ce qu’il en éiait,
quand un passant s’écria tout d’un coup de la rue en s’adressam 2
nous :
« Bonsoir, la compagnie | »
e
LE VIEUX MUSICIEN. 435
« Péprouvai une grande frayeur, car j’avais reconnu la voix d’un
de nos domestiques. L’épicier aussi |’avait reconnue. En faisant voir
le bout de sa langue et en haussant les épaules, il me dit & demi-
VOIX :
« C’est un des domestiques de monsieur votre pére ; mais comme
vous aviez je dos tourné, il ne vous a pas reconnu. n
a Cela était probable, mais je ne pus m’empécher de me tourmen-
ter de l’idée que j’avais fait une démarche que j’aurais voulu tenir
secréte, et qui peut-étre était inconvenante. Je balbutiai quelques
mots pour prendre congé et je m’en allai. J’étais si troublé que j’au-
rais oublié ma chanson, si le vieillard en courant aprés moi dans la
rue ne me |edit mise dans la main.
« Jerentrai dans ma chambre et j’attendis les événements, cherchant
ame persuader que Je domestique ne m’avait pas reconnu. I! n’en
était pourtant pas ainsi. En effet, quelques jours apres, le secrétaire
de mon pére vint me trouver dans ma chambre et m’annonca que
jallais quitter la maison paternelle. Toutes mes objections n’abouti-
rent 4 rien. On m’avait loud un cabinet dans un faubourg éloigné. Je
ne voyais plus ma chanteuse. On lui avait retiré la permission de
vendre des gateaux a la Chancellerie, et je n’osais pas aller de nou-
veau & sa boutique, puisque cela déplaisait & mon pére. Un jour, jé
rencontrai par hasard Pépicier dans la rue; mais en me voyant il
me jeta un regard courroucé et se retourna. A cette vue, je fus comme
frappé de stupeur.
« Dés lors seul, abandonné, je retournai 4 mon cher violon ; je ne
cessais de m’y exercer.
« Mais des événements trés-graves ne tardérent pas & arriver. L’é-
toile de notre maison commencait 4 palir. Mon frére cadet, jeune
homme entété et impétueux, était depuis quelque temps en garnison
en Hongrie avec le régiment de dragons dans lequel il servait. Un
jour, il fit le pari qu’il traverserait & la nage le Danube, A cheval et
complétement équipé. Cette folle gageure lui cota la vie. Mon frére
ainé, le favori de mon pére, conseiller 4 un tribunal de province,
avait avec son chef des luttes continuelles. II était, disait-on, secré-
tement encouragé par mon pére. :
« Pour nuire & son adversaire, il alla jusqu’é le dénoncer plu-
sieurs fois comme coupable de concussion. Une enquéte eut lieu,
et mon frére dut quitter le pays. Les nombreux ennemis de mon
436 LE VIEUX MUSICIEN.
pére saisirent cette occasion pour le renverser. Attaqué de tous cé-
tés, irrité en outre de la perte toujours croissante de son influence,
il s’habitua 4 faire entendre aux séances du consei] des paroles
améres, ef souvent i] s’emportait outre mesure. Au milieu d’un de
ces discours, il fut frappé d’apoplexie foudroyante. On le trans-
porta chez lui; il ne proféra plus une parole. Je n’en fus pas im-
médiatement informé. Le lendemain, me trouvant 4 la Chancellerie ,
je m’apercus que les employés chuchotaient en me montrant du doigt.
Le vendredi suivant (l’accident avait eu lieu le mercredi), on m’ap-
porta tout a coup dans ma chambre un habillement noir avec un
crépe. J’en fus étonné. Je demandai quelle mort j’avais 4 pleurer, et
quand on me I’eut appris, je perdis connaissance. On me transporta
dans un lit, ot j’eus la fiévre et le délire pendant le jour et toute la
nuit. Le lendemain la force de la nature avait vaincu le mal; mais
longtemps je fus bien triste, bien affligé.
« Je n’avais donc pu parler & mon pére avant sa mort, ni implorer
son pardon de tout le mal que j’avais pu lui causer, ni le remercier
des faveurs dont il m'avait combié sans que j’en fusse digne. J’ai tou-
jours été persuadé qu’il était animé des meilleures intentions a mon
égard, et j’espére un jour le trouver au ciel; car aprés la mort, cer-
tainement, c’est d’aprés nos intentions que nous sommes jugés.
« Je restai plusieurs jours enfermé dans ma chambre, prenant’a
peine la nourriture nécessaire pour ne pas mourir de faim. Enfin je
sortis; mais je rentrai aussitét aprés le diner; le soir venu, j’errais
dans les rues sombres , songeant & Cain le fratricide. La maison pa-
ternelle m’était devenue pénible & voir ; aussi l’évitais-je soigneuse-
ment. Un jour, aprés avoir marché longtemps au hasard & travers les
rues de la ville, dans cette disposition d’esprit apathique qui m’était
devenue habituelle, je me trouvai tout & coup en face de cette mai-
son redoutée. A sa vue mes genoux tremblérent, et je fus obligé
de m’appuyer 4 la muraille. En me retournant je vis la boutique
de I’épicier. Barbe y était, tenant & la main une lettre qu’elle
approchait, pour la lire, de la chandelle placée sur le comptoir;
devant elle se tenait debout son pére, qui paraissait lui parler. Eat-il
di m’en codter la vie, il me fallut entrer. N’avoir personne dans le
sein de qui épancher ses douleurs, personne qui vous témoigne
quelque douce pitié! J’espérais en Barbe; j’étais sir que quelques
paroles de consolation viendraient sur ses lévres. Je savais son pére
LE VIEUX MUSICIEN. 437
faché contre moi, et je comptais que Ja jeune fille intercéderait en
ma faveur.
« Mais 4 mon grand étonnement il arriva tout le contraire de ce
que j’attendais. Barbe en m’apercevant se leva, me lanca un regard
hautain, et se précipita dans |’arriére-boutique dont elle ferma la
porte. Le pére, au contraire, me prit par la main, m’invita a m’as-
seoir et chercha a me consoler. Je |’entendis en méme temps me dire
que j’étais riche 4 présent et entiérement indépendant. Il me de-
manda aussi de combien j’avais hérité. Je n’en savais absolument
rien. I] m’engagea 4 aller m’en informer & la chambre des tutelles,
ce que je lui promis de faire. « AJa Chancellerie, me dit-il ensuite, il
b'y arien a faire; vous devez placer votre héritage dans le com-
merce, surtout dans les blés. En vous associant avec un homme ex-
pert en cette matiére , il y a moyen de gagner un argent fou. » Il
ajouta qu’il avait fait pendant longtemps ce commerce. Tout en me
parlant de Ja sorte, il ne Jaissait pas d’appeler sa fille; mais elle ue
donna pas le moindre signe de vie. Je crus plusieurs fois entendre
le frdlement d’une robe contre la porte; mais a Ja fin, ne la voyant
pas venir, et l’épicier ne me parlant que d’affaires et d'argent, je lui
dis adieu et m’en allai. J’étais triste d’avoir été trompé dans mon es-
por. Barbe m’aurait, me disais-je, consolé bien autrement que son
pére. Pourtant les paroles de celui-ci avaient un peu calmé ma dou-
leur. Je m’arrétai un instant au milieu de la rue et je jetai un regard
sur la maison de mon pére. J’entendis alors derriére moi une voix
gui me dit avec un ton d’humeur :
« Ne vous fiez pas a tout le monde : on vous veut du mal. »
« Je me retournai aussitét et je ne vis personne; mais le bruit d’une
fenétre qui se fermait au rez-de-chaussée de la maison de |’épicier
me fit juger que, bien que je n’eusse pas reconnu la voix qui m’avait
donné cet avis, c’était celle de Barbe. Voulait-elle, ayant entendu la
Conversation que son pére venait d’avoir avec moi, me mettre en
garde contre lui? ou bien savait-elle que, depuis la mort de mon pére,
quelques-uns de mes camarades de la Chancellerie, et d’autres per-
Sonnes qui m’étaient tout a fait inconnues, m’avaient adressé des de-
mandes de préts et de secours que j’avais promis de leur accorder
dés que j’aurais touché l’argent qui me revenait? Ces promesses, je
devais les tenir; mais je résolus d’étre A l’avenir plus prudent. Je
me présentai a Ja chambre des tutelles pour toucher mon héritage. I]
R38 LE VIEUX MUSICIEN.
était moins élevé qu’on ne le pensait généralement, et cependant il
était considérable, puisqu’il s’élevait & prés de 14,000 florins. Dés
lors ma chambre ne désemplit pas de toute la journée de gens
nécessiteux et d’emprunteurs. Mais j’étais devenu presque dur, et
je ne donnais qu*s ceux dont la détresse me paraissait trés-grande.
Le pére de Barbe vint aussi lui-méme. Il ms gronda d’avoir iaissé
passer trois jours sans venir le voir. Je lui répondis que je craignais
d'importuner sa fille. ¥+me dit de ne pas m’inquiéter de cela, que
d’ailleurs i] lui avait 4 ce sujet lavé la téte; et it sourit en méme
temps d’une maniére qui me parut fausse et méchante. Cette cir-
constance mie rappela l’avis de Barbe. La conversation vint bientét
a rouler sur mon héritage; je lui cachai quel en était le mon-
tant. Il me proposa divers projets de négoce; j’évitai adroitement
d’en accueillir aucun. J’avais d’ailleurs une autre chose en vue. A la
‘Chancellerie, ot I’on ne m’avait toléré que par égard pour mon pére,
j'avais été trés-vite remplacé ; mais comme je n’y avais pas d’appoin-
tements, je ne m’en affligeai guére.
« Le secrétaire de mon pére, qui se trouvait sans place depuis sa
mort, m’avait fait part d’un projet qu’il avait concu d’établir un be-
reau de renseignements, de traductions et d’écritures, poar lequel je
devrais fournir les premiersfonds, tandis que lui se chargerait de la
direction de !’établissement. Je consentis 4 m’associer avec lui, ala
condition que 1’on ferait aussi des copies de musique. Cette condition
acceptée, je me considérai bientét comme l’homme le plas heureux da
monde. Je fournis l’argent nécessaire ; mais , devenu circonspect, je
demandai une obligation pour la somme que je livrais. Le cautionne-
ment exigé par la loi pour l’établissement que nous voulions fonder,
je l’avancai également, et, quoique cette somme fit considérable, je
n’en éprouvai pas la moindre inquiétude, puisqu’elle devait étre dé-
posée au tribunal du commerce et qu'elle y restait ma propriété
comme si je l’avais chez moi dans mon armoire.
« Ces choses arrangées, je me sentis l’esprit 4 l’aise, et je me trou-
vai indépendant pour la premiére fois de ma vie : je me sentis
homme. A peine me rappelais-je encore le passé. Je pris un appar-
tement beaucoup plus beau, j’apportai quelques changements & ma
toilette, et, lorsque le soir était venu, je traversais fi¢rement les rues
de la ville, et j’allais & 1a boutique de I’épicier en faisant résonner le
pavé sous mes pas et en fredonnant ma chanson bien-aimée, quoi-
LE VIEUX MUSICIEN, 439
que je ne ja chantagse pas trop juste. Je n’ai jamais pu trouver avec
ma voix le si bémol de la seconde partie, J’arrivais gai et content;
mais un regard glacial de Barbe me rejetait aussitét dans mon an-
cenne timidité. Le pére me recevait de son mieux; mais elle agis~
sait entidrement comme si je n’étais point la, et, continuant de faire
des sacs de papier ou de trier des Iégumes, elle ne sa mélait en rien
anotre conversation. Seulement, lorsque son pére commengait a par-
ler de mon héritage, elle levait lkégerement latéte et disait d’un ton
presque impérieux : « Mon pére! » Aussitét il passait 4 un autre
sujet, C’étaient les seuls mots qu’elle pronongat pendant toute le
soirée; elle ne m’accordait pas un regard, et lorsqu’enfin je partais,
son bonsoir voulait presque dire : Dieu merci!
« Mais mes visites devinrent trés-fréquentes, et & force de me
voir attentif et bon pour elle, peu & peu Barbe se radoucit. Non pas
que je réussisse jamais a la satisfaire. Elle me grondait et me blamait
continuellement; tout, disait-elle, était maladroit en moi ; Dieu m’a-
vait donné deux bras gauches; mon habit m’allait comme 4 un man-
nequin. Ce qui lui déplaisait surtout, c’était ma grande politesse avec
kes pratiques ; car, me irouvant sans occupation jusqu’a l’ouverture de
mon bureau, et considérant que quand il serait établi j’aurais souvent
4y répondre au public, je croyais qu’il pouvait m’étre tras-utile de
m’exercer préalablement ep prenant une part active a Ja vente dans
la boutique de I’épicier ; de sorte que j’y restais souvent plus de la
moitié du jour. Je pesais le café et le sucre, je comptais aux pe-
lis garcons les billes et les noisettes, je changeais l’argent. En ce
dernier point je me trompais souvent, et alors Barbe intervenait
avec beaucoup de vivacité, et, m’arrachant l'argent des mains,
elle se moquait de moi devant tout le monde. En me voyant
saluer les pratiqnes et me recommander @ eljes, elle disait rude-
ment, et méme avant que les gens fussent partis : « C’est la mar-
chandise qui recommande, » et elle me tournait le dos. Quelquefois,
au contraire, elle était toute bonté; elle m’écoutait avec atten-
tion : je lui apprenais les nouvelles de la ville, je lui raconteis mon
enfance, ma vie dans la Chancellerie ou je l’avais connue. Alors elle
me laissait parler & mon aise, me donnant de temps en temps guel-
ques mots d’approbation ou bien me faisant quelque reproche, ce qui
était plus rare.
a Jamais il n’était question de musique ou de chant. D’abord elle
Aho LE VIEUX MUSICIEN.
pensait qu’on devait ou chanter ou se taire, mais qu’on n’en devait
jamais parler. D’ailleurs, chanter dans la boutique, c’aurait été in-
convenant, et quant 4 l’arriére-boutique, habitée en commun par
elle et par son pére, il ne m’était pas permis d’y ehtrer. Un jour,
étant arrivé sans qu’elle s’en apercit, je la vis se dresser sur la
pointe du pied, le dos tourné contre la porte et les mains levées,
comme si elle cherchait quelque chose dans un rayon placé un peu
haut, et en méme temps elle chantait tout bas; mais j’avais les
oreilles ouvertes : c’était la chanson, ma chanson! Elle gazouillait
comme une fauvette qui, en baignant son cou dans le ruisseau, ba-
lance sa téte, souléve son plumage et puis le lisse avec son petit bec.
.Et moi je me sentais heureux comme si je marchais dans un pré
vert. J’approchai de plus en plus, sans faire de bruit, et j’arrivai ainsi
tellement prés d’elle que la chanson ne me paraissait plus retentir aa
dehors de moi, mais en moi-méme, véritable chanson de mon 4me.
Mais tout d’un coup elle tourna sur elle-méme, et en un instant elle
se trouva face & face avec moi , le visage rouge de colére et le regard
étincelant ; sa main tremblait, et avant que je ne pusse m’excuser....
« Je vous ai déja raconté, je pense, qu’il avait été question a la
Chancellerie d’un soufflet que Barbe, étant encore marchande de ga-
teaux , avait donné & un de mes camarades qui l’avait importu-
née. Jusque-la j’avais été disposé & ne voir qu'une plaisanterie
dans ce qu’on racontait de la vigueur de cette jeune fille; mais je
puis certifier que tous les récits que j’avais entendus n’avaient riep
d’exagéré. La force de Barbe tenait du prodige; j’avais été frappé
comme par le tonnerre. Mille chandelles dansaient devant mes yeux,
mais c’étaient vraiment des chandelles du ciel, et je voyais le soleil,
la lune, les étoiles et les anges jouant et courant les uns aprés les
autres et chantant tous ensemble. J’avais comme des visions, et j é-
tais vraiment heureux, transporté. Mais elle, 4 peine moins effrayée
que moi, passa sa main, ep guise de réparation, sur la joue qu'elle
avait frappée.
« J'ai été trop rude, » dit-elle ; et, comme un second éclair, je
sentis subitement son haleine fraiche sur ma joue.
Et le vieillard touchait sa joue de la main, et les larmes.lui vinrent
aux yeux.
« Ce qui se passa aprés, je ne saurais vous le dire au juste, cont-
nua-t-il, je me rappelle seulement que je m’élangai vers elle; elle se
LE VIEUX MUSICIEN. AA
réfugia aussitét dans ]’arriére-boutique et s’appuya contre Ja porte
vitrée pour m’empécher d’entrer, tandis que moi je poussais de ]’au-
tre cété. En luttant ainsi contre moi, sa figure était, pour ainsi dire,
collée contre la vitre.
«Hola! il parait qu’ons’amuse ici! » s’écria quelqu’un derriére moi.
C'était l’épicier qui rentrait. « Eh bien, il n’y a pas de mal a cela.
Sors donc, Barbe, et ne fais pas la sotte. »
« Mais Barbe ne revint pas. Quant 4 moi, je m’éloignai en balbu-
tiant quelques paroles incohérentes et en saisissant @ la hate, au lieu
de mon chapeau, celui de |’épicier, qui me le reprit et me donna le
mien en riant. Ce fut Ja un jour heureux dans ma vie, je dirais pres-
que : ce fut le seul jour heureux. Mais j’aurais tort : Dieu nous accorde
bien des graces.
«Le lendemain je ne savais pas trop dans quelles dispositions était
Barbe 4 mon égard. Etait-elle fachée contre moi ou s’était-elle adou-
cie? La visite que je fis me cofta un grand effort. Je la trouvai douce
et bonne ; elle était assise 4 son travail, humble et tranquille, et nul-
lement emportée comme d’habitude. Elle fit un signe de la téte pour
m’indiquer un tabouret auprés d’elle afin que je l’aidasse dans son
travail. Nousrestames ainsi quelque temps 4 travailler en silence. Son
pére se disposant bientét & sortir :
«Mais restez donc, mon pére, lui dit-elle; l’affaire pour laquelle
vous allez sortir est déja faite. »
« Il frappa la terre du pied et resta. Tout en s’occupant d’arranger
les caisses et les boites, il se mit 4 parler de choses et d’autres, sans
que j’osasse me méler 4 la conversation. Soudain Barbe poussa un
cri: elle s’était, en travaillant, piqué le doigt. Je voulus examiner sa
Inain; mais elle me fit signe de continuer a travailler.
« L’affaire n’est pas encore faite,» grommela en ce moment !’épi-
cier; et il sortit en fermant sur lui la porte avec fracas.
« Alors je songeai 4 m’excuser sur ce qui s’était passé la veille ;
mais aux piemiers mots que je prononcai a ce sujet, Barbe m’inter-
Tumpit en disant :
« Laissons cela, et parlons de choses sérieuses. »
« Alors, levant la téte et me regardant avec quelque fierté, elle me
parla ainsi :
«Je me rappelle & peine l’époque et les circonstances dans les-
quelles nous filmes connaissance; mais depuis quelque temps vous
pv
Ah? LE VIEUX MUSICIEN.
venez de plus en plus souvent chez nous, et nous nous sommes ha-
bitués A vous voir tous les jours. Personne ne vous contestera une
ame honnéte ; mais vous étes faible et toujours occupé de choses fu-
tiles. I! paralt que vous ne savez pas méme vous occaper de vos af-
faires. I] est donc du devoir de vos amis de prendre en main vos
intéréts, pour que vous n’éprouviez pas de trop grands préjudices.
Vous restez des journées entiéres dans cette boutique; vous cowp-
tez, vous pesez, vous mesurez, yous vender; mais tout cela ne
vous méne & rien. Que pensez-vous faire & l’avenir pour gagner vo-
tre pain? »|
« Je parlai de I’héritage de mon pére.
« li doit étre considérable, » répondit-elle.
« Je lui en dis alors le montant.
« C’est beaucoup et peu, répondit-elle. C’est beaucoup pour com-
mencer un commerce, une entreprise; c'est peu pour le dépenser,
intéréts et capital. Mon pére vous a fait une proposition ; mais je pe
vous conseille pas de j’accepter. D’abord, ila déja perdu de l’argent
dans desentreprises semblables ; puis, ajouta-t-elleen baissant la voix,
il est tellement habitué 4 mettre 4 profit, dans son intérét, l’inhabi-
leté des étrangers qui ont confiance en lui, qu’il n’agirait peut-tire
pas mieux avec des amis. II faut que vous ayer auprés de vous une
personne qui soit honnéte... »
« Alors je levai les yeux sur elle.
a Je suis honnéte, » dit-elle.
« Et en pronongant ces mots, elle placa la main sur son ccear, et
ses yeux, qui ordinairement tiraient sur le gris, brillérent d'un éclat
bleu comme le ciel.
« — Mais je suis dans une condition toute particuliére ; notre com-
merce ne rapporte pas beaucoup, et mon pére a |'intention d’ouvrir
un cabaret. La il n’y agra plus de place pour moi. [1 ne me restera
donc rien autre a faire que de travailler 4 l’aiguille; car je #e veux
pas servir. »
« Barbe, en me parlant ainsi, me fit un instant l’effet d’ane
reine.
« Il est vrai, on m’a fait une autre proposition, contimua-t-elle
en tirant une lettre de la poche de son tablier et en Ja jetant presque
avec mépris sur le comptoir; mais alors je devrais quitter Vienne.
« — Pour aller loin? l’interrompis-je.
LE VIEUX MUSICIEN. 4h3
« — Pourquoi cette question ? Qu’est-ce que cela vous fait 2
a — C’est, lui dis-je, que partout ou vous irez, j’irai avasi,
« — Que yous étes enfant ! s’écria-t-elle. Cela ne se pourrait pas.
Mais si vous avez confiance en moi et que vous aimieza rester prés de
moi, achetez le fonds de modiste qui est a vendre ici prés. C'est un
état que je connais, et soyez certain que l’argent que vous aurez
ainsi placé vous rapportera de trés-bons intéréts. Yous pourrez vous-
méme trouver & vous occuper, en vous chargeant des écritures et
des comptes. Sans parler maintenant de ce qui pourra arriver par la
suite, il est de toute nécessité que dés & présent vous changiez en-
tiérement de maniére de vivre. Il est temps que vous soyez homme. »
«Je me levai d’un bond et je pris mon chapeau.
« Qu’est-ce? Qu’y a-t-il? Ou allez-vous? demanda-t-elle.
«— Je veux tout rompre, répondis-je dans une grande agitation.
«— Quoi donc? »
« Je luj racontai mon projet d’établir un bureau de renseignements
et d’écritures.
«a Cela ne vaut rien, dit-elle, Tout le monde peut prendre des ren-
seignements et tout le monde sait écrire. »
« Je lui fis observer qu'on y copierait aussi de la musique, ce que
tout le monde ne savait pas faire.
« Allez-vous recommencer vos epfantillages? dit-elle. Laissez la
la musique et pensez aux choses sérieuses et utiles ; d'autant plus
que yous n’étes pas capable de diriger un pareil établissement. »
«Je lui répondis que j’avais trouvé un associé,
« Un associé! s’écria-t-elle. Oh! alors je suis certaine qu’on veut
vous tromper. Vous n’avez pas fourni d’argent, j’espore ? »
« Je remblai, sans savoir pourquoi.
« Avez-vous donné de |’argent? » répéta-t-elle.
« Je lui avouai que j’avais fourni 3,000 florins pour frais d’éta-
blissement.
«3,000 florins t s'écria-t-elle; c’est beaucoup d’argent.
« — Le reste, continuai-je, est déposé au tribunal du commerce; il
ne pourrait donc étre entre des mains plus sires.
«— La somme est-elle plus forte encore? » s’écria-t-elle.
« Je lui dis le montant dy cautionnement
« Et vous l’avez déposé vous- méme au tribunal ?
« —- C’est mon associé qui |’a fait.
hhh LE VIEUX MUSICIEN,
« — Vous avez sans doute un requ?
« — Je n’en ai point.
- «—— Et comment s’appelle votre excellent associé ? » demanda-t-
elle.
« J’étais assez satisfait au moins de lui nommer un homme que je
croyais trés-honorable, l’ancien secrétaire de mon pére.
« Juste ciel! s’écria-t-elle en s’élancant hors du comptoir et en
tordant ses mains. Mon pére! Mon pére! »
« Son pére entrait.
« Qu’avez-vous lu aujourd’hui dans le journal ?
« — Est-ce du secrétaire que vous voulez parler? répondit-il.
« — Qui, oui, de lui-méme.
« — Eh bien! ila pris la fuite en Jaissant de nombreuses dettes et
apres avoir trompé tout le monde. On a mis son signalement dans le
journal et on le poursuit.
« — Mon pére, s’écria-t-elle en me montrant du doigt, il lui a confi¢é
son argent ; il est ruiné!
« — Oh l’imbécile! Ne ]’ai-je pas toujours dit? Mais tu étais tou-
jours 1a pour |’excuser. Tantét tu riais de lui et tantét c’était un
brave garcon. Mais je veux vous en remontrer ; je vous ferai voir qui
est le maitre ici. En avant, marche, Barbe, va dans ta chambre! Et
vous, mon cher, épargnez-nous a |’avenir le déplaisir de vous voir.
On ne donne pas |’auméne ici.
«— Mon pére, dit lajeunefille, ne soyez pas si dur avec lui; n’est-
il pas déja assez malheureux ?
« — C’est parce que je ne veux pas le devenir moi-méme que je
parle ainsi, répondit I’épicier. Regardez, monsieur, ajouta-t-il en in-
diquant du doigt la lettre que Barbe avait jetée sur la table, voila qui
vient d’un homme! Celui-la a un cerveau dans sa téte et de }’argent
dans sa poche. Il ne trompe personne, mais il ne se laisse pas trom-
per non plus, et c’est 1a la chose principale dans l’honnéteté. »
« Je dis en balbutiant que la perte du cautionfement n’était pas
certaine.
« — Qui, s’écria-t-ilen ricanant, vous pensez qu'il aura été assez
sot pour vous laisser quelque chose, votre secrétaire! Allez vite,
Monsieur, peut-étre le rejoindrez-vous. »
«Et en méme temps, me posant la main sur |’épaule, il me poussa
vers la porte. Avant de m’éloigner je me tournai vers Barbe. Ap-
LE VIEUX MUSICIEN. Aad
puyée contre le comptoir, elle regardait fixement a terre, et son sein
s'agitait convulsivement. Je m’approchai d’elle ; mais, quand étendant
ja main, je voulus prendre Ja sienne, elle la leva par un brusque mou-
vement. Je sortis et j’entendis son pére fermer la porte sur moi.
«Je traversai les rues en chancelant comme un homme ivre, et
franchissant la porte de la ville j’allai courir dans les champs. La je
songeai amérement, tantét me livrant au désespoir, tantét reprenant
quelque confiance. Je me rappelais avoir accompagné le secrétaire
au tribunal du commerce, quand il y était allé pour déposer le cau-
tionnement ; j’avais attendu au bas de l’escalier, sous la porte-co-
chére, et il était monté seul. Mais en descendant il m’avait dit que
tout était en régle et qu’on m’enverrait le regu chez moi. Ce recu ne
mn’était pas parvenu encore; mais il était possible qu’il m’arrivat bien-
tot. A la pointe du jour je rentrai dans la ville; je me dirigeai immé-
diatement vers la maison ou avait demeuré le secrétaire; mais
quand je m’informai de lui, on se moqua de moi et on me demanda
Si je n’avais pas Ju les journaux. Le tribunal du commerce n’était pas
loin de 1a; j’y allai et priai de chercher dans les livres; mais ni le
nom du secrétaire ni le mien ne s’y trouvait. Il n’y avait aucune trace
de payement. Mon malheur était donc certain. Bien plus, il s’en fal-
lut de peu que l’affaire ne s’aggravat encore. Comme il existait un
contrat de société, plusieurs d’entre les créanciers du secrétaire vou-
lurent m’attaquer en justice ; les tribunaux ne le permirent pas. Hon-
neur et reconnaissance 4 la justice! quoiqu’en définitive le résultat
et été le méme.
« Depuis que le malheur était ainsi venu m’accabler, I’épicier et
sa fille s’étaient presque effacés de mon esprit. Quand j’eus recou-
vré un peu de calme, le souvenir de ia derniére soirée que j’avais
passée avec eux me revint, et je cherchai & m’expliquer leur con-
duite. Je compris facilement celle du pére, car je le savais cupide;
Mais celle de la fille était pour moi une énigme. I] me semblait quel-
quefois que, si j’avais veillé avec plus de soin A mon patrimoine,
yeusse pu lui offrir un avenir qu'elle aurait peut-étre accepté. D’au-
tres fois je me disais qu’elle n’edt jamais voulu de moi. »
Et parlant ainsi, le vieillard regardait dans un morceau de glace
accroché prés de son lit sa figure souffreteuse et défaite.
« Ma politesse avec tout le monde, continua-t-il, lui répugnait aussi
beaucoup, je crois.
Ah6 LE VIEUX MUSICIEN.
« Je passai ainsi des journées entiéres plongé dans mille réflexions.
Un soir, assis dans ma chambre, a l’heure ou j’avais l’habitude de
me rendre 4 Ja boutique de |’épicier, je m’y transportai en imagina-
tion; je me voyais ala place que j’y occupais habituellement, et j’en-
tendais Barbe me parler, me gronder et méme se moquer de moi.
Tout & coup un bruit léger se fit entendre a ma porte; elle s’ouvrit
et une femme entra. C’était Barbe. Je restai comme cloué sur ma
chaise et pensai voir un re venant. Elle était pale et portait un paguet
sous le bras. Arrivée au milieu de lachambre, elle s’arréta, regarda
les murailles nues et mon pauvre wohilier, et poussa un profond sou-
pir. Elle ouvrit mon armoire, et, voyant le peu de linge qui s'y
tr ouvait, elle joignit les mains avecun étonnement douloureux ; puis
elle le mit en ordre, en ajoutant celui qu’elle apportait ; car, dans les
derniers temps, c’était elle qui prenait soin de mon linge. S’éloignant
alors de l’'armoire et m’indiquant du doigt le tiroir ouvert, elle dit en
me regardant : « Cing chemises et trois mouchoirs : je vous rap-
porte ce que vous m’avez donné. » Alors elle ferma doucement I'ar-
moire, et, s’y appuyant, elle se mit & pleurer, Un moment il me sew-
bla qu'elle se trouvait mal; car elle s’assit sur une chaise et cacha
$a figure dans son mouchoir ; sa respiration entrecoupée me faisait
voir qu'elle continuait de pleurer. Je m’étais approché delle; je
saisis sa main; mais elle se dégagea aussitét et me dit d’un ton
signé :
« A quoi bon tout cela ? Le mal est fait. Vous l’avez voulu. Vous
vous étes rendu malheureux vous-méme et nous aussi; mais vous
surtout. A vrai dire, vous ne méritez pas qu’on vous plaigne. (Et
en me parlant elle s’animait peu & peu.) Vous avez été assez faible
.pour ne pas veiller 4 vos affaires, pour croire a la premiére personne
-venue, sans examiner si c’était un fripon ou un honnéte homme. Et
ccependant je ne saurais m’empécher de vous plaindre. Je suis venue
-pour prendre congé de vous. Cela vous effraie, n’est-ce pas? Gest
bien votre faute. Je suis & présent forcée de mangor le pain d’autral,
le pain de gens grossiers et durs, bien que je me sois débattue long-
temps contre la servitude. Mais il n’y a pas d’autre moyen. Adiea
donc pour toujours. »
« Et, les yeux remplis de larmes quoique fachée, elle se leva pour
partir. Je me sentais comme du plomb dans les veines. Arrivée prés
de la porte’ elle se retourna encore une fois et me dit ;
LE VIEUX MUSICIEN. 47
« Le linge est maintenant en ordre ; prenez soin de n’en rien per-
dre. Ii y aura pour vous des temps bien durs. »
« Puis, evant Ja main, elle fit dans l’air le signe de la croix et s’é~-
cria :
« Que Dien soit avec toi , Jacques! dans toute |’éternité. Ainsi soit-
it!» ajouta-t-elle en baissant la voix ; et elle sortit.
« Alors seulement je repris l’usage de mes sens. Je courus apres
elle, et du hant du palier je m'écriai :
« Barbe! »
« Elie s'arréta sur l’escalier. Mais lorsqu’elle m’entendit descendre,
elle me dit :
« Restez ! »
« Elie descendit l’escalier et partit.
«a J’ai depuis passé des jours bien pénibles, mais aucun ne m’a été
aussi dur que celui-li. Cependant le lendemain je commencai & me re-
Inetire; je voulais voir Barbe et avoir quelque explication avec elle.
Yallat danc a la maison de l'épicier, espérant y obtenir quelques éclair-
cissements. N’apercevant ni le pére ni la fille, je regardai & travers
les vitres, et. je vis, dans l’intérieur de la boutique, une femme, qui
m’était entidrement inconnue, peser de la marchandise et changer
de l'argent. Je pris courage et je lui demandai si elle avait acheté la
boutique ?
« Pas encore, me dit-elle.
« — Et od est le proprictaire ?
« — fi est parti ce matin pour Langenlebarn.
a — Sa fille aussi? dis~je en balbutiant.
o—Certainement, répondit-elle, la fille aussi, puisqu’elle s’y marie.»
« Probablement cette femme, qui continua de parler sans que je
Veatendisse, me raconta alors ce que j’ai-appris plus tard. Le bou-
cher de ce bourg, le méme que j’avais rencontré dans la boutique
lors de ma premiére visite, avait depuis longtemps fait & Barbe
des propositivns de mariage. Elle les avait toujours éludées, mais
dans les derniers temps, poussée par son pére et désespérant de tout,
elle les avait acceptées. Le pére et la fille étaient partis dans la mati-
née, et, au moment ou la femme me parlait, Barbe était déja la femme
du boucher.
« Je vous ai dit que probablement cette femme me raconta tout
cela, car je ne compris pas ses paroles. Elles arrivérent 4 mes oreilles
‘GAS LE VIEUX MUSICIEN.
comme des sons confus qui ne pénétrérent pas jusqu’a mon esprit;
j’étais devant elle sans mouvement. Bientét des pratiques arrivérent
qui me poussérent de cété. La femme me demandant avec humeur
si je voulais autre chose, je m’éloignai.
« Vous comprendrez facilement, trés-honoré Monsieur, que je me
trouvai le plus malheureux des hommes. I] en fut ainsi du moins dans
les premiers moments. Mais lorsque, sorti de la boutique, je me re-
tournai et vis la petite croisée ou Barbe s’était tenue si souvent, re-
gardant tristement devant elle, je fus pris d’une sensation profonde
de bonheur. L’idée de Ja savoir exempte de tout chagrin, de la voir
préservée des soucis et de la misére qui eit été son sort inévitable
si elle avait attaché sa vie 4 un homme sans feu ni lieu tel que moi,
cette idée, Monsieur, fut un baume calmant pour mon cceur, et je
bénis Barbe en suppliant Dieu de la rendre heureuse.
« Comme mes embarras ne faisaient que s’accroitre, je résolus de
faire de la musique mon gagne-pain. Tant qu’il me resta quelque
argent, j’étudiai Jes ceuvres des grands maitres, surtout celles des
maitres anciens ; je me reposais du travail en les copiant. Lorsque mon
dernier groschen fut dépensé , je tachai de mettre a profit les con-
naissances que j’avais acquises, d’abord dans des sociétés particu-
liéres. Ce fut dans la maison méme que j’habitais que j’eus pour Ja
premiére fois l’occasion d’exercer mon talent. Mon propriétaire donna
un grand repas, ol je jouai du violon. Mais je m’étais apercu que les
compositions que j’y avais exécutées n’avaient pas été godtées. J'al-
lai alors les répéter dans les cours des grandes maisons, supposant
que parmi les nombreux locataires il s’en trouverait quelques-uns qui
sauraient apprécier la musique sérievse; enfin j’allai jouer dans les
promenades publiques. La j’eus la satisfaction de voir quelquefois
des personnes s’arréter devant moi, m’adresser des questions, et
s’en aller, non sans m’avoir témoigné de l’intérét. Je ne rougissais
nullement de ce qu’elles mettaient de l’argent dans mon chapeau.
D’abord c’était dans ce but que je jouais; puisj’avais vu des virtuoses
célébres, a l’habileté desquels je ne me flatte nullement d’avoir atteint,
se faire payer trés-largement. C’est ainsi que j’ai gagné mon pain
jusqu’a ce jour, pauvrement, mais honnétement.
« Aprés de longues années, un bonheur m’était enfin réservé.
Barbe revint & Vienne; son mari, ayant réussi dans son commerce,
avait acheté un étal dans un des faubourgs. Elle était devenue mere
LE VIEUX MUSICIEN. 449
de deux enfants, dont l’ainé s’appelle Jacques comme moi. Mes
occupations, et plus encore les souvenirs du passé , ne me permet-
taient pas de l’importuner de ma visite ; mais enfin on me fit venir a
la maison pour donner 4a |’ainé des enfants des lecons de violon. Il
n’a que peu de talent, il est vrai, et il ne peut jouer que le dimanche,
le pére l’employant & son commerce toute la seniaine ; mais j’ai fait
tous mes efforts pour lui apprendre la chanson de Barbe, et il ne la
reod pas mal. Souvent, quand nous /a jouons ensemble, la mére nous
accompagne en chantant. Barbe a bien changé avec le temps; elle
est devenue trés-forte , et ne pense plus guére & la musique ; ce-
pendant sa jolie chanson, elle la chante toujoars aussi bien. »
Et, cessant son récit, le vieillard prit son violon et se mit a jouer
la chanson. Quand il I’avait finie, il la recommencait. II joua ainsi
longtemps sans me parler. Je placai quelques piéces d'argent sur
la table et m’en allai, )’archet du vieux musicien continuant toujours
de s'agiter.
Peu de temps aprés, j’entrepris un voyage ; je he revins 4 Vienne
qu’a l’approche de l’hiver. Les pensées et les impressions s’étaient
succédées dans mon ame, et j’avais a peu prés oublié le pauvre mu-
sitien. Je me le rappelai Je printemps d’aprés, a l’occasion du dé-
berdement du Danube, qui fit de si grands ravages dans tout le pays,
et particuligrement dans plusieurs faubourgs de Vienne. Les alentours
de la rue des Jardiniers avaient été changés en lac. Sans doute la
vie du vieillard n’était pas en danger, puisqu’il demeurait sous le
toit, et que, si bien des morts étaient 4 déplorer, elles avaient eu pour
théatre le rez-de-chaussée des maisons. Mais, privé de tout secours,
combien sa détresse devait étre grande! Tant que dura l’inondation,
iln’y avait rien a faire ; les autorités avaient envoyé dans des barques
des secours et des vivres aux malheureux qui se trouvaient enfer-
més dans leurs habitations. Mais quand Jes eaux se furent écoulées
et que les rues devinrent praticables, je résolus de remettre 4 ce
pauvre homme ma part de la souscription qui avait été odverte en
faveur des malheureux inondés.
L’aspect du faubourg de Léopold était terrible. Les rues étaient
Couvertes de débris de barques et d'outils de jardinage; dans les
rez-de-chaussée on voyait des mares d’eau et des meubles flottant a
la surface. M’étant approché, a travers la foule, d’une porte cochére
T. XX. 10 NOV. 1847. 9° Livan. 45
450 -LE VIEUX MUSICIEN.
‘entr’ouverte, je vis dans la cour deux files de cadavres qui y avaient
-été rangés les uns prés des autres, pour que l’autorité constatat lear
identité. Ailleurs, j’apercus dans l’intérieur de plusieurs maisons des
morts debout et cramponnés aux grilles des fenétres.
Je continuai mon chemin. De tous cétés des pleurs, un glas fund-
bre, des méres cherchant leurs enfants et des enfants égarés. J'ar-
Tivai enfin & la rue des Jardiniers. J’y vis des employés des pompes
funébres paraissant attendre des ordres. Ils étaient & quelque dis-
‘tance de la maison que je cherchais, mais je m’apercus qu'il y avait
un va-et-vient continue] de ces hommes 4 cette maison. Pres de
celle-ci se tenait un homme d'un certain age, de haute taille, 4 la
‘figure franche et ouverte. Des bottes montant jusqu’au genou, des
culottes de cuirjaune, un habit & longues basques, toute sa mise indi-
‘ quait un boucher de campagne. Ii donnait des ordres , tout en par-
Jant avec indifflérence aux personnes qui l’entouraient. Je passai au-
prés de lui et j’entrai dans la cour. La vieille jardiniére vint & ma
rencontre ; elle me reconnut et me salua les larmes aux yeux.
« Vous nous faites un grand honneur, Monsieur, me dit-elle.
Qui, notre pauvre vieux fait maintenant de la musique avec les anges,
qui ne sauraient étre beaucoup meilleurs que lui. Le brave homme
était en haut dans sa chambre en toute sireté. Mais lorsque l'eau ar-
-riva et qu’il entendit crier les enfants, il s’élanca en bas de |’escalier
et transporta en haut tout ce qui lui tombait sous la main. Ii continua
ainsi, Monsieur, jusqu’a ce qu'il edt tout sauvé, de facos: que sa pol-
trine allait comme un soufflet de forge. La frayeur nous avait fait ot-
blier que nous avions laissé dans notre armoire quelques papiers de
valeur et un peu d’argent; aussitét, et sans que nous ayons pu !’en
empécher, le vieux musicien prit une hache, se jeta dans !’eau, qui
‘lui allait jusqu’a la hauteur de la poitrine, enfonga l’armoire et rap-
porta ce qu’ilen avaitsauvé. Probablement il avait été saisi du froid.
Nous ne pouvions aller chercher alors un médecin; i! fot pris du
délire, et son état empira de plus en plus. Nous |’avons pourtant
soigné de notre mieux. Nous souffrions plus que lui-méme de le voir
dans un tel état. Dans son délire il faisait continuellement de la mu-
sique, c’est-a-dire qu'il chantait en battant la mesure. Lorsque l'eaa
se fut un peu écoulée et que nous pimes faire venir le médecin et le
prétre, il se souleva tout d’un coup sur son lit, et, aprés avoir tourné
la téte et J’oreille vers la fenétre, comme s’il entendait dans le loin-
LE VIEOX MUSICIEN, 464
tain quelque chose de bien beau, il sourit et retomba:: il était mort.
Montez toujours. I1 a souvent parlé de vous. Madame est aussi en
haut. Nous avions ]’intention de le faire enterrer & nos frais, mais la
bouchére ne |’a pas permis. »
Et elle me poussa doucement vers Pescalier tortueux qui conduisait
4 la mansarde. La porte en était ouverte, tous les meubles avaient été
enlevés ; il n’y avait 1& que le cercueil déja fermé et qui attendait les
porteurs. Je vis, tout auprés, une femme qui pouvait bien avoir dé-
passé la premiére moitié de la vie; elle portait une robe de toile
peinte, recouverte d’un grand mouchoir noir ; les rubans de son bon-
net étaient noirs aussi. Une grande douleur était empreinte sur s tS eu.
visage. Devant elle se trouvaient deux enfants déja assez grands : f oes P We Fis
garcon et une fille; elle leur parlait et leur disait sans doute copia" = iy
ment ils devaient se conduire pendant la cérémonie. Au momen! Wy ™.
j'entrai, elle poussa assez brusquement le bras de son fils, qui s’€laih'o) ¢ =
appuyé maladroitement sur le cercueil, et remit soigneusement en
ordre Ja frange da linceul qui sortait par |’ouverture des planches.
La jardmitre allait me nommer & elle quand les chants du cortége
se firent entendre dans la rue ; en méme temps le boucher cria du
bas de l’escalier : « Barbe, il est temps! »
Les porteurs arrivérent ; je me retirai pour leur faire place. Le cer-
cueil descendu, on se mit en marche. Les enfants de l’école du fau-
bourg ouvraient le cortége, portant la croix et la banniére; puis
venaient le prétre et le sacristain. Les deux enfants du boucher se
placérent immédiatement aprés le cercueil, et aprés eux le boucher
et sa femme. Le mari remuait continuellement les lévres, comme un
homme qui prie, mais en méme temps il jetait des regards distraits
a droite et 4 gauche. La femme lisait avec attention dans son livrede
priéres ; elle s’interrompait seulement de temps en temps pour s’oc-
cuper de ses enfants, qui lui causaient quelque embarras ; tant6t elle
les poussait doucement pour leurfaire presser le pas, tantét elle les re-
tenait pour ralentir leur marche. Le bon ordre du cortége paraissait
Jui tenir beaucoup au cceur ; mais elle revenait toujours & son livre de
priéres. Le cortége arriva enfin au cimetiére. La tombe était ouverte ;
les enfants y jetérent la premitre poignée de terre, le boucher Ja se-
conde. La femme priait & genoux, tenant toujours son livre ouvert
devant ses yeux. Les fossoyeurs se mirent 4 l’ceuvre, et le cortége
sen retourna. A la porte du cimetiére iJ y eut une légére discussion
452 LE VIEUX MUSICIEN.
entre l’entrepreneur et la bouchére, qui trouvait ses prétentions
exagérées. Enfin tous se dispersérent; mon vieux musicien était
enterré.
Quelques jours plus tard, un dimanche, j’allai, poussé par ma
curiosité psychologique, dans la maison du boucher, sous le pré-
texte de demander comme un souvenir le violon du musicien. Je
trouvai toute la famille réunie et ne paraissant avoir gardé aucune
impression de tristesse. Cependant le violon était suspendu avec une
certaine symétne a cété de la glace, en face du Crucifix. Quand j’eus
expliqué le but de ma visite et offert pour l’instrument un prix rela-
tivement assez élevé, le mari se montra fort disposé & conclure le
marché; mais la femme se leva brusquement de sa chaise.
a Est-ce que ta plaisantes? dit-elle. Ce violon n’était-il pas & notre
Jacques? Quelques florins de plus ou de moins, qu’est-ce que cela
peut nous faire? » )
Puis elle décrocha le violon, le considéra attentivement, soufila des-
sus comme pour en dter la poussiére, et le placa dans le tiroir qu'elle
ferma a clef. Pendant tout ce temps je n’avais pu voir son visage.
Mais quand la servante, qui venait d’entrer, eut mis la soupiére sur la
table, et que le boucher eut prononcé a haute voix le Benedteate, je sa-
luai et partis, en jetant un regard sur Barbe qui en ce moment sere-
tournait pour s’asseoir. Son visage était inondé de larmes.
Tradut de l’allemand de F. GnintPARZER.
REVUE POLITIQUE.
Paris, 9 novembre 1847.
INTERIEUR. — OPINION DES JOURNAUX SUR LA SUISSE. — Nous n‘a-
yons rien dit il y a quinze jours de la situation intérieure, et nous ne
serons pas aujourd'hui trés-longs sur ce sujet. Tout est, pour ainsi dire,
suspendu, et l’attention se porte avec vivacité sur les affaires de "Italie,
et surtoutsur celles de la Suisse. La France a raison ; car c’est notre des-~
tinée qui se joue en deca et au dela des Alpes. Ce n’est pas, il est vraf,,
comme beaucoup voudraient le faire croire, entre l’ancienne et la nou-
velle société que le sort est jeté : Pancienne société est déja morte dans-
ce qu’elle avait de suranné, de vicieux et d’impossible; mais la nouvelle:
a prétendu s’affranchir de ce qui n’est ni vieux ni jeune dans les af-
faires humaines, c’est-4-dire les rapports de homme avec Dieu. De 1a.
le spectacle contraire qu’offrent en ce moment I'Italie et la Suisse : d'un:
e6té la religion se révélant encore une fois dans son éternelle majesté,
et prouvant que sans elle les espérances du siécle sont dangereuses et
stériles: de l'autre, l’excés de la confiance de Phomme en lui-méme se
transformant en blasphéme, et la guerre, que déja les utopistes décla-
raient impossibie, se déchainant sous la forme la plus hideuse, celle des
discordes civiles, pour entreprendre une nouvelle lutte de la fange
contre lesprit.”
Et cependant cette société de railways et de vapeur, qui voudrait ef-
facer tout le reste de la surface du globe, commence 4 laisser voir de
toutes parts sur quelles illusions elle s'est fondée ;: les problémes du pau-
périsme prennent des proportions effrayantes, l’excés de la production
industrielle apparaft comme le fléau des nations qui la poussent le plus
loin, et élasticité indéfinie du crédit public passera bient6t 4 juste titre
pour la plus dangereuse des chiméres. Les jouissances étaient présen-
tées comme un progrés, et le luxe comme un bienfait public; encore
quelques années comme celle que nous traversons, et l’on en revien-
dra peut-éetre, pour échapper & l’abfme, a la discipline morale et aux
lois somptuaires de l’antiquité. Dans un des cantons de cette vieille
Suisse qui commence, pour la cause de Dieu et de la Justice, une lutte
454 REVUE POLITIQUE.
héroique, Uri ou Schwytz, je ne sais plus lequel, un quéteur se proméne
de rang en rang lors de l’assemblée annuelle, une bourse 4 la main,
véritable budget ou bougette, comme disaient nos péres, et recueille ainsi
en une fois tout argent nécessaire 4 la chose publique. La, point de
journaux, ni de banque, ni d’agiotage, et fort peu de discours ; mais en
revanche, point de déficit ni d’émeutes, des mceurs fortes, des tempé-
raments robustes, une religion qui remplit le coeur, et la jouissance
non interrompue du suffrage universel depuis cing cent quarante ans...
Mais, dit-on , tout cela ne convient qu’s des montagnards. En plaine,
lesthommes ne sont pas si heureux, mais ils ont besoin d’étre bien plus
babiles.
La maniére dont les organes des diverses opinions apprécient les évé-
nements de la Suisse est importante a étudier. Je ne parle pas des jour-
naux conservateurs; ceux-ci, & peu de chose pres, ressemblent 4 ce
député qui, l'année derniére, au milieu des troubles occasionnés par ls
cherté des grains, appréciant d’une maniére fort clairvoyante l"heureuse
influence du clergé sur l’esprit des populations, s’écriait: Du moment gw’on
nous pille, je suis pour les prétres, moi! Du moment qu'un triomphe des
radicaux dela Suisse peut exciterici le parti républicain et ramener des
scénes de désordre, nos conservateurs font des veeux pour la cause des
Jésuites, et attendent les nouvelles de Lucerne ou de Fribourg avec les
mémes angoisses que nous,
C'est en lisant les journaux de la gauche qu’on peut apprécier ce que
nos (:bérauz ont dans l’Ame de respect et d’attachement pour la liberté.
Ainsi, l& ou régne l’infuence de M. Thiers, on rivalise de violence avec
les hommes du National ; le Constitutionnel donne la main Ala Réferme. Oa
supprime les piéces officielles qui pourraient éclairer Jes esprits; on
montre une impatience féroce de la destruction et du samg. Les choses
ne vont pas heureusement si vite du cOté de M. Odilon Barrot. Ce n'est
pas tout 4 fait la faute de cet homme d’Etat s’il ne comprend pas du pre-
maier coup les questions si nouvelles qui ont surgi depeis quelqee temps.
Son pli est pris: on nese refait pas 4 son Age. Mais M. Barrot a du
moins le sentiment intime de la liberté; il a pu derni¢rement compare®
Poeuvre glorieuse de Pie LX aux saintes entreprises des grands Papes du
moyen age. Se fait-il une idée lui-méme de la tempéte d’étonnement qui
se serait élevée & de telles paroles, jo ne dis pas 4 |’ Assemblée cossti-
tuante, mais dans une des Chambres de la Restguration? Ls Siéele, qui
obéit & l'influence de M. Barrot comme le Constitutwanel subit celle de
M. Thiers, s'arréte, en présence des généreuses résolutions du Somder-
bund, sur la pente de l’aveuglement et de l'injustice.
« Voila cing siécles que la Suigse est indépendante, libre et heureuse;
REVUE POLITIQUE. 455
s voila cing siécles qu'elle est donnée en spectacle au monde, auquel
«elle enseigne ce dont est capabie la plus faible population quand elle
« est unie. Une gioire et un bonheur parefis ne doivent pas étre aban-
« donnés légérement ; et pourtant, qui peut répondré que le sort de la
« Suisse ne soit pas attaché 4 la guerre qui se prépare?
« N’est-il pas évident, en premier lieu, que, les hostilités ane fois com-
« mencées, la Suisse se trouvera partagée en deux nations qu’il sera
« presque impossible ensuite de rapprocher? Le malheur frritera, jus-
¢ qu’é un incurable ressentiment, des coléres trop vives aujourd’hui. [ci
«la victoire aménera des excés et des vengeances ; 14 on se sentira plus
« indigné par l’humiliation de la défaite.
« Que la Diéte en soit convaincue, si le Sonderbund se bat pour les
« Jésuites, i] les en aimera davantage. Chose étrange, mais profondé-
« ment vraie, on s’attache par la souffrance: il y a donc sagesse 4 Oter
eaux disciples de Loyola les bénéfices de ce qu'{ls ne manqueraient pas
«d’appeler une persécution.
« Que la Diéte devance les événements, qu'elle se place en idée au
« lendemain de son triomphe, et qu'elle se demande si alors elle ne se
« trouvera pas en face de difficultés plus grandes que celles dont elle
« attend la solution de ses victoires.
« Apres le succés de la sainte conjuration de Rutli, apres les belles
«journées de Morat et de Granson, la république de Helvétie ne fut
« point embarrassée de savoir ce qu'elle ferait des Autrighiens et des
« Bourguignons : elle les chassa de ses montagnes. Voudrait-efle aujour-
« @hui repousser de son sein la ligue du Sonderbund? Les Suisses vic-
«torieux voudraient-ils traiter leurs concitoyens, leurs alliés, leurs
« fréres, comme iis ont traité des étrangers? Tous les nobles cceurs
«qu'il y a parmi eux se soulévent a cette pensée. Ce que la générosité,
«disons mieux, ce que la justice leur défend, ta politique ie leur
« interdit.... *
« La Diéte n’aura point cédé 4 Ia crainte, & Pintérét, aux suggestions
« de l’étranger; elic aura cédé au meilleur des sentiments, 4 l'amour
« de la patrie, 4 laquelle elle aura conservé ses enfants, ses ressources,
«sa puissance, et, ce qui vaut mieux encore, sa réputation de nation
« modérée et honnéte; elie aura empéché de grandes calamités, d’ef-
« froyables vengeances, peut-étre des crimes. Il pourra, nous ne I‘f-
« gnorons pas, en cotter quelque chose 4 son orgueil ; mais od serait la
« gloire des sacrifices s‘ils n’avaient rien de pénible ? Enfin est-ce que le
« sacrifice que nous demandons4 la Diéte, qui, dans l’heureuse position
« ou elle se trouve, peut le faire avee dignité, ne lui sera pas payé par
« Papprobation de PEurope libérale? »
456 REVUE POLITIQUE.
Voila de nobles paroles: nous l’avouons, elles nous touchent profon-
dément. Ce serait trop exiger du Siecle que de lui demander en ce
moment une appréciation parfaitement éclairée de la situation réci-
proque de la Diéte et du Sonderbund. Mats Dieu I’a dit par la bouche
des anges : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! Et ce n'est ja-
mais en vain, surtout pour eux-mémes, que des hommes de ce temps
auront consenti 4 sacrifier 4 ’humanité ce qu'ils ont ordinairement de
plus cher au monde, je veux dire l’amour-propre de leur opinion.
LES BANQUETS REFORMISTES. — La gauche, qui n’est jamais en reste de
fautes politiques, a relevé depuis quelque temps les affaires du parti
conservateur par le bruit mal calculé des banquets réformistes; elle a
mis en saillie l‘abstension calculée de M. Thiers, le mécontentement on,
vert de M. Dufaure et les indispositions opportunes d’un grand nombre
de députés dynastiques. La corruption était devenue le plus sérieux de
tous les griefs : les banquets réformistes, 4 force de la ressasser & grand
renfort de poumons et d*hyperboles, en ont fait presque un lieu com-
mun. Nous devrions en vouloir beaucoup & la gauche pour nous avoir
gité un théme d’opposition si essentiel & l'avenir de notre pays; mais
nous devons convenir que les propos de table (Tischreden) de ces mes-
sieurs n'ont pas été sans quelque utilité pour les progrés des saines idées
politiques en France. Je n’en veux pour preuve que le discours pro-
noncé & Chartres par un homme de l’opinion la plus avancée, M. Pa-
gnerre.
« Qu'il nous soit permis de le dire, en prenant initiative du mouve-
« ment, le comité central des électeurs de la Seine ne s’est pas dissi-
« mulé les hasards d’une telle entreprise. Comment donner de I'unité
« aux plaintes de diverses natures ? Comment discipliner le mécontente-
« ment, et & la fois réchauffer les cosurs titdes et retenir les impatients?
« L'indignation est souvent trop rapprochée de la violence, et on a dit,
« vous le sayez, qu’en France il était plus facile de faire une révolution
« que d’obtenir une réforme. Le comité n’en a pas ainsi jugé ; i] a pensé
« que l’on pouvait espérer encore dans les moyens que nous laisse une
« étroite légalité. (Voix nombreuses : Nous pensons comme lui.)
« L’agitation légale est sans doute un fait nouveau dans la vie poli-
« tique de notre pays; c’est une arme inaccoutumée, mais dont les coups
« sans cesse répétés doivent assurer la victoire. Elle n‘exclut d’aillcurs
« ni l’*étendue des espérances, ni la vigueur des résolutions, et si l’indi-
« gnation publique consent a4 régulariser son action, il n’y a rien 1& qui
« puisse affaiblir son essor. (Bravo! bravo!)
« Croit-on que les manifestations multipliées de l’opinion, que les ac-
« cents répétés de la volonté nationale restent toujours impuissants?
REVUE POLITIQUE. 457
« (Non! non!) Croit-on que la voix du peuple soit un cri dans le désert?
« (Bravos prolongés.) Ah! s’il en était ainsi, si tant de protestations de-
« meuraient superflues, ce n'est pas nous du moins qui serions respon-
« sables des périls de l'avenir, car les avertissements n’auraient pas
« manqué avant que la nation fit usage de sa force et de sa justice!
« (Sensation profonde, applaudissements universels.)
« Mais déja la tache Ja plus difficile est accomplie; une méme pensée,
«un méme voeu, une méme action réunit tous les hommes de l’opposi-
« tion. S’il y achez des ministres pervers accord pour faire le mal, il y
«a, Dieu merci! chez les citoyens honnétes, accord pour l’empécher.
« (Trés-bien ! c’est vrai!) La réforme électorale et parlementaire est de-
« venue le mot de ralliement de toutes les voix opposantes. C’est par ce
« signe que nous vaincrons. (Longs applaudissements.)
« Les opinions radicales elles-mémes voient dans la réforme, sinon la
« réalisation compléte de leurs espérances, du moins la fin d'une injus-
«tice et le commencement du progrés. La politique, en effet, n’est-elle
« pas un perpétuel compromis entre des principes absolus et des faits transi-
« toires? Les principes sont la boussole qui montre toujours le but; les
« faits sont les points de relache, et quelquefois les écueils qu'il faut sa-
«voir éviter, méme en retardant l’arrivée. (Trés-bien! trés-bien!) On
« ne régle les mouvements d’une armée ni sur la marche des soldats les
« plus agiles et les plus robustes, ni sur celle des plus lents et des plus
« faibles. (Marques réitérées d'une vive approbation.)
« La mesure, toutefois, et la prudence s’allient volontiers a la persévé-
« rance et a Cénergie. Et méme les plus patients comprennent aujourd hui
« qu’ils ont trop laissé se dérouler le long cercle d’inégalités , de dé-
« ceptions, de corruption qui nous enveloppe. Ils viennent, renoncgant &
« leurs illusions, s’associer sincérement & une agitation salutaire, et nous,
« ouvriers de la premiére heure, nous nous empressons de leur ouvrir
« nos rangs ( trés-bien ! trés-bien! ) ; poursuivant avec eux le travail,
« avec eux aussi nous répétons ces mots du grand tribun de UIrlande :
« Agitons! agitons encore! agitons toujours!..... »
On a remarqué que l’ancien (pour ne pas dire le vrai) Garnier-Pageés
profitait souvent de sa position avancée et de la confiance qu'il inspirait
4 son parti pour faire entendre des paroles de sagesse et de mesure aux
plus indisciplinés de tous les hommes. M. Pagnerre suit ce bon exemple,
et nous l’en félicitons. Dieu seul , au fond, sait ce qu'il en est de notre
opinion politique et de celle de M. Pagnerre : il est possible que la mo-
narchie ait encore de longs siécles 4 dominer les hommes; i] n’est pas
impossible aussi que ce qui passe aujourd'hui pour une utopie irréali-
sable dans notre pays soit appelé avant peu de temps & devenir la loi
Abs REVUE POLITIQUE.
générale de l'Europe. Mais, quoique la Providence décide dans ses con-
seils , il n’en est pas moins vrai que le premier devoir des hommes qui
jouissent des formes de la liberté est d’en faire un usage modéré et lé-
gal, et que ceux-la seuls sont dignes de réussir qui eomptent non sur la
force de leurs bras, mais sur la justice de leur cause.
RENTREE DE L’ECOLE NORMALE. —- Cependant, tout n'est pas si éteint
autour de nous qu'on ne trouve & recueillir ¢a et la des symptémes in-
structifs. Il n’a pas tenu & l'Université, par exemple, qu'ane imposante
manifestation n’edt lieu en faveur de sa cause. Le ban et l’arriére-ban
des auxiliaires du dehors avaient été convoqués & la séance de rentrée de
l'Ecole Normale. On y voyait M. Thiers, M. Victor Hugo, M. de Rémusat,
et, pour nous servir du protocole usité en pareil cas, « Pélite du monde
savant et du monde littéraire. » M. le ministre de l’instruction publique
était flanqué de M. Dupin, tout pret & requérir, ce semble. M. Dubois a
prononcé un discours « aussi brillant de style que ferme et sage de
pensée. » Si M. Dubois passait pour improvisateur, on aurait dit d'un
manifeste opposé au rescrit pontifical qui condamne les colléges mixtes
-de l’Irlande. M. Dubois n’a rien trouvé de mieux, pour magnifier l’Ecole
‘Normale et l'Université actuelle, que de lui donner une origine parie-
,mentaire. C’était ’idée du Parlement de Paris de fonder quelque chose
. de pareil 4 l’Ecole Normale, cette pépiniére de « l'éducation nationale et
‘daique, » lorsque Louis XV et Maupeou le frappérent. Une telle institu-
tion était la conséquence de la suppression des Jésuites.
Nous serons charmé, pour notre compte, de lire le discours de M. Du-
bois, lorsqu’il sera imprimé. Ces exhumations parlementaires ne peu-
vent faire que du bien & notre cause. Un jeune étranger qui était venu
visiter la France avec toutes les préventions du misogallisme, et qui s'en
retournait le coeur gros de quitter notre Babylone, nous disait les larmes
aux yeux : « Il vous arrive, 4 vous autres Francais, tout le contraire de
ous : c’est de loin seulement qu’on nous admire ; mais il faut vous voir de
prés pour apprécier ce que vous valez. » L’histoire des Parlements est
-comme le pays de ce brave jeune homme. Nous ne connaissons pas ul
homme qui ait étudié l'histoire de bonne foi, et & qui il soit resté une illu-
sion sur les anciens Parlements, ces institutions violentes et tracassiéres,
doat les prétentions politiques n’ont été qu'une source d'agitations stériles
et un obstacle perpétuel 4 l’établissement des vraies garanties politiques
Vous dites que l'Université actuelle est un legs de la baine des Parie-
ments contre l’Eglise; nous aurions di nous en douter.
SOUSCRIPTION POUR LE PAPE. — Dans la société, telle que les rérolu-
tions lont transformée, il y a matiére, tous les matins, & trente arréts
comme ceux que fulminait le Parlement a l’époque ov it avortait de I'é-
REVUE POLITIQUE. 459
cole Normale, ainsi que M. Dubois l’a, dit-on, si doctement prouveé.
Qu’aurait dit le Parlement, par exemple, en voyant les listes de sous-
cription pour le Pape ?M. de Montalembert n‘aurait-{l pas été déja, cent
fois pour une, appréhendé au corps pour la lettre qu'il écrivait ces
jours-ci 4 Mer le cardinal de Bonald?
« La Roche-en-Breny (Cdte-d’Or), le 21 octobre 1847.
« Monseigneur,
« Vous étes accoutumé 4 mes hommages, et vous devez en étre fatigué ;
« mais je ne saurais me lasser de les offrir de nouveau & Votre Eminence,
« aprés avoir lu l’admirable mandement 00 vous exprimez si noblement
« amoar, la confiance et la sympathie que le grand Pape Pie IX inspire
« 4 tous les catholiques francais.
« Comme habitant d’une province dont vous étes le métropolitain,
« permettez-moi de répondre l'un des premiers 4 l’'appel que Votre Emi-
« nence adresse a tous les fidéles, et de m’associer a la croisade pacifique
«que vous préchez, en vous priant de transmettre ma modeste offrande
« au trésor pontifical.
« Daignez agréer la nouvelle expression des sentiments d’affectueuse
« vénération avec lesquels je suis depuis si longtemps,
« De Votre Eminence,
« Le trés-humble, trés-obéissant et trés-dévoué serviteur.
« Le comte bE MONTALEMBERT. »
Dans cette circonstance, comme toujours, M. de Montalembert s’est
montré l’interpréte dua véritable sentiment des catholiques; la souscrip-
tion en faveur de Pie IX, la liste civile de Pie IX, comme I’a appelée
PAmi de la Religion dans un appel éloquent au zéle des dames francaises,
le denier de saint Pierre, comme nous avons dit nous-méme en citant
un discours prononcé en Angleterre par M. Lucas, cette souscription ,
sous quelque dénomination qu’elle se présente et quelque forme qu’on
veullle adopter, est 4 la fois un besoin pour toutes les consciences chré-
tiennes, et un moyen de ramener 4 )’Eglise ceux qu’a subjugués une
admiration irrésistible pour les grandes actions de Pie IX. Toutefois,
comme il n’y a encore rien d’arrété sur la marche 4 suivre, beaucoup de
personnes hésiteut, et l‘apparence ne répond pas encore a la réalité des
dispositions. Cette incertitude ne durera pas longtemps, nous l’espérons
fermement. Avant peu de jours, la souscription pourra prendre une
forme réguliére et permanente, et l‘impulsion, une fois donnée, ne s’ar-
rétera plus. Elle s’&tendra A l’Angieterre, aux Etats-Unis, a la Belgique,
4 Espagne, & tons les pays enfin ot l’attachement pour le Saint-Siége a
jeté de profendesracines. —
460 REVUE POLITIQUE.
On comprendra partout qu’il serait absurde d’exiger de la papauté la
continuation de son grand rdéle en ce monde, de lui demander de reve-
nir A ses plus vénérables traditions, sans lui procurer d’autres moyens
que ceux qui lui sont fournis par un pays trés-limité, avide diailleurs
d’améliorations cotiteuses et devenues nécessaires. Rome ne peut créer
des chemins de fer, fonder des manufactures, révolutionner l‘agricul-
ture, creuser des ports et se donner enfin tout le luxe d'une administra-
tion perfectionnée, et en méme temps enrichir ses musées, décorer ses
églises et faire rayonner les secours de sa charité sur tout le monde ha-
bitable. Ce que le Saint-Siége fait ou fera pour le monde doit étre payé
par le monde, et c’est le cas d’appliquer avec justesse le mot qu'on a
tant reproché & M. de Rémusat & l’époque de son enthousiasme budgé-
taire : L’impét est le meilleur des placements.
ROME. — CREATION DU PATRIARCHE DE JERUSALEM. — Un des services
les plus urgents que la papauté soit appelée & rendre au monde entier
exige impérieusement la création et l’'armement d’une marine ponti-
ficale. I] ne s’agit pas de donner des escadres au Pape: cette ruineuse
obligation n‘incombe qu’aux grandes monarchies ; mais le Saint-Siége a
besoin d’un certain nombre de batiments légers qui transportent ses en-
voyés de paix, et fassent connaftre aux chrétiens comme 4 leurs adver-
saires l’étendard de la religion. Pie IX l’a bien compris lorsqu’il a in-
scritson nom en téte des actionnaires de la Société de l’Océanie, dont la
marine, d’abord exclusivement francaise, s’est ensuite enrichie du Stella-
Maris, batiment sarde, qui transporte, 4 l’heure qu’il est, des évéques,
des missionnaires et des sceurs de charité dans les mers de la Chine.
Mais ’Océanie, association essentiellement neutre et pacifique, n’a que
des navires de commerce, et ce sont des batiments armésen guerre dont
Pie IX a besoin pour réussir dans son glorieux projet de protéger (ut-
méme, pour commencer, les malheureux catholiques de "empire ot-
toman.
Ce projet, qui, dit-on, inquiéte vivement le gouvernement francais,
est la conséquence depuis longtemps prévue de l’ambassade de Chékib-
Effendi. Pie IX veut rendre au Sultan la marque de courtoisie dont ila
été objet: 1! vient d'instituer un patriarche effectif de Jérusalem, dont
la mission sera d’abord de se rendre & Constantinople pour y régler défi-
nitivement les rapports diplomatiques du gouvernement pontifical avec
la Porte ottomane, et qui ensuite devra fixer sa résidence aux pieds du
Saint-Sépulcre, 4 portée des chrétiens du Liban, dont les souffrances ont
été jusqu’a présent si cruellement dédaignées par la France.
Il y a, pour justifier la résolution du Saint-Siége, des motifs perma-
nents et des raisons accidentelles. Les premiers sont fondés sur l’incu-
REVUE POLITIQUE. 464
rable division des grandes puissances. La Russie protége les Grecs, l’An-
gleterre appuie les Druses, |’Autriche voudrait soustraire 4 la France la
protection des catholiques. En attendant, la population maronite se dé-
cime, s‘appauvrit et menace de disparaftre. Les choses sans doute n’en
seraient pas venues 4 ce point d’évidence si le cabinet du 29 oetobre
n’avait eu l’idée funeste de confier 4 un politique des Débats une léga-
tion ob un Capucin l’attendait & son arrivée pour lui dire la messe tous
les jours , comme au dépositaire des traditions diplomatiques de saint
Louis et de Louis XIV‘. C’était mettre la philosophie & une trop rude
épreuve.
Aujourd’hui, on voudrait regagner 4 la hate tout le temps qu’on a
perdu, et réparer le mal autant que possible. La susceptibilité de l’am-
bassadeur de France ne retient plus 4 Constantinople les commissaires
qui, suivant les promesses de M. Guizot, devraient étre depuls cing mois
dans le Liban. En méme temps, fa Presse prétend qu'on a écrit 4 Rome
les choses les plus tendres pour détourner Pie IX de son dessein. Qu’on
se rassure pourtant : Pie LX est bon prince. On ne l’empéchera pas d’é-
tablir son protectorat, cela est vrai; mais il ne s’opposera pas a celui
de la France. Que peut-on lui demander de plus?
Le CONTEMPORANEO ET LA CENSURE. — La vigilance de Pie IX est 4 la
hauteur de sa modération et de sa mansuétude; c’est tout dire. Autant
nous nous associons aux triomphes populaires que lui décerne )’enthou-
siasme des Romains, autant nous le voyons avec joie lutter contre ceux
méme qui l’exaltent, lorsque la supériorité de son jugement lui falt
apercevoir 4 ses cOtés une erreur considérable. Nous avions lu dans
le Contemporaneo, du 25 septembre, un article dirigé contre le partite
cattolico en France, en Belgique et en Suisse, et, quelque pelne que nous
fit éprouver cette injuste déclamation , elle ne nous avait causé aucun
étonnement. Les patriotes de Rome, méme les plus dévoués a Pie IX, ne
sont pas en position, je ne dis pas de juger équitablement, mais méme
de connaftre les hommes qui, hors de I'ltalie, n’ont pas attendu les der-
niers événements pour proclamer leur attachement envers le Saint-
Siége. D’ailleurs, le jugement de la presse romaine sur ce qui se passe
a l’étranger est soumis, nous nous en apercevons chaque jour, a4 V’in-
fluence d’un homme dont I'Italie ne se désabusera que par une longue
et peut-étre (que Dieu l’en préserve!) une funeste expérience. Nous
avions donc pris fort en patience les déplorables erreurs du Contempo-
raneo, et nous ne nous sentions disposés 4 faire aucun reproche au gou-
{ Ce privilége des Péres de Terre-Sainte subsistait encore dans son intégrité ll y
a six ans, avant l’arrivée de M. de Bourqueney.
63 REVUE POLITIQUE.
vernement pontifical d’avoir laissé librement se produire le jugement
fort peu exact du publiciste italien.
On: prétend que M. Rossi n’a pas eu la méme patience que nous pour
ges propres affaires; on le donne du moins pour avoir importuné le
gouvernement romain de ses réclamations contre les irrévérences des
journaux en ce qui concerne la politique actuelle de la France. Mais,
au lieu de la réparation qu'il attendait, c’est nous, qui n’avions rien de-
mandé, dont Pie [X a cru devoir prendre en main la cause. Le Diario,
du 23 octobre, contenait cette note d’un caractére officiel :
« Notre trés-saint Pére le Pape a dd voir avec une extréme douleur
« que, dans les divers journaux non officiels qui se publient 4 Rome et
« dans |’Etat pontifical, et particuli¢rement dans le numéro 39. du Contem-
« poraneo du 25 septembre dernier, on se permet quelquefois d’insérer
« des articles qui, quoique couverts d’une sorte de masque, ont pour but
« de désigner des personnes, méme étrangéres et de principes religieux
« irréprochables, par des notes injurieuses, et contiennent des faits ca-
« pables de soulever des haines contre les catholiques, et qui sont en
« opposition avec la véritable politique (a narrare fattt capaci di susci-
« tare odiositd contro i cattolici ¢ LESIVI DELLA VERA POLITICA). Quoique le
« nombre et la diversité des journaux suffisent pour expliquer comment
«de tels articles peuvent tromper l’attention fatiguée des censeurs,
« nous n’en déclarons pas moins expressément que, ces articles n‘étant
« point echo du gouvernement ni de la politique pontificale, et bien
« moins encore du chef supréme de l’Eglise catholique, Sa Sainteté en-
« tend les désapprouver hautement; et en méme temps qu'elle va pres-
« crire & cet égard l’observation de la loi, elle veut qu'on ne les con-
« sidére que comme le fruit d’utopies particuli¢res qui échappent a la
« vigilance de la censure. »
Pie IX ne s’en est pas tenu 4 cette déciaration sévére : le censeur qui
avait laissé passer l'article du Contemporaneo a été révoqué de ses fonc-
tions; les journaux ont boudé; ils ont redemandé leur censeur sous
menace de ne plus paraitre; on a méme risqué une petite démonstra-
tion en Phonneur du fonctionnaire remercié, le docteur Betti, fort galant
homme qui, probablement, avait cru trés-bien faire. Mais le Pape tient
ferme, et les journaux romains n’ont rien de mieux a faire que de re-
prendre tranquillement le cours de leurs publications.
La question de la censure ou de la liberté des journaux est partout
fort difficile; elle est surtout 4 Rome, ou le principe méme de la sou-
veraineté doit étre mis au-dessus de toute critique, méme indirecte. ll
appartient & Pie IX, qui asu résoudre tant de problémes, de trancher
le neeud de la difficulté. Le régime actuel de la presse romaine, qui n’est
REVUE POLITIQUE. AGS.
heureusement que provisoire, offre de graves.inconvénients; nous ne
les sentons jamais mieux que quand nous voyons Pie IX en personne
condescendre 4 assumer notre défense, et nous aspirons au moment ou
la législation sera assez fixée, et opinion assez madre dans Rome, pour.
que les journaux puissent déraisonner tout a leur aise sur le partite.
cattolico, sans que l'honneur méme du Saint-Siége semble intéressé dans
ces utopies particuliéres.
Le Journal des Débais, qui rompt enfin le silence sur le rescrit con-
traire aux coliéges mixtes (voyez plus haut la lettrede M. de Kergor-
lay), ne saurait assez s’étonner de |’imprudence du Pape dans cette
circonstance. Quoi! c’est de gaieté de coour que Pie [X va compromettre
sa grande popularité en Angleterre, et soulever contre lui le parti des
Saints, 11 choisit précisément la veille de l’arrivée de lord Minto pour.
rompre en visiére au gouvernement anglais ; — avec cela que notre gou-.
vernement doit désirer le succés du beau-pére de lord John Russell ! Mais
il y a des moments ov !’on ne trie pas ses arguments. — I faut pourtant.
que les Débats s'accoutument aux allures décidées de Pie IX. Tout prét a.
céder ce qui n’intéresse pas la religion, il n’hésite jamais quand la cause
de P'Eglise est en jeu. Réunissant en sa personne tous ces noms dont les
Papes se sont parés dans le cours des siécies, il est & la fois le Clément, .
l’'lanocent, le Pieux : il est aussi le Lion.
Au bout du compte, cette ambassade de lord Minto n’est qu'une in-.
trigue. Lord Palmerston, ayant entendu parler de la mauvaise position
de M. Rossi et de Pimpopularité actuelle du nom francais en Italie, s‘est
demandé s’il y avait par 1A quelques yards de calicot 4 placer, quelque
belle position maritime & mettre en séquestre. Alors l’escadre de Malte:
s'est renforcée, celle de Lisbonne a regu des instructions éventuelles
pour la Méditerranée, et le cabinet de Saint-James s'est souvenu, pour
la premiére fois depuis trente-deux ans, qu’il avait garanti le maintien
de la constitution sicllienne. En méme temps, lord Minto a recu le mot.
d’ordre accoutumé des agents de l’Angleterre : Anarchie. Si le monde en-
tier pouvait se trouver dans le méme état que l’empire des Sicks, i] n'y.
aurait peut-étre plus une chemise dans l’univers qui ne fit le produit.
des métiers du Lancashire. .
La dessus il nous a fallu lAcher les grands moyens de notre diplomatie;
ces grands moyens ne sont ni considérables ni variés. Pour toute res-
source, dans les moments difficiles, on n’a que deux ou trois hommes qui
se sont formés dans les bureaux de la Restauration; c’est comme pour
la guerre, ov la plupart des généraux de quelque avenir ont commencé
par faire partie de la garde royale. Il faut bien que M. de Boislecomte
et M. Bresson, M. Bresson et M. de Boislecomte, se multiplient ; sinon on
L6h REVUE POLITIQUE.
joue de son reste, comme on vient de le faire pour l’Angleterre, en en-
‘voyant M. le duc‘de Broglie. |
M. Bresson est donc parti pour I’Italie avec une mission probablement
des plus complexes. Dire un mot en passanta Charies-Albert et au grand-
duc de Toscane, juger par soi-méme de la position de M. Rossi 4 Rome,
obtenir enfin du rol de Naples cette initiative de réformes qui recule
chaque jour, en dépit d’une nécessité évidente, déjouer en méme temps
les menaces del’Angleterre en obtenant pour les Siciliens la reconnais-
sance de leur constitution (on ne sait pas assez généralement que la Si-
cile a sur les autres Etats de l’Italie l’avantage d’étre (également en pos-
session d’une constitution représentative) : toutes ces taches diverses,
et peut-étre d’autres encore, absorberont et au dela ce que le sentiment
de ses précédents triomphes ont laissé d’activité au vaingueur de Berlin
et de Madrid.
M. Bresson arrive 4 Naples dans un mauvais moment ': il y trouve la
révolte définitivement comprimée ; maisles esprits y sont profondément
affectés par les meurtres juridiques qui viennent d’avoir lieu & Gerace en
Calabre. Les cing jeunes gens qu'on y a fusillés de sang-froid s’étaient
hatés de se yendre, sur le faux bruit que le roi Ferdinand venait de pro-
clamer l’amnistie. Leur exécution a eu lieu le 2 octobre, & anniversaire
du jour ou le pére du général Nunziante, par les ordres duquel s'est ac-
complie cette boucherie, immolait 4 Pizzo le roi Joachim, son ancien
bienfaiteur. Le gouvernement récuse toute participation a ces actes, et
Del Carretto lui-méme s’effraie du zéle sauvage de ses agents.
Nous aussi nous avons nos agents temporaires comme nos ministres
résidents ; et, de temps en temps, nous sommes heureux de trouver dans
les journaux religieux quelques actes de leur innocente diplomatie. Der-
niérement, Mgr le cardinal Giraud racontait & son troupeau les mer-
veilles du gouvernement de Pie IX. Le P. Lacordaire, 4 son tour, confie
au Spectateur de Dijon ses nouvelles impressions sur l’état de Rome:
« J’ai revu Rome, j’ai vu Pie IX. Vous me demandez ce que je pense de
« lui, de ses réformes, de ses adversaires et de ses partisans ; je ne de-
«mande pas mieux que de vous satisfaire, ayant la vieille habitude de
« vous confier mes pensées toutes les fois que Dieu m’en donne I’oc~
« casion.
1 A la nouvelle inopinée de la mort, et, selon toute probabilité, du swicide de
M. Bresson, nous ne croyons devoir rien changer & ce que nous écrivions hier soir
sur Ja mission de cet homme d’Etat. C’était sur lui que le cabinet du 20 octobre
devait compter pour rétablir son influence en Italie. La catastrophe que nous ve-
nons d’apprendre a quelque chose d’extraordiuaire au milieu des circonstances
actuelles...... Nous enregistrons le fait (9 novembre).
REVUE POLITIQUE. 465
« Pie 1X est la bonté, la sincérité, la douceur, la simplicité, Le cALME
« en personne. C'est, de plus, une fme ferme. Au milieu de ce déluge
« de conseils et de prédictions, le Pape paraft serein et sdr de lul-méme;
¢ il compte sur Dieu et sur son peuple, peuple droit, honnéte, sincére,
« profondément attaché & la religion, et qui donne en ce moment au monde
e ender le spectacle persévérant d’une docilité virile, d’une reconnais-
«sance pieuse et sans tache, d'un admirable discernement de ses vrais
« intéréts.
«La papauté était entre deux abimes : l’Autriche et le radicalisme ita-
« lien. Pie IX a regardé & droite et 4 gauche ; {l a trouvé dans son cour
« et dans sa foi une route entre les deux écueils. Il a voulu de son propre
« mouvement, et avec une Invincible sincérité, correspondre aux besoins
«deson peuple; et seul, sans appuls diplomatiques, il a rencontré dans
«les entrailles mémes de ses enfants toute la force qu’il lui fallait pour
« leur faire du bien. |
« L'accord entre Je peuple et le souverain est A son comble. Rien ne
« peut peindre Rome en ce moment. C’est une féte qui dure depuis dix-
« huit mois, féte religieuse et nationale tout ensemble, ov tous les sen-
« timents les plus chers 4 homme ont leur place, leur expression, leur
« élan, leur silence. Pour moi, je ne puis croire 4 une triste issue d'un si
« beau mouvement : Dieu est 14. Toute l’italie, avec des nuances, est
«sous le méme charme : Pie IX régne d’un bout 4 l'autre de la pénin-
«sule. Ces choses-la ne sont pas de l'homme tout seul. Jésus-Christ a
«voulu montrer une fois ce qu'’est une révolution chrétienne, et il ne
« pouvait donner aux nations et aux rois un plus salutaire exemple. »
La CONSULTE D’ETAT. — De son cdté, M. l’'abbé Gerbet, qui est devenu
un habitant de Rome, un heureux explorateur de ses catacombes et de
ses basiliques, donnait dans (Univers son jugement sur la grande me-
sure par laquelle Pie IX vient de mettre le comble a ses réformes.
It était temps que cette opinion, fruit de l’expérience et de la sagesse
d’un des plus éminents écrivains de l’école catholique, yint éclairer ici
les esprits sur la nouvelle création de Pie IX. Consulla di Stato, cela veut
dire conseil d’ Etat : et l'on avait conclu de ce semblant de traduction que
Pie IX venait de surcharger la machine de son gouvernement d'un rouage
emprunté 4 ladministration francaise, sauf quelques modifications sans
importance. Ne traduisez pas consulta di Stato par conseil d’Etat; dites
de méme en francais consulte, comme Il y a cinquante ans, quand Napo-
léon remuait les affaires de l’Italie, et vous aurez une premiére idée,
non-seulement du pas que Pie IX vient de faire, mais, ce qui est plus
important encore, de la borne qu’il a posée.
La question de la souveraineté est plus grave dans |’Etat romain que
466. REVUE POLITIQUE.
partout ailleurs: le souverain, en acceptant son élection, y recoit un
dépot auquel il ne lui est pas permis de porter atteinte. S’il abandonnait
une partie de ses droits par voie d’octroi ou autrement, la liberté spiri-
tuelle de l’Eglise serait mise en péril ; ce serait alors qu’on pourrait voir
une assembiée politique se transformer en concile, et dicter des lois au
chef de la chrétienté. 1] existe dans la tradition romaine une souverai-.
neté distincte de celle du Pape : c’est celle de la républigqus romaine. D'u-
niverselle qu’elle était dans les plus anciens temps, cette souveraineté
est devenne purement municipale dans les temps modernes. Si elle a
semblé périr, c’est aprés s'étre efforcée vainement de s'étendre au dela
des bornes de la Commune. Pie LX I'a récemment tirée de son tombeau
en lui rendant son vrai caractére, et le municipe de Rome, gouverné
par son Sénat, deviendra le type de toutes les souverainetés sembiables
dans les limites de )"Etat pontifical.
Quant au domaine supérieur de |’Etat, il ne rentre aux mains du peuple,
resté le peuple-roi sous ce rapport, qu'au moment de la réunion du con-
clave et par le conclave. Si le souverain élu est pleinement libre comme
aujourd’hui, il use de sa liberté pour donner 4 l’Eglise des électeurs
dignes de la plus haute de toutes les missions, et ces électeurs a leur tour
obéissent dans leur choix & l’inspiration du Saint-Esprit. Toutes les li-
bertés du monde dépendent de cette supréme liberté centrale du Chris-
tianisme.
Avec ce caractére et dans cette position, le Pape ne peut et ne doit
avoir auprés de lui, méme dans l’ordre temporel, que des conseils, et non
des portions du souverain. Quand Pie IX appela auprés de lui Jes délé-
gués des provinces, on considéra la désignation de ces députés par le
gouvernement central comme purement provisoire, et on se demanda si
bientét l'assembiée ne se transformerait pas en un véritable parlement.
Il ne faut pas croire qu’a cet égard les pensées , méme les plus hautes,
se soient contenues dans les bornes de la modération et du droit : fl cir-
culait, sous la garantie d'un des noms les plus illustres de la Rome ré-
générée, un projet de constitution qui aurait pu faire du gouvernement
de Pie 1X une singerie de |’ Angleterre et de la France. Pour en arriver 1a,
la Chambre des Pairs était toute trouvée: on avait le collége des car-
dinaux,
Nous ne saurions trop insister sur la différence qui existe entre la
pensée de Pie IX et ces uloptes particuliéres. L’organisation de la Consulte
est en son genre un chef-d’ceuvre, précisémeut parce qu'elle occupe une
position intermédiaire entre les assemblées souveraines et les sembiants
de consei] qui jouent, dans certains gouvernements absolus, le méme
role quele dizan auprés des pachasde la Turquie. Pie LX donne l'élection,
REVUE POLITIQUE. 467
4 lnamovibilité, 4 l‘indépendance des membres de la Consuite , toat ce
qu'il peut légitimement leur concéder. On prétend qu'il a dit aux délé~
gués qui sont arrivés 4 Rome les premiers : « Votre assembiée n'est que
« consultative, mais, sous mon régne , ce sera une véritable assemblée
« délibérante. » Ces paroles ne prouvent pas que le Souverain Pontife
désire ou craigne d’aller plus loin que ne l’indique le motu-propro qui
organise la Consulte. C’est son admirable sagacité qui lui fait prévoir
qu’ane assembiée contenue dans des limites si définies et si sincéres
sera dans l’impossibilité de sortir du rile de modération, de travail et de
paix qui lui est assigné.
Le mouvement général des esprits 4 Rome seconde admirablement les
intentions du Saint-Pére. On n’a jamais rencontré d’hommes qui, dans
Yenfantement de si grandes nouveautés, aient été moins préocoupés
d'idées théoriques. Les esprits, dés le début de l’assemblée, se porteront
directement sur les réformes administra tives et les améliorations inté-
rieures dont l’Etat pontifical a si grand besoin.
Avant que la Russie n’efit suscité en Groce la révolution du 3 septem~
bre, les esprits sages s’efforcérent d’obtenir du roi Othon |’établissement
d'me assembiée consultative qui aurait ressemblé sous quelques rap~
ports 4 la nouvelle institution romaine. Quoique la Gréce ait supporté
beaucoup mieux qu’on n’aurait pu s’y attendre l’épreuve du systéme
anglais, si le systéme consultatif leit emporté, le royaume hellénique
n’aurait pas en & subir l’effet de dispositions pareilles 4 celles que l’es~
prit de faction a introduites dans sa Char te constitutionnelle, telles que
lexclasion du tréne prononcée contre les princes catholiques, et le pri-
vilége des fonctions publiques assuré aux autochthones, On n’aurait pas
va les députés prolonger les sessions, au détriment de la législation et
de l’Etat, uniquement pour transformer leur indemnité temporaire en
un traitement annuel. Mais l’'assemblée consultative en Gréce aurait
eu contre elle le souvenir des assembiées nationales et les engagements
mémes de la royauté, tandis qu’é Rome le So uverain Pontife est engagé en
sens contraire, non-seulement envers |’Eglise, mais envers )’Etat lui-
méme, qui ne pourrait porter la main sur l’arche sainte sans renoncer
au privilége de la suprématie catholique que le monde entier concéde
libéralement & la terre od reposent les os du prince des apdtres.
Pie 1X a donc dit aux préteations constitutionnelles : Vous n’irez pas
plus loin, et Pie IX a été salud, plus que jamais, par les acclamations
enthousiastes du peuple romain.
Les esprits chagrins, qui ne peuvent s'accoutumer 4 l’idée qu'll se fait
& Rome aujourd’hui des miracles dans l’ordre politique comme au-
trement, disaient encore il y a quelques jours : « Voila qui est bien;
468 REVUE POLITIQUE.
« mais a présent il faudrait que Pie IX songe&t 4 gouverner. » Pie IX y
songeait, messieurs, ne vous en déplaise.
PIEMONT. — De son cdté, Charles-Albert a causé a ses sujets la sur-
prise la plus compléte et la plus heureuse. Nous-mémes, qui avions foi
dans le: religieux monarque auquel les destinées du Piémont sont con-
fides, nous baissions un peu la téte quand nous voyions le Journal des
Débats se frotter les mains en disant, comme le personnage si connu de
la comédie des Heritiers : « Ca va mal! ¢a va mal! le roi de Sardaigne est
en pleine réaction. » Nous nous croyions obligés de prémunir nos amis
contre cette impression facheuse, et de leur promettre en quelque sorte,
au nom de Charles-Albert, qu’il resterait au moins prince italien.
En vérité, nous sommes honteux de nos craintes, comme doivent I’é-
tre ces braves habitants de Turin qui se croyaient déja esclaves parce
qu'on les empéchait de hurler dans les rues. Charles-Albert a tenu d‘a-
bord a établir par des preuves convaincantes qu'il n’obéissait 4 aucune
injonction populaire, et ensuite il a laissé tomber de sa main les institu-
tions les plus décidément libérales. [1 est impossible désormais de pous-
ser plus loin la liberté civile : les tribunaux d’exception sont abolis, les
immunités des provinces et des communes reconnues et garanties, l’u-
nité et l'impartialité assurées dans l’administration comme dans la jus-
tice; enfin la constitution de l’état civil en dehors du clergé, & ’exem-
ple de ce que le Pape a fait pour la ville de Rome, donne aux consciences
cette garantie d’indépendance qui fonde la véritable liberté religieuse.
Aujourd’hui le royaume entier est dans le délire de l’enthousiasme :
quel beau soir pour la vie de Charles-Albert! Que ce monarque adoré
doit jouir pleinement d’une popularité qu'il n’a achetée par aucune fai-
blesse compromettante!
Charles-Albert, dont la gloire est de suivre les traces de Pie IX, a,
lui aussi, marqué la borne de ses concessions; mais cette borne n'est
point absolue comme a Rome. Le roi de Sardaigne la fixe d’une maniére
conforme 4 ses vues particuliéres, a l'état de son royaume, 4 union en-
core récente des parties fort diverses qui le composent, enfin & la dis-
position des esprits. L’avenir décidera quand et comment I] faudra aller
plus loin. On promet, en attendant, un certain degré d’expansion a la
presse, sans l’émanciper pourtant de toute entrave. Cette question de la
presse reste la plus grave, méme pour le roi de Sardaigne. Afin d’avoir
des censeurs modéles, il Jui faudrait faire descendre du ciel des anges
qui ne se trompassent pas, et qui surtout ne dormissent jamais.
TOSCANE. — Les grandes nouvelles de Turin affaiblissent l’effet des
derniers désordres de Florence, exagérés du reste, comme toujours, par
le Journal des Débats. Il est bien vrai que le peuple s’est livré fort arbi-
REVUE POLITIQUE. 469
trairement & des actes de justice sommaire contre les sbires; il est faux
que la garde civique ne soit arrivée que trop tard pour rétablir l’ordre.
Nous n’irons jamais nous-méme au devant des défiances que pourraient
soulever les intentions du grand-duc de Toscane ; mais le caractére de
ce prince n’est pas 4 la hauteur du réle que les nouvelles destinées de
ITtalie lui imposent, et ilrégne au fond des esprits de la Toscane un cer-
tain désordre qui ne nous laisse pas sans inquiétude.
Aujourd’hui, une question trés-grave est soulevée : i) s’agit de savoir
si, par suite de l’abdication du duc de Lucques, les prévisions du traité
de Vienne s’accompliront, au mépris des habitudes et des inclinations du
peuple; si Pontremoli et Fivizzdno cesseront d’étre toscans pour passer
au duc de Modéne, et si Massa et Carrare, jusqu’a présent incorporés au
duché de Lucques, iront encore accroftre une souveraineté qui n‘est pas
populaire en Italie. La chafne de ]’Apennin forme dans la Péninsule
une limite naturelle entre certaines souverainetés; si l’on se conformait
4 cette indication, le royaume de Sardaigne et le grand-duché de Tos-
cane formeraient un tout continu qui irait se souder au noyau respec-
table que forme ]’Etat romain. Respecter ces limites naturelles, ce serait
prévenir les collisions et les guerres. Mais l’Autriche a, au contraire,
disposé les choses de maniére & s’assurer partout des postes avancés.
Ceux qu’elle force le duc de Modéne a réclamer aujourd’hui ne lui sont
pas moins essentiels que la place de Ferrare, et sans doute cette puis-
sance attend avec une joie secréte les collisions qu’'aménera bientdt le
désespoir des habitants de Carrare et de Pontremoli. M. de Metternich
n’a-t-il pas répondu au Saint-Siége que (Italie n’était qu’une dénomina-
tion géographigue? Dieu est patient, puisqu’il est éternel : Patiens quia
eternus. Mais les hommes |...
Prise DE Mexico. — Il nous reste 4 peine le temps de jeter un coup
d’ceil sur le reste du monde. La prise de Mexico par les Américains du
Nord était un événement prévu et pour ainsi dire inévitable ; une seule
chose nous étonnait : c’est qu'il tard&t tant 4 s’accomplir. Cependant
esprit national des Mexicains s’est réveillé dans cette terrible et der-
niére épreuve: ils ont fait payer cher au général Scott la conquéte de
leur capitale. Aujourd’hul, les difftcultés sérieuses commencent pour
Yarmée des envahisseurs, et la présence du général Parédés peut don-
ner du courage et de l’unton aux partisans du systéme monarchique, le
seul, selon nous, qui soit capable de rendre au Mexique une existence
indépendante.
ANGLETERRE. — La situation de l’Angleterre est de plus en plus som-
bre et inexplicable au point de vue ordinaire des affaires humaines. La
convocation presque immédiate du Parlement annonce assez les inquié-
470 REVUE POLITIQUE.
tudes du eabinet, placé entre jes banquiers qui lui dictent des conces-
sions avec une audace d’émeutiers, et l’irlande, dont la détresse, plus
effrayante encore que celle de l'année derniére, retombe de tout son
poids sur le Royaume-Uni. Qui aurait cru que dans la métropole da com-
merce de l’univers on en viendrait a réclamer le systéme des asignats
avec l'ayeuglement du peuple révolutionnaire de 1793, et que le pays
qui accumule les bénéfices du monde entier, le pays pour lequel il sem-
ble que la conquéte d’un empire de cent soixante millions d‘habitants
soit une entreprise ordinaire, soit & la veille d’étre étouffé sous les em -
brassements convulsifs d'un mendiant dévoré par le typhus, qu'il trai-
nait hier encore derriére son char de victoire ?
L’ Angleterre ferme l’oreille aux plaintes de l’Irlande : lord Clarendon
élude les réclamations de la hiérarchie catholique. Quel moyen reste-~
t-il pourtant 4 l’Angleterre pour empécher la révolution radicale de la
propriété en Irlande, révolution qui semble s’inaugurer par le massacre
des propriétaires? L’Angleterre enverra des soldats... Mais le typhus!
Hier, {l mourait un archevéque anglican d’York, 4 quatre-vingt-dix
ans, aprés une paisible joulssance de ses énormes revenus pendant qua-
rante ans; en méme temps, on apprenait ja nouvelle qu’un évéque ca-
tholique de quarante-deux ans venait de succomber 4A la contagion ré-
gnante, victime de son zéle 4 partager le labeur de son clergé. Le clergé
catholique de l’ Angleterre a été déja plus que décimé par le fiéau, parce
qu'il se tient aux avant-postes de la douleur. Mais le. flot va monter, il
va sévir au milieu de tempéraments ébranlés par tant de catastrophes
dans jes fortunes privées... Quel retour de six siécles de la plus abomi-
nable tyrannie!
La Diéte £1 LE SONDERBUND. — Mais j’entends la question de tous nos
lecteurs, La Suisse! que nous dires-yous de la Suisse? Pour dire la vérité,
la Diéte radicale a des faconsqui n’ont rien de commode pour la politique
de prophétie. Jamais on n’a joint & plus de violence plus d’hésitation .et
de pusillanimité. Les tentatives d’arrangement, les propositions conci-
liantes les plus sincéres, celles méme qui onda le plus codter a leurs an-
teurs, sont rejetées avec une brutalité injurieuse. On décréte un jour la
levée de cinquante mille hommes; le lendemain, trente mille soldats de
plus sont appelés sous les armes ; dans huit jours, peut-¢tre laDiéte aura
sur le papier cent mille combattants. La Diéte n’a point & se plaindre de
lindocilité des populations : les conservateurs, les catholiques eux-mé-
mes, dans les cantons tyrannisés par lesclubs, prennentle brassard fédé-
ral avee une stupeur résignée qui rappelle les temps de la Convention...
Et cependant ilest évident que la Diéte redoute le moment 00 les hostili-
tés seront engagées. Le général Dufour, bien digne qu’on lui applique le
REVUE POLITIQUE. 474
motsi profond d'une comédie populaire : Iis m’ont fait leur chef : il faut bien
gue je leur obdisse! \e général Dufour tatonne, revient sur ses pas, change ~
de plan de campagne du matin au soir; et cependant les braves cantons
catholiques, attendent l’arme au bras, persistant avec une fermeté sur-
naturelle dans la résolution qu’ils ont prise, méme aux dépens de leur
propre sdreté, de ne pas mériter qu’on leur reproche d’avoir commencé
Yeffusion du sang.
La déclaration des députés du Sonderbund en quittant la Diéte, les
proclamations de Fribourg, de Lucerne, du Valais, portent l’empreinte
d°’une résolution consciencieuse et d'une male simplicité. De l’autre coté,
l’embarras de la conscience se trahit par de mielleux mensonges et des
factum de procureur. Rien de net, méme dans la violence. On ne parvient
pas 4 se faire illusion & soi-méme ; mais on voudrait tromper le monde
entier.
Jamais, méme, 4 ce que nous croyons, aux époques de la foi la plus
vive, on n’a vu des masses de soldats chrétiens unis comme aujourd’ hui,
en Suisse, par la discipline sublime de la foi. Les Croisades elles-mémes
trainaient a leur suite de honteux désordres ; dans les cantons du Son-
derbund, les communions ont lieu par régiments, par contingents de dix
mille hommes, sans l'exception d’un seul soldat. Quand, l’autre jour, les
héroiques milices du Valais ont approché leurs glaives des reliques de la
légion thébéenne a Saint-Maurice, la pensée des assistants pouvait com-
bier Pintervalle de seize siécles, pendant lesquels l'oeil des anges n’avait
peut-étre pas apercu une conformité plus exacte des soldats de l’Eglise
triomphante avec ceux qui combattent encore sur la terre.
Et cependant ces légions saintes obéissent 4 la voix d’un général pro-
testant. Dieu a voulu que la plus grande manifestation catholique qui
ait eu lien dans ce siécle consacrAt par le nom méme de son chef le prin-
cipe le plus nécessaire a la société actuelle, celui de la liberté des con-
sciences.
Maintenant que Dieu décide dans sa sagesse et dans sa miséricorde!
La bonne comme la mauvaise fortune fourniront les mémes iecons,
exerceront le méme empire sur la conscience des hommes, attentifs &
un si noble spectacle! Que Dieu donne la victoire 4 nos fréres; nous la
lui demandons prosternés dans la poussiére et baisant les pieds divins du
Rédempteur! Mais que notre 4me ne s‘amollisse pas si la justice de Dieu
se manifeste par d'autres signes, et souvenons-nous que de la destruc-
tion de Milan et de la prise de Saragusse sont sortis, a six siécles d'in-
tervalile, Ja délivrance et le salut de deux des plus généreuses nations
de l’anivers.
P. S. Nous avons attendu jusqu’au dernier moment des nouvelles di-
472 REVUE POLITIQUE.
rectes de celui de nos amis qui étudie actuellement 4 Berne Ja marche
des éyénements. Le paquet qu’il nous avait promis n’est point arrivé, et
nous nous voyons forcés de remettre & notre prochaine livraison ce récit
précieux d’un témoin oculaire.
La lettre que nous allons reproduire exprime admirablement, et en
pleine connaissance de cause, des idées et des sentiments qui trouvent
aujourd’hui un écho dans des millions de consciences honnétes.
6 novembre 1847.
En vérité, mon cher ami, ce siécle n’a rien vu d’aussi admirable que
l’attitude du Sonderbund. C’est bien 14 la Suisse primitive, la Suisse de
Guillaume Tell. Cette Suisse héroique et immaculée sera éternellement
lhonneur et la honte de notre 4ge, comme Jeanne d’Arc est éternelle-
ment l’honneur et la honte de la France du XV° siécle ; ’honneur par
son dévouement au sentiment du droit, la honte par l’abandon qui en
fut la récompense.
Il est inoui que l'Europe civilisée assiste ainsi l‘arme au bras & cette
sanglante tragédie. Au temps o0 l'Europe s’appelait la Chrétienté, ja-
mais elle n’edt souffert cette guerre fratricide, jamais elle n’edt laissé
Cain égorger Abel. Il y avait alors un Pére commun des Chrétiens, dont
la médiation toujours préte était le plus souvent écoutée. Il ne se trou-
vait pas un M. Munzinger, de Soleure, un homme baptisé dans l’Eglise
Catholique, pour dire que le Pape ne pouvait étre accepté comme ar-
bitre par les cantons protestants. Nous aurions cru que Pie IX, guoique
Pape, pouvait mériter une certaine confiance; mais nous convenons
qu’il n’a en effet aucun droit 4 celle de MM. Ochsenbein et consorts, et
nous remercions M. Munzinger de nous avoir montré 4 nu lhypocrisie
des démonstrations des (ib¢raux en Yhonneur de notre grand Pape. Nous
disons l’hypocrisie; et, en effet, qui empéchait donc le gouvernement
de Soleure, ou il n’y a pas un protestant sur dix citoyens, qui empéchait
celui du Tessin, canton exclustvement catholique, d'accepter la médiation
de Pie 1X ? M. Munzinger, personnellement, avait carte blanche de son
canton pour la guerre ou pour la paix. Le jour ov ces deux cantons, ou
seulement l'un d’eux, edt accédé 4 la pensée conciliatrice du député de
Saint-Gall, il n’y avait plus de majorité en Diéte pour la guerre civile, et
leffusion du sang était ajournée au moins A 4848. Mais non : les clubs
veulent du sang, et MM. Ochsenbein et consorts ne sont que la person-
nification des clubs. On s’est dit : Nous sommes quatre contre un; nous
avons pour nous le nombre, et le nombre nous fera raison du droit.
Ce qui nous étonne, quant 4 nous, ce n'est pas ce calcul, familier aux
REVUE POLITIQUE. 473
révolutionnaires de tous les temps, mais c’est la docilité des popula-
tions, de ces peuples souverains qu'on n’a pas daigné consulter sur cette
guerre, qui la maudissent, qui n‘auraient qu’un mot 4 dire pour ]’em-
pécher, et qui se laissent mener en lesse a4 la boucherie pour maintenir
au pouvoir de beaux messieurs qui ne se battront pas. Notez que ces
peuples-la ont en pitié lobéissance passive des Russes,
Les révolutionnaires de Suisse régnent, en attendant, comme leurs
modéles de 1792, par la terreur. Le chef du gouvernement de Genéve,
M. Fazy, dans une feuille qui lu! appartient en propre, dénonce nomi-
nativement a ses s¢ides, comme des agents de |’étranger (on se rappelle
les agents de Pitt et de Cobourg), les citoyens qui ont eu lingénuité de se
croire libres et d’user du droit de pétition pour demander (voyez l’au-
dace!) que la paix de la Suisse ne fat pas troublée. M. Fazy ne sait-il
done pas que Dieu lui-méme se laisse prier?
Mais si les révolutionnaires font leur métier, pourquoi donc les hon-
nétes gens ne feraient-ils pas une fois leur devoir? Il y a 44,700 catho-
liques dans le canton de Berne, 50,000 & Soleure, 61,771 & Saint-Gall,
34,500 chéz les Grisons, 68,800 en Argovie, 19,000 en Thurgovie,
95,800 dans le Tessin, 15,000 4 Genéve ; les hommes modérés, ce qu’on
nomme en Suisse les Conservateurs, sont tout-puissants 4 Neufchatel
et 4 Bale ; ils sont nombreux et considérables dans les cantons de Berne,
de Zurich, de Vaud, de Genéve. Pourquoi ne s’uniraient-ils pas aux Ca-
tholiques pour fejeter loin d’eux la tyrannie d’une minorité qui n'a que
de 'audace? On ne saurait trop s’étonner de la timidité des Conserva-
teurs suisses; elle fait toute la force de leurs adversaires. A Genéve, fils
sont plus que timides : ils sont aveuglés. En haine de l’accroissemeut du
nombre des Catholiques dans leur canton, ils ont, lorsqu’ils étaient au
pouvoir, servi partout, en Suisse et chez eux, les passions anti-catholi-
ques. Ils ont applaudi 4 la dispersion violente des couvents d’Argovie,
chassé le curé de Genéve, aujourd’hui évéque, décerné une ovation
M. Michelet pour son pamphlet contre les Jésuites. Plus tard, il est vrai,
ils ont voulu s'arréter sur cette pente, et ils sont tombés. En ce moment
supréme, les Catholiques, vexés par eux depuis trente ans, leur sont
demeurés fidéles et ont versé leur sang pour les maintenir. Depuis, il
est vrai encore, les Catholiques se sont crus dégagés envers eux; ils ont
accepté la nouvelle constitution, moins inique que la précédente a leur
égard. Aujourd’hui, ni les uns ni les autres ne veulent de la guerre ci-
vile. Mais que se passe-t-il? Les Conservateurs s’épuisent en récrimina-
tions vaines : tout ce qui est arrivé, tout ce qui arrive, tout ce qui
arrivera, c’est la faute des Catholiques. Ce n'est pas tout ; ces politiques
avisés déclarent, eux aussi, le Sonderbund et les Jésultes incompatibles
474 REVUE POLITIQUE.
avec l’existence de la Suisse ; ils déclarent l’évéque et son clergé les affi-
liés des Jésuites. En un mot, toutes leurs avances sont pour les radicaux
contre les Catholiques. Eux aussi ils veulent avant tout faire des Catho-
liques de Suisse une population d'eunuques, et ils tendent la main & leurs
adversaires en nous passant sur le corps. S’ils persévérent dans cette im-
passe, les Catholiques apprendront une fois de plus qu’ils n'ont & comp-
ter que sur eux-mémes. Qu’ils ne désespérent point toutefois : Aliquis
providet. Le diable a beau faire; 4 la longue, il n'y a rien de plus fort que
cette devise : DizU ET MON DROIT.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Almanach du Riche et du Pauvre pour Pannée 1848 |.
Nous sommes en retard avec un grand nombre de publications qui ré-
clament une mention dans le Correspondant. Dés que la gravité des évé-
nements nous donnera un peu de rel&che, nous acquitterons fidélement
notre dette. Mais nous ne nous croyons pas le droit de faire attendre le
plus modeste de nos solliciteurs, l"Almanach du Riche et du Pauvre pour
Pannée 4848. Ce simple almanach, da au zéle de plusieurs membres de la
société de Saint-Vincent-de-Paul, prouve encore une fois quel’inspira-
tion Ja plus sdre est celle de la conscience. On ne saurait, en effet, ima-
giner un choix plus heureux de notions et d’enseignements propres &
éclairer et 4 rapprocher dans l’union de la charité chrétienne les diffé-
rentes classes de la société. La notice sur les auvres de bienfaisance de
Paris est indispensable 4 tous ceux qui s’occupent de soulager la souf-
france de leurs fréres. Des récits intéressants, des piéces de poésie d’un
godt pur et d’un sentiment élevé, sont entremélés habilement 4 des
instructions d’une utilité pratique incontestable. Nous avons trouvé dans
ce petit livre un morceau de Magu, le poéte-tisserand de Lisy-sur-Ourcq.
Nos lecteurs nous sauront gré de leur faire connaltre ce petit chef-
d’ceuvre de précision et de sentiment.
Cours devant moi, ma petite navette,
Passe , passe rapidement ;
C'est tol qui nourris le poéte;
Aussi t’aime-t-il tendrement.
Confiant dans maintes promesses, -
Eb quoi! j'ai pu te négliger....
Va, je te rendrai mes caresses ;
Tu ne me verras plus changer.
1 4 vol. in-i6. Paris, chez les éditeurs, rue de Madame, 37.
476
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
I! le faut, je suspends ma lyre
A la barre de mon métier ;
La raison succéde au délire :
Je reviens 4 toi tout entier.
Quel plaisir ’étude nous donne!
Que ne puis-je suivre mes gouts!
Mes livres, je vous abandonne:
Le temps fuit trop vite avec vous.
Assis sur la tendre verdure,
Quand revient la belle saison,
Je voudrais chanter Ja nature....
Mais puis-je quitter ma prison ?
La nature.... livre sublime!
Le sage y puise Je bonheur,
L’Ame s’y retrempe et s’'anime
En s'élevant vers son auteur.
A l’astre qui fait tout renaftre
Il faut que je renonce encor;
Jamais, 4 ma triste fenétre
_N’arrivent ses beaux rayons d'or.
Dans ce réduit tranquille et sombre,
Dans cet humide et froid caveau,
Je me résigne comme une ombre
Qui ne peut quitter son tombeau.
Qui m’y soutient? C'est l’espérance,
C’est Dieu: je crois en sa bonté;
Tout fier de mon indépendance,
J’y retrouve encor la gafté.
Non! je ne maudis pas la vie;
Il peut venir des temps meilleurs.
Quelque peu de philosophie
M’en fait supporter les rigueurs.
Tendre amitié qui me console,
Ne viens-tu pas me visiter ?
Mon coour, séduit par ta parole,
A lespoir ne peut renoncer.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 477
Mais vite reprenons ]’ouvrage :
L’heure s’enfuit d'un vol léger;
Allons, j’ai promis d’étre sage,
Aux vers il ne faut plus songer.
Cours devant moi, ma petite navette,
Passe , passe rapidement;
C'est toi qui nourris le poéte ;
Aussi t’aime-t-il tendrement.
Le produit de l’Almanach du Riche et du Pauvre, qui ne codte que
50 centimes, sera exclusivement consacré aux pauyvres; la distribution
en sera une ceuvre méritoire et qui ne peut manquer de produire les plus
heureux fruits.
Un jeune ecclésiastique du diocese de Belley, M. l’abbé Martigny, au-
quel nous devons déja une traduction des Legons d’¢loquence sacrée d’ Au-
disio!, vient de publier une Notice historique, liturgique et archéologigque
sur le culte de sainte Agnés‘. Les recherches exactes et patientes, et le
style parfaitement approprié au sujet, qui recommandent cette notice,
Prouvent que M. l’abbé Martigny s’est formé a la meilleure école. C’est
sous les yeux et par les conseils de M. l’abbé Greppo, vicaire général de
Belley, et correspondant de l'Institut, qu’il a appris a traiter avec l’heu-
reux accord de la critique et dela foi un de ces sujets délicats qui se
Tapportent 4 histoire, et aux monuments des premiers siécles du Chris-
tianisme. Il est & regretter seulement que M. ’abbé Martigny n’ait pas
eu connaissance des découvertes capitales qui ont eu lieu récemment
auprés de Rome, dans les catacombes de sainte Agnés, découvertes
dont le détail se trouve déja publié dans le bel ouvrage du P. Marchi sur
les Monuments chrétiens de la ville éternelle.
1 2 vol. in-8°. Chez Sagnier et Bray.
? Brochure in-8*. Chez Sagnier et Bray.
WECROLOGIE.
CHARLES DE RIVIERES.
Aux derniers temps de la Restauration, quelques jeunes gens se ren-
contrérent 4 Paris presque au sortir du collége. Venus des points les plus
divers de horizon, imbus des traditions politiques les plus opposées,
ils se trouvérent réunis par le lien des mémes croyances et des mémes
habitades chrétiennes. Ce principe commun finit par absorber bient&t
chez eux toutes les dissidences, et par amener un accord non moins in-
time que singulier entre ces enfants de l’Emigration, de la Révolution et
de l’Empire, qui entraient ensemble dans la vie au moment ou les pas-
sions paternelles atteignaient leur plus haut degré de vivacité, et sem-
blaient se préparer 4 une lutte prochaine. Cette étroite intimité leur fit
deviner instinctivement tout ce qu'il y avait d’injuste dans les préven-
tions réciproques qui divisaient les partis, et d’incomplet dans les points
de vue divers qui entretenaient ces divisions malheureuses. Une amitié
réciproque leur fit donc abjurer tout esprit de parti dans un temps oa
celui-ci régnait avec violence ; 4 vingt ans ils furent modérés comme on
lest 4 cinquante, et ils se trouvérent dés 1829 dans une disposition des-
prit analogue a celle que provoquent aujourd’hui l’apaisement géné-
ral des passions et le discrédit des théories politiques.
Tis envisagérent bientét de la méme maniére le grand spectacle qu'lls
avaient sous les yeux. Convaincus que le systéme politique suivi par la
Restauration compromettait la cause du Catholicisme en identifiant les
destinées et les intéréts de l’Eglise avec des intéréts passagers, ils appe-
laient de leurs vosux les plus ardents l’instant ov la religion serait 4 ja-
mais séparée du pouvoir politique, et marcherait dans la plénitude de sa
liberté 4 la conquéte des intelligences; persuadés que le gouvernement
de la branche afnée était sur une pente fatale, ils se préparaient réso-
lument 4 une crise que tous estimaient inévitable, quelque douloureuse
que pat étre cette perspective pour le plus grand nombre d’entre eux.
Une feuille naquit de ces tristesses, de ces pressentiments et de ces
épanchements de chaque jour; feuille obscure et modeste comme les
jeunes étudiants qui la fondaient en y consacrant leurs labeurs et leurs
sacrifices. Ce fut le Correspondant, publié sous une forme bi-hebdoma-
daire depuis les premiers mois de 1829 jusqu’a la fin de 1834.
NOTICE NECROLOGIQUE. 479
Parmi les écrivains qui se dévouaient 4 cette auvre d’avenir, sous les
dédains et sous Jes attaques des vieux organes de la publicité, Charles
de Riviéres était l'un des plus persévérants et des plus fortement con-
vaincus.
Surnuméraire au ministére de la justice et destiné & la magistrature,
il étudfait avec ardeur les questions auxquelles il se proposait de consa-
crer sa vie. Son sens droit lui assurait dans la jeune rédaction du Cor-
respondant une autorité qui n’était égalée que par l’affection qu’il nous
inspirait 42 tous. Aprés que la révolution de Juillet eut éclaté, Charles de
Riviéres se consacra plus complétement encore 4 Poouvre commune,
dont il ne fut plus détourné par aucuns devoirs. Ii avait fait un acte de
déférence anx sentiments de sa famille en renoncant & une carriére ov
sa valour personnelie, autant que sa position et sa fortune, lui garantis-
saient des succés faciles. Mais ce sacrifice de position fut le seul auquel
il consentit, car il ne se laissa jamais entamer dans l‘indépendance de
ses opinions et de ses jugements. Rentré dans la vie privée, il ne s’as-
socia ni aux illusions ni aux injastices des partis, et il sut garder con-
stamment I’équité de ses appréciations et l’affectueuse égalité de ses ha-
bitudes dans l’une des provinces méridionales od les passions étaient
alors le plus vivement excitées.
Les événements avaient dispersé Je petit groupe d’amis qui s’était
formé & la veille de la tempéte. Le Correspondant avait succombé par
Yeffet d’une modération qui n’était alors ni accueillie ni comprise. En
disant aux uns que la religion survit aux révolutions des Etats, et qu’elle
ne doit associer ses destinées au sort d’aucune famille, il biessait des
préjagés invétérés ; en disant aux autres que la liberté ne s’établirait
sérieusement dans le monde qu’aprés qu'elle aurait fait alliance avec l"E-
glise, il suscitait de violentes coléres et provogualt d’améres ironies,
Sauf an groupe déja nombreux, mais encore insuffisant, de partisans dé-
voués, i] préchait donc dans le désert, et force lui fut de diseontinuer
une ceuvre dont le temps n’était pas venu.
Le Correspondant suspendit ses publications aprés la crise du proeés
des ministres, et le journal Avent, en exagérant ses principes, vint
les compromettre dans les rangs mémes ou ils avaient faits des pro-
grés notables. Les rédactours de ce recueil se dispersérent, espérant des
temps meilleurs, unis par une fraternité constante, attendant le triam-
phe de leurs doctrines du temps et de l’action de la Providence, qui
change le cosur des hommes aussi bien que la face des empires. Les
uns s’engagérent activement dans les affaires publiques; les autres al-
lérent s’enfermer dans le sanctuaire de la famille.
Charles de Riviéres s’y réfugia, au point de ne plus reparattre a Paris.
480 NOTICE NECROLOGIQUE.
qu’é de longs intervalles et pour quelques jours. Retiré dans la belle
propriété qui porte son nom, oasis de frafcheur et d’ombre dans l\es
campagnes brilantes du Tarn, il avait trouvé dans une douce union et
dans ila vie agricole, savamment comprise, ce bonheur fortifiant et calme
qui développe dans toute leur plénitude les puissances de l’intelligence
et ducceur. Charitable envers les pauvres, bienveillant envers tous, resté
étranger a toutes les passions politiques comme a toutes les coteries lo-
cales, l’estime publique préparait sa popularité et lui aurait probable-
ment ouvert un jour sans efforts l’accés de la vie parlementaire. Son
existence d’ailleurs lui était douce au point. de ne pas lui en laisser
_ désirer une autre. Une seule fo?s il voulut s’arracher 4 ces soins quoti-
diens que réclame la culture entreprise sur une vaste échelle. Lorsque
Pie IX monta dans la chaire de saint Pierre, et qu’il eut fait entendre 4
l’Italie et au monde les paroles de régénération qui les remuent si pro-
fondément, Charles de Rivi¢res éprouva le besoin d’aller contempler de
ses propres yeux la réalisation de ses réves de jeunesse et de ses plus
chéres espérances.
Il courut & Rome se jeter aux pieds du Pontife, qui entreprend dans
notre siécle une ceuvre non moins grande et non moins hardie que celle
qu'il fat donnée & Grégoire VII de réaliser dans le sien. Notre ami con-
templa avec un inexprimable bonheur cette éclatante réconciliation de
la liberté avec la religion eb avec le pouvoir; il comprit que Dieu se le-
vait enfin pour confondre la sagesse des sages. Un tel spectacle n’était
pas nécessaire sans doute pour confirmer sa foi, car les épreuves et les
obscurités inséparables du cours des choses humaines n’avaient jamais
fait hésiter ni son regard ni son coeur. Mais son séjour & Rome donna 4
sa piété quelque chose de plus vif et de plus fort. On efit dit qu'il em-
portait de ces lieux quelque pressentiment de sa propre destinée. En
retrouvant au retour toutes les joies du foyer domestique, il ne les
gouta plus que comme des joies passagéres qui ne doivent pas nous dé-
tourner de notre seule fin. Frappé tout 4 coup dans la plénitude de s3
force et la virilité de son Age, il vient d’expirer 4 quarante-deux ans, et
la mort Fa trouvé préparé comme s’il l’avait attendue longtemps. Dieu
le savait mdr, et ses amis qui le pleurent n’ont pas droit de le plaindre.
L’un d’eux a vouiu consigner dans ce recueil, ressuscité aprés douze
ans, sous un titre qui est resté cher 4 tous, l’expression de ses regrets
et de ses souvenirs. Louis De Carn.
L’un des Gérants, GHartes DOUNIOL.
Panis, — Typocrapaie p'A. RENE,
Ree de Seine, 32.
BIOGRAPHIE DE GALILEE.
«Qu’un préjugé historique ait vingt ans de crédit, il faudra des
«siécles pour le détruire , et souvent les siécles ne le détruiront
« pas. Intéresse-t-il des souverains heureux et puissants: les histo-
wriens, comme }’a observé Horace Walpole au sujet de Richard Il,
« serviront de témoins contre la vérité. S’il s’agit de doctrines de
«partis, d’opinion de circonstance a faire prévaloir, les traditions
« d’erreur deviendront presque inébranlables ; elles reposent sur deux
a bases solides : l’enthousiasme et la crédulité.
«L’un et autre ont trop influé sur la peinture des iniquités de }’In-
« quisition 4 Rome; i] semble impossible, au premier coup d’ceil, de
«calomnier cet établissement; cependant il faut ]’excuser, sinon
« ’absoudre, d’une des plus graves offenses qu’il ait faites 4 la saine
« philosophie, savoir de la condamnation de Galilée.
« A entendre les récits pathétiques et les réflexions répétées 4 ce su-
a jet dans mille ouvrages, le physicien toscan fut sacrifié & la bar-
« barie de son siécle et 4 l’ineptie de la cour de Rome; la cruauté se
« joignit & Pignorance pour étouffer la physique 4 son berceau; il ne
« tint pas aux inquisiteurs qu’une vérité fondamentale de l’astronomie
« ne fit ensevelie dans le cachot de son premier démonstrateur.
« Cette opinion est un roman. Galilée ne fut point persécuté comme
« bon astronome, mais en qualité de mauvais théologien. On I’aurait
« laissé tranquillement faire marcher la terre s'il ne se fit point mélé
« d’expliquer la Bible. Ses découvertes lui donnérent des ennemis,
u ses seules controverses des juges, sa pétulance des chagrins. Si
«cette vérité est un paradoxe, ce paradoxe a pour auteur Galilée
« lui-méme dans ses lettres manuscrites , Guichardin et le marquis
T. xx. 25 Nov. 1847. 10° Livn. 16
- 482 GALILEE.
« Nicolini, ambassadeurs des grands-ducs 4 Rome, tous deux, ainsi
«que les Médicis, protecteurs, disciples, amis zélés du philosophe
« impérieux. Quant a la barbarie de cette Epoque, les barbares étaient
«le Tasse, !’Arioste, Machiavel, Bembo, Torricelli, Guichardin, fra
« Paolo, etc.»
Ces lignes émanent d'un homme libre de toute solidarité avec les
apologistes catholiques;: elles sont signées du nom d@’an protestant
génevois, M. Mallet du Pan, et déposées dans le Mercure de France,
bien avant que l’aurore de ce qu’on appelle aujourd’hui la réaction
religieuse pat étre méme entrevue ‘.
Je croyais que, depuis cette époque, la raison publique, non moins
que Ja science historique, ayant fait de notables progrés, une rectifi-
cation basée sur de plus amples matériaux était devenue inutile,
lorsque je hasard mit 4 la fois entre mes mains un volume francais et
un volume anglais, publiés précisément a la méme date, 1841. Le
premier, reproduisant une partie des accusations les plus violentes
contre l’Eglise, est intitulé : Histoire des Sciences mathématiques, pat
M. Libri, membre de }’Institut; le second, allant de lui-méme, par
un juste instinct de Ja persévérance des préjugés, 4 l’encontre de
ces déclamations rajeunies, a pour titre : les Martyrs de la Science.
Son auteur, sir David Brewster, est membre de |’Académie royale
de Londres ®. Ainsi c’était sur notre sol, et par l'intermédiaire de no-
tre langue, que se relevait la calomnie; c’était sur une terre double-
ment étrangére, car les distinctions dont l’honorable M. Brewster est
revétu attestent assez qu’il appartient & une communion protestante,
que l’erreur se trouvait terrassée. J’en ai conclu que le méme sujet
intéresserait encore quelques lecteurs, et qu’une biographie impar-
tiale pouvait utilement jaillir de ces deux sources opposées.
Bien loin donc de déguiser les emprunts faits a ]’auteur anglais, je
me prévaux, au contraire, de ce témoignage comme d’un aveu décisif;
4 Mercure de France, tome III, page 1423 juillet 1784.
® The Martyrs of Science, or the lives of Galileo, Tycho Brahe and
Kepler, by sir David Brewster, principal of the United College of Saint-
Salvator and Saint-Leonard, Saint-Andrews; fellow of the royal So-
clety of London ; vice-president of the royal Society of Edimbourg: cor-
responding member of the Intitute of France, and member of the Acade-
mies of Saint-Petersburg, Stockholm, Berlin, etc., etc.
GALILEE. 488
et lorsque je rencontrerai les points les plus habituellement contestés,
jauarai soin de me borner a une traduction littérale, indiquée par des
guillemets.
Quant & tout justifier dans la procédure de |’Inquisition, je n’en
ai pas l’intention, et je crois que personne ne doit en avoir la pensée.
L’art perfide du siécle dernier consistait & représenter }’Eglise comme
érigeant en article de foi un simple jugement de .]’Inquisition , puis
ensuite d’exagérer au-delé de toute mesure ce jugement et ses ri-
guears, pour se donner le droit d’accuser la Papauté d’hostilité fla-
gramte et systématique envers la science. La réhabilitation de la
vérité doit se contenter aujourd’ hui de démontrer que le Catholicisme,
dans ses plus augustes représentants, ne cessa d’étre animé pour
Galilée d’une bienveillance particuliére, justement parce qu’il était
Je type le plus élevé du génie humain. La condamnation constatés
e hagtement déplorée, il’ n’importe pas moins d’en dégager tout
aecessoire mensonger, afin qu’il.demeure établi, en dernier résultat,
qu’a Pheure méme ou |’erreur scientifique et une sorte de fanatisme
malentendu dictaient une sentence erronnée, le sentiment de respect
envers le prétendu coupable était si naturel, si profond parmi ses
jeges, qu’ils usérent de procédés considérés par eux comme extré-
mement indulgents, et qu’une saine critique, Je mobile de leur con-
duite une fois admis, doit considérer comme tels, méme deux siécles
apres eux.
En dehors de toute polémique, da reste, peu de sujets offrent un
mtérét comparable 4 celui qu’inspirent la vie et les travaux de Galilée.
Le savant le regarde comme sa propriété individuelle; le logicien ,
ke philosophe veulent étudier la voie que parcourut ce puissant es-
prit, tandis que la foule se sent 6mue encore par les triomphes et les
revers de cette existence agitée. Si les accidents de l’histoire sont les
Jecons de la Providence, quelle carriére sera plus instructive que
eelle de cet homme iljustre, idole de ses amis, familier des princes,
eavié, hai, persécuté, captif! Ce génie favorisé du Ciel, doué d’une
seconde vue, apercut des lois des mondes ignorés dans la nuit
de Vespace, et ne comprit pas les conseils de la plus vulgaire pru-
dence! Ce caractére irritable fut condamné & la plus amére des hu-
Miliations, et ces yeux qui avaient rendu témoignage des pfus subli-
mes phénoménes se fermérent dans d’insupportables ténébres avant
@étre clos par la mort, Tels sont les rayons et les ombres entre
48h GALILEE.
lesquelles , selon |’expression de lord Byron, l’histoire dessine la
figyre de
Galilée avec l’auréole de ses malheurs !.
I] naquit & Pise, le 45 février 4564, dans un siécle ou I’on ne sait,
des arts, des lettres et des sciences , qui tenait le sceptre de la su-
prématie italienne. Michel-Ange mourut & l’heure ow il venait ay
monde , et Newton naquit le jour de sa mort. Ce fut l’ainé de trois
garcons et de trois filles. Sous le nom de Bonajuti, ses nobles ancétres
avaient exercé d’importantes fonctions 4 Florence; mais, vers le
milieu du XIV° siécle, ils paraissent avoir substitué & ce nom celui de
Galilée. Vincent Galilée, pére de notre auteur, était lui-méme un
homme de mérite.
Les premiéres années de Galilée, comme celles de toutes les vives
intelligences qui prennent l’expérience pour base de leurs études,
se passérent 4 construire des machines et des instruments dont
i] s’amusait avec ses condisciples. Ce travail manuel ne portal
aucun préjudice a ses études réguliéres, et, quoique placé dans
une situation désavantageuse par la modique fortune de son pére,
i] put néanmoins parcourir tous les éléments de la littérature clas-
sique. Le cercle en était alors d'une immense étendue; car Si
la forte constitution physique de nos ancétres nous étonne sou-
vent, leur tempérament intellectuel devrait nous paraitre bien
plus extraordinaire et bien plus enviable encore. Dante était un
grand théologien, un grand politique, en méme temps que le premier
des poétes. Léonard de Vinci, Michel-Ange, furent grands architectes
en méme temps que grands peintres. Le Tasse a professé les mathé-
mathiques. Galilée, & son tour, doué des mémes facultés, animé
d’une sublime émulation, partageait ses heures de loisir entre les
distractions les plus élevées. {] était réputé habile sur plusieurs in-
struments, excellait sur le luth , tenait un rang parmi les peintres,
et distribua toute sa vie de précieux avis aux plus éminents artistes
de son époque.
Cependant, entre les professions libérales, la médecine était alors
une des plus lucratives. Son pére résolut de le préparer 4 cette car-
riére, et l’envoya dans ce but 4 I’université de Pise. Galilée. y en-
tra le 5 novembre 1584, et fit ses études sous le célébre botaniste
! Childe-Harold, chant IV, stance 5. |
GALILEE. A85
André Cesalpinus, qui occupa la chaire de médecine de 1567 4 1592.
Galilée avait cru qu’une teinture de géomeétrie était un prélimi-
naire indispensable a la théorie de la musique et du dessin. Son
pére, qui semble avoir prévu les conséquences de cette nouvelle
porte ouverte a son ardeur, épiait ses progrés avec une jalouse
inquiétade, bien déterminé, d’ailleurs, 4 ne pas souffrir que ces pré-
tendus délassements marchassent de pair avec la médecine. Cepen-
dant les précautions furent vaines.
Toute son attention fut absorbée par Jes nouvelles vérités qui se
faisaient jour dans son esprit. C’était la méme lutte qui, quelques
années plus tard, devait se reproduire & Paris dans Je sein d’une fa-
mille également pieuse et savante; et |’on peut croire qu’on retrouve
les pages perdues de la jeunesse de Galilée en lisant, tracée de la
main méme de !a sceur de Pascal, cette scéne ot Je pére, aprés avoir
caché tous les livres de mathématiques a son fils , le découvre ayant
deviné & lui seul, et sans nul secours, toute cette science jusqu’a la
trente-deuxiéme proposition d’Euclide. « Mon pére, dit la fille de
aM. Pascal, fut si épouvanté de la grandeur et de !a puissance du
« génie demon frére que, sans lui dire un mot, il le quitta et alla chez
«M. Le Pailleur, qui était son ami intime, et qui était aussi fort sa-
« vant. Lorsqu’il y fut arrivé, il y demeura immobile comme un
« homme transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant méme qu’A
a versait quelques larmes, fut épouvanté aussi, et le pria de ne pas
«lui céler plus longtemps Ja cause de son déplaisir. Mon pére lui ré-
« pondit : « Je ne pleure pas d’affliction, mais de joie, vous savez les.
« soins que j’ai pris pour éter a mon fils la connaissance de la géo-
« métrie, de peur de le détourner de ses autres études ; cependant.
a voici ce qu’il a fait. » Sur cela i] lui montra tout ce qu’il avait
«trouvé, par ou on pouvait dire en quelque facon qu’il avait inventé
a les mathématiques. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que
«mon pére l’avait été, et lui dit qu’il ne trouvait pas juste de capti-
« ver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette con-
« naissance ; qu’il fallait lui laisser voir les livres sans Je retenir plus
« longtemps. ! »
Telle fut aussi Ja résolution du pére de Galilée, vaincu par les si-
gnes manifestes dont Dieu marque les hautes vocations, et bientdt
{ Pensees de Pascal, jntroduction, page 9.
436 GALILEE.
le jeune disciple de l'Université devint professeur 4 son tour par
l’entremise du cardinal Del Monte. Le grand-duc de Toscane eut con-
naissance du mérite de ce jeune homme, et, en 1589, il le nomma
professeur & la chaire de mathématiques de Pise. Mais la modicité de
ses honoraires, qui n’étaient que de 60 écus, forcga Galilée & chercher
dans des lecons particuli¢res de quoi parer & ses embarras finao-
ciers, et de dérober ainsi & la science les heures de loisir qu'il bri-
lait de lui consacrer.
Dés l’4ge de dix-huit ans, époque & laquelle il était entré a l'Uni-
versité, son antipathie innée pour la philosophie d’Aristote prit uo
libre développement. Ce sentiment de répulsion ne fit que s’enveni-
mer au contact d’études sérieuses, et « du jour de son installation a
« Pise, Galilée parait avoir regardé la doctrine d’Aristote comme une
« proie scolastique qu’il lui fallait poursuivre dans sa chasse 4 |a
« gloire 4. Résolu de soumettre chaque opinion a la pierre de touche
« de l’expérience, il dirigea ses premiéres études a Pise vers la Méca-
« nique d’Aristote, dont l’inexactitude etl’absurdité lui sautérent bien-
« tot aux yeux. Aussi, entrainé par un zéle indiscret peut-étre, la dé-
« non¢a-t-il 4 ses éléves avec une véhémence de geste et de parole
« montée au ton de sa propre impression. La découverte d’erreurs
« consacrées par les siécles inspire naturellement au jeune philosophe
« un enthousiasme que condamne la raison. Le sentiment du triom-
« phe se complait a revétir les formes Apres et incisives du langage,
« et l’instigateur d’opinions erronées est traité comme une espéce
« d’ennemi de Ja science. A !’instar du soldat qui fait ses premiéres ar-
« mes, le philosophe laisse souvent sur les ceuvres de sa jeunesse une
« tache de cruauté ; le temps seul et l’expérience aménent avec eux
«la circonspection de la bravoure sur le terrain de la controverse
« comme sur le champ de bataille. C’est ce duel & mort que Galilee
« semble avoir engagé avec les partisans d’Aristote; et telle fut
« l’exaspération provoquée par le succés de ses attaques incessantes
« qu’il soulevd contre lui, pour le reste de sa vie, une de ces haines
« dont la violence prend rarement sa source dans une simple diver-
« gence d’opinion. Oubliant que tout ici-bas est progressif et que les
« erreurs d’une génération , passées au crible de la discussion, font
« place &@ de nouvelles découvertes, Galilée ne prévoyait pas alors
‘ Brewster, page 7.
GALILEE, 487
«que ses propres théories et ses travaux incomplets seraient un jour
« aussi soumis a la loupe d’une critique sévére. Il commit donc une
« yéritable faute en fustigeant sans pitié les préjugés et |’ignorance
«de ses adversaires. Quiconque a l’insigne bonheur de dévancer son
aépoque ne doit pas trouver étrange que ses contemporains, moins
«heureux, restent enarriére. Les hommes ne sont pas nécessairement
« enlétés parce qu’ils s’attachent A des erreurs profondément enraci-
« nées et vénérables ; ils ne sont pas absolument stupides parce qu’ils
« sontlents 4 comprendre et lents 4 embrasser de nouvelles vérités'.»
A ces réflexions profondément justes, et par conséquent applicables
a toutes les époques, l’auteur anglais pouvait joindre une observa-
tion spéciale au siécle de Galilée. Presque tous les axiomes scientifi-
ques d’Aristote reposent sur des données fausses, et néanmoins leur
régne fut un bienfait pour |’humanité. La vénération que son auto-
rité inspira, interdisant aux esprits l’investigation du monde matériel,
leurlaissait tout leur essor dans les sphéres morales. Pierre Lombard,
saint Anselme, saint Thomas, saint Bonaventure, ces grands docteurs
qui eurent mission d’arracher ]'ame humaine aux liens du sen-
sualisme paien et aux invasions de la barbarie, eussent-ils tourné,
comme ils le firent, toute Ja puissance de leurs facultés vers la théo-
logie, c’est-a-dire vers la science de Dieu, et de l'homme dans ses
rapports avec Dieu, si le champ des découvertes physiques ne leur
eit paru, sur la parole du maitre, irrévocablement épuisé. I semble
gue Dieu n’ait permis cette carriére nouvelle a l’activité humaine
qu’a partir du jour of la société était devenue assez solidement chré-
lienne pour que ses conquétes moralés fussent hors de péril. Le
monde théologique devait étre, avant tout autre, exploré jus-
qu’en ses derniéres profondeurs. Gela explique aussi comment Aris-
tote était devenu une sorte d’autorité religieuse, et comment nombre
d’ecclésiastiques, qui venaient de soulenir une lutte acharnée sur
le dogme A travers toute la durée du siécle, s’abritérent opiniatré-
ment derriére ce rempart, dans le domaine de Ja science. L’innovation
be se présente pas toujours avec les signes d’une transition néces-
saire, et souvent elle effraie au-dela des bornes d'une prudence rai-
sionpablie. Les caractéres timides, les esprits tardifs forment d'abord
a majorité d’une agrégation d’hommes, méme éclairés, en attendant
4 Brewster, page 8.
488 GALILEE.
qu'une passion les transporte ou qu’un éclair d’évidence les illumine.
C’est cette masse contre laquelle se heurtait Galilée ; la résistance
en outre n’était pas particuli¢re aux hommes d'Eglise ni al’Halie. La
France et ses Universités avaient donné les plus funestes exemples.
Qu’on se rappelle les troubles de nos écoles presque semblables a
des guerres civiles, et l'on conviendra que Galilée fut encore mieux
traité que Ramus.
Il faut observer enfin que Galilée n’était pas un simple mathémati-
cien; il cinglait 4 pleines voiles sur un océan plus orageux. Son ceu-
vre s’appliquait clairement a la rénovation compléte des bases de
la philosophie, et ses découvertes astronomique ont trop effacé, pour
la postérité, ce cété saillant de son action. « J’ai étudié plus d’années la
« philosophie, écrivait-il lui-méme, que de mois la géométrie. » I] avait
le droit de se rendre ce témoignagne, de méme que I'Ilalie a le droit
de revendiquer contre l’Angleterre sa supériorité sur Bacon. Bacon,
en effet, qu’on lui oppose souvent, a, dans son Novum Organum, donné
comme Galilée l’observation de l’univers, la science des lois naturel-
les, pour fondement & toutes Jes opérations de |’intelligence ; maisé
Galilée appartient l’antériorité. Non-seulement le philosophe floren-
tin a précédé le philosophe anglais, mais Bacon a nié et méconnu
plusieurs des découvertes les plus considérables de son émule, et 1a
ou il croyait enseigner des routes nouvelles a l’esprit humain, Galilée
avait marché lui-méme a grands pas et entrainé sa génération avec
lui.
Tel est, ils’en faut bien pénétrer, le secret des événements qui nous
restent a dérouler. . .
Aristote avait posé en principe que, de deux corps qui tombent,
le plus lourd touche la terre avant l’autre, et que leur vitesse
est proportiennelle a leur poids. Galilée soutint qu’ils n’étaient
inégalement retardés que par la résistance de l’air, et que tous
les corps placés 4 égale hauteur dans le vide tomberaient en temps
égal. Il le prouva par des expériences multipliées du sommet de la
tour inclinée de Pise; mais les Aristotéliciens, en dépit de cette de-
monstration, s’obstinérent a attribuer ce phénoméne & une cause In-
connue, prétendant toujours qu’on devait préférer |’affirmation du
maitre a celle de Ja nature.
Son. esprit investigateur l’accompagnait méme dans Ja priere.
Agenouillé un jour dans la cathédrale de Pise, il leva les yeux sur une
GALILEE. 489
Jampe que le vent agitait, et remarqua que les oscillations s’effec-
tuaienten des temps sensiblement égaux. Cette remarque eut dés lors
les plus importantes conséquences dans son esprit, et l’isochronisme
des oscillations du pendule venait de se révéler & lui. :
Des deux cdétés, du reste, l’antagonisme devenait systématique
eatre Galilée et les disciples d’Aristote. Tout se préparait pour un
combat comme dans un camp, lorsqu’un incident imprévu lui offrit
lheureuse occasion de se soustraire 4des éventualités menacantes: un
décret de la république de Venise statua que la chaire de mathéma-
tiques a l’université de Padoue, vacante depuis cing ans, serait réta-
blie, et, sur la recommandation de Guido Ubaldi, Galilée y fut nommé
pour trois ans, en 4599.
Galilée venait de perdre son pére, mort dans un Age avancé. Son
litre d’ainé de Ja famille }’en constituait Je soutien, et cette obligation
sacrée le stimulant a améliorer sa position fut pour. lui un motif de
plus de quitter Pise. Au mois de septembre 1592, son cours fut donc
transporté a Padoue. Il composa plusieurs ouvrages, et compléta
différentes découvertes qu'il communiquait avec une grande libéra-
lité; ses manuscrits 4 peine tracés circulaient parmi ses amis ef ses
éléves ; mais plusieurs de ces précieuses confidences, ayant dépassé
ce sanctuaire, tombérent dans Jes maing de personnages assez peu
délicats pour s’en attribuer la gloire et les publier sous leur nom. Si
Pon n’a pas cherché 4 lui dérober toutes ses découvertes, ce n’est
pas que cette triste expérience l’eit rendu plus méfiant, mais bien
platét parce que la plupart de ses pensées dépassaient tellement son
temps que plusieurs des hommes capables de se les approprier les
rejetérent souvent comme des réveries indignes d’eux-mémes.
N est difficile de préciser l’6poque 4 laquelle Galilée adhéra a la
doctrine de Copernic , mais il est curieux d’apprendre de lui-méme
comment il fut conduit 4 cette grande détermination. « Puisque |’oc-
« casion s‘en présente, je vais vous relater ce qui m’advint au mo-
« ment ol ce systéme (celui de Copernic) commengait a faire du bruit
« dans le monde scientifique. J’étais tout jeune encore, et n’avais pas
« achevé ma philosophie, que d’autres occupations m’obligérent
« d’interrompre , quand arriva de Rostock dans ce pays, un étranger
¢ nommé, je crois, Christian Vurslitius, disciple de Copernic. Ce per-
« sopnage donna deux ou trois lecons sur cette question, au sein
« d'une académie et au milieu d’un nombreux auditoire. M’imaginant
490 GALILEE.
« que la plupart cédaient & un engovement de nouveaaté plus qu’
« tout autre mobile, et intimement convaincu que ce systéme était le
« réve d’un fou avide de célébrité, je ne voulus pas étre present.
« J'interrogeai pourtant quelques auditeurs, et je compris que tous
a allaient s’égayer aux dépens du professeur; un seul m’assura que
« ce n’était point une chose si ridicule. Comme je savais & cet homme
« des habitades calmes et réservées, je me pris & regretter d’avoir
« fait fi des legons de Christian, et chaque fois que je reacontrais un
« partisan de Copernic je commengais par m’enquérir de lui s'il avait
« toujours été de la méme opinion. Tous m’avouérent que longtemps
« ils avaient défendu l’opinion opposée , et que la force seule des ar-
« guments les avait subjugués et ralliés aux nouvelles doctrines. Je
« leur fis subir un & un ane épreuve particuliére, pour voir s’ils com-
a battraient victorieusement les raisons de la partie adverse, et la
@ promptitude de leurs réponses me convainquit qu’ils n’avaient
« adopté ce sentiment ni par ignorance ni par vanité. D’un autre
« cété, toutes les fois que je demandais aux Péripatéticiens et aux
« Ptoléméens , ce qui m’arriva en mainte circonstance, s’ils ayaient
« lu le livre de Copernic, je m’apercus que fort peu ]’avaient lu, et
« que pas un nel’avait compris. Je m’enquérais également des Péri-
« patéticiens si quelqu’un d’entre eux n’avait jamais été dans le camp
@ opposé : tous me répondirent : Non.
« Considérant donc que tous les partisans da systéme de Copernic
« avaient autrefois partagé l’opinion contraire, et qu’ils possédaient
« 4 fond les arguments d’ Aristote et de Ptolémée, tandis que , parmi
a Jes sectateurs de ces derniers, aucun n’avait antérieurement adopté
« les idées de Copernic et quitté son drapeau pour celui d’Aristote;
« mettant, dis-je, ces considérations dans la balance , je commencai
« & croire que, si un homme répudie une opinion qu'il a sucée avec
« le lait, et partagée longtemps avec la masse de|]’humanité, pour em-
.« brasser une opinion accueillie seulement par un petit nombre de
« prosélytes, anathématisée par toutes les écoles, et regardée comme
.« UD insigne paradoxe , cet homme, éyidemment, a dia étre incité,
« violenté en quelque sorte & cette adhésion par des arguments irré- |
« sistibles. De ces réflexions oo chez moi un vif désir de | pénétrer
« au fond de la question *.
* Systema cormicum. Dial, I, p. 424.
GALILEE, hO4
En 1508, Galilée éprouva un accident qui faillit lui devenir fu-
neste. Prenant sa part d'une partie de plaisir & Padoue, il respira
longuement, prés d’une fenétre ouverte, un courant d’air rafratchi
par une chute d’eau artificielle, et finit par se laisser aller au som-
meil. Cette fratcheur intempestive, réagissant avec énergie sur sa ro-
buste constitution, détermina un malaise chronique, accompagné de
douleurs aigués, dont il éprouva jes mtermittences le reste de sa vie.
La réputation de Galilée était déja répandue au Join en Europe.
Larchiduc Ferdinand , depuis empereur d’Allemagne, le landgrave
de Hesse et les seigneurs d’Alsace et de Mantoue honoraient ses cours
de leur présence. Le prince Gustave-Adolphe de Suéde voulut égale-
ment recevoir de lui des legons de mathématiques pendant son séjour
en Itabe.
La premiére période de son engagement & Padoue remplie, Galilée
fut réélu avec un traitement de 820 florins. Cette bonne fortune, au
rapport de Fabbroni, lui arriva par la malice d’un de ses ennemis,
qui Je dénonca au sénat comme vivant en adultére avec Marina
Gamba. Le sénat, dit-on, sans approfondir Je caractére de cette dé-
lation, répondit que, « si Galilée avait une famille 4 soutenir, c’était
un motif de plus d’augmenter son traitement. » Il est bien plus vrai-
semblable que la libéralité de la république fut stimulée par les
éminents services du professeur, et qu’en répondant ainsi & son accu-
sateur on avait voulu se borner & déjouer de jalouses inimitiés. Tou-
jours est-il vrai cependant que, sans qu’on trouve dans sa biographie
aucune trace d’un mariage Kgitime, il ne tarda pas 4 présenter A ses
amis trois jeunes enfants, deux filles et un fils, dont il surveillait
l'éducation avec une grande vigilance. Les filles entrérent dans un
convent et y prirent le voile. Son fils lui survécut sans laisser lui-
méme de postérité.
En 1604, une nouvelle étoile fixa l’attention des astronomes, et
notamment de Gakilée. Trois discours, dont il n’est parvenu jusqu’aé
nous que Je commencement du premier, furent par lui consacrés au
développement des observations et des théories que lui suggéra cette
découverte. Arguant de l’absence de parallaxe, il prouva que cette
étoile n’était pas an météore, ainsi qu’on le prétendait généralement,
et qu’elle était située, comme les étoiles fixes, bien au dela de notre
propre systéme. Mise 4 l’ordre du jour, cette question attira une af-
fluence considérable autour de la chaire de Galiléé, et le jeune savant
492 GALILEE.
eut le courage d’exprimer tout haut Ja surprise de l’intérét passionné
qu’éveillait chez ses auditeurs un phénoméne isolé, quand, tous
les jours, Jes merveilles de la création les trouvaient froids et dédai-
gneux.
En 1606, Galilée, maintenu dans sa chaire de Padoue, fut appointé
a 520 florins. Telle était déja sa renommée, tel était aussi alors
’empressement des populations vers les sciences, qu’aucune salle ne
put bientét suffire @ la foule ; et, plus d’une fois, aprés avoir convo-
qué son auditoire dans |’Ecole de médecine, qui contenait environ
mille personnes, le brillant professeur se vit réduit 4 se transporter
en plein air, ot le suivait une innombrable multitude battant des
mains. <
Ses repas méme ne le mettaient point a|’abri de l’importunilé. Les
plus heureux prenaient place 4 sa table, d’autres l’entouraient; et,
comme le ménage du grand homme ne lui permettait pas une somp-
tueuse hospitalité, il lui arriva souvent de poser sur les genoux de
ses trop nombreux convives de larges feuilles de papier, en guise de
serviettes 4.
Parmi les divers travaux qui se partageaient son attention, il faut
ranger la recherche des propriétés de ]’aimant. Ses expériences da-
tent de 1607; mais, si l’on en excepte une méthode dont le résultat
fut de doubler la force alors connue de |’aimant, il ne parait pas
avoir agrandi le domaine du magnétisme.
Galilée était alors dans tout Je feu de son imagination, et avancait
de découverte en découverte. On allait lui devoir le thermomttre et
Je télescope.
Parmi les phénoménes naturels il n’y en a pas qui aient plus d’im-
portance pour nous que les phénoménes calorifiques. « La santé des
« hommes et des animaux, les travaux de l’agriculture, des arts les
« plus utiles et les plus nécessaires, dépendent de lachaleur, et cepen-
« dant, jusqu’au moment ot Galilée inventa le thermométre, il n'y
« avait aucun moyen de déterminer la température, et tout se bor-
« nait a dire : J’ai chaud ou froid. Ce grand physicien ayant remarque
« que l’air, comme tous les corps en général, se raréfie par la cha-
« leur et reprend son volume primitif en se réfroidissant, fonda sur
« cette observation trés-simple l’instrument destiné & rendre sen-
“ Targioni, Notizie, tome II, page 69.
GALILEE. 493
a sibles & la vue Jes variations de la température. Cet instrument se
« composait d’un tube de verre de petit diamétre, ouvert a l'une de
ases extrémités et terminé a |’autre bout par une boule. Aprés y
« avoir introduit un peu d’eau, on plongeait l’extrémité du tube dans
a une position verticale. La pression de l’air extérieur retenait le li-
« quide dans le tube, et le thermométre était construit. En effet, en
« approchant un corps chaud de la boule de cet instrument, I’air in-
a térieur se dilatait et chassait le liquide, qui descendait dans le tube
«et qui remontait ensuite par le réfroidissement. Galilée avait gra-
« dué le tube pour pouvoir faire des observations. Cet instrument
« n’était pas comparable; car il était pourvu de points fixes dans |’é-
« Chelle : c’était un thermoscope plutét qu'un thermométre. De plus,
«il servait 4 la fois de thermométre et de barométre. Le liquide
« montait ou descendait dans le tube suivant les variations du poids
« de l’atmosphére et d’aprés |’évaporation qui s’opérait 4 lintérieur.
a On était encore loin des thermométres actuels, et pourtant la véri-
a table physique, la physique du poids et de la mesure, ne prit nais-
wsance que du jour ou cet instrument fut inventé; car-jusqu’alors les
« instruments qu’on avait imaginés pour mesurer les effets naturels
«ou les propriétés des corps étaient des objets de curiosité, qu’on
« n’employait presque jamais, tandis que le thermométre devint
« bientét d'un usage journalier par |’influence de Galilée!. »
Le compas et le microscope furent en méme temps perfectionnés.
I] était en négociation avec le grand-duc de Florence pour rentrer en
Toscane, et résidait passagérement a Venise (avril-mai 1609), lorsque
parvinrent a son oreille les premiéres rumeurs d’ou il tira la décou-
verte du télescope. On vint lui dire qu'un Hollandais, nommé Lip-
pershers, avait présenté au prince Maurice de Nassau un instrument
d’optique a l'aide duquel les objets éloignés semblaient rapprochés
de ]’observateur. On n’ajoutait rien sur la forme de cet appareil. Peu
de jours aprés, cette nouvelle fut confirmée par une lettre que Jacques
Badouer adressait de Paris & Galilée; et celui-ci se hata de retourner
4 Padoue pour se mettre immédiatement a I’ceuvre. Dés la premiére
nuit de son arrivée, il trouva dans le principe de la réfraction la solu-
tion qu’il cherchait. I] adapta au bout d’un tube de plomb deux ver-
res planes d’un cété, mais dont les autres faces étaient l’une convexe
‘ Libri, Sciences math., tome IV, page 187:
494 GALILEE.
et la seconde concave; puis, ayant appliqué |’ceil au verre concave, iJ
reconnut que les objets grossissaient et se rapprochaient prodi-
gieusewent de lui. Ce petit instrument, qui triplait seulement le vo-
Jume, fut porté en triomphe a Venise par Galilée, et provoqua le plas
vif intérét. Chaque jour des flots d’étudiants et de seigneurs assié-
geaient la maison de Galilée, impatients de contempler le magique
jouet, et un mois s’était écoulé asatisfaire cette curiosité, quand Galilée
recut avis de Léonard Deodati, doge de Venise, que le sénat regar-
derait comme une haute faveur d’obtenir la possession de cet étrange
instrument. Galilée accéda sans peine au désir de ses protecteurs,
qui, en échange, lui concédérent a perpétuité la chaire de Padoue, et
portérent son traitement de 520 4 1000 florins‘.
De longues et violentes contestations nationales se sont élevées et
longtemps soutenues sur la paternité réelle de ces premiers rudiments
du télescope astronomique. Les limites de ce travail ne nous permet-
tent pas de les reproduire en détail; toutefois il est permis de dire
que le hasard joua un plus grand réle dans Ja découverte hollandaise,
et la sagacité dans la découverte italienne, et que celui qui tire les
conséquences pratiques d'un premier apergu peut, 4 bon droit, se
considérer comme le véritable créateur.
_ Quant a Venise, ’intérét qu’y causa l’exhibition du tube de Galilée,
ou la double lunette, ou le cylindre astronomique, car Demisiano ne
lui avait pas encore appliqué le nom de télescope, allait toujours
croissant. Sirturi?, ayant lui-méme réussi, sous la direction de Ga-
lilée, & construire un de ces instruments, monta sur la tour de Saint-
Marc pour se soustraire aux importunités de la foule. Mais des grou-
pes nombreux qui stationnaient dans la rue le reconnurent, et, la
curiosité leur donnant des ailes, ils volérent lui arracher des mains
le tube merveilleux; si bien que le pbilosophe dut s’exécuter et les
voir, durant plusieurs heures, appliquer successivement l’ceil 2 sa
Junette, Jaloux de procurer le méme plaisir 4 leurs amis, ils mirent
tout en ceuvre pour savoir le nom de I’hétel ot logeait Sirturi; i
parvint 4 déjouer leurs tentatives, et quitta Venise le lendemain
Matin, afin d’éviter un second assaut de cette espéce.
Les opticiens exploitérent 4 l’envi cette merveille ; les tours, les
‘ Viviani, Vie de Galilée, page 69.
* Du Télescope, page 486,
GALILEE. 495
clochers, les fenétres ayant vue sur l'Adriatique étaient encombrés
de Vénitiens regardant au loin leurs navires sur les flots : ils croyaient
avoir centuplé leur force maritime, l’ennemi ne pouvant plus désor=
mais ni les éviter, ni les surprendre. Les étrangers accoururent bien-
tt & leur tour, tentérent la cupidité des opticiens de Venise et pro-
pagérent le merveilleux instrument a travers toute l'Europe. Mais
Galilée, abandonnant Ja multitude & son engouement, donnait une
tout autre direction & la puissance nouvelle qu’il venait de mettre
au jour. i tourna ses regards vers le ciel, dans le silence des nuits et
la profondeur de la méditation ; au lieu de songer & détruire des flot-
tes, il voulait surprendre les secrets du Créateur méme, et c’est dans
le firmament qu'il prétendait conquérir de nouveaux mondes.
La lune fut le premier objet des investigations de Galilée. « Cette
« planéte, pour parler son langage, lai parut aussi prés de la terre
« que si elle n’eit été distante que de deux rayons de cercle. I] appli-
« qua ensuite son télescope aux planétes et aux étoiles fixes, et ces
« inspections fréquentes Jui causaient d’indicibles jouissances. »
Ses observations sur la lune eurent an puissant degré d’intérét. La
ressemblance générale de cette planéte avec le globe terrestre attira
tout naturellement son attention. Bientét méme il se vit en mesure
de pouvoir tracer sur l’ensembie da disque lunaire des chaines de
montagnes, de profondes valiées, et d’autres accidents du so] dont les
marges et les sommets réverbéraient les feax du soleil Jevant, lorsque
les ravins intermédiaires étaient encore plongés dans les ténébres.
Les espaces obscurs et lumineux indiquaient, selon lui, les mers et
les continents, qui réfléchissaient & divers degrés les rayons du s0-
lei]. Quant a la phosphorescence ou lumiére secondaire qu’on apercoit
sur le limbe obscur de Ja lune & son premier et dernier quartier, il
l’attribue 4 Ja réflexion des rayons du soleil sur la terre.
Les partisans d’Aristote accueillirent fort mal ces découvertes. En
effet, dans leur opinion préconcue, Ja lune était sphérique et par-.
faitement polie, et Ja couvrir de montagnes, y creuser des vallons,
c’était l& un acte impie qui gMtait l’harmonieux travail des lignes ré-
guliéres tracées par la nature elle-méme. Galilée en appela vaine-
ment 2 l’évidence de l’observation et & la surface actuelle de notre
globe. D’aprés lui, les irrégularités analogues qu’on remarquait sur
le disque lunaire portaient le cachet de la divine sagesse; car, si la
surface du globe terrestre avait été parfaitement unie, il n’aurait of-
496 GALILEE.
fert que le triste spectacle d’un vaste désert, privé d’animaux, de
‘plantes, de cités et d’étres humains, séjour du silence et de !’inac-
tion, sans vie, sans &me, et nu de tous les ornements qui la rendent
aujourd’hui si belle et si variée.
En étudiant les étoiles fixes et les comparant avec les planétes,
Galilée. observa une différence frappante dans l’apparence de leurs
disques respectifs. Geux des planétes, en effet, lui parurent des corps
ronds, comme la lune, tandis que les étoiles fixes, n’accusant aucune
forme de disque, ressemblaient 4 des points lumineux d’ot s’échap-
paient des rayons scintillants. Selon lui, toutes les étoiles, quelle que
fat leur grandeur, ne différaient nullement entre elles; celles de cin-
quiéme et de sixiéme grandeur, vues & l’aide du télescope, offraient
les mémes caractéres que Sirius, la plus grosse des étoiles, examinée
a l’ceil nu. Quelle fut sa joie quand son télescope lui apprit que les
nébuleuses étaient un assemblage d’étoiles invisibles sans un secours
artificiel ! Il n’en compta pas moins de guarante dans le groupe nommé
les Pléades ou les sept étoiles, et il nous a laissé le plan de cette
constellation avec celui du Baudrier et l’Epée d’ Orion, et de la nébu-
leuse de Presepe. Dans !a nébuleuse de la Voie lactéeé, il signala des
milliers de petites étoiles, et conclut que la blancheur de cette sin-
guliére portion des sphéres célestes émanait d’étoiles plus petites
encore, que son télescope était impuissant a isoler.
Ces découvertes, malgré leur importance et leur intérét, furent
bientét reléguées au second plan par d’autres que Galilée dut a un
examen non interrompu des planétes et a un télescope de plus grande
dimension. Le 7 janvier 1610, 4 une heure du matin, ayant pointé
son télescope vers Jupiter, il observa trois étoiles prés de cette pla-
néte, deux a |’est et une & l’ouest. Toutes trois étaient échelonnées
sur une ligne droite, paralléles & l’écliptique, et semblaient plus bril-
lantes que d’autres étoiles d’égale grandeur. Les prenant pour des
étoiles fixes, ce fut 4 peine s’il daigna méme noter leurs distances de
Jupiter et les leurs respectives. Le 8 janvier, cependant, poussé par
je ne sais quel instinct! a étudier de nouveau ces étoiles, i] remarqua
qu'un changement notable était survenu dans leur position ; toutes
trois se trouvaient alors a l’ouest de Jupiter, beaucoup plus rappro-
chées |’une de l'autre qu’auparavant, et presque a égales distances.
‘ Nescio quo fato ductus.
GALILEE. 497
Bien que ce fait extraordinaire de rapprochement réciproque n’eit
pas attiré son attention, il se demanda pourtant comment Jupiter
pouvait se trouver 4 l’est de trois étoiles, lorsque, la veille, il était &
louest de deux d’entre elles. Laseule explication qu’il put donner de
ce fait fut que Je mouvement de Jupiter était direct, contrairement
aux calculs astronomiques, et qu’il avait dépassé ces deux étoiles par
gon propre mouvement. Le 410, il découvrit deux des étoiles seule-
ment, toutes deux 4 l’est de la planéte. Mais Jupiter n’avait pu aller
de l’ouest a |’est le 8 janvier, et, le 10, de l’est a l’ouest. Galilée se
vit donc logiquement conduit 4 conclure que ce phénoméne provenait
d’évolutions inconnues.
Le 12 janvier, un examen itératif les lui montra avec des change-
ments de position et des différences de grandeur. Le 13, enfin, il ob-
serva une quatriéme étoile qui compléta les guatre planétes secon-
daires, constituant entre elles ce qu’on nomme les satellites de
Jupiter.
Il se hata de dresser Je plan de ses observations, et donna 4 ces
quatre nouveaux corps le nom d’étotles médicéennes. Cet ouvrage,
sous le titre de Messager sideral, fut en méme temps dédié au
grand-duc.
Ennemis et amis du systeme de Copernic appréciérent aussitét
Yimportance de cette grande découverte. Jusque-ja on n’avait dis-
tingué les planétes des étoiles fixes que par leur déplacement relatif;
mais le télescope prouva que c’étaient des corps assez rapprochés de
notre globe, puisqu’il déterminait nettement leur disque, tandis que
les étoiles fixes, méme grossies 4 ]’aide de cet instrument, semblaient
de petits points lumineux perdus dans les sphéres célestes. Le sys-
téme de Jupiter, éclairé par quatre planétes accomplissant leur ré-
volution dans des périodes diverses et régulitres, démontra A |!’or-
gueilleuse raison de |’homme la pauvreté et pour ainsi dire le néant
du globe qu’il habite, et proclama, dans un éloquent langage, que ce
globe n’est pas le centre de |’univers.
Les Aristotéliciens recgurent en le bafouant le Messager sidéral. Mal-.
gré les instances pressantes et réitérées de Galilée, le principal pro-
fesseur de philosophie de Padoue refusa obstinément de regarder la
terre et les étoiles 4 travers son télescope; il alla méme jusqu’a tra-
vailler l’esprit du grand-duc pour le convaincre de l’impossibilité de
existence des satellites de Jupiter. Sizzi, astronome de Florence,
498 GALILEE.
soutint que, comme il n’y avajt que sept ouvertures & la téte: deux
yeux, deux oreilles, deux narines et une bouche ; que, comme il n’y
avait que sept métaux et sept jours dans la semaine, il ne pouvait y
avoir également que sept planétes. I] parait pourtant avoir admis la
visibilité des quatre satellites 4 }’aide du télescope, mais de leur in-
visibilité & )’ceil nu il argua qu’elles ne peuvent influer en rien sur
la terre, et de leur inutilité il tirait cette conclusion : Donc elles n’exis-
tent pas.
Au moment ou l’esprit philosophique faisait ainsi défaut aux cor-
porations savantes elles-mémes, si violentes quelquefois dans leurs
jalousies, la science, heureusement, trouva un refuge parmi quel-
ques princes exempts de pédantisme’; en dépit de tous les raisonne-
ments du professeur de philosophie, Cosme de Médicis préféra le té-
moignage de ses yeux aux syllogismes de son maitre. Plusieurs fois, &
Pise, il observa avec Galilée les nouvelles planétes, et, en le quittant,
il lui fit un cadeau de 1000 florins. Peu aprés il le fixa a Florence en
qualité de premier mathématicien de la cour, avec un traitement de
4000 autres florins annuels.. Ses fonctions ne lui imposaient aucun
devoir officiel, sauf, de temps a autre, quelques lecons aux princes tos-
cans, et surtout aux princes étrangers; une des clauses expresses du
contrat stipulait qu’on Jui laisserait le loisir nécessaire pour !’aché-
vement de ses traités sur la constitution de ]’univers, sur la mécani-
que et le mouvement local. La résignation de sa chaire 4 Puniversité
de Padoue, conséquence nécessaire de son nouvel emploi, causa un
violent déplaisir & ses anciens amis, qui rompirent d’abord toute re-
lation avec lui; mais Jeur mécontentement se calma peu a peu, et le
sénat vénitien finit par apprécier les sentiments et les motifs d’un
étranger acceptant une telle promotion dans son pays natal. Ce fut
vers cette époque que le jeune Louis XIII lai fit demander des astres
qui portassent aussi son nom.
Quel que fat l’éclat des succés de Galilée dans les Etats vénitiens
et la Toscane, la métropole de I’Italie, Rome, était depuis longtemps
le point de mire de ses vceux; il put enfin effectuer son voyage au
commencement de l’année 16141. Princes, cardinaux et prélats con-
fondirent leurs hommages. Ceux-l4 mémes qui décréditaient ses dé-
couvertes et en redoutaient les conséquences rivalisérent avec les
amis de la science et parurent jaloux de voir la merveille intellec-
tuelle de leur siécle.
GALILEE, 499
Ce fut dans le jardin méme du Quirinal, dans le courant d’avril
1611, qu’il dressa pour la premiére fois son télescope & Rome, et il y
professa ses premié¢res découvertes devant un innombrable concours
de disciples et d’amis. Il y prenait dés lors hardiment parti en faveur
du systéme de Copernic.
Il logeait chez son ami Salviati, membre de ]’Académie lyncéenne,
fondée par le prince Cesi; et Salviati ne cessait de le mettre aux prix
ses avec les plus hardis discoureurs de la ville éternelle. La question
des ponts flottants, soulevée dans une réunion scientifique, provoqua
une polémique relative a l'influence de la forme des corps pour les
rendre flottables ou immersibles. Contrairement 4 l’opinion générale,
Galilée entreprit de prouver que la forme n’y était pour rien, et
c’est ce qui le conduisit 4 écrire son discours sur les corps flottanta,
publié en 1612. Cet ouvrage renferme un grand nombre d’expérien-
ces ingénieuses & |’appui des vrais principes de l’hydrostatique, et
c'est l’un des monuments les plus durables de sa pénétration. Comme
tous ses autres ouvrages, celui-ci excita de vives répulsions. Son
premier provocateur fut Ptolémée Nizzolini, qui publia une lettre
adressée & Mazzemedici, archevéque de Florence ; Galilée répliqua
par une réponse directe 4 son antagoniste. Lodovico delle Colombe
et Vincenzo di Grazia livrérent au public un examen plus approfondi
de la question. Une courte et foudroyante réplique ‘fit justice de ceg
attaques ; le succés n’avait pas rendu Gahilée plus endurant.
L’ironie et le sarcasme, armes terribles sous sa main, se joignaient
toujours 4 Ja logique et a la raison; il-oubliait que la Providence avait
refusé & ses adversaires les mémes dons qu'elle lui avait prodigués
avec tant de munificence ; ni |’Age, ni l’expérience ne pouvaient par-
venir 4 lui apprendre que l’esprit, comme Ia matiére, a sa force d’iner-
tie, et que l’unique condition de son progres dans la vérité, c’eat le
graduel et patient déblayement de sa route. La maniére dont Galilée
défendit la vérité n’eut d’autre résultat que d’augmenter la répulsion
contre elle. Tous ses antagonistes, sans distinction de rang, se grou
pérent sous un méme drapeau pour leur mutuelle défense. Les pro~-
fesseurs aristotéliciens, les prétendus politiques du clergé organisé-
rent une ligue contre le philosophe qui les opprimait sous le despo-
tisme de sa supériorité. La Compagnie de Jésus se partageait & son
égard. Quelques membres |’attaquérent avec véhémence, d'autres
le soutenaient hautement. Le P. Scheiner, dans trois lettres &
500 GALILEE.
Marc Welser, s’attribua méme la constatation des taches du soleil 1.
Le parti de Galilée, quoique numériquement faible, n’était cepen-
dant pas sans crédit; ceux qu’il avait ralliés se dévouérent aveuglé-
ment a sa personne et a ses doctrines; ses disciples occupaient plu-
sieurs chaires de I'Italie.
Bien que les deux camps eussent été longtemps en présence, se
redoutant mutuellement et étudiant leur position respective, il était
difficile de prévoir lequel des deux ouvrirait le feu. La fin de l’année
1613 mit un terme aux hésitations. Galilée écrivit A son ami et
disciple, l’abbé Castelli, une lettre tendant 4 prouver que |’Ecriture
n’a pas mission de nous enseigner les sciences ou la philosophie, et
il enseignait lui-méme dans quelle acception devait étre compris le
langage tenu par les livres saints.
La philosophie se mettant ouvertement & commenter la Bible, la
chaire en prit aussitét texte pour lui répondre. Caccini, moine do-
minicain, attaqua nominativement Galilée du haut de la tribune sa-
crée, en appliquant a )’astronome et & ses partisans, sous une forme
ironique, ce passage de |’Ecriture : « O hommes de Galilée, pourquoi
vous arréter ainsi les yeux au ciel?» Ce genre de polémique fut
désapprouvé par ses supérieurs, et Louis Maruffi, général des Domi-
nicains, non content de faire des excuses & Galilée, qui lui avait
transmis une plainte formelle contre Caccini, exprima son vif désir
de n’étre point impliqué « dans toute brusque parole de trente ou
quarante mille moines. »
Sila sortie violente de Caccini n’eft été qu’un piége tendu a I’iras-
cibilité du philosophe, elle ne pouvait mieux réussir. A partir de ce
jour, il sortit complétement des bornes de la circonspection, et pu-
blia une longue lettre de soixante-dix pages, ou il défendait et confir-
mait par de nouvelles raisons son premier sentiment relativement &
Vinterprétation de |’Ecriture sainte ; i] cilait abondamment les Peres
de l’Eglise. Enfin, pour donner en quelque sorte le sceau de l’autorité
royale & cette seconde publication, il l’adressa 4 Christine, grande-
duchesse de Toscane, et cette forme redoubla l’intérét public qui se
plut a y lire l’expression des sentiments de la grande famille ducale.
Le gant était donc jeté aux théologiens, et malheureusement ceux qui
le relevéreut ne crurent que trop qu’ils avaient la religion a défendre.
{ Voyez M. Libri, tome IV, pages 225 et 2841.
GALILEE, 504
L'Inquisition évoqua l’affaire, et Caccini se mit a la téte des poursuites.
C’est dés la premiére intervention des inquisiteurs qu'il importe
de bien préciser la position de ce tribunal, ainsi que la portée de
ses actes en cette affaire. Un religieux dénonce un savant, d’autres
religieux le jugent; d’ou l’on a conclu l’antagonisme de 1’Eglise
et de la science. C’est le contraire qui fut vrai. Les religieux n’'é-
pousent ici que trop les animosités, les préjugés, les vengeances aca-
démiques. Les moines occupent une grande place dans I’histoire de
Galilée, non a titre de contradicteurs systématiques, mais parce que
les monastéres étaient alors le foyer le plus ardent des préoccupa-
tions et des controverses scientifiques ; et le méme homme qu’accu-
saient des Dominicains et des Jésuites se trouva en méme temps dé-
fendu par des Jésuites et des Dominicains. La science d’ailleurs n’était
pas seule & comparaitre alors devant ]’Inquisition ; la vertu quelque-
fois y fut injustement citée. L’Espagne ne nous montre-t-elle pas de
saints évéques et les missionnaires les plus dévoués de la cour de
Rome accusés a Madrid par Ja jalousie des hommes puissants ou par
quelque intrigue subalterne? Souvent aussi l’aecusation d’hérésie ap-
parut aux sayants eux-mémes comme un moyen commode de réduire
un adversaire, un rival au silence. Et lorsque Galilée met le pied sur
le seuil du Saint-Office, nous devons apercevoir derriére lui ces mo-
biles mystérieux, ces circonstances malheureuses qui font du récit
de sa persécution l’histoire méme des passions humaines.
Rentré en Toscane en 1615, il se hata de revenir &4 Rome. Toute-
fois, en présence de I’orage, il n’essaya plus d’y tenir téte. L’Inqui-
sition condamna juridiquement cette premiére tentative de compro-
mettre les saintes Ecritures dans les querelles scientifiques, et lui
imposa le serment de ne plus se le permettre @ l’avenir. Ce fut le
cardinal Bellarmin qui. recut cet engagement de ses mains, lui garan-
tissant en retour, par une sorte de reconnaissance écrite, qu’il pour-
rait en sireté, désormais, poursuivre ses recherches purement as-
tronomiques.
Galilée obtint du Pape Paul V une audience de congé, en mars
1616. Sa Sainteté laccueillit gracieusement et passa prés d'une
heure avec lui. Au moment de la séparation, le Pape assura Galilée
qu’il n’accepterait point 4 la légére les calomnies qu'il plairait 4 ses
ennemis de propager, et que, tant qu’il occuperait la chaire de saint
Pierre, sa sécurité devait étre compléte.
LL J OD 3
802 GALALRE.
Ces promesses avaient été dictées 4 Sa Sainteté par des promesses
correspondantes. Toutefois Galilée avait tant de peine & maitri-
ser l’emportement naturel de son caractére qu’a Rome méme il
he discontinua pas un instant ses controverses. « Votre Eminence
« serait ravie, é¢rivait-on 4 cette époque au cardinal d’Este, si
«elle entendait Galilée discater, comme cela lui arrive souvent ,
« avec quinze ou vingt adversaires qui l’attaquent opiniatrément,
« tantét dans une maison, tantot dans une autre; mais il est armé de
« telle sorte qu’il se moque d’eux sans leur cacher son mépris, et,
_ «lors méme que la nouveauté de ses idées empéche |’entié¢re per-
« suagton, i] montre admirablement le vide des arguments contraires.
« Landi dernier surtout, il a été vraiment sublime chez Frédéric
« Ghislieri, et ce qui m’amusait davantage, c’était que, avant de ré-
« pondre, il amplifiait et renforcait les arguments de la partie ad-
« verse de nouvelles raisons tras-spécieuses, pour la livrer ensuite
«au plus profond ridicule, quand il venait a les tourner contre
« elle. »
De retour 4 Florence, Galilée reprit le cours de ses études et dé-
couvrit une nouvelle méthode pour trouver la longitude en mer. Phi-
lippe III avait dirigé l’attention des astronomes vers ce probléme ;
Galilée en envisagea Ja solution comme un objet digne de son am-
bition ; et il lui tardait d’obtenir une victoire éclatante sur ses enne-
mis, en prouvant que les étoiles médicéennes, traitées par eux avec
tant de-mépris, pouvaient servir les grands intéréts de I’humanité.
Pendant son séjour 4 Rome, en 1615 et 1616, Galilée avait déja com-
muniqué ses vues sur Ce sujet au comte de Lemas, vice-roi de Na-
ples et président du conseil des Indes espagnoles. Cet illustre per-
sonnage lui conseilla de se présenter au ministre espagnol, le duc de
Lerme, et, par l’entremise du grand-duc Cosme, son ambassadeur
& la cour de Madrid fut chargé du soin de cette affaire. L’anxiété de
Galilée était extréme. Il assura ]’ambassadeur toscan que, « pour con-
« duire son projet 4 bonne fin, il était prét & quitter sa position, son
« protecteur, ses amis et sa famille, pour aller en Espagne, et séjour-
« ner, autant que besoin serait, 4 Séville, & Lisbonne, n’importe oh,
« pourvu qu’il pit faire connaftre sa méthode. »
On s’étouna que cette négociation activement entamée de part et
d’autre n’efit pas amend une prompte conclusion. On en rejeta la faute
sur l’aversion habituelle des Espagnols pour jes étrangers, mais ce
GALILEE. 503
secret fut postériearement expliqué par an fait digne d’étre connu.
Le grand-duc de Toscane estima un si haut prix la perte de Galilée
qu’il déclara au roi d’Espagne la volonté formelle de s’opposer a son
départ, & moins que le roi Philippe Ill ne lui accordat en échange le
privilége d’expédier chaque année, en franchise de tout droit, deax
baliments, du port de Livourne, aux Indes espagnoles. Le monopole
de ses colonies était alors une telle source de richesse pour |'Espa-
gne qu'elle refusa. Galilée demeura a son insu victime de la valeur
que sa pairie attachait & sa présence, et ne put trouver qu'une
cruelle mortification de plus dans la négligence apparente dont il
devint l’objet de la part du gouvernement espagnol et dans Ja mau-
vaise issue d’une négociation & laquelle il avait attaché d’abord les
espérances les plus enthousiastes ‘.
De nouveaux contre-temps signalérent pour lui l'année 1618 ; tan-
dis que l’apparition de trois cométes excitait l’attention de toute I’Eu-
rope, Galilée était retenu sur son lit par une grave maladie; mais,
bien qu'il lui ft impossible de faire une seule observation sur ces
phénoménes, il tint 4 se méler aux débats qu’ils soulevérent. Marco
Guiducci, astronome de Florence et ami de Galilée, avait prononcé
un discours sur les cométes devant l’Académie florentine. Les princi-
paux points de ce discours, publié en 1649, furent attribués & Ga-
lilée, et cette opinion s’accrédita universellement durant la polémi-
que dont il fut le prétexte.
L’opinion soutenue dans ce.traité, que les cométes ne sont que des
météores qui apparaissent de temps en temps dans notre atmosphere,
comme des arcs-en-ciel et les cercles lumineux, se trouve si peu en
rapport avec la science de Galilée que sa paternité semble trés-
équivoque. Cependant I’impuissance ot se trouvait Galilée de prendre
part aux observations générales provoquées par les trois cométes,
et de faire usage de son gros télescope pour étudier leur physiono-
mie et leurs mouvements , pourrait, en quelque facon, expliquer
ce jugement qui leur était toute importance comme corps célestes.
Dans cette hypothése méme, le traité de Guiducci offrait beau jeu a
ja critique des ennemis de Galilée ; et cette tache dangereuse échut
% Horace Grassi, Jésuite de mérite, qui, dans un ouvrage intituldé la
Balance astronomique et philosophique, attaque le discours sur les
cométes, sous le pseudonyme de Lotario Sarsi.
4 Nelli, Vie de Galilés, tirée des Archives de Florence.
504 GALILEE.
Galilée répondit 4 cette attaque dans un volume portant pour titre
il Saggiatore, qui, a cause de |’état de sa santé, ne parut qu’a
l’automne de 1623 ‘. Cet ouvrage fut écrit sous forme de lettre a Vir-
ginio Cesarini, membre de |’Académie lyncéenne; il était dédié au
Pape lui-méme, et a joui pendant longtemps d’une grande réputa-
tion parmi les littérateurs pour la beauté du style, bien qu’il soit sans
contredit l’une des moindres ceuvres de son auteur.
Le Pape & qui fut dédié cet ouvrage était Urbain VIII (Maffeo
Barberini). Son avénement au tréne pontifical fut salué par Galilée et
ses amis comme un événement favorable au progrés de la science.
Non-seulement Urbain VIII avait été l’ami personnel de Galilée et du
prince Cesi, fondateur de ]’Académie lyncéenne, mais il avait encore
entretenu d’intimes relations avec cette habile et libérale société. Si
Paul III avait, presque un siécle auparavant, protégé Copernic et ac-
cepté la dédicace de son grand ouvrage, il n’était pas déraisonnable
de présumer que le présent Pontife ne montrat la méme bienveillance.
Le plan qui tendait & gagner pour Galilée le palronage d’Urbain VIII
parait avoir été tracé par le prince Cesi lui-méme. Quoique in-
capable, depuis plusieurs années, de voyager autrement qu’en
litiére , il fut cependant vivement pressé par le noble patricien ro-
main d’entreprendre Je voyage de Rome, dans le but exprés de féli-
citer son ami sur son élévation au tréne pontifical. Ces instances fu-
rent faites en octobre 1623; et, quoique la santé de Galilée fit mal
préparée a une telle fatigue, il sentit néanmoins |'importance de ce
conseil, et, aprés avoir visité le prince Cesi a Acqua-Sparta, il reparut
4 Rome dans le printemps de 1624.
La réception qui |’attendait surpassa de beaucoup son espérance ;
pendant ses deux mois de séjour au pied du Vatican, Je Pape ne lui
accorda pas moins de six longues audiences, et )’accueil de Sa Sainteté
eut toujours le caractére le plus significatif. Non-seulement Urbain
combla Galilée de présents, lui promit une pension pour son fils, mais
encore il écrivit une lettre 4 Ferdinand qui venait de succéder a
Cosme, grand-duc de Toscane. Recommandant Galilée a sa protection
particuliére, il disait : « Nous trouvons en lui, outre la distinction lit-
« téraire, l’amour de la piété, et il posséde & un haut degré ces qua-
« lités par lesquelles se gagne promptement le bon vouloir pontifical.
‘ Publié dans les GQEuvres de Galilée, vol. VI, p. 194-571.
GALILEE. 505
« Dans le moment ot il est venu nous féliciter de notre avénement,
« nous l’avons trés-affectueusement embrassé, et nous ne pouvons le
« Jaisser retourner dans le pays o vos munificence l’appellent sans
« lui accorder une large part dans notre amour; et pour que vous sa-
« chiez combien il nous est cher, nous avons voulu lui donner ce té-
« moignage honorable de sa vertu et de sa piété. De plus nous vous
« assurons que par chaque bienfait que vous lui conférerez, imitant
« en cela ou méme surpassant les munificence de votre pére, vous
« mériterez notre gratitude.»
Non content de s’étre assuré l’amitié du Pape, Galilée essaya de
concilier au systéme de Copernic la bienveillance des cardinaux. II
eut 4 cet effet plusieurs entrevues avec différents membres du sacré
Collége, et le cardinal Hohenzollern |’assura que, dans une représen-
tation adressée par lui-méme au Pape au sujet de Copernic, il avait
établi devant Sa Sainteté que, « puisque les hérétiques considéraient
« ce systeme comme non douteux, il serait nécessaire d’étre trés-cir-
« conspect avant de prendre une détermination 4 ce sujet. »
La récente nomination de l’abbé Castelli, ami et disciple de Galilée,
au poste de mathématicien du Pape, fut aussi un incident de )’augurele
plus favorable, et en se rappelant que ce fut a Castelli qu’était écrite la
fameuse lettre déclarée hérétique par l’Inquisition, on ne peut y mé-
connaitre J’indice des dispositions Jes plus satisfaisantes pour les pai-
sibles amis de la science. En effet, les opinions d’Urbain n’avaient
subi aucune altération ; il demeurait fidéle au petit nombre de gardi-
naux qui s’étaient opposés au décret inquisitorial de 1616, et sa con-
duite postérieure était en tous points conforme a la générosité de ses
premiéres vues. Sa sincérité se manifesta en outre par le don d’une
pension de 1000 couronnes fait & Galilée peu d’années apres sa visite
4 Rome, bien qu'il y ait quelque raison de croire que cette allocation
ne fut pas réguliérement payée.
La mort de Cosme, dont la générosité lui avait assuré aisance et
loisir, menaca Galilée d’embarras pécuniaires ; i] s’était trouvé enve-
loppé dans la lourde charge de dettes appartenant aux affaires de
famille de son frére, et, afin d’en‘alléger le poids, il avait demandé
a Castelli de disposer de Ja pension de son fils. Par surcroit de mal-
heur, il avait la perspective alarmante de perdre son salaire de pro-
fesseur extraordinaire 4 Pise. La grande jeunesse de Ferdinand, qui
était & peine majeur, fut mise 4 profit par les ennemis de Galilée, en
~~
“Te
~
~~.
506 GALILEE.
1629, pour clever dés doutes au sujet d’un traitement payé a un pro-
fesseur qui ne résidait, ni n’enseignait jamais dans |’Université. Mais
la question fut décidée en sa faveur, et il n’y a aucun doute que cette
décision n’ait été facilitée par les amicales recommandations du Pape.
Galilée n’eut jamais la conscience des égards qu'il avait rencontrés
dans |’Inquisition en 1615. It emportait en quittant Rome une hos-
tilité envers l’Eglise, comprimée, mais profondément entretenue ; et
Ja résolution de propager son systéme parait avoir été chez lui con-
temporaine de la promesse d’y renoncer.
Dés 1648, quand il communiqua sa théorie des marées 4 )’archiduc
Léopold, i] fit allusion de la maniére la plus mordante 4 Ja conduite
de l’Eglise ; leméme ton d’amertume régne plus ou moins dans tous ses
ouvrages & partir de cette époque, et il semble se reposer uniquement,
pour en contre-balancer l'effet, sur une affectation de déférence pres-
que dérisoire pour les décisions théologiques.
« Mais, dit l’écrivain anglais, quelques concessions que nous puis-
« sions faire au caractére ardent de Galilée , aux particularités de sa
« position, quand bien méme nous approuverions et justifierions sa
« conduite passée , sa visite 4 Urbain, en 1624, le placa, envers la
« Papauté, dans une situation qui réclamait de sa part une conduite
« correspondante et nouvelle. La noble et généreuse réception d’Ur-
« bain, 1a déclaration libérale du cardinal Hohenzollern au sujet du
« systeme de Copernic, pouvaient étre prises comme des expressions
« de regret pour le passé et des offres de conciliation pour l'avenir.
« Ainsi honoré des principaux membres de |’Eglise, amicalement
« traité des plus hauts dignitaires, Galilée aurait dé se croire en si- ©
« reté contre les attaques des fonctionnaires de second ordre, et en
« possession de la plus grande liberté pour continuer ses recherches
« et publier ses découvertes , pourvu toutefois qu'il évitat de toucher
« au dogme de I’Eglise.
« La pension donnée par Urbain n’était pas une de ces récom-
« penses que les souverains quelquefois accordent aux services de
« leurs sujets. Galilée était étranger & Rome; le souverain des Etats
«de |’Eglise ne lui avait aucune obligation. Ainsi nous devons re-
« garder cette pension comme un don du Pontife romain 4 la science
« elle-méme, et comme une déclaration au monde chrétien que Ja
« religion n’était pas jalouse de la philosophie, et que l’Eglise ro-
« maine respectait et alimentait partout le génie humain.
GALIIZE. 507
a Galilée envisagea toutes ces circonstances sous un aspect diffé-
arent. Résolu de composer un ouvrage dans lequel le systéme de
« Copernic serait démontré, il n’eut. pas le courage de le faire ouver-
« tement. Pour traiter ce grand sujet, il adopta la forme du dialogue
« entre trois interlocuteurs, espérant par cet artifice éluder les cen-
asures de |’Eglise. Cet ouvrage fut achevé vers 1630; mais quel-
« ques difficultés relatives 4 la permission d’imprimer ajournérent sa
« publication. »
Galilée déploya beaucoup d’adresse pour obtenir cette permission.
L’emploi de maitre du palais était rempli par Niccolo Riccardi, son
ami, et l’un de ses innombrables disciples. Ce dignitaire exercait la
censure sur les publications nouvelles. Quand on lui renvoya son ou-
vrage, Galilée s’apercut qu’on avait fait plus d’une tentative pour
contre-carrer ses vues. I] partit immédiatement pour Rome, et eut une
entrevue avec son ami, qui, 4 tous égards, désirait lui rendre service.
Riccardi examina lui-méme le manuscrit, signala quelques expres-
sions imprudentes qu’il crut nécessaire d’effacer, et le rendit avec
une approbation écrite, comptant, bien entendu, sur les changements
indiqués. La mauvaise saison approchait ; Galilée la redouta ou feignit
de la redouter ; il revint 4 Florence dans |’intention de compléter la
dédicace et la table des matiéres, et de confier son manuscrit au
prince Cesi, pour qu’il fat imprimé & Rome méme, par ses soins. La
mort de ce personnage distingué, en aodt 1630, dérangea les plans
de Galilée, qui s’efforca alors d’obtenir l’autorisation d’imprimer le
livre 4 Florence. Riccardi fut d’abord déstreux d’examiner de nouveau
Pouvrage corrigé. Aprés en avoir jégérement parcouru le commence-
ment et la fin, il accorda la permission de ]’imprimer dans le lieu
que choisirait Galilée, pourva qu’il portat le visa de l’inquisiteur gé-
néral de Florence, et d’une ou deux autres personnes qu’il désigna.
Ces difficultés surmontées, l’ouvrage parut enfin, en 1632, sous le
titre de Systéme du monde de Galileo Galzlei. 1) est divisé en quatre
dialogues, concernant les principaux systémes du monde, celui de
Ptolémée et celui de Copernic; on y discute les arguments proposés
des deux cétés. Il était dédié 4 Ferdinand, grand-duc de Toscane, et
avait pour préface une Adresse au lecteur prudent. Trois personnages
y soutiennent le dialogue : Salviati, Sagredo et Simplicio. Salviati, le
vrai philosophe, était le nom réel d’un gentilhomme que nous avons
eu naguére occasion de mentionner, Sagredo, nom: d’ua autre par-
508 GALILEE,
tisan de Galilée, remplit un réle secondaire. Il propose des doutes,
souléve des difficultés, et anime par la plaisanterie la gravité de l’en-
tretien. Simplicio est un disciple fervent de Ptolémée et d’Aristote;
candide et modeste, il met en avant les arguments ordinaires en fa-
veur du systeme de Ptolémée. Aussi, entre l’esprit de Sagredo et la
puissante philosophie de Salviati, le pauvre Péripatéticien est-il im-
molé dans toutes les discussions.
L’influence de cet ouvrage sur }J’esprit public fut telle qu’on pou-
vait le supposer. La doctrine en fut vivement accueillie et prompte-
ment répandue. Les docteurs de l’Inquisition ne purent manquer de
s’apercevoir du choc qu’en recevait leur suprématie intellectuelle.
Urbain VIII, quelque attaché qu’il fit 4 Galilée, ne balanga jamais
quant a la ligne de conduite qu'il croyait de son devoir de suivre.
Cependant le conflit de divers sentiments agitait son esprit. Epris
pour la science et les lettres d’une sincére affection, allait-il se con-
stituer leur adversaire? Ami de Galilée, serait-il forcé de devenir son
accusateur? A la perplexité causée par ces sentiments se joignirent
d’autres considérations qui déterminérent sa conduite. I] s’était , en
qualité de cardinal, opposé 4 la premiére persécution; il avait depuis
son pontificat ouvert une large voie aux découvertes de Galilée ; il
s’était enfin efforcé de retenir ce philosophe dissident par Jes liens de
la bonté et de la reconnaissance. Ces moyens avaient échoué. Main-
tenant quel était son devoir?
On a supposé, en outre, qu’Urbain avait été influencé par des mo-
tifs subalternes. Salviati et Sagredo étant des personnages bien con-
nus, on en conclut que Simplicio devait avoir aussi son original. Les
ennemis de Galilée sont accusés d’avoir persuadé a Sa Sainteté que le
réle de Simplicio était son portrait. Cette opinion prit quelque vrai-
semblance par l'emploi que le controversiste péripatéticien faisait de
plusieurs arguments dont Urbain lui-méme avait fait usage dans ses
entretiens avec Galilée. Le dernier biographe de Galilée regarde ce
motif comme nécessaire « pour expliquer le changement autrement
inexpliquable qui eut lieu dans la conduite d’Urbain envers son vieil
ami !, »
Le projet de traduire Galilée devant l'Inquisition parait avoir été
formé presque immédiatement aprés la publication de son livre, car,
‘ Libray of useful knowledge, Life of Galileo, chap. VIL.
GALILEE. 509
dés la fin de 1632, les procédures préliminaires en étaient: parvenues
aux oreilles du grand-duc Ferdinand. L’ambassadeur toscan a Rome,
Nicolini, fut promptement informé du mécontentement qu’en éprou-
vait son souverain , et ses instructions réclamaient |’envoi a Florence
d’un état écrit des charges portées contre Galilée , afin que celui-ci
pit préparer d’avance sa justification. Cette ouverture étant refusée,
Ferdinand s’interposa de nouveau, et transmit 4 son ambassadeur une
lettre par laquelle il réclamait l’introduction de Campanella et de Cas-
telli au nombre des ecclésiastiques qui devaient juger Galilée. Ce-
pendant diverses circonstances empéchérent la remise de cette lettre.
Castelli fut éloigné de Rome; Scipion Chiaramonte fut appelé de Pise
pour compléter le nombre des juges.
Il parait, d’aprés une dépéche du ministre toscan , que Ferdinand
se montra fort irrité de cet incident, et, par son ordre, les plus fortes
représentations furent soumises au Pape. Nicolini eut plusieurs au-
diences de Sa Sainteté; ses efforts n’obtinrent aucun succés. II
trouva Urbain fort aigri contre Galilée. Cependant, le 15 septembre,
le Pape voulut, en marque de particuliére estime pour le grand-duc,
faire informer d’avance Nicolini que le livre allait étre traduit devant
l’ Inquisition.
A en juger par les mesures antérieurement prises, il n’était pas
difficile de prévoir le résultat des poursuites présentes. Galilée fut
sommé de comparaitre 4 Rome, pour répondre en personne aux
griefs qui pesaient sur lui. L’ambassadeur toscan se récria vivement
sur ]’inhumanité de cette mesure. 1] mit en avant l’4ge de l’accusé,
sa santé, les incommodités du voyage, les souffrances de la quaran-
taine *. Le Pape consentit 4 se relacher des rigueurs de Ja quaran-
taine, mais continua d’exiger sa comparution en personne.
Galilée arriva 4 Rome le 44 février 1633. L’ambassadeur toscan
annonga officiellement son arrivée aux commissaires du Saint-Office,
et Galilée attendit le procés avec calme et dignité. Parmi ceux qui
émirent leur opinion dans cette malheureuse circonstance, nous de-
vons mentionner le cardinal Barberini, neveu du Pape; son interven-
tion pencha toujours du cété de l’indulgence ; i] visita l’accusé et lui
conseilla de demeurer autant que possible chez lui ou de se renfer-
{ Les communications entre Florence et Rome étaient alors interrom-
pues par une maladie contagieuse en Toscane.
Sf Jf»
540 GALILEE,
mer dans le cercle de son intimité. Le méme avis arrivant de divers
cétés, Galilée en sentit la justesse et demeura fort solitaire dans le
palais de Nicolini. ,
« Tout le temps du proces, Galilée fat traité avec une déférence
« marquée. Abhorrant, comme nous devons le faire, les principes et
« les pratiques de cet odieux tribunal, dit l’autear anglais, blamant
ason usurpation sur le domaine de la science, cependant nous de-
avons admettre que dans cette occasion les délibérations ne furent
« pas dictées par la passion, ni son pouvoir dirigé par la ver-
« geance. Traduit 4 la barre comme hérétique, Galilée se présenta
« avec les attributs reconnus d’un gage, et, quoique coupable devant
« les lois dont ce tribunal était gardien, on accorda 4 son génie le plus
« profond respect et &@ ses infirmités Ja plus-grande commisération.
« Au commencement d’avril, quand vint l’examen en personne, on
« le transféra au Saint-Office ; mais au lieu de le soumettre & |’empri-
« sonnement cellulaire, selon la coutume, on lui donna des appar-
« tements dans la maison du fiscal de |’Inquisition. Sa table fut
« fournie par l’ambassadeur, et son domestique, qui eut Ja permis-
« sion de le servir, dormait dans un appartement voisin. Cette ré-
« clusion presque nominale parut néanmois insupportable & Ga-
a lilée. I parait que le cardinal Barberi eut connaissance de
« la disposition de son esprit. Avec une générosité qui sera tou-
« jours honorée par Ja postérité, il élargit le philosophe sous sa
a propre responsabilité, et dix jours aprés le premier examen, le
« dernier jour d’avril, Galilée fut rendu au toit hospitalier de l’am-
« bassadeur toscan. Quoique cette faveur fit accordée a la condition
« d’une réclusion stricte, il recouvra la santé, et jusqu’a un certain
« point sa gaieté ordinaire, entouré des soins affectueux de Nicolini
« et de sa famille ; et quand le manque d’exercice commenca 4 pro-
@ duire des symptémes d’indisposition, le ministre toscan obtint
« permission de le conduire aux jardins publics.dans une voiture a
« moitié fermée.
« L’Inquisition ayant interrogé Galilée lui accorda un temps con-
« venable pour préparer sa défense. I] sentit; alors la difficulté
« d’alléguer quoi que ce fit qui ressemblat a une justification plau-
« sible de sa conduite, et il eut recoursad’ingénieux, mais vains ar-
« tifices, qui furent considérés par le tribunal comme une aggrava-
« tion de sa faute.
GALILEE. $44
« Ayant duement pesé les confessions et les excuses de leur pri-
« sonnier, et examiné les considérations générales de la question, les
« membres du Saint-Office s’accordérent sur la sentence qu’ils de-
« vaient prononcer, et fixérent le 22 de juin pour le jour de la pro-
« mulgation. Deux jours avant, Galilée fut sommé de paraitre devant
ale Saint-Office, et le 24 au matin il se rendit @ la sommation. Le
« 22 juin; il fut revéta de l’habit pénitentiel et conduit au couvent
a de la Minerve, ou les inquisiteurs étaient assemblés pour rendre le
« jugement. On prononca une sentence longuement élaborée, dé-
« taillant les premiéres mesures prises, spécifiant les offenses com-
« mises en enseignant des doctrines hérétiques, en violant de pre-
« miers engagements, et en surprenant, par des moyens illicites,
«a |’autorisation d’imprimer les dialogues. Aprés une invocation au
« nom de notre Sauveur et de la sainte Vierge, Galilée fut déclaré
« violemment suspect d’hérésie, passible de toutes les censures et
« pénalités portées contre les délits de cette nature. Mais en méme
a temps on étdit prét 4 l’absoudre de ce jugement, pourvu qu’avec
« un Coeur sincére et une foi véritable il abjurat et maadit les hérésies
« qu'il avait émises, aussi bien que toute autre hérésie contre |’Eglise
« catholique. Cependant, afin que cette offense ne demeurat pas im-
« punie, qu'il devint plas prudent a |’avenir et fat pour d'autres un
« avertissement, on décréta que ses dialogues seraient prohibés par
«un édit public, ga’il subirait la prison de ]'Inquisition autant de
a temps qu'elle le jugerait convenable, et que, pendant les trois an-
a nées qui suivraient le jugement, il réciterait une fois par semaine
«a les sept Psaumes de la Pénitence.
« La cérémonie de l’abjuration de Galilée est une de celles dont
« ]’appareil fut le plus imposant. Revéta de I’habit des criminels re-
« pentants, le vénérable sage tomba a genoux devant les cardinaux
« réunis ; posant ka main sur les saints Evangiles, il invoqua l’assis~
« tance divine pour abjurer, détester et faire voeu de ne jamais en-
« seigner la doctrine du mouvement de la terre et de l’immobilité da
« soleil, et jura d’observer et d’accomplir les pénitences qui lui
« étaient infligées ‘.
4 On a dit, mais nous ignorons sur quel fondement, que Galilée, se
relevant, frappa du pied, et dit 4 voix basse 4 run de ses amis: E pur
$i muove.
(Note de Pauter anglais.)
542 GALILEE.
« Le ‘récit que nous venons de donner du procés et de la con-
« damnation de Galilée est plein d’un enseignement et d’un intérét
« profonds, continue l’écrivain anglais. La nature humaine y est
-« peinte sous les plus noires couleurs, et, en examinamt ce tableau
« mélancolique, il est difficile de décider si ce fut la philosophie
«ou la religion qui fut le plus avilie; car, d'un c6té, nous voyons
«le prétre présomptueux prononcant infaillibles les décisioys de
« son propre jugement erroné, et, de l’autre, le philosophe, a Kin-
« telligence haute, abjurant les vérités éternelles et immuables
« qa’il avait eu lui-méme ta gioire d’établir. Dans l’ignorance et
-« les préjugés du siécle, dans une interprétation trop littérale des
« Ecritures, dans un respect mai entendu pour des erreurs devenues
« vénérables par leur antiquité, dans la position particulitre que
« Galilée avait prise parmi les adversaires avoués de |’Eglise ,
« nous pouvons trouver des éléments d’excuse, quoique faibles, il
« est vrai, pour la conduite de l’Inquisition. Mais quelle excuse pou-
« vons-nous découvrir dans la confession et )’abjuration humiliante
« de Galilée? Que devint en ce moment cet esprit dominateur du sié-
«cle, ce représentant de la science, ce grand-prétre des régions cé-
« lestes, ce vénérable sage dont la carriére de gloire était prés de se
« clore? Pourquoi repoussa-t-il la couronne du martyre qu'il avait am-
« bitionnée, et qui, tressée de lauriers immortels, allait descendre
« sur sa téte? Si, au lieu de désavouer les lojs de la nature, de rési-
« gner en sa personne la dignité morale de )’intelligence, il avait
« maintenu la fermeté de ses opinions, confié sa réputation & la pos-
« térité et sa cause ala toute-puissante Providence, il edt 4 jamais
« éloigné l’épée suspendue sur sa téte et désarmé pour toujours
« Phostilité qui le menacait. Galilée faillit sous la crainte des hom-
« mes, et Sa soumission fut le salut de l’Eglise. Le glaive de I'Inquisi-
« tion frappa sa téte prosternée, et, bien que Je coup ne fit pas phy-
« sique, il tomba avec une influence morale qui fat fatale au caractére
« de sa victime et 4 la dignité de Ja science.
« En étudiant cette partie de l’histoire scientifique, le lecteur
«ne peut manquer de s’apercevoir que |’Eglise était embarrassée
« dans un dilemme dont la soumission de Galilée pouvait seule la
« tirer. Celui qui confesse un crime et en admet la gravité non-seule-
« ment sanctionne, mais encore s’inflige a lui-méme la peine qui y est
« attachée. Si Galilée avait soutenu son innocence, proclamé ses sen-
GALILEE. B13 ZAR
« timents, s’il en avait appelé aux opinions reconnues des dignitaires=S< .
«de l’Eglise, et méme aux actes de ses Pontifes, il aurait déjou
« confondu les accusateurs. Puisque Copernic, prétre catholiquy ~
« lui-méme, avait ouvertement soutenu le mouvement de la terre
« et Ja stabilité du soleil ; puisqu’il avait dédié l’ouvrage qui mainte-
« nait ses opinions au Pape Paul III; puisque le cardinal Schomberg
«et ’évéque de Culm avaient pressé Copernic de publier les nou-
« velles doctrines, et puisque l’évéque d’Emersiand avait érigé un
« monument pour conserver la mémoire de ces découvertes, com-
«ment l’Eglise romaine aurait-elle pu se prévaloir de quelques dé-
« crets inquisitoriaux comme d’un précédent pour la condamnation
«et la punition de Galilée? Dans les derniers temps, cette doc-
« trine avait été propagée avec une entiére tolérance; bien plus,
« Yannée méme des premiéres persécutions contre Galilée, Paul An-
« toine Foscarini, savant moine carme, écrivit un traité dans lequel
« il expliquait et défendait le mouvement de la terre, et essayait de
« concilier la doctrine nouvelle avec les passages de |’Ecriture qui
« avaient été employés pour la renverser. Cette remarquable produc-
« tion, datée du couvent des Carmes de Naples, était dédiée au trés-
a révérend Sébastien Fantoni, général de |’Ordre des Carmes, et ap-
« prouvée par l’autorité ecclésiastique. Elle fut publiée 4 Naples dés
« l’an 1615, année méme des premiéres poursuites contre Galilée.
« Ce ne fut pas Ja seule défense qui sortit du sein de |'Eglise en
« faveur de Copernic. Thomas Campanella, moine de la Calabre, pu-
« blia en 1622 une Apologie de Galilée, dédiée 8 Dom Boniface Gaé-
« tani cardinal, et il parait, d’aprés la dédicace, qu’il ‘avait entre-
« pris ’ouvrage par ordre du cardinal, 4 qui le sacré Collége avait
« confié l’examen de cette question. Aprés une habile défense de son
« ami, Campanella revint, dans la conclusion de son apologie, sur la
« prohibition des ouvrages de Galilée, et observa que |’effet d'une
«telle mesure serait de le faire lire et estimer. davantage. La har-
« diesse de l’apologiste est sagement tempérée par I’humilité de l’ec-
« clésiastique, et il termina son ouvrage en déclarant qu’il soumet
« toutes ses opinions écrites ou a écrire aux opinions de sa sainte
« mére l’Eglise romaine et aux jugements de ses supérieurs. »
Hélas! si Galilée avait terminé son Systéme du monde par la pé-
roraison inoffensive de son apologiste Campanella, et s’il |’avait dé-
T. xx. 25 Nov. 1847. 10° Livar. 17
Ne oa cae aa ae
544 GALILEE.
dié au Pape, son ouvrage ett pris place dans la bibliothéque du Va-
tican, 4 cété du livre de Copernic.
Dans |’abjuration de Galilée, le Pape Urbain crut entrevoir un
triomphe personnel et montrer de Ja générosité dans les moyens de
se l’assurer. Tandis qu’il s‘efforcait d’intimider Jes ennemis de 1]’E-
glise par la publicité de la condamnation et de la soumission de Ga-
jilée, et par la punition des fonctionnaires ecclésiastiques qui s’étaient
prétés 4 l’impression de ses ouvrages, il traitait Galilée lui-méme avec
une extréme indulgence, et accordait presque toutes les demandes
de diminution et de suspension de la sentence qui le frappait.
Galilée ne resta que quatre jours dans les prisons de I’Inquisition.
Sur la demande de Nicolini, on lui permit de résider dans le palais
de |’ambassadeur toscan. A Florence régnait encore la maladie con-
tagieuse dont nous avons déja parlé. On proposa Sienne comme lieu
d’emprisonnement, et un des couvents de cette ville pour résidence.
Cependant Nicolini indiqua le palais de l’archevéque Piccolomini
comme une demeure plus convenable, et, bien que ]’archevéque fit
un des plus intimes amis de Galilée, Urbain consentit a cet arrange-
ment. Dés le commencement de juillet Galilée avait quitté Rome
pour Sienne.
L’ensemble de ces faits, dans lequel nous avons le plus possible
laissé parler l’auteur anglais, est placé depuis longtemps hors de con-
testation sérieuse. Cependant quelques écrivains, ne pouvant renon-
cerencore aux circonstances aggravantes de ce déplorable procés,
argumentent d’une expression de la sentence méme pour établir que
Galilée fut livré a la question, et qu’il en contracta une infirmité de-
meurée incurable‘. La sentence dit en effet que l’accusé fut soumis
& un examen rigoureux, et ce terme, dans le style légal de I’Inquisi-
tion, signifiait interrogatoire par voie de tortures.
Or cela est-il conciliable avec ce que |’on vient de lire? Cette ex-
pression peut-elle étre comprise autrement que comme une formule
conservée dans le style de cette austére chancellerie? L’ambassa-
deur toscan n’aurait-il pas immédiatement protesté ? Dans le cas ou,
pour un intérét momentané, Galilée se fit imposé le silence, n’au-
rait-il pas plus tard exhalé sa plainte? Une confidence quelconque,
dans le cours des neuf derniéres années de sa vie, n’eit-elle pas
4 Voir M. Libri, p. 259 et suivantes.
GALILEE, 515
échappé 4 sa plume ou a ses lévres? Comment expliquer que ni dans
sa correspondance, ni dans celle de ses amis, un seul mot n’ait sur-
vécu a la victime? L’Inquisition ayant commis un tel acte de barba-
tie, devait-elle compter sur cette inviolable discrétion, et n’ett-elle
pas mieux obéi au sentiment implacable qu’on lui préte en condam-
nant ce vieillard, déja usé de tant de travaux, 4 terminer sa carriére
dans une étroite réclusion? Nous laissons maintenant le récit repren-
dre son cours, et répondre seul & ces questions que nous ne pou-
vions cependant nous empécher de poser.
Aprés six mois passés sous le toit hospitalier de son ami, Galilée
ent la permission de retourner dans sa villa A un mille de Flo-
rence. La maladie contagieuse ayant disparu de la Toscane, il ren-
tra donc, au mois de décembre, dans sa propre maison & Arcetri. Il y
goiita encore les pures joies et malheureusement aussi les douleurs
de la famille. Marie, sa fille bien-aimée, qui habitait avec sa sceur
le couvent de Saint-Mathieu, aux environs d’Arcetri, avait appelé de
tous les voeux de sa tendresse le retour de son pére. Elle espérait,
par sa piété filiale, le dédommager de l’acharnement de ses enne-
mis ; c’est elle qui, chaque semaine, au réveil de son pére, récitait
prés de lui les sept Psaumes de la Pénitence, constituant une partie
du jugement porté par I’Inquisition.
Une lettre conservée a la Bibliothéque royale de Paris, et que je
m’étonne de supposer inédite jusqu’’ ce jour, montre 4 nu I’état de
son ame et la liberté de ses épanchements au dehors (janvier 1694).
« Je passe maintenant au sujet de votre lettre, et, voulant répondre
« aux questions que yous m’adressez 4 plusieurs reprises sur les mal-
« heurS que j’ai eus 4 supporter, je ne pourrais que vous dire, en ré-
«sumé, que, depuis bien des années, je n’ai jamais été mieux en
a santé, grace & Dieu, qu’aprés ma citation 4 Rome. J’ai été retenu
« cing mois en prison dans Ja maison de l’ambassadeur de Toscane,
« qui m’a vu et traité, ainsi que sa femme, avec un si grand témoi-
« gnage d’amitié qu’on n’edt pu mieux faire 4 ’égard de ses plus pro-
« ches parents. Aprés l’expédition de ma cause, j’ai été condamné 4
¢ une prison facultative au libre arbitre de Sa Sainteté. Pour quelques
« jours, cette prison fut le palais et le jardin du grand-duc 4 la Tri-
a nité-du-Mont. Ensuite j’échangeai cette résidence contre la maison
a de Mer l’archevéque, a Sienne, ou j’ai passé cing mois en compa-
« gnie du Pére de Saint-Iré et en visites continuelles de la part de la
516 GALILEE.
« noblesse de cette ville. J’y ai composé un traité d’un sujet nouveau
« sur des matiéres mécaniques, rempli de spéculations curieuses et
« utiles. De Sienne, on me permit de retourner 4 ma campagne, ou
« je me trouve encore, avec la défense absolue de descendre dans la
« ville, exclusion jugée nécessaire pour me tenir éloigné de la cour
« et des princes. Etant arrivé 4 Ja campagne lors du séjour de la cour
« & Pise, le grand-duc, deux jours aprés son arrivée 4 Florence, me
« fit savoir par un courrier qu’il était en route pour venir me rendre
« visite, et, aprés une demi-heure, il arriva avec un seul gentilhomme
« dans une petite voiture. Descendu chez moi, ils’arréta deux bonnes
« heures en conversation dans ma propre chambre. N’ayant donc
« point souffert dans les deux choses qui doivent seules nous étre
« chéres au-dessus de toutes les autres, je veux dire dans la vie et
«dans l’honneur (car, a 1’égard de l’honneur, mes protecteurs et amis
« m’en assurent, les torts et les injustices soulevés contre moi par
« l’envie et la malignité ne m’ont en rien atteint et ne me tourmen-
« tent guére); au contraire, étant 4 l’abri sous ces deux rapports,
« ]’énormité de l’injure me doit plutét servir de motifs de consojation,
« et je la tiens comme une sorte de vengeance dont |’infamie retombe
_ « sur les traitres et les place au plus haut degré de l’ignorance, mére
« de la malignité, de l’envie, de Ja rage, et de tous les autres vices
« et péchés scélérats et hideux. I] faut que les amis absents se con-
«tentent de ces généralités; car tous les incidents, qui sont en grand
« nombre, surpassent de trop les limites d’une lettre. Que cela donc
« vous suffise : calmez-vous, consolez-vous en pensant que je suis en
« mesure de pouvoir achever mes travaux et de les publier. L’avis
« que vous me donnez de Strasbourg me plait beaucoup, et je recon-
«nais en cela l'honneur de votre protection et assidue vigilance.
« J’aime que mon dialogue soit tombé 4 Louvain dans les mains de
« Grosmordo, qui me semble le moins dur de tous les philosophes
« mathématiciens non absolus. A Venise, un certain Bocco a imprimé
« un écrit en forme d’apologie des théories d’Aristote contre les im-
« putations que je lui oppose dans mon dialogue. C’est un péripatéti-
« cien tout pur, et, bien loin de comprendre un mot de mathéma-
« tiques et d’astronomie, plein de sarcasmes et d’injures. Un autre
« me dit qu’un Jésuite a aussi publié 4 Rome un écrit pour prouver
« que la proposition du mouvement de la terre est absolument héré-
« tique, mais je ne l’ai pas encore vu. »
_ GALILEE. 517
Dans une autre lettre, il trace avec grande liberté d’esprit le por-
trait de ses juges, et n’indique nulle part ni réticence ni arriére-
pensée- « Je fus présenté, dit-il, par le commissaire & l’assesseur,
«avec lequel je trouvai deux religieux dominicains. Ils me prévin-
« rent civilement que je serais admis 4 expliquer mes raisons devant
« la Congrégation, et qu’ensuite on entendrait mes motifs d’excuse
« si j 6tais jugé coupable. Le jeudi suivant, je parus en effet devant
«la Congrégation, et je me mis 4 exposer mes preuves. Mais, pour
«mon malheur, elles ne furent pas saisies; et, quelque peine que je
ame donnasse, je ne pus jamais venir a bout de me faire compren-
«dre. On coupait tous mes raisonnements par des élans de zéle, et
« ]’on ne me parlait plus que du scandale que j’avais donné; et l’on
« m’opposait toujours le passage de ]’Ecriture sur le miracle de Josué,
« comme la piéce victorieuse de mon procés. Cela me fit souvenir
« d’un autre endroit ot le langage des livres saints est évidemment
« conforme aux idées populaires, puisqu’il est dit que les cieux sont
« solides et polis comme un miroir de bronze. Cet exemple me parut
« venir bien & point pour prouver que le mot de Josué pouvait étre
« interprété ainsi, et Ja conséquence me semblait parfaitement juste.
« Mais on n’en tint compte, et je n’eus pour toute réponse que des
« haussements d’épaule !. »
f] cherchait aussi & oublier ses funestes souvenirs dans les plaisirs
de Ja table. Une lettre inédite nous a conservé la confidence de la joie
qu’il éprouva a4 la réception de vin vieux offert par le duc de Guise.
«On peut sacrifier 4 Bacchus, dit~il, sans offenser ses compagnes.
« Vénus et Cérés. » Puis il énumére les vignes illustres, et cite, entre
autres, celles de Syracuse, Ja patrie de son maitre Archiméde?.
Du reste, |’oubli de sa rigoureuse destinée ne lui fut pas longtemps.
permis ; la tache filiale de la jeune religieuse devait commencer et
finir presque en méme temps! Marie fut atteinte d’un mal mortel peu
aprés avoir quitté le monastére ; et dés le mois d’avril 1634 elle rendit
le dernier soupir sous les yeux de son pére. Ce coup terrible et imprévu
plongea Galilée dans la plus profonde douleur. Le déclin de sa santé
et le retour de ses anciennes infirmités le rendaient incapable d’op-
‘ Lettre de Galilée, citée par Tiraboschi.
* Catalogue d’une collection d’autographes vendue le 10 mars 1847,
chez Charavay, libraire, rue Git-le-Coeur, n° 4.
\
B18 GALILEE,
poser a ses souffrances mentales:]’énergie naturelle de son caractére.
Son cceur restait sans défense, et ]’affliction déborda comme un fleuve
sur cette male et puissante nature. Il sentait , disait-il, que sa fille
Yappelait sans-cesse. Son pouls subissait des intermittences fréquen-
tes, des palpitations continuelles agitaient son cour, et il envisagea
ja mort comme si prochaine désormais qu'il ne voulut pas permettre
4 son fils d’exécuter un voyage depuis longtemps projeté.
Cependant Galilée se releva, quoique lentement, de cet état de
prostration et de sombre tristesse. Mais la faible distance qui le sépa-
rait de Florence lui semblait un mur d’airain : Florence lui avait dé-
eerné Jes premiers triomphes, elle était demeurée idolatre de son
génie ; il désira passionnément la revoir; les motifs de son-désir fu-
rent probablement ceux mémes du refus qu’on lui opposa, mais on
continua 4 lui permettre la société de ses amis. Enfin, la plus
eruelle de ses épreuves vint fondre sur Jes derniers jours de sa vieil-
lesse. Quoiqu’il efit depuis plusieurs années perdu I'usage de )’eil
droit, sa vue était pourtant encore généralement assez bonne pour hui
permettre de continuer ses recherches habituelles. Néanmoins, en
41636, cette affection devint plus sérieuse , et en 1637 il fut affligé a
Yoil gauche de ja méme infirmité. Tout d’abord les médecins et ses
amis pensérent que des cataractes s’étaient formées dans la lentille
cristalline, et que la cure ne dépendait que d’une opération. Ces es-
pérances étaient illusoires. Le mal attaqua la cornée, & laquelle il fut
impossible de rendre sa transparence. En peu de mois la membrane
blanche couvrait toute l’ouverture de la pupille, et Galilée se trouva
frappé de cécité compléte. Cette cajamité nouvelle replongea dans le
désespoir Galilée etses amis. Dans une lettre il s’écrie : « Hélas! votre
« cher ami et serviteur est devenu totalement et irréparablement
« aveugle. Ces cieux, cette terre, cet univers dont, par de merveil-
« leuses observations, j’ai reculé les limites mille fois au-dela de celles
« que leur assignaient mes prédécesseurs dans la science, tout cela
« pour moi est aujourd’hui restreint 4 I’étroit espace que j’occupe
« moi-méme. I] plait ainsi a Dieu, donc il me plait aussi! » Son ami,
le Pére Castelli, déplore ce malheur avec le méme accent: a L’ceil le
« plus sublime qu’ait créé la nature, écrit-il, est dans les ténébres :
« cet ceil si privilégié et doué d’une puissance si étonnante qu’on
« peut dire avec vérité qu’il a vu plus que les yeux de tous ses de-
« vanciers, et ouvert les yeux de ceux qui viendront aprés lui! »
GALILEE. 519
Galilée, cependant, n’avait point interrompu la suite de ses tra-
vaux. De 1636 & 1638, il s’occupa surtout de la composition d’un
traité en forme de dialogue sur la force et la cohésion des corps so-
lides. Cet ouvrage fut imprimé chez Louis Elzevir, a Amsterdam, par
les soins du comte de Noailles, ambassadeur de France 4 Rome, au-
quel il fut dédié. Ce ne fut pas le seul témoignage de sympathie que
Jui offrit la France : un religieux frangais, le P. Mersenne, publia le
premier dans notre pays la Mécanique de Galilée. Il reprit aussi avee
la Hollande le projet, échoué avec l’Espagne, de faire adopter sa mé-
thode de trouver la longitude sur mer ; et, lorsque sa cécité absolue
lui vint interdire de correspondre avec les états généraux, Renieri,
son disciple, lui servit de secrétaire en méme temps qu’il entreprit
de parachever et de réunir en un seul corps d’ouvrage tous les cal-
culs et toutes les observations du maitre; mais la science, autant que
Galilée lui-méme, ont encore a déplorer sa perte prématurée.
Par suite de la demi-réclusion qui lui était infligée , Galilée datait
habituellement ses lettres de sa prison d’Arcetri ; mais, dés qu’il eut
perdu l’usage des yeux, les derniéres entraves dont on entourait sa
vie disparurent complétement. Le grand-duc de Toscane ne cessait
de le visiter, et parmi Jes étrangers célébres qui vinrent des pays
lointains contempler la merveille de }’Italie figurérent Gassendi, Deo-
dati et Milton. Durant Jes trois derniéres années de sa vie, Viviani,
son éléve, fit partie de sa famille, et en octobre 1641 le célébre Tor-
Ficelli, un autre de ses éléves, obtint le: méme honneur.
Bien que la -puissante intelligence de Galilée conservat encore son
énergie, cependant tant de soucis, tant de travaux |’avaient affaiblie et
usée. J] se plaignait souvent de ce que sa téte était trop active pour
son corps, et ses études étaient fréquemment interrompues par des
attaques d’hypocondrie, des insomnies et des douleurs aigués. A
toutes ces souffrances s’en joignit encore une autre plus cruelle : une
surdité presque complete; c’était la perte de sa derni¢re commu-
nication avec le monde extérieur. Cependant son esprit ne cessa pas
un instant de lutter et de planer dans les sphéres immateérielles.
Au moment oii il étudiait la force de percussion et préparait la
suite de ses dialogues sur le mouvement, il fut pris d’une fiévre et
de battements de cceur qui au bout de deux mois terminérent sa vie.
ll expira le 8 janvier 1642, dans la soixante-dix-huitiéme année de
son age.
590 GALILEE.
Galilée étant mort nominativement prisonnier de I’Inquisition, on
Jui disputa le droit de tester et d'étre inhumé en terre sainte ; toute-
fois ces difficultés furent levées, mais ses restes précieux furent dé-
posés dans un angle obscur de |’église de Santa-Croce 4 Florence,
et durant plus de trente ans n’obtinrent pas l’honneur d’une pierre
tumulaire.
Viviani, qui mourut en 1703, acheta sa villa d’Arcetrien stipulant
qu’on éléverait 4 son maitre et 4 lui-méme un monument commun.
Ce projet ne recut son exécution qu’en 1737, aux frais de la famille
Nelli; ce fut alors seulement que les deux corps furent exhumés et
enterrés sous le magnifique mausolée que l'on admire aujourd’ hui.
Ce monument est décoré du buste de Galilée, avec la figure de la
Géométrie et de l’Astronomie.
Arcetri conserve la maison de Galilée, demeurée dans |’état ot
il |’avait laissée ; elle touche au couvent de Saint-Mathieu, 2 un mille
environ au sud-est de Florence. Une inscription de Nelli sur Ja porte
de la maison subsiste encore aujourd’hui.
Tout Je monde peut passer désormais devant le tombeau de Santa-
Croce et graver dessus l’inscription de sa passion survivante ; mais
si le mort, désintéressé depuis deux siécles des luttes de la vie,
burinait lui-méme son épitaphe sur le marbre qui le recouvre, on y
lirait probablement cect :
Visiteur ami, garde-toi du blasphéme ou cesse d’emprunter mon
nom. La Papauté a précédé toutes les nations dans la réforme de ses
codes de procédure criminelle, et jamais elle n’a rendu son infailli-
bilité plus sensible qu’a certains jours ot elle touche a l’abime de
l’erreur par ceux qui la servent, sans y tomber jamais elle-méme.
V" pE FALLOUX.
DES
LBCONS THEOLOGIQUES DU P. PERRONE
I
La théologie, par son caractére d’élévation et d’universalité et par
sa valeur pratique, est reine et maitresse des autres sciences. Gar,
comme elle explique notre point de départ et notre fin derniére, et
quelle détermine et dirige l’emploi de nos forces, par cela méme
elle enveloppe dans sa circonscription et soumet ason contréle
toutes les sciences , en tant qu’elles sont un besoin, une loi, ou du
moins une fonction de |’intelligence humaine, et qu’ainsi elles ont
une régle comme tous Jes besoins, une moralité comme toutes les
lois données aux étres libres, et un but comme toutes les fonc-
tions. Les plus humbles sciences n’échappent pas a la théologie,
qui apprécie et fixe leur utilité au point de vue des intéréts éternels
de homme, qui peut les animer de sa vie, les inspirer de son
souffle et Jes couvrir de sa majesté; les plus hautes ne la dépassent
point, car son empire s’étend au-dela des régions explorées par 1’ex-
perience et la raison pure ; et lorsque, sur l’aile du génie, un homme
apénétré, si je puis parler de la sorte, jusqu’au firmament de la
Science , au-dessus de sa téte, & des distances incommensurables,
infinies, les vérités théologiques brillent comme des soleils éblouis-
Sants qui se voilent de Jeurs propres splendeurs et bravent la curio-
sité de son regard.
Ces doctrines furent professées par le moyen 4ge, qui, du reste,
les imprima dans Jes ceuvres de l’art, dans les réglements de ses
Universités et dans la constitution méme des sociétés politiques. Au
‘Paris, Migne.
§22 THEOLOGIE
XVI* siécle, les nations européennes proclamérent |]’absolue souve-
raineté de Ja théologie, lorsque, rompant tout équilibre, elles descen-
dirent en foule dans l’aréne qu’avait choisie le réformateur Luther,
pour attaquer ou défendre Je dogme catholique par la discussion et
par les armes. Plus prés de nous, Leibniz, qui voyait, d’une part, le
travail si avancé d’une sécularisation générale; qui, de ]’autre, dé-
couvrit, des hauteurs de son génie-, que beaucoup d’esprits, per-
dant une a une toutes leurs convictions chrétiennes, iraient bientét
s’abattre dans le naturalisme le plus complet; Leibniz edt dad con-
clure, ce semble, que toutes discussions religieuses finiraient par
s’assoupir dans une profonde et universelle indifférence. Mais il sa-
vait qu’il y a des vérités premiéres et puissantes dont il n’est pas
donné a la malice humaine d’étouffer jamais la force et ]’éclat, et qui
restent sur terre sous la forme des événements lorsqu’on croit les
en avoir chassées sous leur forme de doctrines. C’est pourquoi il ob-
serve qu’en principe les multitudes ne peuvent étre gouvernées que
par la puissance des idées théologiques, et qu’en fait c’est au nom
des idées théologiques que les grands hommes ont exercé sur le
monde la plus vive et la plus durable influence. Tant il y a que les
questions de philosophie, de législation et de gouvernement, tou-
ehent aux graves et immortels intéréts de l’humanité, et trouvent par
eonséquent leur solution radicale dans les doctrines théologiques !
Ainsi donc, le sceptre du monde intellectuel appartient de droit
aux théologiens. Si aujourd’hui, dans une partie de |’Europe, et spé-
cialement en France, il est tombé de leurs mains, on doit surtout en
accuser l’ingratitude des circonstances.; s’ils peuvent le ressaisir,
comme nous croyons raisonnable et pieux de |’espérer, c’est sans
doute en revenant aux fortes études : le savoir commande le respect,
et le respect dispose a |’obéissance. Lorsqu’a la suite de travaux cal-
mes et profonds nous aurons fait descendre Ja lumiére de nos dogmes
sur les vastes domaines de la philosophie, de |’histoire et de toutes
Jes sciences naturelles, des points aujourd’hui obscurs ou méme ca-
chés pour quelques-uns sortiront de la nuit ; la lutte entre la science
et la foi, sans perdre peut-étre de son 4preté, aménera des résultats
plus consolants, et plusieurs de ceux qui maudissent encore |’Eglise
apprendront 4 la bénir; car, jusqu’au sein des ténébres qu'il s'est
créées et des faiblesses qu’il chérit , ‘homme entretient de secrétes
intelligences avec la vérité et la vertu, avec toutes les nobles.choses,
DU P. PERRONE. 523
et ses sympathies n’attendent souvent qu’une occasion pour éclater
en actes généreux, comme un germe endormi qu’une goutte de pluie
et un rayon de soleil touchent, développent et font fleurir.
Il y aurait sans doute beaucoup & faire pour préparer le triomphe
solennel et social de la science théologique ; il faudrait vaincre bien
des hommes et bien des choses. Ainsi, ne peut-on pas souhaiter que
le clergé ait une école normale de professeurs destinés aux grands
séminaires; que des maisons d’études supérieures lui soient ouvertes
sur divers points de la France, et que plusieurs de ses membres
trouvent dans leur position le temps et les ressources nécessaires
pour exécuter les grands travaux de la science ecclésiastique? Et
d'autre part, ne doit-on pas regretter qu'il n’existe encore parmi
nous aucune institution de ce genre, et que tous les prétres, 4 pen
prés, ne puissent étudier qu’a travers de graves préoccupations, et
comme en courant et sur les données étroites d’un enseignement
tout élémentaire ? Or, comment s’évanouiront tous ces obstacles et
quand finira cette éclipse de la théologie ? I] n’est pas aisé de le prévoir.
Mais il y a dans cette mati¢re des réformes immédiatement pos<
sibles, et dont Je résultat serait d’autant plus précieux qu’il ouvri-
rait la route & des modifications plus importantes, c’est-a-dire 4 des
améliorations ultérieures. Ainsi, qu’on nous permette de le dire, puis-
que, aprés tout, comme on vient de le voir, c’est une critique des
choses plutét que des personnes, ]’enseignement élémentaire de la
théologie, au mains tel qu’il se produit dans les livres, n’est-il pas
entaché de graves imperfections? Ne pourrait-on lui donner plus
d'élévation et de largenur? Durant les vingt années qui viennent de
s'écouler, une véritable révolution s’est opérée chez nous dans I’en-
seignement de la théologie morale, par suite de importation en
France des doctrines de saint Liguori. Pourquoi n’opére-t-on pas
une révolution analogue dans |’enseignement de la théologie dogma-
tique? En vertu de principes plus approfondis et mieux comparés,
nos théologiens ont prononcé des décisions plus utiles au bien de
lEglise, parce qu’elles étaient mieux appropriées aux besoins de
homme, tels que les événements, les lois et I’éducation de ce temps
l’ont fait *. Pourquoi, de son cété, la théologie dogmatique n’agran-
‘Cela ne veut pas dire assurément que la théologie accommode les
principes immuables de la morale au caprice des hommes et des cir-
constances; cela veut dire que les théologiens ont porté quelquefois
524 THEOLOGIE
dit-elle pas le cercle des conceptions rationnelles par ot seulement
les vérités religieuses peuvent avoir accés auprés d’une foule d’es-
prits que préoccupent les théories de perfectionnement social , les
sciences et la philosophie? Les intelligences, aussi bien que les
cceurs, aussi bien que l’organisme, se créent des habitudes qu’on ne
brave pas toujours impunément, et auxquelles les médecins des 4mes
et du corps doivent souvent condescendre avec mansuétude et charité.
Mais en quoi précisément, sur quels points particuliers, serait-il
bon de réformer l’enseignemént de la théologie dogmatique? C’est
ce qu’on a droit de nous demander, d’aprés le vceu que nous osons
émettre, et c’est aussi ce que nous voulons dire. Tel est donc notre
dessein dans cette appréciation des Le¢ons théologiques du P. Perrone.
Nous ferons voir comment elles sont en progrés sur nos livres élé-
mentaires de théologie, et comment peut-étre il leur manque quelque
chose encore pour la complete édification des séminaires de France.
i
Quand on parle de progrés, on suppose au moins deux termes
dont fa valeur relative est connue. Je choisis donc pour terme de
comparaison avec Perrone, non point l’enseignement oral des pro-
fesseurs de théologie, mais ]’enseignement écrit et officiel ; je choisis
le manuel le plus généralement suivi dans les séminaires de France,
la Théologie de Bailly. On pourrait, au reste, prendre indifféremment
les théologies dites de Toulouse, du Mans, de Poitiers, etc., car elles se
ressemblent 4 peu prés par le cété méme que nous voulons examiner.
Il y a trois choses & distinguer dans un cours de théologie dogma-
dans la casuistique une sévérité que Dieu seul peut apprécier au juste,
mais qui n’a pas été sans influence sur l*habitude contractée aujour-
d’hui par tant d’hommes de se passer des sacrements; cela veut dire
encore qu'il est possible, qu’il est utile d’appliquer les régles de la vie
chrétienne avec ce discernement heureux qui sauve les choses saintes
de la profanation sans décourager le pécheur, et donne confiance aux
créatures sans rendre la religion complice de leur faiblesse. Au reste,
nous ne prétendons pas élargir la route du ciel, ainsi qu’on nous en 2
fait le reproche dans je ne sais quel méchant livre; nous voulons en-
core moins la rétrécir, de peur que les écrivains de romans ne finissent
par n’y pouvoir entrer; nous aspirons seulement & la montrer 4 nos
fréres, comme c’est notre droit et notre devoir.
DU P. PERRONE. 525
tique : I’élément de foi, l’élément scientifique, et la forme sous la-
quelle se produisent les enseignements de Ja foi et les conclusions de
la science. L’élément de foi renferme les dogmes imposés a notre
croyance, et les vérités ou conclusions théologiques dont I’Eglise au-
torise et ratifie ]’enseignement; il est comme Ia matiére premiére dont
Yemploi constitue essentiellement un livre de théologie. — L’é!ément
scientifique comprend tout ce qui apparait dans la théologie comme
résultat de ces procédés intellectuels par ou s’acquiert la connaissance
a la fois exacte, raisonnée et profonde, des enseignements de la foi.
Dépourvu de ce second élément, un livre de théologie rentrerait
dans la catégorie des catéchismes et des traductions du Symbole. —
La forme, c’est l’ordonnance générale et le mode d’exposition des
vérités qu’il s’agit d’établir dans le cours de théologie; elle est comme
l’extérieur de |’édifice dont les matériaux sont fournis par la foi, et
dont la science est, pour ainsi dire, le ciment.
4. L’élément dogmatique , imposé par une autorité divine et in-
faillible, n’a rien de la mobilité des doctrines purement humaines ;
méme il est revétu de formules précises et arrétées qui le protégent
contre |’action dissolvante de notre raison, et qu’il faut en consé-
quence accepter toutes faites. Dés lors il semble, d’une part, que
deux cours de théologie parfaitement orthodoxes ne peuvent diffé-
rer sous ce point de vue qu’en ce que l’un serait plus abrégé et
l’autre plus étendu; et il semble, d’un autre cété, que cette différence
ne saurait guére exister entre des auteurs destinés aux mémes éléves,
qui ont 4 leur disposition le méme espace de temps, entre les Lecgons
du P. Perrone et la Théologie de Bailly, par exemple. Mais il y atant
de maniéres de dire une méme vérité, il y a un secret de si bien
faire voir en face une doctrine, et un autre secret de tellement pré-
senter les choses 4 demi et par |’endroit le moins éclatant, que deux
catéchismes, deux paraphrases du Symbole, deux cours de théologie
élémentaire peuvent vajoir infiniment plus ou infiniment moins |’un
que |’autre.
Ainsi, pour ne citer qu’un trait, étudiez dans Bailly la question de
la divinité de Jésus-Christ. Assurément c’est une question des plus
capitales de la théologie, non-seulement 4 raison des circonstances
présentes, mais aussi par elle-méme et pour tous les temps. De
plus, s’il y a un dogme écrit en lettres de feu dans les livres sacrés
et appuyé par les monuments de la tradition et par Ja foi du monde,
526 THEOLOGIE
c’est le dogme de la divinité de Jésus-Christ. Si donc une thése doit
étre établie 4 part, soutenue et vivifiée par une exposition précise,
élevée et compléte, c’est la thése de la divinité de Jésus-Christ. Or,
Bailly ne l’a méme pas formulée directement. I] est bien vrai qu’il la
prouve d’une maniére équivalente lorsqu’il montre contre Arius que
le Verbe est consubstantiel au Pére; contre Nestorius, qu’il n’y a dans
le Christ qu’une personne, la personne du Verbe hypostatiquement
unie a la nature humaine; contre Eutychés, que les deux natures di-
vine et humaine restent distinctes et inconfuses dans le Christ; con-
tre les Monothélites, qu’il y a dans Je Christ double volonté et dou-
ble opération, etc. Mais les affirmations si catégoriques de Jésus-Christ
sur sa divinité, les preuves qu’il en donne en citant ses miracles et
en rappelant les prophéties qui trouvent en lui leur but, leur expli-
cation et leur accomplissement; la conviction des Juifs qui voulaient
le lapider, et qui l’ont crucifié parce qu’il se nommait Dieu ; la doc-
trine, la vie et la mort du Fils de Marie; la foi des apétres et des
évangélistes qui ont consigné dans leurs écrits, scellé de Jeur sang et
répandu dans l’univers le dogme de la divinité de Jésus-Christ ; tant
d’hommes de vertu et de génie, tant de siécles qui ont adoré Jésus
et gravé leur foi sur le marbre et l’airain, dans la législation de vingt
peuples, dans les mceurs de générations sans nombre et dans des li-
vres immortels; certes, on a droit de se plaindre que ces preuves
soient indiquées seulement d’une maniére oblique, et comme disper-
sées dans toute la longueur d’un cours de théologie. C’est ce qu’a
trés-bien compris le P. Perrone; aussi a-t-il ramassé en un faisceau
tous ces arguments divers, comme des rayons que l’on concentre
pour obtenir une lumiére plus intense et une chaleur plus vive *.
Nous pourrions citer encore d’autres traits ; mais passons.
2. L’élément scientifique , produit par la raison, subit la loi de
Yintelligence ou il est congu, et ilen prend les proportions, si je puis
parler ainsi, Par suite, tout ce qui modifie }’intelligence du théolo—
gien modifie au méme titre |’élément scientifique qu'il introduit dans
son enseignement ; et parce que les sciences naturelles et expérimen-
4 Prelect. theol. P. Perrone, t. I, col. 1008. Nous ne croyons guéere
qu’on veuille nous répondre que la divinité de Jésus-Christ n'était pas
en cause lorsque Bailly écrivit son livre: d’abord cela ne serait pas
exact ; ensuite il s’agit moins de Bailly que de la persistance de son ma-
nuel dans les séminaires.
DU P. PERRONE. 527
tales trouvent dans le temps méme et dans Ja marche générale de
l’esprit humain un principe et une condition de progrés, il en résulte
que les points de la théologie qui touchent 4 ces sciences progres-
sives peuvent mieux étre mis en saillie et en lumiére, et qu’ainsi 1’é-
lément scientifique de la théologie peut se développer 4 chaque sié-
cle, comme dans chaque livre, avec plus ou moins de grandeur ou
de restriction. Enfin, comme il y a des esprits plus déliés et plus fer-
mes, et des esprits moins habiles et moins rigoureux; comme il y a
des siécles qui voient de plus haut et plus loin, et des siécles qui ne
voient ni de si haut ni si loin, il y a également des méthodes plus
larges et des méthodes moins fécondes. Pour toutes ces raisons, on
peut trouver autant de différence entre deux livres de théologie qu’ il
y en a entre saint Thomas et un mince théologien.
Comparons maintenant, au point de vue de leur valeur scientifi-
que, les Lecons duP. Perrone et Je manuel de Bailly.
En tant qu’elle est science, la théologie constate, & l’aide des pro-
cédés logiques, I’existence des diverses vérités qui fondent la foi ou
qui en expriment les enseignements; autant qu’il est possible a
’homme et permis au chrétien, elle sonde et explique nos mystéres,
leur cherchant des analogies dans ce qui nous est mieux connu, et
montre Ja conformité de nos doctrines avec les lois les plus saintes et
les besoins les plus incontestés de notre nature, et avec les affirmations
les plus certaines, ou du moins les plus probables, des sciences hu—
maines ; elle rapproche tous ces éléments, les ordonne et les lie entre
eux pour n’en faire qu’un tout harmonique ; enfin elle justifie, régle
et assure tout cet ensemble de graves opérations par une méthode.
Reprenons.
La méthode, dans la science, est un instrument de ruine ou de
progres. La méthode ne consiste pas seulement 4 traiter les ques-
tions ]’une aprés I’autre, et & les prouver par des raisons qui se pré-
sentent constamment dans le méme ordre. {] y a bien quelque chose
de plus vivant que cela dans la méthode : c’est un procédé intellec+
tuel 4 ]’aide duquel on cherche la vérité quand elle n’est pas connue
encore, on la justifie et on Ja défend une fois qu’elle est acquise.
Dans Ja méthode se trouve la raison ultérieure et le contréle de nos
affirmations scientifiques, la réponse 4 ces questions si graves : Com-
ment, en définitive, savez-vous que telle chose est? Pourquoi, en
définitive , affirmez-vous qu'elle est? On congoit dés lors que les
528 THEOLOGIE
bonnes et mauvaises doctrines sortent logiquement des bonnes et
mauvaises méthodes. ;
‘Or, pénétré de l’importance de ces principes, le P. Perrone a com-
blé, par un excellent traité sur la méthode, le vide qui existe dans
la théologie de Bailly. Il observe judicieusement que la méthode ana-
lytique, & cause de la liberté de son allure, est périlleuse en matiére
de théologie dogmatique, et qu’en fait elle a trahi les théologiens
qui l’ont employée sans défiance ; que, sans proscrire tout a fait cette
méthode dans les questions de théologie générale 1, on ne doit s’en
servir qu’avec réserve, et on ne peut la conseiller qu’avec discré-
tion. Tous ceux qui ont été en rapport avec de jeunes intelligences,
qui savent par leur expérience propre ou par celle des autres que
l’inconsistance de nos essais politiques, nos variations en philosophie
et en littérature, le développement prodigieux de tout ce qui regarde
nos intéréts matériels, ont affaibli, énervé les convictions, et jeté dans
l’esprit public Jes semences d’un froid scepticisme, tous ceux-la com-
prendront avec le P. Perrone la nécessité de procéder par voie de
synthése et d’enseignement positif, et-non par voie d’analyse et de
doute méthodique. Nous osons recommander les quelques pages du
théologien romain sur cette question, qu’on ne saurait passer sous
silence dans I’état actuel de la controverse chrétienne.
Il est bien vrai que Bailly se sert de la méthode démonstrative, et
nous ne |’en blamons pas; mais on voudrait qu’il dit pourquoi il la
préfere 4 une autre, en quoi elle peut étre utile dans la théologie,
jusqu’a-quel point il la regarde comme valable et forte, enfin com-
ment il en concoit l’application. Nous croyons qu’un éléve de théo-
logie a le besoin et le droit de connaitre ces choses. J’aime beaucoup
voir les résultats obtenus, mais j’aime encore mieux savoir commentil
faut s’y prendre pour les obtenir, surtout quand je suis venu pour cela.
Touchant les procédés logiques par oi !’on contaste ]’existence des
vérités qui fondent la foi ou qui en expriment les enseignements, il y
a plusieurs choses & observer.
D’abord la croyance catholique est fondée sur une somme de veéri-
tés qui expliquent la nature et les rapports de la raison et de la foi, et
‘ On nomme théologie générale cette partie de la science théologique
qui expose les fondements de la foi, et démontre l’existence de la révé-
lation divine, l’existence et l’autorité de l’Eglise catholiqne, des saintes
Ecritures et de la tradition.
DU P. PERRONE. 529
comment, par des déductions légitimes, l’esprit passe de l’ordre na-
turel 4 l’ordre surnaturel. Si l’on veut encore, la croyance catholi-
que est fondée sur une somme de vérités qui établissent que Dieu
peut parler; qu’il a parlé en effet ; que sa parole existe, non-seule-
ment dans un livre et 4 |’état de lettre morte, mais encore sur les [é-
vres, dans le coeur et dans les actes d’une société vivante et visible-
ment marquée du sceau d’une origine céleste, et qu’ainsi on ne
saurait logiquement nier la vérité des doctrines enseignées par
cette société miraculeuse , au nom et avec l’approbation de Dieu.
Or, il nous semble que cette somme de vérités n’est pas exposée
dans nos traités élémentaires de théologie d’une maniére satisfai-
sante. Prenons Bailly. Que peut Ja raison pour mener un homme
a la foi? En quoi la démonstration la plus compléte et la plus puis-
sante, etla science la plus élevée, différent-elles de la foi ? Quelles sont
les fonctions, les droits et les devoirs de la raison et de la foi dans
leur mutuelle alliance? Bailly ne dit pas un mot sur ces questions.
Demandons-lui encore si la raison, avec sa force ou sa faiblesse, peu
importe, ale droit originel de se créer une religion; si, a priort et
en théorie, le droit peut étre affirmé, quoi qu’il faille d’ailleurs pen-
ser du fait; de quelle nature serait ce droit, imprescriptible ou bien
aliénable, afin de prouver de suite que la doctrine du Catholicisme
sur la révélation est rationnelle aussi bien que raisonnable : il vous
tépondra briévement que la révélation est possible, que ]’humanité
en avait grandement besoin pour connaitre et observer la plupart
des plus importants préceptes de la loi naturelle, et que, ajoutant
des lois positives 4 cette loi naturelle, la révélation est fort utile au
lieu d’étre nuisible au genre humain. Or, la question n’est pas pré-
cisément 1a; elle est plus haut : les rationalistes ne nient pas |’élé-
vation et Ja pureté de la morale évangélique; ils nient la conve-
nance, l’opportunité et la légitimité des dogmes.
Le P. Perrone, au contraire, abordant la question par l’endroit
qu’ont choisi les adversaires, a consacré une parti de son beau traité
De Locis theologicis & l'examen et a la solution des problémes si gra-
ves et si débattus que nous venons de rappeler sommairement. I
montre, dans une suite de propositions savamment prouvées, que la
raison individuelle arrive & connaitre avec certitude plusieurs véri-
tés sans le secours d’une révélation surnaturelle; qu’on peut se
convaincre d’une maniére indubitable que Dieu a parlé et institué une
530 THEOLOGIE
société interpréte de sa parole ; que la science et la foi, bien qu’elles
puissent s’exercer sur un commun objet, ne sont pas choses iden-
tiques ; qu’au lieu de s’attaquer et de se détruire mutuellement elles
se prétent un fraternel appui, et combattent I’une pour I’autre dans
Jes limites de leur empire respectif, etc.... II faut lire ce travail dis-
tingué, savant et pur, ou les erreurs du temps présent sont dévoi-
lées et réduites en poudre, les opinions discutées avec sagesse et
profondeur, les saines doctrines nettement établies et professées.
Ensuite, dans |’exposition des enseignements de la foi, deux choses
doivent se rencontrer : la rigueur et la solidité des preuves, et la
mise en relief et en évidence des raisonnements. Les preuves tirées
de |’Ecriture, de la tradition, et, & trés-peu d’exceptions prés, celles
qu’on nomme raisons théologiques sont rigoureuses, et solides dans
Bailly comme dans le P. Perrone ; mais certainement !’un est plus ha-
bile que l’autre & mettre Jes raisonnements en relief et en évidence.
Trop souvent Bailly en finit avec ]’Ecriture et la tradition 4 l’aide de
quelques textes écourtés et décousus. I] argumente d’un mot, d’une
phrase, ce qui peut suffire pour la justesse, mais il ne montre pas
l’esprit général des saintes Lettres et des Péres sur chaque point de
doctrine, ce qui serait utile pour agrandir et élever |’enseignement.
La plénitude de lumiére, de chaleur et de vie, que renferment les
Ecritures ne resplendit pas dans son livre ; les*Péres, au lieu d’y ap-
porter l’analyse substantielle de leurs savantes ceuvres, ne font qu'y
déposer un bref témoignage, comme en fuyant !. Souvent, au con-
traire, le P. Perrone raméne les. paroles des saintes Lettres et de Ia
tradition & quelques chefs principaux représentant plusieurs faces de
4 Saint Augustin a écrit quinze livres sur la Trinité; Bailly, dans son
traité sur ce mystére, a trouvé le secret de citer textuellement saint
Augustin deux fois. Voici tout ce qu'il emprunte de paroles 4 Il’illustre
docteur : « Que vivacitas rationis, que acies cogitationis ostendens quo-
modo sit Trinitas?.... Fatendum est Patrem et Filium principtum esse, non
principia. » Soyez donc homme de génie et Pére de I’Eglise, et écrivez
quinze livres de considérations pfeuses et sublimes sur un point capital
de la foi chrétienne, pour que les théologiens de la plus grande nation
catholique, dans un siécle qu’on dit prodigieusement éclairé, arrivent
& cette ingéniense conclusion que vous avez parlé dela Trinité en quel-
que endroit de vos couvres, et que vous estimez difficile d'’expliquer ce
mystéere!
DU P. PERRONE. 534
la vérité spéciale qu’il a entrepris d’établir et d’expliquer. De Ja sorte,
les textes allégués forment un ensemble; en éclairant des-points de
vue divers, ils fécondent l’intelligence qui apprend & voir les choses
sous leurs nombreux aspects, et la doctrine sort de cette lumineuse
et large exposition mieux comprise et plus éclatante. Toutefois, nous
exprimerons le regret que le savant théologien n’ait pas constam-
ment procédé ainsi. Nous sommes bien exigeant peut-étre; mais 4
qui demander, sinon au riche?
Quant 4 l’examen et 4 |’explication des mystéres, et aux témoi-
gnages que les sciences humaines peuvent donner & la doctrine ca-
tholique , voici notre pensée. La raison ne saurait découvrir, ni par
conséquent démontrer, l’évidence intrinséque de nos mystéres ; mais
elle peut la faire concevoir par de frappantes analogies, en révéler la
beauté et la vérité par ces sortes de magnifiques insinuations dont
les Péres offrent tant d’exemples, et qui impriment & leurs écrits le
cachet d'une intelligence aussi élevée qu’elle est pleine de foi. Nous
ne voulons pas, sans doute, qu’on péche par excés de confiance en
ce mode d’enseignement, ni que, sous prétexte d’inspirer la foi, on
confirme, par une méthode périlleuse, les esprits dans leurs ten-
dances au rationalisme; mais nous croyons qu’on pourrait impu-
nément et méme utilement chercher les rapports que nos dogmes
soutiennent avec ce qu’on appelile la raison spéculative et la raison
pratique. Ce serait 1a non point innover, mais revenir au chemin
suivi par les Péres; on devrait voir en ce que nous proposons, non
pas un sacrifice dangereux offert & de téméraires exigences, mais
une légitime satisfaction donnée aux besoins réels de la pensée.
Ainsi, pour justifier nos paroles par quelques exemples et quel-
ques noms seulement, pourquoi les belles considérations de saint
Augustin, de saint Thomas, de saint Bernard et de Bossuet sur le
mystére de la sainte Trinité, ne se lisent-elles pas dans un traité
de théologie? Comment se fait-il encore qu’on n’y rencontre pas
les puissantes argumentations de Tertullien, de saint Augustin et
de saint Vincent de Lérins contre le schisme et l’hérésie, non pas
défigurées, méconnaissables et éparses, mais fidélement analysées et
reproduites dans toute leur force originelle? Peut-on démontrer la
vérité de la résurrection future, la nécessité et la légitimité de la foi,
la réalité et la grandeur des mystéres de I’Incarnation et de l’Eucha-
ristie; peut-on les démontrer d’une maniére plus péremptoire, les
532 THEOLOGIE
expliquer d’une maniére plus intelligente, que ne firent Athénagore,
saint Justin, saint Irénée, Tertullien, saint Augustin, saint Ambroise,
saint Fulgence, saint Anselme, saint Thomas, etc.? Alors pourquoi
les sublimes éclaircissements répandus dans leurs ouvrages n’ont-ils
pas trouvé place dans les cours de théologie, acété des preuves qui
établissent les dogmes, 4 cété surtout de certaines investigations
scolastiques ?
Mais Je désir d’une modification en ce point est-il mal fondé ou
bien inopportun? Ce qui nous fait émettre un doute, c’est que le
P. Perrone n’a guére abordé les dogmes catholiques par l’endroit
que nous signalons. L’habile théologien a suivi et battu l’esprit alle-
mand dans tous les détours de son exégése biblique; nous eussions
aimé qu'il suivit également l’esprit francais sur le terrain de son
choix. Aprés avoir prouvé, ainsi qu’il ]’a trés-bien fait, que la raison,
en vertu de sa faculté logique, est forcée d’admettre nos dogmes
comme révélés, et par suite comme vrais, et qu'elle ne peut y dé-
couvrir aucune contradiction, aucune impossibilité, nous eussions
aimé qu’il fit voir les analogies qui existent entre les mystéres de la
foi et les lois et les besoins de la nature humaine, et comment les
vérités catholiques se trouvent en harmonie avec les concepts les
plus élevés de la raison pure, et avec les sentiments les plus exquis
et les plus nobles de la raison pratique. Ce qu’il y a de certain, c’est
qu'il est possible d’étudier nos dogmes sous cet aspect, et que le
P. Perrone, qui le sait 4 merveille, s’est 4 peu prés abstenu. A-t-il
pensé que l’exégése allemande, qui applique le rationalisme aux
saints livres, est plus redoutable et plus vivace que les tendances de
la polémique francaise, qui roule sur la légitimité de Ja foi en géné-
ral et de chacun de nos dogmes en particulier? A-t-il pensé qu’on
ne devait point accoutumer les éléves de théologie 4 des considéra-
tions rationnelles dans un enseignement dogmatique, de peur que
l'usage n’introduisit l’abus?
Pour les témoignages qu’on peut attendre des sciences humaines
en faveur de la doctrine catholique, il y a beaucoup 4 dire aujour-
d’hui. Que n’a-t-on pas invoqué contre la religion? Métaphysique,
psychologie, dialectique, physique, mathématiques, astronomie, géo-
logie, physiologie, philologie, sculpture, peinture, architecture, ar-
chéologie, histoire, science politique, droit civil et droit canon, tout
a été, entre les mains des incroyants, le texte de nombreuses objec-
DU P. PERRONE. 533
tions contre le Catholicisme. Tout le monde sait bien qu’un éléve de.
théologie n’a ni le devoir ni le pouvoir de devenir universel ; mais il
peut et doit connaitre les difficultés principales qu’on a soulevées
contre nos dogmes, Jes solutions générales et quelques-unes des so-
lutions particuliéres qu’elles recoivent; il peut et doit connaltre au
moins les auteurs qui lui fourniront, dans la nécessité, la réfutation
des mensonges et des sophismes accumulés par les faux savants. Or,
c’est ici surtout que Bailly présente des lacunes multipliées et pro-
fondes; nous ne rappellerons son insuffisance en ce point que pour
faire apprécier, par Comparaison, tout le mérite des Legons theolo-
giques. La, le P. Perrone défend a la fois le dogme de la création
contre les panthéistes, le récit de Moise sur |l’origine et la chute
du genre humain, sur l’unité de race et sur les catastrophes du
globe, contre les assertions des écrivains ignorants ou prévenus,
lexistence de la grace contre la philosophie du naturalisme, et la
vérité des saints livres contre les partisans de I’école mythique. Ses
notes multipliées et savantes forment un véritable catalogue de bi-
bliographie qu’il faut consulter pour connaitre I’état actuel de la
controverse chrétienne, et les ouvrages des ennemis et des défen-
seurs de la vérité catholique. On ne peut trop donner d’éloges a cette
partie des travaux de l’érudit théologien.
Aprés tout ce que nous venons de dire, une derniére chose reste
a faire pour imprimer a ]’ceuvre du théologien un caractére propre-
ment scientifique : c’est de rapprocher et d’unir tous ces éléments en
une large synthése. I] y a une grande différence entre connaltre et
savoir. Celui qui constate des phénoménes, recueille des faits et se
forme des notions par une exacte analyse, celui-la connait ; mais ce-
:ui-la seul sait, qui percgoit l’ensemble et les rapports des phénoménes
constatés, des faits recueillis et des notions acquises, qui les classe et
les coordonne en un systéme parfaitementlié. Or, pour toutes sortes de
raisons, i] faut qu'un manuel de théologie s’éléve au-dessus du niveau
d'un catéchisme et que la théologie soit enseignée comme une science.
Ainsi, qu’est-ce que la théologie pure? Comment est-elle distincte
de la philosophie? Quels rapports soutient la théologie vis-a-vis des
autres sciences? Quel est son point de départ, ses moyens de preu-
ves et la force spéciale de chacun d’eux? Comment se rattachent
Pune a l'autre et se tiennent ensemble les affirmations qui forment
lc corps de ses doctrines? Comment trouvent-elles leur origine, leur
534 ’ THEOLOGIE
raison et leurs motifs en la puissance, en la sagesse et en Ja bonté du
Dieu trois fois saint? Ces interrogations et Ja curiosité qui les dicte
nous semblent légitimes. I] nous efit été doux et honorable de lire dans
Jes Legons du P. Perrone la réponse a nos questions, et par consé-
quent la justification de notre maniére de voir. S’est-il abstenu par
la crainte d’introduire dans un cours de théologie dogmatique des
points qu’on ne saurait élever 4 ]’état de doctrine fixe, et qui sorti-
ront difficilement des limites de la simple opinion? Quoi qu’il en soit,
nous regrettons qu’il n’ait pas complété son beau travail par un
traité sur ces matiéres. On donne de la sécurité et de la force aux
disciples lorsqu’on leur explique & I’avance d’ow !’on vient, ou |’on
va, la route qu’on veut suivre. Cette vue d’ensemble, cette synthése
primitive est un besoin de notre nature intellectuelle, et la santé et
la vie des esprits, aussi bien que des corps, résultent précisément de
la satisfaction donnée & des besoins véritables.
3. ‘La forme, c’est-a-dire l'appareil extérieur sous lequel se pré-
sentent les enseignements de la foi et les affirmations de la science,
la forme est Ja méme & peu prés dans le P. Perrone et dans Bailly.
Ainsi notre critique, sous ce troisitme rapport, est applicable a l'un
et a l’autre, quoique non pas toujours au méme degré,
Il ne faut point regarder la forme que revét un enseignement
comme purement insignifiante. La forme est un attrait qui persuade,
une sorte de muette éloquence qui rencontre peu d’hommes insensi-
bles. C’est par la forme dont elles s’enveloppent que toutes choses
accusent leur puissance et leur vie. Personne ne contestera ces prin-
Cipes ; car, aprés tout, si la forme est indifférente, comment se fait-
il que tous les théologiens s’accordent pour affecter la méme? Si elle
n’est pas indifférente, il importe donc de savoir quelle est la meilleure
pour la suivre.
Or, nous croyons 41° qu’il faut enseigner les hommes en s’adres-
sant non pas seulement a leur sens logique, mais encore & leur in-
telligence et a leur coeur, a leurs idées les plus ¢levées comme a
leurs plus nobles sentiments. Les hommes soutiennent une foule de
rapports avec la vérité ; ‘tant qu’elle ne les a pas saisis par tous les
endroits oti ils demeurent accessibles, tant qu’ils se connaissent des
besoins tntimes qu’elle n’a pas satisfaits , ils ne-la‘possédent réelle-
ment que d’une maniére incomplete, inférieure. D’ailleurs, telle est
la loi qui régit les @tres complexes que leurs diverses parties doi-
DU P. PERRONE. 535.
vent se développer, non pas isolément et sans accord, mais simul--
tanément ef avec harmonie. Nous croyons 2° qu'il faut déployer
dans l’enseignement des lévites les mémes qnalités qu'ils devront.
déployer a leur tour dans |’enseignement des peuples. Trés-peu
d’hommes deviennent autre. chose que ce qu’on les fait et donnent
plus qu’ils n’ont regu ; voila pourquoi i] importe de les bien faire et.
de leur donner beaucoup, afin qu’ils soient eux-mémes plus riches et.
plus utiles.
Pour ces motifs, nous signalons comme vice de forme, aprés I’a-
voir signalé déja comme vice de méthode, les citations écourtées et
décousues des Ecritures et des Péres. Ces textes juxtaposés, mais
non pas unis, ressemblent 4 un cadavre qui se dissout et non a un
corps touché par un esprit vivant. Ni l'intelligence ne se réjouit &-ce
spectacle sans grandeur, ni la mémoire n’est aidée par ces débris de
phrases sans lien apparent.
Nous regrettons de plus. qu’un manuel de théologie ne s’adresse
pas plus souvent au sens métaphysique des éléves, a cette faculté
délicate et puissante de ]’4me qui percoit les idées et tressaille de-
vant les réalités du monde intellectuel, comme |’ceil se récrée dans
un rayoo de lumiére. C’est ainsi cependant que les Péres de |’Eglise
ont compris l’enseignement de la religion et qu’ils ont écrit leurs
immortels ouvrages; c’est ainsi qu’on pourrait. entrer plus large-
ment dans leurs travaux et s’animer de leur esprit.
Nous regrettons encore.qu’on se croie autorisé 4 écrire des traités
de théologie d’une maniére si froide et si morte. On a beau dire, bien
des esprits trouveront toujours étrange qu'un théologien parle de la
sainte Eucharistie avec la méme impassibilité que les mathémati-
ciens, par exemple, mettraient dans la rédaction d’une table de lo-+
garithmes. Ne pourrait-on voir la vérité et apprécier la force d'un
Taisonnement sans se soumettre 4-des pétrifications préparatoires?
Nous regrettons enfin l’emplo: constant de la forme négative dans
l’enseignement théologique. Aprés |’énoncé général de la question
qu’ils veulent. traiter, les théologiens commencent par |’exposition
des erreurs qui y sont relatives ; puis ils formulent et établissent la
doctrine catholique précisément en tant qu’elle est contradictoire
aux erreurs décrites ; enfin ils reprennent une 4 une et réfutent les
objections soulevées par les hérétiques anciens et modernies. Ce qui
frappe tout d’abord en ce procédé, c’est que les extravagances des
536 THEOLOGIE
hétérodoxes deviennent le motif et posent la limite de nos investi-
gations; c’est que notre supréme effort consiste & prouver qu’ils ont
tort et 4 conclure que nous avons raison contre eux. Nos livres de
théologie sont une discussion et une polémique plutét qu’un ensei-
enement. Or, il ne nous semble ni logique ni avantageux de procéder
ainsi : ce n’est pas logique, parce qu’en droit et en fait |’affirmation
est antérieure 4 la négation, et la vérité catholique aux mensonges
de I’hérésie; ce n’est pas avantageux, car on éclaire mal les jeunes
intelligences, on leur inspire mal |’amour de la vraie doctrine en les
précipitant d’abord au sein des ténébreuses assertions de |’erreur, et
en leur donnant sans fin Je spectacle d’une bataille ou l’hérétique
porte toujours Jes premiers coups, et ot le théologien catholique est
spécialement appliqué @ se défendre. Certes, la lumiére est belle de
sol et non par contraste avec l’obscurité. Faisons luire le soleil de
nos enseignements; d’abord son éclat sera sa justification, et en-
suite tout ce qui n’en soutiendra pas |’épreuve se trouvera par 1a
méme condamné. Laissons a la vérité l’honneur d’entrer la premiére
dans l’esprit et le cceur des éléves, de s’y poser en mattresse et
comme une autorité incontestée, de les fixer en elle par sa force et
de Jes réjouir par son éclat, avant de leur créer une tentation par la
peu édifiante histoire des égarements de ]’esprit humain.
On se méprendrait sur notre véritable désir et sur le sens de nos
paroles si l’on pensait que nous attaquons, dans l’enseignement théo-
logique, les formes destinées soit 4 exposer la doctrine avec ordre et
clarté, soit 4 la protéger contre les témérités du langage. D'une part,
nous reconnaissons la valeur des procédés didactiques : rien n’é-
claire et n’assure l’esprit dans sa marche, rien ne multiplie les
forces intellectuelles comme I’art de distinguer les différents aspects
d'une question, et de les amener sous |’ceil d’une attention puissante
pour en sonder les profondeurs. Seulement, nous ferons observer
qu’on n’arrive point ace but en divisant , sous-divisant et fraction-
nant a l’infini. L’analyse est un beau secret quand elle consiste a dé-
lier, pour ainsi dire, et 4 dégager, et non pas quand elle consiste a
réduire en atomes les éléments multiples des choses; ]’analyse doit
étre un développement et non pas une pulvérisation. D’un autre
cété, nous croyons qu'il y a de nombreuses et graves raisons d’em-
ployer dans l’enseignement théologique une langue désormais in-
variable, et de faire éclater ainsi l’essentielle immutabilité de nos
DU P. PERRONE. 537
dogmes jysque dans Jes termes, jusque dans les lettres qui les expri-
ment. Toutefois, cette régle ne nous semble pas si absolue qu’on ne
puisse s’en départir au moins dans les excursions qu’on fait sur le
terrain dela science. Ainsi nous ne voyons pas comment la pureté de la
foi se trouve garantie, et le travail des éléves abrégé ou rendu plus
facile, par l’emploi de la langue latine dans les discussions de géolo-
gie, d'histoire naturelle, d’ethnographie, de linguistique, etc.
I] nous semble donc que la forme de l’enseignement théologique
serait plus vraie et plus vivante si, aprés avoir déterminé le point
spécial de doctrine qu'il s’agit de faire connaitre et d’expliquer, on
proposait d’abord ce que la lettre et l’esprit des Ecritures renferment
sur la mati¢re, mais avec un classement intelligent et une profonde
interprétation des textes; si, exposant ensuite la croyance des sié¢-
cles chrétiens, on reproduisait les travaux des Péres et des Docteurs
par une large analyse, et non par des phrases détachées ou des ci-
tations partielles; si enfin, se placant sur le terrain choisi par
les erreurs contemporaines, on rendait sensibles, a l’aide de sa-
vants rapprochements, les divines harmonies qui existent entre la
raison et la foi. De la sorte la vérité paraitrait d’abord dans la splen-
deur et avec l'autorité qu'elle tire des saintes Lettres; la tradition
viendrait confirmer de sa voix puissante le sens donné 4a la parole
écrite ; lhérésie ne se présenterait pas en téte de toute proposition
et de tout chapitre pour soutenir scandaleusement une sorte de pa-
raliéjisme avec le dogme catholique, mais elle irait se ranger dans
un coin du siécle ot elle naquit, comme une simple évolution de
quelques esprits faisant effort pour sortir des rangs de la croyance
universelle; les spéculations de la scolastique figureraient comme
un simple fait dans l’histoire des doctrines , et ne seraient plus éle-
vées & la dignité de forme absolue et permanente de }’enseignement
théologique; la science entrerait dans la théologie, qui, 4 son tour,
pénétrerait la science, et sans doute |’une et l'autre, fécondées dans
ce salutaire embrassement, donneraient a l’Eglise de France de nou-
veaux fidéles et de nouveaux docteurs.
Ii]
En résumé, les manuels de théologie en usage dans les séminaires
de France sont incomplets sous plusieurs rapports, ainsi que nous
‘538 THEOLOGIE
venons de l’expliquer. Le livre du P. Perrone nous semb!e un progrés;
toutefois, nous avons osé dire qu'il reste encore quelque chose a
faire aprés lui.
Solliciter et introduire des modifications dans l’enseignement
théologique, c’est aujourd’hui une chose réputée grave. Pourquoi
toucher a des livres que le suffrage de tant d’hommes a consacrés,
et qui reproduisent une méthode et des formes usitées depuis
six siécles au moins? Ce qui existe n'est point parfait; ce qu’on
veut faire le sera-t-il1? Ne vaut~-il pas mieux conserver, méme au
prix de quelques inconvénients, des choses qu’on ne saurait chan-
ger sans perdre ce caractére de fixité et de permanence dont tant
d’autres institutions envient le glorieux bénéfice? Si le clergé fran-
cais entre dans des réformes innocentes et utiles de soi, ne faut-il
pas craindre qu’une fois sorti de son respect traditionnel pour )’anti-
quité il ne se trouve pris de la passion d’innover 14 méme ou les ré-
formes deviendraient coupables et malheureuses? Qui est-ce, aprés
tout, qui propose de perfectionner |’enseignement théologique ?
Il y a quelque chose de légitime peut-étre, mais il y a certaine-
ment beaucoup d’exagération dans ces frayeurs. On demande jus-
qu’a quel point les innovations peuvent se produire impunément
dans l’enseignement de la théologie. Mais, en principe, il serait ab-
surde de dire que la persistance de la vérité catholique est attachée
au mode selon lequel on |’enseigne dans les séminaires ; en fait, ce
mode n’a pas commencé avec l’Eglise, et rien ne prouve qu’il ait des
conditions de perpétuité. Au contraire, la force méme des choses lui
infligera des modifications successives dans ce qu’il a de scientifique
et d’humain; car, d’un cété, tout ce qui tombe dans le temps est
“soumis, au moins par quelques-unes de ses formes extérieures et
par son enveloppe, a la loi du temps, c’est-a-dire au mouvement et
au progres; et, d’autre part, le bien et le mal, la vérité et l’erreur
luttent corps &-corps dans le monde sensible, et par suite sont for-
cés de descendre sur le méme terrain, et de prendre des moyens
analogues d’attaque et de défense. N’aspirons donc pas a changer
les conditions naturelles des choses, et ne croyons point & I’éternité
de ce qui est essentiellement transitoire. La vérité seule persiste
et fleurit toujours jeune dans la gloire d’une vivante immutabilité.
En outre, si le nombre et la gravité des malheurs possibles qui se
rattachent 4 un principe créaient véritablement contre ce principe
DU P. PERRONE. 539
une fin de non-recevoir, Dieu n’ett point donné 4 Ia nature humaine
l'arme périlleuse de Ja liberté. Nulle chose donc ne doit étre rejetée
sous prétexte que l’usage qu’on en fera peut dégénérer en abus.
Qu’on juge les institutions et les réformes par leur utilité , c’est fort
bien ; mais qu’on les juge aussi aw point de vue des: droits et des
obligations qu’elies expriment et comsaerent, eest eneore mietrx.
Or, l’idée qu’on doit se faire de l’enseignement élémentaire de la
théologie trouve-t-elle sa réalisation dans Bailly, dans la Théologie du
Mans, de Toulouse, etc.? Nous ne Je pensons pas, et nous avons
émis quelques-unes des raisons qui motivent notre jugement.
Enfin, il faut observer que le meilleur moyen de prévenir et de con-
jurer les réformes téméraires, c'est d’opérer a l’avance les réformes
qu'il sera difficiie d’éviter un jour. D’ailleurs une modification n’est
pas nécessairement un principe de déchéance et de ruine pour l’en-
seignement qu'elle frappe, ni un scandale ou une excitation 4 des in-
novations ultérieures; elle peut, au contraire, tourner au profit des
études et affermir dans le cceur des éléves les bases du respect et
de l’amour pour leurs mattres et du zéle pour le travail. En quelque
sens qu’on veuille |’entendre , la conservation et le développement
de la vie ne s‘attachent point.a l’inertie ; ils résultent d’une activité
réguliére.
Au reste, la question n’est pas sans importance ni sans gravité.
Nous savons qui a le droit de la résoudre et d’en faire passer la solu-
tion 4 |’état de chose jugée. I] ne nous appartient que de la discuter
avec réserve, et nous ne pensons pas avoir franchi les limites du
respect que les lois de ja hiérarchie ecclésiastique nous imposent.
Ceux qui partagent l’opinion énoncée dans ces lignes sur les imper-
fections de |’enseignement théologique ne nous trouveront pas trop
sévére, nous aimons & le croire; ceux qui ne la partagent pas nous
pardonneront sans doute nos plaintes modérées.
Liabbé G. Dansor.
LES ARISTOCRATIES. — CLEOPATRE.
Au point de vue dramatique, et méme au point de vue social, il
faut bien tenir compte du Thédtre-Frangais , surtout lorsqu’il a la
prétention de ressusciter. Nous ne demandons pas mieux, d’ailleurs,
qu’il vive ou qu’il revive, aprés tant d’essais informes et tant de té-
mérités sans avenir; car, en dépit de la timide idolatrie des vieux
souvenirs, comme en dépit du fanatisme stérile des innovations , ‘il
n’a pas cessé de demeurer 1’un des principaux asiles des lettres fran-
caises, le siége capital de notre langue, de notre gloire littéraire, de
nos traditions, de nos mceurs, de notre goat, de nos habitudes scé-
niques. Cet honneur et ce rang de la Comedie francaise ont mérité de
préoccuper le gouvernement et le budget de |’Etat. On s’est inquiété
de la décadence de notre premier théatre, et, & défaut de poétes
tragiques ou comiques, on a appelé & son aide le luxe et l’argent d'un
siécle confortable, la main des peintres et des décorateurs, a la place
de l’art dramatique. Il a semblé que les spectateurs, mieux assis
dans leurs stalles de velours neuf, et que la bonne compagnie, plus
commodément établie dans les salons nouveaux des loges privilégiées,
dussent arréter la dégénération de la scéne francaise, et ramener en
méme temps le talent et la foule dans une salle sérieusement mena-
cée de devenir de plus en plus déserte.
Je ne sais si l’on ne s'est pas beaucoup exagéré l’influence de cou-
lisses et de toiles mieux badigeonnées en couleur locale, et si l'on n'a
pas trop oublié que les principaux chefs-d’ccuvre dramatiques, les
ndétres aussi bien que ceux des autres nations modernes, sont nés
précisément en un temps ot les plus beaux vers, les plus belles si-
tuations théatrales, n’avaient pas, pour les entourer, Jes embellir, les
idéaliser, la milli¢me partie des prestiges , des richesses , des mer-
veilles qui ornent le moindre de nos mélodrames et le dernier de nos
DE LA LITTERATURE THEATRALE. Su
opéras. C’est au trésor du coeur humain, et non a |’appareil de la
scéne, que les grands auteurs demandent le secret de leurs triom-
phes. Le sentiment du beau, la vérité et l’énergie des situations et
des caractéres, |’expression haute et sincére, noble ou comique, des
passions qui ménent homme, n’ont pas attendu, pour naitre,
les ressources et les mollesses de notre civilisation épicurienne et
savante. Dans toutes les littératures et chez tous les peuples, les
plus éclatants monuments de ]’esprit, principalement dans Jes repré-
sentations théatrales, ont coutume d’arriver au moment heureux ot
la langue, jeune encore en sa maturité , n’a pas perdu sa force et sa
simplicité primitives , et trouve & exprimer vivement des types uni-
versels, des sentiments, des pensées qui n’ont pas déja vieilli et qui
ne sont pas épuisées désormais en des formules consacrées. On dirait
presque que le langage et la forme des belles ceuvres dramatiques se
produisent en raison inverse de la science des machinistes et des
peintres de perspectives.
Cependant i] n’a pas tenu a Ja camaraderie du feuilleton, aux com-
plaisances de Ja presse périodique , que la réouverture du Thedtre-
Frangats ne pariit une restauration véritable de }’art dramatique, et
que l’auditoire moélleusement placé ne s’épanouit dans l’illusion
naive de chefs-d’ceuvre nouveaux. Pour inaugurer la salle redorée,
une comédie , une tragédie, toutes deux nouvelles, toutes deux en
cing actes et en vers , deux succés, comme on dit, se sont donné
le mot. Rien n’a manqué jusqu’ici aux Aristocraties et 4 Cleopdtre ,
ni les battements de mains, ni I’affluence des spectateurs, ni 1’obli-
geance des réclames. Seulement je soupconne que ces applaudisse-
ments étaient fort gantés , tout ce bruit un peu trop poli, et que les
recettes ne tarderont guére peut-étre 4 tomber au-dessous du savoir-
faire.
Non que je veuille faire de l’opposition a la fortune, et me mettre
en travers du succés : je le voudrais seulement plus grand, plus vrai
et plus durable.
Nous avouerons volontiers que les travers ou les ridicules de notre
société moderne n’attendent que ja main d’un maitre pour offrir a
tous, sous des formes réjouissantes ou graves, des lecons de la plus
divertissante et de la plus instructive portée : oui, mais on attend Je
maitre.
Nous ayouerons encore que le sujet des Aristocrattes, en particu-
542 DE LA LITTERATURE
lier, paraissait bien choisi, et pouvait devenir l'occasion d’un ta-
bleau vigoureusement comique, en ce siécle ou, sous le masque de
l’égalité devant la loi, abondent de toutes parts les plus orgueilleuses
faiblesses, les prétentions les plus vaniteuses.
Sortie, sans qu’on dit s’y attendre, de la plume légére d’un vaude-
villiste, la comédie nouvelle était digne, je le veux, de surprendre
_etd’étre remarquée, pour ce qu'elle renferme de vers heureux, d’ob-
servations fines et de satire maligne. Et puis il y avait si longtemps
que le Thédtre-Frangais était déplorablement malheureux en pre-
miéres représentations, il semblait si décidément brouillé avec les
écrivains de godt, de talent et d’esprit, qu’un homme spirituel, ne
fat-ce que dans les minces proportions de cet esprit qui court les
boulevards, devait conquérir dans la rue Richelieu un succés de nou-
veauté.
Je veux méme que le nom de I’auteur, M. Etienne Arago, soit de-
venu une sorte de mérite pour sa piéce; car on pouvait compter si
peu sur l’indulgence, sur la justice d’un tel nom envers les pauvres
aristocrates, qu’il a fallu remercier un écrivain de la démocratie de
la modération honnéte et d’une sorte de bon ton qu'il gardait envers
les supériorités sociales.
Mais tout cela suffit-il pour constituer une bonne comédie, une co-
médie vraiment digne de ce nom?
Sans que j’aie besoin d’analyser pied & pied Ja piéce nouvelle,
comme un feuilleton de théatre, j’en dirai assez pour faire compren-
dre tout ce qui manque aux Aristocraties de force d’invention, de si-
tuations comiques, de lien d’intrigue, de peinture de caractéres.
Or, lorsque l’invention, les situations, l’intrigue et les développe-
ments de caractéres sont absents 4 la fois d’une comédie, ou lui
manquent seulement & un degré notable, que reste-t-il de vis comica ?
J’ai entendu reprocher tout bas aux Aristocraties, par des feuille-
tonistes qui ont loué tout haut, de s’étre emprisonnées et refroidies
dans les vietlles formes. En revanche, certains journaux classiques
ont loué l’auteur d’avoir gardé religieusement l’ancien moule. Pour
moi, la question n’est pas 14 Je moins du monde. Je crois que le gé-
nie et l’esprit sont indépendants des formes plus qu'on ne le dit, et
jaillissent en dépit d’elles. Mettez d’abord 4 nu le coeur humain, d’une
maniére fine, éclatante ou profonde, et je ne vous querellerai guére
Sur les moyens qui ont donné du relief @ votre étude morale.
THEATRALE. 543
C’est peu dire encore, & notre avis, que de voir dans les Aristo-
craties plutét une ingénieuse satire qu’une comédie véritable ; car la
satire et la comédie prennent leurs traits communs dans un méme et
triste domaine, les vices et les ridicules de I’humanité. La comédie
n'est guére que la satire en action.
Il convient donc de juger M. Arago dans ses qualités et dans ses
défauts intrinséques.
La scéne est simple et peu compliquée. Les personnages ne sont
pas nombreux. Un banquier enrichi, et tout bouffi de sa richesse,
veut devenir noble, et marier sa fille unique avec la noblesse an-
cienneé ou nouvelle. Il ambitionne en méme temps pour gendre, par
un jeu double, un comte antique et un baron impérial, parce qu’il
veut se servir du premier pour assurer son élection politique auprés
des électeurs de !’aristocratie, et du second pour étre élu par les dé-
mocrates. Les deux jeunes nobles, ruinés de jeu et d’orgie, ne sont
pas seulement rivaux de mariage, ils sont encore rivaux d’amour
dans les coulisses de l’Opéra. Ils se détestent donc par toutes sortes
de raisons. Mais ils conviennent d’une tréve: au lieu de se nuire
mutuellement auprés du beau-pére en espérance, ils se préteront un
secours réciproque sous les apparences d’une noble amitié, d’une dé-
licatesse héroique. Chacun d’eux louera l’autre et cachera les plaies
secrétes de son rival: l’époux heureux abandonnera au prétendant
rebuté la maitresse contestée.
Ce touchant accord est géné par les résistances de la fille du ban-
quier, qui, sauvée de la mort par un jeune et pauvre inconnu, lui
réserve son coeur et sa main. Le pére, toutefois, pourrait bien étre
la dupe des deux nobles fripons, si la chanteuse de ]’Opéra, celle a
qui le comte et le baron adressent simultanément de pressants hom-
mages, ne survenait a propos pour détromper le banquier, démas-
quer les chevaliers d’industrie et prendre le parti des jeunes et hon-
nétes amants.
Aprés une telle épreuve, le banquier n’est pas encore bien corrigé.
Celui qui aime sa fille n’est encore pour lui qu’un travailleur sans
capital, qu’il accueille volontiers, parce que son enfant lui doit Ja vie,
mais dans lequel i] ne peut pas méme soupconner un gendre futur,
a cause de l’inégalité de la fortune et de la position. Le banquier ne
voit rien de ce qui se passe chez lui, jusqu’au moment ou il sait que
l’inconnu (Valentin) est l’'auteur d’une mvention industrielle au service
54h DE LA LITTERATURE
de laquelle un banquier rival met sa caisse et la main de sa propre
fille. Alors, pour Ja premiére fois, notre banquier (Verdier), qui se
doute qu’il y a dans Valentin l’étoffe d’un gendre, caresse les espé-
rances du jeune homme, et lui offre ses capitaux et son crédit. Ce-
jui-ci, qui a déja vainement présenté sa découverte sous un nom sup-
posé 4 l’ambitieux et avare Verdier, et s’est vu durement rebuté dans
l'appel fait & la bourse et a la confiance du millionnaire, est obligé
de déclarer loyalement que sa parole est liée 4 un autre capitaliste.
Tout semble donc encore une fois désespéré. Mais, dans une féte que
donne Verdier, une fusée de feu d’artifice vient broiler 4 point d'un
seul coup les trente-trots millions renfermés dans Je portefeuille rouge
du banquier, c’est-a-dire sa fortune entiére. Le banquier une fois ruiné,
Valentin, magiquement enrichi dans l’intervalle d’un bal, n’a pas de
peine a faire agréer son amour. De plus, il achéte le chateau féodal
qui a été acquis par Verdier, aprés avoir été possédé par les aleux
du comte et le pére du baron. Il en fera une manufacture :
La loi de l’univers, n’est-ce pas le travail ?
Voila tout. Y a-t-il la rien de bien neuf, de bien original, et surtout
de bien yraisemblable ? Voila tout; car je vous fais grace d’une sceur
de Verdier, qui autrefois a donné des lecons de chant, et se trouve
précisément avoir enseigné la musique a la chanteuse de ]’Opéra. Le
banquier a recueilli sa sceur chez lui, moins par amitié que par or-
gueil : il cache avec une vanité soigneuse |’humble origine de sa
famille. Celle-ci, en bonne tante qu’elle est, surveille ]’éducation de
sa niéce, et lui donne d’excellents conseils. Mais elle est fort effacée,
fort honnéte et peu méchante. Et l’on est étonné qu’un jour, sans
provocation suffisante, dans un accés de fiére susceptibilité, elle dise
aigrement 4 son frére, qui la fait souvenir qu’il !’a regue dans sa
maison :
Du talent d’une sceur je vous sauve |’affront.
Je n’insiste pas non plus sur un personnage épisodique, une es-
péce d’architecte, d’intendant, de factotum, de flatteur, qui vit auz
dépens du banquer qui U'écoute. Ce flatteur a fait tous les métiers. Il
fut d’abord auteur :
.... C’est par 1a qu’on débute ;
puisjournaliste, commis de finances, réformateur. Fripon adroit, mais
inoffensif, parasite spirituel; il n’est presque pas lié a l’action. Il ne
THEATRALE. 545
nuit & personne, mais il ne sert que lui-méme, 4 moins que les ser-
vices qu’il rend ne lui profitent. Je n’en parlerais méme pas, si ]’au-
teur ne s’était plu 4 en faire la partie la plus amusante, et presque
Ja seule amusante de toute Ia piéce. Actif, gai, pénétrant, le factotum
(Dupré) voit tout, sait tout, devine tout. Les faiblesses du banquier,
l’amour de la jeune fille et de Valentin, les manéges du comte et du
baron,‘ rien ne lui échappe; mais il caresse tout et ne se heurte &
rien ; i] veut vivre bien avec tout le monde. I] se contente de faire de
bonnes affaires et d’avoir plus d’esprit que tous ceux qui l’entourent.
S’il ne sert en rien au mouvement et au dénouement du drame, ‘mal-
gré le rdéle de Figaro que plusieurs critiques lui ont assez maladruite-
ment attribué, i] entre du moins 4 merveille dans les sentiments de
faste économique de son maitre,
Pour qui tout est profit, jusques 4 la dépense.
Ce n’est pas la moins bonne scéne des Aristocraties que celle ot
Dupré, chargé de la direction et des frais de la féte donnée par le
banquier, fait approuver ses comptes avant la féte, obtient la signa-
ture de Verdier, en consentant quelques mesquines économies, et
s’écrie, tout joyeux, dans sa barbe :
Et voila comme on fait passer les gros budgets !
Le réle de Dupré contient encore une autre intention comique,
qui, par malheur, reste dans le récit et n’est pas mise en action. Je
veux parler de la filouterie électorale par laquelle l’intendant, ra-
massant & terre les lettres des deux comités électoraux de Paris et de
Versailles, lettres qui repoussent crdment Ja double candidature de
Verdier, court chez les électeurs des deux partis, montre 4 chacun
le refus de ]’autre, et enléve ainsi les suffrages de |’aristocratie et de
la démocratie.
I] s’en faut de beaucoup que les autres personnages vaillent celui
de Dupré, qui a du moins le mérite de réciter les meilleurs traits
d’esprit de M. Arago.
La fille du banquier est une figure insignifiante et pale : c’est une
esquisse sans valeur. Elle se pose en victime désespérée, puis rési-
gnée, et ses douleurs ne sont pas mieux motivées que I’effroi et les
grands airs sermoneurs de la tante.
Verdier a tout l’air d’un bon homme de pére; et on en fait un ty-
T. XX. 25 nov. 1847. 10° Livan. 18
546 DE LA LITTERATURE
ran domestique, sans qu’il connaisse Je secret du cceur de sa fille.
Nulle scéne violente ne justifie les plaintes langoureuses et les adieux
irrévocables des deux jeunes gens, qui n’ont pas seulement confié
au pére de famille leurs tendres penchants, ni cherché a vaincre sa
résistance orgueilleuse ou cupide. Le plus joli vers que prononce la
fille de Verdier, c’est lorsque, croyant son pére ruiné, elle tend la
main a Valentin, en disant, en sa passion candide et confiante :
Et moi je vais a lui, lorsque je n’ai plus rien.
Le comte et le baron sont entiérement sacrifiés. M. Arago les
rend hideux et vils. Ces honteux maquignons de mariage se laissent
traiter en face, sans presque se facher, de
Marquis du lansquenet, chevaliers du boudoir,
Enrichis par le jeu, ruinés par l’orgie ,
Dont l’avenir perdu bientét se réfugie
Dans |’appui désastreux, le secours obligeant
Des places de faveur ou d’un hymen d'argent.
Ces honteux intrigants ne sont pas moins laches ; ils ne proposent
pas méme le coup d’épée obligé a celui qui les insulte. Rien ne les
reléve, pas méme l’élégance de leurs maniéres et la grace de leur
esprit.
La chanteuse d’opéra est vertueuse, autant que la sceur du ban-
quier ; et nous ne demandons pas mieux. Elle est, de plus, généreuse
et reconnaissante; car elle n’entre dans la maison de Verdier, 4 cause
de l’identité de nom, que pour retrouver et enrichir l’ancienne mai-
tresse de piano.
Son emploi, dans les Aristocraties, consiste surtout a se permettre
des agacerics honnétes, des coquetteries innocentes envers les deux
nobles qui soupirent pour elle. Elle démasque ainsi nos chevaliers
d’industrie, et détrompe le banquier, en le faisant cacher derriére
une porte, et le readant témoin, par up moyen usé, d’un double téte
4 téte avec les représentants de I’aristocratie. Et tout cela se passe
pendant un bal qui se donne chez Verdier !
Verdier est un portrait, disons mieux, une caricature sans consis-
tance, qui ne ressemble guére a nos banquiers de Paris. Ce n’est pas
sur les dépenses d’une féte que ces messieurs ont |’habitude de lési-
ner; ils ne laissent pas tomber sur leur portefeuille la fusée d’un feu
d’artifice. Ce portefeuille , d’ordinaire, ne contient pas a la fois
THEATRALE, 547
trente-trois millions ; et si, par hasard, ce portefeuille brilait, ils ne
seraient pas assez innocents pour ignorer les moyens de retrouver
quelques parties de ces millions brilés. S’ils sont friands d’honneurs
et d’élections, ils ne vendraient pas aisément leur fille pour un titre
de baron; ils ne courraient pas, comme deux liévres 4 Ja fois, deux
gendres aristocratiques, sans s’informer de leur conduite, et surtout
de leur fortune et de leurs dettes ; leur crédulité ne serait pas si faci-
lement dupée par des aventuriers; enfin ils ne seraient pas le méme
jour, au méme instant, les candidats de deux partis politiques : c’est
bien assez de changer d’opinion tous Jes mois ou tous les ans.
A cela prés, les banquiers parisiens sont bien capables de dire des
douceurs a une actrice. Et la situation devient plaisante quand les
déclarations tendres de Verdier & la chanteuse d’opéra sont distraites,
et subitement interrompues, au meilleur moment, par un bruit d’ar- .
gent qu’il entend a sa caisse.
, aime quela pudeur de l’actrice se moque agréablement du riche
quinquagénaire, et lui dise gaiement qu'elle a toujours supposé aux
banquiers :
ere Un lingot d’or a la place du cceur.
Ce 4 quoile banquier réplique galamment, en continuant la méta-
phore, que le lingot est prét 4 se fondre aux pieds de la déesse.
Il y a aussi du naturel, et une observation juste et fine, dans ce
brusque retour de Verdier, injuriant le comte et le baron, et les trai-
tant de nobles queuz, a présent qu'il les connait et ne les veut plus
pour gendres. Et lorsque, désespérant d’obtenir les titres de noblesse
qu’il a si fort enviés, il rappelle avec ostentation qu’il est arrivé a
Paris en sabots, cette fatuité plébéienne mérite bien qu’on dise a
demi-voix :
ee.. Gest encor de l’orgueil retourné !
e
Valentin est le héros des Aristocraties ; il ‘a le ton rogue et eassant
d’un censeur perpétuel.
Monsieur est un Caton de race plébéienne
qui lance & tout propos, et souvent fort mal 4 propos, les traits de sa
mauvaise humeur contre l’ancienne et la nouvelle noblesse, pour fi-
nir, en des tirades contraires, par rendre plus de justice aux vieux
noms et aux nouvelles choses, et par remettre en une facon d’équi-
548 DE LA LITTERATURE
libre les parchemins et les industriels. Je me dispense de citer les
vers que tous les journaux ont cités.
Valentin n’a plus de parents. Son pére, vieux soldat, est mort avant
qu’il le conndt; sa mére est morte aussi en le mettant au monde. lla
été recueilli par un brave ouvrier, touché de la misére de ]’orphelin.
L’ouvrier lui-méme, ce pére adoptif, ne vit plus dés longtemps. L’en-
fant abandonné a travaillé. Il s'est fait ouvrier, puis contre-maitre. I]
a voyagé, il s’est instruit, i] a du talent et du cceur. Ii est maitre d’un
secret industriel qui fera sa fortune s’il trouve de |’argent pour |’ex-
ploiter. Il sauve une jeune fille riche et belle, il en est aimé. En vé-
rité, M. Valentin n’est pas fort a plaindre.
Je sais quelque gré pourtant a l’auteur de n’en avoir pas fait un
batard, pour le rendre plus intéressant. L’enfant naturel est encore
fort 4 la mode ! Il y en a qui eussent été tentés de faire de Valentin
un Antony d’usine.
Jadis on se faisait aimer d’une noble femme en l’arrachant a la
mort, au péril de ses propres jours, en s’élancant au milieu des flots
ou des flammes, ou bien en se précipitant au devant de chevaux em-
portés. Aujourd’hui, il convient que tout prenne un parfum d’indus,
trie. Valentin a sauvé Camille curieuse au milieu d’une manufacture,
et toute préte a étre dévorée par une béte féroce moderne, le rouage
d'une machine.
Ce que je vous dis 1a, Valentin est trop discret pour en parler. Sa
délicatesse a peur de demander de la reconnaissance. I] n’a jamais
avoué son amour; car sa fierté ne veut pas que |l’amour de Camille
ait l’air de payer ce qu’il a fait pour elle :
Il se tient & l’écart et ne demande rien.
Il n’a pas méme parlé encore de sa naissance et de sa vie passée,
toujours par délicatesse. Le pére de la fille sauvée I’a remercié, |]’a
accueilji : c’était le moins qu’il pdt faire ; mais il ne lui a adressé
aucune question. Les banquiers sont si peu curieux! En sorte que,
au troisiéme acte, nous ne saurions rien encore de l’histoire du hé-
ros, s'il ne la racontait pour la premiére fois, tandis que Camille, Ja
plus intéressée & tout savoir, écoute la narration, toujours cachée
derriére une porte ou derriére un rideau.
Vous savez le reste, et comment le Grandisson des manufactures,
sans jamais broncher dans le sentier de I’honneur et de la vertu, est
THEATRALE, 549
ala fois riche et heureux mari; et comment, en disant: « Phiz auz
chateaux! » il transforme le sien en une opulente usine, qui va faire
le bonheur de tous les environs.
Une seule crainte me reste maintenant : c’est que le manufactu-
rier miluonnatre ne songe a son tour a la députation, a la noblesse
méme, et ne marie pas ses filles 4 d’anciens.contre maitres pauvres
et orphelins. Car, aprés tout, Verdier fut un porteur de sabots, un ou-
evrier, uo travailleur, comme Valentin. Ou est donc la lecon?
Ce qui est digne de remarque, c’est que, sous une apparente mo-
dération de forme et de langage que j'ai louée moi-méme, ce sont
toujours, en définitive, les supériorités sociales, ou, si l’on aime
mieux, les aristocraties sociales, qui demeurent doucement, mais
pleinement sacrifiées. C’est le flot du jour.
De quel cété sont exclusivement les vertus? Du cété de la mal-
tresse de piano, de l’actrice, de l’orphelin contre-maitre. De quel
coté, au contraire, les vices et les travers? Du coté des deux noblesses
et du banquier enrichi. Si ]’auteur a voulu seulement prouver que-
Ja fortune gate souvent ceux qu’eile éléve, c’est un lieu commun qui:
n'est pas assez relevé par l’écorce d’esprit qui le recouvre. S'il a en-
tendu aller au-dela, et réserver aux humbles conditions le monopole:
du talent, des mceurs et de la probité, il est entré dans le faux.
Le coeur des parvenus et des plébéiens n’est pas plus inaccessible
a la corruption que le cceur des vieilles races. L’aristocratie du ta-
lent, l’aristocratie littéraire elle-méme, a-t-elle le droit de s’excep-
ter au milieu des souillures et des orgies qui retentissent ?
Voila donc M. Arago réduit 4 des traits épars, particuliers, ingé-
nieux mais indécis, amusants mais sans profondeur, 4 un éternel
pour et contre balancé en tirades, d’ot ne jaillira jamais aucun type
sculpté, aucun caractére fortement tracé, rien, en un mot, de ce qui
sied a Ja haute comédie. ;
Avec ses propres paroles , ses paroles les meilleures, on arrive-
rait tout aussi aisément a une conclusion parfaitement contraire & Ja
sienne.
Et vous voyez l’effet des révolutions |
On déplace |’orgueil et les ambitions.
Aujourd’hui le bureau fait i du magasin ;
550 DE LA LITTERATURE
e« Le magasin, déja fier, aristocratique,
A son corps défendant fraie avec la boutique.
A la boutique aussi ]’établi fait horreur ;
L’établi de l’échoppe 4 son tour a grand’peur ;
Et je crois que l’échoppe, en son humeur altiére,
Commence a mépriser le madeste éventaire!...
D’orgueil, de vanité, tout n’est que ricochet. —
C’est & de pareils vers, francs et vrais, qui font sourire et qu'on
retient, qu’est due la bonne chance de Ja nouvelle comédie.
Non que le style de M. Arago demeure toujours de bon aloi et au
niveau du Style de lacomédie. Son versa peu de souffle, et tourne court
comme un couplet de vaudeville. Il est embarrassé dans la longueur
et la pompe de]’alexandrin, et boite souvent 4 travers Jes enjambe-
ments de la nouvelle école. Il a plusd’une inversion forcée, plus d’un
endroit prosaique et plat, ou assez peu francais. Mais sans rien creuser,
sans €mouvoir ni le coeur ni lintelligence, il a trouvé d’agréables
détails qui occupent légérement pendant une heure, et qui sont
presque aussi bons a lire qu’a entendre.
Le plus de bien qu’on puisse dire et penser des Arvstocraties, c’est
donc, a tout prendre, d’en citer encore des mots séparés, que le lec-
teur sagace placera bien dans la bouche des personnages, sans que
nous indiquions la situation :
— Et c’est, vous le savez, la téte qu’on couronne.
— On sait combien I’on aime, a dix centimes prés.
— (L’opéra) de la diplomatie est ]’école primaire.
— (Nos guerriers) vont s’aguerrir devant la Revolte au sérail.
— (Nos faubourgs) ils confondent encore Empire et liberté.
— Je vois un bon marcheur, je grimpe sur son dos,
Il se fatigue en route, et j’arrive dispos.
— La fille d’un banquier, moderne potentat,
Doit se sacrifier 4 la raison d’Etat.
— ...... Voir venir, c’est la force des femmes.
— S’ils dépensent beaucoup, c’est qu’ils possédent peu.
— Et les Jauriers la-bas (4 Londres) sont chargés de fruits d’or.
— La finance et l’esprit sont rarement parents.
— Tu ne prévois donc pas, imprudent ministére,
Par Je bien qu’on t’a fait, Je mal qu’on te peut faire.
THEATRALE. 554
— Ce n’est pas du trafic, non, c’est du libre échange.
— Unde souvent l’allonge (un nom) et ne J’anoblit pas.
Sw ce ee et ew we ow ww 6 préfdre
Les affaires d’amour 4 ]’amour des affaires.
— La cloche est différente et le son est le méme.
— On croit voir Harpagon jouant le glorieux.
— L’or, ce métal si pur, corrompt tout ce qu’il touche.
* Mais le trait le plus franc peut-étre de toute la pidce, c’est Ver-
dier proclamant avec emphase |’avénement de la royauté financiére,
le triomphe de la pousstére d’or sur la poussiére des parchemins, et
s’étalant comme le rot des banquiers et le banguier des rows, tandis
que Dupré marmotte 4 demi-voix ce vers de Mahomet :
Le tour de )’Arabie est a la fin venu.
C’est la, a vrai dire, c’est dans les Turcarets du XIX* siécle que se
trouve la moralité de la piéce, si elle en a une, et non pas, quoi qu’en
dise l’auteur, dans la glorification du talent, du courage et de la pro-
bité, que chacun loue, que chacun s’attribue, et que tout le monde
calomnie ou conteste dans les autres.
Cléopdtre est moins longue a juger, a faire juger; car je suppose
que tous mes lecteurs, selon |’usage de notre éducation, savent mieux
Phistoire de cette Egyptienne que leur histoire de France. Je ne re-
commencerai donc pas, @ l’exemple des critiques mes confréres, ni
méme 4 |’exemple de M™ de Girardin, la biographie de Cléopatre,
d’aprés Plutarque. Je veux aller jusqu’a parler le moins possible du
drame de Shakspeare ; car il n’est ni juste ni galant de mesurer Del-
phine Gay sur la taille de Shakspeare.
Les aventures bourgeoises et conventionnelles ont un champ illi-
mité ; les aventures des reines historiques ont, pour ainsi dire, un
cadre inexorable. Je défie qu’on pense a Cléopatre sans amener for-
cément ses premiers amours avec Jules César et le fils de Pompée, la
passion d’Antoine qui le perdit & Actium, et le souvenir de l’aspic
dont elle mourut. Peintres, sculpteurs, romanciers, biographes, fai~
seurs de tragédies, tous sont contraints de passer par 1a. Je vous ferai
donc grace du voyage triomphal de la belle reine sur le Cydnus, de
son vaisseau d’ivoire, de ses voiles de pourpre, de ses rames d’ar-
gent, de son pavillon d’or, et de tous les parfums, de tous les musi-
552 DE LA LITTERATURE
ciens, de toutes les belles filles qui l’environnent, comme pour re-
hausser sa beauté. .
Je vous ferai grace aussi des perles inestimables que buvait Giéo-
patre dans de belles coupes, et de toute la folie de ses festins. Je tairai
méme cette couverture de laine dans laquelle Ja reine débauchée se
faisait envelopper et porter jusqu’aux pieds de César sur les robustes
épaules d’un esclave, et les orgies et les déguisements nocturnes de
Ciéopatre et d’Antoine au milieu des rues d’Alexandrie. Je ne rap- |
pellerai point la physionomie de cet Antoine voluptueux, prodigue,
brave, robuste, beau, ruiné, simple en ses vétements, familier avec
ses suldats et ses compagnons, |’ami de Clodius, le meurtrier de Ci-
céron, ayant gagné beaucoup de gloire et d’argent a faire la guerre
en Italie, en Gréce, en Egypte, chez les Parthes; fils et petit-fils
d’orateurs célébres, parent-de César par sa mére, et faisant remon-
ter l’origine de sa race & Hercule, dont i] imitait Ja force et les em-
portements. Cet homme, qui fut l’aieul de Germanicus; cet homme,
gras et frisé, que César ne redoutait point a l’égal du maigre et sé-
vere Brutus, et qui soupait cependant avec Cassius le jour méme de
J’assassinat du dictateur, avant de se décider a étaler devant les Ro-
mains la robe sanglante du grand homme assassiné.
Pour peu que vous ayez soOuvenance ou que vous ayez entendu
parler des Philippiques de Cicéron, vous vous représentez Antoine
souillant de ses intempérances les temples mémes des dieux, et sa-
lissant ignoblement de ses excés de table jusqu’a Ja tribune aux ha-
rangues. Et vous vous demandez aussitdt, avec autant de scrupule
que d’effroi, commént la main blanche et délicate d'une femme ira
se plonger dans ces débauches qui sentent le vin, dans ce mélange
de barbarie et de corruption romaines, se combinant avec le luxe et
les voluptés asiatiques, pour perdre )’empire du monde en moliesses
inouies, en dépravations prodigieuses. Si hardi que soit l’ceil .des
femmes aimables de nos jours, si intrépide que puisse étre le regard
des reines de nos salons, encore est-il qu’il est obligé de se bais-
ser devant le spectacle de tant de gigantesques turpitudes. I] faut
l’ceil d’un homme, |’ceil de Shakspeare, pour demeurer ferme a tra-
vers les frénésies de tout ce sensualisme romain et oriental, a tra-
vers cette horrible et impure complication de cruautés et de plaisirs,
de sang et de politique. En mettant 4 part ces couleurs orgiaques et
ces libertinages effrénés, que Plutarque raconte bonnement et ne met
THEATRALE. 553
pas en action, que retrace Cicéron avec la verve d’un pamphleétaire
indigné, mais dont Shakspeare pouvait au moins retrouver quelques
exemples dans les mceurs anglaises aristocratiques qui ont eu plus
d’un rapport avec les excés de l’aristocratie romaine ; en mettant
cela méme & part, les bras féminins, gracieux et chastes, dorvent-is
donc entourer, escalader les géants ivres?
I] y.a si longtemps que sont connus les doux et petits vers de Del-
phine Gay; les gentillesses du Vicomte Delaunay et de |’auteur de
Napoline et de la Croix de Berny sont tellement ébruitées; bien que
jeune encore, Ja renommée de M™ de Girardin est déja si vieille
qu’on ne s'accoutume pas a l’idée que ce pied si délicat chausse
maintenant le cothurne, et que le poignard tragique remplace les ma:
lices de |’éventail. Certes, il n'y a qu’une femme de beaucoup de
téte et d’esprit qui ait pu songer a imiter, dans les domaines de la
tragédie, les virilités de deux autres femmes que |’on me dispense
de nommer: }’une trouvant encore, dans toutes les dissipations mon+
daines d’une vie opulente, le goft, te temps et la force de s’enfoncer
dans les profondeurs théologiques de saint Augustin ; l'autre remuant
avec audace tous les paradoxes de la passion, tous les sophismes des
idées, dansdes romans trop distingués, trop pernicieux et trop célébres.
Le choix méme des sujets que paratt affectionner la nouvelle muse
de M@* de Girardin a une certaine coquetterie systématique. On voit
qu'elle préfére, par amour-propre et par instinct, les faits histori-
ques dans lesquels les femmes jouent Je grand rdéle. Elle cétoie l’é-
cole excentrique de la femme libre, et je gage qu'elle n'approuve
point ja loi salique.
Mm™* de Girardin ne pourra refaire ni Sémiramis, ni Phédre, ni
Agrippine, ni Mérope, ni Macbeth; mais je ne serais pas surpris
qa’elie refit Elisabeth, Marie Stuart, Christine, Catherine II et lady
Stanhope. Aprés avoir un peu affadi Judith et frotté Holopherne de je
ne sais quelle odeur de boudoir, elle ne s’est pas découragée. Elle vient
d’aborder Cléopdtre, et ses voluptés furieuses, avec une male assu-
rance, sans trembler comme sans rougir. J’aime Je courage dans|’esprit.
Devant une femme de talent avéré et d’un esprit charmant, le succés.
ne pouvait lui-méme se montrer ni impoli, ni trop difficile. M" Ra--
chel, d’ailleurs, se rangeait avec ardeur dans la cause des femmes.
Quel public pourrait étre assez cruel pour-désenchanter et désoler &
Ja fois le poéte et la tragédienne !
554 DE LA LITTERATURE
Contre si forte partie, les critiques étaient bien embarrassés. Ceux
que leur mérite ou la mode recommandent le plus ne se sont pas tirés
sans adresse de ce pas glissant.
Les uns se sont mis a relire ou a lire Plutarque et Shakspeare ;
ceux d’entre eux qui savent le latin ont méme parcouru dans l original
quelques pages des Phil:ppiques de Cicéron. De tout cela ils ont tiré
un certain nombre de traits choisis, de phrases lestement troussées,
qu’'ils ont présentées au lecteur. Si vous joignez 4 cela |l’analyse,
acte par acte, scéne par scéne, de la tragédie nouvelle, et les com-
pliments aux acteurs et A la mise en scéne, l'article s'est trouvé
ait, et l’aristarque dispensé de trop appuyer sur les faiblesses de
l’auteur.
D’autres ont pris un meilleur tour : ils ont cherché dans quelques
préfaces ignorées les noms de tous les auteurs francais qui ont
traité le sujet de Cléopdtre. 11 parait qu’il s’en trouve quatorze :
au XVI* siécle, Jodelle, Garnier, Béliard, de Montreuil; au XVII°,
Mairet, Benserade, La Thorilliére, La Chapelle ; au XVIII*, Boitel, Ga-
mon, Marmontel, Lacoste; au XIX°, Mourgues et Soumet. Je n’ai pas
le temps de compter si j’ai bien le nombre exact des quatorze pré-
décesseurs de M™* de Girardin. Mais vous comprenez que, avec ces
noms et ces dates, et pour peu qu’on cite le succés ou la chite, et
qu’on veuille donner seulement I’idée et quelques vers de ces qua-
torze tragédies, on se dispensera facilement de parler de la tragédie
derni¢re. On ne manquera pas sans doute de mentionner le fameux
aspic mécanique de Vaucanson, lequel remplit son réle et siffla 4 mer-
veille en mordant Cléop&tre, dans Ja tragédie de Marmontel ; si bien
que l’abbé de Bernis , interrogé sur le mérite de la piéce , répondit
qu’il état de Vavis de l’aspic. Mais comme, de nos jours, l’aspic n’a
pas sifflé, le critique avisé ne sera pas tenu de dire son sentiment ou
de partager celui de I’aspic.
Quelques-uns, trop clairvoyants en leur godt pour ne pas com-
prendre tout ce qui manque a M™ de Girardin, ont pris le parti de
publier leurs éloges dans les phrases apparentes, dans les périodes
principales, et de cacher timidement leurs objections dans quelques
petits mots incidents, dans quelques discrets et obscurs adjectifs. Il
ne fallait pas troubler la féte et la régénération du Théatre-Frangais.
D’autres, enfin, aprés avoir chanté sur tous les tons les mérites
connus et prouvés de M™* de Girardin en dehors de ia poésie tra-
THEATRALE. 555
gique ; aprés avoir donné de larges et complaisantes louanges 4 la
dernitre Cléopdtre, concluent, soit malice, soit mégarde, soit bon-
homie, en disant 4 M™* de Girardin : Fates des comédies.
Pour nous, qui n’avons d’autre désir que celui d’étre juste, et qui
saluons un talent vrai partout ot nous Je rencontrons, et de quelque
nom, masculin ou féminin, qu’ilse nomme, nous confessons que nos
préventions tiennent M™* de Girardin pour impuissante 4 réussir dans
une entreprise colossale, tout en ne lui contestant pas l’honneur qu’il
y 2 2 elle de ]’avoir tentée.
Assurément il y a déja quelque chose de grand seulement 4 lutter,
dans une étude dramatique , avec l’histoire romaine, avec Cicéron,
Plutarque et Shakspeare. Mais quand Corneille et Racine ont peine 4
soutenir le combat avec Tacite et Tite-Live; quand quelques lignes
énergiques, éloquentes, des grands auteurs originaux, en disent plus
a Pesprit des hommes instruits que les fictions et les efforts du théa-
tre, quelle apparence qu’une faible femme puisse sortir triomphante
de ce duel de )’intelligence !
Je sais bien que Shakspeare s’est jeté a corps perdu dans ce monde
d’ambition et de carnage, de luxure et de proscriptions, et que, sans
se soucier des difficultés, des impossibilités de la représentation, il a
jeté les flots de sa poésie, de son imagination, de son audace, sur ces
saturnales militaires , sur ces passions hurlantes, sur tout ce brujt,
ce sang et ces souillures de Rome républicaine qui tombe et se
déshonore. Mais, de bonne foi, la tragédie frangaise pouvait-elle
Suivre, méme de loin, son modéle?
En dehors de ses propres inventions, Shakspeare prend hardiment,
et de toutes mains, dans l’histoire entiére. Il remonte avec Plutarque
. dans toute la vie d’Antoine. I] le montre dans sa premiére jeunesse,
et dés sa plus ancienne liaison avec Cléopatre; il le place chez les
Parthes ; i] met en scéne Fulvie, sa premiére femme, aussi bien que
la seconde, Octavie , la sceur d’Octave. I] n’hésite pas 4 dialoguer a
grands traits les tumultes des soldats, les délibérations des triumvirs,
la féte bachique et pleine d’ivresses qu’ Antoine et Octave acceptent
en pleine mer sur le vaisseau de Cnéius Pompée. Les délices de I’Asie,
les plus abominables peintures, les excés de la gourmandise, les co-
léres brutales , les eunuques, Jes plaisanteries obscénes, rien ne le
déconcerte, rien ne l’arréte : tout se perd dans les nuages des parfums
orientaux et dans le délire des sens. Chez lui éclatent sans scrupule,.
556 DE LA LITTERATURE
sans réticence, les plus grossiers emportements de Ciéopatre , qui
bat de ses royales mains les esclaves qui lui apportent de facheuses
nouvelles ou lui tiennent d’importuns discours. Il n’a nul souci des
plus affreux anachronismes, et il fait parler, 4 la cour d’Antoine ou de
Cléopatre, de la cloche de minut.
Dans Shakspeare, Antoine vaincu, fuyant 4 Actium, demeure long-
temps sur son vaisseau, fugitif, muet, immobile, la téte dans ses deux
mains, Ilse cache dans un désert; il fait demander a Octave la grace d’y
vivre et d’y mourir obscur et inconnu. Poussé a bout, pleurant sur sa
honte et sur la perte de tous les siens, il implore la mort de l'un de
ses serviteurs qui n’a pas le courage de tuer son maitre. Antoine
alors se décide 4 mourir de sa propre main, et ne se tue qu’a moitié.
Son corps & demi mort est porté aux pieds de la tour sépulcrale ou
s'est enfermée Cléopatre , pour se soustraire aux satellites d’Octave.
La reine, n’osant descendre ni sortir de la tour, fait hisser jus—
qu’a elle avec des cordes le cadavre de son amant, pour exhaler ses
douleurs sur le héros expirant. Puis, elle, elle attend encore; elle
veut, avant de finir, connaftre les dispositions d’Octave 4 son égard;
elle voit, elle entretient le futur empereur de Rome; et lorsqu’elle
n’a plus rien a espérer, et que, aprés l’avoir désarmée, on la réserve
a orner le triomphe du jeune Octave, elle meurt en reine, du venin
d’un serpent caché dans le panier de figues que lui apporte le plus
humble des paysans.
Je le demande, qui oserait, en France, en concédant toutes les li-
cences de la nouvelle école, jeter sur le théatre, en un seul bloc, en
un seul drame, tant d’événements disparates, sans proportions, sans
cohésion, sans mesure? Qui aurait d’assez admirables couleurs, assez
de pensées sublimes, assez de poésie de style, pour se faire pardon-
ner tant de fautes de goat, et les couvrir du manteau splendide de
beautés sans pareilles? M=« de Girardin était donc réduite & choisir
quelques coins de cet immense tableau. A-t-elle bien choisi ?
Elle est femme; elle s’est presque bornée a l'amour. Mais l’amour
seul a de quoi lasser une main plus forte que la sienne, quand il s'agit
des amours de Cléopatre et d’Antoine.
Dans la piéce francaise , Antoine est faible , irrésolu ; on sait d’a-
vance qu'il cédera. Aussi rien n’intéresse de lui: ni ses querelles
adoucies avec Cléopatre; ni ses froideurs pour sa nouvelle épou:e,
Octavie, la seule femme légilime 4 laquelle il ait affaire ici; ni ses
= THEATRALE. 557
gémissements, ni sa défaite, ni sa vie, ni sa fuite, ni sa mort. Toute
l’attention est donc attirée sur Cléopatre ; je devais dire sur M"* Ra-
chel.
Je ne suis point l’ennemi des perfectionnements que |’art moderne
apporte dans la mise en scéne. Je ne suis pas faché de voir des tem-
ples et des palais romains en Italie, des monuments grecs en Gréce,
des colonnes égyptiennes en Egypte. La pompe du spectacle et le
charme de l’illusion gagnent sans doute a ce qu’on apercoive dans
un paysage égyptien des plantes africaines, a ce qu’il y soit ques-
tion du Nil et d’un soleil ardent, et qu’on y parle d’ibis, d’hiéro-
glyphes et de pyramides. J’ y verrais méme sans peine nager ou ram-
per des crocodiles. J’estime néanmoins qu'il y a plus de vraie couleur
locale dans J’expression sincére des éternels mouvements de |’Ame
humaine, et dans la profondeur de la vérité morale, que dans toutes
les peintures sensuelles de la nature extérieure; sans que je veuille
pour cela nier le moins du monde Jes effets puissants que peut pro-
duire |’union parfaite et simultanée de cette double harmonie.
Or, je passe sans reproches sur tout ce que M™* de Girardin a écarté
de son chemin. Je me contente de lui demander compte de ce que
son invention y a substitué.
Probablement, elle a cru et voulu donner tout d’abord une grande
idée de la beauté souveraine de Cléopatre et de l'amour africain, en
imaginant un esclave grec dont |’amour insensé propose 4 la reine le
singulier pacte de mourir aprés quelques heures de bonheur. Flattée
ou séduite, la reine céde 4 |’extravagant, qui boit aussitét le poison,
en chantant un hymne a la mort dans le mode des strophes de Po-
lyeucte et du Cid.
Je ne m’arréterai pas 4 rappeler que cette imagination elle-méme
est empruntée & Ja fois 4 une fantaisie de Théophile Gauthier et au
drame de la Tour de Nesle. Je vais au fond des choses. Si un conte,
un roman, un mélodrame, un essai fantastique peuvent, jusqu’a un
certain degré, se passer de raison, je ne pense pas qu’une ceuvre sé-
rieuse de |’esprit, une tragédie, puisse se passer d’étre raisonnable.
Je suis d’avis qu'on a fort calomnié les Messalines royales, et ne
crois point que Marguerite de Bourgogne aif jamais passé son temps
4 faire jeter dans la Seine, aux premiers rayons du matin, ses amants
d’une nuit. Mais enfin je comprendrais encore mieux Buridan que
l'esclave grec de M™* de Girardin. Je comprendrais encore mieux la
558 DE LA LITTERATURE
femme criminelle qui, aprés avoir assouvi son caprice, se débarrasse
traitreusement par un assassinat d’un amant jeune, ignorant et con-
fiant, dans qui elle voit un importun témoin de ses fautes, que je ne
comprendrais une affreuse reine acceptant et faisant exécuter froide-
ment une aussi odieuse stipulation faite d’avance. Je concevrai, si
l’on veut, et & toute force, qu’un pauvre fou fasse une proposition
pareille; je ne concevrai jamais une femme, fat-elle reine, qui l’ac-
cepte et l’accomplisse. Ainsi, ce qui dans la Tour de Nesle est déja
plus qu’invraisemblable devient presque absurde et intolérable dans
Cléopatre. Je n’ai pas & défendre I’honneur de Cléopatre; mais je
suis sir qu’elle n’a pas fait cette action-Ia.
A se jeter dans ces exagérations qui dépassent le but et qui sor-
tent de Ja nature humaine, non-seulement on viole les plus respec-
tables convenances, mais on laisse tous les esprits incrédules et tous
jes coeurs froids.
Si j’admettais la supposition de M™ de Girardin, je tiendrais,
comme je ne sais plus quel critique, Cléopatre pour une prostituée,
et je commencerais 4 penser avec Crébillon que le sujet de Cléopa-
tre est tout au plus bon pour un ballet.
Et M™* de Girardin a bien entendu faire une tragédie avec des élé-
ments si déraisonnablement odieux et impurs!
Je ne suis donc nullement touché de ces strophes a Ja mort, chan-
tées ou récitées par l’esclave avant de boire le poison; de ces stro-
phes que tout le monde a citées et vantées, je trouve tout mauvais et
faux , car dans ce qui est faux il ne saurait rien y avoir de vraiment
bon. Je ne regrette que l’abus du talent qui se perd de la sorte.
Ce n’est pas tout. L’esclave grec, ce déplorable exorde de Cléopd-
tre, en est aussi la péroraison. C’est lui qui, échappé de Ja mort,
vient, par une nouvelle invraisemblance, et déguisé en prétre d’Am-
mon, apporter dans une corbeille de fleurs, 4 la reine d’Egypte, le ser-
pent qui doit la faire mourir.
Ce n’est pas tout encore: pour rattacher, tant bien que mal, cet es-
clave, ce hors-d’ceuvre, 4 la fable générale, l’auteur s’en sert pour
motiver le départ et le second mariage d’ Antoine. Cet horrible pacte
de Cléopatre est, comme,on dit vulgairement, le secret de la comé-
die. Quelque intérét qu’il y edt 4 le cacher, les femmes de la reine
s’en entretiennent, ses serviteurs et Jes serviteurs d’Antoine en cau-
sent; tout le premier acte est rempli de cette histoire ; des médecins
THEATRALE. 559
apostés relévent le corps de l’esclave et le guérissent par un contre-
poison. On raconte 4 Antoine tout ce qu’atteste au besoin un témoin
vivant; et le triumvir, irrité des étranges passe-temps de sa royale
concubine, va épouser 4 Tarente la pudique Octavie.
Bien plus enfin, je soupgonne que c’est ce méme esclave qui lance
(mais je ne suis pas sir de l’avoir bien compris au vol) sur le thé4-
tre une fléche avec un billet destiné 4 avertir Cléop4tre des secondes
noces d’Antoine; je soupconne que c’est encore |’esclave qui cher-
che a faire croire un moment a Antoine que Cléopatre le trahit et le
livre a Octave : ce qui décide le vaincu a se tuer. Voila donc & quels
misérables moyens on est condamné & avoir recours, une fois qu’on
sort de la vérité! juste punition des graves erreurs de 1’esprit.
Y a-t-il au moins dans la conception du caractére de Cléopatre
quelque chose qui dédommage de tant de choses incroyables? Nulle-
ment.
La reine d’Egypte nous apparait dans toute la pompe du luxe
oriental, entourée de prétres, de philosophes, de musiciens, de poétes,
d’artistes. Elle trone comme une femme de lettres couronnée; elle se
fait lire les paroles de la science et de la religion, aux bords de la
mer éteincelante de feux et parmi les lotus en fleurs.
En bas bleu philosophe du XIX° siécle, elle ne veut pas que les sa-
vants, que le talent s’inclinent et s’agenouillent devant elle.
La reine regrette Antoine et voudrait en vain se distraire. Elle
maudit la lumiére africaine et toute la civilisation égyptienne, qu'elle
périphrase en jolis vers, depuis le limon et la fange du Nil jusqu’au
sommet des pyramides. Dans son profond déplaisir, ce qu’elle trouve
encore de mieux, c’est de rappeler elle-méme ou de se faire racon-
ter par ses femmes les traits les plus poétiques de sa vie passée ; puis
enfin de se faire déclamer et de déclamer elle-méme la fameuse ode
amoureuse de Sapho, que nous a conservée Longin et que Boileau a
traduite. Sapho, Longin et Boileau ne suffisent pas 4 consoler l'Egyp-
tienne. Que voulez-vous ?
Le monde doit trembler, Cléopatre s’ennuie.
Et voyez combien porte malheur la fausseté une fois acceptée
d’une idée premiére! Cléopatre, déguisée en esclave, court a Ta-
rente pour juger par ses yeux si Octavie est belle et digne de capti-
ver Antoine. Avant de désespérer sans retour, elle s’épuise en pro-
560 DE LA LITTERATURE
pos.tour 4 tour brilants ou mignards. Elle interroge avec une anxiété
curieuse sur la beauté de sa rivale ; et quand elle ne peut plus dou-
ter du visage d’Octavie, elle éclate dans un: Ah! je le savats hien,
que prononce M"* Rachel a la fagon de Talma. Mais, aprés le vil épi-
sode du premier acte, je ne m’intéresse plus 4 l’amour tout sensuel
de Cléopatre ; je ne comprends plus qu’Antoine retombe 4 ses pieds.
Elle a beau s’écrier en ]’embrassant : On peut mourir de joie ! elle a
beau s’écrier encore :
Oh ! folle que j’étais d’envier Octavie |
Ces tendresses francaises, si bien dites qu’elles soient par l’actrice,
ne réconcilient point avec l’Egyptienne.
Qu’est-ce donc lorsque Cléopatre se métamorphose en pécheresse
chrétienne, en Madeleine pénitente, ou du moins en Phédre rongée
par le remords? Quoi! la concubine passagére et la meurtriére in-
fame d’un esclave tremblera de honte devant la pureté de la ma-
trone romaine ! Quoi! elle pourra détester
Cette ardente paleur, trace des voluptés !
Quoi! elle pourra dire, a l’aspect de la chaste épouse :
Pour la premiére fois je connais la vertu !
Quoi! elle pourra dire encBre :
~ O Brutus! la vertu, ce n’est pas un vain nom !
Quoi! elle pourra débiter toute une tirade pleine de recherche sur
la vertu; puis, imitant, avec une impuissance visible, les impréca-
tions de Camille, en méme temps que les sentiments de Phédre déja
sichrétienne en ses fureurs, jeter ses malédictions au soleil :
O soleil africain ! dieu du jour, dieu du feu,
Des plus chastes efforts toi qui te fais un jeu,
Et, sans pitié riant de nos promesses vaines,
Fais courir tes ardeurs dans le sang de nos veines ,
Sois maudit !
Non, mille fois non. Cette fausse Cléop4tre, avec ses amours aussi
basses que sanglantes, n’a pas le droit de débiter ainsi tout cet es-
prit et ces antithéses de remords. Mon 4me et ma conscience la dé-
clarent indigne de jouer le repentir.
Vainement aussi M™ de Girardin a cherché a relever Cléopatrepar
THEATRALE. — - 564.
des paroles accessoires qu’elle place dans Ja bouche d’obscurs per-
sonnages. Vainement elle épuise ses jeux d’esprit a tracer le portrait
de la reine.
C’est un étrange effet qu’on ne peut définir,
Ou la crainte 4 l’amour vient vaguement s’unir ;
Un plaisir plein d’angoisses, un effroi plein de charmes,
Un danger menagant qui pourtant vous désarme !
Sa colére vous plait, on l’aime, et quelquefois
On s’en laisse accabler pour entendre sa voix.
Elle est reine toujours, mais aussi toujours femme.
Dans cet étre si fréle on sent une grande 4me;
A travers sa faiblesse on sent la royauté.
On tremble, on est vaincu.... mais avec volupté.
Sa pensée est un monde et son coeur un abime.
C’est ainsi qu’elle va, forte, de crime en crime,
Bravant impunément etle peuple et sa cour,
Ne méritant que haine et n’inspirant qu’amour !
Je fais grace a tout ce cliquetis prétentieux, 4 tout ce choc de mots
et d’oppositions, vice irrémédiable d’une ceuvre faible et fausse, mar-
que ineffacable de l’absence d’un sentiment haut et sérieux. J’en de-
mande bien pardon a tout l’esprit, le meilleur de M™ de Girardin ;
Mais je ne puis me résoudre a louer ce que tant d'autres ont loué.
Au moins je suis d’accord avec tous en passant rapidement sur
le personnage d’Octavie. L’épouse légitime ressemble trop a4 une
foule de pauvres femmes de ce temps-ci, qui souffrent dans l’inté-
rieur de leur vie conjugale, dissimulent ce qu’elles endurent, pour
honneur de leur famille, et ne se décident point 4 plaider en sépa-
ration de corps contre leurs maris, pour ménager I’établissement de
leurs enfants.
C’est Octavie qui dit ces vers bourgeois :
Viens, rejoignons mes fils; je pourrai, je l’espére,
Leur cacher mes chagrins et les torts de leur pére.
Octavie demeure neutre, et par conséquent froide, entre son frére
etson mari. Elle voulait réconcilier Octave et Antoine. C’est son
role, du reste, dans I’histoire, dans Shakspeare, comme dans Plu-
tarque.
Je préfére encore cette pureté incolore d’Octavie a ces courtisans
562 DE LA LITTERATURE
d’Antoine qui prétendent ranimer le courage de leur général au nom
de la fsberté romaine, comme si Antoine, vainqueur a Actium, lui,
le courtisan de Jules César, qu'il voulut couronner un joar, ett fait
plus pour la liberté de Rome que la circonspection modérée d’ Auguste !
Nous n’avons qu’un mot a dire sur la scéne du cinquiéme acte ou
Cléopatre et Octavie, ]’épouse et la maitresse, la passion et le devoir,
se disputent Ja possession du cadavre d’ Antoine ; j’avoue l’invraisem-
blance, mais je ne puis condamner Ja grandeur de cette inten-
tion morale. Bien qu’un peu déclamatoire et mélodramatique, je la
louerais plus volontiers si l’auteur, en avilissant comme 4 plaisir
la reine, ne lui avait 6té le droit de revendiquer le corps aimé, et
n’avait rendu plus invraisemblable encore cette lutte supréme de deux
femmes autour de Ja méme mort. Est-ce bien 4 l’infamie cruelle de
l’Egyptienne qu’il appartient de dire, comme dans Ja pieuse et ten-
dre légende de Grégoire de Tours :
Dans le méme tombeau vous nous mettrez ensemble?
Quant aux adieux de Cléop&tre aux restes inanimés d’ Antoine, em-
preints de quelque teinte d’amplification sans chaleur, ils ne sont pas
beaucoup moins naturels que cette reine tendant le bras au serpent
du Nil, la couronne en téte, le manteau royal sur ses épaules, et
criant hérolquement 4 Octave qui entre cette parole derniére :
see Et je t’attends, César !
C’est du factice, mais c’est du convenu. 7
Il y a une scéne bien plus belle et bien plus vraie, et qui n’a pas
été assez remarquée, parce que Antoine y joue le réle principal, et
que, dans la pensée du poéte et des spectateurs, tout se concentre
presque exclusivement sur M'* Rachel. C’est lorsque, aprés Actium,
le général romain interroge tristement l’un de ses serviteurs sur ce
que sont devenus les principaux compagnons de sa défaite, et qu’a
chaque nouvelle question du maitre le serviteur répond : Jl est
mort !
Je voudrais que l’idée de cette scéne appartint 4 M™* de Girardin,
et qu'elle ne l’eit pas empruntée encore.
On trouvera peut-étre que je suis bien long et bien solennel a
parler d’une comédie, premier essai sérieux, mais sans importance
décisive, d’un esprit agréable, et d’une tragédie féminine & laquelle
manque la puissance créatrice. Mais on a fait beaucoup de bruit au-
THEATRALE. 563
tour de ces deux ouvrages. Les circonstances de leur appar ition, les
réticences voilées des uns, les compromettantes adulations des au-
tres, ont donné aux Aristocraties et 4 Cléopdtre bien plus de portée
quelles n’en ont réellement. Sous les traits parfois piquants d'une
satire dialoguée, qui, dans ses ménagements mémes, a flatté l’audi -
toire en flattant ses penchants & médire, se cache une question so-
ciale. Dans l’intrépide obstination d’une faible femme 4 saisir le lau-
ner tragique, on regrette que toutes les graces, toutes les causeries
délicieuses, tous les élégants manéges, toutes les amabilités pari-
siennes d’une femme distinguée aillent s’égarer dans les amours
africaines, et risquent de s’y ensevelir comme dans les sab les bri-
lants de l’Egypte. On regrette que des ongles longs et roses se dé-
chirent opiniatrément a sculpter des figures de granit. On regrette
que le gentil oiseau, au lieu de gazouiller si bien, aille compromettre
ses beaux yeux et les briler 4 regarder le soleil en face comme !’aigle
seul le peut faire. On regrette enfin que |’art et le goat aillent tous
les jours s’étiolant et se profanant davantage. On invoque 4 grands
cris la venue et les efforts consciencieux de talents nouveaux, et l’on
S'écrie du fond de sa conscience littéraire : Exoriare aliquis!....
P. LORAIN.
@
CONTROLEURS GENERAUX
ET MINISTRES DES FINANCES.
IV
(LAUDE LE PELETIER’.
(1683-1689. )
V
Il yad’ordinaire, pour les gouvernements, une question domi-
nante qui constitue la grande difficulté du moment, et vers laquelle
se tournent les principaux efforts. Cette question fut, pour le minis-
tére dont Le Peletier avait été appelé 4 faire partie, celle de la révo-
cation de l’édit de Nantes. Jamais, on ‘peut le dire, le pouvoir royal
n’affecta, en France, par une simple décision, des intéréts aussi
graves et aussi nombreux que dans cette occasion. Louis XI, Cathe-
rine de Médicis, le cardinal de Richelieu avaient, dans quelques cir-
constances capitales, usé de !’autorité d’une maniére violente et des-
potique ; mais Louis XI et Richelieu n’avaient frappé que des intéréts
individuels, isolés, et, quant 4 la Saint-Barthélemy, elle ne fut, tout
porte a le croire, qu’un terrible accident dont Jes instigateurs n’a-
vaient pas, dans tous les cas, prévu la portée. La révocation de |’é-
dit de Nantes est]’acte du gouvernement de Louis XIV qui a eu le plus
douloureux retentissement et que l'histoire ale plus sévérement jugé.
Cependant, il faut bien le reconnaitre, Ja plupart de ces jugements
portent l’empreinte d’une extréme passion. D’un autre cété, des do-
‘ Voir le Correspondant, t. XX, p. 246.
CLAUDE LE PELETIER, ETC. 565
cuments importants, qui jettent sur la question un jour tout nouveau,
n'ont pas encore été consultés. Il convient donc d’étudier avec soin,
d'aprés ces documents, la marche que le gouvernement suivit dacs
cette déplorable affaire, et de faire & chacan la part qui lui revient
dans les longs malheurs qu’elle a engendrés.
La publication de l’édit de Nantes n’était pas spontanément émanée
de la volonté de Henri IV; cet édit lui fut au contraire imposé par
les chefs des réformés, qui profitérent de la position facheuse ou la
prise d’Amiens par les Espagnols l’avait réduit pour en obtenir des
siretés 1, Sans parler des chambres mi-parties accordées aux réfor-
més pour juger leurs procés, un des articles secrets, annexés a |’édit,
stipulait une concession bien autrement importante, et qui dut évi-
demment étre exigée : c’est celle qui autorisait les protestants a temr
consistoires, colloques et synodes provinciauz et nationaux par la per-
mission de Sa Mayjesté?, C’était , on l’a remarqué, admettre un Etat
dans |’Etat et reconnaitre aux protestants un privilége dont les ca-
tholiques mémes ne jouissaient pas. Aussi l’opposition que firent
ces derniers a l'édit fut-elle des plus vives. Les Universités, le clergé,
les Parlements adressérent des remontrances au roi, et la vérification
de |’édit traina en longueur. Mais, la nécessité l’emportant, Henri IV
dut user de son autorité. L’assemblée du clergé |’ayant exhorté 4
faire son devoir, il lui répondit qu'il en faisait autant de son cété.
Puis il ajouta, avec sa feinte bonhomie : « Mes prédécesseurs vous
«ont donné de belles paroles, mais moi, avec ma jaquette grise,
«je vous donnerai de bons effets. Je suis tout gris au dehors, mais
« je suis tout d’or au dedans. Je verrai vos cahiers, et j’y répondrai
« le plus favorablement qu'il me sera possible. » Quant au Parlement
de Paris, aprés ]’avoir prié de vérifier l’édit, i] ajouta: « Ce que j’en
« al fait est pour le bien de la paix; je l’ai faite au dehors , je veux
« la faire au dedans de mon royaume. Ceux qui empéchent que mon
« édit ne passe veulent la guerre. Je la déclarerai demain & ceux
« de la Religion, mais je ne la ferai pas, je les y enverrai. J'ai fait
a l’édit , je veux qu’il s’obserye ; ma volonté devrait servir de rai-
« Mémotres de Sully, 3 vol. in-4°. Edition de l’abbé de l’Ecluse, t. I**,
Pp. 484. .
2 Collection des lois anciennes, par MM. Isambert, etc., t. XV. — Edit.
de Nantes ; articles séparés. Art. 3h.
~s evr
566. CLAUDE LE PELETIER ,
« son. On ne la demande jamais au prince dans un Etat obéissant. Je
« suis roi, je vous parle-en roi; je veux étre obéi !. »
L’édit fut donc vérifié aprés une résistance de dix mois; mais
Henri IV n’avait fait qu’agiser aux difficultés du moment, et il était
évident que l’attitude menacante des réformés l’avait entrainé beau-
coup plus loin qu'une saine politique ne |’edt voulu. Asa mort, une
régence inhabile , un pouvoir longtemps incertain et disputé, ayant
suscité de nouveaux troubles, le parti protestant chercha encore une
fois 4 agrandir son autorité aux dépens de |’autorité royale, et, sans
Pénergie du cardinal de Richelieu, la guerre civile menagait de s’6-
tendre dans ‘tout le royaume. En enjoignant, par un édit de 1629,
aux religionnaires de poser les armes, Je roi se plaignait qu’un grand
nombre de protestants eussent*suivi l’exemple de La Rochelle, et il
déclarait criminels de lése-majesté ceux qui ne se soumettraient pas
dans la quinzaine?. En méme temps, Richelieu supprimait les sy-
nodes nationaux, et établissait pour maxime qu’a l’avenir il ne serait
accordé de grandes dignités aux religionnaires , soit & la cour, soit
aux armées, que dans les circonstances extraordinaires et pour les
services les plus signalés *. Un historien du XVIII° siécle a dit, en par-
lant de la prise et de Ja punition de La Rochelle : « Ce fut un coup
« mortel pour le calvinisme, et I’événement le plus glorieux et le
« plus utile du ministére du cardinal de Richelieu 4. » En effet, de-
puis cette époque, le parti protestant n’inspira plus aucune crainte
a la royauté, et l’on remarqua, lors des troubles de la Fronde, qu’il
y était demeuré complétement étranger. Cependant, toute animo—
sité n’était pas éleinte entre les deux religions, quoique, par suite
de la culture des esprits et de l’adoucissement dans les meeurs qui en
résultait, elle tendit toujours 4 décroitre. Les pasteurs protestants
donnaient, surtout 4 raison méme de la faiblesse numérique de leurs
coreligionnaires, l’exemple d’une grande violence de paroles. Ils dé-
Claraient sérieusement, dans leurs synodes provinciaux, que « le Pape
était ’anté-Christ, et appelaient toujours la religion romaine la prosti-
4 Mémoires de Sully, t. 1", p. 583. Note tirée du Journal de CEstoile.
* Collection des lois anctennes, t. XVI, p. 223.
5 Eclairvissements historiques sur les causes de la révocation de Pédit de
Nantes, 1788, t. i", p. 47.
* Nouvel Abrégé chronologique, par le président Hénault, année 1629.
CONTROLEUR GENERAL. 567
tuée de Babylone.» A quoi le clergé des campagnes, trés-peu éclairé !,
et a cause de cela méme trés-passionné, répondait que a religion
prétendue réformée était (a concubine de Satan. Fréquemment ap-
pelées 4 venir au secours du roi par des dons gratuits, les assemblées da
clergé exercaient, par ce moyen, sur le gouvernement, une influence
réelle, dont elles cherchaient 4 profiter dans l’intérét de la religion, et
leurs cahiers revenaient invariablement sar les conséquences facheuses
de I’édit. de Nantes 2. Enfin, une portion considérable du commerce
francais était alors entre les mains des protestants, et il existait
dans les villes un parti nombreux qui, en dehors de toute préoccu-
pation religieuse, ne voyait pas leur prospérité sans dépit et pous-
sait le gouvernement 4 prendre contre eux des mesures de rigueur.
Quant 4 Ja royauté, si l’on recherche ses tendances, en ayant égard,
comme il est juste de le faire, aux idées qui dominaient alors, on
voit que des motifs puissants l’entrainaient précisément vers ce
systéme. L’essence du gouvernement était alors, comme on sait,
exclusivement despotique, et, depuis Ja mort de Mazarin principa-
lement, sa constante préoccupation paraissait étre de niveler tou-
tes les résistances que l’exercice du pouvoir royal avait autrefois
rencontrées. Parlements, noblesse, communes, tous les grands corps
de l’Etat, toutes les institutions, méme les plus puissantes et les plus
respectées, avaient successivement subi ce niveau fatal, mais néces-
saire. Avec de telles dispositions, l’espéce d’organisation donnée par
l'édit de Nantes aux synodes de lareligion réformée devait nécessaire-
4 Histotrede Bossuet, par M. de Bausset, t. IV, p. 90.— Eclaircissements
historiques, t. I*", p. 130 et suiv.— Mémoires du maréchal de Noailles.— Le
maréchal insiste beaucoup sur l’insuffisance des prétres. « Des confé-
« rences proposées entre des prétres catholiques et des ministres pro-
« testants n’eurent pas lieu, dit-il, parce qu’on ne trouva point de doc-~
« teurs catholiques assez savants pour soutenir la cause de Dieu... » H
ajoute que les évéques et les prétres négligeaient entitrement les
moyens de conversion. La plupart des intendants écrivaient dans le
méme sens aux ministres, et demandaient qu’on leur envoy&t des
prédicateurs. « Une des choses qui retient le plus les huguenots,
¢ disait M. d’Aguesseau, intendant du Languedoc, le pére du chance-
« lier, est la quantité d'instructions qu’ils recoivent dans leur religion
« et le peu qu’ils en voient dans la nédtre. »
2 Ectaircissements historiques, t. \*', p. 45 et suiv.
568 CLAUDE LE PELETIER ,
ment paraitre attentatoire aux prérogatives de la couronne. A la vérité,
le cardinal de Richelieu avait singulitrement réduit l’importance des
concessions arrachées @ Henri lV ; mais |’édit n’en existait pas moins,
et il formait un contraste frappant avec les formes absolues du gou-
vernement. !] était, de plus, un témoignage en quelque sorte vivant
de l’obligation ot s’était trouvée la royauté de composer avec un
parti hostile. On s’explique donc trés-bien le désir qu’elle devait
avoir de supprimer l’édit de Nantes, soit pour effacer de facheux sou-
venirs, soit pour rentrer sur ce point, comme elle l’avait fait succes-
sivement sur beaucoup d’autres , dans le plein et entier exercice de
la plus compléte autorité.
Mais, outre ces considérations, la royauté était encore poussée dans
cette voile par des motifs d’un autre ordre et beaucoup plus graves. De-
puis la paix des Pyrénées, les puissances contre lesquelles Louis XIV eut
4 soutenir ses principales guerres furent, a l'exception de la Savoie, des
puissances protestantes, Telles étaient une partie de |’Allemagne, la
Hollande et l’Angleterre. Or, ces deux derniéres inspiraient de justes
appréhensions au gouvernement, a cause des facilités qu’elles avaient
pour débarquer des troupes sur les cétes de |’‘Océan ol une grande
partie de la population protestante du royaume se trouvait réunie !.
L'importance de cette population vers le milieu du XVII° siéclen'ajamais
été bien connue, mais tout porte a croire qu'elle dépassait un million
d’individus?. I] y avaitdonc 1a pour le gouvernement un péril réel. «Les
t Biblioth. roy., mss., supp. Franc. 4877 B. Oisivetés de M. de Vauban,
t. Il, p. 104. — Mémotre gui prouve la nécessilé de mieux fortifier les coste:
du goulet de Brest qu’ils ne Vont esté du passe.
* I] est singulier que le gouvernement n’eut pas cherché & se rendre
compte, avant d’en venir & des mesures de rigueur contre les protes-
tants, du nombre auquel ils pouvaient s’élever dans le royaume; ce
pendant le fait est constant. On lit en effet, dans une lettre de Louvois
au marquis de Boufflers, qui commandait des troupes dans le Béarn,
lettre datée du 34 juillet 14685: «Sa Majesté a vu, par les lettres de
« M.de Ris (intendant de la Guyenne), qu’i) y avait 150,000 religion-
a naires dans son département. Elle n’est pas encore informée du nombre
« guily enadans la généralité de Montauban, o cependant Sa Majesté ne
« doute point qu'il y en ait un trés-grand nombre. »
Rulhiére dit que, d’aprés les catholiques, il n’y avait en France, lors
de la révocation de l’édit de Nantes,. que 600,000 protestants. D'aprés
CONTROLEUR GENERAL. 569
« estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre, écrivait
« en 1675 l’intendant de.Guyenne a Colbert, et je ne croy pas, Mon-
« sieur, vous devoir taire qu’il s'est tenu des discours trés-insolens sur
« Vancienne domination des Anglois , et si le roy d’ Angleterre voul-
« lowt profter de ces dispositions et faire une descente en Guyenne, ott
« le party des religionnaires est trés-fort, 1 donneroit dans la con-
« yoncture présente beaucoup de petne {.» Qu’on ajoute a cela leurs
tendances républicaines, ou tout au moins démocratiques, les souve-
nirs de la révolution d’Angleterre encore vivants, et le danger im-
minent dont les Stuarts étaient de nouveau menacés par les pro-
testants. Toutes cesconsidérations durent, sanscontredit, exercer une
grande influence dans les conseils du gouvernement, et on ne sau-
rait douter qu’elles ne déterminérent en partie le choix du systéme
qui finit par prévaloir.
- En 1663, sur Jes instances extrémement pressantes de |’assem-
biée du clergé, Louis XIV avait cru devoir rapporter la clause
de |’édit de Nantes qui reconnaissait aux protestants convertis le
droit de revenir & leur religion. Trois ans aprés, en 1666, on pro-
posa d’établir des conférences publiques dont le résultat , con-
venu d’avance, servirait de prétexte & des mesures coércitives
dans l’intérét des conversions. Consulté 4 ce sujet, Turenne dit
au roi qu'il était bon d’examiner, avant de rien faire, les consé-
quences du parti proposé, attendu que a le trop de zéle et le dé-
« sir que les choses ne finissent comme on le souhaitait pouvaient
a causer de ]’aigreur et attirer une réputation de violence parmi les
« 6trangers, sans amener de conversions. » Turenne concluait en di-
sant « qu’on devrait se contenter de nommer, dans chaque canton
« ou il y avait des protestants, une personne sage et de science, & la-
ceux-ci, au contraire, ils étaient prés de 2 millions. On vient de voir
qu’il y avait, d’aprés Louvois, dans la seule généralité de Bordeaux,
450,000 protestants. On lit en outre, dans une lettre du maréchal de
Noailles & Louvois, qu’il y en avait 240,000 dans Ja province du Langue-
doc. Le Béarn, le Poitou, la Normandie en contenaient aussi un trés-
grand nombre. Enfin, puisqu’il y en avait prés de 400,000 dans deux
provinces, i} est évident que le chiffre de 600,000 est trés-inférieur a la
vérité; celui de 4 million paraft donc devoir s’en rapprocher beaucoup
plus.
! Histoire de Colbert, chap. XVIII, p. 365. °
570 CLAUDE LE PELETIER ,
« quelle on remettrait tous Jes articles controversés, avec les expli-~
«cations que les habiles gens y donnaient , qui s’informerait sous
«main du sentiment des ministres du canton, leur parlerait, averti-
« rait le roi de leurs dispositions, et ferait surtout le moins de dis-
« putes possibles qu'il se pourrait !. » Enfin, en 1670, on proposa de
nouveau au roi de gagner une cinquantaine de ministres, de les as-
sembler en synode, d’ouvrir une conférence dans laquelle les pas-
teurs se réuniraient a l’Eglise, de révoquer ensuite |’édit de Nantes
cormme inutile, et d’obtenir du Pape uae dispense de quelques prati-
ques en faveur des calvinistes scrupuleux. C’était, disait ]’auteur‘
du projet, le plan du cardinal de Richelieu, s'il edt vécu%. Mais ce
plan fut aussi écarté, ou du moins ajourné.
Telles étaient dofc les mesures qui étaient adoptées ou que |’on
proposait a Louis XIV, pendant que Colbert était encore tout-putssant,
alors que M™ de Montespan était au comble de la faveur, et avant
que M™ de Maintenon et le Pére La Chaise eussent paru a la cour.
Et quelques-unes de ces mesures étaient appuyées, bien qu’avec
une grande réserve, par un des hommes les plus sages, les plus sen-
sés et les plus modérés de son temps, par un protestant, J’illustre
Turenne, deux ans avant sa conversion 3!
VI.
On peut voir maintenant si, au point de vue purement politique,
Je gouvernement n’avait pas un grand intérét & diminuer |’impor-
tance du parti protestant. On s’explique en outre, tout en le déplo-
rant, qu’un moment vint ou il ne fut plus possible a Louis XIV de résister
a des conseillers impatients, dont quelques-uns d’ailleurs, tel que
Louvois, agissant en dehors de toute suggestion religieuse, n’avaient
d’autre but que d’avancer la solution de la question qui préoccupait
le plus le pouvoir, et de le débarrasser pour toujours, au moyen
d’un effort violent , mais passager, des embarras qu’elle lui causait
depuis si longtemps.
‘ OEuores de Louis XIV, t. VI, pieces historiques. — Avis du vicomle de
Turenne sur ce qui regarde la religion prétendue réformée, année 1666.
3 Eclaircissemants historiques, t. 1°", p. 143 et suiv.
La conversion de Turenne eut lieu le 23 octobre 1668. — Voir I’His-
toire de Bossuet, t. It", et l’Abrégé chronologique du président Hénault,
année 1668.
CONTROLEUR GENERAL. 574
Cette impatience et ce désir d’en finiry se révélérent d’une mani¢re
frappante dés le commencement de l’année 1679 , par la démolition
d’un temple dans les Cévennes, es punition, dit l’arrét, de Uinsulte
fatte au curé portant le Sant-Sacrement a un malade, par le renou-
vellement de l’ordonnance de 1663 contre les relaps, par la suppres
sion d'une chambre mi-partie établie & Castelnqudary. A dater de
cette époque, les édits se succédent et deviennent de jour en jour
plus sévéres. C’est évidemment de cette fatale année que date le
discrédit ou tomba Colbert, aprés avoir eu pendant si longtemps la
haute main dans le conseil. Désormais Louvois va dominer , et l’on
s’en apercoit 4 Ja multiplicité des édits qui s’appesantissent coup
sur coup sur les protestants. Qu’on imagine les dispositions les
moins évangéliques, les plus arbitraires. Une déclaration de 1680
oblige les juges 4 se transporter chez les religionnaires malades
pour savoir s’ils veulent se convertir; une autre déclaration recon-
nait aux enfants des protestants A4gés de sept ans le droit d’abjurer ;
les enfants issus de mariages mixtes sont déclarés illégitimes et in-
Capables de succéder & Jeurs parents. En méme temps, il est vrai,
un édit du 49 mai 1684 enjoignait 4 divers gouverneurs, lieutenants
généraux et intendants, d’instruire contre des catholiques qui, a
Grenoble, & Houdan, a Saintes, 4 la Ferté-Vidame, 4 Vendéme ,
‘avaient assailli des protestants dans leurs temples. Le méme édit re-
connaissait « qu’en Poitou on exercait plusieurs violences contre
@ceux de, la religion prétendue réformée, on les menagait et l'on
« maltraitait leurs ministres, pour exciter une sédition et forcer ceux
« de ladite religion de l’abandonner. » Mais, quelques ministres s’é-
tant exagéré la portée de cet arrét, et ayant prétendu que «¢ le roi
« déeavouait les exhortations faites de sa part au peuple d’embras-
« ser la religion catholique , » un nouvel arrét, en date du 4 juillet
1681, déféra les ministres qui s’étaient rendus coupables « de ces in-
solences » 4 la juridiction arbitraire et draconienne des intendants.
En méme temps, ces derniers recurent l’ordre de profiter des
moindres prétextes pour faire démolir un grand nombre de temples,
et pour forcer a s’expatrier tous les pasteurs qui résisteraient a ]’in-
fluence d’une caisse secréte, alimentée au moyen du droit de régale,
résultant des bénéfices vacants, droit que Louis XIV avait précisément
revendiqué depuis peu, et que Ja cour de Rome lui contesta vaine-
ment avec une ténacité qui ajouta encore a toutes les causes de
x
572 CLAUDE LE PELETIER,
mésintelligence qui existaient alors entre les deux gouvernements
et faillitdiviser Je clergé francais. Mais, comme il fallait s’y attendre,
ce genre de persuasion n’agissait que sur la partie gangrenée de la
population protestante, exaspérait les religionnaires de bonne foi,
et, en définitive, ne produisait guére que des relaps. C’est ce que
constate le préambule d’une ordonnance de 1679. « Nous avons été
« informés que, dans plusieurs provinces de notre royaume, il y en
« a beaucoup qui, aprés avoir abjuré la religion prétendue réformée,
« dans l’espérance de participer aux sommes que nous faisons dis-
« tribuer aux nouveaux convertis, y retournent bientét aprés!. » A la
vérité, les listes de conversions obtenues de la sorte avaient servi a
persuader au roi qu’il dépendait de lui de ramener en peu de temps
et sans effort, quand il le voudrait, tout son royaume 4 la foi catho-
lique, et la réalisation de ce projet s’accordait trop bien, d’une part,
avec ce qu’ils croyaient étre le bien de l’Etat, de |’autre, avec les
convictions et les tendances générales du temps, pour que, au lieu de
chercher a Ja détromper, tous ceux qui approchaient de la Cour ne
se fissent au contraire un devoir d’ajouter, quand cela leur était pos-
sible, a ses illusions.
Les affaires concernant la religion protestante étaient alors dans
Jes attributions du secrétaire d’Etat Chateauneuf de la Vrilliére,
homme faible et d’une importance politique trés-secondaire, s'il faut
en juger par le réle qu'il remplit dans cés graves conjonctures. Au-
tant Chateauneuf se laissait effacer et amoindrir, autant Louvois
mettait de soin 4 s’emparer des grandes questions. Au mois d’avril
1681, ce dernier fit rendre une ordonnance qui, sous |’apparence
d’une grace, devint bientét un des moyens d’action les plus puissants
et les plus terribles contre les protestants. Cette ordonnance, par la-
quelle le roi accordait & tous ceux qui se convertiraient Pezemption
du logement des gens de guerre, pendant deux ans, suffit pour faire
passer les affaires dé la religion réformée dans les attributions du
département de Ja guerre, et en donna, par conséquent, la principale
direction a Louvois. Ce fut l’origine des dragonnades. Dociles a |’1m-
pulsion du ministre de la guerre, la plupart des gouverneurs et des
intendants s‘empressérent d’opprimer les protestants, dont un grand
nombre chercha dés lors un asile a |’étranger , notamment en An-
§' Eclaircissements historiques, t. I*", p. 150.
CONTROLEUR GENERAL. 573
sleterre, OU une ordonnance récente conférait des priviléges a tous
ceux de la religion réformée qui passeraient dans ce royaume. Bien-
tét pourtant Louvois fut obligé, pour se conformer aux ordres du
roi, d’écrire aux intendants pour modérer leur ardeur, et-de révo-
quer, bien contre son gré, celui du Poitou, dont le zéle l’avait trop
bien servi. 1] en résulta un nouveau temps d’arrét dans ce systéme
de rigueurs vers lequel le poussait sa nature, et dont son pére, le
chancelier Le Tellier, était d’ailleurs le moteur. Les Mémoires d’un
ancien intendant de la généralité de Montauban, dans Ja province
duquel Je nombre des religionnaires était considérable, fournissent
ace sujet des documents certains!. Le 6 aoft 41684, Nicolas-Jo-
seph Foucault écrivit au Pére La Chaise, avec Jequel il était lié,
pour lui faire connaitre que les ministres et les principaux reli-
gionnaires de Montauban manifestaient J’intention de retourner &
l'Eglise romaine. Foucault ajoute « que leur conversion attirera infail-
« liblement celle de toutes les villes du Rouergue.et du Bas-Langue-
«doc, qui ne cherchent qu’une porte honneste ; qu’ils demandaient,
« pour sanver leur honneur, qu’on fist une conférence ot les points
« controversés seroient agités; que c’estoit la seule voye pour faire
« réussir le grand projet des conversions ; gue celles des rigueurs des
« privations d'emploi, des pensions et des grdces, seroient inutiles.
« Ayant fait depuis la méme proposition & M. le chancelier Le
« Tellier, dans un voyage que j’ai fait 4 Paris, poursuit l’intendant de
« Montauban, il la rejeta absolument , disant qu’une pareille assem-
« blée auroit le méme succés que le colloque de Poissy?; que le Pape
«trouveroit mauvais que |’on fist une pareille conférence sans sa
s participation, et me deffendit d’en parler au Roy. Sa timidité natu-
« relle dans une entreprise qu'il jugeoit périlleuse est peut-étre cause
' Biblioth. roy., mss., suppl. francais, n° 450, 4 vol. in-folio. Mémoires
de messire Nicolas-Joseph Foucault, conseitler d'Estat ordinatre, chef du
consetl de S. A. R. Madame Elisabeth-Charlotte de Baviére, palatine du
Rhin, duchesse douariére d’Orlédns ; 4 la date indiquée.
2 « Colloque de Poissy accordé par la reine (Catherine de Médicis) aux
« instances des chefs des huguenots. Le cardinal de Tournon eut la sa-
« gesse de s’y opposer ; mais la vanité du cardinal de Lorraine, qui comp-
« tait y briller, le fit accepter. Théodore de Béze portoit la parole pour
«les huguenots. » Abrégé chronologique du président Hénault, année
1564. :
67h CLAUDE LE PELETIER,
« que l’ouvrage des conversions, qui auroit pu réussir par les confé-
a rences soutenues d’autres moyens doux, a cousté laruine d’un si
a grand nombre de religionnatres, et la perte du commerce et des arts. 2
Ainsi, dés cette époque, les esprits étaient, comme on voit, pro-
fondément divisés sur le systéme qu'il convenait d’adopter a l’égard
des protestants, et un intendant, qui depuis se fit remarquer par la
vigueur avec laquelle il les poussa‘, inclinait alors aux moyens de
douceur, qui étaient évidemment ceux que le roi eft préférés, puis-
que les ministres défendaient de lui en parler. La méme hésitation
se pro duisit d’ailleurs toutes Jes fois que Louis XIV recut des avis
sincéres sur les troubles que les moyens employés pour hater les
conversions, les excés des troupes et la rigueur inouie de quelques
inten dants avaient occasionnés. Cette incertitude cent fois plus fu-
neste pour les protestants eux-mémes qu’un systéme de rigueur
franchement exécuté, réveilla bien souvent des espérances presque
aussitét étouffées, car elle prolongea Ia lutte, et compromit grave-
ment le succés d’une ceuvre qui avait pourtant cofteé si cher.
Tant que Colbert vécut, les protestants eurent au moins un défen-
seur. Dés que ce ministre eut fait place 4 Le Peletier, aucune dissi-
dence ne se manifesta plus dans le conseil sur la nécessité de pren-
dre, & leur égard des mesures définitives et de se débarrasser de
la question. Il y eut méme alors une sorte d’émulation entre les di-
vers ministres. On a vu comment Louvois s’était emparé-de la direc-
tion de cette affaire. La lettre suivante, écrite par M™* de Maintenon
le 13 aoat 1684, montre les nouvelles dispositions de la Cour & ce
moment. « Le Roi a dessein de travailler & la conversion entiére
« des hérétiques; i] a souvent des conférences la-dessus avec M. Le
« Tellier et M. de Chateauneuf, ot ]’on voudrait me persuader que je
« ne serais pas de trop. M. de Chateauneuf a proposé des moyens qui
«ne conviennent pas. Il ne faut point précipiter les choses. It faut
& convertir et non pas persécuter, M. de Louvois voudrait de la dou-
‘Le 5 avril 4684, Nicolas Foucault, alors intendant du Béarn, écrivait
au chancelier Le Tellier qu’une des principales raisons que les religion-
naires opposaient aux missionnaires était que le roi permettait l’exer~
cice de la religion prétendue réformée, ce gui marquoit la nécessité de leur
oster les cing temples gwils avoient en Béarn, Rulhiére accuse Foucault d'a-
voir perfectionné plusieurs modes de torture et d’y avoir soumis les pro-
testants. (Eclaircissements historiques, t. I", p. 291.)
CONTROLEUR GENERAL. 578
« ceur, C@ qui ne s’accorde pomt avec son naturel et son empresse-
« ment de voir finir les choses. Le roi est prét a faire tout ce qui sera
« jugé le plus utile au bien de la religion. Cette entreprise le eouvrira
« de gloire devant Dieu et devant les hommes. ll aura fait rentrer
« tous ses sujets dans le sein de l’Eglise, et il aura détruit eee
« que tous ses predecesseurs n'ont pu vaincre. »
Or, la correspondance méme de Louvois fait voir en quoi consis-
taient, dans la pratique, ses moyens de conciliation. Tout en ap-
prouvant avec son sit¢ele le fond du projet, une femme aussi
remarquable par son intelligence que par son esprit, et qui, bien
que niéce de M™* de Maintenon, vécut tout a fait libre de sa tu-
telle, et contrairement a ses recommandatians, M™* de Caylus a dit
que « Louvois eut peur, voyant la paix faite, de laisser trop d’avan-
« tage sur lui aux autres ministres, et voulut, 2 quelque prix que ce
« fat, méler du malitaire dans un projet qui ne voulait étre fondé que
« sur la charité et la douceur ‘. » En 1685, une armée avait été ras-
semblée & la hate sur les frontiéres d’Espagne, dans la prévision d’é-
véneinents qui ne se réalisérent pas. Les troupes étant devenues dis-
ponibles, Louvois parvint 4 persuader au roi qu’il suffirait qu’elles se
mootrassent dans les provinces du Midi ou il y avait le plus de pro-
testants pour obtenir sans violence de nombreuses conversions. Fort
de cette autorisation, le ministre revint 4 son ancien projet des con-
versions par logements, et, le 34 juillet 1685, il donna ordre au gé-
néral marquis de Boufflers d’envoyer successivement, dans toutes les
communes ot il le jugerait nécessaire, de la cavalerie, de |’infanterie
ou des dragons, qut devraient loger enti¢rement chez les religionnatres
et y demeurer jusqu’a ce que ceux-ci fussent convertis, pour passer
ensuite chez d'autres. Le maréchal de Noailles, qui avait été chargé
de diriger ces mouvements de troupes dans le Languedoc, fait con-
naitre en outre que, dans quelques circonstances, le nombre des
hommes logés de la sorte chez une seule famille protestante s’éleva
jusqu’a cent, et chaque cavalier avait droit, en sus du logement, &
20 sous par jour?!
Quelque temps aprés sa premiére instruction, le 30 aoit 1685,
1 Souvenirs de Madame de Caylus, collection Petitot, t. LXVI, p. 370.
* Eclaircissements historiques, etc., t. I", passim, d’aprés les lettres et
Mémoires originaux cités par Rulhiére.
576 CLAUDE LE PELETIER,
Louvois écrivait au marquis de Boufflers : « Je vous supplie de vous
e souvenir de ce que je vous ai déja mandé plusieurs fois, qui est
« qu’il faut tacher de multiplier les conversions, sans se vouloir at-
« tacher 4 ce qu’elles soient générales, ni que les plus riches se con-
« vertissent, et qu’il suffit, quant a présent, de faire diminuer consi-
« dérablement le nombre des religionnaires. »
Enfin, le méme ministre écrivait, dans une autre circonstance, a
un commandant de province : « Sa Majesté veut qu’on fasse sentir
« les derniéres rigueurs @ ceux qui ne voudront pas suivre sa reli-
« gion, et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir rester les der-
« niers doivent étre poussés jusqu’a la derniére extrémité'. »
Ces instructions, il est aisé de le comprendre, ne tardérent pas a
porter leurs fruits. De tous les cétés les intendants et’ commandants
des provinces écrivirent 4 la cour que les troupes n’avaient en effet
qu’a se montrer pour opérer des conversions innombrables. En 1684,
l’intendant du Béarn constatait sur son journal que, « depuis son re-
«tour dans la province, il s’était converti onze cents protestants, ¢t
« qu'il y avait beaucoup de gentilshommes ébranlés qui serafent dé-
« terminés par des pensions?. » La présence des cavaliers et des
dragons opéra instantanément de bien autres prodiges. Persuadés
avec raison, il faut le dire, qu’une abjuration arrachée par de tels
moyens était sans conséquence, désireux, pour Ja plupart, de s’assu-
rer ainsi la possibilité de faire les dispositions nécessaires pour pas-
ser 4|’étranger, un grand nombre de protestants signaient sans difli-
culté de leur nom, ou d’une simple croix s’ils étaient illettrés, les
listes de conversion qu’on leur présentait. Dans les premiers jours
du mois de septembre 1685, Louvois écrivaita&son pére : « II s’est fait
« 60,000 conversions dans la généralité de Bordeaux et 20,000 dans
« celle de Montauban. La rapidité dont cela va est (elle qu'il ne res-
« tera pas 10,000 religionnaires dans toute la généralitéde Bordeaux
‘ Eclaircissements historiques, etc., t. I", p. 302 et 845. Ce dernier ex-
trait se trouve aussi dans le Siecle de Louis XIV, de Voltaire, ch. XXXVI,
du Calvinisme. On sait que Voltaire est une autorité historique fort sus-
pecte. Il est possible d'ailleurs que Rulhiére, qui a compulsé la corres-
pondance de Louvois au dépdt de la guerre, y ait vu la lettre d’ou ce
passage serait extrait; mais c‘est un point sur lequel il a omis de s’ex-
pliquer.
* Mémoires de Joseph Foucault, etc. °
CONTROLEUR GENERAL. 577
« ou il y en avait 150,000 le 15 du mois passé. » A la méme époque,
le duc de Noailles annoncait dans une dépéche la conversion des
villes de Nimes, Uzés, Alais, Villeneuve, etc. « Les plus considérables
« de Nimes, écrivait-il 4 Louvois, firent abjuration dans |’église le
« lendemain de mon arrivée. Il y eut ensuite du refroidissement, et
« les choses se mirent dans un bon train par quelques logements que
« je fis faire chez Jes plus opiniatres. » Ces opiniatres étaient sans
doute de ceux chez chacun desquels on logea cent hommes. « Je me
« dispose a aller parcourir les Cévennes, mandait le duc de Noailles
« dans une autre lettre, et j’espére qu’avant la fin du mois i! ne res-
«tera plus un huguenot...........» Puis enfin, dans une dépéche
postérieure : « Le nombre des religionnaires de cette province est
« d’environ 240,000 hommes, et quand je vous ai demandé jusqu’au
« 25 du mois prochain pour leur entiére conversion, :j'ai pris un
« terme trop long, car je crois qu’a la fin du mois cela sera ex-
a pédié 1. »
Personne, a la vérité, ne se faisait complétement illusion sur le vrai
sens de ces conversions ; mais, disait M™ de Maintenon, « si les péres
«sont hypocrites, lesenfants seront catholiques.» Envisageant la ques-
tion d’un autre point de vue, Louvois écrivait, le! 9 octobre 1685, a
Lamoignon de Baville, intendant du Languedoc ?: « C’est un bien que
4 Eclaircissements historiques, etc. , t. I, p. 304, 315 et 348.
2 Cet intendant devint plus tard la terreur des protestants de la pro-
vince, et il a passé, avec Nicolas Foucault, pour le fauteur des mesures
acerbes qui furent successivement adoptées contre les religionnaires. Sa
famille acherché 4 le disculper dece reproche (voir la Viedu président de
Lamoignon, par Gaillard). Elie a prétendu qu’il ne les poussait avec vigueur
que pour éviter d’en venir aux derniéres extrémités, et Rulhiére a vu,
dit-il, une lettre de lui, du 413 avril 1708, dans laquelle il s’exprime
ainsi: « Je n’ai jamais été d’avis de révoguer Védit de Nantes. » Quoi qu'il
en soit, le chancelier d’Aguesseau, dont le pére était intendant en méme
temps que Baville, parle de ce dernier comme d’un homme porté pour
les partis extrémes et violents. Baville fut intendant du Languedoc pen-
dant vingt-cing ans sans obtenir la permission de venir une seule fois a
Paris. Les ministres le tenaient, disait-on, Gloigné par jalousie et dans
la crainte qu’ll no cherchat a les supplanter. Il est plus probable que
l’état de fermentation constant de sa province, depuis le commencement
T. Xx. 25 nov. 1847. 40° tive. 19
\
TP SS SS
$78 CLAUDE LE PELETIER,
« la soumission des religionnaires soit générale ; mais il faut prendre
a garde que cette soumission unanime ne maintienne entre eux une
« espéce de cabale, qui ne pourrait étre par la suite que fort préja-
.@ diciable. »
Quoi qu’il en soit, les listes de conversion trompérent, ébloui—
rent la Cour. Persuadé qu’il suffirait désormais, pour faire tomber
toutes les résistances, de frapper les esprits par un grand coup, le
roi signa, le 18 octobre 1685, la révocation de |’édit de Nantes, par
Je. motif, disait l’arrét, « que ses sains avoient eu la fin qu'il s’étoit
« proposée, puisque la meilleure et la plus grande partie de ses sujets
«de ladite R. P. R. avoient embrassé !a catholique‘. »
Puis, quelques jours aprés, M™ de Maintenon écrivait : « Le roi
«est fort content d’avoir mis la dernitre main au grand ouvrage de
« Ja réunion des hérétiques a |'Eglise..Le P. de La Chaise a promis
de la persécution dirigée contre les protestants, y rendait sa présence
indispensable. Les Mémoires du temps l’appellent le Rot du Languedoc.
‘M. Leber signale, dans le riche et précieux Catalogue de ses livres im-
primés, manuscrits, etc. (3 vol. in-8°), un livret extrémement rare inti-
tulé : Croisade des protestants, ou Projet sur Pinstilution des chevaliers de
Saint-Paul. Cologne, Pierre Marteau, 1684, in-12. — «Le projet de Pau-
«teur, dit M. Leber, n’aurait tendu 4 rien moins qu’a soulever tous les
« princes protestants contre les pays catholiques, et & fonder un ordre
« de chevalerie religieux et militaire, dont la mission eft été de pour-
« chasser et d’exterminer les catholiques partout ou ils se seraient op-
® posés aux progrés de la réforme. » M. Leber se demande, & ce sujet,
si la révocation de l’Editde Nantes, marie depuis longtemps, mais gui ne
dovait s'accomplir que lentement et par degrés insensibles, n‘aurait pas
été précipitée par le projet de croisade dont il s’agit. Ul y a lieu de croire
que, si l’édit de révocation a été brusqué, comme cela d’ailleurs parait
probable, o’est par suite des motifs exposés plus haut, en méme temps que
par le désir trés-naturel et trés-politique de ne pas laisser la question &
moitié résolue, c’est-a-dire la population protestante du royaume agitée
et mal disposée pour Je cas od la France, ce qui pouvailt arriyer d’up
moment a l'autre, aurait eu une guerre & soutenir avec quelque puis-
sance protestante. Dans tous les cas, la menace du plan de croisade
proposé aux protestants, car M. Leber reconnalt lui-méme qu'il ne #'a-
gissait que d’un projet indivyiduel, n’a pu, il me semble, exercer qu'une
influence trés-lointaine et trés-secondaire sur la grave détermination
adoptée par le gouvernement,
CONTROLEDR GENERAL 578
«quil wen cotterat pas une goutie de sang, et M. de Lowois dit la
a méme chose’, » La facilité des conversions obtenues par la seule
menace des logements de troupes causa sans doute l'illusion de
Louis XIV et du P. La Chaise; mais on peut juger, par jes extraits
mémes de la correspondance de Louvois, de la sincérité de ses pro-
Ainsi se trouva, sinon résolue, mais tranchée, aprés des hésitations
infinies, la question qui, depuis plus d'un siécle, avait occasionné au
gouvernement, soit par elle-méme, soit comme prétexte, les plus
graves embarras qu’il avait eus 4 surmonter. Mais, lorsqu’elles ne sont
pas dirigées par une intelligence supérieure, les mesures énergiques
sont pleines de périls et réussissent rarement aux pouvoirs méme les
plus forts. C’est dans de telles circonstances que le génie d’un cardi-
nal de Richelieu edt surtout été utile &@ la France. Au lieu de cette
puissante volonté mélée de tant de pénétration, la royauté n’eut &
son service gue la force matérielle, sans ménagements ni pailatifs,
telle que la comprenait l’impérieux Louvois. Aussi, loin de se calmer
£ D’aprés l’abbé de Choisy (Mémoires, livre IV), Louis XIV aurait signé
rédit de révocation malgré l’opposition d’une partie de son conseil, qui
edt préféré les voies de douceur. Cette assertion est en contradiction
avec tous les faits bien établis qui précédent. Seul, dans son conseil,
Louis X1V paraft au contraire avoir été pour le parti de la conciliation et
des ménagements, tandis que Le Tellier, Louvois, Chateauneuf, et trés-
probablement Le Peletier, tout dévoué 4 Le Tellier, étaient d’un avis
Opposé. Ces dispositions de Louis XIV vont bientdt ressortir, du reste,
d’une maniére éviderte, de nouveaux documents officiels et inédits.
L’abbé de Choisy dit dans un autre passage du livre IV de ses Mémoires
que « Louis XIV fit imprimer & ses dépens pour plus de 80,006 francs de
« livres de piété & usage des protestants, et qu’il les faisait distribuer
« dans les provinces. » Ce fait est exact, et ce fut Bossuet qui donna‘ce
conseil au roi. On imprima de la sorte cinquante mille exemplaires de
da traduction du Nowveau-Testament du Pére Amelotte, et un pareil nom-
bre d’exemplaires des Pri¢res dela liturgie, traduites en francais. «C’était,
« dit M. de Bavsset, la maniére la plus simple et la plus sdre de désabu-
¢ ser la multitude, 4 qui ses ministres avaient persuadé que l’Egiisa car
« tholique voulait cacher au peuple la connaissanes des livres-sacrés et
« des Priéres de la liturgie, et que c’était par ce motif qu'elle s’obstinait
« 4 célébrer le culte public dans une langue inconnue au vulgaire, »
(Histotre de Bossuct, t. IV, p. 83, note.)
580 CLAUDE LE PELETIER,
par. suite de la réyocation de |’édit de Nantes, la lutte recommenca
bientdt, et devint, principalement sur quelques poiats, plus vive. et
plus acharnée qu’auparavant. ;
VII
Il faut d’ailleurs se reporter a l’époque méme ou l’arrét de révo-
cation fut rendu pour juger de |’effet qu’il produisit sur les esprits.
L'impression du moment fut, on doit le dire, toute favorable au gou-
vernement. D’abord, tous les Parlements s’empressérent, & |’envi,
d’enregistrer ]’édit. Bossuet et Fléchier en firent tous deux Je plus
magnifique éloge dans leurs oraisons funébres du chancelier Le Tellier
qui en était regardé comme le principal instigateur. Pendant toute la
durée du régne de Louis XIV, la plupart des monuments publics
€levés tant a Paris que dans les provinces signalérent a la postérité
l’édit de révocation comme un des principaux titres de Louis XIV au
surnom de grand que ses contemporains lui avaient décerné. M™* de
Caylus,' dont les principes étaient, comme on sait, fort peu rigides ',
a dit : « Le projet était grand, beau et méme politique, si on le consi-
« dére indépendamment des moyens qu’on a pris pour l’exécuter. »
Un mémoire du duc de Bourgogne sur la révocation de |’édit de
Nantes contient ce passage : « L’Europe entiére fut dans ]’étonne-
« ment de la promptitude et de la facilité avec laquelle le roi avoit
« anéanti par un seul édit une hérésie qui avoit provoqué les armes
« de six rois ses prédécesseurs , et les avoit forcés de composer
«avec elle*. » Dix jours aprés la publication de I’édit, le 28 octo-
bre 1685, M™ de Sévigné écrivait a sa fille : « Vous aures VU sans
« doute I’édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n’est
«beau que tout ce qu’tl contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera
‘ Voir l"intéressante notice de M. Monmerqué en téte des Souvenirs de
Madame de Caylus (édition Petitot). M. Monmerqué rappelle, d'’aprés les
Mémoires du duc de Saint-Simon, qu'aprés la mort de son mari, « qui ne
« demandait pas mieux que de vivre éloigné d’elle, pourvu qu’il fut tou-
« jours ivre, » et qui mourut 4 l’armée, sur les fronti@res de Flandre, en
4704, M** de Caylus vécut pendant longtemps dans l’intimité la -plus
compléte avec le duc de Villeroy. C’est, suivant toutes ies apparen-
ces, pendant la durée de cette liaison qu'elle a écrit ses curieux souve-
Birs.
® Flistoire de Bossuet, par M. de Bausset, t. IV, p. 64.
CONTROLEUR GENERAL. 584
« rien de si mémorable. » Enfin, non-seulement les jansénistes ap-
prouvérent ]’édit , mais leur plus illustre interpréte , le grand Ar-
nauld lui-méme, écrivait a un de ses amis, le 18 décembre 1685: «Je
« pense qu’on n’a point mai fait de ne point faire (a Rome) de réjouis-
« sances publiques pour la révocation de I’édit de Nantes ; car comme
« on y a employé des voies un peu violentes, quoique je ne les crote
« pas injustes, il est mieux de n’en pas triompher !. »
La plupart de ces appréciations émanaient, il est vrai, de la société
officielle ; mais il est permis de croire, en l’absence de protestations
contraires, que les impressions de cette société étaient aussi celles
des classes moyennes et inférieures relativement aux mesures qui
venaient d’étre adoptées 4 l’égard des protestants.
Cependant, une des dispositions de I'édit qui révoquait celui de
Nantes avait, soit par |’effet d’un malentendu, soit par suite de la
propension constante de Louis XIV pour les moyens de douceur, créé
des difficultés inattendues et des embarras plus graves peut-étre que
ceux dont on avait eu 4 se préoccuper jusqu’alors. Antérieurement a
Védit, les intendants étaient autorisés, sinon par des arréts, du moins
par des instructions secretes, 4 forcer les conversions par un certain
nombre de moyens passablement violents, tels que les augmentations
de tailles, les logements de troupes, la déportation des femmes dans
des couvents éloignés de leurs familles, l’obligation pour les nouveaux
convertis d’assister 4 la messe, etc. D’un autre cété, la sortie du
royaume avait été interdite aux protestants, ce que la Ligue elle-méme
n’avait pas osé faire. Ainsi, d’une part, tout était permis aux inten-
dants pour obliger4des religionnaires a abjurer ; de |’autre, les ordon-
nances les plus sévéres punissaient les relaps de la confiscation et
des galéres. De 1a sorte, i] ne devait plus y avoir au bout de peu de
temps dans le royaume un seul protestant ; il n’y aurait:plus eu,
suivant les termes officiels, que des nouveaux convertis. 11 semble
donc que toute disposition nouvelle était inutile, et que l’édit ne
devait avoir d’autre but que de \égaliser et de coordonner celles qui
avaient été adoptées. On va voir néanmoins que |’édit de révocation.
constitua véritablement un nouveau temps d’arrét dans le systéme
de rigueur qui prévalait alors. En effet, |’article II et dernier était
ainsi concu : ;
j lbid., p- 66.
\
\
$82 CLAUDE LE PELETIER, -
« Pourront, au surplus, lesdits de la R. P. R., en attendant qu'il
« piaise d Dieu les éclatrer comme les autres, demeurer dans les villes
e et lieux de notre royaume, pays et terres de notre obéissance, et
« y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, sans pouvow étre
«a troublés nt empéchés sous prétexte de ladite R. P. R., 4 condition,
« comme dit est, de ne point faire: d’exercice, ni de s’assembier sous
« prétexte de priéres ou de culte de ladite religion, de quelque na-
« ture qu’il soit, sous les peines ci-dessus de corps et de biens, »
Comme on aurait dé le prévoir, les réclamations ne tardérent pas
a se produire, principalement de la part des intendants qui avaient
épousé avec le plus d’ardeur le systéme de Louvois. Dans une lettre
du 9 novembre 1685, Nicolas Foucault, alors intendant du Poitou,
écrivait & son pére, Joseph Foucault, ancien secrétaire du conseil :
« La dernié¢re clause de |’édit de révocation de celuy de Nantes nous
« fait un grand désordre icy et arreste les conversions. » Joseph Fou-
cault répondit : « Le dernier édit qui révoque celuy de Nantes me
« paroist un contretemps aux affaires de la R. P. R. 3] produira bien
« des relaps qui se cantonneront dans leurs maisons et serviront de
« ministres 4 leurs familles. »
En ce qui concernait la derniére clause de |'édit, Joseph Foucault
ajoutait :
‘a J’avois prévu que cette clause, qui m’a paru d’abord mai enten-
«due, pourroit faire des embarras; je crois vous en avoir escrit
« quelque chose ; je ne doute pas que !’on n’envoie une déclaration
« interprétative. I] n’eust pas esté mala propos que vous eussiez faict
« vos observations sur les inconvénients dont !’exécution peut estre
« suivie, car je sens littéral du dernier article paroist directement
a opposé a ja continuation des conversions ; tout cela faute d’explica-
« tion ou par trop de ‘précipitation , car absolument tant plus l'on
« examine cette derniére clause, tant plus elle se trouvera contraire
a aux intentions du Roy, qui sont d’arrester et d’empescher qu'il n'y ~
a ait des relaps, La suite le leur fera voir, si l’on n’y remédie*. »
A la méme époque, |’intendant du Languedoc faisait connaitre &
Louvois que les nouveaxx convertis ne s’attendaient pas & wn pareil
édit, que la clause qui défendait d’inquidter les religionnaires avait
causé parmi eux un Mouvement qui ne pourrait étre apaisé de quel-
4 Mémoires de Nicolas-Joseph Foucault, etc., année 1685.
CONTROLEUR GENERAL. 588
que temps. « La plupart s’étoient convertis, disoit-il, dans l’opinion
a que le Roy ne voaloit plus qu’une religion dens son royaume.
« Quand ils ont vu le contraire, le chagrin les a pris de s’étre si fort
« preasés ; cela les éloigne, quant 4 présent, des exercices de notre
« religion. » Enfin, aprés avoir exprimé la méme pensée dans des
termes presque identiques, le maréchal de Noailles terminait de la
sorte un Mémoire qu'il adressa & Louvois: «Il est certain que la
« derniére clause de }’édit qui défend d’inquiéter les gens de laR. P. R.
« va faire un grand désordre en arrétant les conversions, ou en obli-
a geant le roi de manquer 4 la parole qu’il vient de donner par |’é-
«dit le plus solennel.qu’il pit faire. »
Mais la réponse de Louvois prouve qu’il ne se laissa pas arréter par
cet honorable scrupule. « Je ne doute point, dit-il, que quelques lo-
« gements un peu forts chez le peu qui reste de nobjesse et du tiers
« état des religionnaires ne les détrompent de |’erreur oa ils sont sur
a l’édit que M. de Chdteauneuf nous a dressé, et Sa Majesté désire que
* vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront étre
«les derniers 4 professer une religion qui lui déplait et dont elle a
« défendu l’exercice par tout son royaume?. »
Le funeste systéme des dragonades, des déportations et des vio-
lences de toutes sortes, l’emporta donc encoré une fois. Irrité par fa
résistance qu’il rencontrait, excité en outre par les passions de la
populace, qu'il avait peine lui-méme a contenir, le.gouvernement se
laissa en quelque sorte gagner par une aveugle colére et rendit coup
sur coup les ordonnances les plus tyranniques, les plus cruelles. Une
déclaration du 29 avril 1686 suffira pour en donner ‘une idée. Elle
portait que les nouveaux convertis qui, se trouvant en danger de
mort, refuseraient de recevoir les sacrements et reviendraient en-
suite a ja vie, seraient condamnés, les hommes, a faire amende
honorable et aux galéres perpétuelles; les femmes, & Ja confisca-
tion de jeurs biens et a étre enfermées. Quant 4 ceux quit seraient
morts, le procés serait fait A leurs cadavres, qui seraient trainés
sur la claie, jetés 4 la voirie, et leurs biens confisqués*. Cepen-
dant, loin de se laisser abattre par ces lois iniques, les protestants
* Bolairciesements historiques, etc., t. 1%, p. 341 et 344.
2 Recueil général des anctennes leis francaises, etc., t. XIX.—1l importe
toutefois de ne pas perdre de vue la cruauté des lois pénales du temps. A
584 CLAUDE LE PELETIER ,
puisaient au contraire, dans la persécution méme, comme il ar-
rive toujours, de nouvelles forces, un plus haut degré d’exal-
tation, et les intendants étaient obligés, pour obéir aux ordres des
ministres, de recourir a des mesures de rigueur qui étaient la viola-
tion flagrante de |’édit de révocation. « Les femmes, rapporte |’in-
« tendant du Poitou dans son journal, 4 Ja date du mois de novem-
« bre 1686, se convertissent par ]’aversion des couvents. I} s’en est
« beaucoup converti ainsy de celles que les dragons n’avaient pu
« convertir 4. »
Ce régime de terreur dura jusqu’a la fin de 1686. II est probable
qu’a cette époque Louis XIV apprit, par quelque voie indirecte, a
quels excés on se livrait en son nom, car iJ adressa aux gouverneurs,
aux commandants et aux intendants, une nouvelle instruction qui
vient trahir encore une fois les hésitations du gouvernement et Jes
mécomptes que lui causait la résistance énergique et inattendue des
protestants. Cette instruction, datée du 8 décembre 1686, portait en
substance que, tout en continuant de proscrire les assemblées de
prctestants, de faire arréter leurs ministres ou predicants et d’en-
voyer les femmes obstinées dans des couvents trés-éloignés de leurs
demeures , les gouverneurs, commandants et intendants eussent a
s’entendre avec les évéques dans le but d’empécher que les prétres
qui instruisaient les nouveaux convertis usassent de menaces pour
les forcer de fréquenter les églises et de s’approcher des sacrements.
A cet effet, le roi prescrivait la suppression graduelle et sans éclat
des inspecteurs qui avaient été établis a l’entrée des églises pour
s'assurer si les nouveaux convertis les fréquentaient ou non, er
agissant toutefois de telle sorte que ceux-ci ne pussent pas supposer
que cette suppression avait été ordonnée.
Quant aux nouveaux convertis assez indiscrets pour se vanter de
violer les pratiques catholiques, le roi voulait qu’on en punit quel-
ques-uns avec la derniére rigueur et d’une maniére éclatante, afin de
tenirles autres en respect. En ce qui concernait la défense faite jus-
qu’alors aux protestants de passer a |’étranger , comme le blocus des
cette époque, la torture était encore infligée aux accusés; des assassins,
des faux monnoyeurs étaient roués tout vifs, et le cadavre d’un homme
mort dans un duel était aussi trainé sur la claie.
- 1 Mémoires manuscrits de Foucault, etc. ; 4 la date indiquée.
CONTROLEUR GENERAL. 585
cOtes avait causé un préjudice considérable au commerce, le roi esti-
mait qu’il fallait changer de conduite & cet égard, en donnant pour
prétexte, d’une part,’ la difficulté de tenir la mer dans Ja mauvaise
saison, de l’autre, Ja fatigue que causait aux troupes la garde des
passages aboutissant aux lieux d’embarquement. En méme temps,
d'ailleurs, le roi recommandait que I’on ne manquat pas de saisir,
conformément aux déclarations précédentes, les biens de ceux qui
se réfugieraient hors du royaume.
Par un effet de ce zéle funeste que les gouvernements excitent d’or-
dinaire, méme malgré eux, toutes les fuis qu’ils décrétent une mesure
violente, la declaration du 29 avril 1686 avait été, a ce qu'il parait,
appliquée & des protestants @ qui les accidents de la maladie n’avatent
pas laissé leur bon sens, ou qui étaient morts subitement, Louis XIV
exprima l’intention qu’elle ne fit dorénavant mise & exécution qu’a
Pégard de ceux qui l’auraient rendue indispensable par )’éclat avec
lequel ils auraient refusé les sacrements, et dans les cas seulement ot
les malades ou leurs parents voudraient s’en faire un honneur dans Je
public. Et, comme les premiers présidents et les procureurs généraux
des Parlements, ainsi que les principaux juges, étaient intéressés a
multiplier les procédures qui avaient lieu dans ces occasions, 4 cause
des avantages qu ils en pourraient tirer, le roi recommandait qu’on leur
fit bien entendre qu'il ne voulait pas que Jes juges et notaires fussent
appelés pour constater Jes refus de sacrement, a moins qu'il n’en fat ré-
sulté un véritable scandale. En méme temps, il invitait les gouverneurs,
les commandants et les intendants, & faire de fréquents voyages dans
les communes ou il y avait le plus de nouveaux convertis, a parler
avec sévérité aux douteux, a accorder, au contraire, toutes les graces
qui dépendaient d’eux @ ceux qui étaient de bonne foi, ase méfier
du zéle des curés et des missionnaires qui s'étaient souvent trompés
dans leurs jugements, et surtout 4 bien prendre garde de servir
d’instruments aux vengeances particuliéres de cerlains nouveaux
convertis, les provinciaux ayant beaucoup d’aversion les uns pour les
autres. Enfin, le roi ayant été informé qu'il y avait dans divers dio-
céses des curés de mauvaises mceurs, il recommandait avec soin qu’on
s'informat secrétement de ceux qui auraient persisté dans leur incon-
duite, et « qu’on excitat les évesques, le plus honnestement qu'il
« seroit possible, 4 changer les susdits curez qui auroient esté recon-
« nus n’estre pas propres a instruire les nouveaux catholiques. n
686 CLAUDE LE PELETIER,
Louis XIV terminait en disant que, rien n’étant plus important que le
secret, afin que ceux-ci n’eussent pas |’idée d’abuser de ses disposi-
tions, «il recommandoit trés-particuligrement & ceux & qui son in-
« struction seroit enyoyée de ne la communiquer & personne, et de
« la tenir enfermée en un lieu ov ils pussent respondre & on Majeets
« qu’elle, ne seroit point vue ‘. »
Cette instruction , signée du roi lui-méme et contre-signée par
Louvois, vint encore une fois renouveler Jes perplexités des in~
tendants. En effet, quelque soin qu’ils eussent pris pour ménager
la transition 4 ce nouveau systéme, les choses avaient alors été
poussées trop loin, et la différence entre leur ancienne et Jeur nou-
velle conduite était trop marquée, pour que les protestants n’en fus-
sent pas frappés. Toujours disposés 4 reprendre espoir au moindre
signe d’adoucissement, ils ne manquérent pas de croire et méme de
se vanter que, persuadé de I’inutilité de ses efforts, le gouvernement
renoncait au projet d’abattre la religion réformée, et que, s'il n’en-
trait pas immédiatement dans une voie toute nouvelle, c’était par
une fausse honte et pour ne pas démentir trop ouvertement ses
actes ; mais que tel était le fond de sa pensée, et qu’il se passerait
peu de temps avant que /a persécution eft complétement cessé. On
peut se figurer les embarras qui furent la suite de ces dispositions.
La lettre suivante de l’intendant du Poitou en donne la preuve. En-
Viron un an aprés |’instruction dont on a vu plus haut |’analyse,
l’archevéque de Paris, M. de Noailles, avait fait prier cet intendant
de lui mander son avis sur la marche suivie dans les provinces relati-
vement aux affaires de la religion. A cette occasion, Nicolas Foucault
écrivit & son pére, sous la date du 9 décembre 1687, cette lettre,
d’une grande importance dans la question, et qui devait étre mon-
trée a M. de Noailles, ce qui n’eut pas lieu pourtant; on verra tout 2
Yheure pour quels motifs?.
* Mémoires manuscrits de Foucault, etc. C’est la piéce originale et au-
tographe ; elle est intercalée avec plusieurs autres lettres et piéces dans
les Mémoires de Foucault.
*Biblioth. roy., mss. Mémoires de Foucault, etc. — Les passages impri-
més en italique sont ceux en regard -desquels le destinataire de cette
lettre a tiré quelques traits, en signe de doute ou de désapprobation,
avant de la renvoyer 4 son fils. — Voir plus loin la réponse du pére de
Foucault,
CONTROLEUR GENERAL. S87
« Je me faicts un fort grand plaisir de rendre compte a Monsieur
a |’Archevesque de ce qui se passe icy au sujet des affaires dela religion
« et moyens qui me paroissent les plus seurs et les plus convenables
«pour remettre les esprits des nouveaux convertis dans la bonne si-
« tuation ou ils ont paru estre pendant quelque temps. I] auroit esté
«4 souhaitter qu’il eust plu 4 Dieu de se servir de Ja voix des curds
« et des missionnaires pour rappeller les religionnaires 4 ]’Eglise ro-
« maine, et que l’on n’eust point esté obligé d’y employer l’austorité
« temporelle ; mais puisque la Providence a voullu se servir du Roy
« pour commencer un aussy grand ouvrage, tl faut crowre qu'elle luy
a en a réserve la consommation. |) est certain et de notoriété publique
aque jes moyens dont on s’est servi pour assurer 4 |’Eglise romaine
« les conquestes qu’on lui avoit faictes ont produit |’effet qu’on en
« avoit attendu; ces moyens estoient de les observer pour les engager
« daller 4 la messe, et de leur faire entendre que, s’ils fesoient une
« profession politique de n’y point aller, on seroit obligé de Jes faire
« punir comme des athées; on augmentoit leurs téches sans néant-
« moins les accabler, quand ils ne donnoient pas des marques d'une
a sincére conversion; an les distinguoit des vrais convertis et des
« antiens Catholiques dans les Jogemens des gens de guerre; on leur
« ostoit leurs enfans lorsqu’ils ne les envoyoient point aux catéchis-
ames ; on ne souffroit point qu’ils mangeassent de la chair les jours —
« deffendus ; on interceptoit les lettres pastorales que les ministres
« leur envoient des pays estrangers et qui respandent un venin con-
« tre lequel il n’y a point de contre-poison ; les passages estoient te-
« nus fermés pour les empescher de quitter le royaume ; enfin, la
« Cour permettox de se servir de toutes les voyes, non pas de force
« et de violence, mais de contraincte un peu plus que morale, pour les
« obliger de faire profession de Ja religion qu’ils ont embrassée. Et
«en effet le succés a justifié cette conduitte; il y en avoit trés-peu
« qui ne vinssent 4 la messe et qui n’envoyassent leurs enfans aux
« instructions. I] n’y a eu que les plus opiniastres qui ont tenté de
« sortir du royaume, et ceux qui n’ont pu réussir se sont faict une ex-
« cuse de ]’impossibilité et s’estoient insensiblement apprivoisés avec
«les antiens Catholiques et accoutumés aux pratiques de )’Eglise ;
« leurs esprits estoient enfin presque calmés, lorsqu’il a parujn chan-
« gement presque subit dans la conduitte de la Cour, dont les ressorts
@ se sont tout & coup relaschés, et i faut que U’on att fait entendre au
588 CLAUDE LE PELETIER,
« Roy que les conversions estoient suffisamment affermies et gw il n'y
« avoit gua laisser agir.?Eglise pour entretenir les bonnes dispositions
« ot le bras séculier avoit mis les choses ; on a envoyé des ordres dans
« les provinces de se reposer sur le zéle et sur les soins des curés et des
« missionnaires, et, quelque secrets qu’ayent esté tenus ces ordres,
« ’exécution les a rendus publics. Geux qui sont plus attachez au parti
« qu’a la religion, croyant que la Cour avoit des raisons particulié¢res
« et pressantes qui l’obligeoient 4 ce relaschement, ont repris cceur et
« ont mis tout en usage pour réveiller ceux qui avoient pris le parti
« du repos; les ministres et les plus mutins des religionnaires, qui
« ont passé dans les pays estrangers, leur ont escrit des lettres fortes,
« dans lesquelles ils leur ont faict entendre que la face des choses al-
« loit changer, et qu’il n’y avoit qu’a couler le temps et 4 profiter de la
« liberté de conscience que le Roy leur donnoit; car c’est par de tels
« discours qu’ils ont abusé ces esprits crédules, et le mal a tellement
« gaigné que trés-peu de convertis se sont deffendus de donner
« créance aces bruits; Je plus grand nombre a cessé d’aller & la messe
« et ne s’en est pas caché, et la licence est venue 4 un tel point qu’ll
« semble qu’on dowe leur tenir compte de ce qu’ils ne font pas publique-
‘« ment Cexercice de la religion qu’tls ont dans le coeur. Voila je mal
« tel qu’il est et sans exagération ; mais, quoiqu’on en connoisse la
«cause et Jes conséquences, le reméde n’est pas pourtant facil a
‘« apporter, parce qu’il n’est plus temps de reprendre la voye de la
« sévérité, et que tel qui, dans le commencement, fesoit son devoir
« de religion parce qu’il le voyoit faire aux autres, estant présente-
‘« ment gasté par le mauvais exemple et par Ja suggestion, souffriroit
« le martire pour la deffense des erreurs auxquelles il a renoncé.
« Cependant il est important de faire connoistre au peuple que le
« zéle du Roy pour la religion ne s’allentit point, et pour cet effet on
« pourroit, pour effacer les mauvoises impressions données par les
« ministres et pour réparer Je mal qu’un peu trop de précipitation i
« croire l’ouvrage des conversions achevé a pu causer, on pourroit,
« dis-je, écrire une lettre circulaire aux intendants des provinces,
« portant que, sur le bruit que des personnes mal intentionnées a Ja
« religion et au service du Roy ont respandu, dans les endroits du
« royaume ou il s'est faict des conversions, que Sa Majesté entendoit
« que l’on n’obligeast point les nouveaux réunis de faire profession
« de la religion romaine, et que son intention estoit que les édicts et
CONTROLEUR GENERAL. 589
a déclarations données sur le faict de la religion fussent ponctuelle-
« ment exécutés, et que ceux qui y contreviendroient seroient punis;
« que ceux qui feroient profession de ne point aller a la messe et des-
« tourneroient les autres d’assister aux offices divins fussent pareil-
« lement punis; que, lorsque les péres et autres personnes ayant des
a enfans sous leur conduitte refuseroient de les envoyer aux instruc-
« tions, ils seroient tirés de leurs mains et mis aux dépens desdits
a péres et autres dans des colléges et dans des couvens.
a I} faudroit aussy renouveller les deffenses et les peines contre
« ceux qui se metroienten estat de quitter le royaume, et faire garder
« exactement les ports et passages pour leur en faire perdre |’envie. Il
a seroit aussy 4 propos de confisquer le bien des fagitifs et les réunir
« au domaine du Roy; car si Sa Majesté les donne 4 leurs enfants ou &
« leurs proches, ils leur en feront tenir le revenu. C’est ce qui se
« pratique pour la plus grande partie des confiscations; et le Roy
« ayant uni ces biens 4 son domaine sera au moins pendant dix an-
« nées, qui est le temps aprés lequel ils demeureront incommutable
-@ ment acquis & Sa Majesté, en estat de Jes rendre & ceux qui revien-
« dront dans le royaume et se mettront en estat d’obtenir le pardon
ade leur désertion. Par le moyen de ces confiscations, on forcera
« Jes fugitifs de retourner en France, faute de pouvoir subsister dans
«les pays estrangers, ce qu’ils ne feront pas tant que les possesseurs
-ade leurs biens leur feront tenir de l’argent. On pourroit encore
« permettre d’intercepter les lettres qu’escrivent les ministres, et
« qu'il est facile de connoistre, estant imprimées et faisant des pa-
« quets d’un assez gros volume. Cela ne troubleroit point le com-
-¢ merce et ne violeroit point le droit des gens, qui sont les raisons
« dont on se sert pour empescher qu’elles ne soient ouvertes, parce
« qu’on les ouvriroit en présence des personnes 4 qui elles seroient
« adressées. Cet article est trés-important, toutes les maisons des
« nouveaux convertis estant remplies de ces lettres qui portent le
« titres de pastorales, et qui sont leiies avec autant de dévotion que
« leurs priéres. Il faudroit aussi faire emprisonner les gentilshommes
« qui se signalent par leurs mauvais exemples dans leurs cantons,
« et qui destournent leurs voisins et surtout le peuple, qui les imite
« volontiers, d’aller 4 |’Eglise. C’est une grande punition pour eux
ade leur oster leurs enfants, et le moyen d’empescher qu’ils ne
« quittent le royaume; mais il faut mettre les enfants chez d’anciens
590 CLAUDE LE PELETIER,
« Catholiques, y ayant toujours quelque erreur qui reste dans la
« créance des nouveaux convertis.
«J'oublicis d’observer que comme ordinairement les nouveaux
« Catholiques, et souvent les antiens, trouvent leur compte d’achep-
«ter a vil prix les immeubles de ceux qui se mettent en estat de
« quitter le royaume, qu’ils paient comptant, il seroit bien & propos
a d’ordonner que tes hiens immeubles dont les nouveaux convertis
« disposeroient, par donation, eschange ou vente volontaire, seront
« Sujets 4 Confiscation, en cas qu’ils sortent du royaume dans!’année
« de la disposition qu’ils en auront faicte. On pourroit aussy enjomdre
« aux maires et consuls des villes, et aux officiers de justice dans les
« boorgs et villages, d’empescher que les marchands et artisans ne
« puissent vendre tous les effets et marchandises qui composent le
‘a fonds de leur commercé, non plus que leurs meubles, et ordonner
‘« la confiscation, au profit des hospitaux des lieux, des choses ven-
‘adues sur ceux qui jes auroient acheptées, en cas de désertion
«a dans les six mois du jour de la vente. Enfin, il faut faire connoistre
« que le Roy, bien loin de se relascher et de fermer les yeux 4 la
t mauvaise conduite des faux Fears, leur donnera des marques de
« son indignation.
a Voila en quoy consiste le mal et le reméde qu’on peut apporter,
a qui peut estre ne produira pas d’abord tout |’effet qu’on en doit
« attendre; mais pourveu qu’on ait patience et qu’on ne relasche
6 point, je respondrois du succés, qui m’est garanti par celui que la
-« premitre conduitte a eu. Sil’or ne se sertdu reméde proposé, il y
a danger que le mal n’empire, rien n’estant plus dangereux que
« l’habitade en matiére de religion, et vous pouvez assurer Monsieur
a U’Archevesque que l'on flatte le Roy si on luy faict entendre le mal
amowms grand que je Cay marqué cy-dessus. Je ne vous représente
@ point laconséquence de ce que Monsieur |’Archevesque a voulu que
« je lui fisse scavoir; mais il nous témoigne tant de bonté que je ne
« puis hésiter de prendre une entiére confiance en luy. Surtout je ne
€ puis assez répéter que Ja facilité que ies nouveaux convertis ont de
« recevoir des lettres des pays estrangers sera an obstacle invinci-
« bie 4 leur véritable conversion; mais vous scavez combien il est
« dangereux de toucher cette corde‘. »
‘La lettre n’est pas signée; elle ne porte qu’un paraphe; mais elle est
en entier de la main de Nicolas-Joseph Foucault.
CONTROLEUR GENERAL, 584
Nl s’agissait donc de changer encore une fois de systéme, de
revenir aux rigueurs, de rétablir les offices d’inspecteurs des pro-
testants qui avaient été supprimés, de forcer les nouveaux convertis
4 fréquenter les églises, d’empécher qu’ils ne passassent & I'étranger,
de leur enlever leurs enfants, de soumettre enfin leur correspon-
dance & une inquisition organisée. Et }’intendant qui proposait de
rentrer dans cette voie était le méme qui, quatre années auparavant,
était d’avis de procéder aux conversions par des conférences et par
Ja douceur ! Te! fut, hélas! de tous les temps, |’entrainement des af-
faires et l’inévitable résultat de la résistance. Qui sait? les ministres
mémes du roi le plus absolu qui ait gouverné Ja France auraient
peut-ttre, 4 un siécle d’intervalle, si le sort les eft jetés dans le tour-
hillon politique de lear temps, figuré parmi les révolutionnaires les
plus exaltés.
Mais le pére de l’intendant du Poitou ne jugea pas & propos d’ex-
poser son fils aux conséquences que pourraient avoir les avis qu’tl
donnait 4 l’archevéque dé Paris. En sa qualité d’ancien secrétaire da
conseil et de créature de Colbert, Joseph Foucault avait longtemps
vécu avec lee ministres de Louis XIV. It savait les difficultés des po-
sitions, les jalousies, les haines qu’elles engendrent. Le moment lui
parut mal choisi pour intervenir bénévelement dans leurs discussions.
Il renvoya donc 4 son fils, le 5 janvier £688, la Jettre qu’on vient de
lire, en l’accompagnant du billet suivant, qui est caractéristique * :
a Jai lu et relu plus d’une fois avec attention le Mémoire cy-joint;
« il est fort bon entre deux amis, mais trés-dangereux a estre com-
a muniqué au ministére et & teut ce qui en approche. Ils ne cher-
« chent qu’a faire leur cour aux dépens de qui que ce soit, et sacri-
« fient sans scrupule tout ce qui peut par sa ruine leur attirer quelque
a mérite; en un mot, c’est faire le procés au ministtre que de le
«rendre suspect de flatter le prince et de luy faire entendre les
« choses autrement qu’elles ne sont. On ne pardonne point de telles
« offenses, et la seule deffiance en est mortelle. M. nostre Arche-
@ vesque parle trop pour en faire son confident; |l’espreuve seroit
« trop forte que de luy recommander de n’en rien dire ; ce seroit le
« vrai moyen de le faire parler, d’adjouter que }’on luy-auroit fort
« recommandé de n’en rien dire. Contentez-vous de donner vos avis
§ Mémoires de Foucault, etc. ; 4 sa date.
502 CLAUDE LE PELETIER,
« pour la forme et par le canal ordinaire, quand on vous les deman-
« dera; ne vous advancez de rien, et vous ne serez garand de rien
« OU exposé a nuire, mais exécutez promptement et ponctuellement.
« Réservez-leur l’honneur de toutes choses; ils en sont passionné-
« ment jaloux. Malgré toutes les précaulions que vous pourez pren-
« dre, vous aurez assez de peine 4 vous conserver avec des esprits
«d'un si difficile gouvernement. Je vous renvoie votre Mémoire, dout
« je n’ai rien voulu garder. Voyez quelques endroits 4 cété desquels
« j’ai fait des traits, et ne le laissez voir @ personne !. »
, Quoi qu’il en soit, les difficultés de la position que |’on avait faite
aux intendants par ces changements continuels devinrent telles, sans
doute, que la Cour finit par en étre informée. Ce fut l'occasion d’une
nouvelle politique. Dans l’impossibilité.d’obtenir la conversion des pro-
testants, an pensa qu’il valait mieux faciliter la sortie du royaume a
tous ceux qui le demanderaient. I] parait méme que les intendants
furent d’abord consultés 4 ce sujet; car on lit dans le journal de ce-
lui de Poitou, a l’année 1688 : « La Cour vouloit chasser tous les re-
« ligionnaires des provinces. Ce seroit un mauvais parti, surtout aprés
« le relaschement. J'ai esté d’avis qu’on les privast des graces et qu’on
« leur envoyast des missionnaires. » Mais cet avis ne prévalut pas,
tant la difficulté d’amener les protestants 4 professer le culte catho-
lique dut paraitre grande; car le méme intendant ajoute quelque
temps aprés: « La Cour a pris le parti de faire sortir du royaume les
« religionnaires, ce qui a dépeuplé les provinces. On en a embarqué
«un grand nombre 4 La Rochelle, ou ils ont esté recus par leurs
« fréres avec des acclamations extraordinaires. On avoit commencé
« par les désarmer 2, »
La discussion publiqae des points controversés, quelques faveurs
offertes avec dignité et convenance, la faculté de sortir du royaume
laissée & tous, voila le systéme que le gouvernement de Louis XIV,
mieux inspiré, aurait di suivre de tout temps, et nul doute que les
résultats définitifs n’en eussent pleinement démontré les bons effets.
Au lieu de cela, on substitua le soldat au prétre, la force brutale a
la persuasion; on décréta la délation et la confiscation; on renou-
vela enfin, a l’exception de la mort donnée en spectacle dans
4 Mémoires manuscrits de Foucault, etc., dsa date ; c'est le billet original.
2 Mémoires de Foucault, etc. ; 4sa date.
CONTROLEUR GENERAL. 593
les amphithéatres, mais cette fois au nom méme de !’Evangile,
toutes les horreurs de la persécution romaine contre les premiers
chrétiens. Telles furent les désastreuses conséquences de |’interven-
tion de Louvois dans la question des conversions. Lorsque, en 1688,
le systéme qu'il avait fait triompher recut les modifications que ]’on
vient de voir, le gouvernement était par malheur engagé trop avant
dans les voies de rigueur pour revenir sur ses pas au point de calmer
instantanément toutes les coléres amassées au fond des cceurs, et de
prévenir les guerres de religion qu’il eut 4 soutenir pendant si long-
temps, avec des chances diverses, dans les Cévennes; mais ces mo-
difications mémes furent un grand bien en ce qu’elles restreignirent
considérablement le théatre de l’agitation que les mesures acerbes
avaient occasionnée. L’auteur principal de ce retour 4 un ordre de
choses meilleur fut, 4 ce qu’il parait, Je tolérant et sage Fénelon.
Quelque temps auparavant, Fénelon avait été envoyé dans plusieurs
provinces du Midi pour y précher aux protestants la religion catho-
lique, et l’on a remarqué, 4 son honneur, que ces provinces furent
du nombre de celles ot les vues du gouvernement soulevérent le
moins de résistances. Quoique jeune encore, |’abbé de Fénelon jouis-
sait déja, a cette époque, d’une grande faveur auprés des duchesses
de Chevreuse et de Beauvillier, toutes deux filles de Colbert, et dont
M=e de Maintenon, fatiguée alors, comme Louis XIV, des hauteurs de
Louvois, se rapprochait depuis quelque temps d'une maniére mar-
quée, ce qui avait aussitét rendu une influence notable au marquis
de Seignelay et a sa famille. Tout porte a croire que les duchesses
de Chevreuse et de Beauvillier montrérent Ja correspondance de Fé-
nelon 4 M™* de Maintenon. Sans doute aussi elle dut étre encouragée
dans ces dispositions par le duc de Beauvillier, ce sage de la cour,
dont |’élévation ne rencontrait pas méme un envieux, et qui rece-
vait les marques de la plus haute faveur avec la méme modestie
qu’il opposa plus tard a d’injustes disgraces. Aussi M™ de Mainte-
non, dont ona pu voir l’esprit de prosélytisme et les illusions au
moment de la révocation de l’édit, écrivait, quelques années plus
tard, 4 un de ses parents : « Vous étes converti, ne vous mnélez plus
« de convertir les autres. Je vous avoue que je n’aime point a me
« charger envers Dieu ni devant le Roi de toutes ces conversions-la. »
Ce qui est triste 4 dire, c’est que, de temps en temps, aprés une
période de relachement, la persécution recommengait. Ces recrudes-
594 CLAUDE LE PELETIER,
ceiices se manifestaient d’ordipaire aux 6poques ol, sans préoccupa-
tions 4 |’égard des puissances étrangéres, le gouvernement pouvait
" donner tous ses soins aux questions du dedans. En 1688, je maré-
chal de Vauban conseillait 4 Louvolis d’annuler ou de laisser tomber
franchement en désuétude une centaine d’édits, y compris celui de
révocation, et d’entrer sincérement dans une voie de conciliation.
Mais, indépendamment des motifs qui, au point de vue religieux,
pouvaient porter Louis XIV & persister dans la ligne qu’i! avait suivie,
un pareil changement de politique edt paru 4 son orgueil un trop
sensible affront. Non-seulement, d’ailleurs, i] efit ainsi frappé lui-
méme son gouvernement d’un grand discrédit auprés de )’étranger,
dans un moment ot les yeux de toute l'Europe étaient fixés sur lui;
mais, de quelque maniére qu’on y eft procédé dorénavant, |’ceavre
des conversions eit présenté, aprés un aveo aussi explicite des torts
et de l’impuissance du pouvoir, des difficultés plus graves que ja-
mais.
On persista donc & poursuivre , non d’aprés un systéme arrété,
Taais en seconduisantsuivant les tempset les lieux, le but siardemment
désiré. Cette incertitude constante du gouvernement, dans une ques-
tion ou Ja fixité des yues aurait surtout été nécessaire , donna lieu,
en 4700, a une controverse mémorable par le talent autant que par
le caractére de quelques-uns des-hommes qui y prirent part. Fidéle
& son systéme, ennemi avant tout des demi-mesures, |’intendant du
Languedoc était d’avis que le gouvernement, afin de hater |’instruc-
tion des nouveaux convertis, les forcat d’aller 4 la messe; et quelques
évéques, parmi lesquelson regrette de voir figurer Fléchier ,- soute-
naient cette opinion. Un homme, éternel honneur de la France et de
l’Eglise, Bossuet, ce grand esprit dont les lumiéres ne furent malhea-
reusement pas assez consultées dans ces graves circonstances, écrivit
plusieurs Mémoires dans lesquels il se pronongait, par Jes raisons les
plus fortes, pour la persuasion morale et la liberté!. Mais, ainsi qu’il
arrive dans toutes les questions de cette nature , surtout quand les
esprits sont surexcités , la voix de la modération et de la raison de-
meurait souvent impuissante contre des passions d’autant plus dan-
gereuses que la plupart étaient désintéressées, et, malgré l’autorité
4 Voir les détails de cette discussion dans l’Histoire de Bossuet, t. IV,
p. 106 et suiv.
CONTROLEUR GENERAL. 595
d’un homme aussi considérable que Bossuet , des intendants conti-
nuaient de froisser, par les violences les plus coupables, le sentiment
le plus profondément enraciné au ceeur de l’homme, le besoin de
croire librement. D’ailleurs, au point ob en étaient venues les choses,
ceux-la méme qui auraient le plus sincérement essayé de pacifier les
esprits n’auraient pu espérer d’y parvenir qu’avec des précautions
infinies et la plus extréme prudence, afin de ne pas rendre, princi-
palement en Languedoc, les catholiques eux-mémes victimes de la
pacification. La, en effet, les premiéres persécutions avaient amené,
de la part des protestants, beaucoup plus nombreux qu’ailleurs, de
cruelles représailles. Celles-ci en produisirent d’aussi coupables, et
les deux partis se trouvérent ainsi entrainés dans des excés qui s’en-
gendraient les uns leg autres. Vingt-cing années de ce régne, dont
les commencements avaient été si habiles sous Mazarin, si brillants
et si glorieux tant que Louvois et Colbert furent ministres ensemble,
se contenant et se complétant |’un par l'autre, se passérent, hélas!
au milieu de ces tristes luttes sans cesse renaissantes et trop souvent
ensanglantées.
Et maintenant, si l’on recherche quels ont pu étre, sur Ja fortune
matérielle de Ja France, les résultats de la révocation de l’édit de
Nantes, quels torts ils ont causés & son commerce et & Son industrie,
de quel chiffre ils ont diminué sa population, on ne trouve sur ces ques-
tions que des données vagues, approximatives, et nul document de
quelque autorité. Ce que personne n’ignorec’est que, par suite du fatal,
édit, la France fut en peu de temps dépeuplée de ses ouvriers les plas
intelligents et les plus actifs, de ses manufacturiers les plus habiles,
de ses commercants-les plus entreprenants et les plus riches, ét que
Ja Suisse, la Prusse, la Hollande et |’Angleterre s’enrichirent & nod
dépens de cette précieuse population.
Quand Ja guerre de 1688 éclata, le gouvernement s’étant trouvé, -
par suite de toutes Jes fautes qui avaient été commises dans la ques-
tion des conversions, en face d’un danger beaucoup plus grand qué
celui qu’il avait voulu prévenir, l’illustre Vauban remit 4 Louvois un
mémoire par lequel il proposait d’accorder une amnistie générale, et
oui il estimait que, depuis cing ans, « la France s’était appauvrie de
« cent mille Francais et de 60 millions, que le commerce était ruind,
« les flottes ennemies grossies de neuf mille matelots , les meilleurs
« du royaume, et leur armée de six cents officiers et de douze mille
596 CLAUDE LE PELETIER,
« soldats plus aguerris que les leurs‘. » On lit, en outre, dans les
Mémoires de l’intendant Foucault, & l’année 1694 : « M. de Pont-
« chartrain m’a proposé d’établir une juridiction consulaire a Caen ;
« mais je Jui ai représenté que Ja pluspart des marchands de Caen,
« estant religionnaires, ont quitté le royaume ; que, ceux qui y sont res-
« tés ayant passé a Paris et 4 Rouen, le commerce est présentement
« réduit & peu de chose 4 Caen, et que les taxes des arts et mestiers
« les ont mis dans ]’empeschement de donner aucun secours au Roy %. »
Un auteur protestant porte le nombre de ses coreligionnaires
qui passérent a l’étranger, par suite de la révocation de 1|’édit de
Nantes, a quatre cent mille. Un second réduit ce nombre 4 trois
cent mille; enfin deux autres l’évaluent 4 deux cent mille. D’aprés
un Mémoire du duc de Bourgogne, le nombre de ces réfugiés ne se
serait élevé, suivant le calcul le plus exagéré, qu’a soixante-sept
mille sept cent trente-deux 3. Malheureusement, les évaluations faites
par Vauban, en 1688, ne permettent pas de s’arréter & un chiffre
aussi bas. « Malgré les intentions les plus pures, dit a ce sujet Phis-
« torien de Bossuet‘, un petit-fils de Louis XIV peut avoir été facile-
« ment induit en erreur par le soin méme que !’on dut prendre pour
« ne pas affliger Ja bonté de son cceur. Mais, en s’en tenant méme a
« ce calcul, il n’est point de Francais qui ne doive gémir sur le sort
« de sovxante-huit mille Frangats, fuyant leur terre natale, s’arrachant
« & leurs familles, 4 leurs proches, 4 leurs habitudes, a toutes les
« affections de la nature, pour aller chercher une existence incertaine
« dans une terre étrangére. De tous les peuples, le Francais est peut-
! Eclaircissements historiques, etc., t. I", p. 380.
2 Mémoires inédits de Foucault, etc., 4 sa date.
* D’un autre cété, labbé de Choisy a dit: « Le Roi signa l’édit avec
«un zéle véritablement apostolique; mais par ce petit trait de plume
« i] priva son royaume d’un million d’hommes et de plus de 200 millions
« comptant. » Les Mémoires de l’abbé de Choisy sont quelquefois trés-
piquants; mais ils ont besoin d’étre soumis & un controle sévére et ne
se font pas remarquer, en général, par la certitude des assertions. Il
est vrai que, dans un autre endroit, il évalue le nombre des protestants
’ établis en France vers 4685 & un million. A ce compte, il faudrait sup-
poser qu'ils availent tous passé 4 l’étranger, ce qui est trés-loin de Is
vérité, |
* Histoire de Bossuet, t. 1V, p.76.
CONTROLEUR GENERAL. 597
« étre celui qui éprouve le besoin le plus vif de vivre et de mourir sous
« le ciel qui la vu naitre. Ces grandes émigrations forment toujours
« une époque désastreuse dansI’histoire d’une nation, et laissent aprés
« elles de longs et douloureux souvenirs. »
Vill
-». SIX ans $’étaient écoulés depuis l’entrée de Le Peletier aux affai-
res. Jusqu’alors ce contréleur général, bien que toujours effrayé de
sa lache, en avait cependant supporté le fardeau, et la conscience
qu'il avait de son infériorité ne s’était pas étendue au dela de quelques
amis auxquels il lui arrivait souvent d’exposer ses embarras. D’ail-
leurs, |’état militaire de la France n’avant nécessité que des dépenses
auxquelles un emprunt forcé sur les titulaires d’offices et quelques
émissions de rentes onéreuses, mais peu importantes, avaient suffi,
les difficultés de ja position avaient pu étre surmontées. En 1688, les
circonstances changérent. Au commencement de cette année, a Venise,
pendant la saison du carnaval, une ligue fameuse, projetée l’année d’a-
vant a Augsbourg, dont elle prit le nom, rallia contre Ja France, en
une nouvelle croisade, l’Angleterre, l’Espagne, la Hollande, |’Autriche,
enfin toutes les puissances dont elle avait eu a soutenir lechoc, de 1672
a 1678, dans une guerre heureusement terminée, il est vrai, par le
traité de Nimégue. Bientdét aprés, une prétention injustifiable, un or-
gueil outré, excessif, de LouisXIV, vinrent compliquer la situation en
ajoutant 4 tous ces ennemis un ennemi non moins redoutable par !’in-
fluence morale que son hostilité était au gouvernement frangais sur les
esprits, dans un moment ot toutes ses forces lui étaient nécessaires.
Les ambassadeurs étrangers prés la cour de Rome possédaient depuis
fort longtemps un droit de franchise qui consistait & soustraire a la
justice du pays les malfaiteurs qui parvenaient a se réfugier, non-
seulement dans I’hétel de ces ambassadeurs, mais encore dans I’en-
ceinte des quartiers qu’ils habitaient. Le gouvernement pontifical
cherchait avec raison a faire cesser un abus aussi contraire asa di-
gnité et & son indépendance qu’a la justice, et tous les gouverne-
ments, la France exceptée, avaient consenti & renoncer au droit de
franchise de Jeur ambassadeur. L’obstination de Louis XIV, la pré-
tention qu’il affecta de conserver ce droit a M. de Lavardin, ambas-
sadeur nouvellement nommé, ayant entrainé le Pape Innocent XI aux
scules mesures de rigueur qui fussent & sa disposition, le gouverne-
598 CLAUDE LE PELETIER,
ment francais répondit @ )’excommunication prononcée contre son
ambassadeur en s’emparant d’Avignon. Le caractére d’un gouverne-
ment se trahit souvent, comme celui d’un individu, dans les circon-
stances les moins solennelles. Un tel excés de la force matérielle
contre un pouvoir auquel cette force manquait absolument dut né-
cessairement réagir sur l’opinion de 1’Europe, et nul doute que le spec-
tacle de cette violence et de cet esprit de domination ne resserra les
liens formés 4 Augsbourg. Peu de temps aprés, les déclarations d’hos-
tilité se succédérent, les ports de mers furent fermés, le royaume se
couvrit de soldats, et la France fut de nouveau entrainée dans une
guerre générale dont il n’était possible 4 personne de prévoir ni les
résultats ni fa fin ‘.
A l’approche de ces événements, le coeur de Le Peletier se trou-
bla et le courage ne tarda pas 4 lui manquer. C’était un ministre
pour des temps pacifiques et prospéres. A peine suffisant pour te-
nir le difficile gouvernail des finances au milieu du calme, il eut, au
surplus, le bon esprit de prévoir l’orage et de comprendre que la
situation nouvelle était au-dessus de ses forces. Quand Colbert
était mort, Le Peletier avait bien pu s’étonmer avec le parti de
Louvois qu’il n’eat pas été possible de fournir aux besoins militaires
d’un aussi puissant royaume que Ja France sans soulever tant de
haines; puis, quand les temps difficiles survinrent, l'impopularité
imminente , les plaintes, les malédictions du peuple l’effrayérent,
et il recula. « Fatigué, tourmenté, dit son historien , par les soins
« incessants que lui occasionnait la guerre et Ja nécessité de pour-
« voir aux dépenses qu’elle entrainait, i] demanda & se retirer. »
— «Lorsque le contréleur général vit venir la guerre de 1688, ajoute
« leduc de Saint-Simon, la confiance intime qui était entre lui et M. de
« Louvois lui en fit prévoir toutes les suites. C’était a lui & en porter
« tout le poids par Jes fonds extraordinaires, et ce poids l’épouvanta
« tellement qu’il ne cessa d’importuner le Roijusqu’a ce qu’il lui permit
« de quitter la place decontréleur général. » Voici enfin l’opinion da
financier Gourville, l'homme aux expédients : «Sij’ai bien connu M. Le
« Peletier, je crois que ses talents luiauraient donné plus de facilité a Ia
4 Abrégé chronologique du président Flénault, années 1687 et 1688. —
Recueil général des anciennes lois francaises, etc. Déclarations de guerre
& PAngieterre, la Hollande, l’Espagne, t. XX.
CONTROLEUR GENERAL. 599
« Chancellerie qu’au maniement des finances... Ce qui dominait prin-
« cipalement en lui était un grand désir de faire son salut, et j’ai at-
« tribué & cela la résolution qu'il avait prise de se démettre de son
« emploi, aprés avoir été raisonnablement enrichi par les libéralités
« du Roi, et avoir fait son fils président 4 mortier, qui est l’ambition
« de tous les gens de robe..... J’ai cru avoir remarqué qu’il troavait
a souvent dans le grimoire des finances de quoi lui faire naitre des
« scrupules... Ii voyait que les dépenses que le Roi était obligé de faire
« augmentaient de jour en jour, et i} ne se sentait peut-étre pas |’es-
« prit aussi fertile en expédiens qu’il aurait désiré. I] était néanmoins
« bien aise de demeurer en état de pouvoir faire plaisir quand il
« lui conviendrait 4.»
Quoi qu’il en soit, Le Peletier avait demandé son remplacement au
roi, qui en avait été aussi surpris qu’affligé. « Louis XIV, dit le duc
« de Saint-Simon, aimait et estimait Peletier; il se souvenait toujours
a des embarras qu’il avait essuyés des divisions de MM. de Louvois
a el Colbert; il en était 4 l’abri entre Louvois et Peletier, et, a la
« veille d’une grande guerre, ce lui était un grand soulagement. »
Louis XIV aimait encore dans Le Peletier sa probité et la sincérité de
ses relations. « Votre pére ne m’a jamais trompé, » dit-il un jour &
Pan des fils de ce contréleur général. I) est probable en outre qu’il
appréciait aussi en lui l’absence méme des qualités qui avaient fini par
Ini rendre Je travail avec Colbert, et plus tard avec Louvois, si anti-
pathique , c’est-a-dire la force de caractére et la volonté. Enfin,
Louis XIV éprouva toujours une répugmance extréme a agrandir le
' eercle de son intimité. I] combattit donc pendant plusieurs mois le
projet de Le Peletier; mais celui-ci persista dans sa résolution. Bien
plus, le roi ayant offert de nommer contréleur général Le Peletier de
Sousi, qui était déja intendant des finances, et dont la capacité était
incontestée, i] l’aurait supplié de n’en rien faire, d’aprés Saint-Simon,
« pour ne pas exposer son frére aux tentations d’une place qu’il ne
« tient qu’A celui qui Ja remplit de rendre aussi Jucrative qu’il veut, »
et, d’aprés des libelles contemporains, par jalousie des talents mémes
de son frére?, Mais le caractére de Le Peletier écarte ce dernier soup-
‘ Claudii Peleterii vita, etc. — Mémoires du duc de Saint-Simon, t. Ul,
p. 49. — Mémoires de Gourville.
3 Mémotres de Saint-Simon, t. Il, p. 50. — Recueil Maurepas, Biblioth.
roy., mss. t. VI.
600 CLAUDE LE PELETIER,
con, et il est permis de croire que son véritable motif fut le désir
d’épargner 4 son frére les embarras auxquels il avait pris le parti
de se soustraire lui-méme. Plus affectionné a Le Peletier par suite de
ce refus, mais plus embarrassé, le roi voulut qu'il désignat lui-
méme son successeur, et il proposa M. de Pontchartrain, qui fut
nommeé. oe
On a vu quelles furent Jes principales opérations économiques et
financiéres de Le Peletier et la direction qu’il avait imprimée A son
administration. Fidéle aux errements.de Colbert, il fit exécuter avec
une rigueur fatale 4 l'industrie Jes réglements sur Jes manufactures,
favorisa les compagnies privilégiées qui empéchaient le bien qu’elles
ne faisaient pas, et augmenta les droits d’entrée sur quelques étoffes.
D’un autre cété, moins heureusement inspiré que son prédécesseur,
sous bien d’autres rapports non moins importants, Le Peletier com-
mit Ja faute d’élever les droits de transit sur les marchandises étran-
géres et de supprimer, a Il’instigation des fermiers généraux, les en-
trepdts que Colbert avait judicieusement établis dans un grand nombre
de villes pour la facilité des transactions commerciales, double er-
reur dont les conséquences furent des plus facheuses. Ajoutons 4
son honneur qu’il diminua sensiblement les droits sur Jes vins,
surtout pour l’intérieur, ol ce commerce était presque nul aupa-
ravant, et donna, par Ja facilité soutenue des exportations, un élan
considérable a celui des grains si tourmenté par Colbert. Les ateliers
publics établis par Le Peletier dans toute la France, tant que la situa-
tion des finances le permit, témoignent tout 4 la fois de l’importance
qu'il attachait 4-]’exécution des travaux d’une ulilité générale et
des justes préoccupations que lui causait la condition des classes né-
cessiteuses. Enfin, la surveillance qu’il fit exercer sur Jes opérations de
tous les comptables du royaume, en envoyant plusieurs fois dans les
provinces des inspecteurs extraordinaires, atteste, en méme temps
que |’honnéteté de ses vues, l’intention ou il paraissait étre de sou-
mettre |’administration qu’il dirigeait a un contréle régulier sans le-
quel, maigré la probité des ministres, les plus monstrueux abus ne
tardaient pas a se produire.
Les combinaisons financitres de Le Peletier ne se recommandé-
rent malheureusement par aucun cOté avantageux. Sous l'influence
de Louvois, il compromit, pour avoir voulu rembourser immédiate-
ment l'intégralité de la dette flottante, une excellente optération de
CONTROLEUR GENERAL. 604
son prédécesseur. En 1663, Colbert avait trouvé la dette excédant
30 millions de rentes, et vingt ans aprés, a la suite d'une longue et
coiteuse guerre, il la laissait 4 8 millions, chiffre qu'il ne voulait pas
dépasser. Or, six ans étaient 4 peine expirés, six ans de paix et de
calme, sauf quelques campagnes sans importance, et Ja dette conso-
lidée s’élevait 4 11,700,000 livres de rentes. I} est vrai que les 37
millions de la dette flottante avaient été remboursés ,’ mais le Trésor
était vide; et, en définitive, l’Etat s’était obéré d’environ 35 millions,
sans que cette augmentation des charges publiques pardt avoir été
commandée par les événements!.
Le caractére de Le Peletier explique ces résultats, qu’il importe,
d’ailleurs, de compléter, en supputant ceux qu'une administration plus
intelligente n’aurait pas manqué d'obtenir pendant le méme laps de
temps et sous l’empire des mémes circonstances. Modeste, bienveil-
lant, plein de reconnaissance pour la famille des Le Tellier, ses
bienfaiteurs, comment Le Peletier aurait-il combattu un systéme qu’i!
avait en quelque sorte mission d’assurer? Ii faut ajouter que ce sys-
téme était l’opposé de celui de Colbert , qu’une haine aveugle avait,
comme on Sait, poursuivi jusqu’aprés la mort. Ainsi Ja France expiait
déja la faute de |’impopularité dont elle avait payé les efforts d’un des
plus grands ministres qu’elle ait jamais eus.
Un chroniqueur contemporain raconte, ala date du mois de novem-
bre 1685, que le roi donna au contréleur général 2000 écus de pen-
sion pour en gratifier qui i] voudrait dans sa famille, et qu'il les par-
tagea entre ses deux gendres 2.
D’un autre cété, le journal de Dangeau enregistre, commeil suit, un
certain nombre de faveurs accordées par le roi 4 Le Peletier :
« février 1686. — Je sgus que le Roy avoit donné 100,000 fr.
« d’argent comptant a M. Peletier, le contréleur général. »
« 25 avril 1686. — Des que le Roy scut la mort du président Le
« Cogneux, il envoya chercher M. Peletier, le contréleur général, et
« Jui donna la charge de président 4 mortier et 50,000 écus pour luy
« aider a4 payer les 350,000 livres, 4 quoy la charge est fixée. »
« 42 mars 1689. — M. le contréleur général a eu pour le cadet de
‘ Histoire de ladette publique constituée en France, par M. Vuhrer. Mss.
communiqué.
2 Journal du marquis de Sourches, etc. ; 41a date indiquée.
602 CLAUDE, LE PELETIER,
_ «ses fils, celui qu’on appelie Le Prieur, une abbaye qui vaut plus de
« 10,000 livres de rente!. »
Certes, de pareilles faveurs devaient paraitre et étaient en effet fort
modestes, comparées aux gratifications de 400,000 livres que Je roi
avait souvent faites & Golbert. Le duc de Saint-Simon représente
d’ailleurs Le Peletier comme un ministre désintéressé, Il exposa au
roi, dit en outre son historien, qu’il quittait sa charge avec 8000 livres
de rente, ce que son pére lui avait laissé; qu'il avait employé toutes
les gratifications que le roi lui avait faites 2 acheter pour un de ses
fils la charge de président 4 mortier, a donner & deux de ses autres
fils, qui étaient entrés dans Jes ordres, 50,000 livres; et, enfin, que
les dépenses faites 4son chateau de Villenenve-le-Roi venaient du pro-
duit ordinaire de sa charge?. Ala vérité, en résignant les finances, Le
Peletier fut nommé ministre d’Etat, et ses diverses pensions lui rap-
portérent encore 80,000 livres de rente ; mais, & la mort de Louvois,
le roi ayant voulu lui donner la surintendance des postes, Le Peletier
ne |l’accepta qu’a la condition qu’il n’y serait point attaché de traite-
ment. Quelques années plus tard, en 1697, craignant d’étre nommé
chancelier 4 la place de Boucherat, dont la fin était imminente, et
voulant, dit Saint-Simon, « mettre un iatervalle entre la vie et la mort, »
il demanda avec instance a se retirer définitivement, et ne consentit
4 conserver de toutes ses pensions que 20,000 livres pour lui et
6000 livres pour son fils, le président & mortier 3.
A l’époque oi: avait vécu Le Peletier, les beaux portraits de famille
étaient presque une religion ; aussi le nombre de personnages, cam-
plétement inconnus de nos jours, qui furent alors |’wecasion de véri-
tables chefs-d’ceuvre de peinture, et principalement de gravure, est
yéritablement prodigieux. On ne sera domc pas surpris que les
traits d’un homme qui fut pendant six ans contréleur général des
finances atent aussi été reproduits plusigurs fois. Suivant les usages
du temps, deux de ces portraits furent sans doute offerts 4 Le Pele-
tier par des sollciteurs. fls sont ornés des quatrains suivants, dont
Jes auteurs (c’étaient peut-étre des fermiers généraux qui avaient pris
la peine de les composer eux-mémes) <taient restés, on Je croira
Sans peine, infiniment au-dessous des peintres et des graveurs.
4 Journal de Dangeaz ; Bibiieth. roy., mes. ; aux dates indiquées.
* Claudii Peleterii vita, etc.
* Mémoires de Saint-Simon, t, Il, p. 54.
CONTROLEUR GENERAL. 603
Quatr ain d’un petit portrait en pied.
C’est icy le portrait d’un sage magistrat
Que le mérite seul éléve au ministére ,
Que le peuple chérit et que chacun révére,
Car il sert dignement et le prince et |’Etat.
Autre portrait.
Son mérite ne put le laisser magistrat
De Pillustre cité ov la sagesse abonde.
Il l’a fait ministre d'Estat
Du Roy le plus juste du monde!.
Mais si la louange était poussée jusqu’a l’hyperbole par quelques
flatteurs intéressés, la satire n’avait pas non plus abdiqué ses droits.
Dans deux allégories de quelques centaines de vers, des poétes du
temps racontent en détail la carri¢re ministérielle de Le Peletier,
comment il fut porté au pouvoir, l’insuffisance dont il donna des
preuves, sa prévoyance pour lui et ses enfants, enfin la jalousie qui le
porta 4 dissuader le roi de nommer Michel Le Peletier, son frére,
contréleur général. Le couplet suivant est extrait:d’une Chanson sur
les ministres qui composotent le conseil du Roy Lows XIV, Pan 16887.
Il ne brille ni par l’esprit, ni par Je ton et la convenance du langage,
mais il donnera comme un reflet des petites et mauvaises passions
du temps. L’auteur passe successivement en revue tous les ministres,
en commencant par le gros Louvois, et conseille & Louis XIV de les
chasser. Arrivé au contréleur général, il dit :
Ne renvoyez pas Pelletier
' Sans quelque récompense ;
Faites-6n un bon marguillier,.
Il ena la prestanee. ,
Mais, pour-un ministre d’Estat,
Je prendrois plustost un goujat
De Jean de Vert*.
En quittant la cour , Le Peletier s’était retiré & con chateaude Vil-
‘ Biblioth. roy., cabinet des estampes ; carton des ministres,
3 Biblioth. roy., mss. Recuet! Maurepas, t. VI, p. 263.
*¥ Général au serviee de lempire, vers 1640. Un jour, iI s’étalt appro-
ché de Paris 4 tel point que la plus grande panique y régnait déja. Plus
tard, ily fut amené, mais prisonnier. Ce personnage fat, pendant un
604 CLAUDE LE PELETIER,
Jeneuve-le- Roi, d’ou il ne s’éloignait guére que deux fois par an,
pour venir, a l’insu de tous et par les petits escaliers, voir Louis XIV,
qui lui avait fait de ces visites une condition de sa retraite. Jouis-
sant enfin, de ce repos, principale ambition de sa vie, il acheva ses
jours dans ce calme, heureux que donne |’étude des lettres culti-
vées pour elles-mémes et Ja lecture des grands écrivains. Le Pele-
tier connaissait }’excellent Rollin, dont il avait deviné V’intelligence
et favorisé les premiéres études ; il composa une épitre en vers la-
tins sur sa belle résidence de Villeneuve, qui est, aujourd’hui en-
core, une des plus ravissantes habitations des environs de Paris,
et Ja Jui adressa. Arriére petit- fils, par sa mére, de Pierre Pithou,
il publia plusieurs manuscrits du célébre jurisconsulte et donna
une édition de quelques - unes de ses ceuvres. Lui-méme, il fit im-
primer un Comes rusticus, un Comes Senectutis', et il a laissé, parmi
ses manuscrits, plusieurs notices biographiques composées 4 cette
époque, entre autres celles sur Mathieu Molé, sur Jéréme Bignon, sur
Michel Le Tellier®. Un des goats du studieux vieillard était aussi de
rassembler les portraits de tous les hommes illustres. « I] passait les
« hivers 4 Paris, ot je le voyais de temps en temps, dit Saint-Simon,
« et toujours avec respect et plaisir pour sa vertu. » Fidéle en méme
temps aux principes de toute sa vie, Le Peletier donnait, d’année
en année, une part plus grande aux pratiques de piété. Quas ro-
cant Vesperas dicebat, observe son historien*. A mesure qu’il avanca
en age, Le Peletier ne sortit plus de~sa retraite que pour venir pas-
ser le caréme dans la maison des Chartreux de Paris. Quatorze an-
nées s’écoulérent de la sorte depuis le jour ou il s’était éloigné de la
Cour. Vénéré, entouré de ses enfants, dont il avait été, malgré la
géne de ses emplois, l’instituteur et l’ami, Le Peletier mourut agé de
quatre-vingts ans, le 10 aodt 1744, et fut inhumé dans la paroisse de
Saint-Gervais, ou on lui éleva un tombeau 4.
certain temps, trés-populaire en France, et donna lieu 4 une multitude
de chansons.
4 Comes rusticus ex optimis lating lingue scriptoribus collectus ; Paris,
1692, in-12.—- Comes Senectutis, etc. (ibid.); Paris, 1709, in-12.
* Biblioth. roy., mss., suppl. francais, 2431. Pieces diverses d’histoire
et de litterature, 4 vol. in-folio. Ce volume contient, en outre, un certain
nombre de manuscrits de Rollin.
* Claudii Peleterii vita, etc. — * Biogr. universelle; article de M. Weiss.
CONTROLEUR GENERAL. 605
IX
* Cependant, Ja situation des partis 4 la Cour avait, dans ces der-
ni¢res années, éprouvé une modification essentielle , et il importe,
avant de finir, d’esquisser rapidement |’état des esprits dans la sphére
ou se formaient les résolutions qui allaient encore une fois ébranler
YEurope. On a pu voir précédemment que la faveur illimitée dont
Louvois avait joui pendant longtemps, s’était pour ainsi dire, creusé
un abime par sa grandeur méme, tant les hommes sont inhabiles a se
défendre des piéges de Ja prospérité ! Le refroidissement qui succéda
acette faveur faisait souvent place, suivant l’usage ordinaire, & des
retours de bon vouloir qui semblaient annoncer que les nuages, qui
lavaient un instant obscurcie, étaient complétement dissipés. Un
homme, d’ailleurs , de l’activité et de I’intelligence de Louvois, qui
élait ministre depuis vingt-trois ans dans un gouvernement absolu,
et qui, pendant trés-longtemps, avait lui-méme donné I’impulsion a
toutes les parties de ce gouvernement, ne pouvait pas tomber et dis-
paraitre du jour au lendemain, comme un ministre ordinaire. Sa per-
sonnalité s’était trop fortement empreinte dans |’existence méme et
les habitudes de Louis XIV pour que celui-ci ne dit pas essayer de
dompter ces hauteurs de caractére que donne souvent Je long exer-
cice d’une grande autorité, et qui étaient précisément la chose du
monde @ laquelle sa nature pouvait le moins se plier. De son cété,
Louvois, depuis longtemps averti, devait s’observer avec soin. I] ré-
suitait de cette situation des efforts communs pour prolonger une bonne
harmonie, que, d’une part, la tournure des événements, et, de l'autre,
cet impérieux besoin du pouvoir, tourment ordinaire de la plupart
des hommes quil’ontexercé longtemps, sembiaient rendre également
nécessaire 4 tous deux. Mais, suivant l’usage aussi, les tendances de
ces deux natures , trop fortement développées dans le méme sens
pour marcher longtemps d’accord, ne tardaient pas 4 reprendre le
dessus, et l’on comprend que, de la part de Louis XIV, chaque vio-
lence faite & son caractére devait rendre un nouvel effort plus désa-
gréable. Dans ces dispositions d’esprit, les occasions de froideur et de
mécontentement ne pouvaient que se présenter souvent. Les cruau-
tés commandées dans le Palatinat par Louvois et la scéne violente
606 CLAUDE LE PELETIER,
qu’elles amenérent entre ce ministre et Louis XIV, celle que provo-
qua, d’aprés Saint-Simon, la fameuse fenétre de Trianon, peuvent
étre comptées au nombre des phases , restées pour la plupart incon-
nues, de cette mésintelligence dont toute la Cour, et notamment le
parti’ hostile 4 Louvois , suivait le progrés avec un intérét qui se de-
vine aisément.
On se souvient qu’un des griefs de M™ de Maintenon contre Lou-
vois était la répugnance qu’il éprouvait a travailler avec le roi, en sa
présence, dans son appartement, et a lui soumettre toutes les nomi-
nations de quelque portée. Mais ce grief , dont on ne peut d’ailleurs
que faire honneur & Louvois, n’était pas le seul, et la conduite cruelle
de ce ministre, tant a l’égard du Palatinat que des protestants, lui
était alors, de toutes parts, un grave sujet de reproches. En méme
temps Ja faveur éclatante du duc de Beauvillier, l’homme aux males
vertus, le sage de la cour, récemment nommé gouverneur du duc de
Bourgogne; le choix fait par lui, pour précepteur du prince, de l’abbé
de Fénelon, dont les opinions modérées en faveur des protestants
prévalaient alors; la liaison de plus en plus intime de M™ de Main-
tenon avec les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, filles de Col-
bert, tous ces indices d’une bienveillance marquée envers la famille
de l’ancien contréleur général, semblaient annoncer que le marquis
de Seignelay pourrait bientét étre appelé & jouir 4 son tour de lq
principale faveur.
Quant a Louvois et & Seignelay, qui étaient alors les deux minis-
tres prépondérants, ils vivaient ensemble, sauf quelques circonstan-
ces, ol, quoi qu’ils puissent faire, le caractére des hommes se dessine
toujours, avec une courtoisie d’autant plus marquée qu'il existait en-
tre eux une rivalité plus profonde. « Les ministres de France, dit
« un chroniqueur contemporain, paraissaient alors (septembre 1686)
« dans la plus belle union du monde. M. de Louvois avait donné a
« diner 4 M. de Seignelay & Meudon, et M. de Seignelay lui en avait
« donné & Sceaux; mais toutes ces belles apparences ne trompaient
« personne, et l'on savait certainement qu’il existait toujours une ini-
a mitié cachée entre les Le Tellier et les Colbert, et que, s’ils ne la
« témoignaient pas ouvertement, c’était par l’appréhension qu’ils
« avaient de déplaire au roi (il leur avait recommandé de bien vivre
a ensemble), et peut-¢tre parce que M™* de Maintenon, qui s’était
raccommodée avec M, de Louvois et avec M. je contréleur général,
CONTROLEUR GENERAL. 607
« tenait la balance égale entre eux, quoique, dans le cceur, elle pen-
« chat toujours pour jes Colbert 1. »
’ Telle était encore, 4 quelques nuances prés, la situation des esprits
en 1689, a la veille d’une de ces grandes conflagrations ot Ja politi-
que altiére du cabinet de Versailles entraina l'Europe. Si la prodi-
gieuse activité de Louvois, son infatigabie vigilance, la fécondité de
ses ressources et le génie d’organisation qu'il possédait 4 un si haut
degré étaient de nature 4 rassurer le gouvernement sur les suites de
cette nouvelle guerre, d’un autre céte, la France, dont celui-ci ne con-
sultait pas assez les forces, était mal préparée, il faut bien le dire, pour
les sacrifices d’hommes et d’argent qu'il allait étre encore obligé de
lui demander. En effet, non-seulement la dette publique s’était ac-
crue, bien que d’une assez faible somme, il est vrai, dans les années
de calme que I’on venait de traverser, et les dépenses ordinaires
avaient été augmentées de plus de 7 millions 2, mais les campagnes se
ressentaient a peine de la faculté d’exporter les biés que le contré-
leur général Le Peletier, et c’est la son principal titre administratif,
leur avait accordée tous les ans d’une maniére 4 peu prés réguliére.
Or, quels que fussent les avantages que Je pays retirait, sous certains
rapports, de la protection accordée aux manufactures indigénes, le
numéraire, qui, grace aux achats effectués autrefois en Hollande et en
Angleterre, rentrait bientét en France en payement des vins et eaux-
de-vie que les navires de ces deux nations y chargeaient en abon-
dance, ce numéraire, que V’industrie francaise absorbait désormais
par suite de l’élévation des tarifs, n’en était pas moins presque en-
tiérement enlevé a l’agriculture. Tant que, grace aux bienfaits de
la paix et du changement de systéme adopté par Le Peletier, l’expor-
tation des grains avait été autorisée, les pays 4 céréales s’étaient du
moins relevés de leur détresse, et propriétaires et fermiers avaient
* Mémoires du marquis de Sourches, grand-prévot. — Il est évident, et
on n’a qu’d lire la correspondance de M™* de Maintenon pour s’en con-
vaincre , qu'elle n’avait pas toujours penché pour les Colbert. Il faut
donc conclure de ce passage que, vers 4686, M™*de Maintenon avait cru
avoir a se plaindre de Louvois et du controleur général, et que cette froi-
deur avait fait place 4 de meilleurs rapports a l’époque dont il s'agit ici.
8 Comptes-rendus de administration des finances, par Mailtet, p. 858.
Dépenses ordinaires de 1683. .... 95,067,036 fr.
_o— de 4688 .... 102,445,266 fr.
608 CLAUDE LE PELETIER, ETC.
eu quelques jours meilleurs ; mais, un des premiers résultats de la
guerre devant étre de ramener de nouveau et forcément l’interdic-
tion d’exporter Jes blés, les deux plus puissantes industries de la
France, celles des céréales et des vins, ces véritables mamelles nour-
riciéres du royaume, allaient se dessécher 8 la fois.
Cependant, on l’a déja vu, le trésor public était vide, et la liquida-
tion du budget de 1688 venait de présenter un déficit de 6,642,245 liv.!.
Dépenses ordinaires........ .. 102,415,256 1.‘
Ordonnances de comptant...... 3,907,144 |
Intéréts d'avances et rembourse- 120,832,404
ments. «20 eee eee ee ee ee ee «= 9.410,037
Intéréts de la dette constituée. ... 411,700,000 |
Déficit de ’année. 6,642,245 1.
Enfin, vers les derniers mois de la méme année, le gouvernement
avait dd faire encore un appel au crédit en émettant 500,000 livres
de rente qui s’étaient, du reste, placées au taux avantageux de 5
pour 100, et force lui avait été, en outre, de créer, a prix d’argent,
un certain nombre de nouveaux emplois de payeurs de rentes et
de receveurs des finances, emplois parfaltement inutiles, les titu-
laires ne devant exercer qu'une année sur deux ou sur trois.
C’est dans ces circonstances, c’est avec un trésor public épuisé et
obéré, avec une industrie qui réclamait sans cesse de nouveaux en-
couragements, avec une agriculture privée de ses débouchés exté-
rieurs, et, de plus, 4 l’aide d’unc population genérale qui n’excédait
pas vingt millions d’ames, qu’il fallait mettre sur pied et entretenir,
on ne savait combien d’années, une armée de quatre cent mille
hommes et une marine capable de lutter avec les marines réunies
de la Hollande, de |’Angleterre et de l’Espagne !
Voila quelle était la tache qu’avait déclinée Le Peletier, dans une
juste défiance de ses forces, et qu’accepta, le 20 septembre 1689,
avec une confiance quelque peu téméraire, le brillant et spirituel
Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.
Pierre CLEMENT.
4 Les revenus ordinaires s’étaient élevés cette année & 114,190,159 1.
* Voir Comptes de Mallet, etc. — Histoire de la dette publique constituée,
par M. Vuhrer ; mss. communiqué.
* Recherches sur les finances, par Forbonnais ; année 4688.
REVUE POLITIQUE.
Paris, 24 novembre 1847.
MALHEDURS DE LA SUISSE CATHOLIQUE. — Nous commencons cette Revue
politique sous |*impression Ja plus douloureuse : nos lecteurs doivent s’y
attendre. Des nouvelles, il ne peut en étre question; au moment ou les
abonnés du Correspondant recevront cette livraison, ils auront appris
des faits que nous ne connaissons pas encore; et d’ailleurs, d’aprés la
marche des événements, le plus sdr nous semble étre de caver au pire et
de ne point nous faire dillusion. Il y a quinze jours, il semblait que
Dieu tenait encore dans la balance le sort de la Suisse; les hommes les
mieux informés étaient convaincus que le Sonderbund avait des chances
de se défendre avec succés. Aujourd’hui, l’arrét commence 4 se pronon-
cer contre nos espérances, et l’épreuve sera entiére pour les cantons
fidéles & la foi catholique. Si le nuage se dissipait tout 4 coup, si les
év énements prenajent une tournure contraire 4 nos tristes prévisions, il
serait temps de changer en hymne de reconnaissance et de joie les lar-
mes que nous répandons‘. Pour Je moment, ce que nous avons de mieux
a faire, c'est d’envisager avec réflexion les calamités qui s’abattent sur
Ja cause qui nous est chére et que nous défendons.
Nous disions, il y a un mois, que les hommes qui placent toute leur
confiance dans la force matérielle avaient besoin d@’une sévére lecon;
aujourd’hui, ce sont ces hommes qui nous la donnent, et qui nous prou-
vent 4 quel point, dans les conditions actuelles de la société et de la
4 Les nouvelles de ce matin 24 sont plus rassurantes. Le grand-conseil de Lu-
ceyne a résolu de résister énergiquement aux attaques de l’armée fédérale; il n’est
pas vrai qu’on souffre dans cette ville du défaut de vivres, et la saison commence
a opposer de graves obstacles & l'invasion. Au Saint-Gothard, les Uranais ont rem-
porté une victoire éclatante sur les Tessinois et les ont repoussés jusqu’aux portes
de Bellinzona. On connalt & Lucerne la souscription ouverte par le comité pour la
dcfense de la liberté religieuse. Espérons encore et prions toujours.
T. xx. 25 nov. 18417. 10° Liv. 20
610 REVUE POLITIQUE.
science, l’héroisme individuel est devenu inutile et impuissant, lorsque
la cause la plus injuste a pour elle le nombre des canons et la force des
bataillons. Nous avons vu dans la Gréce le rempart de trois pieds de
haut derriére lequel Odyssée arréta pendant six mois une armée otto~-
mane et l’empécha de pénétrer dans la Phocide. Mais si la science mi-
litaire était venue dés lors se mettre au service de la tyrannie des
Turcs, Odyssée n’aurait pas tenu dix heures dans son tambouria, et les
stupides oppresseurs de la Gréce en seraient encore aujourd'hui les
maitres, 4 la grande satisfaction de la diplomatie occidentale.
Nous autres Francais, qui avons contribué plus que personne 4 faire
prévaloir dans le monde le principe de l’unité politique, nous ne devons
pas ignorer que nous avons mis entre les mains des ennemis de la so-
ciété une force presque irrésistible, dés qu’ils sont parvenus 4 s’en em-
parer. Louis XIV avait construit lui-méme le réseau sous lequel la Con-
vention parvint 4 envelopper toutes les résistances du pays; c’était au
nom de l’unité politique, et par la force méme des habitudes qu'elle
avait créées, que les paysans des provinces de la France ov la religion
avait conservé tout son empire formaient l’armée qui investissait Lyon,
et appuyaient pour ainsi dire sans le savoir I’horrible réaction qui allait
se déchafner sur cette malheureuse cité. On sait la marche qu’ont suivie
les imitateurs de la Convention en Suisse. Voyant que la majorité de Is
Diéte était résolument contre eux, ils provoquérent des révolutions par-
tielles dans chacun des cantons qui leur résistaient, et parvinrent ainsi,
& force de violence d’un cdté, d’irrésolution et de pusillanimité de l’au-
tre, 4 former cette majorité en Diéte qui autorise aujourd'hui leur ty-
rannie. En vain l’origine de cette majorité est coupable ; en vain l’équité
se prononce pour les cantons séparés : il a syffi d'un ordre de la Diéte
pour attacher le brassard fédéral & l’uniforme de ceux qui déplorent le
plus la marche actuelle des affaires. Un seul canton, celui de Neufchatel,
est parvenu 4 se soustraire 4 cette humiliante servitude ; il le doit uni-
quement & son caractére mixte et au titre de prince de Neufch&tel que
porte le roi de Prusse. Derriére ce rempart, que la Diéte n’a pas eu en-
core l’'audace de franchir, Neufch&atel a empéché ses milices de se
joindre 4 l’armée fédérale, et la presse conserve dans les limites de
ce canton un certain degré d’indépendanes. Partout ailleurs, dans les
Grisons comme 4 Schaffouse, dans Appenzell comme a Saint-Gall et a
Bale, tout simulacre de résistance a disparu, et lautorité ta plus irré-
guliére qui ait jamais existé, si Pon envisage la condition la plus néces-
saire Atoute république, c’est-4-dire le libre consentement des citoyens,
se trouve placée a la téte d’une armée de cent mille hommes et de
deux cents piéces de canon, dans un pays pour lequel, en temps ordi-
REVUE POLITIQUE. 644
naire, une levée de cinquante mille soldats serait un effort considé-
rable.
Lorsque le général Malet s’échappa de la prison de la Force, il lui suf-
fit de se diriger 4 l’improviste, lui et ses partisans, vers trois points de
la capitale, pour secouer jusque dans ses fondements le colosse de la
puissance impériale. Une heure de plus pour le progrés de cette auda-
cieuse entreprise, et le télégraphe allait annoncer & toute la France la
déchéance de Napoléon, et le monde aurait été témoin d'une catastrophe
inouie, uniquement due aux progrés du principe de l’unité. N’'y a-t-il
pas eu beaucoup de ce levier extraordinaire dans la promptitude avec
laquelle a triomphé la révolution de 1830 ?
Voila qui suffit, ce nous semble, 4 expliquer, et l'inconcevable docilité
des catholiques qui ont marché sous le drapeau de la Didte, et la promp-
titude de la catastrophe qui a livré Fribourg a toutes les saturnales de
Pimpiété démagogique. Le fauteuil du Vorort et le drapeau de la fédé-
ration ont exercé un effet magique, quoique ce drapeau fat tenu par les
mains Jes plus méprisabies, et ce fauteuil est occupé par un homme qui
n’a l’estime non-seulement d’aucun catholique, mais encore d’aucun pro-
testant ou philosophe honnéte dans toute |’étendue de la Suisse, Il en
est de M. Ochsenbein comme de l’empereur Nicolas, qui n’a besoin que
d'un ordre émané du centre de son gouvernement pour qu’une armée
de fonctionnaires se précipite sur la conscience de ses sujets. Ce sont de
méme les fonctionnaires de tout grade 4 la majesté desquels la noblesse
de la Gallicie a été immolée en holocauste, L’Autriche n'est pas moins
bien pourvue dans ses provinces italiennes, et elle pourrait, n’en doutez
pas, y lever en toute sécurité des troupes qui marcheraient contre Rome
ou la Toscane avec autant de docilité que les catholiques de Genéve ont
marché contre Fribourg. Que les choses continueut d’aller de ce train,
et Europe encore une fois n'échappera & la tyrannie démagogique que
par la tyrannie militaire.
Envisagé a ce point de vue, le détail des événements n'a rien que de
secondaire. En voyant la facilité avec laquelie Fribourg avait cédé, nous
avions été saisis de la plus pénible émotion; il nous semblait alors que
le peuple de ce canton ayait obéi aux conseils d'une pusillanimité déplo-
rable, et démenti l’engagement, pris 4 la face du monde de défendre
jusqu’a la. mort sa religion et sa liberté. Aujourd’hui noys savons que
les braves Fribourgeois n'ont point manqué a leur promesse. Si la fai-
blesse a 6té grande d'un chté, ai méme la trahison a opéré de l'autre,
les béroiques soldats qui, 4 l’annonce de la reddition de leur cité, bri-
saient leurs armes et brailaient leurs drapeaux, ne peuvent étre rendus
responsables de ces actes déplorables. Ce ne sont pas eux qui ont ima-
642 REVUE POLITIQUE.
giné de croire 4 la vertu d'une capitulation qui garantissait dans Fri-
bourg le maintien de l’ordre et le respect de la religion. Pour combattre,
pour se faire tuer jusqu’au dernier, ils n’attendaient qu’un signal, et ce
signal n‘’a pas été donné. On sait les suites.
On les sait, disons-nous, malgré le soin que les radicaux avaient pris
d’abord de nous dissimuler la vérité. Et qu’ici il nous soit permis de nous
féliciter, en quelque sorte, de la franchise des passions auxquellesia Suisse
est en proie. Nous l’avouons: en voyant l’espéce d'’ordre avec lequel
s’accomplissait l’oppression des consciences, une armée fédérale, com-
posée en immense majorité d’hommes antipathiques 4 tous les exces, un
général estimé pour son caractére personnel, et qui avait hautement
réservé dans l’exécution de son horrible tache les devoirs de Ihumanité,
nous pouvions craindre qu'il n’en fat de la Suisse catholique comme du
‘canton de Vaud, ov la tyrannie est parvenue & se contenir dans les
bornes d’une activité tracassiére et non sanglante, ov l'on a fait mourir
‘des gens & petit feu, sans se donner le mauvais gout de I’échafaud. Que
si, en effet, ?ordre eft régné dans Fribourg, il n’en aurait pas fallu da-
‘vantage pour autoriser beaucoup d’honnétes gens a ne voir dans I’occu-
pation de cette ville que la cloture d'un pensionnat de Jésuites. Mais le
pillage, les violences, l’assassinat, le sacrilége, la violation insensée des
sépultures sont venus répandre ici un effroi salutaire. En vain cherche-
rait-on 4 s’envelopper du triple rempart de l’égoisme, robur et es triplex;
ces gens-la font peur 4 ceux mémes qui voudraient les absoudre, et le
sentiment de l’intérét personnel enfante la pitié pour les victimes.
C’est au milieu de ces circonstances que l’ambassadeur de France s’est
décidé 4 quitter Berne, et a imiter ainsi "exemple qui lui avait été donné
par les autres représentants des grandes puissances, sauf |’Angleterre.
Pour que cette démarche ne soit pas considérée comme un dernier trait
de faiblesse, i] faut qu'elle soit suivie des plus graves conséquences; si-
non, on aura droit de demander 4 M. de Bois-le-Comte et au gouverne-
ment francais d’ot vient qu'il a été si long & s’apercevoir que Ja Diéte
- radicale n’avait. plus le droit de représenter la Suisse. Si notre cabinet
n’a pas pris jusquici une attitude décidée, on peut croire que ce
n’est pas la faute de ses intentions: il serait aveugie s'il ne comprenait
pas le danger que la Suisse radicale lui fait courir. En ce moment, toutes
les opinions qui lui font la guerre affectent de fermer loreille aux
plaintes des opprimés pour profiter contre lui du triomphe de la Diéte
. padicale. De toutes parts, et jusque dans les rangs de l’opposition dy-
nastique, on répond au signal donné a Lille par M. Ledru-Rollin : Guerre
aux aristocrates el aux mauvais prétres! Le Journal des Débats et les autres
- organes de la politique ministérielle, qui ont voulu soutenir la légitimité
REVUE POLITIQUE. 613
de la cause du Sonderbund, se sont fourvoyés, 4 ce que pensent bien des
gens comme on en rencontre méme en haut lieu, et si le gouvernement
se décide 4 faire un pas de plus dans la voie de l’intervention, peu s’en
faut qu’on ne accuse, comme les Bourbons de la branche ainée, de pas- |< u
ser sous les fourches caudines de la Sainte-Alliance.
Le gouvernement voit donc monter contre lui le flot radical de
la Suisse, et la portion des révolutionnaires francais qui ne l’a soutenu
jusqu’ici que par des considérations d’intérét personnel et de profit par-
ticulier ne lui permet pas de se défendre ouvertement contre la démar
gogie triomphante dans les cantons de la Suisse. De 14 son hésitation,
qu’augmente encore la difficulté de s’entendre avec ]’étranger. S’il n’a-
vait été question que d’un accord avec ]’Autriche, il y a longtemps qu’il
est conclu; mais déja cette connivence avec les oppresseurs de la Polo-
gne et de l’'italie n’a que trop agité Europe et diminué au dehors le
crédit de la politique francaise. Ce n'est donc pas d’une maniére aussi
crue que peut se produire l’intervention en Suisse; il faut au moins
qu’elle ait les dehors d’une résolution unanime; et c’est 14 qu’est la plus'
grande difficulté.
La Russie, qui s’accommode assez bien des progrés de l’anarchie dans
lOccident, ne se laissera jamais entrainer qu’é contre—coour a4 un con-
cert avec la France; la Prusse lui garde rancune pour sa sympathie en
faveur du mouvement constitutionnel, tel que le comprennent les Rhé-
nans; Angleterre a un faible décidé pour tous les anarchistes du con-
tinent, et lord Palmerston se vante d’avoir rallié toute la Grande-Bre-
tagne 4 son systéme de politique extérieure. Il y a donc une difficulté
énorme a faire marcher ensemble cet attelage 4 cing, ou chacua tire
de son cété, et tandis que le cabinet des Tuileries attend que le sen-
timent de l’intérét commun ait produit partout son effet, les événe-
-ments qui se précipitent en Suisse peuvent enlever toute chance 4 une
intervention arbitrale '.
P. S. La lettre suivante, que nous recevons a ]’instant de Genéve,,
‘donne une idée de !’effrayante situation des choses et des esprits.
Copie d’une lettre de Genéve, du 20 novembre courant,
Tout le monde & Fribourg crie & la trahison. Ce qu'il y a de certain,
c’est qu’au moment de Il’attaque M. de Maillardoz, général en chef, avait
4 On assure que le discours de la reine d’Angleterre a l’ouverture du Parlement
. doit. renfermer un paragraphe relatif & la résolution que les cing grandes puissan-
. ces auraient prise de régler en commun les affaires de la Suisse. Le journal officiel
de Berlin s’est déj prononcé en ce sens d’une manitre significative.
S44 REVUE POLITIQUE.
disparu, qu'on I’a cherché en vain, et que plusieurs officiers d’état-ma-
jor ont aussi manqué au dernier moment. Les soldats se sont trouvés
‘ sans chefs, sans ordres, et c’est ce quia décidé la reddition de la ville.
-Plusieurs personnes disent que M. de Maiilardoz a passé & l’ennem!;
d’autres, qu'il a passé & Lucerne avec une partie de son contingent et
toute son artillerie; que laffaire de Fribourg n’était qu'une feinte et
n’avait pour but que de détourner les forces de dessus Lucerne, et que,
pendant que M. Rilliet faisait venir la grosse artillerie de siége de Berne,
de Morges, ov elle inquiétait Lucerne et le Valais, une grande partie du
contingent et toute lartillerie fribourgeoise se seraient frayé un passage
4 travers les bois, et auraient rejoint le canton de Lucerne par Gurnigel et
Thoune ; que M. de Maillardoz et une partie de Vétat-major les y auraient
rejoints dans la nuit du 13 au 44. Ce qui donne de la vraisemblance 4 ce
bruit, c’est qu'on n’a trouvé dans Fribourg, avec la landsturm, que quatre
mille hommes de troupes réguliéres; qu'il n’est pas vrai que Fribourg se
soit battu héroiquement, vu qu’s la deuxiéme sommation {fl a demandé
une tréve, puis signé une capitulation. L’engagement qui a eu lieu s'est
fait de nuit, contre la parole formelle du général Dufour, par des Vau-
dois qui n’ont pas pu s’en empécher. Or, comment les Fribourgeois, aprés
tant de belles promesses, lorsque ni les vivres ni la poudre ne leur
manquaient, ont-ils cédé au dernier moment sans méme essayer de dis-
puter la victoire? Je trouve qu'il y a 14 quelque chose de louche, et qui
s’expliquerait par la trahison des chefs ou par la tactique dont je vous ai
parlé plus haut.
Quant 4 ce qui regarde Lucerne, on ne sait toujours rien. Le journal
de James Fazy, /a Revue, a cessé de paraftre. J’ai maintenant des nou-
velles qui me disent qu’é Fribourg on est dans la méme ignorance. Un
arrété du Vorort défend <a tout autre journal qu’au journal officiel de
parler politique. Or, le journal officiel manquant ici, que peut-on savoir?
On me mande que le pillage commence a cesser 4 Fribourg. M. Rilliet
a demandé a l’évéque les clefs de la cathédrale pour y entreposer des
vivres ; l’évéque a refusé, Mais on dit que les portes ont été enfoncées,
D’aprés la capitulation, on devait respecter les propriétéset les habi-
tants; mais qu’est-ce que la parole d’une troupe de Vaudois presque
tous corps-francs? Fribourg est mis en état de sidge; on en a fait sortir
tous les étrangers ; on n’y laisse entrer personne
ITALIE. — Vainement on chercherait & se le dissimuler, nous tou-
chons 4 un de ces moments ou les passions ont seules la parole, od la
confusion s’établit au milieu des intentions droites, et od les honnétes
gens sont exposés a tirer les uns sur les autres. Voici un gouvernement
REVUE POLITIQUE. 615
ot une volonté ferme, unie & une puissance {ncontestable, produit de-
puis quelque temps des effets qui contrastent avec l’anarchie du reste
de Europe : nous voulons parler du royaume de Sardaigne. Certes, si
jamais prince a dQ éprouver une sympathie naturelle pour les souf-
frances de la Suisse catholique, c’est le descendant des souverains aux-
quels le calvinisme enleva, au XVI‘ siécle, la plus riche, portion de leurs
domaines héréditaires. Nous ne doutons pas qu’é Turin tous ceux qui
sentent et qui pensent ne partagent l'Intérét profond que nous prenons
aux destinées du Sonderbund; mais, a titre d*Italiens, il leur faut dissi-
mauler toute adhésion 4 Ia cause de la justice au-dela des Alpes. L’Au-
triche a manifesté depuis le commencement de Ia lutte un intérét assez
marqué pour les eatholiques de l’Helvétie; en retour de cette protec-
tion, la presse catholique de Lucerne a défendu l*Autriche contre ses
accusateurs en Pologne et en Italie. La plupart des confédérés du Son-
derbund sont Allemands, et, en ce moment d’effervescence, qui dit Alle-
mands en Italie dit Autrichtens. I] n’en faut pas davantage pour que la
cause de la justice soit voilée aux yeux de tous les Italiens sans excep-
tion. Les journaux de la Péninsule sont effrayants sous ce rapport : ils
ne donnent pas méme les piéces, si dignes, si loyales, si {rréfutables, qui
établissent le bon droit du Sonderbund; les plus impartiaux se con-
tentent: de gémir du degré de passion auquel en sont arrivés les deux
partis, comme si les cantons du Sonderbund avaient donné un seul
exemple de colére, eux qui ont attendu avec un sang-froid stoique et
un point dhonneur presque insensé que la Diéte edt tiré la premiére ;
eux que linvasion a surpris sans approvisionnements et presque sans
armes!
N*importe, 4 Rome méme, il semble que le Catholicisme ne soit pas
en jeu dans les événements de la Suisse, et que ce soit le Sonder-
bund qui menace Ia liberté de ce maltheureux pays: les fibérauz, pour
les journalistes de Rome, ce sont les Ochsenbein, les Muzinger et les
Druey; et peu s’en faut qu’'fls ne fassent chorus avec M. Ledru-Rollin :
Guerre auz aristocrates et aux mauvais prétres !
Cet horrible malentendu est, sans contredit, un grand malbeur
pour I'italie actuelle; il nous oblige 4 lever un coin du voile qui, jus-
qu’ici, a couvert quelques-uns des aspects de la question italienne.
Quant au fond méme de cette question, nous n’avons jamais varié, et
nous n’avons bulle intention de faire retraite sur ce que nous avons dit
jusqu’’ ce four. Nous avons reconnu des premiers l’opportunité, que
dis-je? la nécessité des réformes gouvernementales en Italie ; et, sous
ce rapport, notre appréciation a été entitrement conforme 4 l’opinion
de tous les catholiques francais. On a pu en calomnier quelques-uns
616 REVUE POLITIQUE.
gous ce rapport, on n’a pu prouver qu’ils n’aient pas partagé tous l'’en-
thousiasme inspiré par les actes de Pie IX.
Oui, 4 l’époque de la mort de Grégoire XVI, I'[talie était dans l'état le
plus déplorable : horriblement froissée sous le rapport du sentiment
national, elle était en proie 4 des formes inquisitoriales de police, 4 des
procédés de justice arbitraires et souvent cruelles, et, dans |’Etat ro-
main en particulier, au plus déplorable désordre administratif. Sous ce
rapport, il y avait des choses que notre respect pour l’autorité spiri-
tuelle du souverain Pontife nous empéchait de dire ouvertement ; aussi
notre joie a-t-elle été immense quand nous avons entendu l’aveu du
mal sortir de la bouche méme du successeur de saint Pierre.
Plus le mal avait été grand, et plus l’application du reméde était pé-
rilleuse ; on ne fait pas du jour au lendemain un O’Connell d’un Spar-
tacus; et pourtant Pie [X a exercé tout aussitdt sur nous un prestige
de confiance que l’événement, hatons-nous de Je dire, n’a pas encore
un seul instant démenti. Cette confiance, nous l’avons donnée, non-seu-
lement aux saintes et généreuses intentions du Pontife, mais encore
& ses inspirations si justes et 4 la merveilleuse connaissance des hommes
dont il n’a cessé de faire preuve. Ce n’est pas que nous n’ayons été as-
saillis de prédictions sinistres : au besoin, notre correspondance parti-
culiére avec I’[talie pourrait en fournir le témoignage. Ce n’était pas peu
de chose pour nous, par exemple, que de voir rangés, parmi les adver-
saires défiants du nouveau pontificat, des hommes de tous les degrés de
la hiérarchie ecclésiastique, sur ’éminente piété desquels nous ne pou-
vions élever aucun soupcon. Et pourtant nous ne nous sommes pas laissé
arréter 4 ces obstacles; nous n’avons pas cédé aux avertissements
qui nous parvenaient de toutes parts, convaincus que nous étions
que ces chrétiens si pieux et si fervents se trompaient au point de
vue de l’ordre politique et de la société civile. Cette conviction, nous
l’avons encore dans toute son énergie, et nous ne pouvons dissimuler
qu'elle nous sépare radicalement, 4 ne considérer que les affaires hu-
maines, d’hommes avec lesquels nous sommes étroitement unis par les
liens de la foi et de la charité.
En attendant on a gagné du temps, et ce temps gagné doit étre con-
sidéré comme un bénéfice immense pour Ja cause de l’indépendance et
du progrés en Italie. Pie IX a accompli, au milieu d’un calme miracu-
leux, toutes les réformes essentielles 4 Ja prospérité et a la dignité de
l"Etat romain. Le reste, & moins qu’on ne s’engage dans une carriére
funeste, ne peut étre que la conséquence et l’application des prin-
cipes si nettement posés, et derriére lesquels est si bien garantie l'in-
dépendance spirituelle du chef de l’Eglise. Charles-Albert a suivi
REVUE POLITIQUE. 647
l’exemple de Pie IX, sans se départir des régles d’une fermeté exem-
plaire et d’une admirable prudence. Les réformes capitales qu’il a opé-
rées sont venues au moment ov on s’y attendait le moins, et ot les po-
litiques inconsidérés croyaient avoir 4 se plaindre de ses intentions ré-
trogrades. A cette nouvelle, une immense explosion de joie populaire a
eu lieu; Charles-Alberten a souffert quelques moments jusqu’aux excés,
et puis {] a profité, comme dans les bains russes, du développement
méme de la chaleur du corps pour lui administrer une douche froide
destinée 4 le fortifier et & le raffermir. Les manifestations de la place pu-
blique ont été de nouveau interdites, et le prince a fait sagement enten-
dre a ses sujets qu'une bonne armée bien disciplinée valait mieux que
la garde civique pour le dedans et pour le dehors.
Cela dit, il a repris son ceuvre avec une décision qu’on croyait anti-
pathique & son caractére, et le traité qui jette les bases de }"union doua-
niére italienne, de concert avec la Toscane et l’Etat pontifical, n'a
pas tardé a étre publié. Nous appelions cette mesure de nos veeux les
plus ardents, et nous continuons de croire qu’il n’en pouvait surgir une
plus opportune au milieu des complications actuelles de I*Italie. C’est un
moyen en effet, pour les gouvernements les plus éloignés des réformes
politiques, de donner satisfaction dans une certaine mesure 4 un sen-
timent nationnal désormais irrésistible.
Les complications mémes auxquelles donne lieu l’occupation de Fi-
vizzano et de Pontremoli par Jes Modénais peuvent se calmer sans que
l’incendie s‘allume d'une manieére fatale aux intéréts de l’indépendance
Italienne. Deux choses sont évidentes A nos yeux dans cette affaire le
droit absolu du duc de Modéne 4 la reversion des territoires contestés,
et le caractére impolitique de l’insistance qu’il met en ce moment 4 s’en
assurer la possession. De son cété, le gouvernement Toscan ne se sent pas
la force de dire la vérité 4 ses sujets; il se laisse trafner’& la remorque
de leur imprudence et de leur forfanterie ; mais, quelles que soient les
collisions qui ont eu lieu et qui peuvent surgir encore par suite de ces
positions mal prises, nous ne croyons pas qu’il doive en résulter un ébran-
lement par toute I’Italie, surtout si, comme nous le pensons, le duc de
Modéne est matériellement assez fort pour rester en possession des
territoires que les Toscans voient leur échapper avec un si mortel re-
gret. L’émotion une fois apaisée sur ce point (et elle ne peut manquer
de l’étre bient6t), i] n’en résultera qu’une séparation plus marquée en-
tre les gouvernements réformistes de la Péninsule et ceux qui se refu-
sent 4 le devenir. L’avenir profitera certainement de cet antagonisme.
Nous sommes bien plus inquiets de I’état des esprits que de cette
complication passagére, et c’est sur ce point qu'il faut nous expliquer
e
648 REVUE POLITIQUE.
en toute franchise. Qu’on ne nous accuse pas de soulever des discus-
sions inutiles : la discorde existe 4 un degré notable entre les journaux
de l'Italie, entre les modérés, puissants 4 Rome; et les exaltés, trop nom-
breux en Toscane. Nous recevons 4 l'instant méme un numéro de fa Bi-
lancia, qui répond vertement 4 Alba de Florence. Les esprits sont donc
fortement agités, et nous ne courons pas le risque d’accrottre cette agi-
tation par nos par oles.
Dés le début des affaires italiennes, la question s’est posée entre les
modeérés et les exaltés: on peut en trouver la preuve dans la polémique du
Journal des Débats, qui nous a si malheureusement affaiblis et déconai-
dérés en Italie. Pour notre compte, bien que nous sentissions la néces-
sité du triomphe des modérés, nous nous sommes bien gardé de leur
imposer les ridicules conditions du programme inventé par la feuille mi-
nistérielle. Nous ne les avons pas rendus responsables, pour ainsi dire,
sur leurs tétes, de toutes les émotions populaires et de toutes les erreurs
del'opinion. Parce qu’un jour quelques soldats de la garde civique étaient
rentrés ivres de la parade et avaient vociféré dans le Corso, parce que
le lendemain d’autres fanatiques du service militaire criaient a la trahi-
son sur le bruit quis'était répandu que le gouvernement voulait dimi-
nuer le nombre des gardes 4 monter et leur contester, comme dit la cari-
cature, le drott de faire leur corvée, nous ne sommes pas tombés sur le
dos des modé¢rés, pour leur reprocher personnellement ces exceptions &
une prudence et 4 un sentiment de l’ordre que nous serions heureux de
voir les masses populaires de la France posséder au méme degré. Les
modérés, surtout ceux de Rome et de Bologne, bravent l‘impopularité
du moment, et parlent haut et ferme sur tous les points 00 ils compren-
nent la nécessité de s’arréter. En cela, ils secondent admirablement
Pie IX. Nous ne pouvons pas leur en demander davantage.
Nous ne sommes pas également rassurés sur leur pleine et sdre intel-
ligence des conditions qui conviennent & un gouvernement catholique.
On reprochait avec raison aux ministres de Grégoire XVI de ne rien
connaitre de l'état de l'Europe ; les modérés de Rome ont aussi des la-
cunes facheuses dans leurs informations et leur intelligence des événe-
ments. On vient de le voir pour les affaires de Suisse, ot la polémique du
Journal des Deébats leur est une raison pour se déclarer contre le Son-
derbund.
Leur erreur ne se borne pas 4 une mauvaise appréciation des affaires
extérieures :; ils s‘exagérent évidemment les avantages de la société ci-
vile ; ils marcheraient, si on les laissait faire, 4 oppression de la société
Treligieuse. La fatale expérience que la France du XVLI* siécle a faite
sous ce rapport semble perdue pour eux : au fond de toutes les pensées
REVUE POLITIQUE, 619
se laisse voir Pespérance d’en venir & quelque chose de bien proche de
la constitution civile du clergé. Nous cherchons dans la presse romaine
Yorgane éminent et accrédité qui pourrait avertir les esprits du danger
auquel les entraine cette fatale tendance, et c’est avec effroi que nous
constatons Minutilité de cette recherche.
Certes, & qui aurait voulu étudier la question d’aprés rexemple de la
France, les moyens de s’éclairer n’auraient pas mangué; mais, par une
fatalité inconcevable, les travaux de I’école catholique sont comme
huls et non avenus pour I'Italie libérale. Nous n’avons pas fait assez de
bruit, et le refus que nous avons fait d’étre injustes envers Grégoire XVI
nous a rendus suspects : on n'a rien eompris, on n’a rien voulu com=-
prendre 4 notre lutte contre l'Université. Quand nous parlons de cette
injuste appréciation, ou plutét de cette ignorance de nos efforts et du
but que se sont proposé les catholiques francais, nous parlons d’un dis~’
sentiment qui remonte a plusieurs années, et qui porte malheureuse-
ment ses fruits.
Cette absence d’un foyer considérable d’opinion qui puisse représen-
ter & Rome ce que sont ici ceux qu'on a appelés, a tort ou a raison, les
Catholiques francais, cette absence, dis-je, est certainement ce qui isole
je plus Pie IX des hommes qui le soutiennent d'ailleurs avec convic-
tion et dévouement. Notre programme, nous en avons ia conviction
profonde, est le seul qui puisse s’adapter avec succés aux conditions
particuliéres de Etat romain, parce qu’il est le seul qui concilie l’indé-
pendance et rimmutabilité de la religion avec un progrés pour ainsi
dire indéfini dans la société civile. Si nous avions été moins dédaigneux
dun vain bruit, si nous avions appelé le succés par des publications
moins marquées au coin d’une froide raison, aurions-nous requ un
meilleur accueil de la pensée des progressistes italiens? Dieu seul le
sait! En attendant, nous sommes effrayés de ce défaut d’accord avec
nous sur un point si essentiel.
Les derniéres complications intérieures ont roulé certainement &
Rome sur le point qui nous préoccupe. I] ne faut pas se tromper sur le
caractére de la pacification qui vient de s’accomplir. Pie IX s’était expli-
qué trop nettement en s’adressant aux personnes gui avaient pris part
& la petite émeute en faveur du censeur Betti; il leur avait dit trop
clairement que c’était lui, le Saint-Pére en personne, qu’ils avaient of-
fensé par cette manifestation, pour que la réintégration de cet honorable
fonctionnaire puisse étre considérée comme une facheuse concession.
Pie IX veut échapper aux inconvénients de la censure; i] ne veut plus
que |"honneur du gouvernement romain soit une autre fois compromis
par la distraction d’un censeur. Pie IX a parfaitement raison. Nous ne
620 REVUE POLITIQUE.
faisons en cela que répéter ce que nous avons dit dans notre derniére
Revue politique, avant de savoir que M. Betti avait été réintégré et qu’on
s’occupait 4 Rome d'une loi sur la liberté de la presse.
Tout cela prouve que Pie IX est un gardien fidéle des droits de la reli-
gion ;celane prouve pas que, quand Pie IX agi dans ce sens, ceux qui
sé donnent pour ses partisans les plus dévoués apprécient comme il le
fauidrait le sens et le mérite de ces manifestations. En voici une qui, au
milieu d’autres circonstances, aurait été toute simple et aurait passé
sans doute inapercue. Un illustre théologien, le P. Perrone, de la Com-
pagnie de Jésus, publie 4 Rome un ouvrage sur l’tmmaculée Conception de
la sainte Vierge, c’est-a-dire sur une question qui intéresse 4 un haut
degré la foi et la dévotion des catholiques; Pie IX, auquel l’ouvrage est
dédié, en accuse 4 son auteur une gracieuse réception ; dans cette lettre,
que le Diario du 6 novembre publie avec quelque solennité, le saint
Pontife, aprés avoir exprimé des sentiments conformes a son évangéli-
que piété, ajoute ces mots, dont la portée ne saurait étre méconnue:
« Nous avions déja des preuves suffisantes de votre science religieuse
« et de votre piété ; les autres ouvrages que vous avez mis au jour font
« foi des qualités distinguées de votre esprit, de votre érudition, de vo-
« tre doctrine, et montrent assez combien, en fait de théologie, vous étes
« riche. Un tel mérite ne nous étonne pas chez un membre de cette So-
« ciété illustre quia compté dans son sein tant d’"hommeshonorés par |'in-
« tégrité de leur vie, par la gloirede leur sainteté, par leur dévouement
« 4 la religion catholique, par tous les genres de savoir, par leurs ser-
« vices et leurs mérites envers la société chrétienne et la société civile.»
Nous voudrions que ces paroles, tombées avec tant de grace et de
calme de la bouche de Pie IX, pussent mettre fin 4 une déplorable que-
relle: 4 Pie IX seul appartient ce souffle doux comme le printemps et
assez fort néanmoins pour calmer Jes plus furieuses tempétes. Puisse
Dieu lui donner en ce moment le don de la persuasion, comme ila celui
de la clémence et de la majesté !
On comprendra d’ailleurs la valeur immense que nous attribuons 3
ces simples paroles adressées au P. Perrone. Le service inappréciabie
qu’elles nous rendent, c’est de nous permettre de nous expliquer, sans
avoir l’air d’abandonner ceux qu’on calomnie et qu’on égorge, sur une
question qui apu devenir, 4 notre profondétonnement, un objet de con-
troverse au milieu de la confusion croissante des esprits.
Nous pouvons, 4 notre insu, contracter bien des torts envers la cause
sacrée que nous défendons; cette parole que nous livrons 4 jour fixe
aux hasards de l’opinion peut trahir notre pensée , nous sommes expo-
sés & blesser sans le vouloir d’autres pensées que nous respectons: le
REVUE POLITIQUE. 624
talent de bien exprimer ce que nous voulons dire est un don de Dieu:
Spiritus ubi vult spirat; la grace du talent, la plus précieuse de
toutes, lorsqu’il s’agit de persuader les hommes, nous manque assez sou-
vent pour nous mettre 4)’abri des illusions de l’orgueil ; mais le dernier
des reproches que nous ayons cru jusqu’ici pouvoir mériter, c’est celui
de manquer d'indépendance ; en d’autres termes, de subir une influence
qui géne en quoi que ce soit la liberté de notre esprit.
Si jamais il y eut des volontaires au monde, ce sont 4 coup sir les ré-
dacteurs du Correspondant ;: indépendants presque tous et par position
et par caractére; tous, par caractére, attachés 4 la religion par le choix
le plus libre dont il soit possible de trouver l’exemple, ils ne doivent
qu’a eux-mémes la direction qu’ils suivent et la maniére dont ils enyi-
sagent la défense de la liberté de conscience.
Pour agir comme ils l’ont fait jusqu’a ce jour, ils n’ont eu besoin que
d'établir deux principes, l’un et autre également essentiels : la liberté
extérieure de l’Eglise par rapport au pouvoir civil, la liberté intérieure
de l’Eglise par rapport aux éléments mémes qui la composent. La régle
et la garantie de cette derniére liberté est dans l’autorité méme qui
gouverne la république chrétienne. Les rédacteurs du Correspondant se
sont fait un devoir de défendre toutes les institutions, toutes les as-
sociations que ]’Eglise approuve ; ils ont défendu plus souvent et avec
plus de zéle les plus attaquées, les plus menacées : en cela ils n’ont pas
cru devoir faire acception des circonstanccs, et leur imprudence, s'ils
en ont commise, leur a paru étre de celles que la religion commande
et qui assurent le calme de la conscience.
Qu’on reprenne toute notre polémique, non d'une maniére superfi-
cielle et prévenue, mais avec l’attention qui appartient 4 des juges, et
nous ne doutons pas qu’on ne retrouve des traces, mémes récentes,
méme éclatantes, du besoin qu’on nous fait éprouver de nouveau de
montrer A tous les hommes de bonne foi que nous n’avons jamais sa-
crifié les intéréts généraux de la religion au désir de défendre avec une
_faveur marquée, ceux d’une institution particuliére.
Sur le terrain religieux, nous prétendons étre uniquement dans )"E-
glise et pour l’Eglise; sur le terrain politique, notre raison d’étre peut pas-
ser pour une protestation perpétuelle contre lesintentions qu’on voudrait
nous préter. Pourquoi existons-nous en effet a l'état de recueil polémi-
que, si ce n’est pour travailler 4 l'accord si désirable et si longtemps
-Méconnu de la libertéet de la religion? Qu’une grande partie du clergé
ait ¢ntretenu longtemps et entretienne encore, dans certaines parties de
lEurope des préventions contre les libertés politiques, telles que les
_établissent les constitutions modernes, c’est 14 un fait avéré et qui n’ad-
a
622 REVUE POLITIQUE.
met pas de contestation. Or, nous le déclarons une fois pour toutes,
Je prétre régulier ou séculier qui n’admet pas comme nous Falliance de
la religfon et de la liberté est un adversaire de nos idées. Nous ne nom~-
mons personne, nous ne parquons personne dans le camp contraire,
car nous craignons d’étre injustes ou prévenus. En méme temps, dans
ceux mémes qui combattent directement ou indirectement l’applica-
tion de nos idées, nous distinguons et nous respectons lautorité du
saint minfstére et celle des vertus sacerdotales. Nous pensons qu’un
prétre qui se trompe du tout au tout en politique n’en est pas moins
un prétre, et que la société, malade comme elle est, n'a jamais trop de
ceux qui font respecter la religion par une fidélité exemplaire a leurs
devoirs. Cette distinction, ce respect profondément sincéres de notre
part ont déja rassuré et attiré bien des esprits : nous avons fait des con-
versions dans Yordre politique; Dieu aidant, nous en ferons encore, et
nous de demandons ‘aux autres que de les reconnattre loyalement lors-
qu’elles sont accomplies.
Pie EX a parié : c’est un signal de paix ; puisse tout le monde l’enten-
dre comme nous! La paix est un bien ineffable, pourvu qu'elle soit sans
apostasie et sans schisme.
: NOMINATION DE M. L’ABBE DE BONNECHOSE A L’EVACHE DE CARCAS-
SONNE. — Nous lisons dans (Ami de la Religion >
« Un vénérable cardinal ayant eu occasion de s’entretenir avec le Pape
« de laprochaine promotion de M. ’abbé de Bonnechose a l’épiscopat :
ea@Ah! M. labbé de Bonnechose, s’est écrié Pie IX, nous le verrons avec
« le plus grand plaisir évéque de Carcassonne. » Puis, se souvenant des
« attagues qu’on avait dirigées contre cet ecclésiastique, le Saint-Pére
«a ajouté cette parole ot se révéle la bonté de son coeur: Ii a tant
« souffert! »
Nous avons de fortes raisons de croire 4 l’exactitude de ce récit, et
d’ailleurs il nous répugnerait de prononcer une parole qui pit blesser
un ecclésiastique aussi respectable que le futur évéque de Carcassonne,
Le sacrifice qu’il a fait d’une carriére brillante pour entrer dans le sa-
cerdoce, les longues années qu'il a passées ensuite dans les plus mo-
destes fonctions du ministére, enfin les rares vertus qui le recomman-
dent, nous imposent une réserve que l'opinion de Pie IX rend tout & fait
impérieuse. Quand il s’agit de la liberté de l’Eglise, l’opinion de Rje Ix
n’est pas suspecte, et le candidat qu'il voit avec plaisir doit étre celui de
toute la catholicité.
L’émotion causée par la nomination de M. de Bonnechose peut seu-
REVUE POLITIQUE. 623
lement donner lieu 4 quelques réflexions qui ne sont pas sans impor-
tance.
S’il est un sentiment qui grandisse tous les jours dans le clergé, c’est
la répugnance qu'il éprouve pour tout contact superflu avec le pouvoir
civil. Qu'’on ne dise pas que cette aversion n'est qu’un sentiment poli-
tique mal déguisé. On n’a pas vu depuis dix-sept ans les esprits s’in-
quiéter toutes les fois que le gouvernement a choisi parmi les ecclésias-
tiques ceux qu’il croyait les moins hostiles & son principe; l’agitation
n’a commencé que quand on a cru, 4 tort ou 4 raison, que l]’élévation
aux honneurs de |’épiscopat était une récompense pour des services
rendus en dehors du strict accomplissement des devoirs ecclésiasti-
ques. Sous ce rapport, le clergé francais pousse la susceptibilité & l’ex-
tréme; et si l’on était juste quand il s’agit de la religion, si ]’on se don-
nait la peine de s’informer du véritable état des choses, tous les esprits
qui se targuent Mindépendance devraient savoir gré au clergé francais
de cette disposition.
Tl semble, d’un autre cété, que, dans le systéme qui régle actuel-
lement les rapports du clergé inférieur avec l’épiscopat, Yopinion
de cette masse de prétres dont Pexistence est dépendante, et dont les
droits sont nuls, ne devrait peser pour rien dans la balance; et pour-
tant jamais la confiance et l’affection de leurs subordonnés n’a été
plus nécessaire aux évéques. En méme temps que de notables et con-
solants exemples montrent chaque jour la vanité des espérances que
qutiques esprits coupables avaient fondées sur une dissension possible
entre le clergé inférieur et les évéques, ceux-ci sentent chaque jour
aussi davantage la nécessité d’étre unis de coeur et d’Ame avec leur
troupeau. Tout le monde comprend que, dans |’état actuel de l’Eglise,
ces liens réciproques ne sauraient étre trop forts et trop intimes, et
la perspective (une défiance ou d'un dissentiment suffit pour jeter le
trouble dans les esprits. Aujourd’hui l’Eglise de France trouve une de
ses plus grandes forces dans le prineipe méme qui semblait devoir I’af-
faiblir. On peut dire la méme chose de la nomination des évéques,
instrument précieux de concorde, quand le gouvernement agit dans le
sentiment désintéressé de ses devoirs, arme impuissante s'il prétend
ainsi exercer une domination que réprouvent hautement les idées de
notre siécle,
SUITE DES BANQUETS REFORMISTES. — Au reste, la situation intérieure
ne peug donner lieu aujourd’*hui qu’4 un petit nombre d’observations.
Toute la force de notre gouvernement git dans les contrastes: il est
riche, il fait de bonnes opérations financiéres, si l’on compare la facilité
relative qu’il a trouvée 4 réaliser son dernier emprunt avec les embar-
AY
624 REVUE POLITIQUE.
ras actuels de l’Angleterre ; il est fort et sdr de lui, quand il regarde
YOpposition s’entretuer moralement dans les banquets réformistes, ab-
solument comme si, nouveau Cadmus, il avait semé les dents du dragon,
en permettant 4 la Réforme de dresser son théatre sur tous les points
du territoire. On devait signer & table les articles d’une coalition gé-
nérale contre une administration immobile, impuissante et corrompue,
et voila que les incompatibilités d’humeur se prononcent de plus en
plus: on se renvoie réciproquement les récriminations et les reproches.
M. de Lamartine lui-méme, aprés ses Girondins, aprés ses articles con-
tre la Papauté et la Suisse catholique, trouve moyen de se brouiller avec
les orateurs du banquet d’Autun, et de tracer une réfutation énergique
du communisme, de cette méme plume qui burinait naguére l’apologie
du Comité de salut public.
Toutes les fois que M. de Lamartine rentre sur le terrain de la vé-
rité, il retrouve une éloquence incomparable. Malheureusement l’ellipse
de la brillante cométe parait bien forte quand on songe a la distance ou
elle se place d’ordinaire, par rapport au foyer des idées justes et vraiment
fécondes.
ELECTION DE Dizpre. — Au milieu des graves préoccupations qui
enchainent tous les esprits, l’élection du successeur de M. de Chasseloup-
Laubat, 4 Dieppe, a causé une certaine agitation dans le camp minis-
tériel. On y a vu, en effet, encore une fois l’exemple de la puissance
que peut conquérir l’opinion catholique quand elle impose ses condi-
tions aux candidats qui se disputent les électe urs. M. Osmont, apres
avoir accepté le programme qui lui a été présenté par les partisans de
la liberté d’enseignement, ]’a emporté a une forte majorité sur M. Le-
bobe, qui avait pour lui tous les appuis ministériels. Le Journal des
Débats voit dans ces coalitions un principe de désordre: c’est bientdt dit.
Comment voudrait-il donc qu’agissent les hommes dont les réclama-
tions fondées sur une promesse de la Charte sont constamment élu-
dées et repoussées? Le Journal des Débats a jeté des cris de triomphe
lorsqu’a paru le rapport de M. Liaditres; mais de telles manifesta-
tions ne font qu’augmenter l‘irritation et la défiance. Qu’on interdise
le droit électoral 4 telle ou telle opinion, ce sera plus simple et bien-
tot fait. Autrement les députés qui ont cru en avoir fini avec les ca-
tholiques seront cruellement détrompés lors des prochaines élections
générales.
ANGLETERRE.— Au deld du détroit, horizon semble s*étre un peu
éclairci ; mais quand on songe que c’est a l’appui financier de l’empereur
de Russie que l’Angleterre doit d’avoir 4 peu prés rempli le déficit de ses
coffres, on ne peut s’empécher d’étre frappé d'un triste pressentiment.
REVUE POLITIQUE. 625
Il ne manquait au colosse moscovite que la puissance de |’argent pour
porter une atteinte funeste a )’équilibre de l'Europe, et voici que l’em-
pereur Nicolas devient le rival des Rothschild. 11 faut se dire en méme
temps que la tyrannie religieuse pése de plus en plus sur les catholi-
ques de la Pologne, et que M. de Bloudoff a quitté Rome sans avoir réussi
4 nouer un concordat avec Pie 1X. Nisi quia Dominus erat in nobis... forte
vives deglutissent nos. Ce qui n’empéche pas que Jonas n’ait passé trois
jours dans le ventre de la baleine, et, pour les nations, les jours sont
des siécles.
Cependant les meurtres se multiplient en Irlande : Ja question du chan-
gement de la propriété fonciére y prend chaque jour des proportions
plus effrayantes. Evidemment Dieu n’a point ratifié la prescription au
profit des descendants de ceux qui ont usurpé les guinze seiziémes du sol.
L’ombre du monarque détréné vient aussi s’asseoir au banquet de )’An-
gleterre. Que fera le Parlement pour !l’en chasser?
626 REVUE POLITIQUE.
SOUSCRIPTION EN FAVEUR DE LA SUISSE.
Nous reproduisons ici, avec le regret d’arriver si tard pour expri-
mer notre profonde sympathie, la lettre éloquente par laquelle M. de
Montalembert a provoqué les souscriptions en faveur du Sonderbund.
Cet appel a trouvé un écho dans les 4mes encore généreuses, et l’on
a vu les noms les plus glorieux et les plus respectés de la France si-
gner en téte de la liste ouverte par le Comité pour la defense de la
liberté religieuse. L’Union monarchique a loyalement accepté l’invi-
tation de M. de Montalembert; ce jour-la, tous les cceurs vraiment
catholiques ont mis de cété toute divergence d’opinion pour soutenir
la cause de la justice et du malheur, et |’on a vu des protestants ap-
porter leur offrande 4 cette ceuvre de conscience et d’humanité.
La déplorable tournure qu’ont prise les événements de la Suisse
ne doit servir qu’&a encourager de plus en plus le zéle des personnes
qui partagent nos convictions. Les malheureux proscrits de Fribourg
sont dignes de notre appui comme le reste de leurs compatriotes op-
primés. Le reproche insensé de pousser & la guerre civile ne devra
plus arréter méme les personnes les plus timorées. Le Sonderbund,
dans sa magnanime imprudence, n’a que trop prouvé que la guerre
civile était tout entitre le fait de ses ennemis. Et d’ailleurs ne s’a-
git-il pas avant tout de protéger des victimes sans défense et sans
asile ? En ce moment, des secours distribués & propos peuvent sau-
ver la vie aux plus dignes enfants de la Suisse. Le premier élan de la
souscription a produit prés de 20,000 francs. Nous comptons ferme-
ment sur le concours et la persévérance des gens de coeur de toutes
les opinions.
Paris, le 45 novembre 1847.
« Monsieur,
a I] n’y eut jamais de lutte plus légitime, de cause plus sainte, plus
immaculée, que celle des cantons catholiques de la Suisse. Ils combat-
tent en ce moment pour n’étre pas asservis au joug du radicalisme,
e’est-a-dire du despotisme politique et religieux le plus odieux qu'il
soit donné aux temps modernes de connaitre, de ce despotisme dont
REVUE POLITIQUE. 627
les souvenirs de Ja Terreur en France peuvent seuls donner une idée.
« Ils vont mourir pour |’Eglise, la liberté, la famille, l’honneur, la
foi aux serments , lindépendance de la patrie, pour tout ce que
’bomme doit aimer et servir ici-bas. Ils sont un contre quatre. Dieu
seul, par un miracle de sa toute-puissance, peut Jeur donner la vic -
toire. Vainqueurs ou vaincus, leur place sera toujours marquée dans
l'histoire du monde et dans le tendre respect des générations chré- -
tiennes , a cdté des Machabées. Il n’y en a point, il n’y en aura ja-
mais de plus haute.
a Mais, vainqueurs ou vaincus, ils auront des pertes considérables
a déplorer , de nombreux blessés & secourir, des veuves et des or-
phelins @ assister, des désastres de tout genre a réparer. A qui ap-
partiendrait-il de les aider & supporter ces maux, si ce n’est & nous ,
a nous, catholiques de France, leurs fréres, sinon par le courage et
le dévouement, du moins par la foi et l"espérance? Leur cause est la
notre; ils lui donnent leur sang; donnons-lui au moins quelques
oboles, pour n’étre pas voués au mépris de la postérité chrétienne!
« Une foule de catholiques ont déja exprimé le vceu qu’une sous-
cription fat organisée a cet effet. A défaut d’autre initiative, le Comité
pour la défense de la liberté rekigieuse se décide & |’ouvrir. Les dons
seront recus au bureau du Conmuté, chez MM. Jacques Lecoffre et C°,
libraires, 29, rue du Vieux-Colombier. Un compte exact de leur em-
ploi sera rendu public.
« Nous vous supplions, Monsieur, de vouloir bien préter, dans
votre résidence, le concours le plus actif et le plus prompt pour
multiplier les offrandes que nous sollicitons au nom de la foi, de la
charité et de I’honneur.
« Recevez, Monsieur, ]’assurance de notre fraternel dévouement.
« Le comte pE MONTALEMBERT,
« Président du Comité.
« Henri pe RiaANcsY,
« Secrétaire. »
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Tratté de la police municipale, ou de VAutorité des maires, de Cadminis-
tration et du gouvernement en matiéres réglementaires, par le comte
Napoléon pe CHAMPAGNY, docteur en droit, membre du conseil géné-
ral du Morbihan. — Tome II '.
Tout le monde parle de la police ; et qui posséde des notions preécises
et justes sur la nature de ce pouvoir, sur les conditions de son exer-
cice, sur les questions de drojt public qui se rattachent & son existence
et A ses actes ? Presque personne, pas méme beaucoup de jurisconsultes,
aussi profondément ignorants de ces matiéres qu'ils sont consommés
dans l’étude de la législation civile. En général, le mot de police éveille
l'idée d’un arbitraire sans régle et sans limite: arbitraire protecteur et
bienfaisant aux yeux des uns, odieusement tracassier suivant les autres,
invoqué par ceux-ci, maudit de ceux-la, mais reconnu par tous pour ce
qu’il y a au monde de plus diamétralement opposé a l'ordre légal. Et Yon
ne se doute pas que la police, en tant qu’elle est fondée 4 exiger sous
une peine quelconque (ne fat-ce que 4 franc d’amende) l’obéissance des
citoyens, est peut-étre le pouvoir qui émane et qui reléve le plus di-
rectement de. la loi, et que les tribunaux chargés de faire respecter ses
prescriptions, quoique placés au dernier échelon de la biérarchie judi-
Ciaire, ont beaucoup plus souvent que les cours souveraines & vider de
graves conflits entre la plénitude de la puissance sociale et l’inviolabilité
du droit individuel.
Chose bizarre en effet au premier apercu, mais quin‘en est pas moins
vraie, et que l’ouvrage dont nous nous occupons démontre et explique
fort clairement! Ce maire de village, qui, dans un arrété écrit en mauvais
francais et fourmillant de fautes d’orthographe, prescrit aux cabaretiers
du lieu de congédier les buveurs & telle heure de la soirée, n’exerce point
une autre autorité que celle qui rend obligatoire la loi revétue de la
{4 vol. in-8° en deux parties. — Paris, 1847, chez Videcoq, place du Panthéon.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 629
sanction royale, aprés avoir été madrement élaborée dans les plas mé-
morables débats des deux Chambres. Le pouvoir dont il use n‘est rien de
moins qu’un démembrement de la puissance législative , dont les trois
branches au petit pied sont réunies en sa personne; car 4 elle seule il
est donné de restreindre par des injonctions ou par des défenses la li-
berté du citoyen. Dans les matiéres donc qui se refusent par leur nature
4 l’établissement de régles communes a tous les temps, & tous les lieux,
a toutes les circonstances, dans celles qui réclament des dispositions
trop minutieuses pour étre délibérées dans les grands conseils du pays,
le législateur délégue une partie de ses droits & qui se trouve plus &
portée que lui d’apprécier des besoins temporaires ou locaux et de’ les
satisfaire dans leurs plus humbles détails, c’est-a-dire dans certains cas
& l’administration centrale, dans un plus grand nombre au pouvoir mu~
nicipal, encore plus rapproché des intéréts auxquels i] s’agit de pour-
voir.
Mais une telle délégation, on le sent, ne saurait étre étendue au-dela
des bornes qu’elle s'est données a elle-méme, et la plus haute préroga-
tive de la souveraineté ne se communique point par analogie a des fonc-
tionnaires d’un ordre inférieur. Aussi, toutes Jes fois qu’il intervient un
réglement de police sur quelque objet que ce puisse étre, convient-il de
rechercher avant tout si cet objet est bien réellement de ceux que la po-
lice a recu de la loi ja mission de réglementer.
Or, c’est ici que se présente une particularité trés-remarquable de
cette portion de notre droit public. Tandis que Ja loi proprement dite,
celle du moins qui a été rendue sous l’empire du pacte fondamental en
vigueur (car pour celle qui l’aurait précédé il pourrait l’avoir abrogée
implicitement), ne saurait étre critiquée devant les tribunaux comme
contraire A ce pacte, protégée qu’elle est par une irréfragable pré-
somption de constitutionnalité ‘, une présomption analogue ne couvre
pas l’acte de la puissance législative déléguée, et le tribunal de simple
police, appelé & juger ceux qui ont refusé de s’y soumettre, a qualité,
non pas, il est vrai, pour annuler cet acte, mais pour déclarer, en ac-
quittant les inculpés, qu’aucun texte de loi ne lui servant de base, nulle
peine n’est encourue par Je fait de la violation. C’est ce qui nous faisait
dire tout a |"heure qu’il a plus fréquemment que toute autre juridiction
4 Tl en est autrement aux Etats-Unis. La constitutionnalité d'une loi s’y discute
en justice comme chez nous la légalité d’un réglement; ce qui fait que, sans tre
invostis, comme autrefois nos Parlements, d’aucune attribution étrangére au juge-
ment des proces, les tribunaux américains n’en prononcent pas moins en dernier
ressort sur les questions les plus délicates de l’ordre politique. (M. de Tocqueville,
De la Démocratie en Amérique, t. I, chap. 6.)
630 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
4 fixer le point ou cesse pour l’autorité le droit de commander, ou com-
mence pour le citoyen la faculté de désobéir.
Cette attribution lui donne souvent de difficiles problémes a résoudre.
Les lois qui ont investi les administrateurs de la cité des pouvoirs ex-
traordinaires que nous venons de définir, et notamment la loi des
46-24 aout 4790, qui forme le droit commun de la matiére, ont employé
et di employer des expressions trés-vagues, qui laissent nécessairement
un vaste champ ouvert 4 l’interprétation ; et cette interprétation peut
devenir d’autant plus ardue qu'elle doit se combiner en mainte circon-
stance avec les grands principes de la législation générale, contre les~
quels une trop grande extension des droits de la police les exposgrait 4
se heurter. Ainsi, quand on voit rangée, parmi «les objets de police con-
« fiés 4 la vigilance et 4 l'autorité des corps municipaux, l’inspection sur
« la fidélité du débit des denrées qui se vendent au poids, a l’aune ou 4
« la mesure, et sur la salubrité des comestibles exposés en vente pu-
« blique, » on aurait tort d‘en conciure qu'un maire, pour faciliter cette
inspection et la rendre plus efficace, peut ériger en monopoles toutes
les professions sur lesquelles elle doit s’exercer ; car une loi n'a pu lau-
toriser 4 supprimer la liberté de l’industrie, proclamée par une autre
loi. On en dirait autant de toute mesure attentatoire a la liberté des
Cultes, 4 celle de la presse, etc., en sorte qu'il n’y a pas une seule de
nos franchises constitutionnelles qui ne puisse se trouver en cause, 4
propos du réglement le plus obscur, dans la plus ignorée des justices de
paix.
Que si, pour éviter de se mesurer avec elles, le juge se montre trop
sévére sur le caractére obligatoire des arrétés, i] tombe dans un autre
écueil; car il ne suffit pas que le pouvoir municipal ait fait un usage peu
raisonnable de ses droits pour qu’il soit réputé en avoir dépaseé les
bornes, et autant il est du devoir de l'autorité judiciaire de refuser son
concours dans cette derniére hypothése, autant elle est tenue d’asserer
Vexécution de l’acte qui ne péche que sous le rapport de la convenance
ou de l’opportanité.
On voit tout ce que renferme cette seule question : Tel réglement a-
t-il été pris dans un des cas pour lesquels le législateur ordinaire a dé-
légué ses pouvoirs? Mais il peut en naftre une foale d'autres non moins
délicates : questions de compétence respective entre divers ordres de
fonctionnaires, de force obligatoire des réglements antérieurs & 4789 et
@ application de la sanction pénale qu’ils s’étaient attribuée quand elle
n'est pas la méme qu’attache le droit actuel aux réglements nouveaux;
questions de savoir si tel arrété est un véritable réglement de police,
eu égard 4 la nature de ses dispositions ou 4 l’intention de celui dont il
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 634
émane; questions d'abrogation tacite, de rétroactivité, de cumul des
peines, d’excuse, de dispense de l’observation de la loi: toutes se rat-
tachant aux plus hautes théories de la science, toutes ou presque toutes
trouvant dans la spécialité du sujet des éléments particuliers de dé-
cision.
Nous n’en finirions pas si nous voulions les réunir dans une énumé-
ration compléte; mais nous en avons dit assez pour faire comprendre
toute l‘importance, dans l’ordre des études juridiques, de l‘oauvre entre-
prise par M. le comte Napoléon de Champagny. Achevons de donner
une idée de ce qu'elle a coaté de soins et d’efforts en indiquant les ma-
tériaux dont elle a exigé l’emploi. Ce sont d’abord des textes de loi trop
nombreux pour étre aisément coordonnés, trop peu nombreux pour four-
nir & beaucoup prés la solution de tous les doutes, d‘ailleurs généraux
dans leurs termes, nous en avons déja fait la remarque, et ne présentant
pas plus de précision que d’ensemble. C’est ensuite et surtout la juris-
prudence de la Cour de cassation, depuis son origine jusqu’s nos jours:
jurisprudence trés-instructive et trés~précieuse, mais éparse dans une
multitude de monuments d'od il faut savoir lextraire, en se rendant un
compte minutieux des circonstances de fait dans lesquelles est inter-
venu chaque arrét, afin de ne pas prendre le change sur le point de
droit qu’il a réellement jugé. Quant aux commentateurs, quelques-uns
avaient abordé ce sujet, mais dans des ouvrages qui en embrassaient
beaucoup d'autres, partant d’une maniére abrégée et superficielle;
d’autres y étaient entrés plus avant, mais n’en avaient traité que des
parties fort restreintes. M. de Champagay a, si nous. ne nous trompons,
le mérite de publier le premier travail qui soit 4 la fois approfondi et
complet.
Mais ce n’est pas 4 ce titre seul que se recommande son livre, et,
aprés avoir constaté les difficultés de la tache qu’il s’est imposée, nous
sommes heureux d’ajouter qu'il l’a remplie jusqu’é présent avec un in-
contestable succés. Pénétré de la nécessité d’une méthode rigoureuse
et sare pour débrouiller le chaos de ces décisions judiciaires entassées
péle-méle dans le bulletin criminel, il a adopté une grande division
principale, consistant A établir d’abord la théorie générale des régle-
ments de police, 4 faire ensuite l’application de cette théorie aux divers
genres de réglements classés selon l'objet auquel ils se rapportent, et 4
examiner enfin l’organisation et la procédure des tribunaux chargés de
réprimer les contraventions. La premiére partie, publiée dés 4844, avait
été, a cette époque, appréciée en quelques lignes dans te Correspondant ';
4 T. VI, p. 358.
632 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
c'est & la deuxiéme qu’appartient, sans la renfermer tout entiére, le
volume que nous annoncons aujourd hui. ;
Cette deuxiéme partie est distribuée en sept chapitres correspondant
2 autant de chefs principaux sous lesquels on peut grouper les nom-
breuses attributions de la police réglementaire. A chacun d’eux, ainsi
qu’il l'a promis, M. de Champagny applique les principes posés dans le
premier volume, subdivisant autant qui] le faut pour prévenir toute
confusion ; faisant connaftre les dispositions législatives, quand il en
existe, qui ont ajouté ou dérogé sur tel ou tel point aux régles géné-
rales, méme les mesures de police locale qui offrent quelque intérét,
comme exemples de l’usage ou de l’abus fait par l’administration des
pouvoirs remis entre ses mains, et surtout les solutions données par la
Cour de cassation aux questions portées devant elle; commentant au
besoin ces solutions pour en faire ressortir le vrai sens, mettant en pré-
sence celles qui paraissent se contredire, les conciliant toutes les fois
que la conciliation est possible, exprimant, lorsqu’elle ne l’est pas, et
motivant en jurisconsulte la préférence qu’il accorde a telle jurispru-
dence sur telle autre, et sachant méme, 4 l’encontre d’une série upi-
forme d’arréts, faire valoir avec une judicieuse indépendance des con-
victions rebelles & cette imposante autorité.
On sent, d’aprés ce que nous avons dit du plan de l’ouvrage, que la
deuxiéme partie se référe essentiellement 4 la premiére, et serait comme
un édifice en l’air si elle n’y trouvait une base solide. Il manquerait donc
quelque chose a nos justes éloges s*ils paraissaient porter exclusivement
sur cette portion de Pouvrage que nous avons du, par cela seul qu'elle
n’était pas encore connue du public, signaler plus spécialement a son at-
tention. L’une et l’autre méritent également nos éloges ; l'une et l’autrese
distinguent au méme degré par la méthode, par l’esprit d’analyse, par cet
ensemble de qualités qui constitue une expesition claire et une lumi-
neuse discussion. Nous n’osons parler du plaisir avec lequel nous avons
lu ces deux volumes, dans la crainte de faire sourire le grand nombre de
personnes qui n’imaginent pas que la science du droit puisse, comme une
autre, étre goitée pour elle-méme et procurer des jouissances A "esprit;
mais nous n’hésitons pas a affirmer qu’ils sont éminemment utiles 4 con-
naitre et a étudier pour quiconque prend part, soit, comme administra-
teur, 4 l’exercice de la puissance réglementaire, soit, comme juge, a ce-
lui de l’autorité dont cette puissance attend la sanction Ja plus efficace
de ses actes. Nous n'exceptons aucune position, si élevée qu’elle puisse
étre; et, tout en reconnaissant que la Cour de cassation a en général
porté le flambeau d’une main trés-sdre dans les plus sombres recoins
de cette partie de notre législation, nous croyons qu'elle n’aurait pas 4
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 633
regretter d’en avoir une foils de plus exploré quelques-uns aux clartés
nouvelles qu’y fait briller M. de Champagny.
Mais c’est surtout dans de pareilles matiéres qu’une louange conscien-
cieuse ne marche guére qu’accompagnée de quelque critique, garant
presque nécessaire de sa sincérité; car il est & peu prés impossible que
celui qui n’a pas d’avance enchatné son suffrage se rencontre dans une
parfaite identité de pensée avec l’auteur sur toutes les questions de dé-
tail, ec méme sur toutes les idées principales d’ou la solution de ces
questions dérive : et M. de Champagny sait trop bien quelle prise offre
a la controverse l’interprétation des lois pour étre surpris que nous n’a-
doptions quelques-unes de ses théories qu’avec certaines restrictions.
Sans entrer 4 cet égard dans des développements qui nous entratine-
raient trop loin, nous nous bornerons 4 signaler la tendance génératrice
de celles de ses opinions auxquelles nous ne saurions souscrire. C'est
une crainte, fort raisonnable en elle-méme, mais poussée parfois, selon
nous, jusqu’a l’excés, de compromettre les droits légitimes du pouvoir
ou le respect dd & tout ce qui se présente sous les dehors de la légalité.
De 1a, sans parti pris, il s’en faut bien, contre les libertés individuelles,
qu'il enseigne au début de son livre ne pouvoir étre limitées qu’en
vertu d’une disposition formelle de la loi, et dont il reprend souvent la
jurisprudence d’avoir tenu trop peu de compte, de 1a plusieurs déci-
sions dans lesquelles {l nous paratt, lui aussi, ne leur pas faire une assez
jarge part. Et pour mieux faire saisir 4 l'aide de quelques exemples la
portée de notre observation, nous dirons qu’il encourt 4 nos yeux ce
reproche lorsque, aprés avoir refusé, comme nous Iavons fait plus haut,
ala police réglementaire, le droit de monopoliser toutes les professions
soumises 4 sa surveillance, il lui concéde, par une distinction tant soit
peu subtile, le droit d’en subordonner |’exercice 4 la condition d'une
permission préalable, placant ainsi la liberté de l'industrie sous le coup
d’une exception, qui de son propre aveu, peut aller jusqu’a l’anéantir ‘;
Lorsque, moins libéral que la magistrature de la Restauration, il range
parmi les mesures autorisées, comme tendant 4 maintenir le bon ordre
dans les endroits ow il se fait de grands rassemblements d’hommes, I’in-
jonction aux particuliers de payoiser leurs maisons un jour de féte po-
litique ;
Lorsque, resserrant soigneusement dans les bornes les plus étroites
4 La Cour de cassation, dont la doctrine paraissait conforme A son sentiment,
vient, par un arrét rendu pendant que son deuxiéme volume ¢tait sous pressc, de
se prononcer nettement en faveur de la liberté (6 février 1847 ). Dalloz, 1847,
4"* partie, p. 57.
634 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
cette abrogation tacite, si favorable pourtant en présence d’un Bulletin
des lois comme le ndtre, ov gisent confondues les inspirations succes-
sives des régimes politiques les plus contraires, sans qu’aucun deux ait
eu le temps, le courage ou la loyauté de revoir et d’épurer l’ceuvre de
ses devanciers, i] ne dédaigne pas de rechercher si, dans une loi de cir-
constance s'il en fut jamais, comme celle du 49 fructidor an V, au mi-
lieu de dispositions marquées au coin de la proscription et de la vio-
lence, il ne se trouve pas un article qui, pris isolément, pourrait ne
pas Offrir le méme caractére, et cela pour proclamer cet article unique
encore en vigueur quand l'ensemble législatif dont i] faisait partie a,
tout le monde en convient, disparu sans retour !;
Lorsqu’enfin, tout partisan sincére qu’il est (son nom dispense presque
de le dire) de la liberté religieuse, on le voit aceueillir sans exprimer un
doute ou un regret la jurisprudence qui applique la loi des associations &
lexercice des cultes non reconnus, et soumettre d’une maniére absolue
au bon plaisir de la police les cérémonies religieuses extérieures dans les
lieux ov elles ne sont pas interdites par l’art. 45 de la loi de germinal
an X.
Nous voudrions aussi qu’en établissant l’incompétence de ce pouvoir
pour réglementer ce qui se passe dans lintérieur des églises , il n’edt
pas donné pour base 4 cette conclusion, trés—facile & justifier par d’au-
tres motifs, une idée toujours suspecte aux hommes qui ne veulent pour
leur croyance et pour leur culte que la garantie du droit commun, celle
qui attribue, ne fat-ce qu’en un sens restreint, la qualité de fonction-
naires aux ministres des religions reconnues par I’Etat. Mais nous lui de-
vons en revanche des félicitations particuliéres pour explication a la
fois neuve, ingénicuse et solide, par laquelle il démontre que, méme a née
eonsulter que son texte, le décret du 23 prairial an XII, sur les inhe-
* Il s’agit de la loi qui consacra la réaction révolationnaire du 48 fructidor, et
de celui de ses articles qu’on invoque comme légitimant la mise en état de siége
des communes autres que les places de guerre. « C’est, » écrivait en 1832 un homme
dont la carriére politique proteste contre tout soupcon de complaisance pour des
opinions subversives du pouvoir, « c’est une loi depuis longtempa fiétrie. Chacune
« de ses dispositions n’était qu’un moyen de succ’s du coup d’Etat qu’elle orga-
enisait. [1 serait inoui qu’aprés la révolution de Juillet on osdt lui arracher
« un lambeau pour s’en faire un titre. » (De (illégaltté des conseiis de guerre spé~
claux établis dans l’Ouest, par Eugene Janvier, avocat a Angers, p. 2.) La question
est traitée dans le méme sens, avec plus d’étendue, dans un travail remarquabie
de M. Guerry de Champneuf, ancien directeur des affaires criminelles au ministére
de la Justice, publié & la méme époque sous ce titre: De Pétat de sidge, considéré
comme moyen de suspendre la Charte et les lois.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 635
mations, n’autorise pas les scandales trop souvent commis en son hon-
neur, et pour la netteté avec laquelle i! bl4me la mollesse du gouverne-
ment 4 réprimer de pareilles violations d'un de nos. droits les plus pré-
cieux.
Ce que nous n’approuvons pas entiérement est, en résumé, bien peu
en regard de ce que nous louons sans réserve, et ce peu ne suppose
aucun dissentiment fondamental entre lauteur et nous. Nous ne pon-
vons trop le répéter, la liberté est certes loin d’avoir en lui un adver-
saire systématique, et P’école impérialiste le revendiquerait & tort poar
un de ses adeptes. Si une préoccupation trop exclusive des besoins de
l’ordre a pu, 4 notre jugement, l’égarer quelquefois, ses erreurs ne tou-
chent qu’a des portions accessoires de son ceuyre; elles disparaftraient
sans en compromettre l’économie; et, méme avec ce que nous regardons
comme des imperfections légéres, le Traité de la Police municipale s’an-
nonce 4 nous comme une des publications les plus satisfaisantes.& tous
égards que pat enfanter |’étude approfondie et judicieuse de cet impor-
tant sujet. |
Histotre de Frédéric-le-Grand, par M. C. PAGANEL !,
Ce livre a eu une destinée singuliére. Je vois sur le titre : deuxiéme
édition ; je n’avais point entendu parler de la premitre. Voici ce qui est
arrivé. L’auteur publia cette Histotre de Frédéric précisément deux ou
trois jours avant la révolution de Juillet. Ca fut un livre perdu: per-
sonne ne s’en occupa, un seul. journaliste en rendit compte. Il resta
ches le libraire, inconnu, jusqu’au moment od un Allemand, il n'y 2 que
les Allemands pour ces bonnes actions-la, le rencontra par hasard ef
lemporta dans son pays, qui peu & peu absorba I’édition presque entiére.
Cependant, estimé au dela du Rhin, il n’était pas moins ignoré en France.
Ainsi cette deuxiéme édition peut bien passer pour la premiere.
De nos jours on ne publie aucun livre sans traiter les questions dont
nous vivons; par allusion ou directement on dit son mot, qui prouve
jusqu’a quel point chacun est pris par les pensées d’avenir. Dans l"His-
totre de Frédéric LI, M. Paganel avait toute latitude : )’état actuel de la
Prusse lui donnait occasion d’abuser des théories politiques ; il faut le
louer de ne l’avoir point fait. Ce n’est que par la maniére de présenter
les actions qu’il montre son opinion.
Ce qui frappe dans ce livre, et la pensée qui en ressort, c’est que Fré-
déric, ce roi soldat, ce prince conquérant et absolu, avait le respect
instinctif des droits et de la dignité de ’homme.
4 2 vol. in-8*. Chez Hachette et Ce.
636 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Par la culture de l’antiquité, par les duretés de son éducation , par
l'influence des institutions municipales du Brandebourg, il fut formé 4
compter avec l’opinion publique. On n’est pas médiocrement étonné de
le voir protégeant les priviléges des villes , assurant la licence méme de
la presse, et despote pour faire respecter cette liberté. Le mouvement
indépendant qui tout 4 ’heure s'est déclaré en Prusse avait dés lors son
commencement dans les esprits. Ces peuples, qui semblent plus en ar-
riére que nous, étaient plus disposés 4 concevoir les droits et les devoirs
de la liberté. Par ce que l’on osait penser et dire en 1770, on comprend
ce que }’on tente de faire en 4847, et lon peut dire que, a l’inverse de ce
qui existe en d’autres pays, les meeurs étaient prétes quand les institu-
tions étaient en retard. La maturité des discussions de la diéte de Prusse
_ a pour cause la longue réflexion que le temps avait apportée aux intel-
ligences.
M. Paganel, qui connaft la Prusse et l’Allemagne, qui a été en rapport
avec des hommes éminents de Vienne et de Berlin, a pu rassembler une
assez grande masse de faits curieux et de documents inédits qui jettent
quelques éclairs sur les événements importants du siécle dernier. Je re-
commande les notes du bas des pages, qui ressemblent souvent aux
post-scriptum des livres: on y trouve la vraie pensée et le secret des
choses. Son travail s'ouvre par une longue introduction qui embrasse
presque toute histoire de.’Allemagne. Cette introduction manque d'in-
térét, et cela devait étre; il y a trop de noms et trop de faits ; il fallait
trente pages rapides sur le mouvement général de l]'Allemagne, avec
cinquante noms : il y en a deux mille. Il y a voulu trop montrer de cho-
ses. Les anciens ne sont si intéressants que parce qu'ils racontent peu
de faits a la fois. Dans un historien, on trouve cinquante tableaux de
narration au plus; mais tous sont traités avec passion ; ja nature hu-
maine ne supporte pas de plus longs efforts. Si l’on persiste 4 vouloir tout
dire, il faudra autant de temps pour écrire une introduction de cent
pages que dix volumes, chaque mot devant étre un mot de pensée ou de
passion. L’introduction 4 l’histoire de l’Allemagne suppose des milliers de
tableaux.
Je.passe donc condamnation sur ce commencement, dont I’auteur, je
n’en serais pas étonné, fait peut-étre le plus de cas. Ce que jaime 4
louer, c’est la netteté de la narration en général, le charme dans le récit
de la jeunesse de Frédéric; c’est la modération dans les descriptions de
bataille et la stratégie. J’y trouve peu de détails de guerre; la guerre ne
nous intéresse plus autant; elle se faisait d’ailleurs tout autrement qu’au-
jourd’hui : des siéges, des quartiers d’hiver, peu d’usage de l’artillerie
de campagne. De nos jours, on se bat pendant les glaces, on tourne les
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 637
villes, et l’artillerie légére est tout.. Je suis moins touché de savantes
peintures de combats que de quelques mots sentis profondément, d'un
cri du cour au souvenir de Kosciuzsko lors du partage de la Pologne,
d’un trait sévére sur les funérailles du faible empereur Charles VII, qui
se firent avec une pompe éclatante. «Le magnifique cérémonial établi
« par Charies-Quint vint contraster avec les miséres d’une vie qui n’avait
« trouvé de repos qu’en s’éteignant. » VoilA d'un penseur, et il y a la
davantage que dans le tableau le plus poétique d’un historien pitto-
resque.
Ainsi, Histoire de Frédéric-le~Grand est instructive, intéressante et
neuve sous certains rapports; cette lecture améne quelques réflexions
que l’auteur ne semble pas avoir faites. ll y a en Frédéric du philosophe
du XVILI* siécle, de P’éléve de l’antiquité, du despote, du chrétien, le
tout se résumant dans le sceptique. Ces hommes nerveux ne se tiennent
pas dans une régle de vie serrée et une. lls se démentent; pleins d’in-
tentions, ils ne les réalisent pas ou font le contraire. Frédéric repous-
sait et niait la seule puissance qui ait action sur l’esprit divers: et
ondoyant des hommes d'imagination : idée de Dieu. Aussi, on le voit
flotter 4 tous les vents. Trés-fort, et ayant une grande ressemblance avec
Napoléon pour la netteté de pensée, la brusquerie des paroles, la con-
naissance pratique des détails et la vivacité d'action, il produit, 4 cer-
tains moments, ce qu'il a projeté, se servant du despotisme avec une
ardente volonté dans des circonstances extraordiuaires. Aprés la guerre
de Sept-Ans, le pays était ruiné ; par quelques ordonnances, par ses pro-
pres visites , il colonise , il établit agriculture , il reléve tout en peu de
temps, il restaure, selon son mot, mieux encore il crée. Puis, tout d’un
coup; 4 la suite d'une longue et étrange intimité, il se prend de dispute
avec Voltaire, et le voilA se donnant en spectacle a l'Europe, sans vergo-
gne, sans respect de lui-méme, usant de la violence comme un tyran, et
luttant, le poéte et le roi, de cynisme dans un jargon de halle, Le philo-
sophe est & bas, et toute sa sagesse est oubliée.
Une seule fois son cceur fut touché : c’était en 1758; sa mére mourut,
et cet homme inébranlable songe pour la premiére fois & demander des
secours 4 la religion ; on le vit lire des passages de la Bible et un sermon
de Bourdaloue. Mais ceci prouve méme qu'il agissait sans principe; ce
ne fut qu’une impression : elle passa. — I] vit comme un simple particu-
lier, sans favori ni maitresse, pour ne point manquer a ses princrpauc
devoirs. C’est fort bien, il y a 14 de la volonté; mais c’est aussi up acct-
dent de sa nature; i] n’a rien d’élevé dans sa morale; et s’il est conti-
nent, c’est que ce régime va mieux 4 sa vie, c’est qu'il s’en porte mieux ;
car, pour le bien en lui-méme, il ne s’en doute pas. 1 dit la veille de sa
638 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
mort : Je ne suis plus qu'une vieille carcasse bonne a étre jelde a la votrie
Il s'inquiéte de devoirs ; ii est curieux de considérer comment il en-
tend les devoirs. 1 écrit, jeune, (Anti-Machiavel ; tous leg philosophes
de l'Europe battent des mains : nous aurons enfin un Marc-Auréle; la
sagesse est assise sur le tréne!
Mais, sans parler de la Silésie volée, de l’éyéque de Liége ranconné,
et d'autres peccadilles, on vient un jour proposer 4 Frédéric de partager
ja Pologne; et que deviennent ses principes politiques, ses sévéres con-
dam nations de Machiavel, ses idées de devoir?... Je m’explique. Pius
@’ une fois déja on avait songé au partage de la Pologne; en 1658, no-
tamment, un projet de ce genre avait été formé par la Suéde, le Brande-
bourg et l’Autriche; la France seule l’arréta en avertissant ia Pologne.
On ne peut se défendre de penser que ce peuple était donc irrémédia-
blement mal constitué, puisque ses voisins pouvaient 4 chaque instant
préten dre se le partager.
Ni faut avouer aussi que dans cette affaire co ne fut pas Frédéric I,
mais Catherine de Russie, qui mena tout. Marie-Thérése, femme pieuse,
était trop faible. Frédéric, ambitieux, ne pouvait cependant croire ce
partage possible : il en doutait. C’est elle, c’est cette femme qu'on a ap-
pelée grande, et que les philosophes, qu'elle flattait et qui la flattaient,
ont élevée outre mesure, qui décida |’Autriche et la Prusse, qui pousss
les esprits, et la premiére mit Ja main gu plat. Elle avait l’astuce, l’au-
dace résolue et l’ignorance de toute régle morale que les femmes por-
‘tent au plus haut degré quand elles sont perdues.
Mais ces considérations n’dtent rien 4 Yhorreur du partage et 4 ja
honte de Frédéric. On lui proposa un acte infame, et pas un cri ne s'éleva
dans son 4me; sa philosophie resta muette , et, sans s’inquiéter de ce
qu'il avait écrit, p roclamé, imprimé, {I n’hésita pas, il n’opposa aucune
objecti on, sice n’est sur les conditions du partage; il eut soin de prendre
le meilleur cOté. Il donna au monde cette nouvelle et forte preuve de la
faiblesse de ’ homme 4 pouvoir ce qu’il prétend; on ne sait jamais cer-
tainement s'il pense tout ce qu'il dit et sil fait tout ce qu’il pense, et
cette imbécillité humaine est plus frappante encore dans les grands
ho mmes, parce qu'elle s’exerce sur des objets plus considérables. Enfin,
& deux reprises différentes, aprés s’étre rejeté sur la Pologne, avoir oon-
so mmé sa ruine et contribué a effacer une nation de la terre, il ne lui
vint pasun remords; ses préceptes et toutes ses théories avaient si peu
‘6c hauffé son coeur qu’ll n’avait méme pas l’ardeur de son crime, ét,
scepti que vide d’émotions, quand il s’agissait de la Pologne, il en pariait
co mme dun acte ordinaire et avec un air d’indifférence. E. Loupul.
Panis, -- Tyrocnapaz p’A, RENE,
Rue de Seine, 52.
BREF DU PAPE
ADRESSE AU REDACTEUR EN CHEF DU CORRESPONDANT.
Dans une de ses derniéres réunions, le conseil de direction du Cor-
respondent avait résolu de présenter & Sa Sainteté le Pape Pie IX une
collection de cette Revue, comme un témoignage de son dévouement
an Saint-Siége et de son admiration pour le Pontife qui occupe si
glorieusement aujourd’hui Ja chaire de saint Pierre.
Cet envoi était accompagné d'une lettre dans laquelle les membres
du conseil de direction exprimaient les sentiments qui avaient inspiré
leur démarche auprés du successeur des apétres.
Nous recevons la réponse que Pie IX a daigné faire & notre lettre,
et pous nous empressons de Ja communiquer aux personnes qui veu-
lent bien prendre un intérét de ceeur 4 nos efforts.
DILECTO FILIO
CAROLO LENORMANT
PREPOSITO RPHEMERIDIS GALLICANE
LE CORRESPONDANT
LUTEUM PARISIORUM.
Dilecte Fik, salutem et
apostohcam benedictionem.'
Sensus anim Nobis atque
huic Apostohce Seds in
exemplum devott recogno-
vimus sane libentissime in
dats ad Nos Litterts, qui-
bus et munus tuo ac soda-
hum tuorum nomine ad-
junctum erat plurium edi-
forum typis voluminum.
Gratulamur th atque tlhs,
Dilecte Fit, preclarum
vesirum commun studio et
voluntate susceptum reh-
gtonis sanctisssme defen-
dende@ ac propugnande con-
sthum; ac vobis omnibus
pro oblato Nos munere
mulias, ul par est, gratias
persoluimus. Sane confidt-
A NOTRE CHER FILS
CHARLES LENORMANT
REDACTBUR EN CREF
DU CORRESPONDANT
A PARIS.
Cher fils, salut et bénédiction
apostolique. C’estavec une véri-
table satisfaction que nous avons
reconnu les sentiments d'un cceur
exemplairement dévoué 4 Nous
et au Saint - Siége apostolique,
dans la lettre que vous Nous avez
adressée, et 4 laquelle était joint,
tant en votre nom qu’en celui de
vos colfaborateurs, le présent
d’un certain nombre de volumes
imprimés. Nous yous félicitons,
eux et vous, cher fils, du zéle et
de la volonté commune qui yous
a portés 4 entreprendre I]’apolo-~
gie et la défense de la religion
trés-sainte, et Nous vous rendons
toutes les graces que vous méri-
tez pour le présent que vous Nous
avez offert. Notre confiance est
entiére dans votre intelligence et
mus vos, alacrt ingento et | dans votre jugement; Nous som-
640
BREF DU PAPE.
judicio preditos, nthil ma- | mes convaincu que vous n’aurez
gis curaturos quam ut ca-
thohcam veritatem et jus
omne rehgionis, constde-
rate ac solertissime sepostits
controversis, tueamint, la-
boremque jugiter sustinea-
tis que veros deceat vera
constantique pretate, et
catholica doctrina mamme
tllustres. Gratt autem pro
officio in Nos vestro, divine
auspicem presidit, magnus
paterne cariatis nostre,
Apostolicam eee
tibt, Dilecte Fil, atque
egregis omnibus sodak
tus, intimo cordis affectu
et amanter vmpertamur.
Datum Rome, apud S.-
Mariam -Majorem, die 25
octobris, annt 1847, Ponti-
ficatus Nostra anno II.
Pius PP. IX:
jamais rien de plus 4 ceur que
de consacrer toute votre prudence
et votre perspicacité & éviter les
dissensions, afin de réunir vos
efforts pour la défense de la vé-
rité catholique et de tous les
droits de la religion; et que vous
saurez toujours suffire 4 votre ta-
che avec la piété vraie , la per-
sévérance et la science de la re-
ligion qui appartiennent 4 des
hommes hautement éprouvés
sous tous ces rapports. Et cepen-
dant, en reconnaissance de votre
démarche respectueuse & notre
égard, et comme témoignage de
notre tendresse paternelle , Nous
vous donnons, avec amour et du
fond de notre 4me, 4 vous, cher
fils, et atous vosrecommandables
collaborateurs, la Bénédicticn
apostolique, gage de la protec-
tion divine.
Donné & Rome, pres de Ste-
Marie - Majeure, le 25 octobre
1847, lan II de notre pontificat.
Pre IX, Pape.
A la voix du saint Pontife, notre cceur a tressailli, et notre téte
s'est courbée avec une émotion profonde sous la bénédiction aposto-
hique. Nous ressentons une humble reconnaissance pour I’indulgente
approbation de Pie IX; nous recueillons avec une soumission filiale
les conseils qu’il nous adresse. Puisse la mesure exacte de nos paroles
répondre a la sincérité de nos efforts! Puisse Dieu protéger de plus
en plus notre pacjfique croisade en faveur de la justice et de la vérité!
Les mots qui se sont fait entendre aux bergers de Bethiéem 4 I’an-
nonce de la Bonne Nouvelle sont Ja régie toute tracée de notre con-
duite : Gloire a Dieu au plus haut du ciel, et sur la terre paix aux
hommes de bonne volonté !
L’un des Gérants, Cuartes DOUNIOL.
DE VABOLITION DE TESCLAVAGE.
ETAT DE LA QUESTION.
Si l’on accordait une confiance entiére aux déclarations du gou-
vernement, aux vceux des corps appelés a délibérer sur les intéréts
publics, aux discours prononcés dans |’une et l’autre Chambres par les
plus célébres orateurs, et aux vives protestations des journaux de
toutes les opinions politiques, on devrait croire que nous touchons
au moment ou la France, cédant aux inspirations de la religion, dela
liberté et de l’honneur, va enfin faire disparaitre de son sein la ta-
che de l’esclavage, qui, chose inexplicable, y existe encore cinquante
ans aprés une révolution faite au nom des éternels principes du droit
et de la raison. Mais, pour éviter de pénibles déceptions, il faut s’at-
tacher 4 distinguer, dans ces manifestations nombreuses et certai-
nement sincéres, ce qui est sérieux, ce qui peut produire des ef-
fets durables, de ce qui n’est qu'un vain bruit de pompeuses et
ioutiles paroles.
La cause de |’abolition de |’esclavage aux colonies n’est pas placée
en France, comme elle |’était naguére en Angleterre, sous |’égide
d’un sentiment populaire assez puissant pour dicter ses volontés au
législateur et au gouvernement, et pour leur arracher la liberté au
prix d’énormes sacrifices. L’état religieux des deux pays explique
suflisamment cette différence. Chez nous, le clergé, entouré d’enne-
mis prompts a incriminer tout acte qui révélerait en lui l’intention
d’entrer dans la vie commune et de prendre en main la défense de
quelque grand intérét politique, ne peut pas, a l’exemple du clergé
anglican, se mettre a la téte des abolitionnistes, et stimuler, du haut
T. XX. 40 pic. 1847. 11° Livr. 21
642 DE L’ABOLITION
de la chaire, la charité, le zéle et le dévouement de ceux qui regar-
dent l’esclavage comme une honte pour notre civilisation et comme
un outrage aux premiers principes de Ja religion. Si quelques-uns de
' ges chefs ont, l’année derniére, apposé leur signature sur des pétitions
adressées aux Chambres en faveur de l’émancipation, sans que cet
usage d’un droit constitutionnel ait suscité contre eux les invectives
de leurs détracteurs habituels, cet acte de tolérance a été remarqué
comme un véritable progrés, auquel de regrettables précédents ne
préparaient guére. La philanthropie et la logique sont, a vrai dire, les
deux seules forces qui luttent, en France, contre une iniquité que
désavoue tout coeur honnéte, mais qui n’en est pas moins soutenue
par la puissance de ]’habitude, par l’intérét matériel et par Je dédain
de toute idée pure et désintéressée, triste apanage de notre époque.
La philanthropie ne jouit certes pas, de nos jours, d’une grande fa-
veur ; cependant, il faut lui rendre cette justice qu'elle alimente les
seules sociétés abolitionnistes qui existent parmi nous, et que la plu-
part des écrits contre le maintien de l’esclavage sont dictés par elle.
La logique posséde plus de pouvoir, et nous devons placer en elle nos
principales espérances. Si, en cette matiére, la logique exerce une
autorité prépondérante et qui sera décisive, c’est qu'il ne faut pas un
grand effort de raisonnement pour comprendre qu’aprés nos deux
révolutions et l’affranchissement des colonies anglaises, la conserva-
tion de |’esclavage dans les nétres est non-seulement contraire a la
justice, ala raison, & la dignité de notre nation, mais impossible ; que,
si la guerre venait & éclater entre la France et l’Angleterre, celle-ci
jetterait la liberté, comme une torche incendiaire, au sein de nos co-
lonies épuisées et Janguissantes, et que, de son cété, la paix rendra,
de jour en jour, plus évidente l’impossibilité de faire vivre longtemps
encore, en face l’un de l'autre, la liberté et l’esclavage : voila ce qu'il
est inutile de démontrer & tout homme qui réfléchit.
Mais il y a loin de cette conviction au fait de l’affranchissement. Les
adversaires de |’émancipation condamnent, comme nous et plus haut
que nous, Je principe de la servitude, a la condition, toutefois, que
l’état actuel des colonies sera respecté pendant un nombre d’années
qu’ils se gardent bien de déterminer. Nous avons franchi, chacun le
reconnait, la période de l’examen et de la discussion des principes, et
nous sommes entrés dans celle de !’application. Les abolitionnistes
demandent que la France marche, d’un pas rapide et ferme, vers un
DE L'ESCLAVAGE. 648
but qui ne peut plus étre reculé; d’une autre part, les prétendus dé-
fenseurs des colonies cherchent 2 réduire l’abolition de l’esclavage a
une de ces transformations sociales que les efforts réfléchis et lents de
plusieurs générations peuvent seuls accomplir. La lutte va-t-elle renat-
tre, sur le mode d’exécution, aussi vive, aussi Jongue qu'elle le fut
sur le principe mémre de la Hberté? Allons-noas consumer des an-
nées % rechercher le moyer le plus assuré de faire cesser l’esclavage
sans que les colonies en éprouvent de secousse, ni de diminution
dans leur travail et dans leur richesse? 3’ devait en étre ainsi, le
débat aurait changé de terram, mais la question serait tout aussi
éloignée d’une sotution.
il importe, en effet, fort peti que les colons et leurs organes recon-
Nhaissent la justice et la nécessité de restituer anx esclaves leurs
droits, si I’acte de I’émancipation doit rester subordonné aux dispo-
sitions changeantes de lopinion pubfique, aux convenances da gou-
vernement, & l'état des finances, & la situation des colonies, 4 la plus
ou moins grande prospérité de notre navigation maritime et de notre
industrie manufacturiére, enfin 4 cette multitade d’ntéréts qui com-
pliquent d’ordinaire l’exécation de toute grande entreprise. fl n’en
saurait étre ainsi. Nous avons assez fait de progrés dans les voies
de |’émancipation, pevt-étre sans nous en rendre bien compte, pour
qu’il ne soit plus possible de nous arréter, et encore moins de ré-
trograder.
En touchant au vieux édifice colonial avec une prudence, une cir-
conspection voisines de Ja timidité, on n’en a pas moins rendu sa
ruine inévitable et prochaine, et, aprés s’étre quelques moments
flattés de pouvoir conjarer par leur résistance cette destruction, les
colons semblent aujourd’hui comprendre ka situation qui leur a été
faite et s’y résigner. Cependant il existe encore sur ce point trop
d’incertitudes, trop d’espérances chimeriques, trop de craintes sans
fondement, pour qu'il ne soit pas utile de préciser avec exacti-
tade l'état actuel de la question de P’émancipation des esclaves , afin
que les partisans de cet acte réparateur sachent de quel cété ils
doivent diriger leurs efforts pour triompher, sans de trop longs re-
tards , des obstacles qui s’opposent encore a Ja réalisation du voeu
de leur conscience,
Il faut rechercher avant tout quelles sont les véritables disposi-~
tions du gouvernement et des Chambres sur cette grave matidre.
6hh DE L’ABOLITION
Nous venons de placer, sans trop de respect pour la Charte, le
gouvernement avant les Chambres, et nous ne croyons pas avoir
commis une incivilité. Il n’est que trop vrai qu’en France I’initiative
appartient, en toutes choses, au gouvernement. Les actes du pouvoir
y sont examinés avec malveillance, censurés avec aigreur, incrimi-
nés sous le plus léger prétexte ; les dépositaires de ce pouvoir n’y sont
pas méme respectés dans leurs intentions ou dans leurs personnes ;
nulle part la gestion des intéréts publics ne semble plus difficile,
plus précaire, moins attrayante: mais survient-il quelque difficulté
dans les affaires, quelque agitauion dans le pays; s’agit-il d’exécu-
ter quelque entreprise ardue, au lieu de parler ou d’écrire, alors
vous voyez les détracteurs ordinaires du pouvoir abdiquer entre ses
mains toute responsabilité, déclarer qu’ils n’ont de confiance qu’en
lui seul, et lui offrir plus d’autorité qu’il n’en demande et qu’il n’en a
besoin. La Charte de 1830 a partagé entre la couronne et les Chambres
le droit d’initiative en matiére de lois; mais les Chambres, bientot ef-
frayées, n’ont eu rien de plus plus pressé que d’entourer l'usage de
leur droit de conditions préventives qui )’étouffent, et aujourd’hui il
est tombé, on peut le dire, dans un discrédit complet. Nous sommes
et nous resterons longtemps encore novices et timides dans l’exercice
de prérogatives constitutionnelles ardemment désirées, conquises
au prix des plus grands sacrifices, et dont l’apparence semble aujour-
d’hui combler tous nos désirs. Assurément aucun membre du corps
législatif ne concevrait la pensée de présenter a l’une ou 4a |’autre
Chambre un plan d’émancipation, sous Ja forme d’un projet de Joi;
car personne n’ignore qu’une telle tentative resterait sans résultat et
vaudrait 4 son auteur le renom d’un esprit excentrique et brouillon.
Attachons-nous donc a pénétrer les desseins du ministére du 29 octo-
bre sur l’abolition de l’esclavage, puisque rien ne peut se faire en
cette matiére, comme en tant d'autres, contre lui ou sans lui.
Le cabinet actuel se personnifie dans deux hommes d’Etat, doués
de talents différents et inégaux, mais qui exercent, dans des sphéres
d’action distinctes, une égale portion d’influence ; or, si l’on rappro-
che de leurs déclarations publiques |’expression habituelle et nulle-
ment déguisée de leur opinion particuli¢re, on trouve que, de ces
deux personnages éminents, l’un est indifférent et l’autre contraire a
l'émancipation. Nous regretterions que l’on vit dans cette assertion,
qui ng pourrait étre sérieusement démentie, l’intention d’un re-
DE L‘ESCLAVAGE. 645
proche. L’enthousiasme, |’inspiration, le culte des idées dégagées de:
tout profit, ne sauraient étre, nous le savons, les vertus de ceux qui,
appelés a gouverner les hommes, sont forcés de se tenir en garde
contre le mouvement de Jeur cceur, parce que le cceur n’obéit pas
toujours a l’intérét politique. L'exemple de |’Angleterre justifierait au
besoin les ministres dont nous parlons. Depuis M. Pitt, qui accueillit
Clarkson, le premier apétre de \’émancipation, avec intérét, mais
sans rien lui promettre, parce qu’il voyait dans les projets de ce phi-
lanthrope un embarras et non un appui pour son administration, jus-
qu’au ministre qui a fait voter, de nos jours, |’indemnité aux colons,
il ne s’en est peut-étre pas trouvé un seul que |’on ait pu regarder
comme franchement abolitionniste. Tous ceux qui ont apporté leur
tribut a l’ceuvre de |’émancipation et le Parlement lui-méme obéis-
saient 4 une autre volonté que la leur, & la volonté nationale impé-
rieusement exprimée.
Nous serions d’autant moins fondé a nous élever contre |’indiffé-
rence, ou, si l’on veut, contre la réserve du ministére actuel, qu’il
est disposé a sorlir de son inaction aussitét que l’intérét de sa con-
‘ servation ou qu’une manifestation formelle de la Chambre des Dépu-
tés le lui commandera. Si l’opposition dans cette Chambre prenait .
sérieusement 4 coeur la cause de ]’émancipation et lui gagnait des
suffrages parmi les défenseurs habituels du cabinet, nul doute que
celui-ci ne s’empressat d’adopter une politique qui le conduirait, sans
nul péril, & quelque gloire, et contribuerait ainsi 4 son affermisse-
ment. La Chambre des Députés est-elle préte a donner désormais
Vimpulsion au lieu de continuer a la recevoir? Cette question est facile
a résoudre, car les faits parlent clairement.
La Chambre élective ressent une aversion profonde contre , Pescla-
vage. Ce sentiment, partagé a un égal degré par tous ses membres,
prend sa source dans des opinions trés-diverses, mais également
loyales et réfléchies. Chaque fois que ]’occasion se présente de frap-
per de réprobation cette vieille injustice et d’exprimer le désir de la
faire cesser, elle la saisit avec chaleur. Une pétition lui est-elle sou-
mise dans ie but de !|’émouvoir sur le sort des esclaves, de signaler
a son attention quelque vice de la législation coloniale et méme
d’obtenir l’émancipation prochaine ou immédiate : elle ]’accueille fa-
vorablement, discute les propositions qu'elle contient et la renvoie
toujours au gouvernement, en couvrant de clameurs, souvent bles-
646 DE L’ABOLITION
santes, la voix de l’infortuné délégué qui a accepté le réle ingrat de
défendre asa harre les intéréts, les préjugés et les illusions des plan-
teurs. Pour tout dire, en un mot, celte assemblée est abolitionniste.
Mais s’il fallait passer de l’expression de sentiments nobles, géné-
reux, humains, a |’application de ces principes, et, aprés tant d’é-
tudes, d’enquétes, de rapports et d’essais, fixer le jour ow les chaines
des esclaves seraient enfin brisées, alors apparaitraient 4son esprit des
difficultés qui, sans affaiblir ses convictions, en modéreraient smgu-
ligrement la vivacité. L’indemnité de 250 millions a solder dans un
temps ou une prodigalité aveugle a établi en permanence le déficit au
sein des finances de }’Etat ; la production et la consommation des co-
lonies sensiblement restreintes; Ja navigation réservée, derniére res-
source de notre marine marchande qui se meurt, réduite aux plus
chétives proportions ; les plaintes et les protestations, d’ordinaire si
vives et Si puissantes, des ports de mer; !’inutilité de l’émancipation
pour la réélection de chaque député : telles sont les considérations qui
viendraient tout 4 coup porter le trouble et le doute dans Jes con-
sciences les plus droites et les mieux disposées. En ce moment plus
que jamais nous devons déplorer Jes fautes d’une administration qui,
en échange des efforts du pays pour accroitre annuellement par son
travail les produits de ]’impét, ne sait que lui rendre le déficit, c’est-
a-dire que |’impuissance 4 rien faire de grand et de difficile.
Peut-on espérer que |l’opinion extérieure vienne combattre et
vaincre les scrupules de la Chambre élective, et, 4 l’exemple de ce
qui s'est passé en Angleterre, exiger d’elle, bon gré mal gré, quelque
résolution définitive ? Ici encore des espérances trop vastes condui-
raient 4 une déception. L’opinion publique n’accorde, en France, 4
J’abolition de l’esclavage qu’un intérét médiocre et qu’une attention
distraite. Personne ne refuse d’apposer sa signature sur une pétition
qui réclame l’émancipation, mais cet acte est le plus haut degré d’in-
térét que l’on témoigne généralement 4 une cause qui demande plus
de dévouement et des sacrifices véritables.
La loi du 18 juillet 1845, en établissant le rachat forcé, a fourni
aux citoyens les moyens de détruire par eux-mémes |’esclavage, non
pas immédiatement, mais d’une maniére progressive et tontefois ra-
pide. Qui s’oppose a ce que les amis de |’émancipation se réunissent
en sociétés de rachat et. forment, par des souscriptions, un fonds
destiné a affranchir chaque année un certain nombre d’esclaves?
DE L*ESCLAVAGE. 642
L'GEwwre de (a Propagation de (a Foi nous enseigne ce que |'esprit
d’association, vivifié par une cenviction profonde, peut faire &
Yaide de sacrifices imperceptibles , puisque i'aumdne d’un sou par
semaine, demandée aux souscriptears de cette société, a produit,
en 1846, et pour Ja France seulement, 2,054,000 francs. Consti-
tuée sur les mémes bases que I’(Euvre de Ja Propagation de la Foi
et s'iInsperant des mémes idées de charité, une société abolition-
niste pourrait cortainement étre fondée et prospérer, et il suffit de
dire quelle aurait, avec ja méme somme, donné ja liberté 4 2500
esclaves, tandis que Je gouvernement, au moyen du fonds voté par
les Chambres, n’a pu concourir, en 1846, qu’au rachat de $22 de ces
malheureux ‘. Ajoutons que cette société, en jetant chaque année au
sein de la popaiation coloniale 2,590 affranchis, sans l’intervention du
gouvernement ni de ses agents , rendrait en bien peu de temps |'é-
mancipation simultanée inévitable. Or, depuis deux ans et demi que la
loi sur le rachat forcé est en vigueur, aucun effort n’a été tenté pour
fonder parmi mous une association de ce genre; nul, que DoUS 5a~
chions, ne s'est senti animé du feu de charité qui embrasait le cour
de saint Jean de Matha, lorsqu’é la fin du Kil* siécle ce véritable
ami de ’humanité, ce philanthrope, dans ta bonne acception du mot,
instituait l’Ordre de la Merci pour ja rédemption des captifs.
L’émancipation des esclaves est accepiée aujourd’hui par |’opi-
nion comme un acte juste, qu’on pe peut se refaser d’accomplir, sur
lequel il est méme regrettable que ta France se soit laissé devancer
par l’Angieterre ; pnais, malgré {i’appui a peu prés unanime et trés-
louable qui lai est donné par ies organes de la presse périodique ,
comme elle n’est pas devenue une question poliaque, elle ne pag-
sionne véritablement qu’un trés-petit nombre de personnes. N'espé-
Tous donc pas que, sur ce point, l’opinion publique fasse violence a
la Chambre des Députés. L’agitation abolitionniste produira des péti-
tions aux Chambres, signées par un nombre de citoyens faible, quant
4 ce qu'il devrait étre ; ces pétitions seront accueillies avec bienveil-
lance par les deux assemblées, et fourniront 4 l’opposition l'occasion
d’adresser au ministére de sévéres réprimandes et de prononcer de
fort beaux discours. Hi ne faut rien attendre de plus; non pas que
! Compte-rendu au roi de Vexécution des lois des 18 et 19 juillet 1845,
pour année 1846, p. 20.
648 DE L’ABOLITION
nous tenions pour dépourvues d’importance ces pétitions: bientét
l’on verra que celles de |’année derniére ont été, pour les abolition-
nistes, la cause indirecte et peu prévue d’un succés important; mais
ce succés laisse encore loin de nous |'émancipation, ou plutét ne Ja
préjuge méme pas.
La Charte constitutionnelle ayant fondé deux Chambres législati-
ves, munies de pouvoirs égaux, il est d’autant plus convenable de ne
point passer sous silence !’opinion de la Chambre des Pairs que la loi
du 18 juillet 1845 a pris naissance au sein de cette assemblée, et que
cette loi, dont l’importance ne saurait étre méconnue, fut en-
suite adoptée, sans aucune modification, par la Chambre des Dé-
putés. Nous dirons donc que, selon notre avis et notre expérience,
et quoique la loi dont il s’agit ait été votée par elle a une forte majo-
rité (1403 voix contre 36), la Chambre inamovible est peu favorable a
I’émancipation , et que le maintien du statu quo est tout ce qu'elle
désire. Cependant, nous ne nous risquerions pas a prétendre qu'elle
répondrait par un refus, si le gouvernement lui demandait de dé-
créter ]’abolition. Elle suivra l’impulsion du ministére et résistera 4
celle des Députés. Voila ce ce que |’on peut prévoir.
D’aprés ce qui vient d’étre dit, il sembie naturel de conclure que la
suppression de l’esclavage dans nos quatre colonies est admise gé-
néralement en principe, méme par les colons, auxquels l’interdiction
de la traite et de nombreuses déclarations faites par le gouverne-
ment ont da ouvrir les yeux ; mais que, l’application du principe n’é-
tant exigée par aucun sentiment profond et populajre, et restant sub-
ordonnée a |’accomplissement d’un grand nombre de conditions dont
la réalisation est difficile, nous sommes encore bien éloignés du jour
ou nous verrons les fers tomber des mains des esclaves. Mais des
faits récents, et sur lesquels il convient de nous arréter, autorisent
des espérances plus flatteuses et moins lointaines.
Lorsqu’une idée a été acceptée par le sentiment public, et qu’il
n’existe plus de doute que sur les moyens et Je moment de la mettre
en pratique , souvent des intéréts qui lui sont étrangers , des circon-
stances accidentelles lui apportent un secours inattendu , et renver-
sent les obstacles que rencontrait son exécution. Presque tous les
progres de |’émancipation, dans notre pays, sont dus a des événe-
ments fortuits, ou dont le but n’était pas de Ja servir. Lorsque le
gouvernement francais signa avec l’Angleterre, peu aprés la révolu-
DE L’ESCLAYVAGE. GA9
tion de juillet, les traités de 1831 et 1833 sur le droit de visite, as-
surément i] ne cédait pas a un entrainement de philanthropie ; i) cour-
tisait l’alliance anglaise, regardée, dans ces moments difficiles, comme
une des conditions du maintien de la paix européenne. Des motifs ab-
solument semblables le portérent, en 1841, aconclure, avec la méme
puissance, un troisiéme traité qui fut pour le cabinet actuel, 4 peine
établi au pouvoir, un écueil contre lequel il se serait brisé, s’il eit
moniré moins de déférence pour |’opinion de ses adversaires. Ces
actes étaient, on ne saurait le contester, étrangers a tout autre inté-
rét qu’a l’intérét politique du moment. Or, ils ont servi d’une ma-
niére notable la cause de |’affranchissement.
Rappelons un fait plus récent et d’un ordre moins élevé. Vers le
milieu de la derniére session , les deux ministres dirigeants du ca-
binet actuel jugérent utile de sacrifier 4 leur propre sireté trois
de leurs collégues, auxquels ils reprochaient, a tort ou 4 raison,
d’avoir perdu tout crédit auprés dela Chambre des Députés. Le mi-
nistre de la marine était au nombre des victimes désignées ; mais,
pour le décider a quitter les affaires, il fallait lui ménager un échec
solennel et entrainant, dont son administration , soit qu’elle se rap-
portat au service de la marine ou au service des colonies, fournis-
sait suffisamment l’occasion ; non que l’honorable amiral n’eut tenté
de grands et utiles efforts pour déraciner du sein du: ministére con-
fié & ses soins les mauvaises traditions qui y fleurissent, et pour
triompher.de la fatalité qui s’oppose a ce que Ja France obtienne,
pour prix des sacrifices annuels auxquels elle se condamne, une
force navale gui soit quelque chose de plus qu’une illusion; non
qu’il n’edit apporté les plus Joyales intentions et une activité digne
d’éloges dans |’exécution de la loi du 48 juillet 1845 aux colonies;
mais parce qu’il est toujours facile 4 des ministres mal disposés pour
un de leurs collégues de lui procurer une défaite qui décide de son
sort. I] suffit de l’abandonner, un certain jour, aux flagellations de
lopposition et a )’indifférence de la majorité.
Laisser |’opposition renverser le ministre de la marine sur une ques-
tion relative aux armements, aux approvisionnements, & |’état de la
flotte, pouvait avoir, sous le rapport de la politique extérieure, d’assez
périlleuses conséquences; il n’y avait, au contraire, que du profit ale
livrer 4 ses adversaires sur quelque question coloniale, puisque, par
ce sacrifice, le cabinet se donnait, aux yeux d’une puissance dont
650 DE L’ABOLITION
nous nous efforcons, sans trop y réussir, de calmer l’irritation, une
teinte de pbilanthropie qui ne devait pas la trouver indifférente. C'est
en effet ce gai eut lieu. Une discussion animeée s’éleva, au moss de
mai dernier, dans ja Chambre des Députés, aw sujet des pétitions re-
latives & Pabolition de l’esclavage , et un orateur des plus fougueux
de l’opposition émut profondément la Chambre en déroulant devant
elle, pendant deux séances consécutives, le tableau des violences com-
mises aux colonies par les maitres contre leurs esclaves, et prouva
que la composition des Cours d’assises était telle que jamais ces
violences ne pourraient étre réprimées. Privé a la fois de ]'appui de
ses coliégues et du concours des orateurs ministériels, le ministre de
la marine s’efforce, }e mieux qu’il peut, a Jui tout seul, de calmer les
esprits, de contester les faits allégués , de combattre les conséquen-
ces qu’on en a déduites; c’est em vain: la Chambre, a ]’unanimité
des saffrages, lui renvoie les pétitions, et décide par cela méme sa re-
traite.
L’émancipation gagnera-t-elle beaucoup 4 la démission du dernier
ministre de la marme? Son successeur fera-t-il pour cette sainte
cause plus et mieux que lui? Nous ne saurions le dire, mais ce qu'il
faut noter, c’est que, le lendemain du départ de M. |’amiral de Mackau,
Je ministre de la marine, par swterim, apportait aux Chambres deux
projets de loi: Fun sur |’établissement du régime hypothécaire et
de l’expropriation forcée dans nos colonies. des Antilles, qui, pré-
senté une promiére fois 4 la Chambre des Pairs, en 1843, était vai-
nemant réclamé depuis plusieurs années ; l’autre sur la composition
des Cours d’assises aux colonies, qui n’est que la reproduction textuelle
d@un amendement présenté dans la discussion sur la loi du 18 juil-
let 4845 par Fauteur de cet article, et qu’il se décida a retirer sur
la demande pressante des mainistres. Ainsi, parce qu'un jour Hi est
entré dans les combinaisons secrétes du cabinet de remplacer ae mi-
nistéve de la marine M. l'amira} de Mackau par M. le duc de Monté-
bello, combinaison totalement indifférente & I’état des colonies, 4
Yamélioration du sort des esclaves, 4 Pémancipation enfin, les abo-
litionistes ont obtema deux lois qu’ils réclamaient depuis longtemps
et dont Veffet sera de hater le succts de leurs efforts.
L’intérét politique de quelques hommes et des circonstances inet-
tendues ont favorisé et favoriseront sang doute encore la cause de I’a-
bolition, qui accepte tous les secours, de quelque part qa’ils viewsent,
BE L’ESCLAV AGE, 65a
sans scroter les intentions et avec reconnaissance. Mais compler sur
Yimprévu, et l'attendre en paix, serait une trop grande imprévoyanoce.
H fant au contraire agir comme si l'on n’avait rien & en espérer, se ser-
vir des progrés qui ont été faits pour en faire de plus grands encore,
ne pas se dissimuler les difficaités et ne pas non plus les exagérer.
Si, au mikeu de ce pénible et constant Jabeur, il sarvient quelque
incident heureux, nous le regarderons comme une de ces faveurs de
la Providence d’autant plus précieuses qu'on ose moins les espérer.
Mais aujourd’hui, & la veille de l’ouverture d’une session qui peut
étre aussi favorable que Ja derniére a l’opinion que nous défendons,
il importe avant tout de déterminer les points vers lesquels les abo-
litionnistes doivent, pour obtenir, sinon une victoire complete, aa
moins quelques nouveaux avantages qui Ja rendront plus prochaine,
diriger leur espoir et leurs forces. Des manifestations intempestives,
des actes imprudents ou inatiles, des illusions créées et entretenues
a plaisir, les écarts d’un zéle qui ne serait pas selon Ja science, toutes
ces fautes tourneraient au prof d’adversaires dont l’unique ambition,
trop encouragée par les dispositions de l’opinion du pays, da gou-
vernement et des Chambres, est d’ajourner le plus longtemps pos-
sible Ja solution d’un débat qui peat se trainer longtemps encore
dans l’orniére ou il se trouve aujourd’ hui.
Pour bien juger |’état de la question de l’abolition de l’esclavage,
il faut se reporter & la loi du 18 juillet 1845, le premier pas que la
France ait fait dans la voie de la justice et de Ja réparation. Cette loi
a été rendne il y a 4 peine deux ans et demi, les longues discussions
qui l’ont préparée retentissent encore dans la métropole comme aux
colonies, et cependant le caractére et le but de cette loi sont l'objet
des jugements Jes plus divers et souvent les plus contradictoires. Les
uns fa regardent comme une transaction, les autres comme une tras-
sition. Ou est la vérité ?
La loi de 1845 place }’esclave dans un état intermédiaire entre la
servitude pure et ja liberté. Ainsi, i] peut, en vertu de cette loi, ac-
quérir et posséder, disposer et recevoir, par testament ou par acte
entre-vifs, et se racheter malgré la volonté de son maitre. La durée
du travail qu'il doit 4 celui-ci est légalement fixée, ainsi que |’usage,
4 son égard, du pouvoir disciplinaire. La loi étend sur lui sa main
protectrice, défend ses intéréts et pourvoit & son bien-étre physique
et a son instroction religieuse ; mais, d’an autre cété, elle reconnait
652 DE L’ABOLITION
les droits de propriété du maftre, qui peut encore vendre au marché
ou hypothéquer son esclave, et lui infliger un nombre déterminé de
coups de fouet. Doit-on en conclure que cette loi est une transaction
entre l’esclavage et la liberté? Non; car, pour qu’il y ait transaction,
ul faut que chacune des deux parties abandonne quelque chose de ses
prétentions. Or, il serait insensé de soutenir que la France a re-
noncé, en faveur des propriétaires d’esclaves, 4 supprimer complé-
tement la servitude le jour ou elle croira bon de le faire. Le rappor-
teur de la loi de 1845 a la Chambre des Pairs, organe d’une commission
peu favorable a |’émancipation, n’admit pas l’idée d’une transaction,
et se contenta de dire que la loi ne supposait ni n’excluait aucune
autre mesure dans l’avenir, ce qui était trés-vrai 4 l’instant ow il par-
Jait, mais ce qui cessa de |’étre promptement, ainsi qu’on le verra.
La loi peut étre considérée comme un moyen de transition, destiné
a préparer les esclaves a la jouissance paisible et réguliére du bien-
fait qu’ils atlendent. Le gouvernement et les Chambres veulent ré-
soudre le difficile probléme de }’établissement du travail libre aux
colonies, et, pour obtenir que |’esclave rendu 4 la liberté continue de
travailler, ils cherchent a développer chez lui le sens moral en le ren-
dant propriétaire, en lui révélant les douceurs de la famille, en I’in-
struisant, en faisant descendre dans son cceur les vérités de la religion,
en diminuant le pouvoir avilissant du maftre sur sa personne, en le
relevant enfin 4 ses propres yeux. Ils croient que Ja solution de cette
grave difficulté ne se trouve ni dans le perfectionnement de certaines
méthodes agricoles ou industrielles, ni dans des récompenses offertes
aux affranchis laborieux, ni dans des peines prononcées contre le va-~
gabondage, mais dans l’amélioration morale de )’esclave, qui, éclairé,
avant l’émancipation, sur ses droits et sur ses devoirs, saura, le jour
ou il s’appartiendra a lui-méme, distinguer la liberté de la faculté de
ne rien faire.
L’Angleterre comprit aussi la nécessité d’initier l’esclave a une vie
nouvelle et décida qu’un temps d’apprentissage précéderait }’éman-
cipation ; mais cet apprentissage fut abandonné deux ans avant !’ex-
piration du terme légal. Le sentiment abolitionniste était trop impa-
tient pour supporter ce long retard imposé a son triomphe. A Dieu
ne plaise que nous accusions l’Angleterre de précipitation et d'im-
prudence: nous disons seulement que le législateur francais, dont les
décisions ne sont pas commandeées par la nécessité, auquel la tiédeur
DE L’ESCLAVAGE. 653
de l’opinion publique laisse une faculté 4 peu prés complete d’agir ou
de ne pas agir, put, sans qu’on doive le lui reprocher, concevoir
l’espérance d’achever !’entreprise dont !’Angleterre s’était si vite dé-
goilée, et d’abolir l’esclavage sans causer au travail colonial, et aux
capitaux engagés dans l’exploitation de ce travail, une diminution
aussi forte que celle dont se plaignent en ce moment les planteurs
des colonies anglaises. Ils accusent |’émancipation seule de leur dé-
tresse, quand ils devraient accuser tout aussi fortement pour Je moins
Yentrée dans les ports de la métropole des sucres étrangers au méme
droit que les leurs, décrétée en 1846 comme une conséquence des
mémorables changements introduits par sir Robert Peel dans le sys-
téme économique et commercial de la Grande-Bretagne.
Oui, Ja loi du18 juillet 1845, considérée en elle-méme, est une loi
de transition, qui promet la liberté plus qu’elle ne la donne, et qui,
avec toutes.les apparences d’une loi stable, ne saurait avoir une lon-
gue durée; car, malgré la volonté de ceux qui l’ont rédigée; elle a
jeté dans le sein de la société coloniale les germes de dissolution les
plus actifs, dont bientét nous montrerons les surprenants effets. Mais
cette loi ne peut étre considérée isolément, et, pour prendre une
idée exacte de |’état de la législation en cette matiére, il faut Ja rap-
procher de celle du 19 juillet, qui en a, on peut !’assurer, compléte-
ment dénaturé le caractére. De courtes explications sont nécessaires
sur les conséquences généralement méconnues de cette deuxiéme loi,
qui, regardée comme une simple loi de finance, n’en est pas moins
une loi politique des meilleures et des plus fécondes.
La Chambre des Pairs discuta et vota la loi du 18 juillet lorsque la
session de 1845 était déja avancée, et la Chambre des Députés ne put
elle-méme |’examiner que dans les derniers jours du mois de mai. I]
s’en fallait que le projet de loi, tel qu’il était sorti de la Chambre des
Pairs, satisfit aux voeux de la majorité des Députés, et de nombreux
amendements, destinés 4 imprimer 4 la loi un caractére plus libéral,
se préparaient dans la commission et dans la Chambre. Sur |’obser-
‘vation du ministre de la marine que l’adoption d'un seul de ces amen-
dements ajournerait le vote définitif de la loi 4 la session prochaine,
et laisserait, pendant un an, les colons dans la terreur d’une Joi 4 la-
quelle ils auraient le temps de préparer une vive résistance, et les
esclaves dans l’attente impatiente des bienfaits qui leur étaient an-
noncés, les Députés consentirent a adopter la loi telle que les Pairs
634 DE L'ABOLITION
Vavaient faite, et a n’exercer lear droit d’amendement que sur un se-
cond projet de loi soumis 4 leur examen, et qui ouvrait un crédit ag
ministre de la marine pour subvenir a introduction de cultivateurs
européens dans les colonies et a la formation d’établissements agri-
eoles par voie de travail libre et salarié, L’objet de ce dernier projet
était de manifester la volonté du gouvernement et des Chambres de
tout préparer aux colonies pour l’abolition prochaine de |’esclavage.
Si la Chambre des Députés eit accordé Je crédit tel qu’il lui était
demandé, je caractére de la jégislation de 1845 n’aurait éprouvé au-
cune modification sensible, On peut, en effet, introduire dans les co-
lonies des cultivateurs européens, y fonder des fermes et des usines
modeéles, et faire attendre, pendant de longues années, I’émancipation.
Ces améliorations, dignes d’éloges 4 tous égards, seraient une preuve
nouvelle des vues libérales du gouvernement métropolitain relative-
ment a l’esclavage et non pas certes un commencement d’émanci-
pation. Mais la Chambre des Députés augmenta les crédits demandés
d'une somme de 400,000 francs pour concourir au rachat des esclaves,
et cette somme, qui ne s’appliquait qu’aux exercices 1845 et 1846,
est maintenant inscrite annuellement dans chaque budget des dépen-
ses, Qui n’apercoit l’importance du changement que cette simple et
modique augmentation de crédit a fait subir aces deux lois, entre
lesquelles il existe, ainsi que le disait avec raison la commission de
Ja Chambre des Députés, un rapport direct et essentiel 7
La loi du 18 juillet fayorise la liberté, mais ne la proclame pas, Le
maitre peut affranchir son esclave, l’esclaye peut se racheter & )’aide
de son pécule; une association charitable, un citoyen généreux peu-
vent procurer & un esclave sa liberté en Jui donnant, en tout ou en
partie, le prix de sa rancon, Ce sont Ja des actes individuels trés-
méritoires, trés-louebles, mais auxquels la société reste étrangére
et qui ne préjugent aucunement )’abolition générale de la servitude,
Le rachat forcé est admis depuis nombre d’années dans les colonies
espagnoles, st nujle part, si ce n’est au Brésil, l’esclavage ne régne
plus rigoureusement, puisque la traite s’y fait encore avec une in-
croyable audace, en dépit de nos inutiles et vaniteuses croisiéres.
Mais si la loi ordonne au gouvernement de racheter chaque année
un certain nombre d’esclaves, avec les fonds de |’Etat, au nom de
la société tout entiére, alors le priacipe de |’émancipation, ouver-
tement reconny, passe de Ja théorie dans Ja pratique. Peu importe
DE L*ESCLAVAGE, 655
que le nombre des esclaves affranchis de Ia sorte soit faible; de-
main il peut étre plus considérable, et dans quelques années com-
“prendre la totalité des esclaves, puisque la question se réduit dé-
sormais & une question d'argent. La loi du 19 juillet a donc décidé
ce que la loi du 18 avait Jaissé en suspens, c’est-a-dire le principe
de \’abolition, qui aujourd’bui est écrit dans nos lois et acquis aux
esclaves.
Qu’on ne prétende pas que le crédit de 400,000 francs dont nous
parlons est un simple encouragement accordé aux esclaves laborieux
et économes; que |’émancipation n’est pas chose qui se puisse dé-
cider obliquement, par un article de budget ; que, le jour oi le légis-
lateur devra décider s'il convient de soumettre nos colonies 4 une
transformation sociale compléte, il convoquera toutes les lumiéres,
tous les talents 4 une solennelle discussion. Nous ne rechercherons
pas ce qui aurait dd étre fait; nous prenons acte de ce qui est, et nous
ajoutons que, forts du principe reconnu, & tort ou & raison, sclemment
ou non par le législateur, les abolitionnistes doivent renoncer 4 com-
battre des arguments bons pour un temps qui n’est plus, et se borner
a exiger chaque année que le crédit destiné au rachat des esclaves
par l’Etat soit mis en rapport avec la grandeur de |’ceuvre et la di-
gnité de la France.
Les deux lois de 1845, déclarées inséparables l'une de l’autre par
le rapporteur de la Chambre des Députés, et qui Je sont en effet, éta-
blissent donc un systéme qui n’est ni une transaction, ni une transition,
mais une émancipation progressive, différente de celle que les An-
glais ont essayée, incompléte sous beaucoup de rapports, mais suf-
fisante, comme nous allons le montrer, pour amener en peu d’années
le triomphe de Ja Jiberté.
La loi sur Je régime des esclaves a trompé Jes prévisions de tous
ceux qui se sont hasardés a porter, lors de sa promulgation, un ju-
gement sur ses effets.
Les partisans de |’émancipation simultanée et prochaine ne virent
dans cette loi qu’une déception destinée & calmer leur juste impa-
tience. On n’adoucit pas, on n’améliore pas, disaient-ils, la servitude;
on la détruit. En s’efforcant de Ja limiter et de la rendre nioins dure
et moins ignominieuse, Vous reconnaisséez et vous placez sous une
sanction nouvelle sa prétendue légitimité. Les résultats de votre loi
setont nuls; mais, en les supposant efficaces, et que !’esclave fat ré-
656 DE L’ABOLITION
tabli dans sa dignité d’homme, il n’en serait que plus digne de pitié,
car il comprendrait mieux l’abjection de |’état ot vous le laissez.
Ces critiques n’étaient pas sans fondement, mais ceux qui les faisaient
semblaient ignorer qu'il est des lois dont tout le mérite se trouve
dans leurs conséquences indirectes. La loi du 18 juillet 1845 a pu
étre accueillie par certains adversaires de l’abolition comme un acte
favorable 4 leurs vues, parce qu’elle semble rejeter & une époque
éloignée |’émancipation générale; il n’en est pas moins vrai que, si
timide qu’elle paraisse, elle introduit dans la société coloniale des
altérations qui doivent hater |’écroulement de ce vieil édifice. Les
colons s'y trompérent également, mais leur erreur fut de courte
durée.
Lorsque la loi du 18 juillet eut été adoptée par les deux Chambres,
et avant sa promulgation, M. le baron Charles Dupin, délégué de la
Martinique et président du conseil des délégués des colonies, s’em-
pressait d’adresser aux colons une note intitulée : Sttuatton nouvelle
des colonies fran¢atses, amenée par la loi sur le régime colonial, et qui
est empreinte d’une profonde tristesse et presque de découragement.
« Regardez comme déja sanctionnée, disait l’honorable délégué, la loi
« qui fait planer sur votre avenir un si sombre nuage. Vos amis les
« plus éclairés, les plus dévoués, ne |’auraient pas combattue pendant
«une année dans toutes ses phases, avec tant de persévérance,
« s'ils ne l’avaient pas regardée comme une source d’embarras,
«de difficultés, de périls. » Toute cette note, premié¢re expres-
sion de Ja pensée du conseil des délégués, respire, nous le répétons,
la plus vive douleur. Cependant on se tromperait si ]’on croyait que
les agents des colons n’eussent d’autre intention que d’amener ceux-
ci a une résignation complete. Loin de 1a. Si on lit avec attention la
note dont nous parlons, on sent que le but de ceux qui !’ont écrite
est de rendre l’espoir et Je courage aux colons, d’empécher qu’ils ne
considérent leur situation comme perdue , et de les engager a une
résistance, non pas active et séditieuse, mais passive et obstinée.
_ « Ne désespérez donc de rien, ajoutait M. le baron Dupin, ni de
« personne. Songez plutét aux moyens qui vous restent encore de
« défendre vos fortunes contre Ja destruction, et vos ateliers contre
« la désorganisation qui les menace. Ce n’est pas moi qui voudrais
« chercher par des sophismes & vous faire illusion sur des mesures
« qui doivent exciter dans vos 4mes une juste douleur, et soulever
DE L’ESCLAVAGE. 657
«dans votre prévoyance de vives appréhensions. Mais chez les
« hommes de courage la douleur ne doit pas étre de l’abattement. 1)
« serait honteux de s’appesantir sur je mal pour succomber a |’afflic-
« tion. I] y a mieux a faire : c’est de le regarder en faceafin d’y cher-
« cher des remédes. Voila ce qui convient & des hommes de cceur.
« Tel doit étre votre réle; il est digne de vous. Votre énergie saura
_ «Je remplir. »
Ce langage expressif fut entendu aux colonies. Persuadés qu’il en
serait de la nouvelle loi comme d’un grand nombre d'autres actes de
la métropole, qui, inspirés par des notions peu exactes de I’état des
colonies et appliqués par des magistrats favorables aux intéréts co--
loniaux, sont tombés, aprés une pompeuse promulgation, dans l’ou-
bli, les Conseils coloniaux crurent qu’il leur suffisait de paralyser le
zéle des gouverneurs par des refus de concours nettement formulés
pour annuler les effets de la loi de 1845. Laissons parler un instant
ces Conseils :
« Si quelque chose, disait le Conseil colonial de la Martinique
« dans son adresse au gouverneur en date du 19 mai 1846, venait a
a troubler l’ordre que vous avez vu régner sur presque toutes nos
« habitations, loin de nous, Monsieur le Gouverneur, le blame qui
« pourrait en résulter. C’est sans notre concours, sans notre partici-
« pation, que le gouvernement précipite la marche des choses et la
« destruction des colonies. »
De son cété, le Conseil de la Guadeloupe s’empressait de repousser
toute solidarité avec le gouvernement. « Si des mesures mal appro-
« priées, disait-il Je 2 juin 1846, aux hommes et aux choses du pays,
« mettaient en péril notre sécurité et les graves intéréts attachés a
« notre existence, forts de votre témoignage, nous déclinerions toute
« responsabilité ; ce n’est pas 4 nous que la France aurait a demander
« compte de la perte de ses colonies. »
« Nous subissons Ja loi du 48 juillet 1845, lit-on dans ]’Adresse du
« Conseil de la Guyane, en date du 19 octobre 1846, mais nous ne
« l’avons jamais acceptée comme un progrés. Nous marchons a une
« ruine certaine ; le gouvernement peut seul nous sauver s’il entre dans
«Ja voie d'une large indemnité, et s’il nous donne les moyens d’o-
« pérer un grand développement de nos cultures par l’immigra-
« ON. »
« La joi du 18 juillet 4845, disait le Conseil de Bourbon, le 29 dé-
658 DE L’ABOLITION
« cembre 1846, est une atteinte vive a la discipline des ateliers et au
« systéme colonial, et nous ne saurions, sous ce rapport, partager la
« confiance qu'elle vous inspire; ce n’est pas J4 le commencement
« d’un état régulier et certain; c'est, au contraire, le point de départ
« d’une situation irréguliére et d’agitations successives. »
Ces plaintes, plus que modérées, si on les compare & celles dont
les Conseils des colonies anglaises fatiguérent pendant tant d’années
le Parlement, et qui faisaient dire & lord Wellington, parlant au sein
de la Chambre des Lords, que Leurs Seigneuries devaient se rassu-
rer, et que, si le Conseil colonial de la Jamalque faisait débarquer
une armée sur les cétes d’Angleterre, les troupes de Sa Majesté sau-
raient bien la recevoir; ces plaintes étaient sincéres. Les colons pen-
Saient que la loi du 48 juillet, rigoureusement appliquée, boulever-
serait de fond en comble les colonies; mais ils espéraient encore que-
leur résistance, l’énergie de leurs réclamations, le peu de crédit des
abolitionnistes sur l’opinion du public et sur les déterminations du
gouvernement, et enfin la difficulté de décider les Chambres a voter
une indemnité de 250 millions, améneraient le maintien du statu
quo, modifié, plus en apparence qu’en réalité, par l’exécution des
dispositions les moins redoutables de cette loi, c’est-d-dire de celles
qui impriment le sceau de la légalité A d’anciens usages fondés par
la générosité de leurs prédécesseurs et maintenus par eux.
Les Adresses des Conseils coloniaux, en 1846, n’expriment donc
pas toute la pensée de ces assemblées, qui conservaient plus d’espé-
rances qu’elles n’en jaissaient percer, et en particulier celle d’annuler
peu 4 peu, dans l’application, une loi qui ne devait étre, en définitive,
que ce que les magistrats coloniaux et les colons eux-mémes vou-
draient qu’elle fat. Le ministre de la marine montrait une connais-
sance fort exacte des dispositions d’esprit des colons, quand il écri-
vait, le 13 juin 1846, aux gouverneurs : « J’attire votre attention sur
« la nécessité absolue de ne pas permettre qu’une seule des prescrip-
« tions de l’ordonnance que je vous notifie devienne sujette au plus
« fréquent de tous les inconvénients auxquels les réglements sont
« exposés dans les colonies: je veux parler des infractions partielles
« et progressives, qui, non constatées et non réprimées, engendrent
« promptement l’inexécution générale, et aménent finalement la dé-
« suétude. » Toute l’espsgrance des colons était ]& et ne devait pas
,€tre ailleurs; aussi avons-nous peine 4 comprendre la vivacité et
DE L’ESCLAVAGE. 659
lsmpradence de leurs premiéres protestations. Mais iis furent con-
seiikés plutét selon leurs passions que selon leur intérét.
Au surplus, le ministre de la marine prit soin de faire évanouir
toutes les illusions en procédant sans retard et avec résolution a
application de la lot. On a reproché a M. l’amiral de Mackau d’avoir
apporté de lalenteur et de la mollesse dans la promulgation de la loi
aux colonies, et dans la publication des ordonnances prescrites par
cetteoi; la justice exige que nous déclarions que jamais reproche
n’a été plus injuste.
La loi du 18 juillet 1845 fot promulguée 4 Ja Martinique le 27 aoit
suivant, a la Guadeloupe le 24 septembre, A la Guyane le 18 octobre,
et 4 Bourbon dans les derniers jours de novembre.
Des ordonnances du roi, prescrites par Ja loi, et qui statuent sur la
nourriture et |’entretien des esclaves, sur Je régime disciplinaire des
ateliers, sur instruction religieuse et ¢l4mentaire des esclaves, et
sur les formalités du rachat forcé, farent toutes rendaes et publiées
avant le milieu da mois de juin 1846, et il ne reste plus, en ce mo~
ment, a statuer par ordonnance que sur le mariage des esclaves.
La loi du 418 juillet exige que des décrets coloniaux réglent ce qui
se rapporte & ja concession d’un terrain aux esclaves , au travail or-
dinaire et extraordinaire, et am setmucm du salaire pour je travail non
obligatoire. Des projets de décret sur ces matitres furent transmis
par le ministre aux gouverneurs, dés le mois de juin 1846. On peut
donc affirmer qu’a cette époque, moins d'un an aprés ja promulgation
de la loi, ta législation de 1845 était en pleine exécuuion dans les
quatre colonies. L’acousation de lenteur et de négligence n’est donc
pas méme s¢rieuse, et les adversaires du ministre auraient dd 'se
contenter de critiquer le fond méme de ces ordonnances et de ces
décrets.
Nous ne nous ferons ni le censeur ni |’apologiste de ces actes, car
leur analyse nous ménerait beaucoup trop loin. Disons seulement
qu'on y a signalé quelques fautes graves, particuhérement dans les
décrets:coloniaus. Ainsi je travail extraordinaire , exigible des escla-
ves dans des cas véritablement exceptionnels, comme les mots l’indi-
quent, a été étendu & la magitié ou & plus de la moitié de |’anvée, ot le
minimum du salaire, pour le travail non obligatoire, est &x6 4 8, 5 et
10 centimes par heure, ce qu’on trouvera vénitablement dérisoire.
Mais platét que de s’arréter 2 ces détails, dont nous reconnaissons tou-
660 DE L’ABOLITION
tefois importance, recherchons !’effet que produisit sur l’esprit et sur
les déterminations des colons cette législation complémentaire , qui
traduisait en faits immeédiats les principes abstraits proclamés par
la loi de 1845.
Les colons, comme on !’a vu, avaient été plutét blessés qu’effrayés
par la Joi du 18 juillet. Ils la considéraient comme un outrage a leur
caractére plus que comme une Dilessure faite a leurs intéréts, et le
président du conseil des délégués les entretenait dans cette erreur,
quand il leur écrivait: « Afin d’obtenir contre vous des articles de
« loi qui blessent votre juste fierté, on peut bien vous traiter de
« mauvais maitres ; mais on n’a pas le pouvoir de vous rendre tels :
« heureusement, cela dépasse les facultés de Ja calomnie. » Mais lors-
qu’ils virent la loi sortir si vite du domaine des abstractions pour en-
trer dans les voies d’une application complete, rigoureuse, a laquelle
allaient veiller une foule de magistrats pleins de zéle et de fermeté,
et pour Ja plupart abolitionnistes ; quand les obligations nouvelles et
les sacrifices qui leur étaient désormais imposés leur furent claire-
ment expliqués, et qu’ils durent renoncer a voir la loi, les ordon-
mances et les décrets tomber en désuétude aprés quelques simulacres
convenus d’exécution , alors ils commencérent a réfléchir sur leur
sort, et a comprendre qu'une émancipation sincére, mais avec indem-
nité, était mille fois préférable 4 ce régime batard qui laissait tout en
Suspens, ne satisfaisait aucun intérét, ne répondait a aucun désir, et
dont les planteurs anglais n’avaient pu supporter les incertitudes et
les inextricables embarras pendant plus de trois ou quatre années.
Les conseils coloniaux ont, dans leur derniére session, exprimé ce
changement d’opinion et de vceux, si digne d’attention, dans un lan-
gage tel qu’on ne pourrait, sans injustice, douter de sa sincérité.
Mais ces assemblées, comme i] est naturel de le prévoir, ne mar-
chent pas toutes d’un pas égal dans la nouvelle carriére qu'une ex-
périence encore bien récente ouvre devant elles.
Le Conseil de la Guyane ne s’est jamais fait d’illusions, il faut lui
rendre cette justice, et, dés la promulgation de la loi du 418 juillet, il
eut la sagesse d’offrir au gouvernement d’associer ses lumiéres aux
siennes , pour entrer ensemble dans les voies de la réforme projetée,
moyennant une juste indemnité.
Le Conseil de la Guadeloupe vient de suivre cet exemple, et, en le-
vant hautement la banniére de Ja réforme, il a causé dans le vieux
DE L'ESCLAVAGE. ; 661
monde colonial un scandale qui, aprés les avoir épouvantés , déci-
dera sans nul doute les Conseils de Bourbon et de la Martinique a
changer de conduite, et 4 renoncer I’un a lutter contre la loi, )’autre
a placer en elle son espoir.
La France a entendu avec joie et n’oubliera pas les nobles paroles
prononcées, au mois de juillet dernier, dans le Conseil de la Guade-
loupe, par son président, M. Je lieutenant général Ambert. Quoique
ces paroles aient eu un grand retentissement et ne puissent jamais
tomber dans |’oubli, il est nécessaire de les reproduire, car ce cri de
liberté , échappé du sein des colonies , est un événement dont nous
pouvons aisément calculer les résultats.
« Ne nous dissimulons pas les périls de notre situation. Jamais les
« colonies n’ont été plus menacées, jamais leur sort n’a été plus com-
« promis; le mouvement irrésistible des idées nous déborde et nous
« entraine. Notre vieille organisation sociale, condamnée par l’opinion,
« en désaccord avec les institutions et les progrés du siécle, chancéle
« sur ses bases et menace de nous ensevelir sous ses ruines. Assiste-
« rons-nous a ce grand désastre en spectateurs impuissants, ou bien
« chercherons-nous, par quelque résolution héroique, a en atténuer les
« malheurs? Je m’adresse & une assemblée chez Jaquelle les instincts
« généreux n’ont jamais fait défaut, et qui n’a jamais prétendu dé-
« fendre |’esclavage pour lui-méme, ni en perpétuer la tradition ; je
« m’adresse 4 elle avec une conviction profonde et réfléchie. Messieurs,
« ne nous Jaissons pas entrainer par le torrent quand nous pouvons
« encore le diriger. Ne laissons pas tout détruire quand i! nous reste
« une chance de tout sauver. Ne nous laissons pas imposer par la
« violence ce que nous pouvons faire librement et volontairement.
« N’acceptons pas le triste réle de vaincus! »
Tel est le langage noble et courageux auquel applaudissait naguére
la colonie de la Guadeloupe.
Le Conseil colonial de cette fle ne s’est pas contenté d’exprimer
vaguement ses veeux dans une Adresse aux Chambres; elle a voté une
Adresse spéciale au roi, pour lui demander |’abolition de l’esclavage,
et elle a chargé une commission permanente de cing membres de
préparer un projet qui lui serait soumis 4 la session d’octobre. On lit
ce qui suit dans |’Adresse au roi :
« Sire, toute é6mancipation partielle, en introduisant des causes
« de dissolution dans les groupes dont se compose la société colo-
662 DE L’ ABOLITION
« niale, ‘serait fatale au succés de |’ceuvre que nous voulons accom~
« plir avec la France. »
Phutét que de prolonger une lutte misérable oa elle est certaine de
succomber, et sans gloire, cette colonie offre résolument d’accomplir
elle~-méme le sacrifice qu’on veut tui imposer. Honneur au Conseil de
Ja Guadeloupe et a son digne président! Ils ont donné un grand
exemple, qu’ils n’avaient recu d'aucune colonie anglaise et qui sera
compris & Bourbon comme & ja Martinique. Qui n’apprendra avec
bonheur, de la bouche méme des colons, que I’émancipation peut
s’accomplir sans froisser aucun sentiment , sans blesser aucun inté-
rét, et par l’accord si précieux et si impréva de toutes les pensées?
Oublions ces dénominations d’abolitionnistes et de colons destimées a
peindre et & perpétuer un regretable antagonisme, et ne yoyons plus
en France et aux colonies que des contitoyens unis dans la méme
volonté, et ouvrant avec un égal amour leurs rangs 4 des fréres
déshérités de leurs droits par la plus odieuse de toutes les iniquités,
Qu’on ne croie pas que Ja déclaration du Conseil de la Guadeloupe
soit un de ces actes irréfléchis que Je désespoir inspire, mais sur le-
quel Ja froide raison s'empresse de revenir. Les journaux ont publié,
il y a peu de jours, une’ correspondance curieuse entre M. le baron
Dupin et M. le général Ambert, dans laquelle le président des délé-
gués, s’attachant 4 ramener les colons de la Guadeloupe aux fanestes
traditions qu’ils ont eu la sagesse de déserter, leur donne cet inexcu-
sable conseii: «Reprenez donc vos armes de colons pour jutter par
«la défensive, da sein de vos Conseils coloniaux, en vous appuyant sur
« )’équité, sur la raison, sur la bonne foi. » Mais ii recoit aussitét, du
vénérable général, cette verte réponse A un tel conseil et 4d’autres sin-
gularités que contenait cette étrange missive : « Non, Monsieur le Ba-
t ron, les colons de ja Guadeloupe ne se sont pas trompés. [1 faudrait
« étre aveugle pour ne pas voir ot nous conduit le déplorable systéme
« qui préside depuis 1845 au destinées des colonies. Etranger 4 nos
« matheureuses contrées, vous ne pouvez pas vous faire uae idée
« des éléments de malaise et de désorganisation qui s’y glissent cha-
« que jour a la faveur de la législation nouvelle..... La situation qui
« nous est faite est intolérable ; et pourrait-on nous bi&mer de cher-
« cher dans le droit commun un refuge pour notre honneur et
« une derniére branche de salut pour netre pays? »
Ce n'est pas un fait sans intérét que cette rupture entre le conseil
DE L’ESCLAVAGE. 663
des délégués et le Conseil colonial de la Guadeloupe, surtout si on le
rapproche des démarches faites, prés des deux Chambres, pendant le
cours de ja derniére session, par d’honorables babitants des quatre
colonies, et qui vont étre prochainement renouvelées, afin d’obtenir
que ces colonies soient représentées dans le Parlement 4. On le voit,
ja force des choses fait tomber un a un tous les obstacles. Le conseil
des délégués, institué pour servir d'intermédiaire prudent et sage
entre la métropole et les colonies, oublie ses devoirs, et, se voyant
menacé dans son existence, suggére imprudemment & celles-ci un
fol esprit de résistance; aussitét il perd tout crédit, et les colons
demandent qu'il soit remplacé par de véritables représentants de
leurs opinions et de leurs intéréts. Plus nous avancerons dans l’ap-
plication, non pas violente et exagérée , mais prudente, loyale et
ferme, de la loi du 48 juillet 1845, plus les colonies éprouveront le
besoin de sortir par |’émancipation avec indemnité d’un régime qui
compromet tout et ne décide rien. Elles invoquent l’abolition, moins
par philanthropie que par nécessité, et non sans regrets; mais leurs
voeux sont sincéres et prendront de jour en jour plus d’énergie et
d’intensité.
Résumons en peu de mots ces observations, auxquelies les Jimites
de ce recueil ne nous permettent pas de donner plus de développe-
ments.
En France, l'opinion générale se montre favorable a |’abolition de
Pesclavage ; mais elle est froide sur cette question, comme sur toutes
celles qui autrefois Pauraient passionnée. Elie accueillera }’émanci-
pation avec applaudissement, elle ne la déterminera pas. Egalement
prét & agir ou 4 ne rien faire, le gouvernement attend que les Cham-
bres se soient prononcées pour prendre le parti le plus utile &@ son
intérét particuker. La Chambre des Pairs, peu portée vers l’émanci-
pation, la refuserait 4 la Chambre des Députés et l’accorderait sans
dafficeulté au ministére. Quant a la Chambre élective , elle seule de
tous les pouvoirs publics désire sine¢rement de voir disperaitre l’es-
clavage; mais, effrayée de |’état de nos finances, compromis pour
longtemps, plutét que de voter l’indemmité, elle s’altachera au sys-
tame de l’émancipation progressive, et vatera des mesures partielles
§ De la repriésentation des colonies dans le Parlernent. Parts, 1847, avec
cette 6pigraphe : « Hl n‘y ade droit en France que le droit commun. »
66h DE L’ABOLITION
qui aggraveront la situation des colons sans donner la liberté aux
esclaves. De nos trois grandes colonies, une seule s'est résignée ,
avec un courage digne d’admiration, et tend la main a Ja métropole
pour accomplir, de concert avec elle, une réforme qu'elle ne veut
pas ajourner. Peut-étre apprendrons-nous, sous peu de jours, que la
Martinique et Bourbon , renongant 4 de vaines illusions, ont suivi ce
noble exemple. Tel est I’état vrai des choses. En France, l'accord sur
le but existe entre le pays et le gouvernement , mais une regrettable
incertitude régne encore sur les moyens d’y parvenir. Ajoutons que
quelque circonstance imprévue peut tout a coup triompher de cette
incertitude et.Ja transformer en une volonté décidée de terminer
cette grande entreprise. C’est aprés s’étre pénétré de ces dispositions
variées des esprits qu’il faut rechercher ce qu’il y aura a faire en
faveur de la liberté pendant Je cours de la prochaine session.
Parmi les mesures qui doivent amener ou suivre l’abolition de
Yesclavage, il en est deux qui, aprés avoir passé par l'’épreuve de la
discussion publique et en étre sorties victorieuses, ne semblent plus
attendre que Ja sanction des Chambres : nous voulons parler de la
représentation des colonies dans le Parlement , et de l’affranchisse-
ment des enfants nés ou 4 naitre , dans les colonies frangcaises , de
parents non libres. Examinons l’importance de ces propositions et
Jes chances qu’elles ont d’étre converties prochainement en lois.
On comprend les motifs qui ont fait refuser aux colonies le droit
d’étre représentées dans le sein du Parlement par des mandataires
spéciaux. La société coloniale vit sous des lois et des usages qui
n’ont rien de commun avec ceux qui régissent la métropole. Les co-
lons possédent des esclaves au sein d’une nation qui a prociamé !’é-
galité des droits, ne paient point |'impét, ne sont pas soumis au ser-
vice militaire. Comment leurs députés pourraient-ils délibérer sur
les intéréts généraux du pays, qui sont inséparables d’obligations
auxquelles les colons ne sont pas soumis? Il n’y a donc pas d’injus-
tice dans cette exclusion, et elle ne devrait véritablement cesser que le
jour ot les colonies entreraient sous le régime du droit commun, ou
du moins que le jour ot !’esclavage aurait été aboli. C’est dans cette
pensée que la commission des affaires coloniales adopta, le 3 avril
1844, un projet de loi sur cette matiére, rédigé par M. Rossi.
_ Pendant Ja derniére session, des pétitions furent présentées aux
deux Chambres, comme nous |’avons dit, pour obtenir Ja représen-
DE L’ESCLAVAGE. 665
tation des colonies dans le Parlement, et les signataires, colons trés-
honorables, appuyérent leurs pétitions de démarches actives et non
sans succés. Autant qu’il est possible de juger ]’opinion des mem-
bres de l'une et de ]’autre Chambres en |’absence d’une discussion pu-
blique, nous dirons que, si ces assemblées eussent été appelées a se
prononcer, elles auraient, selon toute vraisemblance, renvoyé ces
pétitions au gouvernement, parce que l’opinion publique accueille
avec faveur tout ce qui tend 4 rattacher les colonies 4 la métropole,
et qu’elle voit dans le conseil des délégués une réunion d’hommes
plus colons que les colons eux-mémes et dont l’unique pensée est
d’entraver l’émancipation.
Ces pétitions seront, a la prochaine session, déposées de nouveau
sur le bureau des Chambres et soumises cette fois 4 un débat pu-
blic. Les partisans de |l’abolition les appuieront probablement, et
nous ne saurions les en blamer. Cependant, nous souhaitons qu’ils
n’exagérent pas l’importance de cette question jusqu’a penser que
la cause de la liberté ait beaucoup a gagner 4 ce que les colonies
puissent nommer des députés au lieu de délégués, et qu’ils com-
prennent que, si le droit de représentation conféré aux colonies de-
vait, dans les circonstances présentes, entrainer la suppression des
Conseils coloniaux, un pareil changement serait loin de tourner au
profit de l’émancipation.
Les Conseils coloniaux sont regardés comme les foyers de la ré-
sistance a toute amélioration dans les colonies, comme les défenseurs
obstinés du stats quo, les apologistes systématiques de ]’esclavage.
Le Conseil de la Guadeloupe vient de prouver qu'il ne serait pas
juste de généraliser ce jugement; mais il suffit d’examiner avec quel-
que peu d’attention les obstacles que rencontre )’émancipation, et
les moyensde les surmonter, pour comprendre que les Conseils colo-
niaux sont nécessaires au succés de cet acte, et qu’ils le servent par
leur opposition presque autant qu’ils le pourraient servir par leur
concours.
La France veut l’abolition de l’esclavage, mais elle la veut sans in-
justice, sans violence, sans oublier qu’elle a autrefois permis et en-
couragé ce qu’elle va détruire. Si les Conseils coloniaux unissent leurs
voeux et leurs efforts aux siens, I’ceuvre s’accomplira avec facilité, et la
transformation du régime actuel des colonies en un régime conforme
aux lois éternelles de la raison et du droit s’opérera, pour ainsi dire,
666 DE L’ABOLITION
d’elle-méme, aux ucclamations de tous les amis de i’humanité. Si, au
contraire, ces assemblées, méconnaissant les intéréts confiés 4 leur
garde pour s’attacher a des erreurs, 4 des impossibilités, 4 des réves,
sement d’entraves le chemin ot Je pouvoir métropolitain est décidé a
marcher ; si, aux cris de la liberté poussés par Ja France, elles ré-
pondent, comme naguére je Conseil de Ja Martinique, par des théories
en faveur de la servitude et de tous les préjugés du temps passé,
alors la volonté nationale deviendra d’autant plus décidée et exi-
geante qu’elle aura été plus irritée par ces imprudentes provocations.
L’exemple de nos voisins nous confirmerait au besoin dans cette
idée, car le gouvernement anglais précipita l’abolition pour met-
tre un terme aux clameurs, aux menaces, aux imprudences de tout
genre des assembliées coloniales. Si ces assemblées n’eussent pas
existé, ou si elles eussent 6té privées des moyens de faire retentir au
loin leurs plaintes et de donner des témoignages éclatants de leur
mauvais vouloir, les esclaves des colonies anglaises auratent porté
plus longtemps leurs fers.
Les Conseils colonianux et le conseil des délégués travaillent sans le
savoir pour |’abolition, car ils découragent ceux qui seraient tentés
de défendre leur cause dans les Chambres, et enseignent aux abolition-
nistes par of i! faut attaquer }’esclavage et la société coloniale, en
révélant périodiquement toutes les miséres de cette société. Dissou-
dre ces assembiées ou restreindre en ce moment leurs prérogatives
serait se priver d’auxiliaires utiles, dont les imprudences, et elles sont
aussi nombreuses que variées, tournent au profit de la liberté. Voila
pourquoi nous sommes assez peu disposé & appuyer les pétitions
dont nous parlons, pétitions qai ne pourraient étre accueillies sans
amener la suppression du Conseil des délégués, et tout au moins une
diminution notable dans les pouvoirs conférés aux Conseils coloniaux.
Comme la France marche vers ]’émaacipation sans aucun plan af-
rété et a l’aveugle, il est fort possible que cette proposition, malgré
ses inconvénients, réunisse la majorité des suffrages dans les deux
Chambres, et soit prochainement convertie en loi. Nous n’en éprouve-
rons pas un vif chagrin, car, nous le répétons, Ja question de l'abo-
lition n'est engagée ici qu’accessoirement.
I] n’en est pas de méme de l’affranchissement des enfants nés ou a
naitre aux colonies de personnes non libres ; cet acte serait un pro-
grés décisif dans le systéme de l’abolition progressive, systéme qui
DE L'ESCLAVAGE. 667
n’exclut pas le recours 4 |’émancipation simultanée, si l’opinion pu-
blique vient a se lasser de ses lenteurs et des difficultés qui en sont
inséparables.
On a dit avec raison que |’affranchissement des enfants nés ou a
naitre d’esclaves était le complément de l’abolition de la traite et ]’ar-
rét de mort de l’esclavage. En effet, abolir la traite, c’est condamner la
population servile des colonies ane s’entretenir que par elle-méme;
or, si en méme temps on déclare libres les enfants nés d’esclaves, id
est évident que eette population impuissante 4 se reproduire, doit,
dans le cours de la génération présente, emporter avec elle |’escla-
vage. Ce moyen d’établir la liberté est assuré, mais lent, et sujet 4
des inconvénients que M. le duc de Broglie a développés avec sa sa-
gacité ordinaire dans son célébre rapport de 1843 ‘. Cependant deux
propositions en faveur de ce systéme furent faites successivement a
la Chambre des Députés, |’une, par M. Passy, Je 10 février 4838, l’au-
tre, par M. de Tracy, le 6 juin 1839 ; elles furent prises en considé-
ration l’une et |’autre, et donnérent lieu 4 des rapports ot MM. de
Rémusat et de Tocqueville traitérent tout 4 tour avec une grande élé-
vation de vues des deux modes d’émancipation qui, alors plus qu’au-
jourd’hui, partageaient les abolitionnistes ; ces deux rapports ne fu-
rent pas discutés. La question de |’abolition n’était mare, a cette
époque, ni pour l’une ni pour |’autre des deux solutions, et jusqu’au
moment ou parut le rapport de M. le duc de Broglie, qui donna aux
idées abolitionnistes une forte et durable unité, le gouvernement, sti-
roulé et aidé par quelques hommes publics, amis de la justice et de
la liberté, bien plus que par |’opinion générale et que par les Cham-
bres, travailla seul & préparer une émancipation quelconque, incer-
tain entre les deux systémes, quoique plus disposé a4 adopter celui
qui causerait le moins de perturbation et exigerait dans le moment
de moins grands sacrifices. Cette disposition secréte sera toujours
celle du gouvernement en France.
La commission dont M. Je duc de Broglie était le rapporteur pré-
senta, comme l|’on gait, deux projets d’émancipation en regard |’un
de l'autre. Le projet.de la minorité est un plan complet d’abolition
partielle et progressive, et offre, dans son titre I**, une suite de dispo-
silions aussi.simples que prévoyantes, relatives 4 |’affranchissement
4 Pages 169-175.
668 DE L’ ABOLITION
des enfants nés oua naitre. Il n’entre pas dans notre intention de
nous arréter longuement sur un document que connaissent tous ceux
qui s’occupent de ces questions; nous nous contenterons de rappeler
que, dans le systéme de Ja commission, le rachat des enfants occa-
sionnerait une dépense de 58,279,330, fr., répartie sur vingt-neuf an-
nées, et que |’exécution compléte du projet d’abolition progressive
ne colterait pas a ]’Etat plus de 79,810,465 fr., de telle sorte que le
budget serait, pendant ce laps de temps, grevé, en moyenne, d’une
dépense d’environ 2,500,000 fr. La modicité de ce sacrifice est la
plus puissante séduction du systéme de l’abolition progressive.
La majorité de la commission était opposée a ce systéme, et I’in-
fluence qu’exerce sur le ministére actuel Villustre rapporteur don-
nait lieu d’espérer que, si le gouvernement se décidait & prendre un
parti , ce ne serait pas l’opinion de Ja minorité qu’il choisirait ; on
sait ce qui est arrivé, et comment les Chambres et le gouvernement,
sans projet arrété et sans trop calculer ce qu’'ils faisaient, sont en-
trés, par l’effet de la loi du 19 juillet, dans les voies de }’abolition
progressive. Mais comment y sont-ils entrés? La commission de 1843
a montré qu'il fallait commencer I’abolition progressive, non par le
rachat des esclaves , mais par ]’affranchissement des enfants ; qu'il
fallait interdire la servitude dans |’avenir avant de chercher a |’amé-
liorer dans le présent , comme on a voulu le faire par la loi da 18
juillet. Notre premier pas dans cette voie est donc une faute. Hatons-
nous de dire que cette faute est aisément réparable, que nous pou-
vons faire aprés ce qu’il aurait été plus logique et meilleur de faire
avant, et que cette derniére loi, inspirée par la pensée de I'aboli-
tion progressive, a compiétement tourné en faveur de |’émancipation
simultanée.
Aujourd’hui, l’opinion publique demande aux Chambres et au gou-
vernement de marcher en avant dans le systéme de l’abolition pro-
gressive, et ]’affranchissement des enfants se présente naturellement
comme un acte facile & accomplir, peu onéreux , auquel les colonies
n’opposeraient pas une grande résistance, et qui trouve son apologie,
au point de vue de la justice et de Il"humanité, dans le rapport tant
de fois cité, et qui ne saurait trop l’étre, de M. le duc de Broglie,
comme dans d’autres écrits qui ont contribué 4 former la conviction
générale sur ce point, parmi lesquels nous devons citer }’excellent
ouvrage de M. Walon, intitulé : De U’esclavage dans les colomes, powr
DE L’ESCLAVAGE. 669
servir d introduction a Uhistowre de Vesclavage dans Uantiquité et |’ His-
tore de Uesclavage dans les deux derniéres années, par M. Schel-
cher. Tout se réunit donc pour assurer le succés d’une proposition
dont le but serait de faire déclarer par les Chambres )’affranchisse-
ment des enfants d’esclaves, et de compléter ainsi, sauf quelques
détails de peu d’importance, le systéme d’abolition progressive dans
lequels nous avancgons, mais timidement et presque sans l’avouer,
depuis deux ans.
Des personnes, d’ordinaire bien informées des desseins du cabinet
actuel, affirment qu’il prendra 4 la session prochaine I’initiative de
cette proposition. S’il doit en étre ainsi, et nous ne prétendons
nullement l’assurer, le succés couronnerait facilement |’entreprise ;
car ja Chambre des Députés, qui @ la fois veut |’abolition simultanée
et tremble a la pensée de voter!’indemnité, s’estimerait heureuse de
pouvoir, au prix d’un faible crédit de 2 ou 3 millions par an, donner
une marque de sympathie & tant de malheureux qui croient que
chaque vaisseau qui aborde aux colonies leur apporte la liberté de-
puis si longtemps promise. Le projet de loi serait voté avec empres-
sement par la Chambre des Députés, et subi sans résistance par la
Chambre des Pairs. Si le ministére, absorbé par le soin de sa propre
défense et par d’autres soucis, ne répondait pas a cet espoir, nul doute
qu’un membre de l'une ou de |’autre Chambre, qui prendrait en main
cette belle et facile cause, n’obtint un succés dont !’éclat honorerait
son nom. Espérons donc qu’en cette circonstance chacun fera son de-
voir ; mais si, ce que nous sommes loin de regarder comme probable,
le gouvernement oubliait le sien, quelqu’un dans Jes Chambres sau-
rait sans doute le Jui rappeler.
Nous devons cependant signaler une erreur 4 laquelle il serait
possible que se laissassent entrainer des hommes animés des meil-
leures intentions, et promoteurs ardents de |’émancipation.
Parmi les adversaires décidés de }’esclavage, il en est peu qui ap-
puient ‘sincérement l’abolition progressive. L’expérience des deux
derniéres années a déterminé la conviction de ceux que n’avaient
pas rebutés, dés le principe, la lenteur de ce mode d’affranchisse-
ment, ni la pensée de faire vivre pendant trente ans |’esclavage a
cété de la liberté. L’abolition progressive ne compte donc véritable—
ment pour soutiens que les adversaires de toute émancipation, unis
% ces cceurs froids, & ces esprits soi-disant politiques qui se résignent
670 DE L’ABOLITION
4 la suppression de l’esclavage comme & une nouvelle comcession exi-
gée par le cours. des choses et l’esprit du temps. Les vrais abolition-
nistes ont voté a contre-cceur les lois de 1845; car, 4 leurs yeux, ces
lois, malgré leur générosité apparente, devaient porter préjudice a la
véritable abolition, en fournissant aux partisans du stats quo un pré-
texte plausible de repousser toute Innovation jasqu’an nroment ou
elles auraient produit complétement leur effet. Le conseil des délégués
et le Conseil colonial de la Martinique, en s’attachant % cette légisia-
tion comme 4 une planche de salat, n’ont que trop justifié ces mé-
fiances et les ont accrues. Or, la proposition d’affranchir les enfants
est en réalité un développement de la législation de 1845, et un pro-
grés dans le systéme de |’abolition partielle, qui semble ne plus per-
mettre d’abandonner ce systéme pour revenir & |’émancipation totale.
Les amis de la liberté doivent-ils en conséquence la repousser comme
une déception nouvelle? Nous ne le pensons pas.
Si, en France, Yhorreur de |’esclavage était mspirée par le senti-
ment r eligieux, c’est-a-dire par le plus énergique mobile des actions
humaineés, on pourrait sans crainte attendre qu’il eit atteint le degré
de puissance nécessaire pour briser par un seul effort l’esclavage et
toutes les institutions nées 4 son ombre. Quelle serait, dans ce cas,
Putilité d’une transaction, puisqu’on aurait la certitade d’arriver a
une victoire complete? Pourquoi prendre des voies obliques lors-
qu’on peut arriver directement au but? Par malheur, il n’em est pas
ainsi. Le parti abolitienniste se compose en majorité de philan-
thropes, de libéraux, de socialistes, d’hommes d’Etat trés-sincéres
assurément dans la réprobation dont ils frappent )’esclavage, mais
disposés 4 faire 4 leur conviction un grand nombre de concessions
exigées plus ou moins impérieusement par les circonstances. Com-
bien se trouve-t-il aujourd’huz en France d’abolitionnistes qui ne re-
culent pas devant ja pensée de grever nos finances obérées d’une
dépense de 250 millions? eembien qui ne soient attristés par la pen-
sée que |’émancipation, en restreignant la production coloniale, por-
tera un nouveau coup a notre navigation maritime, déja réduite aux
plus humiliantes proportions? La charité chrétienne, pleine d'une
généreuse ardeur, passe sur de semblables. considérations; |a philan-
thropie et la raison politique s’y arrétent et en sont émues. Dans les
circonstances présentes, se flatter d’obtenir |’@mancipation complete,
ce serait nourrir une chimére, et Ja prudence conseille d’appuyer
DE L'ESCLAVAGE. 674
les mesures partielles qui constituent le systéme de |’abolition pro-
gressive, parce que ces mesures créent pour les colonies, et pour la
métropole, un état de choses si vicieux, si incohérent, si difficile &
Supporter, que, dans trés-peu de temps, il n’y aura qu’une voix en
France et au dela des mers pour mettre un terme & des essais qui
n’ont réussi et qui ne peuvent réussir nulle part. L’abolition pro-
gressive, qui ne demande pas moins d'un tiers de sidcle pour par-
venir & la suppression de |’esclavage, ne convient pas au tempéra-
ment de notre pays; mais elle peut servir 4 vaincre Jes scrupules,
a calmer les craintes, a lever les difficultés ‘qui nous éloignent
de |’émancipation véritable. Encore un essai comme celui de 1845,
et l’abolition simultanée devient certaine. I] est donc désirable que
le projet de loi sur |’affranchissement des enfants d’esclaves recoive
Yapprobation de tous ceux qui portent intérét 4 la noble cause de
)"émancipation, et nous ne craignons pas de donner aux plus impa-
tients d’entre eux l’assurance qu’il ne faudra pas attendre jusqu’en
1877 pour que la tache de Ja servitude soit effacée du sein de notre
patrie. 2
En terminant ces considérations, nous ne dissimulerons pas combien
nous éprouvons de douleur d’étre contraint d’enseigner, pour ainsi
dire, une sorte de tactique, afin d’obtenir un triomphe qui devrait étre
le résultat assuré du dévouement a ces grands principes de charité, de
justice, d’humanité, dont notre nation fut autrefois l’apétre dans le
monde. Nous nous souvenons encore de notre ancienne et glorieuse
mission ,{nous la rappelons avec orgueil, et nous Jaissons @ d'autres
Phonneur de Ja continuer. L’Angicterre, que nous nous plaisons a ac-
cuser de tout faire céder & ]’affermissement de sa puissance navale et
a l’augmentation de son étonnante richesse, n’en a pas moins sacrifié
4 un principe ses plus florissantes colonies. Un Etat du troisiéme ordre,
le Danemarck , vient de suivre avec résolution son exemple, et la
France, 4 qui il en codterait moins qu’a ces nations de se montrer hu-
maine et généreuse; la France , qui, aprés avoir proclamé |’égalité
des droits, a propagé ce dogme, les armes a Ja main, dans tous les
pays de l'Europe, n’a renoncé que conirainte et forcée a l’odieux trafic
de la traite, et se débat depuis quinze ans contre la nécessité de sup-
primer l’esclavage, se livrant 4 des recherches, 4 des enquétes, a des
discussions sur des faits incontestables, sur des vérités mille fois dé-
montrées, essayant de tous les systémes, avancgant quelques pas pour
672 DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE.
ensuite reculer, et ne semblant occupée qu’é gagner du temps dans
une entreprise qui exige avant tout du dévouement et de l’abnégation.
L’Europe jouit depuis trente-deux ans d’un état de paix qui adonnéa
toutes les nations les moyens et le loisir de contribuer, selon le rang
qu’elles occupent dans le monde, au progrés de la civilisation géné-
rale. Si, ce qu’&a Dieu ne plaise! ce bienfait de la Providence nous
était tout 4 coup ravi, un jour Ja postérité, en recherchant l’emploi
que chaque peuple a fait d’une aussi longue période de repos et de
liberté, trouverait que la France a pendant ce tiers de siécle creusé
des canaux, construit des chemins de fer, élevé des monuments,
perfectionné son industrie, fortifié sa capitale, mais qu'elle ne s'est
pas crue assez riche pour abolir la honteuse tradition de }’esclavage.
Le comte Beucnor.
LINDE SOUS LA DOMINATION ANGLAISE
EXPOSE
DE LA SITUATION SOCIALE, POLITIQUE, RELIGIEUSE, ADMINISTRATIVE,
MILITAIRE, ETC. DE LA PENINSULE HINDOUE
SOUS LE GOUVERNEMENT DE L’ANGLETERRE
Pan te Baron BARCHOU pz PENHOEN
Antear de I'Histoire de la conquéte de U'Inde par CAngleterre 4.
L'Inde, antérieure & la conquéte qu’en ont faite les musulmans, ne
nous a pas légué son histoire. Les conjectures les plus vraisemblables
montrent les Hindous arrivant par le Nord, vers le X{I¢ siécle avant l’ére
chrétienne, dans la péninsule qui descend de |’Himalaya au cap Como-
rin. Sésostris a fait subir 4 ce pays la premiére invasion dont le souve-
nir ait retenti jusqu’A nous. Les Phéniciens ont eu des relations com-
merciales avec l’Inde. Hérodote nous dit qu’elle renfermait une population
plus nombreuse que celle de toute autre nation eonnue, et qu'elle for-
mait la vingtiéme satrapie de |l’empire de Darius, fils d’Hystaspe. Les
victoires d’Alexandre ont débordé de la Perse sur I'Inde, et si le héros
formé 4 l’école d’Homére, si le gigantesque rénovateur de la vengeance
de l'Europe sur l’Asie edt commandé A des ceeurs aussi grands que le
sien, la pointe de son épée edt atteint jusqu’au Gange. La dynastie des
Sassanides a étendu son autorité nominale sur une partie de la pres-
qu‘ile. L*islamisme, né pour la conquéte, et répondant fidélement & la
pensée qui I’a engendré, avait soumis la Perse entiére, lorsque, vers
Yan 1000 de notre ére, Mahmoud s’élanca sur ]"Inde et en ravageaa plu-
sieurs reprises la partie septentrionale. L’appAt des richesses qu’il en
rapporta y conduisit les Afgans; Timour y acquit le titre de prince de
$ 2 volumes in-8*, au comptoir des Imprimeurs-Unis, 45, quai Malaquais.
T. xX. 10 péc. 1847. 14° rive. 22
aw
674 L’INDE
la destruction. La domination des Afgans y reparut; mais celle des Mo-
gols y fut rétablie par Baber, qui transmit le sceptre de sa puissance a
son fils Houmayoun; celui-ci le perdit, le reconquit et ]’assura enfin 4 sa
faaflle. Lerdgne d’Acbar, fils de Roumayoun, marque l’apogée de lagtolre
ao ta dynastic mogole. Ainsi, 4 la population primitive, conservaat ses
croyances brahmaniques, ses institutions religieuses et politiques, ses
lois et ses mceurs, s’est trouvée superposée une inondation de quinze a
vingt millions de conquérants, dont le grand-mogol était le souverain et
le Coran Jaloi supréme. C’est ce gouvernement hindou-musulman gue
)’Angleterre a détruit et remplacé dans |’Inde.
L’altération des antiques traditions du genre humain, par le génie
hindou, consiste dans la confusion du Créateur et de la création, dans la
croyance & l’identité de Dieu et du monde, et aux creuses profondeurs
du panthéisme. L’institution politique des Hindous était fondée sur cette
conception cosmogonique erronée. Elle a partagé d’abord la société en
quatre castes, au~dessous desquelies se troavaft celle des parias, subdi-
visée elle-méme comme celles qui lui étaient supérieures, La premiére
de ces castes, celle des brahmanes, est censée issue de la téte de Dieu;
la seconde, celle des kchatrias, de sa poitrine ou de ses épaules; la troi-
siéme, celle des veisias, de ses cuisses ou de son ventre, et la quatriéme,
celle des soudras, de ses pieds : de 1a les fonctions inhérentes & chacune
de ces caStes, dans la subordination relative des diverses parties du
corps de Brahma, d’ou elles étaient supposées sorties, Les brahmanes
étaient voués a la science, les kchatrias 4 la guerre, les veisias aux af-
faires ducommerce, les soudras aux travaux des champs. L’inégalité so-
ciale reposait immuablement sur linégalité d’origine, et linstitution
des castes avait, dans la conception cosmogonique, un fondement sacré,
inébranlable. La caste était élément intégrant de la société hindoue,
comme l’individualité est celui de la civilisation née de l’application de
la vérité chrétienne 4 lordre social. Un nombre illimité de nouvelles
castes est né successivement du besoin de l’exercice de certaines pro-
fessions, de certains métiers. Mais l’*inflexible division par castes, en-
core existante aujourd’hui, n’en est pas moins restée la base religieuse
des institutions politiques, et l’activité humaine est demeurée absorbée
tout entitre en Brahma. Les castes n'ont entre elles aucun point de
contact, aucun rapport, aucun lien. La caste, pour |’Indien, c'est la na-
tionalité, c’est la patrie ; il laisse conquérir, sans le défendre, le sol sur
lequel il vit de la vie matérielle, mais il se fait tuer pour maintenir les
usages de sa Caste.
La royauté absolue était le principe du gouvernement hindou. « Un
« roi, disent les lois de Manou, est une puissante divinité revétue d'une -
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 675
« forme humaine. » Le législateur avait imposé au rol lobligation de
s’entourer de sept 4 huit ministres, pris dans la caste des brahmanes.
L’autorité descendait du roi aux sujets par une hiérarchie successive de
fonctionnaires, chefs de mille, de cent, de vingt, de dix villes ou muni-
cipalités, et méme d'une seule. Mais la base sur laquelle s’appuyait !’an-
tique gouvernement de l'Inde était un systéme complet d'institutions
municipales. L’organisation communale hindoue avait une existence
propre ; elle pourvoyait & trois objets essentiels : l’administration des in-
téréts de la commune, l’exploitation de son territoire et le maintien de
ses rapports avec l‘autorité politique. Elle était dirigée par deux fonc-
tionnaires, dont l'un répondait & ’idée de notre maire; le second était
comme le greffier de la municipalité et le percepteur des contributions.
Ces deux fonctionnaires étaient assistés d’une sorte de conseil munici-
pal. Primitivement électif, sous l’approbation du souverain, l’office de
chef de la commune n’avait pas tardé 4 devenir héréditaire, conformé~
ment 4 la tendance naturelle 4 l’Inde. Le territoire communal était
généralement exploité en commun, suivant un mode d’organisation so-
ciétaire différent en divers lieux, mais d’aprés lequel les droits de ]’in-
dividu n’étaient point sacrifiés 4 ceux de l’association. La réunion de
plusieurs villages constituait une sorte de district. Le systéme des inst{-
tutions municipales hindoues a ses racines dans un passé aussi reculé
gue lorigine de la langue sanscrite, et i] a résisté 4 tous les bouleverse-
ments politiques qui ont successivement ébranlé lesol del’Inde. _
Les plus épaisses ténébres historiques entourent la question de pro-
priété du sol dans )"Inde primitive. De trois opinions, dont chacune
s’appuie sur d'imposantes autorités, l'une attribue cette propriété au
souverain, la seconde au cultivateur, la troisiéme au village. L’antique
droit public de l’Asie et le génie de l’Orient se prononcent en faveur de
la premiére.
La conquéte mabomeétane laissa la propriété nominale du sol aur
mains 00 elle se trouvait; mais par l’imposition du kharadje, énorme
rancon du sang, que les sectateurs de l'islamisme exigent de tout peu-
ple conquis admis au rachat, le gouvernement musulman devint de fait
propriétaire des terres sur lesquelles il avait étendu son cimeterre. La
propriété particuliére fut ainsi engloutie dans le kharadje, qui ne laissa
au cultivateur hindou que ce qui était absolument nécessaire 4 son en-
tretient, a celui de sa famille, eta l’ensemencement de l’année sui-
vante.
La condition du cultivateur ne devint pas plus pénible sous ce nou-
veau régime qu'elle ne)’était sous les gouvernements indigénes, et I’Inde
ne dépérit réellement pas sous les conquérants mahométans, qui res-
676 L'INDE
pectérent les institutions politiques et administratives qu'ils trouvérent
établies. La population des vainqueurs se superposa 4 celle des vaincus ;
‘mais l'une et l'autre furent gouvernées suivant les lois propres 4 cha-
cune d’elles. La majesté de la toute-puissance des souverains musul-
mans entourait ’empereur mogol a Delhi, et les provinces étaient ad-
ministrées par des délégués de son autorité, appelés subahdars. Dans
chacune de ces provinces ou vice-royautés, la collection des impots était
‘confiée & une sorte de fermier général, nommé dewan; elle s’opérait par
le chef de chaque district, agent intermédiaire entre le dewan et les
cultivateurs. Cet agent, appelé zemindar, d’un nom tiré de la langue
des vainqueurs, devint naturellement l’anneau qui rattacha les institu-
tions indigénes aux institutions musulmanes. La charge des zemindars
acquit bientét une grande importance ; {ls la rendirent successivement
inamovible et méme héréditaire, et en étendirent les attributions jus-
qu’aé l’administration civile et judiciaire du district. La conquéte avait
mis le pouvoir politique et militaire aux mains des musulmans; mais
les institutions municipales hindoues furent conservées. Au - dessus
du zemindar tout était musulman, au-dessous tout était hindou.
Ainsi s’était constitué un Etat, suivant l’expression pittoresque de
M. Barchou de Penhoén, mahométan jusqu’a la ceinture et hindou plus
bas. Il faut remarquer aussi, avec M. le comte de Warren, que, par
son étrange formation, cet Etat était despotique par la téte, aristocra-
tique et féodal par le milieu, municipal et républicain & sa base.
Le temps avait porté ses inévitables atteintes a ]’établissement mu-
sulman, lorsque le choc terrible de Nadir-Schah acheva d’en briser le
pouvoir central. De la prostration de ce pouvoir, du désordre et de
l’anarchie qu’elle amena naquirent des Etats inférieurs, et naturellement
faibles. Au milieu de cette décadence et de ce déchirement de Il’em-
pire mogol, chaque village hindou ne se souciait que de la conserva-
tion de son intégrité municipale, et chaque caste se montrait aussi in-
différente au changement des maftres du sol qu’attachée 4 ses usages.
L'Inde était loin de pouvoir opposer une résistance efficace 4 une inva-
sion prétendant au sceptre des descendants de Baber.
M. Barchou de Penhoén a consacré de longues années et un laborieux
séjour en Angleterre a la recherche des matériaux de important ou-
vrage dans lequel il a déroulé, en six volumes, la série des faits consti-
tuant la conquéte et la fondation de l’empire anglais dans Il’Inde. Si le
récit des évyénements extraordinaires d’ou est sorti cet empire présente
un étonnant spectacle, l’exposé de la situation actuelle de l’Inde, sous
la domination de l’Angleterre, n’est pas moins intéressant. L’auteur I’a
renfermé dans les deux volumes dont nous nous occupons ici, et qui
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 677
forment un livre tout & fait distinct, et indépendant du premier fruit de
ses travaux, sur un sujet qu'il a creusé jusque dans ses derniéres profon-
deurs, et soigneusement examiné sous toutes ses faces.
Avant de nous initier & la connaissance des destinées de l’Inde, la
plume que M. Barchou de Penhoén a prise, en déposant l’épée, avait
déja confirmé la vérité de cette assertion de Cervantes : Nunca la lanza
embotd la pluma, jamais la lance n’émoussa la plume. Dans un volume in-
titulé : Mémoires d’un officier d’état-major, elle avait décrit l’expédition
francaise de 1830, qui a glorieusement effacé, par la prise d’Alger, la
tache laissée sur la chrétienté par le grand désastre de Charles-Quint ;
et le narrateur de cette belle campagne a pu dire : Quorum pars... fut.
Sous le titre : Un Automne au bord de la mer, M. Barchou de Penhoén avait
offert au public un recueil de plusieurs morceaux philosophiques et
historiques, ow ]'élévation de la pensée est servie & souhait par le style.
Dans un autre volume, publié il y a quinze ans, Guillaume d’Orange et
Louts~Philippe, la révolution de 4830 était comparée 4 celle de 4688, dans
le but d’engager le parti royaliste 4 prendre une attitude parlementaire
devant la nation ; l’auteur a exposé les conditionsauxquelles {] jugeait que
ce conseil pouvait étre appliqué ala pratique. Dans Histoire dela philoso-
phie allemande depuis Leibniz jusqu’a Hegel, ce n'est pas notre drapeau
philosophique qui est arboré; mais la recherche et l’amour de Ia vérité
sont toujours dans l’intention de lhistorien, qui ne s’attache qu’a l’ac-
complissement de sa mission. Les excursions philosophiques de M. Bar-
chou de Penhoén au-dela du Rhin ont aussi produit une traduction fran-
caise de la Destination de Vhomme, de Fichte.
Mais c’est dans I’Inde que nous devyons maintenant nous transporter
avec lui, pour étudier la situation de ces contrées sous le sceptre bri-
tannique. Dans l’appréciation d’un livre dont le poids exige un usage
sérieux de la balance de la critique, nous joindrons & la franchise de
notre jugement la défiance de nos connaissances, quoiqu’il s’agisse d’un
sujet quin’y est pas absolument étranger.
L’opinion publique commenca généralemnnt par ne pas admettre, em
Angleterre, le droit des envahisseurs 41a possession des territoires ac--
quis par une compagnie de marchands. A cette question se joignait celle-
de savoir si ces conquétes devaient appartenir 4 la Couronne, au Parle--
ment ou & la Compagnie. Il fallait aussi adopter un systéme de politi-
que extérieure dans les relations 4 établir avec les Etats environnants.
Mais il est A remarquer que ce n’est pas la solution donnée a ces di-
verses questions qui a conduit l’Angleterre 4 régner sur l’Inde. C'est en
atteignant un but tout a fait opposé 4 celui auquel elle visait qu'elle a
fini par étendre sa puissance sur cent cinquante millions environ dé
678 L’INDE
sujets médiats et immédiats, d’orlgine hindoue ou musulmane. L’année
4757, date de la bataille de Plassey, peut étre considérée comme celle de
la fondation de l’empire hindou-britannique.
A l’époque ot les Anglais s’établirent dang l’Inde, sur les débris de la
domination mogole, la décomposition de ce vaste empire, nous l’avons
déja dit, avait donné naissance 4 plusieurs nouveaux Etats. Dans une
partie du Dekan s’était élevé celui de Haiderabad, ainsi appelé du nom
de sa capitale; la confédération mahratte s’étendait au nord et au nord-
ouest, et le royaume de Maissour avait pris place au sud de celui de
Haiderabad. Autour de ces trois puissances Indigénes s’étaient formés
d’autres petits Etats, également indigénes. Nizam-ul-Mulk, qui mourut
en 1748, 4 1’Age de cent neuf ans, fut le fondateur de l’empire du Dekan
ou de Haiderabad ; Sevadji, de’l’empire mahratte, et le fagneux Haider-
Ali, de celui de Maissour, qu’il agrandit tellement sous son ancien nom
qu'il légua comme un Etat nouveau 4 son fils Tippou-Sahib. On put
croire up moment que I'Inde entiére passerait sous le joug des Mah-
rattes. Les successeurs de Sevadji aspiraient au tréne de Delhi, lors-
qu’en une sanglante bataille, perdue aux environs de cette ville, leurs
prétentions succombérent sous le sabre des Afgans. L’empire des Mah-
rattes se composait d’une réunion d’Etats fédératifs plutét qu'il ne for-
mait un seul Etat homogéne, En dehors de la péninsule hindoue, les Af-
gans, au nord-ouest, voyalent dans les Mogols des usurpateurs, dont
ils désiraient expulsion et convoitaient les dépouilles. Dans le Pendjab,
Jes Seiks, guerriers ardents, s*étaient créé un empire. A lorient, la race
belliqueuse des Gourkas était retranchée dans les montagnes du Népal.
Au midi, vers la Cochinchine, la valeur d’Alompra avait élevé l’empire
Birman.
Nous avons dit que l’Angleterre était arrivée dans l'Inde & un but ab-
solument opposé A celui qu’elle avait voulu atteindre. C’est contraire-
ment 4 ses intentions, maintes fois exprimées, que la conséquence im-
prévue de la descente de quelques marchands sur les cétes du Bengale
et de Coromandel a été la conquéte d’un empire dont les limites sont
devenues |’Himalaya au nord, le cap Comorin au midi, l’Indus a l’ouest
et le Gange 4 l’est. C’est en quelque sorte malgré elle qu'elle est par-
venue & commander & une notable partie de la population du globe, et
que sa puissance, en Orient, ne peut étre comparée qu’é la domination
que Rome antique avait mesurée 4 la longueur de son épée. Il est in-
contestable, en effet, que le point de départ de la politique des Anglais
dans l’Inde a été la triple résolution de resserrer leurs conquétes terri-
toriales dans les plus étroites limites possibles, d’éviter toute guerre, et
de s'abstenir de toute intervention dans les affaires des Etats voisins.
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. $79
L’Angleterre craignait que sa constitution ne fat ébranlée par le coup
qu'elle recevrait nécessairement de l'acquisition inatterdue d’un nou-
vel et trop grand élément de puissagce et de richesse. Cette opinion
avait méme atteint Pillustre Chatham, pére de Pitt. Elle gaidait la plume
de Clive lorsqu’il écrivait aux directenrs de la Compagnie : « J’aurais
« voulu que nos opérations eussent été conduites avec plus de modéra-
a tion ; j'aurais voulu que nous n’eussions pas €¢é6 contraints d’entretenir
« sur pied une force militaire plus considérabdie qu'il n’est nécessaire
« pour profiter en paix, avec sécurité, de nos avantages commerciaux ;
«mais puisque nos vues se sont étandues bien au dela, puisque désar-
« mais le commerce ne constitue plus le seul revenu de la Compagnie,
« nous devons poursuivre ; rétrograder serait impossible. » Warren Has-
tings regretta!t aussi qu’s la nature commerciale de ja Compagnie dat se
joindre un caractére politique.
C'est ainsi que les premiers auteurs de la grandeur anglaise dans
l'inde preseentaient et redoutaient le danger de la trop rapide extension
de l’empire. Us se disaient que toute acquisition de territoire entraf-
nait la nécessité de la guerre, et la guerre, méme heureuse, exigeait
lemploi de fonds qui pouvaient étre plus utilement appliqués au com-
merce ; car le commerce était le but unique des vues de la Compagnie,
et méme alors la principale préoccupation des hommes d’Etat de |’An-
gleterre par rapport 4 l’Inde. La sagease des prévisions de Clive et de
Hastings ne les empécha pas d'étre trés-impopulaires parmi leurs contem-
poraias, et l’opinion publique répugnait tellement a ja fondation d’une
puissance territoriale que, si le Parlement edt été appelé A en délibérer,
une forte majorité se serait sans doute prononcée pour l’abandon des
possessions acquises. Deux bills présentés successivement par Fox et
par Pitt, bien que différents dans leur eaprit et dans leurs dispositions,
s’accordaient néanmoins pour interdire toute nouvelle acquisition de
territoire. Le bill que Pitt fit adopter par le Parlement posait la régle a
suivre dans la politique de l’Angieterre 4 l’égard de l’Inde ; il défendait
aux gouverneurs généraux de s’ingérer dans les affaires des Etats indi-
génes, en méme temps qu'il leur prescrivait de s’abetenir envers eux de
toute hostilité, hors le cas de légitime défense.
Lord Gornwallis réunit, pour la premiére fois, les fonctions de gouver-
neur général et celles du commandement militaire en chef. A son arrivée
dans l’inde, il trouva en Tippou-Sahib, quoique inférieur en talent 4 son
pére, un redoutable ennemi des Anglais. Le fils de Haider-Ali avait amé-
lioré, par d’utiles réformes, la situation de l’empire de Maissour ; il avait
introduit la discipline européenne dans son arméo, et il était animé d’une
haine énergique contre les chrétiens. Les vues ambitieuses de Tippou
680 L’ INDE
étafent hostiles en méme temps 4 la confédgration mahratte et 4 l’empire
de Haiderabad : il avait hérité de son pére Ja pensée d’éterdre sa domi-
nation sur I’Inde entiére. Une alliance avec les deux Etats menacés par
les desseins du souverain de Maissour efit donc été un acte de bonne
politique de la part de lord Cornwallis. Mais nous venons de dire qu’un
bill mettait le gouverneur général dans l’impossibilité de contracter
aucune alliance définitive ni offensive. C’est cette interdiction qui, jointe
aux propres idées de lord Cornwallis, le détermina 4 adopter une me-
sure d'une portée ultérieure alors incalculable, et fit sortir la conquéte
de l’Inde de l’intention de se renfermer dans les limites du territoire
primitivement acquis. Par un traité signé en 1766, et confirmé par un
autre en 1769, la Compagnie s*était engagée & fournir au souverain de
l’Etat de Haiderabad, appelé Nizam, du nom glorieux de Nizam-ul-Mulk,
un corps auxiliaire de troupes, dont la solde et l’entretien seraient a
la charge de ce gouvernement. Lord Cornwallis crut se conformer, sinon
a l’esprit, au moins a la lettre de l’acte du Parlement, en déclarant cet
ancien traité toujours valable; et, 4 la demande du Nizam, il lui fournit
deux bataillons et six piéces de canon. Mais dans ce méme traité était sti-
pulé un démembrement de l’empire de Malssour en faveur du Nizam,
& condition que celui-ci accorderait aux Anglais la ferme générale du
territoire distrait des Etats de Tippou. La conduite de lord Cornwallis,
en cette circonstance, ne manqua pas moins d’habileté que de franchise.
Mais Tippou, en se préparant hardiment 4 résister 4 l'alliance formée
contre lui, forca bientét le gouverneur anglais 4 renoncer 4 cette mar-
che ambigué, a enfreindre les restrictions imposées a la politique bri-
tannique, et 4 se disposer 4 la guerre. Un traité d’alliance offensive et
défensive, stipulant le partage égal des avantages qu’il produirait, fut
conclu avec le Nizam, et une convention analogue fut régiée avec is
confédération Mabratte.
La guerre ne pouvait plus tarder & éclater : ce fut Tippou qui en prit
linitiative, en attaquant le radja de Travancore, allié des Anglais. Le
courage et le talent naturel du digne fils de Haider-Ali furent impuis-
sants A lutter contre la civilisation chrétienne; il fut vaincu dans Serin-
gapatam, par la supériorité militaire des Anglais. Le but de la guerre,
pour lord Cornwallis, avait été la paix; il crut la consolider par la ré-
partition de la moitié du territoire des Etats de Tippou entre les An-
glais, le Nizam et les Mahrattes. En réduisant le plus considérable des
trois Etats indiens 4 l’impossibilité de menacer les deux autres, lord
Cornwallis obéissait aux idées européennes d’un équilibre politique ou
le réle de l’Angieterre est celui d’antagoniste de la nation prépondérante.
C'est ainsi que la nécessité a substitué le systéme de la balance des puis-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 684
sances & celui de la neutralité, que |’ Angleterre s’était proposé d’observer.
Sir John Shore voulait aussi la paix avant tout, et il était partisan de
la neutralité politique de l’Angleterre dans l’Inde ; mais, 4 la différence
de lord Cornwallis, il ne croyait pas que la balance des Etats fat le
moyen d'atteindre ce but. Un des hommes qui dirigegient les affaires de
la confédération mahratte, Madadji-Sindia, voulait étendre la domina-
tion de son pays aux dépens du Nizam, et Tippou se montrait disposé &
Je seconder dans l’exécution de ce projet. En présence d’un danger
aussi grave, le Nizam eut recours au gouvernement anglais, et lui offrit
Yarbitrage dela querelle que lui avaient suscitée les Mahrattes. La poli-
tique timorée de sir John Shore se retrancha derriére l’acte du Parle-
ment, qui prohibait toute intervention dans les affaires des Etats de
Inde. Le Nizam , vaincu, fut contraint de céder aux Mahrattes une
partie du territoire de son empire, et de consentir 4 leur payer un tri-
but. C’est ainsi que, par un désir excessif de la paix, sir John Shore mit
en danger la puissance anglaise dans l’Inde, et laissa périr le systeme
d’équilibre entre les divers Etats. Alors fut appelé au gouvernement gé-
néral de l’'Inde le comte de Mornington, depuis lord Wellesley, dont le
nom préside 4 l’époque la plus giorieuse de la domination anglaise.
Entre les Etats de l'Inde et l’Angleterre, il existait des alliances en
vertu desquelles celle-ci fournissait des corps de troupes indigénes,
disciplinés 4 l’européenne et commandeés par des officiers anglais, aux
Etats qui les soldaient et les .entretenaient , au moyen de subsides
payés 4 la Compagnie. Voila pourquoi ces alliances furent appelées sub-
sidiaires ; et on peut dire que c’est en substituant un systéme politique,
fondé sur cette sorte d’alliance, & celui de la balance entre les puis-
sances, que lord Wellesley parvint 4 rendre possible la domination de
Angleterre sur I’Inde. Voyons quelles furent les circonstances qu'il
fit servir 4 l’établissement de son plan de conduite.
Les souverains Mahbrattes, descendants de Sevadji, avaient primitive-
ment auprés d’eux un conseil de huit brahmanes, dont le chef portait le
nom de peschwa. Peu 4 peu le peschwa s’empara de la réalité du pou-
voir, dont il ne laissa que l'apparence au radja, établi & Sattara, tandis
que Pouna devint la véritable capitale de l‘empire, en méme temps que
Ja demeure des peschwas. Quand ensuite Devlet-Row-Sindia fit de l’auto-
rité de ceux-ci ce qu'ils avaient fait eux-mémes de celle des successeurs
de Sevadji, la politique méticuleuse de lord Cornwallis lui refusa son ap-
pui, et l’ambitieux chef Mahratte créa un corps de troupes formées a la
discipline européenne par des officiers francais. La méme cause, le refus
de venir en aide au Nizam, produisit, dans ]’Etat de Haiderabad, le méme
effet, Pacquisition d’un corps d’armée commande par des officiers fran-
682 L*INDE.
cais. Tippou avait mis la plus grande activité & se relever de sa défaite
de Seringapatam. Ii avait rétabti la prospérité dans ses finances, et porté
son armée 4 un effectif redoutable. ll avait acquis de linfluence a la
cour de Pouna ; i] s’était mis en relation avec Zeman-Schah, souverain
des Afgans, et. avec la France républicaine, dont Ja flotte, rassembiée a
Toulon, pouvait sembler destinée & une expédition dans l’Inde. Lord Wel-
lesley avait déja su amener le Nizam au licenciement du corps francais
a son service, lorsqu’une inconcevable gaucherie politique du gouver-
neur de I’Ile-de-France révéla aux Anglais je danger qui les menacait du
coté de Tippou. La guerre fat immédiatement déclarée, et le général
Harris marcha droit 4 Seringapatam. Tippou fut tué dans l’assaut, et le
drapeau anglais flotta sur la capitale de l’empire de Maissour. Dune
partie du territoire de cet empire lord Wellesley créa un nouvel Etat,
sur le tréne duquel il placa la famille des ancions radjas, en contractant
avec elle un traité d’alliance subsidiaire. Le reste des possessions de Tip-
pou fut partagé entre le Nizam et les Angiais.
Cependant la puissance usurpée de Sindia, dans la confédération mah-
ratte, n’avait fait que s’accroftre. Les plus belles provinces de l’Hindos-
tan étaient affectées a l’entretien de ses troupes, commandées par le
général francais Perron, qui se trouvait ainsi & la tate d'un Etat indépen-
dant , et en possession, par un revenu énorme, de la plus grande exis-
tence gu’aucun Européen ait jamais eue dans l’Inde. Dans cette cir-
constance, lord Wellesley se fit l’allié et le soutien du peschwa.
Sindia avait dans Holkar un rival qui le défit en une sanglante ba-~
taille. Pour échapper aux chefs de ces discordes intestines, le peschwa
se réfugia chez les Anglais, et plaga par le traité de Bassein la confédé-
ration Mahratte sous leur influence. Il céda une portion de territoire
pour subvenir a l’entretien d'un corps de troupes auxiliaires fournis par
la Compagnie, et s’engagea 4 ne plus prendre jamais aucan Européen a
son service. Les chefs les plus puissants parmi les Mahrattes, Sindia, le
radja de Berar, Holkar, tentérent en vain de lutter contre la prépondé-
rance anglaise. L’arbitrage britannique plana sur I’Inde : ’habile emploi
du systéme des alliances subsidiaires avait assuré 4 lord Wellesley cet
immense résultat. « C’est que rien ne manque, comme le remarque ju-
e dicieusement M. Barchou de Penhoén, 4 ceux qui agissent dans le sens
« des desseins providentiels, 4 ceux qui ne sont eux-mémes que des in-
« struments aux mains de la Providence, et elle semblait conduire l’An-
« gleterre comme par la main 4 la domination de l*Iinde. »
Quoique opinion publique edt applaudi avec enthousiasme, en Ap-
gleterre, 4 la chute de Tippou, elle ne s‘en effraya pas moins de l‘exten-
sion des moyens qui avaient amené ce brillant succés, et lord Wellesley
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 688
fat aecusé de suivre un ‘plan systématique dagrandissement territorial,
centraire & la politique prescrite par l’acte du Parlement de 1793. Cette
réaction de l’opinion remit en faveur le syst¢me de la balance des Etats,
et méme celui de la neutralité de Angleterre, et rappela lord Cornwal-
lis aun gouvernement général de I’Inde. Homme aimable dans la vie pri-
vée, fun caractére honnéte, mats d’un esprit trop étroit pour rien com-
prendre de vaste, lord Cornwallis reparut dans |’Inde pour y renverser
Védifice de grandeur élevé par son prédécesseur. I] poursuivait cette
cuvre par la dissolution des alliances avec les Etats indigénes, lorsqu’ll
moorut, et fut remplacé par sir George Barlow, qui marcha d’abord dans
les mémes errements. Mais le successeur de lord Cornwallis reconnut
ensuite que les ennemis de l’Angieterre verraient de la faiblesse dans
cette modération, et il se détermina A maintenir le traité de Bassein.
' Lord Minto, homme capable, n’en arriva pas moins dans l"Inde, résolu
de s’abstenir de toute intervention dans les affaires des Etats indigénes,
tant ie vent de l’opinion publique soufflait dans cette direction. Mais la
nécessité de sauver la confédération Mahratte du danger de ses divisions
intestines obligea bientét lord Minto A soutenir le radja de Berar, me-
nacé dans son existence politique par un chef mahométan, Amir-Khan.
Enfin le nord de l’Hindostan ravagé par des brigands puissants, les Pin-
daris, et l’ambition de Randjit-Singh, radja de Lahore, achevérent de
faire de lord Minto un partisan déclaré et prévoyant de la prépondérance
anglaise. Mais il était réservé 4 son successeur, le marquis de Hastings,
de proclamer hautement I*inauguration de ce systéme.
Fatigué de la domination anglaise, le peschwa méditait des‘en affran-
chir, avec l’aide de ses vassaux revenus 4 la soum{ssion, lorsqu‘une réso-
lution vigourense du résident anglais & Pouna réprima cette velléité
d'indépendance. Mais un mouvement populaire éclata dans cette ville,
et la maison du résident fut attaquée et pillée. Le peschwa, dépourvu
de toute énergie, ne sut pas profiter des dispositions des Mahrattes 4 se-
couer le joug étranger; i! abdiqua son autorité entre les mains des An-
glais, dont il recut un traitement annuel. Imitant la conduite de lord
Wellesley dans le Maissour, le marquis de Hastings replaca la dynastfe
des radjas de Sattara sur le tréne usurpé par les peschwas; ma{s un
traité dalliance subsidiafre assura aux Anglais l’autorité réelle dont
ceux-ci avaient joui; car le souveratn d’un Etat passé sous ce régime
n’est plus que le prisonnier de l’Angleterre. Des conditions analogues
furent imposées aux autres chefs mahrattes. Ainsi s’éleva la prépondé-
rance politiquedel’ Angleterre sur lesruines de laconfédération Mahratte;
ainsi fat posée la base fondamentale du droit international dela péninsule
hindoue : le gouverneur général de ]’"Inde remplaca le Grand-Mogol.
~
684 LINDE
- Mais ou le systéme subsidiaire, imaginé par lord Cornwallis pour élu-
der les interdictions légales qui s’opposaient 4 l’extension territoriale de
Ja puissance anglaise, I’a-t-il conduit? La correspondance de sir Henry
Russell avec la Cour des Directeurs répond ainsi & cette question : « Du
« moment que nous établissons un gouvernement subsidiaire, nous nous
« trouvons sur une pente fatale o nous ne pouvons plus nous arréter:
« un pas oblige a un autre ; le premier entratne nécessairement au der-
« nier, et tous invariablement tendent au méme but: ruine et destruc-
¢ tion pour l’Etat protégé. Et pourtant un pareil résultat est déplorable,
« autant pour nous que pour le Nizam. Notre pouvoir tend naturellement
a as’étendre, ootre intérét estd’en retarder la marche. Nous n’avons rien
a 4 craindre du dehors ; c’est dans chaque accroissement de territoire que
« nous trouvons, que nous nous créons des dangers. Chaque gouverne-
« ment indigéne supplanté par nous est un débouché de moins pour
a les tétes ardentes qui abondent parmi les classes militaires de l’Inde,
« et qui ne peuvent supporter la contrainte d’un gouvernement régu-
« lier. Du moment qu’un Etat passe sous notre autorité directe, nos em-
« ployés européens inondent toutes les carriéres; les classes supé-
« rieures ou les classes moyennes indigénes ne trouvent plus une seule
« place pour se caser et périssent bientét de misére; ainsi la somme des
« haines nationales va toujours croissant. L’empire que nous avons con-
« quis dans ce pays suivra la loi commune de toutes les usurpations: il
« ne peut rester stationnaire; du jour ow nous cesserons d’avancer,
« nous reculerons. Chaque pas vers le sommet nous rapproche de la
a pente opposée. La plus sage politique pour nous est donc d’étayer le
« plus longtemps possible les gouvernements indigénes; tant qu’ils se-
« ront debout, nous subsisterons 4 cété. Corrigeons les abus, arrétons
« les désordres, mais ne touchons pas & I’édifice séculaire des institu-
« tions. Le défaut de notre systéme, dans IInde, a toujours été de vouloir
« substituer notre centralisation aux administrations multiples du pays.
« Les mahométans, avec tout leur attachement fanatique pour leur
«code et pour leurs coutumes, se sont comme par instinct gardés de
« cette erreur. I] n’est point vrai, comme on se plait 4 le dire, que notre
« gouvernement ait méme le mérite de la popularité parmi nos sujets
« indiens : ils ont les mémes prédilections que tout le reste du monde;
« ils aiment 4 étre gouvernés par des gens parlant la méme langue, pro-
« fessant la méme religion , observant les mémes coutumes qu’eux, et
« préférent naturellement le systéme le plus rude et le plus grossier,
« quand il est le produit de leur propre sol, aux combinaisons gouverne-
« mentales les plus raffinées, tracées sur un modéle étranger et admi-
nistrées par des mains étrangéres. [1 n'y a pas de doute que nos r-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 685
« glements en fait de gouvernement ne soient dictés par les intentions
« les plus bienveillantes et les plus philanthropiques; mais nos lois et
« nos usages, nos idées et nos formes de justice ne sont pas plus adap-
« tées 4 l'état de la société dans I’Inde que nos maisons et nos véte-
« ments ne le sont au climat. La conséquence a été que notre systéme, en
« dépit de l"habileté et du zéle de ceux qui l’ont administré, a fait plus
« de mal, et un mal plus irréparable, que les excés les plus désordonnes
« du plus mauvals gouvernement de l’Inde. S’il me fallait une preuve,
« je demanderais ov sont aujourd*hui, dans les domaines de la Compa-
« gnie, les hautes classes et les classes moyennes; elles sont non-
« seulement ruinées, mais complétement détruites; il n’en reste pas
« méme la trace. On se demande si elles ont jamais existé. Or, si notre
« passage n’est marqué que par des ruines, si nous ne savons rien éle-
« ver a la place, conserver doit étre la devise, la consigne de nos hommes
« d’Etat ; étayer, toujours étayer, voila notre meilleure politique. »
Ce rapide coup d’ceil, jeté sur Ja politique de l’Angleterre dans ]'Inde,
fait voir comment quelques marchands, sortis d'une taverne de Londres,
sont devenus & leur insu et malgré eux les conquérants d’un des plus
grands empires de la terre. Mais quand cette compagnie de négociants
eut succédé a la puissance du Grand-Mogol, il fallut bien que ses régle-
ments, purement mercantiles d’abord, se transformassent en institutions
politiques, Examinons maintenant ce qu’est le gouvernement général de
V’lnde.
Les spéculateurs anglais, fondateurs d’un capital pour l’exploitation da
commerce de l’Inde, se sont trouvés naturellement en rapport avec
le gouvernement de la Grande-Bretagne, avec les souverains indiens
dans le pays desquels ils allaient trafiquer, et avec les agents de leurs
intéréts en Angleterre et dans l’Inde. De 14 vient que trois éléments dif-
férents ont constitué le gouvernement de la Compagnie. Ses rapports
avec celui de la métropole consistent en chartes qui lui conférent des
priviléges commerciaux. La premiére date du 34 décembre 41600. Elle
fut d’abord accordée pour quinze ans, avec la faculté d’étre prolongée
pendant le méme espace de temps, si elle était trouvée avantageuse au
pays. Elle fut renouvelée neuf ans plus tard, et devint le fondement de
toute l’institution.
Le premier traité de commerce entre la Compagnie et les gouverne-
ments indiens a été confirmé par un firman impérial du mois de janvier
4613. C’est le Grand-Mogol lui-méme qui a ouvert aux Anglais la porte
ge I’{Inde. Un firman qui porte la date de 1715 établit d'une maniére
définitive les rapports de la Compagnie avec les Etats hindous.
La Compagnie partagea ses agents en deux classes : celle des employés
686 LINDE
du service civil et celle des employés du service militaire. Les uns et
les autres s’obligeaient par serment, envers Ja Compagnie, & remplir les
engagements sévéres qu’elle leur imposait, et ce contrat entre la Com-
pagnie et ses employés lui conférait un pouvoir immense.
Les chartes, les firmans et les serments ont donc été les trois éléments
constitutifs de la Compagnie. Un premier comité, chargé de gérer les
affaires, a donné naissance & la Cour des Propriétaires, et un comité de
trente délégués, nommés par l'assemblée des actionnaires, et chargé,
sous un président, des détails de l’administration et des communica-
tions avec les ministres de la couronne, est devenu la Cour des Direc-
teurs. Tout le gouvernement de la Compagnie roula sur ces deux Cours.
La permission obtenue & Delhi, pour les agents de la Compagnie, de ré-
sider dans certains ports de l’empire mogol, a constitué la troisiéme
branche de ce gouvernement.
Charles II, en renouvelant la premiére charte en 1664, en étendit les
priviléges. A la fin du XVII° siécle, une association rivale, née de la
lutte entre la royauté et le Parlement, avait obtenu une charte qui met-
tait la Compagnie en péril. Mais de la fusion de ces deux Sociétés est
sortie la fameuse Compagnie des Indes-Orientales, destinée 4 régner sur
V'Inde. Un bill de 1708, complété par un autre acte du Parlement en
1728, fortifia la constitution de la Compagnie, et créa trois présidences, A
Calcutta, 4 Madras et 4 Bombay, chacune sous l’autorité d’yn gouver-
neur. En 4773 un bill institua un gouverneur général, séant 4 Calcutta,
et assisté de quatre membres, constituant avec lui le gouvernement
central. Une cour supréme de justice a été également établie 4 Calcutta.
Le pouvoir exécutif appartient au gouverneur général, qui joult dure
autorité absolue, dont il n’est responsable qu’envers la couronne d’An-
gleterre.
Le bill de 4773 statuait que toutes les dépéches et les réglements que
la Compagnie enverrait dans ]’Inde seraient communiqués au gouver-
nement anglais, Cette disposition du bill a été la porte par ov le Parle-
ment, vainqueur de l’autorité royale, a introduit dans les affaires de
l’Inde l’influence du pouvoir politique, et est parvenu a faire résoudre
en faveur de l’Etat le droit de régler les questions de souveraineté, de
propriété, d’administration du territoire conquis et d’exploitation du
privilége commercial. La possession de ce territoire n’a été concédée 4
Ja Compagnie qu’a la charge par elle de verser dans le trésor public une
somme considérable, et le Parlement s*est immiscé dans les affaires in-
térieures de la Compagnie en fixant lui-méme, malgré les réclamations
des directeurs, les dividendes des propriétaires. Ce n’a pas été sans nuire
aux intéréts britanniques dans l’Inde que les prétentions parlemen-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 687
taires y ont aseuré le triomphe de l'inflvence ministériellc. Pendent
dix ans le gouvernement des possessions anglaises a 6t4 cn proie au
désordre et & l’anarehie.
Le spectacle que nous avons tous les jours sous les yeux ne confirme
que trop la justesse de cette observation de M. Barchou de Penhoén :
« On sait la tendance inévitable de tout gouvernement représentatif &
« faire marcher les choses aprés lea personnes. » Entre les mains de
Fox et da Pitt, la question de I'inde a surtout 66 une arme dont ils se
soat servis un contre l’autre, dans leur grand duel pariementaire. Le
second de ces hommes d’Etat n’a pas peu eontribué a faire échower un
bill présenté par le premier dans le but de modifier complétement l'or-
gapisation gouvernementale de la Compagnie. Le fils de Chatham a défi-
nitivement établi la domination du pouvoir politique daas les affaires
de inde, par le bill qu'il a fait adopter. Cet acte du Parlement conserve
la Cour des Propriétaires et celle des Directeurs, que Fox voulait abolir
Pane et autre, mais il leur on adjoint une troisiéme sous le nom de
Bureau du Contrile, composé de six membres, au choix dy ministére,
sous la présidence d’un secrétaire d’Etat. Un comité secret était aussi
créé pour servir d’organe aux communications du Bureau du Contréle
avec la Cour des Directeurs. L’accroissement du pouvoir et de la ree-
ponsabilité des gouverneurs généraux fournissait le reméde aux
désordres dont l’Inde était le théatre, L’institution du Bureau de Con-
tréle livrait au ministére la haute direction des affaires, mais le manie-
ment général en était laissé & la Cour des Directeurs. Pitt, homme en-
core plus essentiellement gouvernemental que grand orateur, 3 su
établir 'harmonie entre les institutions léguées par le passé, les besoins
du présent et les nécessités de l'avenir, dans le gouvernement de la Com-
pagnie. En subordonnant la partie de ce gouvernement qui réside en
Angleterre au pouvoir politique, et celle qui réside dans I’Inde au gou-
Vverneur général, i] a doané séparément 4 l'une et a l'autre, en mame
temps qu’s toutes deux réunies, la consistanca dont elles avaient be~
soin pour n’étre pas au-dessous de leur mission. Par une dernitre
charte, qui date de 18383, la Compagnie a renoncé & ses priviléges com~
Inerciaux, s'est interdit tout négoce, et a 6té investie du gouvernement
immédiat de l’empire hindou-britannique jusqu’en 4854, Cette charte,
qui assure & la Compagnie d’énormes avantages o¢ lui concdda l’exploi-
tation des immenses ressources de l’Inde, sera nécessairement renoue
velée, et peut étre considérée comme un acte définitif,
Outre les territoires administrés directement par la Compagnie, et
dont la population s’éléve 4 cent millions d'habitents, hindous ou mu-
sulmans, une population d’environ cinquante millions d’Ames encore
688 © BO LINDE
est répartie entre les Etats dont les princes ont abandonné aux Anglais
leur pouvoir politique et militaire, en se réservant le pouvoir civil, et
ceux dont les chefs n’ont cédé que le pouvoir politique, en conservant le
pouvoir civil et militaire. Le gouvernement anglais entretient auprés
des souverains de ces Etats des envoyés ou résidents, qui sont les inter-
médiaires entre ces cours et le cabinet de Londres.
Sir John Malcolm a pu dire avec raison: « Il serait insensé de propo-
« ser d’établir le gouvernement aujourd’hui existant dans l’Inde. »
Avec ses imperfections apparentes, avec ja confusion des fonctions
et le petit nombre des fonctionnaires employés, avec les rapports
mal définis de ses deux Cours et du Bureau de Controle, le gouver-
nement de la Compagnie, image de celui de la nation, produit succes-
sif d’événements fortuits, n’en a pas moins accompli sa double t&che.
Primitivement démocratique, il a peu & peu subi l’influence aristocra-
tique, qui a introduit l’esprit de suite dans la gestion des affaires. 1
s'est trouvé qu'il y avait accord entre le génie anglais, irrationnel et
persévérant, et les circonstances ou il devait agir, et le succés s’en est
suivi naturellement.
La conquéte musulmane avait conservé le mode de collection de ]*im-
pot qu’elle avait trouvé en usage: il était percu en nature, et le soin de
la répartition en était laissé aux administrations municipales; seulement,
un cadastre général, exécuté par ordre et sous le régne d’Acbar, l‘avait
établi sur une base nouvelle. Sous les gouvernements indigénes il con-
sistaiten un quart du produit brut de la terre; Acbar le porta au tiers.
Par le maintien de ce systéme, Warren Hastings et son successeur dans
Je poste de gouverneur général, Mac Pherson, laissérent aux populations
de l’Inde le seul temps de bien-étre dont elles aient joui depuis que le
poids de la conquéte anglaise a été ajouté 4 celui de la conquéte mu-
sulmane. Lord Cornwallis trancha la question de propriété du sol en fa-
veur des zemindars, dans la présidence du Bengale. Dans celle de Ma-
dras elle fut résolue & l’avantage des tenanciers ; mais la fixation de
l’impot territorial ne leur laissait qu’environ 45 pour 100 du produit brat
de la terre. Ainsi la propriété sé trouvait absorbée dans l’impdt, et la
question de possession du sol était décidée de fait au profit de l’Angleterre.
Lord Cornwallis brisa l’institation municipale qui rattachait les ze-
mindars aux tenanciers, et cette suppression anéantit l’existence des
employés de l’administration des villages, constituant, en quelque sorte,
les classes moyennes de "Inde. Les relations entre les zemindars et les
cultivateurs ne furent plus adoucies par les agents intermédiaires que le
temps avait créés, et elles dégénérérent promptement en inimitiés irré-
conciliabies, en violences ruineuses pour les uns et pour les autres. Tout
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 689 -
en déclarant le zemindar propriétaire du sol, lord Cornwallis avait sta-
tué que les baux des tenanciers seraient perpétuels. En cas d’arriéré
dans le payement des revenus, le gouvérnement anglais faisait vendre
une portion du domaine du zemindar retardataire, tandis que celui-ci
était obligé de passer par les lenteurs interminables de la procédure
anglaise pour obtenir ce qui lui était dQ par les tenanciers. I) suffit de
trois années d’application de cette désastreuse mesure pour ruiner une
organisation politique et administrative qui remontait jusqu’a lorigine -
méme de histoire de Il’Inde. Un tiers du territoire des trois provinces .
du Bengale, de Bahar et d’Orissa fut mis en vente pour cause d‘arré-
rages d’impdts. La terre devint la proie de quelques aventuriers de Cal-
cutta ; la classe riche et florissante des zemindars cessa d’exister ; tous
les Hens sociaux furent rompus.
Dans la présidence de Madras on arriva au méme résultat par des
moyens opposés: on sacrifia les classes supérieures & celle des tenan-
clers. Un petit nombre de collecteurs européens, assistés de quelques
agents indigénes, furent les seuls intermédiaires entre le gouvernement
anglais et les cultivateurs. L’établissement d’un imp6t de 45 pour 100,
payable en argent, acheva de rendre le tenancier de la présidence de
Madras plus misérable encore que celui de Calcutta. Devenu le juste ob-
jet de toutes les malédictions des Hindous, lord Cornwallis fut regardé
par l’Angleterre entiére comme le législateur de l’empire conquis par
l’épée de Clive, tandis que Warren Hastings, béni par |’Inde pour I’a-
voir gouvernée suivant ses lois traditionnelles, ses coutumes, ses
moeurs et ses idées, fut mis en accusation devant le Parlement anglais.
Voil& ce qu’on appelle l’opinion publique, effet trompeur d'un mirage
qui présente l’envers des choses pour leur véritable sens !
Le gouffre de ]‘impét, ouvert par la domination musulmane, devint
sous la puissance anglaise un abime sans fond dans lequel s’engloutit
la propriété du sol de )’Inde. Il faut reconnaftre cependant que lord
Cornwallis était animé, aussi bien que le législateur de Madras, des
meilleures intentions. L'un et l'autre crurent édifier la prospérité de
VInde par des moyens diamétralement opposés. A Calcutta, on avait
prétendu créer une aristocratie territoriale, et 4 Madras réaliser la con-
ception la plus démocratique. Dans les deux présidences, le tort des
Anglais a été de croire ordre social renversé, et d’en imaginer la re-
construction possible par la main de ‘homme : espérance insensée et
impie, que M. Barchou de Penhoén apprécie du point de vue élevé ou le
place toujours la supériorité de son esprit. « La pensée, dit-il, se refuse
« &comprendre comment homme a pu réver la toute-puissance de
« Dieu, lMosuvre de la Providence dans les siécles! » .
Ve PY
690 LINDE —
Remarquonas qu’a Calcutta, comme 4 Madras, on attelgnit un but con-
traire 4 celui qu'on avait en vue : les efforts aristocratiques de lord
Cornwallis aboutirent4 une démocratie viotente et agitée, et des tenta-
tives démocratiqoes de Madras surgit une aristocratic factice et corrom-
pue. C'est ainsi que les municipalités hindoves, demeurées {ntactes sous
le cimeterre musuiman, ont succombé sous le génie fiscal de l*Angte-
terre. Et M. Barehou de Penhoén remarque a ce sujet que « ce qu'il y a
« de plus tranchant au monde, ce n’est pas le sabre du conquérant,
« mais l’avidité du marchand. »
L'tnde était un pays manufacturier 4 ga facon, quand lexagération de
l'impOt territorial y bouleversa la propriété. Mais la tutte était trop iné-
gale entre les machines de Manchester, de Birmingham et de Liverpool,
mues par d’énormes capitaux, et la navette du pauvre tisserand hindon.
It s’ensuivit que )'Inde, ne produisant plus rien, n‘exporta plus, et se
trouva par cela méme dans l’impossibilité d’importer, c’est-4-dire d’a-
cheter. Le Parlement angiais acheva lui-méme d’anéantir l’industrie
dans inde en frappant les produits qu’elle envoie en Angieterre d’an
droit de 25 4 30 pour 100, tandis que les marchandises Importées de la
métropole ne sont soumises qu’a un droit de 2 4/2 pour 400. Le bénéfice
de l’opium vendu par les Anglais en Chine ne profite qu’a leur gouver-
nement. Le commerce de Inde méme est & peu prés nul avec |’ Angle-
terre, avec la France, avec }l’Amérique et avec les autres Etats du reste
du monde. Les marchandises angiaises ne font que traverser |’Inde pour
aller lutter, av centre de l’Asie, contre le commerce russe. En cette
matitre, la conduite de l’ Angleterre a été celle qu'elle a tenue A )"égard
de l’irlande, et le commerce de I'Inde y a aussi succombé. Dans l’aveu-
glement de leur cupidité, les Anglais ont tari Ja source d’un impdt qui
eat pu alléger celui de Ja terre.
En résumé, l’impdt territorial, double de la somme des autres impdéts,
dépouille la population de la totalité des revenus agricoles. Lindustrie
anglaise écrase de son incommensurable supériorité celle de I’Inde, et
la situation de ce malheureux pays est parfaitement exprimée dans ces
paroles de M. le baron Barchou de Penhoén: « L’ensembie de ces dis-
« positions financiéres ne laisse & PInde aucun moyen de prospérité.
« Aucun Etat, de quelque vitalité quill eft été doné, n’edt pu résister
« & cette triple étreinte de l'Angieterre. Nous ne savons de combien de
« cerches concentriques et superposés se compose ’Enfer du Dante ; mais
« ces trois cercles!, ainal tracés par une main impitoyable, saffisent sans
4 L’impot territorial, la supériorité de l’industrie anglaise, et le droit de 35 a 30
‘pour 100 qui exclut les produits de I"Inde des marchés de PAngiteterre.
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 694
« aucun doute 4 enfermer l’Inde dans une autre sorte d'enfer od elle se
« voit condamnée A souffrir pour léternité la faim, la soif, la misére, la
« nudité, la maladie : enfer financier, création du génie méme de la fis-
e calité aidée d'une avarice insatiable, d’an amour de lor sans en-
« trailles, au seufl duquel fl faut lire aussi linscription fatale : « O vous
e qui entrez ici, laissez 4 la porte toute espérance ! »
Un témoin oculaire des méfaits des Anglais dans P'inde, le comte de
Warren, qui a servi dans leurs propres rangs, qui a vu les choses de prés,
et touché la plafe du doigt, dépose de méme « qu'une administration
« froidement et impitoyablement égoiste dévore la substance des Hin-
e dous pour engraisser les frélons de Leaden-Hall-Street, et pour assou~
« vir linsatiable avidité de la métropole. Ce n’est pas méme le gouver-
e nement, avec ses taxes, qui réduit fe peuple & l’excés de la misére : le
« vice est dans le systéme d’administration qui ronge le pays comme un
« cancer. »
Les Anglais ont trouvé administration de la justice réunie 4 celle des
finances. L’Inde était législativement régie par tes lois de Manou avec
leurs nombreux commentaires, pour la population hindoue, de croyance
brahmanique, et par le Coran avec ses interprétations, pour la popula-
tion musulmane. A ces deux systémes de légisiation, la conquéte an-
giaise en a superposé deux nouveaux: les régiements des gouverneurs
généraux et la loi anglaise. Mais les réglements des gouverneurs géné-
raux ne se sont pas bornés astatuer sur les rapports entre les popula~
tions de l’Inde et les conquérants européens; ils ont tendu aussi 4 modi-
fier les lois hindoues et musulmanes. De l’opposition entre le génie de
l’Orient et celui de l’Occident, et du contact de ces quatre systémes dif-
férents de législation, est résultée une confusion inexprimable.
En instituant une nouvelle organisation judiciaire, lord Cornwallis
arracha prés de cent millions d’hommes a !a juridiction des tribunaux
établis parmi eux depuis des siécles, pour les placer sous celle de quel-
ques marchands anglais, étrangers aux langues et aux usages de l’Inde.
Cette destruction des tribunaux indigénes a eu des conséquences ausel
déplorables que celle des institutions villageoises.
Une cour supréme, étadiie par un acte du Parlement de 1778, était &
peine installée qu’elle portait une grave atteinte au pouvoir politique,
et compromettait méme l’existence de la domination anglaise. Mals les
inconvénients de l’application des lois de |’Angleterre aux populations
indigenes ont été plus grands encore et ont entrainé d'innombrabies
désordres. C'est. que ces lois sont incompatibles avec toutes les habi-
tudes, avec tous les sentiments, avec les mceurs de l’inde, en an mot.
A ves peuples, paavres et dépouiliés, ne pouvait convenir d'ailieurs 18
692 L'INDE
loi anglaise, évidemment instituée pour la protection et la sécurité des
riches. On ne saurait imaginer un plus grand contre-sens judiciaire que
lintroduction subite dans l’Inde de la jurisprudence de l’ordre social an-
glais, superbe et orgueilleuse cité, batie, dans toute la force du terme,
sur des fondements d'argent, suivant l’heureuse et juste expression de
M. Barchou de Penhoén. Aussi lisons-nous dans un écrivain anglais :
« On ne saurait nier, comme point de fait, qu'il n’y ait, dans l’Inde, ni
« protection pour les personnes, ni protection pour les propriétés;
« que le misérable mécanisme de !inefficace systéme d’administration
a de la justice ne soit une pure dérision. » Ces inconvénients étaient
assez sérieux pour qu’on songeat 4 y remédier, et un pas réel a été fait,
dans la carriére des améliorations, par la révision des codes musulman
et hindou, et par l’entreprise de leur refonte en un seul code anglo-in-
dien.
Des troupes recrutées parmi les indigenes, et commandées par des
Officiers européens, forment le fond de l’armée hindou-britannique,
tandis que des corps appartenant 4 l’armée royale d’Angleterre et 4
l’'armée européenne de la Compagnie en sont en quelque sorte la ré-
serve. C’est 4 l’aide de soldats tirés du sein des peuples conquis que la
Grande-Bretagne s'est assuré l’obéissance de |"Inde, et c’est des élé-
ments les plus hétérogénes qu'elle est parvenue 4 se créer une nom-
breuse et redoutable force militaire, appui de sa domination , instru-
ment de sa toute-puissance. |
« Cet empire, a dit sir John Malcolm, a été fondé par répée et ne
« saurait étre conservé que par |’épée. Sans l’armée, le vaste édifice de
« notre domination, élevé avec tant de peines et de travaux, commence
« 4 chanceler sur sa base, et ne saurait manquer de s’écrouler a la pre-
« miére tempéte qui viendra l’affaiblir. »
Les troupes indigénes constituent et peuvent seules constituer la base
de cette armée; il suffirait donc d’une révolte militaire pour ébranler
la domination anglaise. Cette vérité s’est montrée dans toute son évi-
dence en 4807, 4 Vellore, lorsque le dévouement d’un régiment de ca-
valerie & son colonel arréta seul ‘insurrection de plusieurs corps d’ia-
fanterie indigéne, qui avaient massacré leurs officiers européens. La
morgue des Officiers anglais use, de son dur contact, le lien qui leur
attache le cipaye. M. de Warren affirme, et il a autorité pour le faire,
« qu’on ne retrouve plus, chez les cipayes de nos jours, les admirables
« traits de dévouement qui ont signalé l’époque héroique de l’enfance
« de la puissance anglaise dans |'Inde. »
Les ingtitutions militaires de l’Angleterre ont servi de modéle a l’or-
ganisation de l’armée hindou-britannique. Le trait caractéristique de
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 693
l'armée anglaise, c’est la séparation des hommes qui la composent en
deux classes absolument distinctes, lune des sous-officiers et soldats,
l'autre des officiers. Cette division se reproduit dans l’armée hindou-
britannique, partagée également en deux classes par une barriére in-
surmontable : la classe des officiers européens, et celle des officiers, sous-
Officiers et soldats indigénes. Cette armée se recrute de Musulmans,
d’Hindous et de Juifs; elle se divise en trois armées distinctes : celle de
Calcutta, celle de Madras et celle de Bombay. L’organisation de chacune
est Ja méme. On peut remarquer que |’élément hindou domine dans l’in-
fanterie, et l'élément mahométan dans la cavalerie. Des indigénes, em-
ployés par les Européens 4 l’escorte des marchandises, dés leurs pre-
miers établissements dans I’Inde, et soumis peu & peu a une sorte de
discipline militaire, sont l’origine des cipayes, dénomination empruntée
d’un mot hindou. L’Angleterre a essayé de tirer parti de ces indigénes,
et en a formé des corps de troupes organisés 4 l’européenne, sous le
commandement d’officiers anglais. Les cipayes ont manifesté tout d’a-
bord les deux traits demeurés distinctifs de leur caractére, la suscepti-
bilité du point d’honneur, et le dévouement illimité & ceux de leurs
chefs en qui ils ont confiance. L’expérience a prouvé que le mélange des
races qui composeat l’armée hindou-britannique présente une combi-
naison militaire avantageuse. Cette armée, infanterie et cavalerie, est
organisée par régiments, comme l’armée anglaise; elle est commandée
par des officiers européens, chaque compagnie ayant, en outre, des offi-
ciers indigénes, dont l’autorité a été complétement annulée, avec in-
tention, par les modifications successives qu’ont subies les corps de ci-
payes. Sir John Shore remarque avec raison que « c’est sans doute un
« des exemples les plus étranges de la rage du gouvernement britanni-
« que d’introduire partout les coutumes anglaises, que d'avoir imposé aux
« indigénes l’uniforme européen. » Le manque de mobilité de l’armée
anglaise se retrouve, élevé 4 sa plus haute puissance, dans l’armée hin-
dou-britannique : elle ne marche jamais qu’encombrée de longues files
de bétes de charge, de chameaux, de charrettes pleines de femmes et
d’enfants, et suivie d’éléphants, de nombreux domestiques et d’un bazar
ambulant.
D’une nature plutdt débile que forte, le cipaye est cependant capable
de supporter de rudes fatigues. 11 égale le soldat européen en aptitude
aux exercices militaires; i] a l’esprit vif; il est trés-sobre; il obéit avec
facilité ; mais il est d’une excessive susceptibilité sur les procédés bons
ou mauvais dont il est l'objet: de 1&4 son dévouement extraordinaire
pour l’officier qui a captivé sa confiance. La peine du fouet avait été
importée de |’armée anglaise dans les corps indigénes, mais l’antipathie
694 L°INDE
qu'elle inspirait au cipaye a fait sentir la nécessité de l’abolir. C’est une
observation trés-exacte de M. Barchou de Penhoén que «¢ l’Hindou re-
« trouve sous les drapeaux une sorte d’asservissement du méme genre
« que celui de la caste, dont rhabitude a fait une partie de sa vie, qui
« est devenue comme un besoin de sa nature. » Il faut ajouter, cepen-
dant, 4 condition que les exigences de la discipline ne se trouveront ja-
mais en contradiction avec les coutumes et les usages de !a caste. Enfin,
ce gui ne contribue pas peu & inspirer au cipaye son attachement au
drapeau, c'est qa’il touche une solde supérieure au profit qu'il tirerait
de toute autre profession. Aussi les enrdlements volontaires ont-ils tou-
jours suffi au recrutement de l’armée.
Mais, dans organisation de cette armée, l’Angleterre a trop cru que
Yor pouvait tenir lieu de tout, qu'il éblouirait les indigénes sur le défaut
d’avancement autrement qu‘ l’ancienneté, et au dela d‘un grade cor-
respondant 4 celui de capitaine, subordonné encore 4 un officier euro-
péen de ce grade, qui commande réellement la compagnie. De 1a vient
que Ie cipaye est entigrement dévoué 4 l’officier qui le traite et le conduit
bien, mais absolument indifférent au maintien de la domination anglaise,
ét que les classes supérieures de la population indigéne s‘abstiennent, le
pius qu’elles peuvent, d’entrer dans les rangs del’armée. L’orguefl britan-
nique met une plus grande distance entre f’officier européen et l’officier
indigéne, dans l’armée anglo-hindoue, qu’entre lofficier et le sous-
officier dans l’armée anglaise. L’organisation de l’armée hindou-britan-
nique en a donc fortifié la discipline et affaibli l’esprit; elle a étouflé
tout élan chez le soldat indigéne. C’est ce qui a fait dire Asir John Mal-
colm : « I est facile d’apprécier le genre de service que le gouvernement
« anglais se trouve 4 méme de tirer des indigénes, soldats ou officiers.
« lls obéiront dans les circonstances ordinaires; ils hésiteront quand les
« circonstances menaceront de devenir graves; ils nous échapperont
« lorsqu’elles le seront devenues. »
V’effectif variable de l’armée hindou-britannique n’est guére ordinai-
rement que d’environ deux cent mille hommes, chiffre qui constitue une
armée extrémement faible dansses rapports avec la population du pays,
et plus faible encore si on la considére proportionnellement a l’étendue
du territoire qu'elle doit défendre. Disséminée sur une surface immense,
elle ne peut étre promptement rassemblée, ni pour l’attaque, ni pour la
défense. Il est cependant impossible de songer & l’augmenter, car la
situation des finances de l’empire hindou-britannique s'y oppose; toute
guerre qu'il est obligée de faire l’entrafne dans des dépenses incalcula-
bles: les derniéres expéditions en font foi. Dans le cas d‘une attaque
étrangére, l’armée hindow~-britannique devrait étre employée 4 mainte-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 695
nir sous le joug certaines popniations prétes 4 fatre cause commune
avec le premier survenant, & la moindre espérance de pillage ; et si lin-
vasion était faite par une armée européenne, il est plus que douteux que
les cipayes pussent se mesurer efficacement avec elle. L'idée de ja supé-
riorité de l'Européen sur lindigéne est tout le fondement de la domina-
tion anglaise : ce ne serait pas en présence du danger que nous signalons
que le cipaye s’éléverait au-dessus de cette pensée. Il n'y a pas méme
lieu de le supposer, lorsque M. de Warren déclare « qu’oser comparer
« les corps des cipayes avec les plus mauvaises troupes de l'Europe, c’est
« une de ces impostures que le patriotisme anglais pouvait seul inventer,
« et que la crédulité et la vanité anglaises pouvaient seules consacrer. »
En faisant la guerre dans les rangs de l’armée britannique dans l’Inde,
M. de Warren a remarqué que, lorsqu’il s’agit d’attaquer l’ennemi, une
certaine proportion d’Européens est indispensable & chaque téte de colonne,
pour entrainer les natifs. La guerre de l’Afganistan et la désastreuse re-
traite de Caboul n’ont-elles pas donné la mesure de la conflance que les
Anglais doivent avoir dans la bravoure des cipayes? Les meilleures in-
stitutions militaires ne sauraient parvenir & faire d’aucune troupe asia~
tique une armée capable d’affronter nos bonnes infanteries européennes.
Les Turcs jouissent d'une réputation méritée de bravoure que nous ne
venons pas contester; mais nous avons vu leurs régiments de récente
création, sortis de la prétendue réforme qu'un séjour & Constantinople
nous a permis d’apprécier 4 sa valeur toute négative; nous avons exa-
miné ces corps dans les détails et dans l'ensemble de leur organisation;
nous ne sommes pas tout 4 fait étranger a l'art militaire, et nous n°hési-
tons pas & affirmer que, si l’ambition russe n’était arrétée, dans ses pro-
jets sur empire ottoman, que par les armes du sultan, elle n’aurait au-
cun obstacle sérieux 4 renverser pour prendre possession des rives du
Bosphore.
ll s’agit ici de la clef de vodte de la puissance angilafse, et il est inté-
ressant d’entendre 4 ce sujet le temoignage irrécusable d’un écrivain na-
tional que nous avons déja cité : c’est sir John Shore, qui a dit : « Les
« indigénes ne croient pas qu’il suffise de quelques revers partiels pour
« ébranler et abattre notre puissance. Mais supposons que trente mille
« Russes arrivent sur notre frontiére, accompagnés de hordes de cava~
« lerie persane et afgane, pour ne rien dire des millions de nos propres su-
« jets qui ne manqueraient pas de se joindre 4 eux ; que nous ayons perdu
@ une Ou deux grandes batailles, effectué notre retraite sur Khanpour,
« tandis que les Russes continuent d’avancer ; que le vide du Trésor
« nous oblige alors 4 laisser s’arriérer de quelques. semaines la solde des
a troupes; que les Russes offrent la moindre augmentation de pale :
696 L*INDE
« n’est-il pas éminemment probable que la majorité de nos cipayes
«a s’empresserait d’aller se ranger sous leurs drapeaux? Au moins n’a-
« vons nous jamais manqué, en circonstances semblabies, de trouver chez
« les indigénes beaucoup d'empressement a se joindre a4 nous. Or, nos
« cipayes n’appartiennent-ils pas aux mémes castes, aux mémes races?
« ne sont-ils pas animés des mémes sentiments? L& serait la question,
« toute la question. »
Oui, 14 serait toute fa question ; il est impossible de n’en étre pas per-
suadé, lorsqu’on voit cette opinion établie par les Anglais eux-mémes,
quand ils sont de bonne foi. C’est aussi la conviction parfaitement rai-
sonnée de M. de Warren. Les préventions de M. le comte de Biornstierna
en faveur de l'Angleterre ont pu seules l’aveugler au point de contester
ce danger palpable, dans l’ouvrage qu'il a publié sur l’Inde. Et s’il est
démontré que la force matérielle ne serait pas pour les Anglais une ga-
rantie suffisante contre une invasion russe, il ne l’est pas moins que leur
influence morale sur les populations écrasées de leur joug est absolu-
ment nulle. Quant & leurs tentatives pour les convertir au Christia-
nisme, elles demeurent frappées d’impuissance par leur nature pro-
testante.
La charte qui ne permettait pas aux sujets britanniques étrangers 4
la Compagnie d’aborder dans l*inde n’excluait pas les missionnaires an-
glais de cette défense. Ce n'est pas le désir de propager la religion
chrétienne qui a conduit l’Angleterre dans ces lointaines contrées. C'est
sous le pavillion danois que le protestantisme y a pénétré d’abord , et
notre siécle seulement a vu lever l’interdiction qui fermait l’entrée de
I’'Inde aux missionnaires anglais. Depuis que la porte leur en a été ou-
verte, les missions protestantes s’y sont multipliées rapidement; mais,
en dépit de leurs immenses moyens d’action, elles n'ont obtenu aucun
résultat. C’est en vain que l’anglicanisme entretient 4 grands frais dans
l'Inde des évéques, dont le métropolitain recoit un traitement annuel de
425,000 francs. Cette branche détachée du tronc ne peut plus reverdir ni
produire de nouveaux rameaux. Depuis 1835 l’Angleterre a été obligée
de reconnaitre des évéques catholiques et un clergé inférieur; mais
elle les rétribue avec une parcimonie honteuse pour un gouvernement
chrétien, si on la compare aux larges émoluments qu'elle accorde aux
mollahs et aux pandits, pour enseigner la théologie du Coran et des
Védas.
Avec son esprit observateur, M. Jacquemont n’a pas manqué de s'a-
percevoir que Ja civilisation de I’Inde, par la propagation de la vérité
chrétienne, ne saurait étre oeuvre du protestantisme. « Les mission-
« naires anglais, dit-il, s’*étonnent de ne pas faire de conversions! Ils
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 697
« ont une femme, des chevaux, des domestiques; ils habitent une mai-
« son commode et se disent missionnaires!.... Est-ce bien la un apdtre,
«cet homme qui professe la chimie, imprime, b&tit des maisons, fait
« du papier, le commerce et la banque? » La plume de M. Barchou de
Penhoén caractérise, avec la netteté dont elle ne cesse de faire preuve,
la stérilité du protestantisme, qui, « en raison méme de son origine, est:
« dépourvu, dit-il justement, de cette force d’expansion et d'autorité,
« attribut du Catholicisme. » L’auteur consacre quelques belles pages 4
montrer saint Francois-Xavier, et les infatigables coopérateurs qui se
sont élancés sur ses glorieuses traces, relevant, au nom du Christ, les
peuples agenouillés sous l’épée des Gama et des Albuquerque, pour
nous servir de sa propre image.
Recherchant ensuite pourquoi le Christianisme n'a pas encore fait
plus de progrés dans |’Inde, l’historien pose cette question : « Les obsta-
« cles qui se sont opposés 4 la propagation du Christianisme dans l’Inde
« sont-ils de nature passagére, ou, tout au contraire, tiennent-ils 4 la
« nature méme des choses? » Et, répondant affirmativement a la seconde
partie de la question, M. Barchou de Penhoén trouve dans l’essence méme
du panthéisme la cause de la difficulté, 4 son avis & peu prés invincible,
de la conversion de l’Inde au Christianisme. Nous ne saurions admettre
les raisons alléguées ici 4 l’appui de cette assertion, ni accorder A la
monstrueuse erreur des sectateurs de Brahma une puissance qui la pla-
cerait sur une ligne paralléle a la vérité catholique. Loin de ne voir
aucune anatogie entre le Christianisme et le brahmantsme a leur point de
départ, nous pensons qu’a l’aide seule d’une étude comparée de la vraie
et de la fausse doctrine, et sans s’élever méme jusqu’aux hauteurs de la
foi, on peut découvrir que, tout en remontant a l’antiquité la plus recu-
lée, le panthéisme des brahmanes n’est autre chose qu’une confusion
de la tradition primitive. Descendu du monothéisme au polythéisme,
amalgamant Dieu avec l’univers, la cause avec l’effet, {l se perd dans le
vague d'un ténébreux chaos, et méconnalt la nature infinie de I’Etre ab-
solu, exprimée par ces paroles de saint Paul: « In ipso enim vivimus,
et movemur, et sumus. »
Nous regrettons d’étre en contradiction sur ce point avec lhistorien
(irréprochable sous tout autre rapport essentiel aux yeux de la critique
la plus attentive); mais nous avons la conviction que les obstacles qui ont
retardé jusqu'ici la propagation du Christianisme dans }"Inde sont de na-
ture tout a fait transitoire, et nous croyons fermement qu’ils ne tiennent
pas surtout a Ja valeur intrinséque du panthéisme, qui n’est qu’une er-
reur de grande proportion, faiblement appuyée sur l’immuable piédestal
de lavérité. L'antique principe des castes présente la plus opiniatre résis-
608 L°INDE
tance que le Catholicisme ait a vaincre ; mais la religion descendue du Ciel
a une force illimitée de conversion qui a toujours agi efficacement, et qui
ne manquera jamais d’agir avec la méme indéfectibilité, partout ou les
conditions matérielles desuccés se trouveront réunies, et se perpétueront
assez longtemps pour que l’ceuvre de la régénération d'un peuple s'ac-
complisse. Celle de l’Inde a été différée jusqu’é présent par des causes
qui sont étrangéres, en majeure partie, 4 ce pays, et qui ont dépendu
principalement de la situation de l'Europe depuis trois siécles.
Au premier rang de ces causes se placent les conséquences de I’ap-
parition du protestantisme, les divisions et les luttes des grandes mo-
narchies chrétiennes, les funestes divergences de leurs vues, la hon-
teuse politique de Louis XV, la suppression momentanée des Jésuites, les
commotions produites par la révolution francaise, et nos discordes ci-
viles, qui ont permis 4 l’Angleterre de fonder la puissance colossale
qu'elle fait peser sur le monde. Les difficultés se sont encore accrues de
la coincidence de l’explosion du protestantisme avec l’extension da
champ de bataille de l’Eglise militante jusqu’aux plages extrémes de
l’Orient et de l’Occident, par les découvertes de Christophe Colomb et de
Vasco de Gama. Libre dans son action, l’Eglise n’edt pas été au-dessous
de sa tache, quand Dieu la mit en possession de son héritage promis, ct
ne laissa plus de bornes au développement de son zéle que les limites de
la terre. La charité ne pouvait produire un héros chrétien d’une ar-
deur plus surhumaine que saint Francois-Xavier, marchant 4 pas de
géant 4 la conquéte spiritaelle de l’Inde. Mais la semence la plus abor-
dante, versée & pleines mains, ne suffit pas pour que le sol qui I’a re-
Cue produise une riche moisson: les soins continuels d'une culture sui-
vie peuvent seuls en assurer la venue. Si cette indispensable condition
de succés ne s’est pas encore rencontrée, on ne doit s’en prendre ni 4
limpuissance de conversion du Catholicisme 4 l’égard du brahmanisme,
ni 4 l’apdtre qui a répandu l'eau du baptéme sur plus d’un demi-million
de tétes indiennes, ni a l’intrépide milice de saint Ignace de Loyola, qui
s‘est précipitée sur ses pas. Un témoin oculaire de la situation des choses,
un vicaire apostolique, envoyé au cap Comorin dans le X¥II* sidcle,
nous apprend que, si la vraie religion n’a pu ni s’dtendre, nt méme se con-
server dans les Indes-Orientales, suivant ses propres expressions, c'est
l’orgueil royal siégeant sur les trénes catholiques qu'il faut en accuser
d’abord : les gouvernements d’Espagne et de Portugal ont suscité les
plus regrettables entraves & la propagation de la foi dans I’Inde. La cour
de Portugal n’a-t-elle pas prétendu au patronage ecclésiastique dans ces
contrées ? N’est-ce pas cette méme cour qui s’est opposée 4 la formation
a’un clergé indigéne parmi les Hindous, dans la crainte que les Purtu-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE, 699
gais ne fussent expulsés de ce beau pays, et ne perdissent une source
précieuse de puissance et de richesse sila civilisation venait & s’y éta-
blir? « Les Portugais, dit M. Barchou de Penhoén, ne tardérent pas &
« exercer sur la masse des indigénes une influence absolument contraire
«&celle de Xavier. Tandis que celui-ci les avait captivés par sa cha-
« rité, son dévouement, sa douceur, l’onction de sa parole, ils se les alié-
« nérent par leur grossiéreté, leur brutalité, leur avarice, les mauvais
« traitements de toute sorte dont ils les rendirent victimes. » Les Lettres
édifiantes témoignent de l'aversion que cette conduite des Portugais
avait inspirée aux Indiens pour les Pranguis, ainsi qu’ils appelaient les
Européens, et des déplorables conséquences de cette antipathie. On lit
dans une lettre du Pére de Bourzes: « Ce qui rend la religion odieuse,
« c’est qu’elle est préchée par des gens qu’on soupconne d’étre Pran-
« guis. On entend maintenant ce terme en France, mais on ne concevra
a jamais bien l’idée de mépris et dhorreur que les Indiens y ont atta~
« chée. n
Quand Louis XIV voulut réprimer les usurpations spirituelles de la
cour de Lisbonne et soustraire les missionnaires francais & la dépen-
dance du Portugal, ce ne fut pas dans l’intérét de la religion qu'il fit agir
sa diplomatie 4 Rome, mais bien pour la satisfaction de sa propre ambi-
tion ; et les Jésuites, travaillés en sens différents par deux puissantes
volontés contraires, ne se virent que plus embarrassés de leur position.
C’est donc le pouvoir temporel qui a toujours redouté et empéché tout
ce qui pouvalt conduire 4 I’émancipation intellectuelle de |’Inde, tandis
que le Saint-Siége, la congrégation de la Propagande et les missionnaires
n’ont jamais cessé de lutter pour obtenir le point final de la question,
Ja création d’un clergé indigéne.
Maintenant, bien que toutes les prétentions surannées ne soient pas
encore complétement effacées, les missions agiraient avec une liberté
“presque entiére si une nouvelle force négative n’était venue contra-
rier leur marche: c’est la propagande protestante, impuissante comme
concurrence spirituelle, mais nuisible comme obstacle matériel. Ce-
pendant les progrés de la science et de l'industrie, dans le domaine phy-
sique de la civilisation, deviendront eux-mémes autant d’instruments de
la conversion de l’Inde. L’intarissable puissance de la charité, par le
merveilleux canal de la Propagation de la Foi, peut y verser des secours
assez abondants pour suffire 4 l’immensité de l’couvre. Mais on n’en verra
l’accomplissement definitif que quand le grain répandu aura porté ses
fruits, quand le temps aura transformé les missions en Eglises, quand le
Christianisme se sera enraciné dans le sol, et aura cessé d’en étre une
planw exotique. C’est 4la main du missionnaire 4 établir solidement
700 L'INDE
les fondements de l’édifice apostolique, pour qu‘ils demeurent inébran-
lables. 11 faut qu’un long travail d’éducation ait élevé les peuples con-
quis a la foi& une certaine hauteur morale, avant que leurs pacifiques
conguérants songent 4 préparer les éléments d’un clergé national, et
que la premiére pierre en soit posée par l’institution d’un évéque.
C'est dans les documents fournis par les hommes qui ont apporté plus
que des méditations 4 la solution de ce grand probléme, c'est de la bou-
che des missionnaires eux-mémes qu'il faut apprendre combien d’an-
nées doivent s’écouler, combien de zéle doit étre prodigué avant qu’une
chrétienté, formée au milieu de populations encore paiennes, puisse étre
abandonnée 4 elle-méme, et soit capable de propager son sacerdoce en
le tirant de son propre sein. Jusqu’’ l’aplanissement parfait de toutes
les difficultés qu’il s‘agit de surmonter pour arriver &' ce but des su-
blimes efforts des missions, les prétres indigénes n’en seront jamais que
les auxiliaires. Saint Francois-Xavier avait reconnu, et lexpérience 3
toujours prouvé depuis, que la mobilité et la faiblesse du caractére in-
dien sont au premier rang des obstacles qui se sont opposés 4 l’institu-
tion stable d’nn clergé national. Pour que l’ceuvre des missionnaires ne
s’*évanouisse pas aprés leur départ, on voit que leur infatigable patience
ne suffit pas ; il faut encore que le temps d’affermir librement les ver-
tus sacerdotales dans des cceurs fragiles leur soit laissé.
Il est donc bien démontré qu’en dépit de la durée et de l’importance
de leur établissement dans I'Inde les Anglais n’y exercent aucune in-
fluence morale ou civilisatrice. Quand l*islamisme déborda sur I"Inde, les
Musulmans, peuple oriental, se trouvérent avoir au moins quelques
points de contact avec les Hindous. [1 n’en est pas ainsi des Angiais,
dont la domination est toute différente de celle des mahométans. La
puissance anglaise n’est pas fondée sur une force qui lui soit propre;
elle repose, au contraire, comme nous l’avons fait voir, sur une force
empruntée & la population conquise elle-méme. Les Anglais ont porté
dans |’Inde la sécheresse d’4me, la froideur de leur protestantisme, et la
hauteur de leur orgueil national. Le bien-étre, la prospérité des peuples
conquis, n'ont jamais été le but quils se sont proposé d’atteindre. Ce
qu’ils ont voulu, ce qu’ils veulent toujours, c’est tirer& leur propre profit
le meilleur parti de ces peuples, c’est-a-dire le plus d’argent possible;
c’est les exploiter, en un mot. Ils ne visent qu’au seul objet qui les a
conduits dans |’Inde, l'acquisition de lor ; et leurs rapports avec les po-
pulations indigénes sont renfermés, suivant expression de M. Barchou
de Penhoén, dans ce seul mot : Payez. Cent cinquante millions d’*hommes
sont placés en dehors du gouvernement auquel ils obéissent, et qui n’est
institué que pour le recouvrement de l’impot. L’impot est le seu! rapport
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 704
existant entre les conquérants et le peuple conquis. Aussi environ onze
cents fonctionnaires européens, étrangers 4 la religion, aux mceurs et &
toutes les habitudes de ces cent cinquante millions d’indigénes qu’ils gou-
vernent, jugent et administrent, présentent-ils un fait aussi précaire qu’a-
normal, puisque leur pouvoir ne s’appuie ni sur Ja force morale ni sur
la force physique. La collection de ’'impét, en raison de son exagération,
est de jour en jour plus difficile, et menace méme de devenir im-
possible ; elle ne s’effectue qu’a l’aide de mesures d'une rigueur extraor-
dinaire et toujours croissante. On lit dans sir John Shore : « Les extor-
« sions de nos employés subalternes du revenu, les sommes qui leur
« sont habituellement payées comme présents et douceurs, sont ostensi-
« blement plus considérables qu’elles ne l’ont jamais été sous les princes
« indigénes. » Montgomery-Martin a calculé que le capital enlevé 4 Ja
circulation dans l'Inde, en cinquante ans, s’éléve 4 2 milliards 500 millions
de francs, et il compare la situation de ce malheureux pays 4 celle
d’un homme qui serait privé de nourriture, et auquel on ferait d’a-
bondantes saignées quotidiennes. C'est encore un Anglais qui a écrit
qu'il n’y adans l’Inde de sécurité ni pour les hommes, ni pour les
choses. La fierté inflexible, impitoyable des Anglais, de l'ayeu de leurs
propres écrivains, creuse un abfme entre eux et les indigénes, et achéve
de les leur aliéner complétement.
Ainsi s’est élevée jusqu’aux plus dangereuses proportions l’antipathie
naturelle des Hindous pour les Européens. Celle des Musulmans, moin-
dre d’abora, s'est accrue au point de les éloigner de tout contact social
avec les Anglais. Ce n’est pas que ceux-ci n’aient respecté scrupuleuse-
ment les préjugés indigénes sur la séquestration des femmes; mais
Yanéantissement des anciennes institutions sociales a produit la ruine
et la misére et engendré fa haine.
Les souverains indigénes, attachés ala domination anglaise par les liens
politiques appelés alliances subsidiaires, font peser, suivant l’expression
d’un écrivain anglais, sur un grand nombre d’Etats de I’Inde, le plus
parfaitement mauvais de tous les gouvernements. Ces souverains tyran-
nisent leurs peuples du fond de leurs harems, et ne sont plus que les
intermédiaires de oppression étrangére. Leur position est doublement
fausse envers les Anglais et envers leurs sujets. Nous avons montré
qu’elle est née de la nécessité d’éluder les préjugés de l’Angleterre;
mais les alliances subsidiaires n’en ont pas moins été des conquétes
déguisées, par lesquelles a achevé de se former l’empire hindou-britan-
nique.
Nous avons trouvé cette question posée dans l’ouvrage de M. Barchou
de Penhoén : « La nature des relations qui se sont établies entre les An-
702 L’INDE
« glais et les indigenes est-elle propre 4 rendre supportable 4 ceux-ci
« le joug de ja conquéte? » Nous croyons avoir fourni au lecteur une
surabondance d’arguments, fondés sur des faits incontestables, pour ré-
pondre négativement.
La charte qui abolit le monopole de la Compagnie, on 1833, ouvrit
l’Inde a tous les sujets de l’Angleterre. Mais la colonisation de ces vastes
contrées par des capitalistes et des ouvriers anglais paralt impraticable
&M. Barchou de Penhoén, et il appuie son opinion sur des raisons aux-
quelles i] n’y a rien & objecter. Des cultivateurs anglais ne pourraient
soutenir une concurrence agricole avec des laboureurs indigénes, et, en
outre, l’impdt, en vertu duquel le gouvernement percoit plus dans l'inde
que le propriétaire partout ailleurs, est un obstacle insurmontable A
lexploitation du sol par des Européens, et ce n'est pas l’Angleterre qui
consentira jamais 4 le modiffer. On ne peut songer non plus ni au com-
merce ni 4 l’industrie dans un pays ou la terre, grace 4 ce systéme fis-
cal, produit 4 peine de quoi empécher ses habitants de mourir de faim.
Le caractére et le naturel anglais s’opposent au développement d’une
population née d’alliances contractées entre les dominateurs et la race
indigéne, et on sait que le pur sang européen ne peut:se perpétuer dans
VInde. Rien enfin de ce qui aboutirait 4 une émancipation nationale,
comme en Amérique, ne sera jamais favorisé par l’Angleterre. Le Kopard,
si le temps lui en est laissé, achévera de dévorer son énorme proie, en
sucera la derniére goutte de sang, et n’en abandonnera que le sguciette
aux vautours. Voila toute la perspective de l’Inde sous la griffe britan-
nique!
D’elle-méme, l’Inde, dont les populations, fractionnées et sans co-
hésion, ne présentent qu'une sorte de poussitre sociale, comme parle
M. Barchou de Penhoén, est incapable de se soulever pour briser le joug
sous lequel elle gémit; mais n’est-il pas évident que le prestige de la
domination anglaise repose sur l’absence de toute rivalité européenne?
Et de l’examen de la situation politique extérieure de l’empire hindou-
britannique ne ressort-il pas quelque apparence de danger pour son
existence? Ce danger ne peut guére venir que de la part de la Russie;
mais lhistorien pense qu'il est probable de ce coté. « La géométrie, dit-
« il, nous enseigne que, lorsqu’une courbe a passé par tels et tels points,
«elle passera nécessairement par tels ou tels autres. Or, les courbes
« historiques, si l'on peut s’exprimer ainsi, n’obéissent pas 4 des lois
« moins rigoureuses. Celle que décrit le cabinet russe, aprés avoir at-
« teint Je tréne des sultans de Constantinople et celui des schahs de
« Perse, ne rebroussera pas chemin, suivant toute probabilité, avant
« d’avoir touché celui des successeurs du Grand-Mogol. » C’est aussi ]°0-
SOUS LA DOMINATION ANGLAISE. 703
pinion de M. de Warren que, lejour ou une armée, égale 4 celle dont la
puissance anglaise pourra disposer, se prégentera sur les rives de P’In-
dus, l*heure de la destinée de cet empire aura sonné.
Aprés tout ce qu’on vient de lire, nous n’avons besoin d’entrer dans
aucuns développements pour fortifier le témoignage de ces deux irré-
cusables autorités , ct il va sans Gite que notre jugameat est, aur ce
point, abeolament conforme & celai qu’elles émettent ici. Parvonues au
dernier degré de leur décadence, la Turquie et la Perse ne sont plus des
barriéres qui puissent arréter Je débordement des vues séculaires des
tzars; les prétendues réformes introduites sur jes rives du Bospbore
constatent et accélérent la ruine des croyances musulmanes, fonde-
ment de l’empire ottoman, qa’on né remplacera pas en substituant le
scepticisme de Voltaire 4 la foi en Mahomet. Mais le colosse qui aurait
un pied 4 Saint-Pétersbourg et autre 4 Téhéran, avec les bras étendus
sur l’Europe et sur ]’Asie, pourrait bien périr écartelé par sa propre
ambition. Si son choc est ainsi épargné & la puissance hindou-britan-
nique, P’inde continuera 4 étre menacée d’un avenir plus misérable en-
core que le présent, et tout l’avantage de ]’Angleterre sera de n’étre
pas troublée dans 1a dépouilie d’un arbre qu’elle a déraciné du sol nour-
ricier, comme fait le sauvage, sans souci des récoltes ni des jouissances
futures. Désolante pensée si, sur cette terre arrosée du sang des mis-
sionnaires catholiques, la croix que leur main a plantée n’était l’infail-
Uble gage de l’espérance!
Si Dous sommes parvenu 4 inspirer quelque intérét pour une question
qu’on trouvera traitée, dans l’ouvrage de M. Barchou de Penhoéa, au
point de vue d’une haute appréciation d’un des plus grands faits carac-
téristiques de notre époque, et avec une connaissance complete de la si-
tuation des choses, se reproduisant dans un style qui peint ce qu'il ra-
conte, la tache que nous nous sommes imposée sera remplie; et en
signant ces lignes avec la confiance d’avoir satisfait aux devoirs de la
critique, nous sommes certain que les pages qui nous ont fait prendre
ja plume auront pour tout lecteur le méme attrait que pour nous.
E. p’AULT-DUMESNIL.
DU NOUVEAU PROJET
LOT SUR LINSTROUCTION PRIMAIE
PRESENTE PAR M. LE MINISTRE DEK L' INSTRUCTION PUBLIQUE
A LA CHAMBRE DES DEPUTES,. DANS LA SéaNcge DU 12 avai 41847.
(Troisigme et dernier article ‘.)
Le Parlement a nécessairement des vacances ; l’opinion publique ne
devrait jamais s’en accorder. Si, par malheur, ce tribunal suprémes'er-
dort, i] ne peut pas toujours, au prix de plusieurs années de sous et
de peines, réparer les atteintes que son sommeil d’un instant a permis
de porter a la justice et a la liberté.
Tandis donc que les Chambres se reposent et que le gouvernement
fait le mort, ayons les yeux ouverts sur les pouvoirs publics et sor
les projets qu’ils ne tarderont pas 4 reprendre.
Des quatre grandes lois que M. de Salvandy a présentées & la lé-
gislature actuelle, une seule a subi |’épreuve d’une premiére discus-
sion : c’est la loi sur la Médecine, si laborieusement débattue au Pa-
lais du Luxembourg. Les propositions du ministre relativement 4
une autre branche de l’enseignement supérieur, 4 celle du Droit, n'ont
pas été si heureuses. Depuis le jour ot elles ont été remises par les
bureaux a |’examen d’une commission spéciale , le public n’en a plas
obtenu que de rares et peu rassurantes nouvelles. On les dirait ease-
velies dans le royaume des ténébres, et si elles ne sont pas destinées
a en sortir, certes ce n’est pas nous qui nous plaindrons de leur sort.
L’assemblée élective, saisie des graves problémes qui concernent
Pinstruction secondaire et U'instruction primaire , n’a pas de son cite
marché vite en besogne. Tandis que le rapport de M. Liadiéres écrast
sous son poids une des deux ceuvres universitaires, l’autre, conduite
jusqu’a terme dans les ombres d'une réunion hors de laquelle rien n'8
* Voir le Correspondant, t. XVLII, p. 484 et t. XIX, p. 4.
DU NOUVEAU PROJET DE LOI, ETC, 705
transpiré, semble ne pas vouloir se décider a voir le jour. Il y a déja
plusieurs mois que M. Plougoulm a formellement annoncé qu'il ne
publierait son travail qu’a la réouverture des Chambres.
Le silence de ce dernier n’est pas de bon augure.
Le rapporteur voudrait-il, au début de la nouvelle session, glisser
son travail comme le ministre lui-méme a glissé son projet, de ma-
niére que tous les préliminaires de la loi s’achévent sans bruit et que
la loi elle-méme passe inapergue? Ce serait 14 un immense et c’est
peul-étre un imminent danger.
Prenons donc garde a la surprise. Sentinelle perdue, sans autre titre
pour la signaler que mon dévouement et ma conviction profonde, je
jette le cri d’alarme 4 ces dormeurs, mes fréres, que la voix de notre
ainé a, je l’espére, Meererers dans leur apathique et coupable tran-
quillité.
Ii faut d’ailleurs qu’ils n nora pas quelle a été, jusqu’a ce jour,
leur inertie, et quelles en sont les conséquences.
Je me plais & reconnaitre que chez eux, chez les hommes religieux
et honnétes, presque tous les vices viennent d’une vertu ; seulement
ils s'en exagérent |’idée ou l’appliquent mal.
Parexemple, méme dans les controverses pacifiques auxquelles
notre foi nous oblige, nous ne voulons jamais étre les agresseurs.
Déja c’est une question de savoir si, en pareille matiére, il suffit tou-
jours de se borner a la défensive. Mais souvent (et c’est le cas ou nous
sommes), pour ne pas avoir l’air d’attaquer, nous renongons aussi &
nous défendre, ou plutét a défendre le droit, la justice, Ja liberté, la
charité, nos enfants et les enfants du peuple! Est-ce alors remplir
notre devoir ou le trahir?
Je voudrais bien inspirer des remords et des inquiétudes aux in-
différents ; j’espére du moins tranquilliser ces scrupuleux qui, au mo-
ment de commencer et d’agir, se figurent déja qu’ils ont trop fait et
ont peur de faire davantage.
Ainsi, je demande qu’il me soit loisible de relever quelques faits,
je dirai quelques fautes, dont la responsabilité pése sur nous tous, et
que nous ayons a réparer si c’est possible ; sans quoi nous les expie-
rons amérement.
Je signalerai simplement, en complétant le court historique de la
législation actuelle sur l’instruction primaire :
T. xx. 40 péc. 1847. 14° Live. 23
706 DU NOUVEAU PROJET DE LOL
4° Notre indifféreace au moment ou la loi de 1833 a renouvelé,
mtlgré la Charte, les principes vaincus de l’arbitraire et du mo-
nopole ;
2° Notre aveugiement en face de l’ordonnanse et des statuts qui,
dés 1833, révélaient le plus clairement le plan de la réaction 3
3° Notre silence et notre inaction devant cette série de restrictions,
. d’empiétements, de vexations, qualifiées érdonnances royales, déci-
sions ministérielles, arrétés du conseil royal, avis administratifs,
jugements et arréts qui ont détruit, en fait, depuis 1833, tout ce
que la loi votée a cette époque pouvait encore avoir de moins hos-
tile & la religion et a la liberté.
Voila en vérité un triste tableau ! Je devrais pourtant y ajouter en-
core un dernier trait, plus douloureux que tous les autres : c’est que
notre résignation et notre inertie n’ont pas cessé devant les scandales
permanents et les résultats désastreux, produits logiques et néces-
saires de ces funestes dénis de justice.
I
LA QUESTION LEGALE.
NOTRE PREMIERE fAUTE * NOTRE ATTITUDE A L’EGARD DE LA LOI INCONSTI-
TUTIONNELLE DE 4833.
Je dis donc que notre premiére faute a été l’acceptation pure et
simple, sans réserve et sans protestation, de la loi de 4833.
On y a vu les prémisses de la liberté : j’y vois la source des ser-
vitudes qui ont suivi et de l’asservissement complet qui menace I’in-
struction élémentaire en France.
Je ne crois pas avoir jugé avec trop d’amertume l’esprit des légis-
lateurs de cette époque et les dispositions législatives qu’ils ont sanc-
tionnées ; mais j’ai pu dire, ce me semble, aprés un examen attentif
et sans passion, qu’elles ne pouvaient en aucune facon étre regar-
dées comme l]’accomplissement de la Charte.
Ce ne fut donc point un pas en avant, mais un pas en arriére.
L’ceuvre de M. Guizot a été considérée avec un prisme de bien-
veillance, sous l’influence d’anciennes illusions ou de déceptions pos-
térieures, d’aprés un point de vue ou il était trés-facile de se placer,
SUB L'INSTRUCTION PRIMAIRE, 707
mais qui n’en est pas moins radicalement faux. On I’a jugée dés le
principe et on la juge encore aujourd’hui par comparaison avec le
régime impérial ; on la mesure les décrets de Napoléon a la main,
au lieu de prendre la seule régle d’appréciation qui doive servir, la
Il y a, dit-on, des améliorations sur |’état ancien des choses; c’est
vrai. J’ai reconau ces améliorations. Si elles étaient venues de ]’Em-
pire on de Ja Restauration, on edt pu savoir gré & ceux qui les au-
- Yaient spontanément iptroduites de l’abandon d’une partie de leurs
prétentions; il efit été juste de leur tenir compte de quelques ger-
mes de repentir ou de quelques progrés du cété de la liberté,
M ais aujourd'hui nous avons Je droit d’étre plus exigeants. Entre
Jes décrets constitutifs ou Jes ordonnances conservatrices du mono-
pole, et la législation postérieure au grand changement de 1850,
il y a un abime. Jl y a ja Charte révisée et qui sert de base a tout
ce qui est; il y a dans cette Charte le principe nouveau ou plutét
renouvelé de Ja liberté d’enseignement; il y ala condamnation de
l’ancien systéme et la promesse de l’organisation d'un autre régime
a la place de celui que la réprobation la plus haute a frappé de mort.
De 1a il suit que rentrer dans des routines défendues plutét que
d’accepter les larges voies ouvertes par les promesses constitutionnel-
Jes ; reprendre par la ruse et & Ja sourdine des plans qu’on reniait
avec fracas et qui n’auraient pas alors supporté le grand jour; es-
sayer non pas seulement de concilier des insttutions vermoulues avec
des droits appuyés sur la tradition vraie du pays comme sur son ad-
hésion immédiate et unapime; puis, sous prétexte de transaction, de
rapprochement et de fusion entre des éléments hétérogénes, sacrifier
les vrais aux faux, absorber les bons au profit des mauvais; en un
mot, aprés avoir d’une main signé la ruine d’un édifice, le soutenir
de l’autre, le raffermir, le reconstruire, |’étendre, ce n’était pas évi-
demment obéir au pacte fondamental, mais le violer, et conséquem-
ment ce n’était pas nous donner satisfaction, mais se moquer dé
Rous.
Voila ce qu’on faisait & notre égard; et nous, qu’avons-nous fait?
Ce que nous avons fait! La Charte, qui ne crée pas de distinction
oppressive entre les suspects et les non-suspects, comme les comités
de salat public; Ja Charte, qui ne dit pas comme les courtisans
qu'il y a en France deux camps, deux populations, deux races : les
708 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
vainqueurs.et les vaincus; la Charte, qui proclame au contraire que
tous les citoyens sont égaux devant Ia loi, qui va méme jusqu’a pro-
hiber la recherche judiciaire des opinions et des actes des vivants et
des morts dans les temps antérieurs 4 sa promulgation ; ja Charte
avait rajeuni dans nos mains, dans les mains de tous, un titre im-
prescriptible et immortel de sa jnature. Nous avions pour nous le
droit écrit comme le droit pur, et pour défense du droit, nous avions
encorel’opinion. Mais quoi ? Notre créance n’est pas douteuse : la Con-
stitution le reconnait; Ja loi n’a pas d’autre but que d’y faire honneur
au nom du gouvernement ; le gouvernement lui-méme ne nie pas, ne
conteste pas ; l'Université enfin courbe la téte et se tait. Et cependant,
notre créancier, s’adjugeant le capital qui nous est di, se borne a y
substituer & peine le payement des intéréts échus; et il prétend mé-
‘riter notre reconnaissance. Et nous, alors, nous disons: « C’est
bien ! » Et puis, 4 la prochaine affaire que nous.avons & traiter avec
lui, nousluirappelons cet antécédent et nous ajoutons.: « Voila comme
nous aimons que J’on se conduise ! »
I] faut avouer que nos encouragements n’ont pas été perdus. On
‘en a profité, et, pour me renfermer strictement sur le terrain ou je
me suis placé, je passe pour la démonstration aux actes supplémen-
taires et complémentaires de la loi de 1833.
Ce sont autant de traites sur la liberté, et il en est d’elles comme
des votes relatifs 4 nos finances : aprés le budget normal vient la
masse des crédits irréguliers.
NOTRE DEUXIEME FAUTE : NOTRE RESIGNATION EN PRESENCE DE LA RECON-
STITUTION IMMEDIATE DU MONOPOLE DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.
Nous avons laissé passer en silence tous Jes actes d’arbitraire, in-
‘ventés ou renouvelés depuis la loi de 1833, avec un sang-froid et
dans un silence qui ne s’expliquent, 4 défaut de Ja plus condamnable
indifférence ou de la plus impardonnable lacheté, que par une igno-
rance absolue des faits et par un aveuglement non moins complet
sur la nature et l’étendue de nos devoirs, comme chrétiens et
comme citoyens.
Comme chrétiens, je le montrerai un peu plus tard.
Comme citoyens; car si nous devions résister & la loi de 1833 par-
ce qu’elle n’est pas conforme a la Charte, nous devions nous soule-
SUR D'INSTRUCTION PRIMAIRE. 709
ver non moins énergiquement et avec un motif de plus contre toutes
ces vexations , contre tous ces empiétements que l'Université y a
successivement ajoutés. Si la loi, en effet, est entachée d’inconsti-
tutionnalité, les détestables appendices dont on lui a fait un si nom-
breux cortége joignent 4 ce premier vice un autre caractére : ils sont
illégaux comme elle est inconstitutionnelle.
Nous nous sommes tus; nous n’avons pas donné signe de vie;
nous n’avons pas été plus émus que s’il se fit agi de la chose la plus
simple du monde; et cela non pas une fois, mais cent fois.
Et cependant, il ne faut pas croire que les actes dont i] est ques-
tion n’amenassent que d’imperceptibles changements, ne portassent
que sur des détails secondaires, ne compromissent pas les grands
principes, n’eussent au moins que des conséquences peu appréciables
dans la pratique. On a commencé par faire sortir d'une loi de pré-
tendue liberté lesdéveloppements du monopole dont on y avait glissé
les préliminaires ; ensuite on a fait revivre les entraves antérieures
accumulées depuis le décret de 1808; enfin, aprés avoir restauré,
réparé , ressuscité jusque dans ses bases la théorie impériale, on
l'a élargie au dela des limites que son fondateur lui-méme lui avait
assignées ; on a étendu les domaines de !’Université, on a accru ses
priviléges en méme temps que sa juridiction ; on a dépassé tout ce
qui s’était vu auparavant en fait de prétentions absurdes et odieuses.
L’instruction élémentaire a-été reprise, confisquée, ravagée.
Aucune injure n’a ranimé notre indignation, aucun défi n’a lassé.
notre patience.
On s'est mis tout de suite a l’ceuvre.
Vai déja dit comment on avait subrepticement inséré dans la loi de-
4833 un seul mot nécessairement, duquel les déductions suffisaient
pour détruire toutes les promesses d’affranchissement et toutes les.
apparences de garanties qui se trouvaient encore dans Ja loi. C’est
ainsi qu’un autre mot, le mot exclustvement, avait été frauduleuse-
ment inséré dans le projet soumis en 1806 au Corps législatif et ser-
vit de fondement & )’ceuvre de despotisme inaugurée en 1808.
Certes, si les conséquences qu’on devait faire sortir de ce mot
eussent été prévues en 1833, le ministre lui-méme n’aurait pas osé
Jes avouer, ni les Chambres les adopter. Aussi ne furent-elles ni
exposées ni prévues ; les débats législatifs en font foi.
Mais, quant au conseil royal , il avait agi sciemment, volontaire-
740 ‘DU NOUVEAU PROJET DE LOI
ment, avec prémédition. La preuve en est qu'il ne perdi( pas un ins-
tant pour démasquer ses batteries. La Joi était 4 peine promulguée,
et déja il en tirait parti, comme on va Voir.
Je regrette de ne pouvoir ici que sommairement indiquer ses
actes; mais je ne finirais point si je voulais m’attacher 4 toutes ses
traces et le suivre pas a pas.
La premiére ordonnance qu'il ait obtenue date du 16 juillet 1833;
la loi est da 28 juin.
Grace 4 cette ordonnance, soi-disant explicative et exécative de
la loi, l'Université met la main sur |l’enfance de tout age et de tout
sexe, s’arroge le droit d’ajouter de nouvelles restrictions aux condi-
tions préventives exigées des candidats pour les examens obliga-
toires, et se rend maitresse de ces examens par la composition des
commissions chargées d’y présider.
En effet, l'article 17 lui soumet les reuntons scolazres d’enfants,
méme celles ou une partie seulement des objets compris dans la dé-
finition de |’instruction primaire doit étre enseignée 4.
Le statut déclare ensuite que pour se présenter aux examens il faut
avoir atteint la limite d’age fixée pour ezercer les fonctions d'mstt-
- tuteur primaire. Il viole ainsi l'article qu’il prétend interpréter, puis-
qu’il exige pour la seule candidature une épreuve préalable, une
condition requise uniquement pour l’usage méme des droits que
cette épreuve confére 2.
En méme temps, la loi ayant eu naa de Jaisser au minis-
tre la nomination des commissions d’examen , que fait l'Université?
De peur que son grand-maitre, dans la latitude qui lui est ainsi lais-
sée, n'éprouve, par un hasard peu probable, quelque vellcéité de
véritable impartialité, elle lui lie les mains, La liberté n’aura pas de
‘« Est considérée comme école primaire toute réunion habituelle d’en-
a fants de différentes familles, quia pour butlétude de tout ou partie des
a objets compris dans l’enseignement primaire. »
*« Tout individu, 4gé de dix-huit ans accomplis, pourra, en pro-
« duisant son acte de naissance, se présenter devant une commission
« d'instruction primaire, pour subir l’examen de capacité » (Statut du
46 juillet 1833.) On dit que cette illégalité est fondée sur les exi-
gences de la morale; d’abord ii fallait les mettre dans la loi; ensuite,
quelle garantie nouvelle pour un instituteur d’avoir dix-huit ans et de-
mie au liey de dix-huit? Voila les parents bien avancés!
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE, “AL
garanties assurées dans ces choix livrés au ministre de Pinstruction
publique, toujours si porté & exagérer l’inflaence da corps officiel:
d’enseignement ; mais ce corps, susceptible et ombrageux, méme &
l*égard de son chef, prend ses précautions contre lui. I} s’assure de
priviléges particuliers, spéciaux , écrits , qui le mettent % |’abri de
tout acte de justice ou de sévérité aussi bien que de bon plaisir. Ainsi,
sur les sept membres dont se composeront les commissions d’exa~
men, trots au moins seront nécessmrement pris dans son sein. On
en désigne ensuite, par voie d'énonciation, non pas trois, mais quatre
ou cing, Et enfin, comptant bien que les autres commissaires se-
ront les moins assidus aux séances, si méme ils ne laissent tout &
fait seuls les agents payés qui y domineront, on a soin d'ajouter que
la présence de quatre juges suffira pour la validité de leurs décisions.
Croirait-on qu’une circulaire ministérielle * présentait cet ensem-
ble de dispositions abusives comme la seule sauvegarde de la société
contre l’ignorance, le chariatanisme et l’immoralité 3.
§ « Ces membres sont: le recteur ou un inspecteur par Ini délégué
« dans les villes ot est le siége de l’Académie, le proviseur ou le cen-
«seur, et un professeur dans les villes ot i] existe un collége royal, un
« ou deux fonctionnaires du collége communal dans les villes qui possé-
« dent un établissement de cet ordre. »
2En date du 5 aodt.
* Les passages suivants sont trop curieux pour que nous nous abste-
nions de les reproduire :
« Cet article du régicment, Vintroduction forcée de trois univer-
« sitaires au moins, dit Je ministre, donne aux familles et. & la s0-
« ciété les garanties désirables, soit par le nombre de membres qui
« composeront chaque commission d’examen, soit par l’admission de
« droit (lisez de force) au sein de ces commissions de plusieurs membres
« appartenant déja 4 instruction publique. Des hommes vouds a (étude
« des sciences posséderont & coup sar les connaissances nécessaires pour
« bien Juger de l’instruction des aspirants au brevet de capacité ; des
« hommes exercés aux fonctions de l’enseignement sauront apprécier a
« quel point les aspirants sont au courant des bonnes méthodes et en état de
« les prutiguer ; enfin, des membres de !"Université, soigneux de son hon-
« neur, veilleront avec scrupule 4 ce que des brevets qui seront, pour
a ains! dire, le premier grade de sa hiérarchie, ne soient conférés qu’d
« des hommes capables et dignes d’y prendre place. »
C’est-a-dire: yvoulez-vous dans les commissions des sayants, voulez-
712 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
Les droits de la concurrence et des familles subirent encore, dés
la méme année, trois autres atteintes presque simultanées, le 8 et le
49 novembre.
En effet, le Conseil royal, dans son amour pour la diffusion des
connaissances utiles et dans sa sollicitude pour l'éducation des
classes populaires, interdit toute extension quelconque du pro-
gramme fixé par la loi, toute étude supplémentaire dont un institu-
teur primaire, méme privé, voudrait faire profiter ses éléves. De
sorte que, pour leur apprendre seulement a tracer réguliérement des
lignes, il lui faut une autorisation speciale qu'il sollicitera longtemps
et presque toujours vainement *‘.
Un autre arrété, antérieur de huit jours, met en relief et en con-
traste les divers poids que l'Université réserve dans ses balances aux in-
stituteurs communaux et aux instituteurs privés. Pour s’inféoder plus
vous de bons appréciateurs, voulez-vous des hommes moraux par-des-~
sus tous les autres, prenez mes ours !
Mais je crois qu’un trés-bon professeur de latin pourra étre un trés-
mauvais examinateur pour juger un maitre auquel il est interdit d’ensei-
gner le latin sous peine d’amende et de prison. Je remarque ensuite que
les méthodes devant étre libres dans l’enseignement libre, un examen
portant sur ce point est déjaé passablement menacant, et qu'il le devient
davantage s’il est remis 4 des hommes pour lesquels la seule bonne mé-
thode sera celle qu’ils emploient dans Université. Je signale enfin cette
prétention de faire des instituteurs, tant libres que communaux, les
derniers soldats, les fréres laics, ’ordre mineur de la HISRARCHIE uni-
versitaire.
‘ Ona fait revivre la disposition suivante d’un arrété du 5 décembre
4820:
« Il sera enjoint & Vinstituteur, de la maniére la plus expresse, de se ren-
« fermer strictement dans les limites de liustruction primaire telles que
« les determine le degré de capacité du brevet qu’il aura obtenu. »
Le statut du 46 juillet 1838 est conforme 4 ce systéme de restriction,
dont je comprends bien l’intérét pour quelques agents de l'Université,
mais dont il serait plus difficile de démontrer l’avantage, soit pour le
gouvernement, soit pour le peuple.
Du reste, le ministre est bon prince; il accorde parfois quelques excep-
tions qui, en lui donnant des droits 4 la reconnaissance des privilégiés,
ont le mérite de confirmer la régle, et, par conséquent, d’assurer la prohi-
bition.
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE. 713
sirement les premiers, elle ne se contente pas de leur faire préter un
serment politique, elle se les attache tout & la fois par les liens de
’amour-propre et de lintérét; elle leur attribue le titre, non inscrit
dans la loi, de fonctionnatres publics ; elle leur assure un privilége,
rare méme chez Jes fonctionnaires publics, l’inamovibilité ; elle va
jusqu’é préserver leurs biens de la satsie, etc. etc. *. Mais, quant
aux seconds, quoiqu’au fond ils subissent son joug, elle poursuit en
eux l’ombre seule; de |’indépendance, et le premier coup qu’elle
leur porte est un coup de maftre. C’est leur renouvellement méme
quelle rend pour ainsi dire impossible en les déclarant inhabiles &
profiter de la dispense du service militaire, attribuée sans distinction
par les lois sur l’armée & tous ceux qui prendraient l’engagement de
se vouer pendant dix ans 4 ]’instruction publique.
Ni la loi, ni aucune des instructions qui l’ont expliquée et qui ont
réglementé les formalités relatives 4 cet engagement, ne contiennent,
je le répéte, de restrictions relativement 4 aucune catégorie d’insti-
tuteurs. La législature a toujours unanimement reconnu que la prime
ainsi accordée aux besoins de |’instruction populaire était la condition
essentielle du recrutement des hommes qui doivent coopérer a cette
importante fonction. Rien de plus naturel d’ailleurs que l’exemption
militaire de ceux qui, véritablement portés vers une carriére d’utilité
publique, consentent 4 remplacer la loterie incertaine d’un bon ou
d'un mauvais numéro par un enrdlement durable dans une autre es-
péce de service.
On concoit ensuite que les conditions'de cet enrdlement soient
aussi sévéres qu’on voudra, puisqu’il s’agit d’un bénéfice gratuit. 11
n’y en a qu’une qu’il n’est pas possible d’exiger : c’est celle qui éta-
blirait une inégalité révoltante entre des bonnes volontés de méme
nature, et que d’ailleurs il ne dépendrait pas de celles-ci d’accomplir.
Or, telle est précisément la condition que ]’Université a mise 4 la dis-
pense en ne la réclamant que pour les instituteurs communaux, a
lexclusion des instituteurs libres. Tout citoyen en effet peut bien s’en-
Sager & l’4ge de vingt ans 4 consacrer dix années de sa vie & !’ensei-
gnement en général, et les moyens de précaution et de répression ne
manquent pas 4 l’administration pour tenir la main & ce que chacun
réalise ses promesses. Mais si les droits des communes, des comités
‘ Décision du 8 novembre 41833.
74h DU NOUVEAU PROJET DE 10%
jocaux, des comités d’arrondissemenis, etc., ne sont pas de vains
mots, personne, pas méme le protégé du Conseil royal ou du ministre,
ne saurait s'imposer aux autorités spéciales comme instituteur com-
munal, et personne dés lers ne peut tre astreint &@ souscrire une
clause dont l’exécution n’est pas plus, aux. yeux de la Joi, en ses
propres mains, qu'elle n’est du domaine et de ja compétence de
l’autre partie contractante.
Ce n’est pas ici le lieu de développer les conséquences de cette me-
sure, Il saute aux yeux que son application rigoureuse serait la ruine
de l’enseignement privé, et notamment de toutes les congrégations
religieuses, qu’ellefrappe au coeur dans leurs soviciats.
Ainsi :
4° Le monopole étendu 4 toute l’enfance populaire des deux sexes;
2° L’enseignement morcelé, entravé, restreint dans toutes les écoles
et dans tous les établissements charitables auxquels on préte ce nom
afin de leur donner un titre quelconque a la servitude ;
3° Les anstituteurs communauz transformés, sous prébexte de pro-
tection spéciale, en agents directs de |’administration ;
4° La barriére de fexamen enti¢rement livrée 4 la partialité uni-
versitaire ;
5° La coneurrence attaquée dans son principe et aussi la &fuson
de (instruction compromise pat des restrictions et des exclusions
destinées a diminuer je nombre des instituteurs ;
Tel est le résumé des travaux entrepris et consommeés par le Con-
seil royal de |’Instruction publique, sous le couvert d’ure Joi dont
les auteurs avaient eu soin d’écarter jusqu’au nom de ce méme Con-
seil royal et jusqu’a Ja mention de l'Université.
Et notez bien que vous n’avez pas ici le dernier mot, mais a peine
le premier du systéme, et que le régime, une fois fondé, va mainte-
nant jeter et propager ses racines, multiplier ses branches et ses re~
jetens, absorber & son profit Ja terre, l’air, l'eau et le soleil; grandir,
se fortifier, s’épanouir, et porter ses flears et ses fruits.
NOTRE TROISIEME FAUTE : NOTRE INDIFFERENCE DEPUIS 1833.
Je ne m’arréterai pas sur les innombrables et persévérants progrés
‘de cette usurpation colossale. Elle a plapté:ses jalons ; elle jes a re-
pris tous !’un aprés |’aatre, depuis 1833 jusqu’é ce jour, en donnant
a ses premiers plans tous les développements dont ils étaient sus-
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. : 745
ceptibles; poursuivant sa mrarefe sang relache et sans remords;
comme aussi sans inquiétude, sans obstacle, sans résistance, sans
bruit aatre que les gémissements isolés et impuissants des victimes
auxquels aucun écho ne répondait.
J’ai dit les tétes de chapitres du livre qu’on pourrait faire sur cet
inépuisable sujet. Je me contente d’indiquer britvement quelques-uns
des matériaex qui en rempliraient le cadre.
§ L Les usurpatzons nouvelles.
Je passe sur les traeasseries individuelles ou partielles, j’ndiqua
pour mémoird seulement l’obligation, arbitrairement imposée 4 ceux
qu’on appelle les institateurs ambulants, de posséder un livres spé-
cial, comme cefar que refusent les ouvriers, et auquel }a police n’a
pu soumettre les domestiques 4.
J’appuierais davantage sur une prétention infiniment pus iliibérale
et plus funeste dans ses conséquences, a savoir sur la fixation de cer-
taines limites d’age en deca et au dela desquelies |’accés des seules
écoles ouvertes au peuple lui aurait été interdit, si une autorité supé
rieure n’avait arrété sur ce point le zéle du Conseil royal. Je donne
néanmoins le texte méme de I’articie F* de l’arrété du 4° mars,
pour qu’on ne croie pas que j’exagére, et qu’on voie comment PU-
niversité étendait aux établissements hdres une mesure qui ne se
justtfiait pas méme dans les écoles communales.
« Tout enfant, pour étre admis dans une école élémentmre privée,
4 « Les instituteurs ambulants devront se pourvofr de livrets délivrés
« par les recteurs, et faire viser ces livrets par le maire et par le curé
« ou pasteur, soit en arrivant dans une commune, soit en en sortant. s
(Arrété du 26 février 1836.) Voici les considérants de cet arrété contre
les instituteurs qui parcourent les communes et vont dans les maisons
particuliéres donner l’enseignement aux enfants: « Cansidérant qu'on
« ne saurait proscrire d’une manidre générale et absolue cette maniére
« de donner linstruction primaire; qu'elle a existé de tout temps;
« qu’elle est encore et qu’elle sera longtemps nécessaire dans plusieurs
« cantons de ja France, ow les habitations sont trés-dispersées et les
« communes trés-pauvres ; que, s’il est impossible de supprimer tout &
« fait ce mode d’enseignement, {1 ifnporte cependant de le régulariser...»
On en conclut qu'll importe de le géner, de l’entraver, de le supprimer
autant que possible.
710 _DU NOUVEAU PROJET DE LOI
disait-elle, devra étre 4g6 de siz ans au moins et de treize ans ax
plus. »
Cet article n’était rien moins, pour tous les malheureux qui ont
atteint leur treizisme année sans avoir appris a lire, qu'une con-
damnation irrévocable a l’ignorance a perpétuité.
Heureusement, cet article inoul, confirmé et amplifié par un autre
arrété du 15 juillet 1845, a été cassé par un arrét souverain de la
Cour de cassation rendu le 16 février 1846. Devenu par conséquent
une lettre morte, il importe toujours que le souvenir en soit gardé
pour témoigner de l’esprit qui le dicfa et qui anime tant d'autres
dispositions encore en vigueur.
Parmi celles-ci j’en noterai une spécialement, en vertu de laquelle
un enfant peut étre exclu, par le comité local, de toutes les écoles de
sa commune, et par le comité supérieur, de toutes les écoles de son
ressort. Je demande si une sévérité pareille rentre dans le domaine
de la simple discipline, et si elle se congoit pour toute autre espéce de
fautes que celle qui livrerait le coupable aux tribunaux et qui devrait
le loger dans une maison de correction.
Je note enfin: 1° un arrété du 6 janvier 14837, rendu dans les cir-
constances les plus favorables au postulant, ancien militaire recom-
_ mandé par les meilleurs certificats, et d’aprés lesquels, si une autori-
sation provisoire peut étre accordée par des comités d’arrondissement
4 un candidat non encore breveté pour tenir une école communale,
jamais pareille licence ne sera concédée 4 un homme qui ne demande
qu’a ouvrir ane école privée;
2° L’arrété du 10 janvier 1837, qui interdit aux instituteurs privés
le droit de fonder sans autorisation des écoles normales d’instituteurs
primaires ;
3° L’arrété du 419 juillet 1842, qui fait du ministre le grand et su-
préme examinateur, en lui conférant le droit de réviser et de casser
méme les décistons des commissions d’examen ;
4° Le réglement du 27 février 1835, créant auprés du ministere
de Uinstruction publique et dans sa dépendance un corps d’inspec-
teurs qui ne tire son existence et son autorité que du bon plaisir ad-
Ininistratif; et cela, au mépris de la loi qui a minutieusement organisé
la surveillance d’aprés d'autres principes, et qui l’a confiée exclusive-
ment aux maires, aux conseillers municipaux et aux divers comités.
Je passe maintenant a des entreprises qui présentent dans leur en-
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. 717
semble quelque chose de plus incroyable encore, et dont la réussite,
préparée de longue main et consommeée peu a peu, est 4 mes yeux le
prodige et le chef-d’ceuvre de la puissance des bureaux et de notre
servilité aveugle au XIX°* siécle.
L’ordonnance du 16 juillet 1833 avait posé le principe que la loi
s’appliquat & toutes les réunions d’enfants ayant pour dut |’enseigne-
ment de la totalité ou méme d’ane partie seulement des connaissances
comprises dans la définition de l’instruction primaire. Cette théorie
s’étend; elle enveloppe dans son fatal réseau, non plus seulement
toutes les réunions d’enfants , mais toutes les réunions quelconques,
wndépendamment de U’dge ; et non plus seulement toute réunion ou tout
établissement fondé en vue de l’enseignement, et dont l’enseignement
serait le but et l'objet , mais toute réunion et tout établissement créés
soit par l’intérét commercial, soit par la bienfaisance privée, soit par
la charité catholique. Il suffit, pour lesréduire 4 la servitude commune,
que toute étude n’en soit point absolument bannie, que la moindre
branche d’instruction y soit imprudemment admise, que les soins de
Fintelligence n’en soient pas scrupuleusement exclus.
‘Si quelqu’un de nous avait prété d’avance a l'Université un
semblable dessein , i] aurait 6té accusé, méme par la plupart de nos
amis, d’injustice systématique. Eh bien ! ce dessein a été concu, ila
€té poursuivi; il est réalisé. Et maintenant il faut que, devenu un fait
accompli, il ait acquis déja, quelque étranger qu'il soit aux mceurs
et aux droits de tout peuple libre , une bien compléte naturalisation
parmi nous, puisque nous vivons a coté de lui, sans cesse rudoyés
par lui, sans qu’il nous vienne la pensée de nous étopner et de lui
demander compte de son introduction illégitime et de son scanda-
leux accroissement.
C’est ainsi que s’opéra successivement l’assujettissement des dif-
férentes institutions, inférieures, supérieures ou 4 peine adjaceptes
a l’enseignement primaire, telles que :
Les classes d adultes, en 1835!;
Les salles d'asile, en 1837?;
Les ouvroirs, en 1838 5;
¥ Arrété du 22 décembre.
2 Ordonnance du 22 décembre.
3 Arrété du 30 octobre.
748 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
Les écoles profesnonnetles de commerce, d arts et métiers; les cours:
gratuits, etc., aussi en 1838 4;
Les écoles de charité, les écotes d’hospices, d’ateliers ; les écoles de
sourds-muets, etc., en 1839 2.
On le voit, c’est une conquéte, c’est une main-mise, c'est une prise
de possession universelle. |
Mais prendre ne suffit pas; passons & un autre procédé.
§ IL. La réglementation absolue.
Aprés la conquéte, l’occupation : c’est la loi de la guerre; et avec
'oceupation, le gouvernement: c’est la logique. En effet, l'Université
ne se contente pas d’agrandir son empire ; elle traite ses anciens comme
ses nouveaux domaines en pays conquis.
Ne parions donc plus ici de distinctions légales, ni de franchises
consacrées, ni de droits reconnus et inviolables.
Des priviléges sans motifs légitimes vont heurter des irrégularités
choquantes. Une organisation variable, compliquée, livrée & tous les
caprices du despotisme, n’étabtira d’autre unité que celie de l’obéis-
gance passive en présence de mille autorités contradictoires. L’indé-
pendance ne sera nulle part, et Farbitraire régnera partout en don-
nant la main A |’anarchie.
E’empereur Joseph I! se croyait un grand réformateur et un grand
militaire, et en effet il fut loué comme tol par les littérateurs courtie
sans du XVIII* siécle, parce qu'il avait la prétention de diminuer les
‘Tongs voiles de quelques retigieuses et de modifier des régles de con
Yent, en méme temps qu'il passait force revues de ses régiments et
bouleversait sang cesse fears costumes et leurs coiffures. Cela ne
l’empécha pas, il est vrai, de se faire battre par les Tarcs et de per-
dre les Pays-Bas, insurgés contre son despotisme. L’Université est
bien la fille du séminaire philosephique qu'il avait créé , autrichienne
par son origine plutét que francaise. Elle se propose ce méme but,
dont la seule conception indignait l’4me de Mirabeau ; elle vest, elle
aussi, selon l’expression du tribun, mettre les dmes en uniforme. Mais,
indépendamment de la pensée mére du sophiste couroané, elle a hé-
rité également de cet esprit bizarre, versatile, inquiet, qui croit tout
§ arrété du 28 octobre.
® Arrété du 42 décembre.
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. 716.
renouveler parce. qu'il touche & tout, qui pour diriger une machine
commence par la démonter, et qui se figure en pessdéder toutes les
forees lorsqu’il en a marqué toutes les piéces avec un méme poincon,
au risque certain d’en dé&ruire les proportions , l’"harmonie , et par
conséquent le mouvement naturel et régulier.
En effet, aprés s'étre emparée de toutes ies puissances intellec-
tuelles, il faut voir.comme elle les réduit 4 néant par ses prescrip-
tions impératives et par ses réglements minutieux. Ondirait qu'il n'y
a plus dansson empire qu’une seule téte, qu'un seul earactére, qu’une
seule volonté, eapable de remplir la mission de l'instityteur pri-
maire. Je défierais bien que, dans le cadre of sont enfermés cas mil-
liers d’egents ou d’esclaves du monopole, on me montr&t une place
réservés 4 la spontanéité et au libre arbitre des individus. Le grand-
mattre est a la lettre le maftre d’école de toute la France.
" &t remarquez bien qu’il n’y a pas la moindre différence sérieuse
dane ce régime entre ceux qu'on appelle les wstitutewrs publics et ceux
qui conservent le titre d'instituteurs privds. —~ On parle de ja tiberté
des livres ; oui! le grand-mattre prescrit aux uns ceux dont ils doivent
se servir, et interdit aux autres les cartes, les tables de Pythagore, les
tracés , les grammaires, les abécédaires et ies alphabets qui ne lui
plaisent pas. Quelle est ia ligne de démarcation appréciable entre un
droit de déstgnation qui embrasse tout et un droit de veto qui n’épar-
gue rien? — On parle de la liberté des méthodes ; et non-seulement
on a circonscrit les objets et les instruments de l'enseignement dans
les limites du programme le plus sévére; mais on a chargé des in-
specteurs de penrsuivre et des commissions de punir ta moindre dé-
rogation & ordre souverain. — Enfin, on perle de ]’émulation et de
la concurrence; et 1’on va jusqu’é défendre aux comités insfitués 1é6-
galement d'gutoriser des concours entre jes diverses écoles * !
Jetons un seul regard sur ce labyrinthe de dispositions qui, sous
prétexte de discipline, réglent dans toutes tes écoles sans exception
tout ce qui peut se faire, jour par jour, heure par heure.
‘ « Ine doit pas y avoir de cancurrance entre les éléves des diverses
« écoles primaires. Les comités ont mission de proposer des mesures
« d’amélioration et de réforme, et non pas de les arréter. Tout régle-
« ment cencernant les écoles de tous les degrés doit émaner du Conseil
« Toyal de P'instruction publique, sous l’approbation da ministre secré-
« taire d’Etat de ce département. »
720 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
Nous avons vu qu’on ne voulait y laisser entrer que les enfants de
six a treize ans, et que cette prétention a été condamnée. Mais si -
cette barriére extérieure a été renversée par un arrét de la Cour su-
préme celles de l’extérieur subsistent et se mu Itiplient.
« Toute école élémentaire, dit le statut du 25 avril 4834, sera par-
« tagée en trois divisions principales, & raison de |'dge des éléves et
« des objets densergnement dont ils seront occupés. »
Trois divisions, vous entendez; ni plus, ni moins. Et ces trois di-
visions, vous ne les formerez pas d’aprés les connaissances acquises,
le développement de |’intelligence, la facilité du travail, les qualités
respectives des éléves; vous laisserez de cété toute autre considéra-
tion. Vous vous en tiendrez strictement aux catégories suivantes :
premiére catégorie, au-dessous de huit ans; deuxiéme catégorie, de
huit ans 4 dix ans; troisiéme catégorie, au-dessus de dix ans. Vous
ne pourrez pas faire composer entre eux Jes enfants de la premiére
catégorie ou division; mais les deuxi¢me et troisiéme divisions com-
poseront au moins une fois par semaine. — Peut-ttre s’abstient-on
de dire ce que seront ces compositions, et sur quoi elles porteront ‘ ?
Je me trompe; les exercices de chaque division seront fixés d’avance.
De plus, « tous les éléves seront tenus de suivre toutes les parties de
« ’enseignement de leurs divisions respectives ; » et, d’aprés les com-
positions, « les places seront données dans le courant de la semaine. »
Vous n’étes pas au bout; l’instituteur a encore les coudées trop
franches. I] importait de descendre 4 des détails plus pratiques, de
peur que son imagination ne s’égarat. II est donc astreint 4 représen-
ter les listes des places qu’i] aura distribuées « chaque fois qu'un
« membre du comité ou inspecteur viendra visiter son école. Il com-
« muniquera également au comité local des extraits faits par les
« éléves de la troisiéme division, d’aprés ses lecons d’instruction
« morale et religieuse, de langue francaise, d’arithmétique, de géo-
« graphie, etc. Tous les mois i] remettra au comité local un rapport
«a sur les résultats obtenus par ses travaux. »
Enfin un systéme d’examen est établi sur le pied Je plus complet.
« Tous les samedis , tous les éJéves réciteront tout ce qu’ils auront
‘ « lly aura pour chaque arrondissement une répartition de lecons
« et d’exercices qui sera faite par le comité supérieur et soumise & l’ap-
« probation du Conseil royal. » (Méme statut, art. 441-46.)
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. 722
« appris dans la semaine. » Comme cet exercice pourrait offrir quel-
ques difficultés dans des écoles nombreuses, on a soin d’ordonner
au maitre de se faire aider par plusieurs éléves , qui feront répéter
chacun cing ou six de leurs condisciples. Et c’est ainsi qu’on se pré-
parera & une grande cérémonie qui aura lieu deux fois par an, aux
examens du comité local. Ces examens serviront eux-mémes a déter-
miner quels éléves passeront dans les divisions supérieures , quels
resteront dans jes divisions inférieures; ce qui, par parenthése, se
concilie assez mal avec le principe exclusif de ]’4ge indiqué plus haut.
Et pour couronner }’ceuvre , & la fin de chaque année scolaire, ce ne
sera pas le maitre, ce seront les examinateurs qui dresseront la liste
des éléves sortants, et leur donneront des certificats portant pour
chaque objet d’enseignement un de ces mots : Trés-bien, bien, assez
bien, ou mal.
Est-ce assez? Non, pas encore.
La méme sollicitude se porte sur tout : sur les jours de repos, qui
sont le dimanche, le jeudi et les fétes ; sur le nombre, le temps et le
moment des classes ; sur Jes vacances et les congés; sur les récom-
penses et les punitions; enfin jusque sur le mobilier, l’ordre des
bancs des éléves, et la place du fauteui] du maitre.
Je cite textuellement :
« Il y aura dans toute école au moins un grand tableau noir.
« Sur une portion de mur appropriée 4 cet effet, ou sur des ta-
« bleaux modéles, seront tracées les mesures usuelles , la table de
« multiplication, la carte de France, la topographie du canton.
« Les livres, les cahiers et les modéles qui resteront déposés a
« l’école devront étre mis en place, et les plumes ou les crayons tailles
« avant l'entrée des éléves.
« La table du maitre sera placée sur une estrade assez élevée. »
Voila jusqu’ot va la liberté dans les écoles primaires, communales
ou privées.
Je prévois que le lecteur va faire une observation. I] dira : Mais
ces dispositions puériles ne sont exécutées nulle part; ainsi, pourquoi
s’en plaindre?
Pourquoi? Parce que des arrétés de ce genre ne perdent point leur
caractére d’illégalité pour étre pratiquement inexécutables. Pourquoi
encore? Parce qu’ils fournissent alors 4 l’arbitraire un nouveau
champ ou il s’ébat 4 son aise, et donnent 4 l'Université de nouveaux
722 DU NOUVEAU PROSET DE LOI
prétextes pour favoriser ceux qu'elle aime au détriment de ceux qu'elle
poursuit de sa jalousie. En effet, elle dispense de ces régiements pré-
cisément les instityteurs qui, lui tenant de plus prés, devraient don-
ner l’exemple de |l’obéissance a ses lois; et, tandis qu'elle lache la
bride 4 ceux-~ci, elle n'a qu’a serrer les rénes de leurs rivaex, ot h
tenir la main & ce qu’ils exécutent des conditions impossibles pour
anéantir 4 son gré la concurrence.
C'est toujours le vieux proverbe :
Dat veniam corvis, yexat censura columbas,
J’ai cru devoir indiquer la situation faite aux écoles primaires pro-
prement dites, parce que ce sont elles qui sont le plus incontestable-
ment affranchies par la loi de 1833. On peut juger par cet exemple
de ce qu’il en est des autres institutions, inférieures ou supériev-
res. Je serais trop long si j’avais la prétention de donner seule-
ment une idée de leur régime. Je renvoie les curieux aux chapitres
du code universitaire relatifs, par exemple, aux Ecoles normales pri-
maires, qui occupent le sommet de la hiérarchie, et aux salles dasile,
qui en formeront le premier degré, tant qu’on n’aura point placé au-
dessous d’elles les créches. Le monopole , qui se prépare das & pré-
sent a ce nouvel envahissement, n’aura pas beaucoup de modifications
4 introduire dans les réglements dont il a déja gratifié les enfants de
deux & six ans pour les approprier 4 |’age au-dessous; et, dans l'un
comme dans |’autre cas, il aura tout autant de droit, de raison et de
bon goit 4 réglementer la surveillance publique az nom de [’Etat, le
choix du personnel, Jes brevets, Jes grades, les examens universitai-
res, les méthodes officielles, et aussi la disposition, la réunion et l’u-
sage des ustensiles et objets divers qui forment le fond de ces mo-
destes établissements,
Ainsi, accaparement universel, domination absolue, voila les deux
premiers traits qui marquent la reconstitution du monopole a la place
de la liberté proclamée et votée par les pouvoirs publics. En voici un
troisiéme, non moins saillant.
§ Ill. Retablissement du régime de Pautorisation préalable.
Si Pon ne peut conquérir et réglementer en effet que ce qui est, du
moins peut-on se déclarer par avance propridtaire de ce qui sera.
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE, 723,
L’Université a déclaré que rien ne pourrait naitre sans son ordre ou
sans sa permission. Le monopole veut l’avenir comme le présent.
Pour en arriver ld, peu importent.quelques contradictions. On a
fait rentrer toutes Jes institutions existantes dans la loi de 4833 pour
s’en emparer. Mais en remplissant toutes les conditions de cette loi,
d'autres institutions analogues pourront donc naitre spontanément,
sinon librement? Pas du tout. On sort ici de la loi de 1833, ef on ré-
tabht a lear égard le régime de |’astorisation préalable.
L’antorisation préalable | ce qui signifie que la faculté d’entreprendre
une @muvre mnocente, utile, généreuse et dévoudée, devient un privi-
lége, une exception, une faveur, et que s’y consacrer sous la seule
impulsion de l'amour du bien, c’est un délit!
Et ce délit s’appliquera aux écoles de charité, aux salles d’asiJe, aux
classes d’adultes, aux écoles normales, professionnelles, etc. , etc. ?
Oai! sirement.
Quoi! vous, administrateurs éclairés de la fortune des pauvres;
Yous, patrons intelligents de ces populations ouvriéres qui encom-
brent vos usines et vos fabriques ; vous, magistrats de la miséricorde,
qui ouvrez des refuges a toutes les infirmités physiqueset 4 toutes les
muséres morales, vous donnez aux malheureux que votre toit habite
Je pain, le vétement, la vie de chaque jour. On ne vous en empéche
pas encore; mais au salaire que les uns gagnent & la sueur de leur
front, & |’aaméne toujours trop chétive que réclam ent l’abandon, le
dénuement, les souffrances des autres, vous auriez l’idée d’ajouter le
bienfait de quelque secours intellectuel qui les consolerait, qui les
reposerait, qui pent-étre assurerait leur avanir. Iis’agira des notions
Jes plus simples, d'un peu de lecture par exemple, de |’écriture, de
Parithmétique poussée jusqu’aux quatre régles. Vous croyez avoir
concu une bonne pensée? Vous auriez dd la chasser comme une pen-
sée dangereuse et comprometiante ! Et si elle a regu un commmence-
mnent d’exécution, prenez garde : vous étes sous le coup d'une péna-
lité sévére, 4moins qu’an mot, quele ministre de l’instruction publique
peut retenir sur ses lévres, ne vienne vous relever de votre fante!
Vous, négociants, chefs d’indastrie, armée nouvelle des arts mé-
caniques, innombrable famille qui trouvez votre existance quoti-
dienne dans les labeurs du grand et du petit commerce, vous sentez
parfaitement que vos enfants, pour suivre avec avantage les carri¢res
que vous leur avez honorablement euvertes, ont peu de chose 4
;
72h DU NOUVEAU PROJET DE LOI
déméler avec ces jecons de luxe et d’agrément qui apprennent trés-
bien 4 manger de |’argent et trés-peu & en gagner. Vous laisseriez
trés- volontiers la fréquentation assidue des Muses qui inspirérent
Euripide et Sophocle, Homére et Virgile , Horace, Lucain et Perse,
Aristote et Platon, Démosthéne et Cicéron, Thucydide, Xénophon et
César, aux jeunes gens qui révent de la politique et du forum, et qui
rempliront un jour les ministéres, les parquets, la magistrature, tous
‘les barreaux de la capitale et des provinces, toutes les écoles, les am-
phithéatres, les colléges, les institutions, les pensions, les académies,
les études de notaires, d’avoués, d’huissiers, etc. — Les villes, les
Chambres, le gouvernement, l'Université elle-méme reconnaissent les
exigences et les droits de votre position. I] vous faut, de ’aveu d’un
grand-maitre‘, une instruction particuliére ; « il yous faut, ajoutait-il,
« un enseignement qui, sans étre celui des colléges et des écoles secon-
« daires, soit supérieur cependant a |’enseignement primaire propre-
« ment dit. » Vous refuser les moyens de vous procurer une éducation
proportionnée a vos désirs et 4 vos besoins, ce serait vous ranger de
force (on ne se le dissimule pas) dans cette catégorie « de citoyens qui
« repoussent comme un fiéau pour leurs enfants les bienfasts (ditest
« les inutiles fardeaux) que la civilisation moderne leur apporte ( écri-
« vez: que la bureaucratie leur inflige » ).
D’un autre cété personne n’ignore que les établissements particu-
liérement consacrés A vos besoins sont d’une affligeante rareté. — Je
lis dans la piéce officielle que je viens de citer des regrets que je veux
croire sincéres. On se plaint de leur petit nombre.
Ce nombre, ajoute-t-on, « il serait difficile, méme impossible de
« l'augmenter au point de répondre aux désirs qui se manifestent
« dans la plupart des communes importantes, On ne trouverait dans
« ces communes ni des bdtiments convenablement disposés, ni les
« ressources nécessaires pour assurer le traitement des maitres et des
« Chefs d’atelier, pour (achat et ('entretien des machines. Il faudrait
« que toutes ces dépenses fussent mises 4 la charge de I’Etat, et elles
« dépasseraient de beaucoup la limite ordinaire des crédits. »
Vous le voyez! commercants , industriels , marchands et mécani-
ciens , le monopole s’avoue impuissant & créer spécialement pour
vous des établissements qui vous conviennent.
‘ Circulaire du 28 décembre 4338. ’
SUR L°INSTRUCTION PRIMAIRE, 725
Vous cependant, vous n’avez pas confiance dans les conceptions
batardes qu’il vous propose en échange ; vous doutez, et vous avez
bien raison, de la bonté d’un enseignement professionnel et prati-
que qui n’a d’autre garantie que le brevet d'un instituteur primaire,
ou les grades d’un proviseur ou d’un régent de collége, unique-
ment rompus aux études classiques. Vous vous souvenez, non sans
inquiétudes pour vos intéréts, que l’Université , ayant par hasard
(a La Rochelle , je crois) un bon prétre 4 la.téte de son enseigne-
Ment scientifique et littéraire, s'est bien vite empressée, par un
arrété signé d’un &ttérateur ministre, d’un magistrat chancelier et
d’un médecin membre du Conseil royal, d’utiliser l’érudition et la
piété de cet ecclésiastique en annexant a son collége et en placant
sous sa direction une école préparatoire de marie! :
Vous avez peur 4 votre tour de l’incompétence de tant d’autres
bacheliers, également gradués ou brevetés. Vous trouverez absurde
que tel principal soit considéré comme un bon maitre pour de futurs
tisserands, parce qu’au Sortir de l’Ecole normale il vous aura été
envoyé dans une ville manufacturiére, comme Rouen. I! vous semble
que ce serait 4 vous de choisir votre homme de maniére qu'il s’entende
le mieux & votre affaire, fit-il absolument dénué de tout diplome uni-
versitaire? Au moins, parmi ceux qui possédent ces inappréciables
titres, vous voudriez pouvoir faire votre choix. Vous l’avez fait peut-
étre? Attendez! Cela ne vous regarde pas; cela ne concerne que le
recteur de |’Académie ov vous résidez, et qui prononcera, sauf ap-
probation des supérieurs.
Je suis sir que vous auriez voulu aussi étre consulté a propos des
programmes. Tous les programmes ne conviennent pas & toutes les in-
dustries ; un seul pour toutes ne conviendra 4 aucune. La liberté seule
manifestement pourrait produire une indispensable diversité. Mais
la question des programmes se rattache a un autre ordre d’idées et de
faits auquel nous avons encore & toucher. En attendant, tenez, re-
noncez a votre réve chimérique de ]’éducation professionnelle comme
vous la comprenez et comme il vous la faut. Bornez-vous 4 l’instruc-
tion primaire pure et simple ou 4 |’instruction primaire supérieure.
L’unstruction primare supérieure est faite pour vous et pour votre
classe ; c’est votre niveau sur l'étiage universitaire. Sauf une cer-
taine perte de temps, si elle ne vous fait pas de bien, elle ne vous
fera point de mal,
226 DU NOUVEAU PROJET DE LOE
Eh bien! vous avez pris votre parti, n’est-ce pas? Vetre fils ap-
prendra plus tard de votre bouche ou par la pratxqae les notions
générales dont il vous edt paru si simple et si bon d’orner de bonne
heure son intelligence. Mais, eependant, vous ne pouves point gardes
votre fils chez vous. Vous n’avez ni assez de temps ni assez de res-
sources pour le surveiller, ]’exciter au travail, lui donner des répéti-
tions, enfin pour remplir convenablement |'intervalle qui s’écoule
d'une lecon & l’autre. La vie d’externe achéverait de dissiper sa lé-
géreté; vous n’avez personne pour le conduire, le rameser, et vous
répugnerz & laisser ce petit personnage sewl sur son compte, se livrant
4 des courses qui peuvent étre longues et offrir plusieurs sortes de
dangers, et maitre 4 peu prés d’en modifier quelquefois le but. Vous
allez donc prier votre instituteur, communal ou privé, agréé, exa-
miné, breveté, institué, établi, surveillé et inspecté, de le prendre
chez lui. Vous étes enchanté de votre combinaison, et vous croyez
qu'elle aura au moins le mérite de ne vous susciter aucune diffi-
culté avec la hol.
Avec la loi, c’est possible , et méme aux yeux da vulgaire bon
sens, cela n’est pas douteux. Mais, avec les interprétations adminis-
tratives et judiciaires qu’on lui donne, votre instituteur ne vous fer-
mera pas moins sa porte, pour éviter l’amende et fa prison.
Ah! vous vous figuriez avoir compris le sens de ce fameux article
de la loi de 1833 : Moyennant les conditions requases, « tout individa
« &gé de dix-huit ans accompli pourra exercer la profession d’insti-
« tuteur primaire et diriger tout établissement queleonque d' instruction
« primaire. » Ah! vous ne vous imaginiez point que ce texte fat le
moins du monde amphibologique ! Non, il ne est pas! et c'est vous,
cest l’acte que vous préméditez, c’est l’instituteur qui oserart en
accepter la complicité qu’il condamne et qu’il ch&tie! Vous dites :
« J’accepte votre instituteur, votre école, votre instruction primaire,
supérieure si ]’on veut bien y consentir, élémentaire, si je dois m’en
tenir la ; je n’ajoute rien au programme, cette fois-ci. n
On vous répond : Comment, vous n’ajontez rien au programme!
Et pourquoi comptez-vous les repas, le logement, |’éclairage, le
chauffage et le blanchissage ? Vous subtiliser. fi est chir qu'un per-
sionnat primaire west pas un établissement queicongue instruction
primaire, comme dit la loi de 4833. Et puis vous invoquez la joi de
1833! Parlons plutét des décrets de 1808 et de 1842, de l’arrété da
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE. 727
5 octobre 4820 et de la circulaire ministérielle du 22 octobre 1827,
Voila notre Charte a nous, et tel est Je code universitaire!
Les pensionnats primaires ne sauraient donc étre ouverts que par
la grace du grand-maitre de }’ Université, C’est Je systame qui a triom-
phé récemment devant la Cour de cassation , et qui a ét6, du reste,
dansce recueil, l’objet d’un examen trop complet pour quej’yreviense.
Quoi qu’il en soit, vous, électeurs problématiques, vous les petits
de la patente et de |’impét, vons les cadets de la classe moyenne,
vons voila traités ni plus ni moins comme Jes hommes du peuple et
comme les dames de charité,
Car, vous aussi, femimes chrétiennes et femmes du monde, hum-
bles et pieuses Sceurs, vous n’étes aux yeux du monopole que des
auxiliaires suspects et embarrassants. La candeur immaculée des
conseillers, des inspecteurs et des institateurs de l'Université, s’af-
farouche pour ]’enfance et la jeunesse féminine de votre contact dou-
teux. Vous croyez qu'il vous est permis de donner, de louer ou de
batir une hamble maison, d’y rassembler, sous |’ceil de la religion et
sous les ailes de votre bienfaisance, de malheureux petits tres qui se
perdent, qui creupissent ou qui meurent dans la rue. Faites vos pré-
paratifs si vous le voulez, dépensez votre argent, offrez votre temps
et vos peines, mettez en ordre les salles et le mobilier, mais n’allez
pas espérer qu’on vous laisse maitresses chez vous! vous n’y serez
qu’a titre de servantes; dn vous y admet parce qu’on le veut bien,
eft on vous chassera sans vous dire pourquoi, sur le caprice d’un rec-
teur! Vous pensies rendre un signalé service & ces pauvres et labo-
Fieuses méres qui, ne pouvant garder jeurs petits enfants dans leurs
bras, les remettemt avec tant de bonheur dans jes vétres; vous fré-
mmissiez vous-mémes a la pensée et 4 Ja vue de ces petites et de ces
grandes filles comdamnées 4 une ignorance absolue, ou forcées d’al-
Jer chercher quelques Géments incomplets et mal choisis d’une in-
truction frelatée dans ces éooles publiques, souvent dirigées par un
homme de meeurs peu respectables, et ot elles se trouveront & cété
et souvent dans le péle-méle d’une foule trés-grossiére de petits et de
grands garcons. C’est 1a que vous aperceviez le danger, non pas pro-
blématique et incertain, mais actuel, imminent, immense! Or, sachez
que le danger, c’est vous |! On ne vous permettra pas, sans une auto-
risation spéciale, d’approcher des enfants et des filles du peuple, jus-
qu’a-ce gue l’on vous arrache 4 vous-mémes vos filles ou vos sceurs !
728 - DU NOUVEAU PROJET DE LOI
Et avec les lois qui se préparent et qu’on espére bien faire passer,
comme tant d’autres, ce dernier empiétement ne sera ni long ni dif-
ficile & effectuer, puisqu’on est parvenu déja & vous arracher vos {fils
et vos fréres, et que vous l’avez supporté avec une résignation stol-
que, au moment méme ot |’Université vous déclarait, par la bouche
d’un de ses dignitaires les plus élevés, de l’un des membres de son
Conseil supréme, qu’en créant des bacheliers elle n’a la prétention
de faire ni des citoyens, ni des chrétiens!
Et certes l’Université a bien raison ; elle a raison de parler, elle a
raison d’agir ainsi. Ses actes sont justifiés par le succés: qui les cou-
ronne, et, quant & ce succés, il est, certes, apparent et incontestable.
Ah! je crois bien que nous ne sommes que des dacheliers, que nous
ne sommes pas des cttoyens, puisque nous ne sentons point des hu-
miliations et des injures inconnues aux serfs, aux hilotes et aux parias:
et je crois bien aussi que nous ne sommes pas des chretiens, puisque
nous n’avons pas méme protesté par une signature, par une parole
ou par un geste, contre de pareilles atteintes aux droits des faibles, a
Ja liberté de notre prochain, au bien des pauvres, 4 la bonne vo-
lonté des riches , aux intéréts les plus chers de la religion et de la
patrie, aux régles les plus strictes de la justice , et a l’exercice le
plus essentiel de la charité.
Avons-nous du moins une excuse? Nous est-il permis s de prétexter
de notre ignorance? Nous ne connaissions point le code universitaire :
soit; c’est-a-dire que nous ne nous étions enquis ni des principes, ni
de l’origine, ni des causes constitutives du mal. Nous les avons laissé
se développer; c’est une grande faute. Mais le mal lui - méme ne se
faisait-il pas voir assez? ne frappait-il point partout nos yeux ? Et si,
d’une part, il était aussi clair que le soleil ; et si, d’autre part, nous
nous sommes bornés den gémir dans le silence, quand il était de notre
devoir de l’arréter, de l’entraver, de le combattre , n’est-ce point Ja
“une derniére faute plus grave encore que les précédentes ?
II
LA SITUATION ACTUELLE.
NOTRE QUATRIEME FAUTE : NOTRE COMPLICITE DANS LA DECADENCE
DE. L'INSTRUCTION PRIMAIRE,
Nous avons assisté jes bras croisés & une désastreuse expérience.
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE. 729
Nous ne devions pas permettre qu’elle se fit, puisque la tenter seu-
lement c’était répudier nos droits et compromettre l’avenir du pays.
Mais, de plus, les promesses que le monopole nous faisait, il ne les a
pas tenues ; les sacrifices qu’il a exigés de nous ne lui ont pas réussi;
le but qu'il poursuivait, il ne l’a pas atteint. .
Ce résultat ne peut pas malheureusement étre révoqué en doute.
En quelques phrases , M. de Salvandy essaie en vain de le faire ; ses
paroles contredisent ses paroles, et ses actes sont de tous les aveux
les plus significatifs.
I] ne pouvait pas en étre autrement. On connaft l’arbre a ses fruits ;
d’aprés ]’arbre aussi, on sait les fruits qu’il portera. Ces fruits sont la.
L’expérience est quotidienne et générale ; personne ne dira qu’en soi-
méme elle paraisse satisfaisante. Quand on la compare avec ce qu'elle
nous colite en argent, en liberté, et sous bien d’autres rapports non
moins graves, je dis qu’elle est qéplorable.
Il y a deux sortes de témoignages 4 invoquer dans une cause de
ce genre ; je mets en premitre ligne le témoignage de la conscience
publique , non pas un témoignage de prévention aveugle , comme il
arrive parfois pour les opinions, mais un témoignage formé sur des
faits qui se passent sous Jes yeux et aux oreilles de tout le monde.
Certes, on ne soutiendra plus que le préjugé soit contraire, en gé-
néral, soit 4 l’enseignement élémentaire, soit aux maitres qui sont
chargés de le distribuer. Quoi qu’on en dise, les honnétes gens , les
catholiques surtout, ont fait leurs preuves ; ils ne sont point faciles a
inquiéter, et ieur indulgence va loin. Tous les organes de Ia politique,
l’autorité du gouvernement, la faveur des Chambres, l’appui de l’ad-
ministration , la voix de toute la presse pésent, devant les popula-
tions, dans la balance des instituteurs primaires. Et cependant les
populations ne sont pas contentes, et les instituteurs ne jettent pas
moins de plaintes sur leur propre sort que leur conduite et leurs exi-
gences n’en provoquent de la part des communes et des familles. La
République voulait qu’ils portassent une médaille chargée de cette
inscription’: L’instituteur est un second pere : c’était ridicule. L’Uni-
versité, en traitant les maitres d’école comme des agents tout & fait
subalternes, dit et répéte qu’ils forment un sacerdoce laique ; voila
deux excés pour un. ;
Mais enfin, "homme sur qui repose l'avenir de tant d’enfants , le
représentant volontaire ou forcé du pouvoir paternel, le délégué res-
7380 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
ponsable de tant de conseils, le fonctionnaire public, en un mot (puis-
que ce titre parait supérieur aux autres et qu’en réalité il les ab-
sorbe) , l'instituteur communal, donc, devrait étre, en méme temps
que !’interpréte d'une science solide sinon brillante, l’exemple des
bonnes meeurs, de la vertu et de la probité, le modéle de l’hon-
néte ‘homme, l'objet de l’estime , de I’affection et de la recon-
naissance de tous. Je ne nie point que dans quelques villages ces
rares phénoménes ne se rencontrent ; mais je crois fermement qu’il
serait facile de compter ceux qui jouissent d’une telle exception et qui
avouent leur bonheur. J’admets que d’autres, mal éclairés sur leurs
véritables intéréts, ou prévenus contre des étrangers qui sont forcé-
ment a leur charge, exagérent leurs griefs. J’accepte toutes les hy-
pothéses qu’on voudra ; et je maintiens que, dans l’immense majorité,
sinon dans la presque totalité des communes, |’agent de l'Université
est encore plus mal vu des masses que |’agent du fisc. C’est tout
dire.
Et si vous vous adressez, non plus a !’instinct du peuple, mais aa
jugement des habitants les mieux placés pour se prononcer avec
impartialité, quand les entendrez-vous se louer de l’école , de P’in-
dividu qui la tient et de l’éducation qu’y recoivent les enfants ? Vous
serez heureux si par hasard on vous répond : « Ici nous possédons
un assez bon instituteur, et nous n’avons pas trop de reproches & lui
faire. » Pour ma part, je n’ai jamais vu que !’enthousiasme dépass&t
cette formule.
Voila , je ne crois pas étre démenti, le témoignage de la voix pu-
blique.
’ J’en ai annoncé un autre, je ne dis pas plus sir que le précédent,
mais plus raisonné, plus étudié, portant davantage sur les détails,
émanant des autorités les plus compétentes , et par conséquent éta-
blissant a posterior: les mémes conclusions que chacun a déja pu ti-
rer a priori.
Yécarterai, du reste, de ce débat le point capital, celui de Ja reli-
gion et de la morale, et cela pour deux raisons : premitrement,
parce qu'il ne fait de doute pour personne ; deuxidmement, parce
que, ne youlant donner a personne le moindre prétexte pour m’ac~
cuser d’un sentiment hostile et prévenu, j’aime mieux laisser &@ ce
sujet chacun en présence de ses propres et intimes convictions, les-
quelles, dans le silence de toute controverse, parleront plus haut et
SUR L'INSTROUCTION PRIMAIRE. 73
plus éloquemment que je ne saurais le faire. J’avoue franchement,
du reste, que je me croirais incapable de convertir, par quelque dé-
monstration que ce soit, ceux qai auraient une opinion contraire &
la ndétre sur ce chapitre.
Sur celui-l&4 comme sur les autres qa’il me reste &4 énumeérer, je
m’abstiendrai également de m’appuyer, autrement que par une siople
énonciation, du jugememt unanime de nos évéques et de nos pré-
tres. Cette unanimité est décisive pour des catholiques, en tout ce
qui touche la foi, les mceurs, la discipline. Or, s’agit-il ici de la disci-
pline, des meeurs et de Ja foi? Pour nous donc, que cette unanimité
soit constante, qu’elle soit incontestable, cela suffit; la cause est ju-
gée. Pour tes autres, plus une autorité est importante, auguste et
sacrée & nos yeux, plus elle provoque chez nos adversaires un vo~
lontaire aveuglement, plus elle excite un esprit de défiance et d’op-
position. Je connais une foule d’ames honnétes au fond et d’esprits
judicieux d’ailleurs, qui sont convaincus que le clergé a un parti pris
contre toutes les écoles laiques et contre tous les maitres qui ne por-
tent pas l’habit des Fréres. En combattant déja ce préjugé et en me
promettant bien de le combattre toujours, je n’en méconnais point
l’étendue, la force et les conséquences. Une supposition gratuite en
améne une autre. De ce qu’on reproche au clergé de mettre avec
raison en premiére ligne, lorsqu’il s’agit d’enseignement, |’intérét de
la foi, des meeurs et de la discipline chrétiennes, on se persuade aisé-
ment que le clergé ne saurait plus avouer aucun bien méme relatif ,
aucun avantage méme secondaire, aucun progrés méme partiel dans
des institutions ov i] croit voir la ruine de ses plus chéres affections.
Comment lutter’ en quelques lignes contre de pareilles dispositions ?
Et je ne parle pas de ces superbes qui regardent tous les prétres
comme trop ignorants et trop peu capables pour apprécier en con-
naissance de cause l’ignorance ou la capacité de qui que ce soit,
méme d'un simple magister. |
Je passe donc, je renonce a insister davantage sur le sentiment
des témoins les plus respectables, de ceux qui sont le mieux placés
pour recueillir et pour fournir des renseignements sfirs et com-
piets. Je cherche des lumiéres qui ne blessent et qui ne fassent fer-
mer aucune paupiére, et je les concentre exclusivement sur les objets
‘dont le monopole s’efforce davantage de tirer gloire.
Appelons-en donc aux conseils de surveillance et aux conseils uni-
732 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
versitaires , aux conseils généraux, aux préfets, aux statistiques de
Université et de |’administration , et a M. de Salvandy lui-méme; et
sachons ce qu’i] en est, d’aprés ces voix non suspectes, de la situation
de l’instruction primaire , du chiffre des éléves, du nombre et de la
tenue des écoles, du recrutement et de la qualité des maftres, des
Ecolws normales qui doivent servir de pépiniére au corps ensei-
gnant, de la diffusion et de la propagation de |’enseignement au
milieu du peuple.
4° Situation de Pinstruction primaire en général, dapres les aveur
indtrects de l’ Université.
Le monopole accuse lui-méme le peu de succés qu'il obtient par
les griefs qu’il émet contre tout le monde. Qui ne voit qu’en se
portant le détracteur de ses juges naturels et légitimes, c’est sa propre
condamnation qu'il prononce?
On dirait, 4 en croire, que la société du XIX° siécle ne forme
qu'une grande ligue contre le savoir. Jamais reproche ne fut plus
‘mal fondé ; jamais assertion ne blessa plus manifestement la vérité.
« Mais voyez, nous dit-il, l’apathie des familles: elles répugnent a
‘«envoyer leurs enfants 4 mes écoles. Voyez l’avarice sordide des
‘« conseils municipaux : ils refusent le pain quotidien & mes institu-
« teurs. Lorsqu’il s’est agi d’appliquer avec leur concours les dispo-
« sitions bienfaisantes votées en 1833, 11,029 sur 37,187, ou moins
« d’un tiers de ces conseils, ont délibéré sur tous les objets que la
« loi mettait a leur charge, et 20,961, ou plus de la moitié, n’ayant
.« voté que des ressources insuffisantes ou n’ayant émis aucun vote,
« ou ayant refusé de délibérer, il a fallu les imposer d’office. N’est-ce
« pas un scandale que les communes n’agissent ainsi que comme
« contraintes et forcées? Quant aux comités locaux de surveillance,
« c'est bien pire ; presque nulle part ils ne donnent signe de vie. »
Nous ne contestons pas ces faits ; mais.c’est a tort que le monopole
.voudrait les’ faire retomber sur autrui quand ils ne pésent que sur
lui-méme. Non, }’instruction dans notre pays et de notre temps n’est
- point considérée comme un fléau. Non, nos institutions représenta-
tives du premier degré ne sont pas, quelque dédain qu’on ait pour
elles , les chateaux-forts de Ja barbarie et de l’ignorance. Non, Ves-
prit de zéle et le sentiment d’un devoir volontairement accepté ne
sont pas éteints chez nous a ce point qu’il soit impossible de trouver
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. 733
dans nos centres de population , petits ou grands, des péres et des
citoyens capables de s’intéresser a )’éducation de la jeunesse en gé-
néral, et 4 la conduite en particulier de leurs enfants et de ceux de
leurs voisins. Mais on a découragé cette surveillance en la rendant
illusoire, en la privant de toute autorité réelle, de toute action effi-
cace, de toute sanction répressive. Et on s’étonne qu’elle recule
devant du temps dépensé en pure perte et une foule de désagréments
sans compensation | On écrase les communes sous des fardeaux qui
dépassent leurs forces, tandis qu’on empéche que le zéle ne fasse gratis
en leur faveur ce gu’on prétend accomplir a leurs frais et & leur dé-
triment; et on se plaint que l’instinct juste et droit de leurs repré-
sentants ne préte point les mains a une contradiction flagrante et
ruineuse ! On dépouille les familles de leurs droits les plus précieux ;
on blesse leurs susceptibilités les plus justes, on suscite leurs alar-
mes Jes mieux motivées et on s’emporte ensuite contre elles, parce
qu’elles repoussent une oppression avec autant de persistance qu’elles
mettraient d’empressement a accepter un bienfait !
Que le monopole ne confonde donc plus sa cause avec celle de
Vinstruction; ce sont jes usurpations de |’'un qui empéchent |’au-
tre d’étendre, dans les proportions qu’il doit avoir, son désirable
empire.
2° Aveux positifs du ministre de Uinstruction publique.
Aprés les aveux indirects passons aux aveux directs.
J’ai eu soin de distinguer deux sortes de dispositions dans la foule
des articles qui constituent le systéme de l’enseignement primaire.
J'ai combattu sans réserve et 4 outrance les dispositions restrictives,
parce que la restriction est détestable en elle-méme et qu'elle ne
saurait se légitimer ou s’exouser par aucun résultat avantageux ;
parce qu’enfin elle suffit seule peut-étre pour anouler tous les ef-
fets que des sacrifices immenses devaient au moins faire espérer.
Je n’ai presque rien dit des dispositions purement onéreuses : je ne
Jes regarde pas comme les véritables sources du mal; j’accepterais
leurs inconvénients certains si les avantages qu’on leur attribue m’é-
taient également démontrés.
Je n’examine donc pas si on efit pu faire 4 meilleur marché aussi
bien ou mieux que le monopole; je ne regarde pas non plas si, écar-
tant toute comparaison, ce qu’il nous cofite est en rapport avec ce
734 - DU NOUVEAU PROJET DE LOI
qu'il nous vaut. Seulement nous le payons trés-cher; qu’il nous dise
done ce qu’il produit !
Le ministére de l’instruction publique avait compris jadis cette né-
cessité de rendre ses comptes. Il avait promis qu’il imprimerait tous
les trois ans une statistique de ]’instruction élémentaire, et il a essayé
en effet de tenir son engagement par cing publications qui corres~
' pondent aux années 1832, 1834, 1837, 1840 et 1848.
Mal heureusement, les deux premicres, celles de 1832 et de 1834,
reposent sur des données tout a fait approximatives ou platét arbi-
traires. La plupart de leurs chiffres échappent a tout contrdéle et &
toute comparaison; fes filles notamment sont comptées, dans ce
travail, avec les garcons, sans distinction de sexe, ou bien il n’est pas
question du grand nombre d’écoles mixtes qui existaient alors comme
maintenant; double Jacune qui détruit par la base tout rapproche-
ment ultérieur, puisque le point de départ, dans un cas comme dans
J’autre, est manifestement faux de deux cdtés a la fois.
Les deux documents de 1887 et de 1840 seraient infiniment plus
satisfaisants s’ils concordaient eux-mémes avec celui de 1848. Pour-
quoi faut-il qu’il n’en soit rien? Les deux premiers posent des ja-
lons, le troisiéme les néglige, et l’on se trouve perdu a l’entrée méme
de la route. Les deux premiers soulévent des questions intéressantes ;
le troisié me les passe sous silence. Les deux premiers fournissent,
conformément 4 Ja décision royale du 5 octobre 1834, des données
particuliéres -4 chaque département ; le troisiéme supprime ces dor-
‘nées et contrevient a l’ordonnance. De 1837 4 1840, au milieu d’un
-progrés qu’on a pu croire général, vingt-deux départements voient
diminuer le nombre de leurs éléves du sexe masculin; en 1843, on
ne dit pas si cette diminution a cessé ou si du moins elle s’est ralen-
tie. Enfin, en 1843, on annonce bien encore en gros une amélioration
universelle ; mais si l’on met en présence le chiffre rond inscrit pour
‘Yensemble et les totaux partiels concernant les quinze départe-
ments jes plus avancés et les quinze départements-les plus arrié-
rés , la proportion ne se retrouve pas le moins du monde entre le
relevé général et les sommes particuliéres; en telle sorte que, pour
la rétablir, on est obligé de reporter une différence de prds de cent
mille tétes dans le recensement inconnu de cinquante-six dépar-
tements moyens dont Je ministére se garde bien de prodaire les
éléments, et qu’ainsi on attribue bénéyolement aux pays qu’on laisse
SUR L°INSTRUCTION PRIMAIRE. 735
dans l'ombre un accroissement d’instruction incomparable avec celui
qu’on a le bonheur de faire ressortir en éclairant Je bas de |’échelle
ét le sommet.
Mais si le compte-rendu de 1843, trés-riche d’apergus superflus, est
composé de maniére a rendre impossible tout éclaircissement sur les
points nécessaires ; s'il est confus, embrouillé, inextricable & dessein ,
il a un bien plus grand défaut : c’est qu’il, est le dernier. I] était sans
lien avec ceux qui !’ont précédé ; aucun autre ne |’a suivi. On balbu-
tiait ; on se tait : c’est plus commode.
Cette incertitude, cet embarras, ces tergiversations, et finalement
cé silence parleraient assez haut a )’oreille de ceux qui déja ne cop-
cédent qu’une foi conditionnelle aux paroles et mémes aux chiffres
officiels. Quant aux esprits plus crédules, il est impossible que leur
bienyeillance elle-méme résiste & un seul regard d’examen jeté sar
ces preuves ou ces indices prétendus d’un progrés qui pourtant de-
vait sortir de Ja nature méme des choses et se manifester encore plus
dans je nouveau systéme en apparence qu’en réalité.
Le progrés continu de l’instruction primaire en France, indépen-
damment de toute mesure destinée 4 l’accélérer, n'est en effet que
Ja suite naturelle et logique du mouvement régénérateur qui date du
commencement de ce siécle.
L’affaiblissement des préjugés dont a pu étre imbue une certaine
partie de la population n’a pas cessé de concourit, redisons-le, a
cette marche ascensionnelle et graduelle, avec les efforts combinés
des miile voix de la presse, des mille ressorts de l’administration,
des mille intéréts des partis, des mille calculs de la politique gouver-
nementale. Ce n’est donc pas de Ja situation générale de la société
qu’ont pu naitre des obstacles capables de contrebalancer une force
d’impulsion acquise a des conditions inouies jusqu’alors, et alimen-
tées par toutes les sources et par tous les canaux de ]’impdt.
De plus, si dans des circonstances semblables le progrés réel de-
vait, pour ainsi dire, aller tout seul, le systeéme des faveurs qu’on lui
accordait avec une profusion prodigieuse prétait aussi un peu au char
latanisme. En remplacant partout par l’enseignement public tous les
autres modes de |’enseignement de famille et d’intérieur ; en Uirant les
enfants de tout Age et de tout sexe, et jusqu’aux adultes, de ces études
domestiques et de cette éducation vraiment mutuelle qui se donnatent
modestement et tncognito dans Jes chaumiéres, pour les faire passer
736 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
dans des écoles instituées par la loi, et en permettant de les inscrire
désormais sur les registres authentiques du ministére de )’instruction
publique avec autant de précision et de facilité que le ministére de la
guerre introduit et range les noms des conscrits dans les cadres de
l’armée; en un mot, en substituant partout une action extérieure et
facile & apprécier 4 un ensemble de travaux latents et inédits, le ré-
gime de 1832 était évidemment combiné de maniére a rendre & ses
auteurs toute la gloire qu’ils pouvaient mériter et méme a faire tour-
ner a leur honneur une partie de celle qui aurait appartenu plus légi-
timement a leur prochain.
L’arithmétique est pleine d’élasticité ; le ministére de l’instruction
publique a déployé dans l’art de s’en servir infiniment de souplesse
et de dextérité. C’est ainsi qu’il a affirmé que le nombre des éléves
des écoles avait doublé depuis vingt ans; c’est ainsi qu’il est parvenu
a noter les augmentations suivantes :
Le nombre des éléves se serait accru, de 1837 4 1843, dans Ja
proportion de 17 sur 100 ; celui des écoles élémentaires, dans la pro-
portion de 13 sur 100; celui des instituteurs laiques, dans la pro-
portion de 18 sur 100. Ainsi, le total des éléves du sexe masculin
des écoles élémentaires, porté 4 1,570,544 en 1837, se serait élevé
en 1843 a 1,792,989; le nombre des écoles élémentaires, de 52,779
(1837) & 59,435 (1843) ; le nombre des instituteurs Jaiques pour les
écoles élémentaires, de 39,302 a 47,304. Quant aux instituteurs re-
ligieux, infiniment moins nombreux, il est vrai, puisqu’ils n’étaient
que 1934 en 1837 et 3128 en 1843, la progression est infiniment
plus rapide; malgré toutes les entraves, elle est de 62 pour 100.
Voila les sommes rondes, officielles, sinon exactes. En les accep-
tant telles quelles, est-ce 1a déja tout ce qu'on attendait de la loi?
Un seul mot. A les prendre ainsi, sur 4 millions d’enfants en age
de recevoir l’instruction primaire, 4 million au moins en est donc ab-
solument privé?
Que sera-ce cependant si on décompose encore ces chiffres et si
on examine de plus prés leur valeur?
Une premiére remarque a faire, si on descend dans le détail, c’est
que les mesures destinées & réduire la concurrence et 4 tuer la li-
berté ont mieux réussi que les dispositions dont le but était de faire
fleurir le monopole. Partout les prohibitions ont produit leur effet. Les
écoles mutuelles, dont on comptait 1500 en 1830, sont réduites , en
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE. 737
dépit des encouragements, des subsides, des recommandations de
‘toutes sortes, & un peu plus de 1100. Le total des écoles élémen-
taires libres ou privées a baissé, en trois ans seulement, de 8 pour
100, aussi bien que le total de leurs éléves du sexe masculin. Et il ne
faut pas croire que les écoles communales aient toujours regagné
d’autre part la perte appréciable des écoles libres : témoin le départe-
ment de la Manche, qui a vu tout 4 la fois ses établissements publics
se multiplier et ses éléves diminuer, & ce point qu’en 1844, les écoles
privées ayant éprouvé une diminution de 2107 éléves, les écoles
communales ne s’en sont ressenties que par une addition de 964 en-
fants; ce qui laisse, comme on voit, un déficit de plus de la moitié.
Autre remarque. Les rapports mémes de 1840 et de 1843 compa-
rés attestent que le nombre des communes pourvues d’écoles n’a pas
changé dans les Ardennes, le Nord, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la
Seine. Stationnaire ici, il aurait sans doute augmenté de 15 dans
Seine-et-Marne, de 4 dans la Meurthe, de 14 dans la Meuse, de 11
dans l’Indre, de 14 dans Je Morbihan, de 18 dans la Corréze, et de
4 dans |’Oise, ou de 77 dans 7 départements; mais il aurait di-
minué de 5 dans le Doubs, de 5 dans le Finistére, de 35 dans I’Allier,
de 86 dans le Puy-de-Déme, de 96 dans Je Cantal, de 64 dans |'Ille-et-
Vilaine, de 79 dans la Mayenne, de 120 dans Ja Haute-Loire , c’est-a-
dire de 490 dans 8 départements. Ainsi, sur 15 départements dont
on peut contrdler la situation, voila 313 communes qui auraient eu
une école en 1840, et quin’en auraient plus en 1843! Et on ne dit
pas ot nous en sommes en 1847.
3° Autres témgignages.
Je ne multiplierai pas les observations de ce genre. Je viens aux
témoignages des conseils generaux, qui, bien placés pour vérifier les
renseignements ministériels ou pour suppléer & leur silence, donnent
des conclusions différentes au moins, et presque toujours contratres.
Nombre des eléves. — S’il faut en croire les conseils généraux,
ce nombre est descendu, dans les Pyrénées-Orientales, de 9357,
chiffre de 1839, & 6762 en 1840; et, depuis cette année, de 59,309,
chiffre de 1843 dans Ja Haute-Sadéne, 4 54,180 en 1844; dans la
Seine-Inférieure, de 73,041, chiffre de 1841, 469,545 en 1843, etc.
Nombre des écoles. -——- Aux aveux du ministére il faut ajouter, sur
T. XX. 40 péc. 1847. 11° crvr. 2h
738 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
ce point, les plaintes du département de l’Aube, ou, de 1843 & 1844,
' jl ne s’est pas formé d’établissements nouveaux, tandis que le nombre
des écoles communales a diminué; de l’Indre, ob I’on compte
8 écoles publiques de plus, mais 17 écoles privées de moins en 1843
qu’en 1842; de |’Hérault, qui, de 1843 a 1844, n’a vu s’ouvrir que
43 écoles publiques nouvelles, tandis que 14 écoles privées se sont
fermées; du Cher, ot pour 294 communes il existe au plus 140 éco-
les; de méme, dans I’Indre, en 1844, des communes de plus de
deux mille Ames n’ont pas encore d’écoles.
Tenue des écoles. — Une foule de villages manquent des batiments
nécessaires 4 |’enseignement public; quelques-uns, il est vrai, qui
n’en avaient pas, en acquiérent chaque année; mais, chose plus ex-
traordinaire que Ja lenteur de ces acquisitions, c’est que d'autres
communes, jadis propriétaires, se défont de leurs biens. Dans |’im-
mense majorité des communes, les filles et les garcons regoivent les
legons en commua, et les prescriptions d’ordre public relatives aa
mélange des sexes sont, dans tout l’arsenal des lois universitaires,
celles qu’on observe Je moios. Enfin beaucoup d’écoles., mzzxtes ou
non, ne sont pas mémes pourvues d’instituteurs. En 1844, 25 com-
munes de l’Aube, 30 de la Haute-Saéne, 53 du Cher, un certain
nombre du Gers et des Hautes-Pyrénées, etc., ont des écoles, mais
pas de maitres. Dansla Dordogne, en 1844, 180 communes sur 586,
et plus de 200 en 1845, sont dans le méme cas.
Les rapports des préfets ne sont pas moins effrayants que les ren-
seignements des conseils généeraux. Le préfet de la Dordogne déclare
que les écoles de son département n’offrent pas de gages certais de
durée, et qu’on peut chaque jour voir arriver le terme de leur exs-
tence. Le préfet des Pyrénées-Orientales parle de |'élat d’avortement
ou languit l’instruction primaire. Le préfet de Ja Haute-Vienne enfin
écrit en 1844 : «L’instruction primaire semble étre arrivée, depuis
« quelque temps, 4 l’apogée de son développement matériel. L’année
« derniére je vous signalais (‘ctat stationnaire de ce service; cetle
« année ma tache sera plus pénible encore; car les rapports qui me
« sont parvenus signalent une diminution dans le nombre des écoles,
« et un ralentissement dans les tendances générales des populations
« rurales.... Les instituteurs, anciens éléves de |’Ecole normale (ea
« 4834), peuvent aujourd’hui quitter la carriére de l’enseignement
« sans qu'il soit possible d’exercer contre eux aucune poursuite ni
: _ SOR LINSTROUCTION PRIMAIRE. 789
« aucune répétition. C’est ce que font précisément ceux qui, dégodtés
« d’une position qui ne leur offre 2s avantage pour le présent, ni ga-
« ranhe pour favemr, niment mieux aller chercher dans une position
« moins précaire des moyens d’existence honorables qui leur font
« défant dans ja carriére de l'enseignement.
« Jl ne faut pes se le dissimuter, c’est la ce qui sriivere chagia
« aunée, au far et a mesure des cchéances successives', Aingi, la mise
a 4 exécution complete de la loi de 1833 est devenue & jamais 1mpos-
« sisie. D’un autre cété, peut-elle jamais étre exécutée dans son sens
« moral, la loi qui a fait 4 ses agents une condition aussi déplorable
« que celle de ja plupart des insututeurs communaux! On feurre donc
« le pays en lui laissant croire que, en échange des sacrifices qu'il
« s‘empese, on donne a la generation gus scléve U instruction et les
« prancipes gun dowwent en faire un élément Cordre et de stabilité dans
« (’Etat. Une notable partie de la population scolaire ne fréquente
« aucune école. Les indigents sont exclus a peuprés partout des écoles
« existantes, faute de ressources suffisantes pour les y maintenir, et
« Jes enfants qui fréquentent Jes écoles ne le font que pendant quel-
« qnes mois de l’année. Et pendant ces cing ou six mois d’écolage,
a quelle education recoivent-ils? llest bien certain que, sous un gou-
« vernement constitutionnel, an ne peut rendre l’instruction obliga-
« toire comme en Prusse; mais au moins faut-il laisser & chacun,
« SOUS Ce rapport, UNE LIBERTE D’ACTION PLEINE ET ENTIERE. Or, il y a
« a Vheure qu'il est, en France, et 11 y aura, tant que le législateur
« n’aura pas refait son ceuvre, des populations qui, le voulussent-
a elles, ne pourraient pas jour des bienfais de (instruction primaire. »
ll résulte de cette opinion si bien motivée d’un administrateur im-
partial et éclairé que l’enseignement primaire est atteint d’un vice
origmel dans ja seule source oti le monopole veuille puiser, c’est-a-
dire dans ses Ecoles normales ; qu’il est arrété désormais et annulé
dans ses effets sur les populations, en telle sorte que le systéme,
ayant atteint, sans s’élever bien haut, son apogée, tombe en déca-
£ Le conseil de Maine-et-Loire signale en 1845 « la tendance de presque
« tous les éléves sortis de (Ecole normale a@ abandonner la carritére de Uen-
a seignement des qu'ils ont rempli leur engagement décennal. » (Analyse
des délibérations et des: yeux des conseils généraux de 1845, p. 174.)
Preuve évidente que les craintes du préfet de la Haute-Vienne ne sont
pas sans fondement.
-_——-— -— am
740 .DU NOUVEAU PROJET DE LOI
dence ; enfin, que le grand et vrai reméde au mal, dont on connait la
cause et les conséquences, ne réside que dans la liberté.
Je n’ai plus qu’& corroborer ces prémisses de quelques faits irrécu-
sables et 4 me réunir a ces conclusions.
Esprit des Ecoles normales. — Les Ecoles normales d’instituteurs
primaires ne se soutiennent qu’a grands frais, tandis que l'Université
nous fait payer les siennes fort cher. J’ai déja dit qu'elle s’est arrogé
Je droit d’empécher la concurrence d’en former d’autres. Eh bien!
les éléves-maitres qu’elle forme excitent des plaintes a peu prés uni-
verselles.
Le conseil général des Deux-Savres reproche aux jeunes gens qui
aspirent & la direction d’ane école des recherches de luxe et de va-
nité «qui ne sont pas en rapport avec la gravité de leurs fonctions
« futures (session de 1843); » celui dela Mayenne, « leur tnconstance,
« leur versatilité, le dédain qu’ils montrent pour leur état (méme
« session). » Dans la Niévre, « les éléves formés, aux frais du dépar-
« tement, a l’école de Bourges, en sortent avec des prétentions tou-
« jours croissantes ; ils dédaignent les communes que la mort des an-
« Clens instituteurs laisse vacantes (session de 184k). » Le préfet des
- Hautes-Alpes s’écrie, la méme année, 4 propos de ces jeunes gens :
«S'ils n’étaient liés par un engagement, on n’en retiendrait pas un
« dans le département. » Malgré Jes précautions draconiennes que Je
ministére de ]’instruction publique emploie pour empécher ou pour
punir les désertions, elles se multiplient parlout ; elles montent dans
le Pas-de-Calais au quart des éléves sortis de \’Ecole normale ; dans
la Haute-Vienne, aux deux cingmémes.
Diffusion de Uinstruction dans les classes palaces s.—J’ai dit déja
que le quart des enfants manque des moyens de se procurer |'in-
struction élémentaire, et que le chiffre de la population condamnée a
Tignorance tend plutét, de l’aveu unanime , a s’accroitre qu’a dimi-
nuer.
Je reprends en second lieu ces comptes-rendus sur |'état intellec-
tuel de |’armée, auquel j’ai déja fait emprunt dans un précédent arti-
cle. Ces piéces fournissent le meilleur thermométre du progres intel-
lectuel, en indiquant parmi les conscrits ceux qui savent ou ne savent
pas lire ou écrire lorsqu’ils entrent au corps.
Nous avons vu que ce nombre s’était élevé, avant que I’influence
de Ja Joi de 1833 ait pu agir sur les masses, de 421, en 1837, 4553,
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE. 7A INE EN
en 1836, c’est-a-dire de 132 en neuf ans. Dans la période qui suit, de (°° ~\\ (/\3"
7 yet,
4836 & 1843, on ne trouve que les augmentations suivantes : En, \\K
1837, 568; en 1838, 574; en 1839, 577; en 1840, 584; en 1841,\5--( :
584; en 1842, 588 ;en 1843, 600 ; ce qui revient & 47 en huit ans. \= aS 4
D’ou l’on serait en droit de s’écrier « que les progrés de l’instruc- *
« tion primaire sont de plus en plus lents depuis 18331. » te
Ainsi s’explique le découragement dont M. de Salvandy lui-méme,
dans son exposé des motifs, jaisse facilement deviner |’étendue. On
comprend qu’il sente la nécessité d’améliorer un tel régime « dans
« ses conditions’ matérielles et dans ses conditions morales. » On lui
sait gré de l’aveu, quelle qu’en soit l’intention, et de ]’intention, a
quelque abime nouveau qu'elle Je pousse. II lui fallait un certain cou-
rage, lors méme qu’il voulait rétrécir en apparence le débat dans
une question de salaire, pour écrire encore les phrases suivantes :
« Quand nous ne serions pas touchés des souffrances de tant de ser-
-« viteurs de Ja cause publique, épars sur toute la surface du royaume,
« et qui s’étonnent de voir les ouvriers de nos villes s’agiter quand Je
« prix de la journée descend a des taux vers lesquels Jeurs ambitions
« les plus hardies nes’élévent pas, nous devrions étre frappés des con-
« séquences inévitables d’un semblable état de chose pour la direction
« morale de l’enseignement. » I] ne lui fallait pas moins de franchise
pour confesser que cette direction est sous le coup « d’une influence-
mauvaise ;» pour émettre avec ces sentiments de regret le souhait « que:
« ces hommes qui portent dans nos villages une instruction que nous
.« leur avons donnée ou qu’ils ont acquise a grand frais la répandent.
« autour d’eux, sans avoir & répandre en méme temps les expressions:
« dun malase trop reel; » pour affirmer enfin que la loi de 1833 a
complétement manqué son but au point de vue populaire et au point |
de vue politique , et pour proclamer qu'elle n’est parvenue qu’a con-
stituer, sans lui assurer Jes moyens d’exister, un corps de 33,000 in-
dividus malheureux et mécontents, envers lesquels elle ne tient pas
ses promesses, tandis qu’ils ne tiennent pas les leurs envers la
société. a?
* Je n’indique qu'une partie bien faible des chiffres et des renseigne-
ments qui éclairent cet immense sujet. J’ai déja dit qu’on a bien voulu
me communiquer un travail extrémement curieux 4 cet égard, ov j'ai
abondamment puisé, qui est trés-digne de fixer l’attention publique et
dont je désire vivement Ja publication complete. j
749 DU NOUVEAU PROJET DE LOI
CONCLUSION.
Qu’ajouterai-je encore? Gn voit ce qu’a prodait absence de fa
liberté dans i’enseignement primaire. La Hiberté n’est donc pas une
pure théorie, un réve sans consistance, une illusion trompeuse, ane
vaine chimére. Ii faut reconnaitre la place qu'elle tient au vide qu’elle
taisse. Elle compense tout et rien n’y supplée. On peut fa chasser, la
proscrire, mais non point sans frapper du méme coup Ia concurrence,
Ja moralité des instituteurs, la confiance et les garanties des familles,
les intéréts de }’instraction et les besoins du peuple. En vain essaie-
t-on de substituer toute autre action 4 la stenne; les sacrifices les
plus onéreux restent sans fruits ; les efforts du plus grand zéle y suc-
combent. C’est une irrémédiable lacune.
On a appelé le monopole; on J’a vu a l’otuvre. On ne hii a refané
aucun levier, aucun instrument, pour remuer, pour travaitler le ter-
rain. Qu’a-t-il fait? Certes il n’a pas rencontré d’obstacles de notre
part : nous restons responsables de notre inertie; mais Dieu !’a per-
mise peut-étre pour que personne ne pit attribuer 4 notre opposi-
tion l’insuccés d’une entreprise qui n’a échoué que par l’impuissance
de ceux qui ]’ont tentée. Leur systéme a trouvé partout des auxi-
liaires et des agents. On a mis & sa disposition toutes les ressources
da revenu public et toutes les forces du pouvoir législatif, de i'ad-
ministration et de Ja magistrature. Le monopole n’a pas reculé dans
sa logique; il a produit ses effets jusqu’au bout. Qui donc espérera
qa’en |'interrogeant encore on en obtiendra d’autres réponses? N’a-
t-il pas rendu tout ce qu’on pouvait en tirer? Il deviendra peut-édtre
encore plus dangereux; plus fécond, jamais!
J’ai insisté sur le triste tableau de ses empiétements, de la déca-
dence qu'il prépare, de l’ineffable résignation dont nous avons été si
prodigues & son égard. J’ai dit les charges qu’il nous impose, les in-
justices qu'il tratne & sa suite, les outrages que nous avons subis, les
malheureux fruits de ses usurpations et de notre faiblesse. Je ne crois
pas avoir obéi a un besoin facheux de réeriminations stériles ou au
désir mauvais de provocations haineuses.
Mais, au moment ou le ministre de l’instruction publique se pose
lui-méme en réformateur nécessaire et ne veut qu’aggraver le mal
sous prétexte de le guérir, n’était-il pas indispensable d’en faire res-
sortir la nature, les progrés successifs, les conséquences actuelles?
SUR L'INSTRUCTION PRIMAIRE, 743
Et ne failait-il pas dire, ne fallait-il pas prouver que, dans l’ensei~
gnement primaire, maintenant l’expérience du monopole est faite?
De méme, pour la question qui nous regarde, pour la question de
conduite, n’était-il pas important de demander au passé sa lecon pour
Yavenir?
Oui, il fallait sonder et mettre A na notre propre plaie comme
celle des autres; et, de plus, s'il est vrai que ]'audace du monopole
soit venue de notre indiflérence, il était temps enfin de signaler aussi
quelle fut la source méme de cette indifiérence et de cette inac~
tion.
Croit-on que, par exemple, si nous avions compris toutes les obli-
gations inhérentes au pouvoir paternel, & la profession de l'Evangile,
a la fraternité chrétienne, tant de coups eussent été partés impuné=
ment a |’intégrité de la foi et des meeurs, 4 ]’esprit et & ]’ame des
jeunes générations, aux germes les plus délicats du vrai progrés dans.
le sein des masses, aux institutions les plus respectables de la bien-
faisance et aux plus saintes ceuvres de la charité? Et si des attaques
semblables n’eussent pas moins eu lieu, croit-on encore que nous ne,
les aurions pas ressenties, que peut-étre nous ne nous en fussions
pas doutés? Non certes. S’il ya la une énigme, le mot en est a notre
honte; mais rien de plus facile que de Ie trouver. Péres de famille,
que faisons-nous pour nos propres enfants? Ne nous préoccupons-
nous pas moins souvent des périls éternels qui les menacent dans Je
cours de leur jeunesse que des chances mesquines de l’épreuve de dix
minutes qui doit terminer leurs études? Si nous voulions aujourd’hui,
sérieusement, énergiquement, laliberté de l’enseignement secondaire,
ne l’obtiendrions-nous pas demain? Ce sujet nous fait gémir sou-
vent; mais songeons-nous, ainsi que Rome nous y invite en con-
damnant les colléges mixtes, 4 refouler les maitres, les inspecteurs et
les programmes de. ]’Université chez elle, 4 former des professeurs, a
créer des chaires, 4 posséder un enseignement -& nous, a soutenir des
procés au besoin devant les tribunaux et 4 accélérer par des actes
l’arrét souverain de l’opinion publique? Bien peu assurément. Com-
ment donc, si indifférents pour notre propre maison et notre propre
sang, aurions-nous pris sous notre sauvegarde la demeure plus mo-
deste qui nous avoisine et cette enfance nombreuse qui formera un.
jour le peuple? Comment aurions-nous accompli les conditions de ce
patronage obligatoire que les classes supérieures avaient l’habitude
\
ThA DU NOUVEAU PROJET DE LO!
traditionnelle d’exercer sur les petits et les humbies, sur les faibles
et les pauvres?
Cette tutelle, sans doute, nous ne |’aurions pas répudiée malgré
ses charges; mais. nous nous Ja sommes laissé ravir avec mille au-
tres biens non moins précieux.
Je ne dis pas que notre coeur ait perdu tout attachement a !’hu-
manité, 4 la religion, ala charité. Nous n’en sommes peut-¢tre que
pluscoupables { Nous sommes humains, mais nous souffrons volontiers
que nos bienfaits passent par d’autres mains que les ndtres, au risque
des’égarer. La charité nous inspire de bonnes pensées et de louables
entreprises, mais nous reculons devant les obstacles qui viennent du
pouvoir ; nous aimons la religion assez pour laservir, pas assez pour
la défendre. Tels nous sommes en général, tels nous avons été dans
cette grosse affaire. Et sachons nous l’avouer, puisque ce qui fait
en ce moment notre honte peut faire notre salut désormais: ily a
une connexion intime et invincible entre nos droits et nos devoirs,
et nous n’avons été privés des premiers que pour avoir méconnu les
seconds.
Or, maintenant, voici ou jamais le moment de revenir 4la fois a la
revendication et a l’exercice des uns et des autres, de les appuyer
les uns sur les autres dans une commune alliance, de ressaisir notre
influence légitime par ]’accomplissement courageux, par la pratique
sérieuse des obligations civiles, politiques et sociales, que notre po-
sition, nos croyances, l’amour de Dieu et de notre patrie, exigent de
nous, et qu’aucune loi ne peut légitimement nous interdire.
C’est & ce prix seulement, c'est par des faits encore plus que par
des paroles, que tout malentendu deviendra impossible, et que notre
succés sera certain sur ce point comme sur tous les autres. Nous ne
cherchons pas en effet des satisfactions d’égoisme et d’intérét parti-
culier, mais l’avantage de tous et le bien public. Nous ne voulons
pas ébranler, détruire et renverser, mais réédifier avec les inspira-
tions de la charité de chacun sur les bases de |’ordre public et des
intéréts de tous. Voila comment nous entendons la liberté! Tant
d’autres ne l’ont considérée que comme un prétexte d’ambition,
comme une semence d’anarchie, comme un poignard et une épée
contre leurs adversaires et contre la société ! Prouvons par nos actes
comme par notre langage que nous ne la voulons, nous, que comme
un rempart, comme un bouclier, et aussi comme un champ d’asile et
SUR L’INSTRUCTION PRIMAIRE. 745
un domaine pour tout le monde. Grace aux excés d’autrui et & notre
propre faiblesse, on a voulu la confisquer dans des vues égolstes, et
on |’a réduite au néant ; c’était dans les deux cas une action sacrilége
et impie. La nétre est une ceuvre de justice et d’ordre! Nous pré-
tendons étre libres, de la liberté des enfants de Dieu ! Nous aimons
ace titre la liberté pour elle-méme, non pour cacher de mauvais des-
seins, mais pour que le bon grain croisse au moins & cété de l’ivraie.
Ce fut la théorie d’O’Connell, c’est la politique de Pie IX; c’est la le-
con quiils nous donnent; que dis-je? c'est celle que saint Pierre
adressait & tous les chrétiens quand il Jeur enseignait 4 vivre comme
des hommes libres, et & en faire toutes les euvres pour servir Dieu
et ne pas étre confondus avec des malfaiteurs, qui ne se servent de la
liberté que comme d’un manteau pour leur méchanceté :
Quasi liberi, et non quasi velamen habentes malitia libertatem, sed
sicut servi Det !.
Charles pg RIANceEY.
‘ B. Petri Epist. I, c. 2, v. 16.
VAURORE-DE-POURPRE,
SCENE DE L’AMERIOUE DU NORD.
ll n’y a pas longtemps que les grands lacs qui s’étendent sar la
frontiére septentrionale des Etats-Unis étaient encore entourés de
déserts silencieux, sauvages ; leur onde n’était sillonnée que par les
canots d’écorce de |’Indien ou par le marchand aventureux. Beau-
coup de gens se rappelient encore avoir vu cette vaste contrée sou-
mise 4 la domination des farouches tribus indigénes. L'intrépide
voyageur qui entreprenait d’explorer ces districts incultes n’y pé-
nétrait qu’en se résignant aux plus rudes fatigues et en s’exposant a
de nombreux périls, Rien n’altérait encore 1a ’ceuvre primitive de la
nature. Le sauvage indompté y campait au milieu des animaux sau-
vages. C’était pourtant une grande et belle chose 4 voir que ces lar-
ges lacs avec leurs rives imposantes , ces baies, ces iles , cette ver-
dure des foréts unie a l’azur des eaux, et ces solitudes profondes.
Toute cette scéne a été transformée par une sorte de magie. Les
lacs intérieurs du pays sont maintenant couverts de navires de com-
merce, leurs baies et leurs fles sont parsemées de villages, et sur les
riviéres on voit passer les bateaux 4 vapeur , qui, par Ja grandeur,
’élégance de leur construction, ressemblent a des palais flottants.
L’ceuvre de l’industrie est 1a, active, féconde, puissante.
Au milieu de ces merveilleux changements, un seul lac, le lac Su-
périeur, a conservé son premier aspect, ses rives et ses foréts silen-
Cieuses, ses huttes de chasseurs nomades, et longtemps encore le
climat , la topographie de cette région opposeront de graves obsta-
cles aux progrés de la civilisation.
Au dela du Sault-de-Sainte-Marie, c’en est fait de ces champs ferti-
les, de ces verts enclos qui égayent les regards du voyageur sur les
L"AURORE-DE-POURPRE, 747
bords des laces de |’Est et du Sud. LA, on ne trouve plus qua les ri-
gueurs d’une latitade élevée. et lea tristes. images d’une contrée sté-
rile: des précipices de rocs et des landes arides qui offrent 4 peine
quelque aliment a \’homme et aux animaux. Pas un tableau riant,
pas une place féconde. Le paysage est cependant parfois pittoresque
et grandiose. Du milieu des flots s'élavent perpendiculairement des
remparts de rocs qui présentent toutes les lignes de l’architecture
gothique : tours gigantesques, arceaux majestueux, pyramides ai-
gués qui surprennent l’imagination et étonnent le regard. L’onde se
brise sur une céte escarpée, dangereuse, ot brille & peine un peu de
verdure. De temps & autre, |’ceil est trompé par l’apparence d’un
vallon, ot l'on croit voir se déployer de larges rameaux d’arbres ; on
dirige son canot de ce cété, et l’on s’apercoit que catte fraiche prai-
rie n’est qu'un étroit canal qui aboutit a un autre Jac ou & un marais,
Ces lacs, ces canaux, ces marais coupent le pays dans toutes les di-
rections, l’enlacent comme un réseau, et y forment une sorte de la-
byrinthe inextricable, |
La sombre plage déserte o& nous avons !’intention de conduire le
lecteur est d’une assez grande élévation au-dessus du niveau des
lacs. Les cours d’eau qui y conduisent sont traversés par des chutes
rapides, par des cataractes dont quelques-unes ont la magnifique
extension du Niagara. Nulle rameet nulle barque n’ont jamais effleuré
leurs vagues impétueuses. Quand les Indiens atteignent & ces passa-
ges jnsurmontables, ils prennent leur canot sur leurs épaules et le
transportent par terre au dela de |’écueil. C’est du sommet de ces
plateaux, du sein de cet immense continent, que jaillissent le Saint-
Laurent et le Mississipi. Les deux fleuves, issus de la méme source,
coulent dans deux directions différentes, et, apres avoir parcouru un
espace de mille lieues, tombent dans |’Océan sur deux points séparés.
Yun de l’autre par 30 degrés de latitade.
Pendant plus de Ja moitié de )’année cette terre est couverte de
neige et de glace. Toute trace de végétation disparatt, et les attimaux
s’enfuient vers dea régions plus tempérées. Les seuls étres humains
que l’on rencontre encore sur ce 90] désolé sont les Indiens Ojibway,
désignés plus communément sous le nom de Chippaways. Pas une
race au monde n’a une existence aussi précaire que ces Indjens. La
chasse, les produits sauvages du sal sont leurs seuls moyens de sub-
sistance. Ils n’ont point d’agriculture et point de demeures fixes.
748 L’AURORE-DE-POURPRE.
Tant qu’ils ont des provisions ils mangent & l’excés, puis tombent
tout & coup de cette aveugle satisfaction dans un dénuement absolu.
Leur principal aliment est le riz sauvage, qui croft sans culture dans
les marais. Les femmes, qui sont chargées de le recueillir, en font
parfois une abondante récolte ; mais leur imprévoyance détruit les
dispositions providentielles qui leur offrent dans cette moisson une
ressource pour l’hiver. Tout est bientét dissipé, épuisé ; quand vient
la mauvaise saison, il ne leur reste rien. Les oiseaux et une partie
des autres animaux sont partis; le pays est en proie aux horreurs de
la famine. Les malheureux en sont alors réduits 4 entreprendre de
longues et périlleuses excursions dans l’espoir de découvrir quelque
aliment, 4 manger leurs chevaux et leurs chiens, & macher leurs vé-
tements en peau de buffle et leurs mocassins. Puis, un grand nombre
d’entre eux périssent, épuisés par la faim ou emportés par des tour-
billons de neige. Leurs excursions, qui pourraient les sauver , sont
mémes restreintes dans de certaines limites ; ils ne peuvent poursui-
vre le buffle et Je daim jusque dans les parages méridionaux, car ils
y seraient arrétés, égorgés par des tribus en nemies.
Quoiqu’ils soient fort nombreux et qu’ils occupent une immense
étendue de terrain , les Chippeways n’ont aucune organisation na-
tionale; a peine méme reconnait-on parmi eux des indices d’un ré-
gime local, d’un gouvernement particulier. (a et 1a quelques famil-
les se groupent, il est vrai, autour d’un chef ; mais leur association
temporaire ne dure qu’autant que leur bien-étre est assuré. Dés que
les provisions deviennent plus rares, chaque famille est livrée a elle-
méme : tous Jes membres du clan se dispersent comme des feuilles
que le vent d’automne emporte de cété et d’autre. Puis, au retour de
la belle saison, quand le gibier se retrouve dans les bois, quand le
riz est mir, ceux qui ont résisté aux rudes épreuves de l’hiver se
rassemblent de nouveau, et le chef qui, comme les autres, a été obligé
de chercher péniblement, pendant plusieurs mois, sa subsistance,
reprend sur son petit cercle |’exercice de son autorité.
La force des différentes tribus varie selon diverses circonstances.
Si un chef est heureux & la guerre ou 4 la chasse, de nouveaux par-
tisans viendront se ranger sous ‘sa banniére. Si Ja fortune Faban-
donne, beaucoup d’entre eux ne lui seront pas plus fidéles que la for-
tune : ils le quitteront pour s’en aller ailleurs chercher un meilleur
guide, Cependant, 4 moins que le chef ne soit dépourvu de toute es-
L’AURORE-DE-POURPRE. 749
péce.de qualité, il n’est jamais enti¢rement abandonné. Ii conserve,
au milieu d’une agrégation plus ou moins étendue, le prestige de
son nom. I] a des amis dévoués; il occupe la premiére place dans
les fétes, dans les cérémonies religieuses et dans les réunions ou
lon discute les intéréts de la tribu.
Une de ces communautés de Chippeways avait un chef nommé
Notin ou le Vent. C’était le fils d’un chef illustre et le descendant de
plusieurs chefs qui avaient porté lé méme nom; car parmi ces peu-
plades la grandeur est héréditaire, et ]’on croit généralement que les
qualités essentielles se transmettent de pére en fils. Ce principe de
légitimité trés-puissant chez les Indiens n’est pourtant pas si rigou-
reux qu’on n’y apporte quelque modification dans la pratique. Si
Yhéritier direct, légitime, d'un chef, est d’une nature indolente, la
tribu est gouvernée en son nom, mais ce n’est point lui qui conduit
les braves au combat. S’il est, comme nous l’avons déja dit, privé
des vertus morales et physiques, on lui enléve son pouvoir et son
plus proche parent le remplace. S’il n’y a pas dans sa famille un
homme capable d’occuper ce poste important, la tribu se choisit
parmi les guerriers les plus vaillants un maitre, quiason tour peut
dire :
«Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. »
Notin était roi par droit d’hérédité. Un sang généreux coulait dans
ses veines, et il pouvait raconter avec un légitime orgueil les ex-
ploits de ses ancétres dans leurs longues guerres contre les Dacotas.
De plus, il était marié avec la fille d’un chef de la grande race des
Ojibways, ce qui assurait 4 ses descendants les avantages d’une dou-
ble origine royale. A la fierté que lui donnait sa noble naissance,
Notic voulait joindre celle de son mérite personnel. I s’était fait un
collier des griffes d’un ours monstrueux égorgé par lui; il avait en-
levé des chevaux aux Anglais, aux Américains, aux Sioux; Jes che-
velures de ses ennemis ornaient les parois de sa demeure, et, dans
Jes jours solennels, il portait sur Ja téte sept plumes d’aigle, sym-
bole des sept guerriers qu’il avait tués. I] montait bien a cheval,
péchait avec patience et fumait sa grande pipe avec dignité. II ex-
cellait &4 découvrir le gite dela loutre, du castor, et, lorsqu’en été
il se préparait 4 chasser le buffle dans Jes grandes plaines, les braves
venaient se ranger autour de lui, heureux d’avoir pour guide un tel
homme; car ces expéditions les conduisaient sur les domaines des
750 L°AURORE-DE-POURPRE.
Dacotas, et, pour oser's’aventurer contre cette belliqueuse tribu, il
leur fallait un chef hardi et expérimenté.
Tel était Notin, roi de la bande des Chippeways qui occupait les
fives du Jac de Tonnerre. Son pouvoir s’étendait sur vingt habita-
tions, et dans une des journées mémorables de sa vie, il avait con-
duit cent cavaliers a ja chasse dans les prairies du Mississipi. Sur
plusieurs points Notin était resté fiddle aux coutumes traditionnelles
de sa race. Comme chef, il ne violait aucune des lois, aucun des
usages de ses ancétres. Il fumait dans la méme pipe que son pére,
la tenait dans la méme position, et chassait de la méme maniére les
bouffées de fumée par ses narines; de telle sorte que les vieillards,
frappés de sa ressemblance avec celui auquel ils aimaient 4 obéir, dé
Sa piété filiale, de son respect pour!’opinion publique, lecontemplaient
parfois avec une vive émotion. Mais, comme homme, il avait ses idées
a lui; dans ses relations privées, il n’écoutait que ses propres sen-
timents, et il n’avait épousé qu’une femme, chose étrange dans une
contrée ol: non-seulement chaque chef, mais chaque individu, pre-
nait autant de femmes qu’il pouvait en nourrir.
L’épouse & laquelle Notin avait donné cet unique témoignage d’af-
fection était d’une taille gracieuse et élevée , d’une figure A la fois
agréable et imposante. Son mari l’aimalt avec ardeur et lui accordait
whe confiance extraordinaire. De leur union était née une fille, qui
portait le nom de Misquabunokwa, ou |’Aurore-de-Pourpre, et qui
était douée de toute la beauté, de toute l’intelligence de sa mére.
Cette mére et cette fille étaient ambitieuses ; elles voulaient exercer
un empire absolu sur l’esprit de leur chef. Nulle autre femme n’était
admise dans leurs entretiens, et, en mémetemps qu’elles éloignaient
¢é péril, elles s’appliquaient par tant de soins délicats 4 rendre le
foyer de la famille cher & Notin que peu 4 peu il devint plus séden-
taire et laissa A d’autres le soin de conduire Jes hommes de son clan
& Ja guerré et a Ja chasse.
‘Une telle manidre d’étre porta une grave atteinte & sa popularité.
On l’entourait encore de marques de respect , mais on se disait que
o’était une triste chose de voir un vaillant homme s’assoupir sous
Vinfluence d’une femme. L’hiver approchait ; plusieurs familles, sans
consulter ce chef jadis si actif et maintenant si indolent, avaient déja
quitté leur habitation pour s’en aller de cété et d’autre chercher lear
subsistance. Il ne restait autour de Notin qu’un groupe d’amis dé+
L’AURORE-DE-POURPRE. 754
voués, mais pourtant moins confiants en lui qu’autrefois. Ces amis
se réunirent avec Ini en consei) pour aviser aux moyens de pourvoir
a leur existence pendant les cruels mois d’hiver. Lorsque le calumet
eat circulé, tous s’assirent dans un profond silence. Puis un vieillard
se leva et prit la parole en ces termes :
« Fréres, en hiver le vent vient da nord, et il est trés-froid ; en
été il vient du sud, fond la glace et fait reverdir le gazon et les ar-
bres. Nous savons par 1& qu’un des sites de cette grande fle est froid
et l'autre chaud. Il n’y a point de lieu qui soit agréable toute l'année,
si ce n’est I’heureux monde ot les hommes braves s’en vont aprés
leur mort. Ecoutez, fréres; nous ne savons pourquoi le Maftre de la
vie a disposé ainsi les choses, mais nous savons que ]’été est fini et
que l’hiver approche. Le Grand-Esprit a enseigné aux animaux 4
fuir Je vent du nord et 4 se cacher tant que les orages sont déchatnés
sur la terre. Ecoutez, fréres : les oiseaux ont quitté Jes lacs et les tles
ou ils ont couvé leurs petits; ils s’envolent en troupes nombreuses
et passent dans les airs comme un nuage. IIs battent des ailes & !’as-
pect d’une contrée brillante ot ils trouveront une abondante nourri-
ture, ou les eaux ne sont point couvertes de glaces. Soyons aussi
pradents que les buffles, qui se retirent dans les pAturages du Mis-
sourt, et que les oiseaux aquatiques, qui vont se poser au bord des
lacs d’une région plus chaude. Prenons pitié de nos femmes, de nos
enfants, et conduisons-les dans les grandes plaines ow ils auront un
aliment assuré. Fréres, j’ai dit. »
Chaque mot de ce discours fut écouté avec une visible satisfaction,
et, lorsqu’il fut achevé, tous les auditeurs €prouvérent un sentiment
de bien-étre comme s’ils venaient d’étre affranchis de leurs per-
plexités.
Notin retira la pipe de ses Jévres et chassa lentement la fumée par
ses narines, comme s'il était absorbé dans de profondes réflexions.
Puis il promena ses regards sur l’assemblée, et chacun garda le si-
lence, car on voyait que le chef allait parler. I dégagea son bras
droit de son manteau de laine et se leva. Son attitude était noble et
gracieuse , sa figure aurait pu servir de modéle & un artiste. Il par-
lait d’une voix grave, claire, et tournant tantét d’un cété, tantdt de
Yautre, comme s’il s’adressait successivement 4 chacun des membres
de l’assemblée. « Mes enfants, dit-i], j'ai écouté le discours de mon
frére ; c’est un vieillard; Ja neige est tombée si souvent sur sa téte
752 L’ AURORE-DE-POURPRE.
qu’elle }’a blanchie; il ressemble a l’arbre‘couvert de givre ; il est
plus sage que moi ; faites attention 4 ses paroles. Je ne voudrais pas
mettre mes doigts dans les oreilles de mon peuple pour les fermer
aux conseils des vieux braves. Mes enfants et mes fréres, le Grand-
Esprit révéle & chacun ce qu’il doit faire ; obéissons & son inspiration.
« Le Grand-Esprit ne visite point de jour ses enfants rouges. C’est
pendant la nuit, lorsqu’ils dorment, qu’il Jeur parle dans leur som-
meil. Les insensés ne connaissent point sa voix; ils ne savent pas
que le Maitre de la vie leur parle, parce qu’ils ne le voient pas.
« Ecoutez-moi. La nuit derniére , dans mon sommeil , j’ai eu un
songe. J’ai entendu un bruit pareil 4 celui d’un grand troapeau de
buffles. J’ai voulu me lever et n’ai pu y parvenir. Alors une voix m'a
dit : Ne t’en va pas dans la plaine des buffles ; ta bande est disper-
sée, et i] ne te reste plus assez d’hommes pour livrer bataille aux
Dacotas, qui sont en grand nombre, qui massacreront Jes femmes et
les enfants de ta tribu, si tu t’avances sur leurs domaines,
« La voix s’est tue. J’ai entendu un autre bruit pareil au souffle du
vent du nord et au murmure des vagues qui se brisent contre les
rocs. La voix ne m’a plus rien dit, mais j’ai vu sur les bords d'un
large lac une crique protégée contre les vents. Dans 1’eau paisible de
cette crique il y avait de gros poissons, en telle quantité qu’a peine
avaient-ils assez de place pour se mouvoir. Je connais le lieu, car
jy at.été.
« Ecoutez. Je sais qu’il n’est pas bien de raconter ses réves. Le
Maitre de Ja vie ne permet pas que }’on répéte ce qu’il murmure dans
notre sommeil, et nos péres ont recommandé de ne pas commettre
cette faute. Mais j’ai voulu rapporter mon songe parce qu’il doit étre
utile 4 mes enfants, et j’espére que le Grand-Esprit me pardonnera
de vous dire : N’allez pas sur la terre des Dacotas ; ils sont nombreux
comme les feuilles des arbres, préparés & la guerre et ennemis des
gens du Nord.
« Fréres et enfants, je ne crains pas les Dacotas; j’ai tué quatre
de leurs plus vaillants hommes; leurs chevelures sont suspendues
dans ma demeure. IIs tremblent quand ils entendent le cri de bataille
de Notin ; leurs chevaux indiens me connaissent et s’enfuient 4 mon
approche. Mais je n’ose désobéir au Grand-Esprit. Que chacun de
vous agisse comme il voudra. Si quelques-uns veulent rester avec.
moi, je serai heureux de Jeur servir de guide. J’ai dit. »
’ L’AURORE-DE-POURPRE. 753
Le chef alors s’assit, et ]’assemblée garda le silence. Il secoua la
cendre de sa pipe, déroula son manteau sur ses épaules, se leva, et
tous les braves se retirérent. Mais & quelque distance de la demeure
de Notin ils se réunirent de nouveau pour se consulter sur ce qu’ils
devaient faire. L’un disait : I] vaut mieux se nourrir de chair d’ours
et de daim que de poisson. Un autre : Que celui qui a eu un réve
Suive son inspiration ; pour moi, je n’ai rien vu dans mon sommeil.
Un troisiéme : Celui qui n’a qu’une femme pourvoit aisément a'ses
besoins; moi j’en ai trois, et Ja péche ne peut me suffire. D’autres
disaient : L’homme a tort de raconter ses réves.
Aprés ces réflexions , ils se séparérent. Le lendemain, tous les
membres de la tribu étaient en mouvement; mais i] n’y avait plus
entre eux aucune communauté de sentiments ; ceux-ci s’en allaient
par un sentier, ceux-la par un autre. Vers la fin du jour, toutes les
habitations étaient désertes. Pas un étre vivant n’apparaissait dans
le village.
Notin s‘embarqua avec sa femme et sa fille dans un canot d’écorce,
et se dirigea vers le lac Supérieur. Le temps était déja trés-froid, et
ils eurent beaucoup a souffrir des rigueurs de la saison. Cependant
ils s’avancérent avec courage vers les plages du Nord, tantét s'arré-
tant pour pécher, tantdt descendant a terre avec l’espoir d’y trouver
quelque animal caché dans les bruyéres, tantét forcés de fuir devant
Yorage. Un jour que la tempéte grondait 4 l’horizon plus fort que de
coutume, ils conduisirent leur barque a l’embouchure d'une riviére,
_ dans une anse protégée par une enceinte de rochers. Tandis que
devant eux le vent soulevait les flots du lac, ils jouissaient d’un refuge
paisible, et trouvaient 4 leurs pieds assez de poisson pour se nourrir.
Fatiguée d’une pénible et périlleuse navigation, enchantée d’avoir
découvert un tel asile, la femme de Notin demanda & passer 1a tout
V’hiver. Son mari lui rappela qu’il avait regu dans un réve un avertis-
sement auquel jl devait obéir, et qu’il fallait aller plus loin. Mais sa
femme lui objectait que c’était 14 précisément le lieu qui lui avait été
indiqué par le Grand-Esprit. Puis l’orage continuait; on ne pouvait
songer 4 s’embarquer sur Je lac. Le chef céda & toutes ses raisons.
Les femmes élevérent en peu de temps une cabane. L’existence de la
famille était pour le moment assurée, et ce n’est pas peu de chose
pour |’Indien, qui passe perpétuellement de |’abondance a la misére,
et que la perspective de la famine terrifie, bien qu’il y soit perpé-
754 L’AURORE-DE-POURPRE.
tuellement exposé. Une provision d’aliments éloigne de lui tout
souci; car, lorsqu’il n’est point engagé dans une expédition, manger
et dormir sont ses uniques occupations et son unique joie.
Plusiears semaines s’écoulérent sans apporter aucun changement
dans la situation de la famile nomade. La petite riviére fournissait
toujours du poisson, et Ja femme de Notin y joignait un reste de
viande séche, de riz sauvage, qu’elle avait apporté de sa demeure.
Son mari allait 4 la chasse, souvent sans succés. Une fois pourtant 1
eut le bonheur d’abattre un daim , et une autre fois un ours, ce qui:
efit pu étre pour les trois émigrés une ressource de longue durée,
s‘ils avaient su Ja ménager.
L’hiver pourtant commencait & exercer autour d’eux sa terrible
puissance. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre , le lac appa-
raissait chargé de blocs de glace que Je vent poussait l’un contre
l'autre. Des amas de neige remplissaient les vallées et les précipices.
De tous cétés on n’apercevait que des arbres dépouillés de feuillage
et des rocs nus. Aux rayons du soleil, ces champs couverts de neige,
ces glaces flottantes, ces arbres parsemés de pointes de givre bril-
laient comme du cristal, éblouissaient les regards par leur éclat
splendide. Mais quand les nuages voilaient la surface du ciel, quand
le vent gémissait sur ces rives sauvages, toute cette magie de Ja na-
ture s’évanouissait comme un réve. Dans l’espace ténébreux , on ne
voyait que |’écume des flots soulevés par la tempéte, les pics des
rocs pareils 4 des aiguilles de fer; on n’entendait que le fracas des
glaces qui se heurtaient dans leur course impétueuse , le tonnerre
de }’avalanche qui se précipitait du haut des montagnes, et les luga-
bres soupirs du vent du nord. Les pauvres gens étaient la renfermés
dans leur cabane, défendus seulement par quelques planches légéres
contre les tourbillons de l’orage, et voyant de jour en jour avec
effroi décroitre leurs derniéres provisions.
_ Mais ils ne devaient pas rester seuls dans cette terrible retraite.
Un matin, trois hommes, & la figure pale, & |’ceil hagard, entrérent
dans leur demeure, et, selon la coutume des Indiens, s’assirent prés
du feu sans prononcer une parole. Les femmes disposérent devant
eux quelques aliments. Ils les dévorérent avec une sorte de joie fé-
roce. Leur corps amaigri, leurs joues creuses, leurs yeux caves, tout
en eax indiquait qu’ils avaient cruellement souffert de 1a faim. Un
de ces trois hommes était ‘un Chippeway distingué par sa bravoure ;
L’AURORE-DE-POURPRE. 755
es deux autres étaient ses fils, tous trois naguére forts et hardis,
maintenant abattus et épuiséds. Aprés qu’ils eurent mangé , ils com-
mencérent & raconter leurs aventares. Ils éta ient restés avec plu-
sieurs de leurs compagnons dans lear habitation d’été. Bientdt leurs
provisions avaient été tout entitres consommeées ; la chasse ne leur
offrait plus aucune ressource; il fallait fuir devant la famine, et ils
avaient accompli un trajet de plusiewrs centaines de milles, dans
une misétre profonde, au niileu des plaines désertes, par une tempé-
rature giaciale. Ils avaient d’abord mangé leurs chevaux, puis leurs
chiens, puis Pécorce des arbres. L’un ap rés l’autre, ceux qui avaient
entrepris avec eux cet effroyable voyage étaient morts de froid , de
faim. Eux seuls avaient pa surmonter toutes les privations , rdsister
& toutes les fatigues; mais ils allaient aussi périr, lorsque la fumée
de la cabane de Notin leur avait renda on dernier espoir, et ils
avaient rassemblé toutes leurs forces pour atteindre ce refuge.
Lorsqu’ils eurent pris quelque repos, ces trois hommes se construi-
sirent aussi une cabane et se préparérent & passer en ce lieu le reste
de I'hiver. Mais le produit de la péche ne tarda pas & s’amoindrir.
D’abord i} fallut se résoudre 4 ne plus faire qu’un repas par jour,
puis des jours entiers s’écoukrent sans qu'on pit méme parvenir &
se procurer ce moyen d’alimentation. Les hommes s’en allaient au
loin 4 fa chasse et s’en revenaient les mains vides. Tous les animaux
avaient fui vers des contrées meilleures, ou se tenaient cachés dans des
tani¢res ignorées. De leurs courses aventureuses & travers champs,
les pauvres Indiens rapportaient sealement la conviction qu’ils
étaient les seuls étres vivants dans cette solitude immense. Pea 4 pet
ils én vinrent, dans leur déquement extréme, 4 m&cher leurs mocas-
sins, 4 faire bouiltir les peaux dessé chées qai couvraient le sol de leur
demeure. Les os qu’ils avaient jetés de cété et d’antre furent recueil-
lis, et les moindres atomes de matiére nutritive recherchés avec soin.
‘Notin tomba dans un morne désespoir : c’est Peffet que le malheur
produit sonvent sur les Indiens les plus énergiques. Dans leur igo-
rance, ils ne savent poimt se rendre compte des événements qui
leur arrivent, et, dans lear superstition , ils attmbuent leur désastre
4 une puissance hostile contre laquelle ils ne croient pas pouvoir
letter. Souvent, sans en découvrir la cause, sang savoir quelle faute
ils ont faite, ils se disent qu’ils ont offensé le Grand-Esprit, ou l'un
de lears nombretix manitous. Ils se eroient placés sous le poids d'une
756 L’AURORE-DE-POURPRE.
main invisible qui déjoue tous leurs projets et paralyse tous leurs ef-
forts. Leurs muscles n’ont plus de vigueur, leur coeur n’a plus de
résolution. S'ils vont 4 la chasse, le gibier disparait devant eux ;
s’ils tendent un ‘piége a |’ours, un méchant esprit l’en éloigne. Fati-
gués d'une lutte inutile contre une destinée implacable, ils tombent
alors dans une froide apathie, l’apathie du palen ignorant la loi de
Rédemption, et regardant Ja mort comme une transformation paisible
qui, de méme que toutes les autres peines, doit étre supportée avec
indifférence.
Avec les préjugés de sa race, Notin découvrit aisément la cause de
son infortune. II s’imagina qu’il avait offensé le Grand-Esprit en ré-
vélant un réve dont il devait garder le secret dans son coeur, et en
ne suivant pas les indications qui lui avaient été données. Il se rap-
pela avec douleur la dispersion de sa bande, qu’il attribuait a son
propre égarement. En vain sa femme essayait de le rassurer et de
le consoler. « Ne me dis rien, s’écriait-il; le Maitre de la vie est ir-
rité contre Notin. Quand le Maitre de la vie sourit, les arbres rever-
dissent, le gazon grandit dans la plaine; quand il ferme les yeux et
lance sa froide haleine sur la terre, les feuilles tombent et les étres
vivants périssent. Le Maitre est irrité contre Notin. Il a arraché de
ma poitrine mon cceur viril et y a mis le cceur d’un petit enfant.
Bientét il m’enlévera mon dernier pou et mon esprit s’en ira
- dans je ne sais quelle région. »
Mais la femme de Notin ne se laissait pas ainsi décourager. Un
soir, elle sortit de sa demeure et resta toute-la nuit en priéres prés
d’un buisson. Personne ne la suivit et ne s’inquiéta de son absence.
Sop mari et sa fille pensaient qu'elle cherchait un reméde 4 leur
misére, et les superstitions de la tribu ne leur permettaient pas de la
troubler dans ses résolutions. Le matin, elle reparut, macérée par
un long jedne, transie de froid. Sa fille était assise prés du foyer,
son mari couché dans un coin de la cabane. Il n’y avait plus rien 4
manger, plus rien pour occuper leur attention, plus rien pour leur
rendre quelque espoir. Pas un d’eux pourtant ne versait une larme
ou n’exhalait une plainte. Ce n’était point une orageuse douleur qui
brisait en eux les ressorts de la vie; c’était un morne chagrin qui en
paralysait peu & peu l’énergie. Tous trois regardaient d’un air stupé-
fié Ja faible lueur du foyer qui s’affaissait comme le dernier rayon de
leur existence brisée. Aprés uh long moment de silence, la femme
L’AURORE-DE-POURPRE. 757
de Notin prit la parole et dit : « Ecoutez-moi. Le Grand-Esprit n’est
plus irrité contre nous. La nuit derniére, j’ai invoqué sa pitié. Je
lui ai dit dans quelle indigence nous nous trouvions. Pendant que je
priais, le sommeil est tombé sur mes yeux. Alors j’ai vu une taniére
peu éloignée d'ici, une taniére entourée de broussailles, couverte de
neige, dans laquelle il y a un grand ours. J’ai remercié le Grand-Es-
prit; j’ai dit que j’allais avertir Notin, qui se réjouirait d’apprendre
que le Maitre de la vie prenait compassion de lui. »
Le chef crut que sa femme divaguait et jeta sur elle un regard
scrutateur. Mais sa contenance était calme; elle avait. été absente
plusieurs heures, et Notin n’avait pas moins de confiance dans son
caractére sagace que dans son affection. II leva la téte d'un air lan-
guissant et dit: « Quelqu’un vous a-t-il donné l'eau brilante des
hommes blancs ? »
La femme répliqua : « Vous ai-je jamais menti? Je parle sérieuse-
ment. Un méchant manitou voulait nous faire périr ; mais le Maitre
de la vie a entendu mes supplications. Prenez votre fusil et allons
chercher notre proie. »
Notin se décida a faire cette derniére tentative. [1 prit son fusil,
son tomahawk, son couteau, et se dirigea avec sa femme et sa fille
vers Je lieu indiqué. En peu d’instants ils y arrivérent; mais dans
leur état de faiblesse ils eurent bien de la peine a écarter, 4 enlever
la neige qui cachait les broussailles. Tout & coup Notin s’écria : « Il
est vrai, le Grand-Esprit ne nous a pas trompés. Je flaire l’ours. »
Bientot ils apercurent l’animal couché au fond de son repaire dans
un état de torpeur. En un instant il fut massacré et trainé en triomphe
vers la cabane.
Par quel instinct, par quel hasard la femme de Notin avait-elle
fait cette précieuse découverte, c’est ce que nous ne savons. Quoi
qu'il en soit, le chef, délivré des sollicitudes religieuses qui tour-
mentaient son esprit, et pourvu de nouvelles provisions, reprit son
énergie, sa hardiesse, recommenga a's’en aller de cété et d’autre &
la chasse, et parvint a alimenter sa famille tout l’hiver. Au prin-
temps, il répara son canot et retourna sur le sol de sa tribu.
Pendant ce temps, les trois hommes qui étaient venus s’asseoir a
son foyer avaient comme lui trouvé leur subsistance dans des chasses
opiniatres. Le pére était un des plus braves guerriers de sa race ;
ses deux fils étaient alertes et vigoureux. Par leur figure, par leur
a
758 L'AURORE-DE-POURPRE.
taille, ils pouvaient étre considérés comme des modéles de la beauté
sauvage. L’ainé, appelé Ka-Kaik (4pervier), avait uae physionomie
sévére et parfois farouche; le second, appelé Meh-Kenank (tourte-
reau), était d’une nature douce et réservée..
Les charmes de la fille de Notin, de cette helle et gracieuse In-
dienne qu’on appelait l’Aurore-de-Pourpre , avait séduit les deux
jeunes gens. Jaloux l'un de l'autre, ils cherchaient A cacher lear
passion a tous les regards, et ne la montraient qu’a celle qui en était
Yobjet. Ceux qui ne connaissent les Indtens que par les livres nous
objecteront peut-étre que les hommes de cette raca sont peu sensi-
bles a l’amour, et qu’ils ne se marient que selon la volonté de leurs
parents. Le fait} est vrai en général; mais ici, comme en tant d’au-
tres cas, la régle ne se présente point sans exception. Les deux
fréres étaient amoureux, et en méme temps que l'amour leur ceear
avait enfanté la baine. Ils épiaient chaque jour l'occasion de rea-
contrer la jeune fille, de fixer son attention, et en méme temps ils
s’observaient l'un l'autre d’un ceil inquiet, défiant et sombre.
L’ainé, pour réussir dans ses projets, chercha & captiver, per la
promesse d’un présent considérable, la bienveillance de la mare ; Je
second osa s’adresser directement & Aurore-de-Pourpre, et eut Ja joie
d’apprendre qu’elle ne lui était pas défavorable.
Notin apprit par sa femme ce qui se passait. La rrvalité des deux
prétendants menacait de troubler la paix de sa famille. Il résolut de
prévenir l’orage en temporisant. Il eut une entrevue particuliére
avec |’Epervier et le Tourteseau, et parla a !’un et a l'autre séparé-
ment, 4 peu prés en ces termes =
« Pourquoi errez-vous autour de ma demeure pour enlever une
fille, comme le loup qui pénétre dans un campement lorsque les
chasseurs sont absents ? Pourquoi ne m’avez-vous pas adressé, comme
de coutume, une demande en mariage ? Est-ce la le respect que vous
montrez a un chef qui est votre ami? Vous étes entré affamé dans
ma demeure, et je vous ai regu comme mon enfant ; mais vous, vous
agissez envers moi comme le perfide Dacota ou |'astuacieux homme
blanc. Etes-vous si pauvre que vous n’ayez aucun présent A offrir,
et, s'il en est ainsi, comment pourrez-vous subvenir aux besains
d’une femme? Je sais que vous étes pauvre : votre fusil est en mau-
vais état; vous n’avez ni poudre, ni plomb, ni cheval, ni chien. Com-
ment, dans une telle situation, osez-vous lever les yeux sur la fille
L’ AURORE-DE-POURPRE. 759
d’un chef? Allez au combat, et rapportez les dépouilles de nos en-
nemis; allez a la chasse, et vendez aux marchands les peaux des
bétes fauves. Montrez-moi ce que vous pouvez faire, et je verrai si
vous tes digne de ma fille. »
Quelques jours aprés que Notin leur eut ainsi parlé, les deux fréres
disparurent; mais, parmi les Indiens, le lien social est si léger qu’il
n’arréte les mouvements et la fantaisie d’aucun individu. Le vieux
Chippeway apprit sans émotion et sans surprise que ses fils s’étaient
éloignés, et la famille de Notin, qui seule savait Ja cause de leur dé-
part, garda sur ce sujet un profond silence.
Deux mois environ s’écoulérent, et grande fut la joie d’Aurore-de-
Pourpre lorsqu’un matin on apprit que le plus jeune des fréres, celui
qu’on nommait le Tourterean, venait d’arriver, chargé de dépouilles
qu’il avait conquises par son propre courage. I! avait eu l’audace de
pénétrer seul dans le domaine des Dacotas; il y avait enlevé plusieurs
beaux chevaux et un butin précieux, dont une partie était destinée
aux parents d’Aurore-de-Pourpre. Notin ne pouvait plus refuser sa
fille & un si brave guerrier. L’heureux Chippeway conduisit sa belle
€pouse dans la demeure qu’il avait préparée pour elle. Le lendemain,
il partait pour une chasse lointaine et l’emmenait avec lui, soit qu’il
ne pit se résoudre & se séparer d’elle, soit qu’il reddut&t de Ja laisser
exposée & Ja colére de son frére.
Ce frére revint plas filer, plus triomphant que son cadet. Il était
entré Ja nuit dans un camp de Sioux, avait tué deux hommes et mas~
sacré le reste de le ur famiile. Il montrait avec orgueil les chevelures
enlevées au crane de ses ennemis, et $a tribu, glorieuse d’un tel ex-
ploit, I’accueillit avec des transports de joie. Une bande de jeunes
gens le conduisit en grande pompe au village. Les guerriers dansé-
rent autour de lui en chantant le chant du combat; les femmes et tes
enfants le suivaient en le regardant avec admiration. Lorsque le cor-
tége fat arrivé au centre des habitations, on célébra encore par une
danse solennelle la victoire du jeune héros; puis tous les assistants
s’assirent par terre autour de lui. Personne ne lui fit une question,
. personne ne lui adressa la parole, jusqu’’ ce qu’on fui et apporté
des aliments et qu’il eft apaisé sa faim. I! mangea avec l’avidité d’un
homme qui a2 jeiné longtemps; car, pour échapper 4 toute pour-
saite, il avait fait de longues marches par des sentiers détournés.
Lorsqu’il eut achevé son repas, il releva la téte d’un air joyeax. La
760 L’AURORE-DE-POURPRE.
pipe fut allumée et circula 4 la ronde. L’Epervier salua ses amis, et
ils commenctrent a lui demander le récit de ses aventures avec la
curiosité qui est un des caractéres distinctifs de la race indienne.
Quand ils eurent entendu le récit de ses exploits, ils se retirérent avec
orgueil, en disant que la tribu des Chippeways était la plus brave
tribu de Ja terre, et que leur camarade en était un des astres bril-
lants. Pour lui, il s’enveloppa dans son manteau, se coucha sur le sol
et s’endormit profondément.
N edt peut-étre savouré en palx pendant plusiears jours la joie de
son triomphe, si un méchant oiseau, envoyé par un cruel Manitou,
n’était venu Jui annoncer a l’oreille le mariage de son frére avec
l’Aurore-de-Pourpre. En apprenant cette nouvelle, il ne prononga
pas une parole; mais |’expression sinistre de sa physionomie an-
nonca l’orage qui grondait dans son sein. Tout le reste du jour, on le
vit errer en silence a travers la tribu. Ce jeune guerrier qui venait
de s’acquérir une si grande gloire, ce héros de la tribu subissait le sort
de tous les autres hommes: il était malheureux. Toute la nuit i] resta en
proie a de sinistres pensées, et, avant que le jour parit, il était parti.
Long et triste fut son voyage. I] ne songeait d’abord qu’a s'éloi-
gner de son village , 4 rompre tout lien avec sa communauté. Son
orgueil ne lui permettait pas de rester sur les lieux ou ses plus ar-
dentes espérances avaient été si cruellement décues. Puis le succés
de son rival enflamma sa colére, et le désir de la vengeance s’em-
para de son cceur. Sans se rendre peut-étre compte a@ lui-méme du
sentiment qui le dominait, il chercha les traces des époux , et les
suivit par une sorte de mouvement instinctif et irrésistible. Toute
son intelligence de sauvage était appliquée 4 reconnaitre ces traces
4 des signes dont nul autre homme n’edat pu tirer aucune induction.
L’empreinte légére d’un pied sur le sol, les tisons d’un feu éteint, le
froissement de I’herbe ou de la bruyére étaient pour son ceil perspi-
cace autant d’indices 4 peu prés assurés. Parfois, cependant, malgré
ses efforts et sa vigilante attention, il perdait ces vestiges, 11 mar-
chait 4 l’aventure ; puis il les retrouvait de nouveau, et se réjouis-
sait d’en suivre la direction. Aprés plusieurs semaines , il découvrit
enfin, @ certains signes, que le couple fugitif ne devait pas étre lain.
Le soleil se penchait a l’horizon, }’ombre de Ja nuit commencait a
s’étendre a la surface du ciel, lorsque |’Epervier fit cette découverte.
ll s’arréta ‘au. bord d’une riviére azurée. Nul vent ne ridait cette
L'AURORE~DE-POURPRE. 764
onde, nul bruit ne troublait le silence de cette scéne paisible. De l’au-
tre coté de la riviére flottait un Iéger nuage de fumée. L’Epervier la
regardait comme un tigre regarde la proie sur laquelle il va s’élancer.
Il resta plusieurs heures absorbé dans une muette contemplation,
tandis que les furies implacables s’agitaient dans son sein. Fatigué
de sa longue marche et de sa pénible attente, il allait pourtant s’en-
dormir, quand soudain il entendit le cri mélancolique et prolongé
d’un hibou..Ce cri était précisément trés-usité dans sa famille. Tous
ses parents avaient appris a l’imiter. La nuit, dans une embuscade,
ils s’en servaient pour se rallier. Il se releva, il écouta; malgré son
expérience, il ne savait si le cri qui vibrait ainsi 4 son oreille, dans
le silence des ténébres, était Ja voix de l’oiseau nocturne, ou celle
de quelque esprit invisible , ou le signal d’un des siens. Mais le cri
fut répété sur un des cétés de la riviére, un autre y répondit sus la
rive opposée , et l’Epervier reconnut que c’était l’accent de conven-
tion de deux étres humains.
ll se glisse sur ses genoux, sur ses mains jusqu’au bord de !’onde;
il distingue le mouvement d’une rame, puis le sillage d’un canot
qu’une personne guidait avec précaution, s’efforcant de faire le moins
de bruit possible. L’Epervier s’élanga dans le canot et le fit chavi-
rer. Une femme qui veillait 4 quelque distance de 1a vit deux hommes
se prendre corps A corps, s’étreindre dans l’eau. La lutte fut vio-
lente, mais courte. Au bout de quelques minutes, un gémissement
de |’Epervier et un cri de triomphe de son adversaire en annoncé-
rent le résultat.
Le lendemain au matin Je soleil éclaira ce triste spectacle. Sur le
rivage était étendu le cadavre de celui qui avait accompli, avec une
atroce penséé de vengeance, ce long trajet. Prés de lui était son
frére, qui lui avait porté le coup mortel, et la jeune femme qui avait
été la cause de cette lutte horrible. Tous deux regardaient avec ter-
reur ce cadavre ensanglanté. Tous deux muets retournérent au sein
de leur tribu ; mais le lieu ot l’Epervier avait été massacré fut signalé
comme un de ces lieux maudits qui ne sont hantés que par les mé-
chants esprits. Les Indiens, en naviguant sur cette riviére, détournent
leur carot de l’endroit ot le sang du guerrier a coulé sous la main
de son frére, du banc de gazon qu’ils appellent la place du fratricide.
X. MARMIER.
REPONSE
A DEUX LETTRES DE M. GIOBERTI.
On lisait dans notre derniére Revue politique :
« Pie IX a parlé : c'est un signal de paix; puisse tout le monde l’en-
« tendre comme nous! La paix est un bien ineffable, pourvu qu'elle
« soit sans apostasie et sans schisme. »
Et, en effet, les manifestations venues de Rome paraissaient ren-
dre notre intervention superflue dans les questions qui depuis quel-
que temps ébranlent le sol de la ville éternelle. Nous devions parler
lorsque le Saint-Siége gardait encore le silence, et lorsque nous
voyions ce silence interprété dans un sens contraire a nos convic-
tions les plus intimes, et & Ja confiance absolue que nous avons dans
la sagesse de Pie IX. Alors l’obstacle a la pacification des esprits et
au progrés véritable dans Ja Péninsule, qui s’élevait devant nos yeux,
nous. semblait digne d’étre sérieusement attaqué , et il nous parais-
sait tout naturel de mesurer la vivacité de nos paroles a la puissance
incontestable de notre adversaire. Mais, quand Pie IX lui-méme s’était
avancé sur Je champ de bataille, l’arme toute-puissante dont il usait
devait étre considérée comme suffisante, en supposant qu’il y edit une
sincérité parfaite dans l’4me de ceux qui, depuis dix-huit mois, ont
le plus exalté le nom du saint Pontife.
Malheureusement ce traité de paix, cette tréve du moins que nous
proposions, a été immédiatement rompue. Pie IX s’était prononcé,
et contre l'article ot le Contemporaneo avait attaqué les catholiques
du royaume belge et de la Suisse, et contre les attaques passionnées,
exclusives, dont la Compagnie de Jésus avait été l’objet de la part
d’un publiciste célébre; et cependant, dés Je 20 novembre, la Patria
REPONSE A DEUX LETTRES DE M. GIOBERTL 763
de Florence contenait une apologie de l'article du Contemporaneo,
écrite par M. Gioberti. Nous trouvions, en outre, dans le numéro du
méme journal, publié le 26 novembre, une lettre ot les articles du
Correspondant sur le Gesuita moderno étaient dénoncés a l’indigna-
tion de I’ltalie libérale.
Nos lecteurs pensent sans doute que le nom et les écrits de
M. Gioberti- ont déja tenu trop de place dans cette Rerwe : aussi ta-
cherons-nous d’étre bref. il est pourtant une condition qué nous
devons remplir. Nous ne nous croyons pas le droit d’abréger les
paroles mémes de M. Givberti; ce publiciste nous accuse d’avoir
tronqué son livre : il nous était pourtant difficile de tout citer, puis-
que le Gesusta moderno n’a pas moins de deux mille huit cents pages.
Les deux documents nouveaux n’offrent pas le méme inconvénient.
La premiére lettre, un peu longue peut-étre, n’occupe néanmoins
qu’un petit nombre de colonnes dans la Patria ; la seconde est fort
courte. Nous les reproduisons donc sans en retrancher une syllabe,
et aprés Jes avoir traduites avec autant d’exactitude que notre con-
naissance de l’italien peut le permetire. On verra que nous ne ris-
quons rien 4 ce que les lecteurs catholiques soient en état d’apprécier
complétement et sur piéces les opinions de M. Gioberti.
Voici d’abord Ja premiére lettre dont les journaux de Paris n’ont
donné qu’une idée fort imparfaite.
« A monsei gneur Gazz0la, directeur de CONTEMPORANEO.
« Monseigneur,
« C'est avec le plus grand chagrin que j'ai appris ce qui vous était
arrivé & l’occasion de l'article inséré dans le n° 39 du Contemporaneo.
J’avais ln et godté l’article au moment de sa publication; mais, aussit0t
que j’entendis parler du bruit qu'il avait fait ici et A Rome, je le relus,
et, aprés mar examen, je déclare que vous ne devez pas trop vous afili-
ger de ce qui est arrivé; car je n’apercois, ni dans l’article publié sous
votre direction, ni dans le jugement qu’en ont porté les autorités com-
pétentes, rien qui doive alarmer lextréme délicatesse de votre con~
sclence. =
« Relativement & la publication d'un article de théologie et de poll-
tique comme celui du Contemporaneo, {i faut distinguer trois choses :
Yopportunité, les faits et la doctrine. Encore que les fafts sofent vrais
et la doctrine pure et exacte, larticle qui les exprime peut avoir de
764 REPONSE A DEUX LETTRES
Yinconvénient ; car le moment n'est pas toujours bon pour dire la vé-
rité, et le jugement 4 porter sous ce rapport dépend de mille circon-
stances qui varient selon les temps; et comme ces circonstances ne sont
pas connues des auteurs, ni méme souvent des censeurs, mais seule-
ment du gouvernement, il s’ensuit que le gouvernement, soit tempo-
rel, soit ecclésiastique, a toujours le droit de désapprouver un écrit,
méme aprés qu'il a été publié avec l’approbation de la censure, toutes
les fois que, par des raisons connues de lui seul, il le croit inopportun.
Ce privilége ‘peut étre bien ou mal exercé, selon la nature de ceux
qui commandent, et l’on ne doit pas en redouter l’abus sous le rdégne
.d’un Pie IX. Vous et moi, nous n’admirons pas seulement, nous adorons
ce grand Pontife, et nous avons pleine confiance en sa sagesse. C'est
pourquoi, si le bruit qui a couru que le Saint-Pére avait jugé l'article
inopportun est fondé, tout homme raisonnable doit s'incliner devant un
jugement d’un si grand poids, sans que ni la direction du Contempora-
neo, ni l’auteur de l'article, ni les censeurs qui l‘ont approuvé, aient lieu
de ressentir de la colére ou de la confusion, les raisons qui ont guidé
Pie [X en cette occasion étant de celles que ne peuvent bien connattre
ceux qui vivent et qui écrivent en simples particuliers.
« Bien que ces raisons ne puissent étre appréciées avec certitude par
nous autres particullers, et surtout par moi, qui ne juge qu’a distance,
il nous est pourtant permis de le faire par conjecture. Dans les circon-
stances présentes, je les attribue aux discordes flagrantes et aux événe-
ments journaliers. Les factions sont loin de se calmer dans la Belgique,
et la Suisse est en proie 4 la guerre civile. Il est possible que le Saint-
Pére médite et prépare une de ces médiations pacifiques qui ne sont
pas le moins beau privilége de son admirable pontificat.
« C'est pour cela qu’il faut adoucir les esprits au lieu de les irriter;
il faut éloigner de Rome tout soupcon de partialité contre un des deux
partis, et l’apparence d’une décision prématurée. Sans doute les articles
des journaux romains ne sont pas les oracles ni les interprétes du Saint-
Siége ; mais ils peuvent sembler tels & quelques esprits inexpérimen-
tés. Ceci n'est qu'une simple conjecture sur les mille raisons qui ont pu
porter le Saint-Pére & juger inopportun l'article en question, et dont il
. serait téméraire de vouloir faire une recherche trop minutieuse.
« Ce qui doit vous consoler, c’est que l’inopportunité seule a pu faire
désapprouver l'article , car il est irréprochable sous le rapport des faits
.@t de la doctrine. Je n’oserais étre aussi affirmatif sur ce dernier rap-
port s‘il ne s’agissait d’un de ces points parfaitement clairs sur les-
quels tous les théologiens de quelque valeur sont aujourd’hui d’accord.
Pour affirmer gue la tolérance et la liberté civile des cultes, dans les
DE M. GIOBERTI. 765
termes exprés du Contemporaneo, soient conforme & l’esprit de )’Evan-
gile et aux préceptes de la religion catholique, je n’alléguerai pas une
foule d’auteurs trés-connus et trés-estimés, je n’aural pas recours a
notre illustre P. Ventura, dont lautorité pourrait tenir lieu de toutes
les autres; mais jo monterai plus haut, et j'invoquerai Pie IX. La tolé-
rance chrétienne proclamée dans votre journal n'est que l’expression
de la mansuétude de ce grand Pontife et la cause principale de ses
triomphes. C'est elle qui lui a concilié les coeurs, non-seulement du
monde catholique, mais de tout le monde civilisé, et qui, par un mi-
racie inoul et presque incroyable, a rendu propices 4 Rome les nations
qui, par une habitude invétérée, la détestafent le plus cordialement.
Qui peut donner des lecons de tolérance catholique avec plus d’auto-
rité qu’un Pape a qui il suffit de l’exercer pour faire aimer les saines
croyances a leurs ennemis mémes, et qui prépare de loin la fin de ce
schisme douloureux par lequel depuis trois siécles les peuples freres
sont séparés.de leur pére commun ?
« Quant aux faits, je sais la réserve qu’on doit aux étrangers quand
on parle de leurs affaires; mais je ne crois offenser personne en disant
simplement et respectueusement mon opinion par rapport & la Suisse et
aux Belges, et cette opinion est d’accord avec celle du Contemporeano.
Jai vécu treize ans dans la capitale de la Belgique, et j'ai eu mille occa-
sions de connaftre le tort qu’on fait au Catholicisme en attribuant son
nom a une faction politique. D’abord la dénomination est fausse et ca-
lomnieuse; car du coté des libéraux il y a des catholiques aussi bons,
aussi vertueux, aussi pieux, aussi zélés que ceux qui appartiennent au
parti qu’on appelle catholique: le titre que ce dernier s’attribue est donc
une injure envers l'autre, puisqu’il fait supposer que ses membres s’é-
loignent des croyances orthodoxes. En second lieu, cette dénomination
est scandaleuse et nuisible a ia religion, parce que le parti dit catholique
est le moins favorable aux progrés de la civilisation et aux libertés na-
tionales, et parce que beaucoup de ses membres sont soumis 4 la secte
des Jésuites (sono ligi della setta gesuitica). Je dis beaucoup, et non tous,
et méme sur l'autre point je réserve toutes les exceptions méritées.
Mais il est clair que quand les opinions rétrogrades et la sympathie pour
les Jésuites dominent dans un parti politique, on ne peut le baptiser de
catholique sans établir que le Catholicisme et le jésuitisme, le Catholi-
cisme et l’aversion pour les libertés politiques et les progrés dans l’or-
dre civil, sont une seule et méme chose. De lA résulte un grave scan-
dale et un véritable opprobre pour Ia religion ; et qu’on ne dise pas qu'il
n’est question que d’un nom : car le plus grand nombre fait plus de cas
des noms que des choses elles-mémes. J'ai rencontré souvent des per-
766 REPONSE A DEUX LETTRES
sonnes fort mal disposées pour la fol catholique uaiquement parce
qu’elles attribuaient 4 ses préceptes les opinions politiques profassées
par la secte qui se donne le nom de catholique. Cet inconvénient est iné-
vitable toutes les fois qu’an parti politique ose s’attribuer un titre com-
mun a tous les bons chrétiens; ce qui, sans exagération, pout s‘appoler
une impertinence monstrueuse, comme le dit le Contemporaneo. fi est
possible que ceux qui ne connaissent pas la Belgique, ou qui y demenu-
rent depuis peu de temps, portent un autre jugement sur cette matiére;
mais moi, qui y al sdjourné plus de dix ans, je ne crains pas de me
tromper én affirmant que ie plus grand ebstacie qui s'’oppose 4 ce que
la religion recommence a feurir provient des influences jésaftiques, et
de la peine que bien des gens se donnent pour confondre ies intéréts de
ja religion avec ceux d’une faction. Ce que je dis ici, je ’ismprimerais si
l’occasion s’en présentait, au risque d’attirer sur ma téte les anathémes
du Journal de Brugelles. Ce journal, en m'injuriant naguére parce qu'il
me croyait l’auteur de l'article du Contemporaneo, n'a réusef qu’s faire
voir que les adhérents du parti catholique ne se souviennent pas tous,
en écrivant, de la justice et de la modération chrétiennes.
« La Ligue suisse ne peut se justifier du reproche de rébeilion contre
Yautorité légitime, tant qu’il n'est pas prouvé que la Diéte aspire 4 vio-
ler les droits religieux des confédérés. Or, les faits prouvent le con-
traire, puisque la Diéte n'est nullement opposée au libre exercice du
cu lt e catholique, mais seulement aux Jésuites, qui sont une partie toat
4 fait accessoire et un hors-d’ceavre du Catholicisme. La Diéte a raison
de ne pas vouloir des Jésuites, paree que les droits particuliers des di-
vers cantons dolv ent s’entendre en cé sens qu'ils ne solent pas en oppo-
sition avec les droits communs, droits aurquels est nuisible ou du moins
périll eux un institut qui, sous un nom de religion, n’est en réalité
qu'une secte politique destinée & semer la discorde dans les Etats qui
lui donnent asile. Les cantons dissidents ne peuvent donc pas colo-
rer d'un prétexte de liberté religieuse leur obstination 4 youloir des
Péres ; car toute union &dérative de plusieurs Etats devient impossible
sichacun d’eux ne reconnait une limite a l’exercice de ses franchises.
Vous dites que jes Jésuites ne sont qu'un prétexte; eh bien ! renvoyez
les Péres et ensuite aoceptez la guerre, si la Diéte vous la déclare. En
cas pareil, la défense sera honorable et digne de sympathie. Autrement,
vous serez coupables du massacre de vos fréres, et la faute sera d'autant
plus grande que les religieux pour qui vous combattez, en consentant
a étre une pierre de scandale, au lieu de se retirer spontanément, se
montrent oublieux de leur caractére sacré et des préceptes de I'Evan-
gile. Les assertions duContemporaneo ne sont donc pas moins conformes
DE M. GIOBEATI, 767
& la vérité des faits qu’aux bons principes, et l’expreasion en est plus
réservée peut-6tre qu'il ne conviendrait & la gravité de la question. La
corporation des Jésuites, dit-il, sera peut-dtre trés-utile a la Suisse dans des
temps meilleurs; mais aujourd’hui, c’est la sacrifier que de voulair la forcer
ad accepter, pour se maintenir & toute force dans Lucerne, le secours sanglant
des armes. Est-il possible d’imaginer un langage plus sage et plus mo-
déré?
« Alnsi donc, je lc répdte, Monseigneur, vous ne devez avoir aucun
scrupule de l’article publié dans votre journal. Ce qui doit ensuite
mettre le combie 4 la tranquillité de votre &4me, c’est de penser que les
-factions auxqueiles cet article a déplu sont ennemies de Pie IX. Ce
grand Pape a sans doute des admirateurs, méme dans Je parti calholigue
de la Belgique et des cantons dissidents de la Suisse; du moins je croi-
rais calomnier les uns et les autres en exprimant une autre opinion ;
mais i] n'est pas moins certain qu’il y compte aussi des ennemis obsti-
nés, ardents, implacables, lesquels oublient trop souvent que le prince
réformateur des Etats pontificaux est aussi le chef supréme de |’Eglise,
et que ce n’est pas seulement le caractére sublime dont il est revétu qui
fait sa grandeur, mais que ce sont encore ses vertus personnelles. Jétals
en Suisse quand Lucerne partait de Pie 1X de telle facon que les protes-
tants eux-mémes ‘en auraient rougi, et ces impréca tions sacriléges n’6-
talent pas toujours prononcées 4 voix basse. Quant & la Belgique, l’en-
thousiasme pour l’incomparable Pontife est beaucoup plus vif, plus
spontané, dans le parti libéral que chez beaucoup de gens qui marchent
sous la banniére catholique. Ainsi donc, désapprouver avec moderation
les parties blamables de la Ligue helvétique et de la faction belge des
catho]iques, c’est une chose qui non-seulement peut se faire en bonne
conscience, mais qui encore mérite des louanges; c'est un hommage
rendu au grand nom de Pie IX.
« Je suis avec une profonde estime votre dévoué serviteur,
« Vincenzo GIOBERTI. »
Paris, 11 novembre 1847.
Nous n’avons plus sous les yeux l’article du Contemporaneo ; pour-
tant, si nos souvenirs ne sont pas complétement infidéles , on n’y
parlait pas seulement du parti catholique chez les Belges et en Suisse.
ll y a, il y avait au moins en Suisse des cantons catholiques , recon-
nus comme tels par des traités qui remontent a trois siécles, et ce
n’est pas aux hommes de notre temps qu’on peut reprocher de s'é-
tre érigés, dans ce pays, en parts catholique. L’application de cette
dénomination a la Belgique n’est pas beaucoup plus exacte, & moins
768 REPONSE A DEUX LETTRES
qu’on ne veuille abolir le souvenir des luttes qui ont fondé I’indé-
pendance nationale et les libertés publiques de ce royaume. Qui ne
sait que la résistance victorieuse 4 la maison d’Orange a eu pour
principe lalliance d’hommes qui, comme M. de Potter, se donnaient
exclusivement pour philosophes, et d’autres citoyens, comme MM. de
Mérode, de Gerlache et tant d'autres, qui résistaient avant tout a
l’oppression protestante? La distinction des catholiques et de ceux
qui ne le sont pas est donc fondamentale en Belgique; elle motive
‘dans ce pays la séparation absolue du spirituel d’avec le temporel,
telle que Ja constitution 1’a établie; elle se révéle dans les institu-
tions publiques elles-mémes : Bruxelles a son université libre et phi-
losophique, Louvain son université catholique: Les philosophes et
les catholiques , un moment d’accord , se sont malheureusement di-
visés ; mais ils n’ont pu le faire qu’en reprenant les positions res-
pectives qu’ils occupaient sous la maison d’Orange.
I} n’y a donc, en Belgique et en Suisse, personne de positivement
responsable de |’établissement d’un parti catholique; et Ja critique
du partito cattolico dans ces deux pays, telle que le Contemporaneo
l’a faite et que M. Gioberti l’approuve, péche tout simplement par la
base.
I] n’en est pas de méme en France, oi les partis, jusqu’’ une
époque trés-rapprochée de nous, n’ont arboré aucun drapeau reli-
gieux, et ou, méme encore aujourd’hui, la plus grande partie des ci-
toyens se dirige par des motifs exclusivement politiques. Aussi est-ce
& la France que s’applique avec justesse une des observations de
M. Gioberti. En dehors de nous on doit reconnaitre que « il y a des
« catholiques aussi bons, aussi vertueux, aussi pieux, aussi zélés que
« ceux qui appartiennent au parti qu’on appelle catholique. » Comme
notre action est nouvelle, tout le monde ne I’a pas comprise ni ap-
préciée de Ja méme maniére ; et de 14 tant de lacunes si profondé-
ment regrettables dans nos propres rangs. C’est pour cela qu’on s’est
cru autorisé a nous faire la querelle que M. Gioberti transporte si
étrangement aux catholiques belges. On se souvient de ce que disait
l’excellent M. Martin du Nord dans la séance de la Chambre des
Pairs du 44 juin 1845: « Messieurs, il y a trois ans !’Etat et l’Eglise
« vivaient en paix et se prétaient un mutuel concours. Cet état de
« choses a cessé ; je n’en dirai pas toutes les causes, mais j’en dirai
«une. Le parti catholique s’est formé. Un parti catholique, Mes-
DE M. GIOBERTL 769
a sieurs! mais ces deux mots , vous le savez, se contrarient 4 un tel
« point qu’ils semblent ne pouvoir pas se rencontrer ensemble. »
Sur quoi l’auteur de cet article se croyait en droit de répondre a
M. le garde des sceaux :
« Ce mot de parti, Monsieur le ministre, vous l’avez pris sous le plus
« mauvais sens, et je reconnais 14 votre sentiment de la langue et votre
« exactitude littéraire. En effet , le mot de parti, dans son acception vé-
« ritable, est synonyme de faction. Il désigne une association remuante,
« hostile 4 intérét commun et a l’ordre général de la société. Si les ca- § :
« tholiques avaient concu la pensée de constituer un parti de cette es-
« péce, vos reproches tomberalent juste; mais ils sont les premiers &
« repousser une telle dénomination , et surtout les conséquences qu’on
« serait disposé 4 en tirer. Des hommes de tous les partis qui s’unissent
« pour défendre en commun un intérét d’un ordre supérieur, sans re-
« noncer a leurs opinions particuliéres, assemblés aujourd*hui pour le
« soutien d'une doctrine, séparés demain si le danger s’éloigne et si les
« intéréts purement humains reprennent le dessus, forment une agré-
« gation d’une nature toute particuliére, et dont une formule générale
« de réprobation tenterait inutilement de faire justice.
« Il est vrai que les allures de la liberté constitutionnelle ont apporté
« quelque changement dans la définition du mot parti. Le mouvement,
« contenu dans les limites de la loi (et ces limites doivent étre larges),
« n’est pas un crime, mais un devoir. En ce sens, il existe un parti catho-
« digue. Nos amis paraissent dans les discussions des Chambres quand les
a intéréts de leur foi sont en jeu; ils ont la prétention d'influer sur les
« élections politiques et municipales dans le sens de leurs convictions ;
« ils ont leurs journaux , leurs recueils périodiques; ils publient des li-
« vres et des brochures. S’ils ne le faisaient point , ce serait au gouver-
« nement & se défier d’eux. Quand des hommes sont froissés dans leurs
« plus chers intéréts, le silence est chez eux le signe d'une espérance
« secréte. Vous conviendrez que ce symptéme n'est pas précisément
« celui qui se manifeste chez les catholiques francais. S*ils ont besoin
« de votre surveillance juridique, ils yous rendent la tache facile, et
« vous ne sauriez leur reprocher de garder sur leur coeur aucune des
« pensées qui les préoccupent. ‘ »
Je dois remarquer encore que, dans le titre de Ja Lettre 4 M. Mar-
tin (du Nord) dont j’extrais ce passage, l’expression de parts catho-
4 Lettre aM. le garde des sceaux, dans le Correspondant, tome X, page 5.
T. Xx. 40 péc. 1847. 11° Liv. 25
770 REPONSE A DEUX LETTRES
ligue était imprimée en itfaligues, ce qui devait montrer que nous
ne l’acceptions nous-mémes qu’avec toutes réserves, préparés a
en subir Jes conséquences si l’on convenait avec nous que nous ne
faisions qu’user loyalement, et pour des questions déterminées, de
nos droits constitutionnels, et protestant contre une telle dénomina-
tion si l’on voulait en conclure que nous travaillions 4 former une
faction dans }’Etat. Depuis la publication de la Lettre au garde des
sceaux, notre situation n’a point changé sous ce rapport essentiel, et
l’impartialité constante du langage des catholiques prouve que,
méme en prenant des forces, ils se sont abstenus de tout ce qui pou-
vait ressembler & l’esprit de faction.
Il a donc fallu 4 Rome ane ignorance profonde des conditions di-
verses dans lesquelles se trouvent les catholiques belges, suisses et
francais, pour les confondre dans le méme reproche, comme !’a fait
l’article du Contemporaneo, et M. Gioberti, en transportant & la Bel-
gique des circonstances qui ne s’appliquent qu’a la France, ne pourra
qu’accroitre cette déplorable confusion.
I]-est vrai que ce publiciste invoque l’expérience qu’a dd lui don-
ner un long séjour dans la Belgique; mais comment se fier & cette
expérience lorsqu’on l’entend affirmer que les catholiques belges
sont les moms favorables aux progrés de la cavilisation et aux libertés
nationales? Plasieurs constitutions sont nées du mouvement de 1830;
quelle est de toutes la plus libérale, si ce n'est la constitution de la
Belgique? Qui a imprimé a cette constitution un cachet de libéra-
lisme aussi marqué, si ce n’est le parti catholique? Qui a témoigné
le respect le plus scrupuleux pour les libertés publiques, si ce n’est
le ministére catholique ?
Et s'il s’agit des progrés de la civilisation, ou les idées d’industrie,
chéres 4 ce siécle, ont-elles regu plus de développement qu’en Bel-
gique pendant les quinze ans de l’influence directe ou indirecte des
~ catholiques ? Quel a été, sur le continent, le premier en date des ré-
seaux de chemins de fer? C’en est assez: de telles assertions se ré-
futent d’elles-mémes.
M. Giobertia aussi son expérience personnelle dans les affaires de
la Suisse ; mais cette expérience ne sert pas mieux son jugement. Le
41 novembre dernier, M. Gioberti écrivait de Paris: « La Ligue
« suisse ne peut se justifer du reproche de rébellion contre Vautorité
a légutime, tant qu'il n’est pas prouvé que la Diete aspire avioler les
DE M. GIOBERTL 774
« droits religieux des confédérés : la Diéte n'est nullement opposée au
« libre exercice du culte catholique, mais seulement aux Jésuites, qui
@ sont une partie tout a fait atcessoire et un hors-d euvre du Catholi-
« cisme.» Et trois jours aprés commengait a Fribourg la série des
excds et des actes dont l'Earope s’épouvante en ce moment.
Quant aux excés, je n’invoquerai aucun récit: ils peuvent tre
e mpreints d’exagération et de partialité. Je me contenterai da témoi-
gn age officiel, rendu par le général en chef de !’armée fédérale. Je
transcris in extenso cette pidce et celles sur lesquelles je devrai
m’appuyer tout a l'heure, non pour Ja France qui les connalt, mais
pour |’Italie, ote nom de M. Gioberti fera lire mon article par quel-
ques personnes. On sait déja que la partialité de ]’opinion y est telle
contre nos malheureux fréres de la Suisse, que les journaux n’y don-
nent en général ni le récit des faits, ni les actes qui pourraient
éclairer les esprits sur la faction radicale.
Ordre & Parmée,
« Le commandant en chef ayant appris que de graves désordres ont été
conunis & Fribourg, a ordonné ce qui suit :
e 4° Le commandant des troupes stationnées dans le canton de Fri-
bourg fera arréter les hommes Jes plus compromis dans ces désordres.
«-2° Deux auditeurs se rendront immédiatement 4 Fribourg pour in-
former et livrer les coupables aux tribunaux.
« 3° Les bataillons auxquels ils appartiennent seront provisoirement
renvoyés dans leurs cantofs pour y attendre ce qui sera ultérieurement
décidé 4 leur égard.
« Le commandant en chef espére qu’a l'avenir de pareils désordres ne
souilleront plus le drapeau fédéral.
« Le 18 novembre 41847. « Au quartier général d’Aarau, »
Quant aux actes, il faut voir ce que les radicaux considérent comme
les hors-d’ceuvre du Catholicisme.
« Le gouvernement provisoire du canton de Fribourg,
« Appelé par les circonstances & prendre les mesures les plus ur-
gentes pour arréter le cours des maux qui accablent la patrie et en pré-
venir le retour;
« Considérant que l’accession du canton de Fribourg 4 la ligue anti-
nationale dite te Sonderbund, est principalement I’ceuvre des Jésuites
et de leurs affiliés;
« Vu l’arrété de la diéte fédérale en date du 3 septembre 1847, qui a
déclaré la Société des Jésuites incompatible avec l’ordre et la tran~-
272 REPONSE A DEUX LETTRES
quillité de la Suisse, et qui a invité le canton de Fribourg & les éloigner
de son territoire;
« Voulant assurer au oo, civil la liberté d'action que réclame
une pacification durable du canton ;
« En suite des pouvoirs étendus qui lui ont été conférés par la réso-
lution populaire du 45 novembre dernier,
« Décréte :
«4° Les Jésuites, les corporations: congrégations et corps ensei-
gnants affiliés 4 cet ordre sont expulsés & perpétuité du territoire fri-
_ bourgeois.
« 2° Sont compris dans cette mesure :
« Les Jésuites ;
« Les Ligoriens ;
« Les Marianites, dits Fréres Ignorantins ;
« Les Freres de la Doctrine chrétienne ;
« Les Sceurs de Saint-Joseph ;
« Les Sours de Saint-Vincent-de-Paul ;
« Les Scurs du Sacré-Coeur.
a 3° Les corporations et congrégations de cette nature ne pourront,
& l'avenir, sous aucun nom et sous aucun prétexte, s’établir dans le
canton , ou y acquérir des propriétés, ni y diriger des établissements
d’enseignement public ou privé.
« 4° Les individus appartenant & ces ordres et congrégations quitte-
ront le canton dans le terme de trois fois vingt-quatre heures, dés la
publication du présent décret.
« 5° Tous les biens, meubles et immeubles que possédent les corpo-
rations sus-mentionnées sont réunis au domaine public. Leur produit
" sera employé a l’instruction publique.
« A cet effet, ils sont mis sous séquestre; inventaire immédiat en
sera dressé, etils seront placés sous l’administration civile.
« Les cessions ou contrats onéreux, passés en soustraction d'une
partie quelconque de ces biens, dés le 45 octobre, sont déclarés de nul
effet.
« 6° Les directeurs des départements de la police et des finances
sont chargés de l’exécution du présent décret, chacun pour ce qui le
concerne.
« 7° Le présent arrété est rendu exécutoire dés aprés sa promulga-
tion , et sera publié et affiché aux lieux accoutumés.
« Fribourg, 49 novembre 1847.
« Le président , SCHALLER.
« Le chancelier, Doct. BERCHTOLD. »
DE M. GIOBERTI. 773
Aussitét aprés Ja chute de Lucerne, le gouvernement provisotre de
cette ville se hata de répondre a l’appel des fréres et amis de Fri-
bourg :
« 4° Les Jésuites et les membres des sociétés affiliées doivent quitter
la ville sous trois fois vingt-quatre heures.
« 2° Les membres du gouvernement enfui, et ceux du grand-conseil
et leurs adhérents sont déclarés responsables des malheurs causés par le
Sonderbund; les membres du gouvernement et du grand-conseil qui
n'ont pas voté contre le Sonderbund sont mis en accusation.
« 3° [1 sera pourvu & la restitution des sommes dilapidées par le der-
nier gouvernement.
« 4° Une amnistie sera publiée en favo des personnes condamnées
par le dernier gouvernement, et on statuera plus tard sur un droit de
dédommagement a leur égard.
« 5° Les membres du gouvernement et du grand-conseil spécifiés dans
Part. 2 ne seront pas rééligibles. »
Je ne parle pas de l’incroyable arrété du vorort qui interdisait
pendant la guerre la publication de toutes les nouvelles autres que
celles du bulletin officiel. Il n’appartient qu’aux (ibéraux par excel-
lence de donner }’exemple d’un tel respect de la liberté. Je ne dis
rien non plus du décret de la Diéte qui met ala charge des sept can-
tons catholiques tous les frais de la guerre, évalués & sept millions,
et ordonne le paiement d’une contribution d’un million de francs
avant le 20 décembre. M. Gioberti dira peut~étre que ce n’est pas
la précisément s’opposer au Libre exercice du culte catholique.
Pour donner une idée exacte de Ja maniére dont les &bérauz de la.
Suisse entendent la liberté de conscience, je transcris encore la mee.
sure arrétée le 26 novembre, dans tout |’enivrement de la victoire,.
par le conseil d’Etat de Lausanne, contre les pasteurs méthodistes,.
autres affiliés-de la Compagnie de Jésus, s'il faut en croire la presse-
libérale de Ja Suisse :
a Art. 4°". Toutes réunions religieuses en dehors de l’Eglise nationale
et non autorisées par la loi sont dés aujourd’hul, et jusqu’é nouvel or-
dre, interdites dans le canton.
« Art. 2. En cas de désobéissance ou de résistance a la défense faite
par l'art. 4°, les réunions qui y sont mentionnées seront dissoutes, et
les personnes qui auront résisté aux autorités seront traduites devant
les tribunaux pour étre punies conformément au Code pénal.
27h REPONSE A DEUX LETTRES
« Art. 3 Les pasteurs et ministres démissionzaires, ou autres per-
sonnes qui auraient officié dans ces réunions, seront renvoyés dans leur
commune d'origine, s‘ils n'y sont pas déja domiciliés.
« Art. 4. Si, au nombre des personnes mentionnées a |’art. 3 comme
officiant dans les réunions interdites, il se trouvait des étrangers au
canton, ils seront expulsés immédiatement.
« Art. 5. L’ordre de renvol dans la commune d'origine sera donné par
le conseil d’Etat, sur un rapport des autorités locales et du préfet.
« Art. 6. Les préfets et les municipalités sont chargés de pourvoir 4
lexécution du présent arrété, qui sera imprimé, publié et affiché. »
Quoi qu’il en soit, M. Gioberti croit avoir trouvé le moyen infail-
lible de faire hair 4 1’Italie les catholiques du royaume belge et de la
Suisse : c’est de lui persuader que Pie IX leur est odieux. Ce n’est
pas que cet excés de susceptibilité a |’égard de Yillustre Pontife
n’offre déja un contraste frappant avec l’idée méme sur laquelle re-
pose la lettre tout entiére. L’article du Contemporaneo a excité le
mécontentement de Pie IX. M. Gioberti n’autorise cette sentence que
si elle se fonde sur le plus ou moins d’opportumté de la publication ;
et méme il ne laisse le Pontife juge de cette partie de la question
_qu’a la condition de préparer une de ces mediations pacifiques qui
rentrent dans le systéme du Gesutta moderno. M. Gioberti u’a pas
craint de proférer ce mot de médiation, aprés que la Diéte avait re-
jeté avec dédain |’offre faite par les députés du Sonderbund de s’en
remettre 4 la mediation de Piz 1x ! Quant aux faits, et;méme a la doc-
trine, M. Gioberti les déclarant wréprochables, il ne reste a Pie IX
qu’a accepter la maniére de voir du philosophe, quand bien méme
il aurait trouvé d’abord dans l'article d’autres inconvénieats que ce-
lui du déaut d’opportunité.
Quant 4 ce qui concerne le plus ou moins d’attachement des ca-
tholiques belges pour Pie IX, les restrictions dont M. Gioberti ac-
-compagne ses insinuations montrent assez qu'une telle accusation
n’est qu'un moyen inventé pour le besoin de la cause. Le clergé
belge ayant marché depuis dix-sept ans dans la voie de la liberté,
comment supposer un seul instant qu'il n’aurait pas accueilli avec
enthousiasme un Pape qai entreprend, par le plus illustre exemple,
de réconcilier la religion avec la liberté? On a remarqué, comme une
heureuse singularité, le toast porté en lhonneur de Pie IX par un
des chefs du parti libéral en Belgique ; mais depuis lors les choses ont
DE M. GIOBERTI. 776. .
bien changé de face, at l’empressement que le ministére libéral a mis
a aggraver, par un paragraphe de !’Adresse, le différend qui s’était
élevé entre lui et la cour de Rome dés les premiers jours du ponti-
ficat de Pie IX, a fait voir qu’il en était des toasts tibéraux en Bel-
gique comme des louanges de la Réforme et du National en France,
c’est-a-dire une manceuvre sans sincérité. .
Encore une fois, M. Giobertj a transporté a la Belgique ce qui,
dans sa pens¢ée, portait principalement sur Ja France. II n’y a pas
bien longtemps que le National, qui aujourd’hui attaque Pie JX avec
violence, voulait faire craire que le clergé frangais était contraire &
ce Pontife. Mais Mgr le cardinal de Bonald ayant fait le premier jus~
tice da cette interversion de réles, et nos prétres domnant chaque
jour )’exemple de leur ardent amour poor Pie IX, par !’enanimité des
offrandes qu'ils font au trésor pontifical, on a renenceé chez nous &
cette arme déja usée, et M. Gioberti l’a trouvée encore assez bonne
pour en agiter I’Italie, Tl nous est impossible de voir autre chose
dans cette incroyable accusation contre les catholiques de la Belgique.
Le reproche est plus spécieux en ce qui concerne Ja Suisse. La,
en effet, malgré l’abandon dans Jequel l’Autriche a Jaissé nos infor-
tunés coreligionnaires, ils n’ont cessé de donner 4 cette puissance
les marques d’un véritable attachement ; chose suspecte, comme de
raison, a I’Italie, o& en ce moment le nom seul de l’Autriche est en
possession d’exciter une grande défiance, Yeut-on savoir néanmoins
Je cas qu’il faut faire des insinuations de M. Gioberti sur ce qui se
disait de Pie IX & Lucerne, avant la ehute du gouvernement catho-
lique de ce canton? J’ouvre ja livraison d'octobre des Annales eatho-~
ligues de Lucerne, ka derniére qui ait paru peut-étre, la seule su
moins qui nous sait parvenue. Voici d’abord pour les jouanges de la
puissance coatraire & ]’indépenda nce italienne :
« L’Autriclie se distingue de plus en plus par sa charité chrétienne.
C’est ainsi que dernigrement, 4 Vienne, on a proeédé A la bénédiction
religigusa d'un grand hospice pour les pauvres, établissement pour
lequel un citoyen de la ville impériale a donné & lui seul 40,000 florins.
Cela s‘appelle agir en catholique. a
S’il y a de la partialité en faveur de !’Autriche , on en conviendra
sans peine, |’expression en est louable et innocente. Du reste, pas un
mot des démélés de cette puissance avec I’Italie.
Voyons maintenant le jugement porté sur Pie IX et sur ses réformes :
776 REPONSE A DEUX LETTRES
« Rome dans ces derniers temps a attiré sur elle l’attention de toute
l’Europe. Quiconque lit & présent les feuilles publiques, y trouve par-
tout le nom du Pape hautement honoré, et méme les journaux qui
depuis longues années n'ont proféré que des paroles injurieuses contre
Rome et le Pape, bralent aujourd’hui de l’encens en leur honneur. Et
cependant Pie IX est ce qu’était Grégoire XVI, celui-ci ce qu’étaient
ses devanciers, c’est-a4-dire le chef de la hiérarchie catholique. Oui,
nous pouvons assurer que Pie 1X défend les droits de l’Eglise contre
les attaques des puissances temporelles avec plus de fermeté encore
que ses prédécesseurs, et que plusieurs négociateurs auprés du Saint-
Siége ont rencontré dans ces derniers temps des difficultés auxquelles
ils ne s’attendaient pas.
« Si Pie IX, comme prince temporel, introduit des changements dans
ses états, il faut qu'il ait pour cela ses raisons particuliéres. L’Eglise
catholique n'a jamais repoussé les perfectionnements durables et les
progrés solides : tous les progrés yéritables dont jouit lhumanité sont
sortis de cette Eglise ou ont été favorisés par elle. L’Eglise catholique,
au contraire, a toujours combattu tous les bouleversements, toutes les
injustices, tous les progrés en mal, et Pie IX ‘a aussi sous ce rapport
montré qu'il est un prince catholique.
« Il se peut aussi que l‘hommage aujourd’hui rendu au Pape par la
presse provienne de raisons qu’on n’ose avouer : nous nous contentons
d’en prendre acte comme d’un phénoméne digne d'attention dans le
XIX° siécle. »
(Annales catholiques de Lucerne, livraison d’octobre 1847).
Dites , si vous voulez, qu’un tel langage n’est pas a I’anisson
de l’enthousiasme qui s’était emparé du reste du monde. Il y
a du moins une chose qui l’emporte sur les préventions, s’il en
existe : c’est le dévouement au Saint-Siége et la confiance dans la
fermeté catholique de Pie IX. Un tel langage n’a rien d’étudié ; sa
froideur méme est un gage de sincérité. Quand on s’exprime ainsi,
on ne garde pas pardevers soi de ces propos d vorxr basse que M. Gio-
berti prétend avoir recueillis et qu'il livre en pature 4 la crédulité de
se8 compatriotes.
Passons maintenant a la lettre insérée dans la Patria du 26 no-
vembre. La premiére était une réponse au mécontentement témoigné
par Pie IX contre |’article du Contemporaneo, La seconde, datée de
Paris du 18 novembre, a-t-elle pour objet de détruire l’effet produit
par le bref dont Pie IX a honoré le R. P. Perrone? Je laisse & Ja saga-
DE M. GIOBERTI. 77
cité du lecteur & juger de l’exactitude de ce rapprochement. Cette
lettre, du reste, ne peut étre citée sans en rappeler une autre qui a
paru, il ya quelque temps, dans fe Siécle. L’examen de ces deux textes
de la méme plainte peut avoir quelque chose de piquant et d’in-
structif.
Voici d’abord ce qu’on lisait dans le Siécle du 18 octobre dernier :
Paris, 45 octobre.
« Monsieur le rédacteur,
« M. Lenormant vient de publier dans son journal deux articles contre
ma personne et mon dernier livre sur les Jésuites. Ce livre étant écrit
en langue italienne et ne pouvant étre connu par la plupart des lecteurs
francais, je me crois en devoir de déclarer sur mon honneur ce qui
suit :
« 4° Presque tous les passages de mon livre rapportés par M. Lenor-
mant sont falsifiés, ou tronqués avec art, ou détournés de leur véritable
sens, et présentés sous un point de vue contraire au texte et a l’ensem-
bie de l’ouvrage;
« 2° Toutes les imputations et insinuations auxquelles M. Lenormant
se livre A l’égard de ma personne sont détruites par l’ouvrage méme.
« J’aj trop de confiance dans la justice et dans la générosité francaise
pour croire qu’aprés cette expresse déclaration de ma part, on veuille
préter foi aux assertions de M. Lenormant sans avoir consulté mon livre.
Toute autre réponse serait hors de propos puisqu'on n’infirme aucun
des faits que j’ai démontrés de la maniére Ja plus rigoureuse, et que
toute la critique se réduit & un tissu de citations altérées et cousues
ensemble dans le but de tromper le public francais sur mon compte. Le
moyen, du reste, de combattre un auteur qui s’efforce de nier le succés
de mon ouvrage en Italie, et qui termine son discours en disant que les
Jésuites ont été les précurseurs de Pie IX { Il serait vraiment difficile de
prendre au sérieux un écrivain qui compte si peu avec je bon sens de
ses lecteurs.
e Je vous serail, monsieur le rédacteur, trés reconnaissant si yous
voulez bien avoir la bonté d’insérer ces lignes dans votre journal.
a Agréez, etc.
« Vincent GIOBERTI. »
Ma réponse était facile ; elle se borna & ce peu de mots insérés dans
le Stécle du 20 octobre :
« Monsieur le rédacteur,
« La place qu’occupe dans votre numéro de ce jour la réclamation
778 REPONSE A DEOX LETTRES
tle M. Gioberti m’oblige 4 une courte réponse, dont fe dois vous deman-
der linsertion.
« 4° Tous les passages du Geewita wioderho que j'ai traduits dans te Car-
respondant sont cités avec mention du volume et de la page. On pent fa-
cilement juger s’ils sont falsifies, trongués avec art ou détournés de leur
véritable sens. Je me soumets volontiers & cette épreuve;
a 2° Je n'ai pas dit un mot de la personne de M. Gioberti.
« Les lecteurs da Siéele qui prendront la peine de chercher dans
le Correspondant, t. XX, p. 34 (naméro du 40 octobre), dans quel sens
je présente l’Ordre des Jésuites Comme grécurseur de Pie LX, verront
jusqu’a quel point M. Gioberti sait échapper lui-méme au reproche de
tronquer avec art ou de déowwner de leur véritable sens les pensées de ses
- adversaires.
« M. Gioberti veut éviter la discussion. Ii a tort.
« Agréez, etc, «a LESOKWART.
« Paris, lo 18 octobre 1847 »
La polémique en resta 14 dans les journaux frangats. Mais voici
qu’un mois aprés, jour pour jour, M. Gioberti entreprend de la trans-
porter dans les journaux italiens. Oa va voit dans quels termes et en
quelle compagnie l’illustre publiciste me fait Phonneur de m’intro-
duire sar ce théatre : :
« Messieurs les directeurs ,
«a J'ai recours 4 votre journal pour faire conzaftre au public une
chose de la plus grande importance pour mon honneur. Dans un écrit
d’un petit nombre de pages, attribué au cardinal Cadolini, archevéque
. de Ferrare, et dont je ne connais que la traduction publiée par un jour-
hal francais‘, on cite plusieurs passages de mon Jésuite moderne, qui
doivent paraftre mal sonnants aux oreilles chrétiennes (che debbono ren—
dere mal suono agli orecchi cristiant). L’auteur, quel qu'il soit, tronquant
avec art ces passages et les isolant de l’enchafnement des idées , lear
donne un sens trés-différent de celui ga'ils ont dans mron livre, sens qui
résulte manifestement de son ensemble. M. Lenofmant en a fait autant
dans doux longs articles d’un journal francais, ot, interprétent 4 re-
bours, et Cofitre Pexpresse intention du texte, beaucoup d’endroits de
mon livre, illeur attribue un sens soit irreligieux et taméraire, soit ab-
surde et ridicule.
« Je démontrerai les falsifications de M. Lenormant et de Pécrit attri-
bué au cardinal Cadolini dans la seconde éditien de mon otivrage, et les
« Nous avons reproduit cet écrit dans hotte numéro da 10 octobre (t. XX, p. 157}.
DE M. GIOBERTI. 7719
preuves seront d'une telle évidence qu'elies ne souffriront pas de répli-
que; j’y engage formellement ma parole, et je ne me risquerais pas de
le faire ei jo n'dtais parfaitement sir da mon fait. Mais comme i] faudra
quelque temps avant que la réimpression du Gresutta moderno ne soit
mise au jour, je crois 4 propos de faire d’avance cette déclaration ex-
presse et publique, afin que personne ne soit induit en erreur par l’in-
croyable audace de mes adversaires.
« I ne me paralt pas probable que l’écrit attribué au cardinal Cadolini
soit vraiment de lui; et quand cela serait, i] faudraft dire que Son Em{-
nence n’a pas lu mon livre et s’en est rapporté 4 quelque main infidéle
pour en faire les extraits. En tout eas, je me crois obligé de protester
hautement contre la maniére indigne dont mes sentiments sont travestis
dans sa lettre. Je respecte la pourpre, mais je ne crois pas qu’elle auto-
rise personne 4 calompier les innocents, surtout A une époque de cour~
toisie comme la ndtre (in questi tempi umanissimi) et sous le pontificat
de Pie IX.
« Agréez, etc. , « Vincenzo GIOBERTI. »
Paris, le 18 novembre 1847.
En vérité, je n’ai pas droit de me plaindre, et je conviens que
M. Gioberti, sous un rapport, a usé de générosité envers moi. S’il
n’avait parlé que de mes articles aux directeurs de la Patria, avec l’age
cendant immense que sa parole exerce aujourd’hui sur les imaginas
tions italiennes, i] lui était facile de persuader qu'il avait rencontré
dans la presse catholique francaise, non un critique, mais un faus-
saire. Mais comme, sauf quelques formules d’une politesse purement
extéricure, i] fait peser la méme accusation sur un personnage aussi
éminent et aussi respecté que le cardinal-archevéque de Ferrare,
le réquisitoire ainsi partagé doit perdre beaucoup de sa gravité aux.
yeux des hommes de bon sens. On remarquera du reste qu'il n’est
plus question des attaques a la personne de M. Gioberti, ef en revan-
che je recois la promesse d’une réponse catégorique ou je dois une
seconde fois partager le sort de S. Em. le cardinal Cadolini. Dans
une talle situation, on peut Je croire, j’attends le coup avec plus de
curiosité que de crainte.
Non que je prétende lutter en Italie contre !’étonnante popularité
de M. Gioberti. Sous ce rapport, je connais la réalité des faits mieux
que personne, et, qu'on me permette de l’ajouter, si ja me suis haté
de prendre la parole, c’est que je n’ignorais pas l'importence sou~
veraine de la position prise par l’auteur du Primato. Jamais il ne
780 REPONSE A DEUX LETTRES
m’est arrivé de battre un homme 4 terre ; ‘et si, contrairement aux
habitudes de toute ma vie, je me laisse aller 4 quelques paroles mor-
dantes, c’est uniquement quand il peut y avoir quelque courage 4 le
faire.
Vouloir combaltre la popularité de M. Gioberti en Italie, c’est
lutter contre un torrent, je le sais. « Le nom de Gioberti, nous écrit-
« on de la Péninsule, est devenu le mot d’ordre d’une espéce de ty-
«rannie. Des acclamations s’élévent en sa faveur dans tous les ban-
« quets, dans toutes les réunions politiques. On donne son nom aux
« cafés, aux Iégions de la milice, aux banniéres : les hommes les
« plus courageux n’osent écrire contre ses éternelles diatribes. Le
« cardinal Cadolini, qui a eu l’honneur d’affronter Je premier cet
« engouement, n’a pas trouvé a Rome un journal qui consentit a m-
« primer sa lettre.» On a cru M. Gioberti sur parole, avant méme
d’avoir lu une ligne du Gesuita moderno : comment me préterait-on
l’oreille, & moi, dont l’écrit comme |’existence sont inconnus & !'Ita-
lie presque tout entiére ?
Je devrai du moins a la lettre de M. Gioberti d’attirer sur ma ré-
ponse I’attention du petit nombre d’Italiens entre Jes mains desquels
tombera ce numéro du Correspondant. Que s’ils se demandent ce qui
& pu me porter 4 m’élever contre leur idole, qu’'ils apprennent au
moins de ma bouche le principal mobile de ma conduite, je veux dire
l’attachement sincére et profond que depuis plus de vingt ans j’ai
voué a leur patrie.
J’ai vécu en Italie, j’y ai contracté des amitiés; j’ai étudié le ca-
ractére national, et j’ai cru y voir le gage d'une régénération pro-
chaine. Mais, en méme temps, je ne me suis dissimulé aucun des
dangers que devaient présenter, au milieu d’un monvement ou toutes
les passions seraient en jeu, |’imagination défiante des Italiens et
les aversions presque incurables qui en résultent.
On a dit que la premiére condition 4 remplir de Ia part des Ita-
liens, pour arriver a ]’indépendance nationale, était de renoncer a
ces haines de province & province, de ville a ville, de famille a fa-
mille, qui ont alimenté Jes longues discordes des Guelfes et des Gi-
belins, et que quatre siécles d’esclavage n’ont pu complétement
amortir. I] n’importe pas moins a I’Italie libérale, si elle veut accom-
plir sa noble tache, d’éviter dans !’ordre religieux toute personnifi-
cation de ses haines et de ses craintes.
DE M. GIOBERTI. 784
La division de |’Eglise catholique en deux camps, |’appui cherché
dans Ia société civile pour battre en bréche des adversaires, ce sont
la de funestes exemples que Ja France a donnés la premiére; que
notre expérience serve au moins 4 préserver I’Italie d’un tel écueil.
M. Gioberti invoque sans cesse et exalte méme le sentiment ca-
tholique; nous craignons, pour notre compte, qu’il ne le détourne de
sa véritable route, et qu’en définitive i] ne le fasse verser de nou-
veau dans ]’orniére du carbonarisme.
.Si M. Gioberti était un catholique, non a la maniére des temps
passés de la France, mais comme nous avons appris 4 le devenir, il
aurait une autre idée de |’Eglise en elle-méme: il saurait, comme
nous, qu’elle porte en soi le reméde & toutes les déviations, & tous
les excés que la faiblesse humaine ne cesse de renouveler dans son
sein; il n’ignorerait pas surtout qu’autant le despotisme, par son
contact, corrompt et compromet les plus belles institutions du Ca-
tholicisme, autant la liberté politique contribue a rétablir toute |’ef-
ficacité de ce travail incessant de régénération mtérieure. Mais un
tel bien ne peut se produire qu’a une’ seule condition : c’est que la
liberté civile se fera un devoir de respécter la liberté religieuse.
Celle-ci n’est vraiment assurée qu’au sein des franchises politiques ;
celle-la se corrompt invinciblement, si |’Eglise opprimée cesse de lui
verser le trop-plein de sa grandeur inte}lectuelle et morale.
Nulle part ce probléme ne s’est posé d’une maniére plus grave et
plus formidable que dans Ja crise actuelle de I'Italie. Il n’y a de
principe de force, on n’entrevoit un commencement de sécurité que
l4 ot Ja sainteté du Pontife et la fermeté du souverain empéchent
l'explosion des discordes dans le sein méme de I’Eglise. En Toscane,
au contraire, ou le joséphisme a jeté de profondes racines, et ou |’E-
glise a perdu depuis longtemps sa liberté, l’anarchie régne dans les
esprits, et le pouvoir, sans force, se laisse trainer 4 la remorque des
émotions populaires.
Chose remarquable ! la question se présente sous le méme aspect
aux yeux des hommes politiques et des hommes religieux. La Tos-
cane est en ce moment l’objet, de la plus vive inquiétude pour ceux
qui ne s’occupent que des destinées politiques de I’Italie sans aucun
retour sur le sort du Catholicisme, et c’est dans les journaux de ce
pays, ouvertement révoltés contre Pie IX, depuis que ce Pontife a en-
trepris de contenir dans de justes bornes le torrent de la démocratie,
782 REPONSE A DEUX LETTRES DE M. GIOBERTI.
que M. Gioberti insére ses appels passionnés a la discorde religieuse.
Il est vrai que le méme écrivain adresse en méme temps & ses
compatriotes de la Toscane de sages conseils de modération et de pa-
tience. On peut lire ce qu’il leur écrit sous ce rapport dans la Ba-
lancia du 23 novembre. Mais ces remontrances peuvent-elles étre effi -
caces, sila méme plume a semé I’anarchie dans les consciences ?
La querelle a semblé jusqu’ici tourner sur les Jésuites ; supposons
un moment que cette pierre d’achoppement ait disparu : dés qu’on
attribue 4 la société civile un droit de censure et de repression sur
le gouvernement de l’Eglise, qu’on en soit convaincu, un autre pré-
texte surgirait immédiatement, et le principe da schisme ne conti-
nuerait pas moins de miner le sol. Ce ne serait peat-étre plus M. Gio-
berti qui conduirait la sape, ce serait un autre agress eur, imprudent
et passionné comme lui.
Quand une nation sort de l’esclavage, l'émancipation doit étre
pour tout le monde : la liberté n’admet point de catégories, sans
quoi la délivrance n’est qu’éphémére, et il peut s’engendrer une ser-
vitude intérieure pire que le joug de l’étranger . Si M. Gioberti, au
lieu d’écouter ses passions et ses rancunes privées, eft réfiéchi m-
rement sur l’usage qu’il devait faire de son ascen dant incomparable,
nul doute que la conscience ne lui et donné un meilleur conseil ; nal
doute qu’au lieu de vouloir ramener contre Pie IX l’esclavage des in-
fluences temporelles sous lesquellesa gémi Clément XIV, il n’edt tenu
4 honneur d’aider le saint Pontife & compléter la grande ceuvre de
lamnistie.
A Rome, I’amnistie s'est appelée le pardon, touchante réminis-
cence de l’époque ou les disciples de saint Francois préchaient le
pardon des injures et le sacrifice des haines héréditaires, aux fac-
tions acharnées des républiques de I’Italie. Pourquoi M. Gioberti ne
s’est-i] pas proposé pout but de son ac tion politique le renouvelle—
ment dans le sein de |’Eglise de ce glorieux exemple ? Noas ne se-
rions pas réduits 4 lui rappeler qu’an grand homme et un vrai chré-
tien, l’auteur de la Perpétuité de ta for, devint, par des passions
qui ressemblent aux siennes, !’artisan des plus funestes discordes
dans le sein de I’Eglise et qu’il a été possible 4 un plus grand écri-
vain qu’Arnauld, & un défenseur de la foi plus brillant encore et plus
admiré, de tomber en un abime bien autrem ent profond.
Cu. Lenonmanr.
REVUE POLITIQUE.
Paris, 9 décembre 1847.
D&FAITE ET SOUMISSION DU SONDERBUND.— La ligue séparée de la Suisse
n’existe plus; elle a cédé partout, et presque sans combat, aux injonc-
tions de la Diéte radicale. Nous croyions & l‘’existence d’une armée ca~
tholique ; nous ne voyons plus qu'un peuple catholique qui, comme un
troupeau sans défense, tend la gorge & ses bourreaux.
Dans une triste lettre que le général Maillardoz a adressée au Journal
des Débats, co défenseur de Fribourg rejette la faute de sa retraite 4 la
veille du combat sur les obsessions fatigantes d'un membre du conseil
a’Etat, qui « attestait toujoars que les moyens humains n’étaient plus
« pour rien dans la cause, et qu'on allait infailliblement voir s’opérer
« un miracle. » Le membre du conseil d’Etat de Fribourg dont se plaint
M. de Maillardoz avait pourtant raison. Si, comme nous le croyions, tous
les catholiques du Sonderbund avaient partagé sa conviction, le miracle
au rait eu lieu, celui de Ja résistance du petit nombre au plus grand, et
l’at tente de l'Europe entié¢re n’aurait pas ét6 si étrangement trompée.
En vérité, nous ne sayons comment juger de tels événements, ou plu-
tdt une telle absence d’événements. Nous hésitons entre la crainte de
manquer de compassion pour une immense infortune et le besoin d’ex~
primer une idée utile. Mais comment nous abstenir, et nos lecteurs
n'attendent- ils pas que nous leur fournissions un fil au milieu de
ja fluctuation inévitable de leurs pensées? Nous serons donc sincéres;
mais cette sincérité méme admettra toute la pitié que réclament des
malheurs devant lesquels l’imagination recule épouvantée.
En présence d’une telle déception, nous nous sentirions bien coupa-
bles, nous autres catholiques francais, si nous avions contribué a exal-
ter les sentiments et surtout les espérances du Sonderbund. L’héroisme
est une exception dans la nature humaine, et nul n'a le droit d'exiger
de ses fréres qu'ils s*élévent jusqu’s lhéroisme. Les gens qui, comme
nous, vivent dans un pays 00 la sécurité des personnes n'est point mer
nacée, ov la conscience a des craintes encore plus que des souffrances,
784 _ REVUE POLITIQUE.
et ol depuis quinze ans l’empire de la loi se maintient tant bien que
mal, auraient donné la preuve d’une légéreté coupable, sil leur était
arrivé de tracer 4 la Suisse le programme d’une résistance surhumaine
contre des démagogues comme onn’en a pas vu, apres le 9 thermidor, 4 la
téte d’un des gouvernements de l’Europe. Loin de 14, nos encouragements
n’étaient que le résultat de notre admiration et de notre confiance; et
ces sentiments, d’ou nous venaient-ils, si ce n’est de l’assurance des ca-
tholiques de la Suisse?
Nous savons bien toutes les illusions auxquelles ils ont dd obéir. Ls
n’ignoraient pas que l’immense majorité de la Suisse était contraire 4
Yexécution armée : ils s’*imaginaient que dans cinq ou six cantons les
ordres de la Ditte rencontreraient une résistance sérieuse , suffisante
pour paralyser les efforts des radicaux. Le gouvernement francais
se défend aujourd’hui de les avoir excités a la résistance, et pourtant
l’attitude de M. de Bois-le-Comte était assez prononcée pour éveiller
bien des espérances. L’Autriche avait noué des relations étroites avec
Lucerne et les cantons primitifs : comment croire qu'elle laisserait
abattre Impunément l’étendard du Sonderbund ? Mais c’est précisément
parceque la plupart de ces espérances semblaient fondées, que le Son-
derbund, s*il avait la conscience de sa faiblesse personnelle, aurait da
adopter une ligne de conduite moins fi¢rement isolée. Autrement, le
quiproquo ne pouvait avoir que des conséquences funestes : ]’Autriche-
et la France restant convaincues, sur la foi du Sonderbund lui-méme,
que la résistance était possible, et le Sonderbund n’affectant la confiance
que par |’espoir qu’au moyen d'une interven tion quelconque on vien-
drait Je tirer d’un horrible danger.
Certes, si nous avions connu la vérité, nous aurions tenu 4 nos fréres
du Sonderbund un tout autre langage. Mais comment arriver 4 la vérité?
L’approbation enthousiaste de tous ceux qui ont pu voir de leurs yeux
les préparatifs du Sonderbund restera comme une énigme insoluble
aprés une défaite si prompte et si peu disputée. Sous ce point de vue,
tout le monde était d’accord : les partisans méme de la Diéte ne contes-
taient pas la disposition guerriére de Fribourg et des cantons primitifs :
ils se contentaient de dire que c’étaient 14 des populations fana tisées.
Quant 4 tous les autres témoins occulaires, ambassadeurs et gens de
lettres, catholiques et protestants, ils ne voyaient que le contraste de
l’attitude résolue du Sonderbund avec les dispositions hésitantes de ses
ennemis. Qu’on reprenne les journaux depuis trois mois, et l’on sera
forcé de reconnaitre que pas un mot d’avertissement n’a été donné re-
lativement a la faiblesse, ja ne dis pas numérique, mais morale du Son-.
derbund.
REVUE POLITIQUE. 785
. Mais Ja cause catholique a été trahie! — Nous l’avouons, les événe-
ments qui ont amené la reddition de Fribourg tendent a justifier cette
clameur, et plus M. de Maillardoz parle au public, plus le soupcon s’en-
fonce dans notre 4me. Expliquons-nous : c'est trahir & nos yeux que de
servir mollement une cause dont on ne partage pas les convictions, que.
de signer des proclamations brdlantes de patriotisme et d’enthousiasme
religieux quand on se sent ae: au fond de l’ame & faire retraite sur
la réplique des Horaces :
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ?
avec la résolution de ne pas s’appliquer & soi-méme la réponse du vieux
Romain. Nous n’avons pas entendu dire que le conseil d’Etat de Fribourg
ait tiré violemment M. de Maillardoz de chez lui pour le mettre & la téte
des milices du canton; au contraire, nous sommes fondés 4 croire qu'il
-avait capté la conflance du gouvernement fribourgeois par l’affectation
de sentiments conformes aux siens. Dans une situation aussi périlleuse,
on doit savoir ce qu'on fait quand on accepte la direction de la défense
commune, et l’on n’attend pas la veille du combat pour échapper a la
tutelle de gens que l’on regarde comme d’imprudents visionnaires.
Cela posé, on ne peut douter que la chute humiliante de Fribourg
n’ait exercé une influence désastreuse sur les dispositions du Sonder-
bund. 1 faut remarquer en effet que le landsturm de Fribourg est le
seul qui, dans son désespoir, ait donné des signes du dévouement en-
thousiaste qui avait d’avance rallié tant d’intérét a la cause de la Suisse
catholique. Au-devant de Lucerne, on s’est battu pour l’honneur du
drapeau; les généraux ont payé de leur personne ; quelques nobles en-
fants de Niedwald se sont sacrifiés pour tant de promesses déja oubliées ;
mais le duel a fini au premier sang, et les remparts réputés inaccessi-
bles de la Suisse primitive se sont abaissés immédiatement devant les
injonctions d’un insolent ennemi. Sur quoi, les Yalaisans ont revétu le
brassard fédéral et se sont hatés de se disperser, déja recrus de tant de
veilles fatigantes dans les bivouacs de Saint-Maurice. Hélas! il y avait
partout des Maillardoz. |
Que la diplomatie ait h4té ces dénouements successifs, ces capi-
tulations inégales , qui toutes aboutissent déj4 4 une commune op-
pression, c’est un point sur lequel il n’est guére possible d'hésiter.
On salt que M. Peel, le représentant de l’Angleterre. s’est donné beau-
coup de mal ponr décourager la résistance. Il n’avait abandonné un
moment son réle d’ami des radicaux que pour endormir et éloigner le
représentant de la France. Celui-ci, qui avait sans doute pour consigne
de ne se facher que quand l’Anglais commencerait & montrer de l'hu-
!
786 REVUE POLITIQUE.
meur, apres avoir lafssé partir les envoyés de la Russie et de l’Autriche
sans rompre avec la Diéte, s‘avise tout 4 coup de vouloir communiquer
avec Lucerne, prétendant qu’ll n’existe en Suisse, aux yeux de notre
diplomatie, que la souveraineté individuelle de chaque canton. Le gé-
néral Dufour luf refuse le sauf-conduit qu’il demandait pour un de ses
secrétaires. Il éclate, il part : le tempérament du coq gaulois a pris le
dessus sur Je sang-froid du diplomate. Dufour et Peel ont lair de se re-
garder en le Jaissant partir. Aussitét ce dernier se met résolument a la
besogne. Le chapelain de la légation anglaise se charge d’une mission de
p aia auprés des cantons qui résistent encore. Il faut se hater; car si la
Suisse primitive tenait seulement huit jours, lord Palmerston pourrait
étre battu d’avance par M. Guizot sur le terrain de la conférence pro-
jetée : tandis qu°un prompt dénouement rendra cette conférence ina-
tile et Impuifssante. On saura plus tard par quelle étrange fascination
M. Peel a su faire tomber les armes des mains des plus fiers champions
de la cause catholique.
Tout cela mérite réflexion et doit nous étre & nous-mémes un salu-
taire avertissement. Si nous jugions du droit de nos fréres a notre
sympathie par leur plus ou moins de supériorité militaire, nous de-
viendrions musulmans et nous cesserions d’étre chrétiens. Nous avons
par-delA la Méditerranée un peuple catholique qui succombe sous
les attaques incessantes de la tyrannie. Quand les Francais de toutes
les opinions ont conjuré notre gouvernement de venir au secours
des Maronites, ils n'ignoralent pas ce qui manquait a leurs protégés
sous le rapport des habitudes guerriéres, et cette faiblesse constatée
était un motif de plus pour les soustraire & leurs oppresseurs. Le
Christianisme est divin, parce qu'il a pris sous sa protection les vieil-
lar ds, les enfants et les femmes, les orphelins, les veuves et les pan-
vres, c’est-A-dire tous les étres humains que la force brute avait jus-
que-la foulés aux 'pieds. Si nous sommes faibles, ne nous donnons
donc pas les dehors de la force; et sf quelques-uns de nos fréres,
aprés nous avoir éblouis par leurs résolutions énergiques, s‘affaissent an
moment du danger sous le sentiment de leur isolement et de leur fal-
blessé numérique, au lfeu de les accuser, faisons un retour sar nous-
m émes, demandons-nous sans {Illusion d’amour-propre ce que nous au-
rions fait en pareille occurence; combien il seserait trouvé de Mafllardos
& cOté de nous, et ce que pése réellement dans les affaires de ce sidcle
la sublime folfe du dévouement. .
L’horizon est noir et l'avenir peut étre sinistre. Jusqu'icl nous avons
fait de I’héroisme A bon marché; le plus fler ennem{! que nous ayons
combattu, ca été le respect humain. Quant 4 Iintérét personnel, fl
REVUE POLITIQUE. 787
nous serait difficile de dire jusqu’A quel point nous avons da le braver.
Que si demain, dans six mols, dans un délai plus ou moins rapproché,
nous étions atteints dans nos biens, dans notre liberté, dans notre exis-
tence méme, quelle est notre préparation 4 de pareilles épreuves ? Que
celui qui se sent vraiment fort leur jette la premiére pierre.
Quant 4 nous, plus nous sentons le dévouement de nos fréres ca-
tholiques entrafné dans le courant de l’égoisme universel, plus les
devoirs de notre charité envers les victimes de la Diéte radicale nous
semblent s’agrandir et se multiplier. « L’Egiise n'est pas plus que son
« maftre, nous écrit un saint prétre de Ja Suisse : elle a son Gethsemant,
« sa flagellation, son couronnement d'épines, sa crucifixion..... elle
« aura sa résurrection. » Approchons-nous donc du tombeau de l’E~
glise helvétique, et portons-y les parfums de fa charité chrétienne.
Quand M. de Montalembert répondit & !’élan de tous les cceu rs catho-
liques en proposant la souscription pour le Sunderbund, quelques-uns
craignaient qu'on ne nous prit pour des fauteurs de guerre civile; ils
doivent étre aujourd@ hui bien rassurés. D'autres n’auraient pas voulu se
trouver seuls en téte d’nne liste qui serait restée en chemin. Les cin-
quante-cing mille francs que nous avons recueillis, au milieu de circon-
stances si décourageantes, montrent assez que le Cométd pour la défense
de la liberté religieuse ne s’était pas trompé sur la disposition de tous les
cosurs généreux.
' Aujourd’hui ce ne sont pas des armes, c’est da pain qu'il nous faudra
procurer & nos fréres de la Suisse : déj& des prétres, des religieu ses er-
rent sur les confins de cette terre flagellée, dépoutliés de leur bien et
sans asile; demain, sous l’effet de la brutale contribution de guerre que —
la Diéte vient de frapper, nous verrons venir & nous, réduits 4 la besace,
des hommes habitués & toutes les aisances de la vie. Ce sont 14 nos pau-
vres de cet hiver, et la France, qui I’an passé, pour nourrir ses enfants,
a vaincu )’égofsme du siécle sur le terrain de la charité, ne restera pas
en arriére de ses propres exemples.
Qui sait méme si ce facile exercice d’une vertu, la plus chrétienne et
Ja plus chére 4 Dieu, ne nous vaudra pas 4 nous-mémes Ie don de Ia force,
& laquelle le progrés de nos molies habitudes nous rend désormais si
déplorablement étrangers ?
LA DIPLOMATIE PRANCAISE EN Suisse. — Cependant le moment est
venu de juger la marche que le cabinet des Tuileries a suivie et compte
suivre encore dans les affaires de la Suisse. Nous avons sous les yeux le
texte de la notu que M. de Bois-le-Comte a fait remettre au président de
Ja Diéte, le 80 novembre dernier, et nous savons 4 quo! nous en tenir sur
la maniére dont notre gouvernement comptait pacifier la Suisse, méme
788 REVUE POLITIQUE.
avant que les armes ne fussent tombées des mains des catholiques con-
fédérés. Nous nous placons dans l’hypothése la plus favorable a M. Gui-
zot, celle ou il aurait pu ou voulu prévenir l’explosion des hostilités par
un acte concerté avec l’Autriche et la Prusse, sans se préoccuper du
consentement de l*’Angleterre, puissance qui, dans un systéme d’équi-
libre réel, ne devrait point participer au réglement des intéréts pure-
ment continentaux.
On comprend ce qui a da arréter M. Guizot sur cette pente. Ce n’est
certainement pas le scrupule de l’intervention : car l’action récente de
notre diplomatie en Portugal prouve qu’’ cet égard notre gouverne-
ment ne suit d’autre régle que ‘celle de ses intéréts, et qu'il se soucie
peu de respecter l’indépendance des petits Etats. C’est, au contraire,
pour ne pas étre intervenu aprés les massacres de la Gallicie et l’an-
nexion de Cracovie, lorsque l’indignation de toute Il’Europe libérale l’y
conviait, qu'il a dd craindre qu’un rapprochement presque exclusif avec
le cabinet de Vienne ne fat considéré comme une adhésion servile a la
politique des puissances absolutistes. J’ajouterai qu'il aurait éprouvé
moins d’embarras s’il edt mieux jugé des événements de Ferrare, de la
fermeté du Pape, de ascendant déja.conquis par l’idée italienne, et si,
par conséquent, il n’edt pas commis la faute irréparable de vouloir sou-
mettre 4 une conférence composée en majorité de protestants et de
schismatiques les griefs du chef de l’Eglise catholique. On peut aujour-
d’hui mesurer jusqu’a quel point peut descendre l’attitude passive du
cabinet de Vienne. Le duc de Modéne annoncait, il y a quinze jours, l’in-
tention de s’appuyer sur trois cent mille bafonnettes autrichiennes, et -
aujourd'hui, abandonné a lui-méme, il accepte la médiation de Ja Sar-
daigne et de Rome dans la question des réversions de territoire. Com-
ment donc croire quela Francese fat trop exposée, si elle edt rompu plus
nettement en visiére 4 l’Autriche aprés l’annexion de Cracovie et l'oc-
cupation de Ferrare ? Cette disposition 4 douter de soi-méme et & s’exa-
gérer la force des autres a, en francais, un nom que nous sommes trop
polis pour transcrire 4 cette place, et dont peut-étre l’application se-
rait injuste; car le courage des gouvernements ne tient pas seulement
ace sang-froid presque physique qui nous fait braver le danger : il sup-
pose une forte dose de jugement, et l’expérience nous prouve que le
cabinet des Tuileries juge fort mal de ce qu’il peut ou plutdt de ce qu'il
aurait pu en Europe. ;
Eb bien! méme alors que M. Guizot se serait senti la force de s‘unir
4 l’Autriche, sans crainte de rouvrir les plaies de Cracovie et de Ferrare,
(car nous ne doutons pas que le cabinet de Vienne, méme s'il edt été un
peu malmené sur ces questions, n’edt agi en Suisse de concert avec nous
REVUE POLITIQUE. 789
exactement comme il consentait 4 le faire), la derniére note de M. de
Bois-le-Comte nous prouve que l’intervention n’aurait abouti qu’s un
moyen terme entre une iniquité flagrante et le droit le plus évident.
Nous citons textuellement :
« La base sur laquelle on propose d’opérer une réconciliation entre
la Diéte et le Sonderbund consiste a faire disparaftre les griefs que met
en avant chacune des parties. Ces griefs paraissent étre, d'une part, 1’é~-
tablissement des Jésuites en Suisse et la formation de la ligue séparée du
Sonderbund ; de l’autre, la crainte des agressions des corps francs, et le
dessein attribué ala Diéte de détruire ou de violer la souveraineté sépa-
rée des différents cantons.
« Voici donc les conditions que le gouvernement du roi proposerait
pour le rétablissement de la paix en Suisse :
« D’abord les sept cantons du Sonderbund s’adresseraient au Saint-
Siége pour lui demander s’il ne convient pas, dans l’intérét de la paix et
de la religion, d’interdire & l’Ordre des Jésuites tout établissement sur
le territoire de la Confédération helvétique, sauf une juste et suffisante
indemnité pour toutes les propriétés en terres et maisons qu'ils auraient
& abandonner.
“« En second lieu, la Diéte, confirmant ses déclarations précédentes,
prendrait l’engagement de ne porter aucune atteinte a l’indépendance
et 4 la souveraineté des cantons, telle qu'elle est garantie par le Pacte
fédéral ; d’accorder 4 l’avenir une protection efficace aux cantons qui
seraient menacés par une invasion des corps francs, et de n’admettre,
s'il y a lieu, dans le Pacte fédéral aucun article nouveau sans }’assenti-
ment de tous les membres de la Confédération.
« Troisitmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors
formellement et réellement leur ligue séparée. »
Le droit de régler les questions religieuses fait-il ou ne fait-il pas par-
tie, dans la constitution fédérale de la Suisse, de la souveraineté séparée
des différents cantons? Tel est le point de départ de toute la querelle, et
lEurope n’a applaudi 4 la formation de la ligue séparée que parce qu’elle
a pensé que, conformément & toutes les traditions de la Suisse, l’indé-
pendance religieuse appartenait 4 autorité de chaque canton. La note
met ce principe en doute, et, par cette seule concession, elle justifie la
Diéte, et fait peser sur le Sonderbund un reproche de rébellion a l’au-
torité légitime. S’il edt encore existé un Sonderbund lors de la remise
de cette piéce, je demande ce que son député aurait fait dans une con-
férence qui l’aurait réduit d’avance 4 discuter la question des corps-
francs, oubliée depuis que l’armée fédérale a marché contre la ligue
catholique, et A combattre l’abolition de la souveraineté distincte des
a
790 REVUE POLITIQUE.
cantons contre laquelle la Diéte elle-méme a eu soin de protester offi-
clellement & plusieurs reprises? Qu'aurait eu a faire ce malheureux
député du Sonderbund, que de se jeter, la corde au col, aux pleds de
ses juges, et d’implorer la miséricorde de la conférence?
Le recours & la médfation du Pape, tel qu'il est présenté dans la note
du 80 novembre, n’est pas plus sérieux que le reste. Quand, au mo-
ment de Ja rupture, le’ députés du Sonderbund, pressés par ceux de
Neufchatel et de Bale-Ville, se décidérent & proposer cette médiation,
ils eurent soin de demander en méme temps qu'on y comprit la ques-
tion des eouvents de l’Argovie. C’était appeler la sagesse du Saint-Siége
aun réglement général de la position des. catholfques en Suisse, régle-
ment qui, avec les dispositions bien connues de Pie IX, aurait pu ame-
ner la déclaration de la liberté confessionnelle dans tous les cantons
helvétiques, et alors, devant un résultat si impartial, les populations ca-
tholiques auraient pu, sans s‘humilier, consentir 4 une transaction
quelconque; la note, au ocontraire, circonscrit d’avance la question
qui devra étre portée devant le Saint-Siége, et l’on s’expose ains! & ce
que Pie IX refuse de se transporter sur un terrain aine! jimité. En
quelque sens qu’on retourne ce malheureux document, on n’y trouve
que la reconnaissance des droits de la Didte et la condamnation de la
résistance du Sonderbund.
Il est vrai qu'il a pu exister un autre projet: l’Angieterre avait d°a-
vance manffesté sa partialité en faveur de la Diéte, et aggravation des
sacrifices exigés du Sonderbund appartient peut-étre au contre-profe de
lord Palmerston.— Cette supposition, plus favorable 4 notre cabinet, ne
se soutient pas devant les paroles méme que lord Palmerston a pronon-
cées dans le Pariement, et devant les articles quasi-officiels ot le Times
s’est plu & expliquer l’avantage remporté par Saint-James sur les Tulle-
ries. Le ministére anglais a tenu a constater qu’ll n‘intervenait que
dans une intention pacifique, ce qui suffisait pour laisser les coudées
franches a la Diéte; et ce mot de paiz, si singulitrement jeté au milieu
du tumulte des armes, suffisalt bien pour réduire en fumée les menaces
de la France, sans qu'il fut nécessaire d’engager une discussion préalable
sur les bases méme de la médiation.
Or, ai l'on imposait d’avance de telles conditions au Sonderbuand, en-
core debout et enconragé 4 la résistance, qu’augurer maintenant dua
sort qu'on réserve aux populations désunies et abattues qui falsalent
naguére partie de cette ligue? La note, malgré le vice fandamenta! que
nous venons de signaler, pouvait encore produire un bon effet, si elle
fit arrivée avant l’attaque de Fribourg. La fermeté que le roi de Prusse
montre & l'occasion de l’envahissement projeté du territeire de Neuf-
REVUE POLITIQUE. 794
chAtel a suffi pour arréter la Diéte échauffée par sa victoire : la perspec-
tive d’une collision immédiate avec la France et l’Autriche, jointe &
Vespoir trés-fondé de faire tourner au profit de la Diéte les conditions
d’accommodement proposées par les puissances, edit certainement sus-
pendu !’explosion des hostilités, quand d’ailleurs la plus profonde incer-
titude régnait encore sur les conséquences de la guerre. C'est ici que la
diplomatic anglaise a mancuvré avec une habileté supérieure, soit &
Londres, soit en Suisse. Le 4 novembre, M. Guizot présente sa note a
lord Palmerston , et, aprés un silence dédaigneux de douze jours, ce mi-
nistre remet & M. de Broglie un contre,projet sur lequel Londres et Parts
se débattent pendant une semaine encore. Quand la pensée primitive
de la France, affaiblie par les réserves de ‘Angleterre, est arrivée en
Suisse, déja la ligue n’existait plus, et, c’était, comme nous l’avons vu
plus haut, l’activité remarquable de M. Peel qui avait précipité ce dé-
nouement. Lord Palmerston n‘en demandait pas davantage.
Pour comprendre les intentions de la Grande-Bretagne (Indépendam-
ment de sa prédilection pour l’anarchie du continent qui nel’abandonne
jamais), il faut remonter jusqu'd l’époque ov le général Dufour, aprés
avoir refusé positivementle commandement del’armée fédérale, changea
de pensée du jour au lendemain, et assuma l’Immense responsabilité qui
pése aujourd’hui sur sa téte. La presse ministérielle de Paris avait an-
noncé avec transport le refus du général Dufour, et le revirement de
ce militaire fut le premier de ses désaprointements. Nous croyons pou-
voir affirmer que, dés cette ép oque, on chercha 4 faire envisager & notre
cabinet l‘intervention prompte et énergique de l’armée fédérale, con-
fiée & des conservateurs protestants, tels que Dufour, Ziegler et Burk-
hardt, comme le meilieur moyen d’enlever aux radicaux la direction
des affaires de la Suisse. Mais le langage de M. de Bols-le-Comte sur les
dispositions da Sonderbund était tellement affirmatif, qu'on refusa de
prater loreille & ces insinuations. Puisqu’on tenait tant au concours de
l’Angleterre, on n’aurait peut-étre pas dd repousser si péremptoire-
ment une pensée 4 laquelle l’Angieterre s’étalt déja ralliée.
On la trouve développée dans les articles du Times, et noas ne doa-
tons pas que si la conférence est ouverte, on ne la reproduise encore
comme Ja seule base d’arrangement compatible avec la victoire de la
Diete. Au fond, cette pensée edt été plus logique que celle qui résulte
de la note du 30 novembre, et ce qui vient d’avoir lieu pour Neufch&tel
lui donne quelque chance de succés. Jusqu’ici les choses se sont passéés
comme en 1793 : le général en chef obéit & la Didte, qui s’abaisse de-
vant la Commission des Sept, qui & son tour tremble devant le Club de
YOurs. Toutefois, sur le terrain méme des cantons occupés par les
—_
792 REVUE POLITIQUE.
troupes fédérales, les généraux, avertis par l’exemple de Fribourg, sont
parvenus 4 maintenir le respect de lordre et des propriétés, et les
commissaires fédéraux sont loin de les tenir en laisse, comme on s’y
était généralement attendu. Si la présence des troupes fédérales, au lieu
de frapper tous les citoyens de terreur, assurait un certain degré de —
liberté aux élections qui vont avoir pour objet de renouveler les gouver-
nements dans les cantons catholiques, et s°il sortait de ces opérations
des choix plus agréables 4 Dufour qu’A Ochsenbein, la majorité de la
Diéte, renforcée par ces éléments d’une modération relative, prendrait
sans doute courage contre les clubs, et les troupes, en se rapprochant du
canton directeur, pourraient alors exercer une influence avantageuse.
Quant au maintien de la souveraineté des cantons, nous l’avons déja
dit, en ce moment c’est une question tout & fait illusoire. Les commis-
saires fédéraux reviendront chez eux quand ils auront installé des gou-
vernements radicaux dans chacun des cantons du Sonderbund, et ces
gouvernements, soit qu’ils continuent d’appartenir & Ochsenbein, soit
qu’ils passent 4 Dufour, représenteront tout aussi bien l’indépendance
cantonale que le conseil d’Etat de Druey ou de Fazy. En droit, rien ne
sera donc changé; en fait, la souveraineté cantonale a péri avec le San-
derbund, et de ce jour-la la Suisse a fait un pasdécisif vers ’unité de gou-
vernement. Ceux qui, indépendamment de la persistance plus ou moins
prolongée des formes anciennes, s’attacheront résolument au systéme
dont le progrés est devenu irrésistible, seront seuls capables de tirer la
Suisse de l’abime dans lequel elle vient de tomber.
Si les barri¢res des cantons s’abaissent, si le peuple, qui se sent ca-
pable désormais de mettre ses frontiéres sous la garde d’une armée de
150,000 hommes et de 300 bouches de canon, répudie la politique de
division sur laquelle se fondait la sécurité des autres puissances, la
question, pour l’Europe comme pour la Suisse, est de savoir ce que veut
effectivement la majorité du pays. La loi y régnera-t-elle, conformé-
ment aux principes du véritable progrés, ou, sous le nom de la loi, la
Suisse demeurera-t-elle en proie 4 l’arbitraire de quelques proconsuls?
Privée du principe monarchique, la Suisse peut-elle néanmoins se pré-
ter 4 la formation d’un noyau de résistance autour duquel se groupe-
ront les hommes d’ordre et de légalité?...
Pour le moment, la cause catholique disparait sous le désastre qui
l’accable; on pourra obtenir des restitutions quand les spoliateurs au-
ront été chassés du pouvoir; les individus retrouveront sans doute une
apparence de sécurité; mais quant au libre jeu de l’action religieuse,
il n’y faudra pas compter de longtemps. Désormais le Catholicisme
n’existe plus en Suisse qu’s |’état de tolérance.
REVUE POLITIQUE. 793
Les cantons primitifs, en capitulant devant la Diéte, ont signé l’arrét
de leur mort politique; ils ne rentreront jamais dans une existence
qu’ils ont renoncé & défendre.
Autant donc que nous pouvons juger de la situation des hommes qui
souffrent en ce moment pour la cause de Ia foi, c’est 4 l’école d’un libé-
ralisme plus large que celui qu’ils ont professé jusqu’s présent qu’ils
doivent apprendre les moyens de relever leur patrie et d’émanciper leurs
consciences. La tyrannie d’un gouvernement central leur sera toujours
moins pesante que les yengeances de l’oligarchie haineuse ramenée dans
les cantons vaincus par la victoire de l’armée fédérale. En se pro-
noncant pour _l’unité helvétique, ils prépareront I’établissement d'une
sincére liberté confessionnelle, et cette liberté pourra seule leur ren-
dre progressivement les avantages qu’ils ont perdus. Le monde chrétien
fera le reste : l’expérience de la parfaite innocuité des institutions ca-
tholiques dans les pays ov tous les genres de liberté ont un large dé-
veloppement, expérience qui, 4 l'heure qu’il est, se fait sur une grande
échelle en Angleterre et en Amérique, finira par détruire les fantémes
dont tant d’imaginations honnétes sont assiégées, et les régimes préven-
tifs de la conscience disparaftront avec les vieilleries dont nous trafnons
encore les lambeaux. Sur ce terrain, il y a encore bien des combats &
rendre ; mais la Suisse est pour le moment hors d’état de les soutenir, et
nous ne les lui demandons pas.
ITALIE. — Dieu fait bien ce qu'il fait: au moment od nous gémissons
sous le coup le plus contraire 4 nos espérances, la Providence nous ré-
véle un cété imprévu deses desseins. L’édifice de l’avenir ne sera point tel
que l’ont construit les traités de 1815, une enceinte cyclopéenne, com-
posée d’énormes rochers avec de petites pierres dans les interstices : il
reposera, au contraire, sur desassises réguliéres, cimentées par les prin-
cipes du Christianisme. Nous nous plaignons avec juste raison que l'{talie
juge si mal des affaires de la Suisse, et cependant il nous faut convenir que
Vitalie est excusable, sous un certain rapport, de ne pas comprendre en ce
moment un peuple qui résiste au progres de l’unité, vers laquelle elle
gravite elle-méme d’une manieére irrésistible. Pour apprécier tout ce que
la situation actuelle a d’impérieux, il suffit de comparer le mouvement
de 1824 & celui de 1846. Alors il n’existait aucun contre-poids a la puis-
sance des monarchies du Nord, et les passions des peuples opprimés
s’agitaient dans le domaine des chiméres. Aujourd’hui les fautes les plus
graves, les signes les plus inquiétants de P’anarchie sont neutralisés par
lascendant de l’‘idée dominante, et toutes les crises se dénouent contre
les oppresseurs de l'italie. C’est ainsi que, dans Ja question de Fivizzano
et de Pontremoli, le désordre gouvernemental de la Toscane et les scénes
794 REVUE POLITIQUE.
insensées de Livourne n’empéchent pas que le duc de Modéne n’en sojt
réduit Aaccepter la médiation de Charles-Albert et de Pie IX. En méme
temps des nouvelles plus favorables nous arriyent de )’extrémité de la
Péninsule. Déja un changement significatif, quoique partiel, dans le mi-
nistére, des nominations aux principaux postes de la Calabre et de la
Sicile bien accueillies par l’opinion publique, un pas fait avec décision
vers la cessation de toutes les rigueurs politiques, font voir que Je bon
principe J’emportera bientot chez un prince que, sans le respect que
nous inspire sg royale personne, nous serions tentés de comparer 4 Ko-
bert-le-Diahle. Les esprits sages de }’Italie entiére secondant cette heu-
reuse tendance; ils reconnaissent que les révoltes 4 main armée de Mes-
sine et de Reggio n’ont fait que retarder l'avénement d’un régime plus
libéral dans le royaume des Deux-Siciles; ils protestent contre la manie
qu'on a dans Naples, comme ailleurs, de troubler Ja rue en signe de ré-
jouissance et d’encouragement,
Cependant le Saint-Siége poursuit létablissement d’un traité de com-
merce avec le royaume limitrophe, et insiste pour l’accession de Naples
4 Punion douaniére jtalienne. Nous apprendrons bientdt que le roi Fer-
dinand Ila franchi le Rubicon, et s'il se prononce dans ce sens, nul
doute que Je duc de Modéne lui-méme ne céde 4 l’entrainement.
Cependant |’Autriche, que préoccupe au plus haut degré l’agitation de
ses provinces Slaves et Magyares, ne semble plus avoir d’autre ressource
que de tracer un ridicule cordon saniteire autour de ses possessions ita-
liennes; les journaux de Rome n'y pénétrent plus, les marchands de mu-
sique sont menacés de la prison s’ils vendent I"hymne 4 Pie IX, Enfin,
le gouvernement pontifical, resté vainqueur dans la lutte, consenta Sloi-
gner pour quelques mois de Ferrare Je cardinal Ciacchi, afin que la gar-
nison autrichienne puisse battre en retraite sans trop de déshon-
neur, :
Ainsi Pie IX n’a plus 4 se préoccuper sérieusement que dea difficultés
intérieures, Nous n’avons pas dissimulé la gravité de sa position ; il dais
lutter contre des hommes dont l'éducation s'est faite par les journaux
francais; nul autour de Jui nj devant lui n'est 4 1a hauteur de son intel:
ligence comme de ses vertus, Mais il a pour lui affection du peuple,
la crainte de lui déplaire ef de le contrister, élément inoui dans la poli-
tique, mais qui n’en a pas moins une force incalculable. C'est ce qu'on
vient do voir dans les premiers actes de la consulte d’état. Cette assem-
biée était portée tout naturellement 4 transformer sas fonctions délibé-
Fatives en un véritable pouvoir législatif. Allsit-elle faire un simple
remerciement au Pontife ou une adresse? l'adresse était dans la pensée de
tous, mais Pie IX n'a voulu qu’un remerciement; il a mandé les rédac~
REVUE POLITIQUE. 795
teurs de cetie pitce ambigué, il leur a parlé avec cette confiance bien-
veillante 4 laquelle nul n’a résisté jusqu’a ce jour ; et l’acte est sorti de
cette conférence avec un caractére de sagesse et de loyauté qui établit
la position de chacun d'une maniére définitive. On y loue Pie IX « d’a-
« voir, dés les premiers jours de son pontificat, résolu d’allier les pro-
« grés de la civilisation avec les principes dernels de la religion catholi-
« que : concorde admirable, qui, pendant qu’elle assure & l’Eglise une
& plus grande indédpendance et prépare de nouveaux triomphes a la foi,
« apporte au peuple la force et le salut, et convie ce beau pays & de nou-
« veaux destins. En appelant les laicsa& prendre part 4 la chose publi-
e que; Ple IX a donné une de ces garanties stables qui n’altérent en
« tien les conditions essen tielles du gouvernement pontifical. » Le reste
du document respire un amour du travail, un besoin de réformes positi-
ves, qui doivent rassurer les esprits les plus inquiets, et, quant a l'autre
difficuité, c’est-a-dire la relation des progrés de Rome avec les change-
ments auxquels aspire le reste de l’Italie, nous ne pouvons résister, quoi-
que l’espace nous manque, au bonheur que nous éprouvons & transcrire
les derniéres lignes de cette piéce mémorable : « Votre ceuvre est telle,
« trés-Saint-Pére, que nous la voyons admirée et suivie par les autres
« souverains de |’italie unis 4 leurs peuples par les principes, l’affection
« ot les intéréts. Trop souvent on a vu dansle monde les réformes in-
« troduites pat les exigences populaires se développer au milieu des
« troubles et des discordes, et ne s’acheter qu’au prix de beaucoup de
« larmes et de beaucoup de sang. Ici, parmi nous, l’autorité premiére,
« la plus respectable de toutes, se fait l’initiatrice des progrés que laci- |
« vilisation réclame, et, dirigeant les esprits d'un mouvement pacifique
« et gradué, les guide vers le but supréme, qui est le régne de Ja justice
« et de la vérité sur la terre. »
Peu de jours aprés, c’est-4-dire le 24 novembre, a eu lieu au Capitole
l'installation solennelle du conseil de cent membres qui doit présider 4
ladministration du municipe romain. Cette cérémonie s’est faite avec
pompe;‘on y aporté, outre la bannitredes 14 Rionf ou régions de Rome,
celle que Ferrare a donnée 4 Ja capitale en signe de fraternité. Le prince
Corsini a été nommé sénateur au milieu des acclamations universelles,
et le cardinal Altieri, président de Rome et de la Comarca, n’a pas été
moins bien accueilli.
La liste des centwnvirs, comme disent les Romains dans leur godt de
réminiscence classique, a été assez vivement critiquée ; on a trouvé qu’elle
renfermait trop de princes et pas assez de banquiers. Pauvre Italie! que
Dieu la préserve du régne des banquiers! Nous sayons quelque chose de
ce qu'on gagne 4 ce régime. En revanche, l'art et Ja science, exilés de
796 REVUE POLITIQUE.
presque tous nos conseils municipaux, ont une large part dans l’assem-
blée romaine.
On a soulevé, tant 4 Ja consulte que dans la réunion du Capitole, la
question de l’instruction publique. 1 semble qu’on alintention de s’oc-
cuper ici des colléges, 1A des écoles primaires. Nous ne craignons rien
pour la liberté de l’Eglise en matiére d’enseignement; l’Eglise ne peut
renoncer a elle-méme. Mais on tentera certainement l’établissement d’un
grand systéme d’enseignement laique. Nous reviendrons une autre fois
plus 4 loisir sur cette grave question.
Nous insérons avec un regret profond la nouvellede laretraite définitive
du cardinal Ferretti. Ce ministre, d’une sainteté de vie admirable et d’une
rare fermeté, aura marqué sa place immortelle dans l*histoire de I’Ita-
lie par son attitude dans Ja question de Ferrare. C’est devant lui, aprés
Pie IX, qu’ont reculé le prince de Metternich et M. Rossi. On prétend
que la constance lui a manqué sur up autre terrain et qu'il a eu assez
des journalistes. Pie 1X l’a retenu prés de sa personne, en lui confiant le
poste de confiance de secrétaire des Mémoriaux et des Brefs. Son suc-
cesseur est encore inconnu. ll aura une tAche bien rude. Les journa-
listes usent vite les ministres dans |’Etat romain. Nous n’exceptons pas
de ce reproche les rédacteurs de l’officiel Diario: n‘avaient-ils pas ea
Vadmirable idée de eorriger de leur chef le remerciement de la Consulte,
et d’imprimer larmée citoyenne au lieu de l’armée nationale dans un
passage ow il est question de la troupe de ligne? Les trembleurs comme
les brouillons se ressemblent dans tous lespays.
BAVIERE. — CHANGEMENT DE MINISTERE. — Nous terminons ce compte-
rendu par la mention d’une nouvelle imprévue, et qui, par cela méme,
a fait peu de sensation. Le ministére de la honte, le ministére Lola Mon-
tés est tombé en Baviére sous Ja réprobation publique. M. Maurer avait
cru satisfaire l’opinion libérale en immolant sept professeurs catholiques
de I"Université de Munich; mais les Chambres, peu satisfaites de ces
auto-da-fé, ont réclamé avec insistance la liberté de la presse, et le
. prince de Wallerstein, organe principal de ces réclamations, a été ap-
pelé a la téte d'une administration nouvelle.
Le prince de Wallerstein assume une grande t&che; ‘mais nous ne
pouvons dissimuler que nos amis, par leur attachement exagéré aux
principes de l'école historique, n’aient lalssé aux libéraux sincéres une
des plus belles parties du réle qu’ils auraient dd remplir. Partout désor-
mais, en Baviére camme en Suisse, en Italie comme en France, la reli-
gion ne peut reconquérir son empire qu’a l'aide de la liberté.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
L’Age nouveau, poéme couronné par |’Académie francaise, par M. Victor
DE La PrapeE ‘.
Lorsque la société, préoccupée exclusivement du progrés matériel,
semble oublier, dans sa lutte effrénée contre les éléments, qu’en dehors
du bien-étre physique il existe pour l‘homme d'autres conditions de
bonheur et de liberté, {l est des esprits qui s’effraient et ne voient que
ruines morales et intellectuelles dans les monuments désormais indes-
tructibles que l'esprit humain laisse de sa grandeur. La décadence so-
ciale leur semble venir s’asseoir sur les machines puissantes qui relé~-
guent homme dans le pur exercice de son Intelligence. En affranchis-
sant les rapports sociaux, autant que faire se peut, des dures conditions
de l’espace et du temps, {l semblerait qu'au lieu d’étre les maftres de la
nature nous en devenons les stupides adorateurs. Rien n’est plus vrai,
sil’on considére les hommes dont le présent enveloppe la destinée, et
qui ne comprennent pas a quel progrés se lie la grandeur de leur ceu-
vre. Pour eux, il nest ni ciel, ni Dieu ; Jeurs forces, détournées de leur
but véritable, semblent poursulvre l'immortalité 4 travers les cendres
d’un tombeau. La religion et la philosophie ne leur sont que des fan-
tomes inconnus 4 qui ils font ’aum6ne d'un sourire; mais dans les
plus grandes déviations de lintelligence et du cceur, homme, trop
pressé d’accomplir une ceuvre qui déborde les limites de son existence,
ne perd jamais l'amour du beau et de l’idéal. Il aime encore 4 se gran-
dir par delé le bonheur des sens qu’ll n‘aura pas atteint; méme dans
le domaine du fini, dans ses réves ardents de richesse et‘ de jouissan-
ces, {l apercoit les espaces sereins de l'esprit. Parlez-lui alors de ses
grandeurs avec ce langage qu’il n’a pas cesséd’aimer, au lieu de dé~
molir son ceuvre et de passer en sifflant prés des conquétes qu'il a
faites sur la nature, dites-lui qu'il n’a pas été jusqu’icf que l’ouvrier su-
& Brochure in-68*.
g
|
798 | BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
blime, quoique aveugle, du progrés social; car n’est-ce pas la fatalité
impitoyable, des lois de la nature, et la sombre nuit qui enveloppe nos
connaissances, qui paralyse l"humanité dans sa marche vers le but idéal
qu'elle n’atteindra jamais, parce que homme ne sera plus ce qu'il a
été? Tout le secret de la perfectibilité sociale n’est que days l’introduc-
tion de l’élément de la liberté au sein des forces aveugies qui nous en-
vahissent. Le progrés matériel, envisagé sous ce point de vue, est aussi
bon dans lordre du salut que le progrés de la pensée. C’est ce qu'il faut
di re aux travailleurs féconds de notre époque, et la poésie sera peut-
étre mieux venue dans leurs noirs ateliers que ne pourraient l’étre la
philosophie et la religion. La philosophie a pris des allures parasites;
elle dine au budget et fait cortége 4 M. Cousin: ses produits ne sont
plus qu’ une marchandise tarifée. En dehors de ces étroites frontiéres,
elle bégaie de longs réves qui s'effacent aussitét comme de mélanco-
liques aurores boréales de l’esprit humain. La religion défend aujour-
d’hui la liberté des peuples ; elle a un long voyage 4 accomplir. A Rome,
elle a fait en un an une route de cinquante années. Elle n’a pas encore
Co nq uis sur les rudes travailleurs qui exploitent la houille et brident la
vapeur toute l’autorité qui lui est due; son empire sur le monde n'est
encore qu’une promesse féconde. A la poésie donc le beau rdéle d’explo-
rerle profond avenir vers lequel marche l’humanité ! A elle de le pré-
parer par ses brillantes illuminations ! Elle saura se faire comprendre
en ap portant son hymne au beau triomphe de l’activité humaine sur la
matiére.
Nous sommes arrivés 4 l’avénement d’une poésie qu’on peut appeler
sociale et philosophique. M. Victor de La Prade semble apparaitre comme
le chef de cette école: son nouveau poéme de l’Age nouveau est un ma-
gnifique chant ou il célébre le triomphe de la pensée de homme sur la
nature. Le talent de M. de La Prade semble grandir chaque jour; ls
coupe de son vers est plus ferme, plus accentuée que dans ses pre-
miéres productions, remarquables surtout par la richesse du coloris.
Peut-étre cette fermeté des lignes vient-elle de ce que sa pensée a
trouvé un point d’appui plus fixe et plus solide. Cette poésie digne et
sévére nous parait adaptée aux vrais besoins de notre époque. Les
&mes, énervées par tant de vagues aspirations et de plaintives élégies,
ont, besoin d'un aliment substantiel qui les régénére. L’avenir poétique
de M. de La Prade est une espérance pour ceux qui portent le deuil des
auteurs qui ont enseveli leur talent sous l’échaffaudage des ambitieuses
réveries, et préféré le retentissement actuel de leur renommée au long
tribut d’admiration payé par la postérité.
L’Age nouveau de M. Victor de La Prade est semblable & ces splendides
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 799
ouvertures qui prétendent au développement des plus belles harmonies.
Les deux strophes qui terminent ce remarquable morceau sont comme
un soupir poussé vers l’éternité.
Peéparons sa moisson féconde
De justice et de charité;
Mais n’espérons pas en ce monde
B&tir I’éternelle cité.
La vie est un voyage austére:;
L‘homme embellit en vain la terre,
ll n’en fera jamais le ciel !
Pourtant, quand la vague est moins forte,
Parons cette nef qui nous porte
= Vers le monde immatériel.
Sous les plus riantes étoiles,
Le pilote, encor soucieux,
Qu’il déploie ou serre ses yolles,
A l’esprit tendu vers les cieux.
H peut, Jorsqu’un bon vent s*y joue,
D’or et de fleurs orner sa proue
Et dormir comme en un berceau ;
Mais il n’aura de paix certaine
Qu’au bout de cette mer lointaine,
En quittant son fréle vaisseau.
Nous voudrions pouvoir entretenir plus longuement nos lecteurs de
l’établissement du Denier de saint Pierre. Tandis que nous discutons 4
Paris sur la forme 4 donner 4 cette souscription, qui doit étre perma-
nente, les départements nous devancent, (’Univers enregistre tous les
jours les dons du clergé, et la voix de nos évéques commence 4 se faire
entendre. Mgr l’évéque de Montpellier, qui a eu l’insfgne honneur d’ou-
vrir la marche, a publié 4 ce sujet un mandement fort développé, au-
’ quel nous devons renvoyer nos lecteurs, avec le regret de ne pouvoir
enrichir notre recueil de ces pages éloquentes. Mgr l’archevéque de
Toulouse vient 4 son tour, avec l’ascendant que lui assure l’autorité de
i eee ip es Oa
800 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
sa vielllesse, de ses services et de ses vertus. Nous reproduisons son man-
dement.
« Dieu ne manque jamais, N. T.C. F., d’assister son Eglise et de proportionner
son secours aux maux qu’elle souffre, comme aux périls qui la megacent. Dans ce
moment, ov elle soutient en Orient de cruelles persécutions, ot elle gémit des ré-
volutions qui bouleversent les pays les plus attachés 4 la foi catholique, la main de
Ja Providence a paru pour la protéger dans }’élection si prompte, si unanime du
Pontife qui remplit glorieusement aujourd’hui la chaire de Pierre. Vous en tes
témoins, N. T. C. F., I’éloge de Pie IX retentit dans le monde entier ; des hom-
mes méme irreligieux ne peuvent lui refuser leur admiration et leurs louanges.
« Aprés cela, serions-nous surpris qu’au premier bruit de la géne ou Je chef de
YEglise pourrait se trouver sous le rapport temporel, de pieux fidéles et des ecclé-
siastiques zélés se soient empressés de venir & son aide par des offrandes, dignes
fruits de leur amour filial? Plusieurs de nos diocésains, prétres et simples sécu-
liers, nous ont exprimé le méme désir, de prouver leur déyouement au Pére com-
mun de tous, et & cette Eglise de Rome, la mére et la maltresse de toutes les
églises, d’ok nous sont yenus les premiers prédicateurs de l"Evangile, d’ot conti-
nuent de découler sur nous, comme de leur source, toutes sortes de gr&ces spiri-
tuelles; de maniére qu'elle pourrait nous dire, comme le grand apdtre le disait
aux Corinthiens: « Si vous avez recu de nous les biens spirituels, est-ce trop que
_ © nous recueillions de vous quelques biens temporels! »
« Ces preuves de votre dévouement, N. T. C. F., resserreront encore les liens
qui nous unissent 4 Rome, Ia pierre fondamentale de !’Eglise catholique, & laquelle
nous devons nous attacher d’autant plus étroitement, qu'elle est attaquée par des
ennemis plus nombreux et plus puissants.
a Et nous, voulant favoriser cet ¢élan spontané, si digne des cours catholiques,
avons résolu de vous inviter & contribuer & une ceuvre qui ne peut manquer d’in-
téresser votre piété.
« Les personnes qui youdront souscrire pourront verser leurs dons entre le
mains de MM. les curés ou au secrétariat de l’archevéché. »
+ P.-T.-D.. archevéque de Toulouse.
L’un des Gérants, Coartes DOUNIOL.
Pants, —- Trrocnapare p’A, RENE,
Rue de Seine, 32.
PIE IX EN 4648.
Boma resurges.
Depuis longtemps Rome avait cessé de jouer un rdéle dans le
monde ; son nom, autrefois si imposant, n’était plus prononcé qu’a-
yec indifférence; son dernier privilége était d’abriter des puissances
déchues, et il semblait que la ville éternelle ne pit désormais étre
grande que par des ruines. Aujourd’hui tous les yeux sont fixés sur
Rome ; les paroles qui frappent les voites du Quirinal ont pour écho
toutes les voix de la presse, et l’oreille des peuples ne serait pas plus
attentive si la république romaine sortait de sa tombe et armait ses
légions pour reconquérir la Germanie et les Gaules.
C’est qu’en effet Rome étale 4 nos yeux un spectacle bien digne
d’attention. Rome se prépare aujourd’hui & une conquéte plus glo-
rieuse pour I’humanité, plus féconde pour I’avenir de la civilisation
que les conquétes du peuple roi. Rome donne le baptéme de la foi ala
liberté, et la ramenant a son berceau, unit sa destinée 4 la destinée
impérissable de |’Eglise universelle : alliance providentielle qui peut
désormais sauver la liberté de ses égarements et donner au genre
humain Ja solution du plus grand probléme de la civilisation moderne,
la conciliation si vivement attendue de l’ordre et de la liberté.
Mais nous entendons murmurer que cette alliance est tardive, et
que la Papauté n’a recu la liberté en Italie que le jour ow elle avait
fait le tour du monde.
Ne faisons pas le procés de la Papauté pour qu’elle ne fasse pas le
notre; n’oublions pas que, si le nom de liberté a été écrit dans pres-
que toutes les constitutions de notre siécle, il n’est trop souvent resté
de ces pompeuses promesses que le sang versé pour les réaliser, et
que, si quelques franchises ont échappé aces désastres, elles reposent
sur un sol qui menace de les engloutir 4 tout instant. N’oublions pas
T. Xx. 25 péc. 1847. 12° Liv. 26
802 PIE IX EN 41848.
que la réforme du XVI* siécle a proscrit la mére de toutes les Eglises
au nom de la liberté de conscience; que la Révolution francaise a
exterminé ceux qui n’ont pas suivi la liberté dans toutes ses satur-
nales, et que l’histoire des derniers siécles ne nous.a montré que le
. triomphe d’une secte ou d’un parti, qu¢ l¢ droit du plus fort ressus-
" “¢ité dans toute sa brutalité sous les noms nouveaux dont il a été
décoré.
Iln’y avait pas d’alliance possible entre la Papauté et ces libertés
farouches; l’Eglise qui avait apporté au monde le principe de l’indé-
pendance , de la dignité et de l’égalité des hommes, ne pouvait
reconnaitre son ceuvre dans celle d’une raison délirante, qui déna-
turait les principes Jes plus sacrés pour en faire les instruments des
passions humaines. Mais il serait injuste d’accuser l’Eglise d’avoir
combattu la véritable liberté ou d’en avoir ajourné les bienfaits au nom
des doctrines catholiques. Les événements dont la ville sainte est le
théatre depuis dix-huit mois doivent détruire les préjugés les plus
enracinés 4 cet égard. |
On ne voit pas qu’il ait fallu abandonner quelque principe de l’E-
glise ou opérer quelque miracle pour faire éclore la liberté au foyer
du Catholicisme. Un homme seul a suffi pour accomplir cette ceuvre
et, afin d’attester plus clairement la part que prend |’Eglise 4 tout ce
qui se fait, cet homme n’est pas seulement un prince éclairé et gé-
néreux ; c'est le Pontife méme de |’Eglise universelle, c’est le minis-
tre catholique dans son expression la plus sincére, la plus pure, Ja
plus haute et Ja plus compléte. Nous avons été assez favorisé pour voir
et pour entendre, en plusieurs occasions, le Pape Pie IX, et tou-
jours nous avons cru voir et entendre un de ces pasteurs vénérabies
de Ja primitive Eglise, un de ces évéques dont les vertus sacerdotales
ont laissé les traces les plus profondes dans la mémoire des hommes.
Nous osons méme affirmer que la seule pensée @’ambition qui ait pé-
nétré dans le coeur de ce Pontife, c’est celle de se montrer Je digne
successeur de saint Pierre, le véritable Serviteur des serviteurs de Dieu.
Depuis que nous sommes revenus en France, nous avons rencontré
peu de personnes véritablement instruites des affaires d’Italie; il semble
qu’on n’ait pas pu rester impartial en le jugeant : les uns se sont aban-
donnés & des espérances illusoires, les autres ont été dominés par des
craintes mal fondées. Témoin de la plupart des actes qui ont signalé
le nouveau pontificat, instruit des moindres détails de la vie du
PIE IX EN 4848, 803
Saint-Pére , nous éprouvons le besoin de faire partager & nos conci-
toyens et 4 nos fréres les impressions que nous avons recues, heu-
reux si nous pouvons rectifier quelques opinions et éclairer quelques
esprits prévenus.
Nous venions de parcourir les Etats du Saint-Siége lorsque paruta
Rome le décret d’amnistie qui rendait 4 la liberté les détenus et les
prévenus politiques. Cette grande résolution n’a pas obtenu, il faut
bien l’avouer, un suffrage universel ; si tous les sujets du Pape ont été
émus de sa clémence, tous n’ont pas été également convaincus de sa
prudence politique. Ce serait pourtant une erreur de croire que le
nombre des dissidents fit aussi considérable qu’on I’a dit. Nous pou-
vons affirmer que l’amnistie a été approuvée par des cardinaux qu'on
croyait hostiles 4 cette mesure; le cardinal Bernetti entre autres,
qu’il nous permette aujourd’hui cet indiscret témoignage d’un fait
qui appartient 4 Vhistoire, le cardinal Bernetti nous avait confié,
quelques jours avant la publication de |’amnistie, qu’il l’approu-
vait sans réserve et qu’il avait donné son opinion écrite au Saint-
Pére. Quant 4 nous, nous n’avons pas hésité & Jouer Ta pensée poli-
tique de cette grande mesure. Les lecteurs du Correspondant se
rappelleront peut-étre que nous avons félicité le Saint-Pére d’avoir
fait appel aux sentiments d’honneur de ses peuples, d’avoir compté
sur les nobles instincts d’une grande race, et de lui avoir permis
de compter sur lui-méme‘*.
La nation et le prince s’étaient-ils flattés en se donnant ces espé-
rances réciproques? Nous ne Je pensons pas. Sans doute, la crise po-
litique qui se développe a eu ses phases diverses; elle a suscité tour
4 tour des manifestations de défiance et des explosions d’allégresse ;
elle a eu le sort inévitable de toutes les crises. Des symptémes de ré-
volution se sont manifestés, on a accusé ceux qui ne partageaient pas
toutes les opinions nouvelles de conspirer contre le gouvernement ;
Jes émotions populaires ont été exploitées habilement par les enne-
mis secrets de l’ordre, et on s’est efforcé de produire l’anarchie sous
les formes de |’enthousiasme. En présence de ces commotions anor-
males, des esprits intelligents, mais trop prompts a s’alarmer, pro-
noncaient le nom de Louis XVI et présageaient a I'Italie le sort de la
France révolutionnaire, Ils ne faisaient pas attention a la différence
des temps et des hommes; ils oubliaient que Pie IX est armé d’une
4 Voy. tome XX, 10 et 25 novembre 1847,
804 PIE IX EN 41848.
double autorité, qu’il a su inspirer une égale confiance comme prince
spirituel et comme souverain temporel, et qu’un peuple vraiment
croyant respecte en lui ce double caractére.
D’un autre cété, on nous parlait du parti rétrograde, des obstacles
qu’il oppose aux réformes, de ses efforts pour étouffer les pensées
généreuses du souverain Pontife. Nous avons cherché en vain le
parti rétrograde tel qu’on se le figure ; nous n’avons vu que quel-
ques employés subalternes regrettant les abus dont ils profitaient et
quelques hommes isolés n’ayant pas pleine confiance dans le succés
des réformes entreprises ; mais i] nous a semblé qu’il n’y avait J rien
de bien criminel, rien qui pit entraver la marche du gouvernement.
Il est méme naturel que quelques esprits ne partagent pas l’opinion
générale; il faut s’attendre, dans les jours de crise, 4 ces dissidences,
et ne pas les exagérer par d’injustes alarmes.
Ce qui est certain, c’est que jusqu’a ce jour la prudence et la fer-
meté de Pie IX ont déjoué toutes les velléités de réaction comme
toutes les trames de Vesprit de désordre.
Deux occasions solennelles se sont présentées de trancher des
questions qui préoccupaient avec raison et au plus haut degré lopi-
nion publique : Ja question de l’indépendance nationale et la question
des limites que le Pape entendait donner aux réformes intérieures.
Le nouveau gouvernement ne pouvait étre soumis 4 des épreuves
plus décisives ; il les a franchement acceptées.
La premiére ayait été produite par l’arrivée inopportune d’un ren-
fort de garnison autrichienne dans la ville de Ferrare. Tombée
comme Ja foudre sur un terrain volcanique, cette mesure avait fait
revivre dans toute sa force un sentiment d’indépendance qui a ses
racines dans les souvenirs des Guelfes et des Gibelins, sentiment si
respectable, jusque dans ses excés, qu’il pouvait devenir un embar-
ras sérieux pour le Saint-Siége. Cependant, grace a Ja fermeté da
cardinal Ciacchi, |’occupation de Ferrare est devenue une bonne
fortune pour le souverain Pontife. Déja lAutriche a accepté une
transaction en vertu de laquelle |’occupation étrangére doit étre res-
treinte 2 la citadelle, aux anciennes casernes et au palais du gou-
verneur; il est vrai que la mise & exécution de cette transaction a
été suspendue; mais on ne peut tarder 4 y revenir ; le discours de
la couronne doit méme I’annoncer dans peu de jours : l’Autriche ao-
rait consenti a donner & M. Guizot cette satisfaction. Quelle que soit
: te
oy
PIE 1X EN 4848. B05 -
dailleurs Pissue de ce différend, la protestation du Paperestera comme
un témoignage éclatant de ses vives sympathies pour une des opinions
les plus profondément gravées dans lecceur des peuplés de la Péninsule.
Mais ce n’est pas seulement de leur indépendance que les Italiens
sont jaloux : ils aspirent avec une égale ardeur & |’unité politique de
tous les Etats de l’Italie; prétention sans doute trés-nationale, mais
en méme temps si chimérique que nul esprit sérieux ne pourrait
Ja discuter. I] ne suffirait pas, en effet, d’amener tous les princes a
déposer leurs couronnes le méme jour et 4 la méme heure aux pieds
de quelqu’un d’entre eux, il faudrait & ce premier miracle en ajouter
un plus étonnant encore: il faudrait déterminer les vieilles nationa~
lités toscanes, romaines, piémontaises, napolitaines et siciliennes, 3
étouffer leurs antiques rivalités pour se fondre en une seule race. Or,
ces deux prodiges sont évidemment en dehors de toute puissance
humaine. On peut déja en voir la preuve dans les conflits dont la réu-
nion du duché de Lucques a la Toscane est en ce moment I’occasion.
I} n’y a qu’une seule unité qui puisse se réaliser avec le temps et
qui puisse garantir l’indépendance de |’Italie, 4 condition toutefois
qu’on ne renouvellera pas Ja faute qui a été commise en Suisse, c’est
Vunité d’une confédération italienne. Or, Pie IX a préparé les voies
a cette confédération en proposant aux souverains de la Péninsule
une association douaniére comme base du développement de |’indus-
trie et comme source, ce sont les expressions des négociateurs, de
Ja dignité et de Ja prospérité de Ja nation italienne.
Déja une convention préliminaire a été signée entre le Saint-Siége,
la Toscane et la Sardaigne, et nous savons de bonne source que }e.
royaume de Naples est prés d’adhérer a cette convention.
L’indépendance et l’unité de |’Italie venaient d’obtenir de Pie IX.
ces prudentes et légitimes satisfactions, lorsque la réunion de la
Consulte a offers au souverain Pontife une occasion solennelle de-
fixer la portée des réformes qu’il a résolu d’accorder. On attendait.
avec imyatience les explications du gouvernement 4 l’égard du pou-
voir nouveau qui venait d’étre fondé. Ces explications ont été nettes
et précises. Pie IX a tracé en termes pleins de franchise et de fer-
meté.je cercle dans lequel la Consulte était appelée 4 se mouvoir;
il a placé hors de toute atteinte le principe fondamental de 1’an-
torité qu’il a recue du Sacré-Collége, et qu’il veut transmettre in-
tacte 4 ses successeurs. En lisant sa.loyale déclaration a ce sujet,
806 PIE IX EN 1848.
nous nous sommes rappelé les paroles non moins sincéres qu’il avait
adressées aux prisonniers du chateau Saint-Ange en les rendant a la
liberté : « Vous avez demandé plusieurs choses, leur a-t-il dit; il en
est quelques-unes que je ferai, mais il en est d'autres que je ne ferai
jamais. » De son cété, la Consulte a reconnu spontanément I’inviolabi-
lité de la puissance pontificale : elle a vu, dans |’exercice du droit
électif du Sacré-Collége, une intervention efficace du principe de li-
berté. La carriére des réformes lui a paru assez large et assez fé-
conde pour le développement des intéréts publics, et la carriére des
révolutions s’est fermée par cet heureux accord du souverain et de
ses conseillers.
Nous avions eu avec l’avocat Silvani, que Rome pleure avec raison
en ce moment, des conversations qui nous avaient inspiré une grande
confiance dans Ja sagesse et dans les vues de cet homme éminent !;
nous ne doutons pas que ses opinions ne sojent partagées par les au-
tres membres de la Consulte, et nous croyons qu’ils sont, comme 1’a
prouvé leur réponse, en parfaite unité de vues avec le souverain
Pontife sur la nature et la portée de leur mission. Cependant il reste
a savoir si ce concert entre Je gouvernement et les hommes les plus
éclairés peut assurer aux réformes le cours régulier qui vient de
leur étre imprimé, ou si les Etats romains éprouveront les infortunes
et les révolutions que d'autres Etats ont subies avant eux.
Nous n’avons pas la prétention de prédire l'avenir ; mais les inté-
réts qui se rattachent aux affaires de Rome sont si précieux que nous
nous croyons obligés de dire ce que notre séjour dans cette ville nous
a permis de penser des craintes et des espérances qui partagent les
esprits.
‘ L’avocat Silvani nous a raconté qu’en 1831, au moment de l’insurrec-
tion dont il fut un des chefs, les insurgés avaient entretenu des correspon-
dances avec La Fayette 4 Paris, et M. de Latour-Maubourg 4 Rome,
pour demander s’ils seraient soutenus. M. de Latour-Maubourg avait
promis l’appui de son gouvernement dans une lettre non-signée, mais
écrite sur le revers de-celle qu'il avait recue des insurgés. Lorsque le
gouvernement provisofire de Bologne se dispersa devant l’Intervention
autrichienne, Silvani fat du nombre de ceux qui s’°embarquétrent em-
portant les archives de l’insurrection. Poursuiyi maiheureusement par
un vaisseau autrichien, ils craignirent de tomber en son pouvoir, et je-
térent leurs précieuses correspondances dans les flots de l’Adriatique.
PIE IX EN 4848. 807
Dissipons d’abord I’inquiétude qu’a fait naitre l’organisation d’une
garde nationale. Disons 4 ceux qui ont vu dans cette mesure un su-
jet d’alarmes qu’ils ne doivent pas se ldisser entrainer par les souve-
nirs douloureux de notre premiére révolution ; que I'Italie de 4847
ne peut pas étre comparée a la France de 1793, et que les passions ne
sont pas faciles 4 déchainer dans un pays oii Ja religion leur impose
encore un frein salutaire*. Ne perdons pas de vue enfin que l'organi-
sation d’une garde nationale 4 Rome a été une mesure que le gouver-
nement lui-méme pouvait réclamer dans l’intérét de sa force et de sa
H ne faut pas croire que le chef des Etats romains ait, comme le
chef du gouvernement francais, des moyens régutiers et énergiques
de faire respecter la loi; Pautorité a toujours eu a2 Rome un carac-
tére tolérant et paternel qui la dispensait de créer de tels moyens ;
de 1&4 son attitude passive devant Ies premiéres agitations. Elle
était désarmée parce qu’elle n’avait pas eu besoin d’armes ; mais
aujourd’hui, la puissance morale ne suffisant plus a réprimer les
désordres inséparables des émotions populaires, il faut a tous les
gouvernements l’appui d’une force matérielle. C’est cette force que
la garde nationale est venue fort 4 propos donner au pouvoir ponti-
fical, et on ne peut pas craindre qu’elle lui fasse défaut quand on
considére les garanties que présente l’organisation de ce corps,
quand on voit le gouvernement maitre d’en disposer. et d’exercer
une juste influence sur ceux qui la commandent. Pour nous, qui con-
naissons la position des princes Borghése, Doria et Aldobrandini a
Rome, des Malvezzi-Ranucci a Bologne, nous ne pouvons nous em-
pécher @’avoir confiance dans une institution que ces familles puis-
santes et considérées appuient du concours de leurs personnes et de
leur fortane, et nous nous demandons quel motif nous aurions de
nous alarmer quand nous voyons le clergé, et asa téte le cardinal
Baluffi, contribuer volontairement & l’équipement de la garde na-
tionale.
Une question plus grave, et dont la solution doit étre l'objet de
sérieuses préoccupations, c’est celle de la sécularisation des fonc-
tions politiques qui, jusqu’a ce jour, ont été confiées a des membres
du clergé. Toutefois, cette question elle-méme perd une partie de son
4 Ne parlez pas des Italiens, disait un révolutionnaire francais ; quand
vous croyez les tenir, ils vont 4 confesse et ils yous échappent.
808 PIE IX EN 4848.
importance quand on se rend compte du véritable état des choses,
c’est-a-dire de la faible part réservée aujourd'hui au clergé dans
l’administration publique. D’abord , tous les emplois d'un ordre se-
condaire sont abandonnés aux laics ; si Jes ministéres et les directions
générales appartiennent a la prélature, les prélats ne sont pas tou-
jours membres du clergé. Ils doivent en porter I’habit, en suivre les
coutumes, en adopter Je caractéreextérieur ; mais, au fond, ilsne sont
enchatnés par aucun lien indissoluble a l'état ecclésiastique, et ils peu-
vent reprendre, quand bon leur semble, toute leur liberté. Il n'y a que
les plus hautes fonctions de I'Etat, les gouvernements provinciaux,
par exemple, qui soient exclusivement confiés & des membres du sa-
cré collége. Séculariser ces grandes magistratures serait détruire l’es-
sence méme du gouvernement pontifical, et nous avons vu bien peu
de personnes faire monter si haut leurs pensées d’innovation. Quant
au désir de modifier la constitution actuelle de Ja prélature, il semble
que le gouvernement lui-méme doive le partager. Dans I’état présent
des choses, les emplois réservés a Ja prélature appartiennent en prin-
cipe au clergé, mais en fait ils sont presquejtous sécularisés ; de 1a un
malentendu qui a pour effet de faire tomber sur le clergé la respon-
sabilité des fautes de la prélature, et d’accréditer l’opinion que le
clergé n’est pas apte a l’exercice des fonctions publiques, opinion
aussi injuste que funeste, dans un Etat ou le pouvoir supréme est
ecclésiastique. I] ‘y a donc lieu de porter reméde [& ce mal, soit en
mettant les faits d’accord avec le principe, c’est-a4-dire en donnant
au clergé les fonctions attribuées 4 la prélature, soit en réservant
seulement au clergé celles de ces fonctions qui lui conviendraient
plus naturellement et en sécularisant les autres. On doit croire le
:gouverain Pontife sérieusement préocupé de cette question ; car déja
dl a licencié l’académie ecclésiastique, espéce d’école normale de la
prélature, pour Ja reconstruire sur de nouvelles bases; espérons
qu’elles seront conformes a l’intérét de I’Eglise et de I’Etat. Au sur-
plus, quelle que soit la détermination du Saint-Pére, tout ce qu’il
pourra faire sera préférable 4 ce qui est.
A cette réforme de la prélature se rattache une question qui préoc-
cupe également les sujets pontificaux; c’est celle de savoir si les
étrangers continueront a exercer des fonctions civiles et politiques
dans les Etats romains. Prétendre que cette réforme soit réalisée sans
retard c’est manifester une exigence qui rendrait le gouvernement
&
PIE IX EN 4848. 809
impossible; mais désirer que cette restitution des emplois publics aux
Romains soit opérée graduellement , c'est émettre un vceu que le
gouvernement pontifical est intéressé & accomplir ; car, dans les Etats
du Pape, les étrangers ne sont pas forcés de se naturaliser pour exer-
cer des fonctions publiques ; ils conservent les droits et les devoirs
qui les rattachent a des puissances étrangéres, et peuvent facilement
compromettre le gouvernement qu’ils servent, soit en méconnaissant
ses intéréts, soit en les sacrifiant aux intéréts de leur pays natal. La
retraite des étrangers laissera quelques vides dans les hautes admi-
nistrations de |’Etat romain, mais il sera facile de les remplir en
y appelant les sujets du Pape qui aujourd'hui, trouvant leur véritable.
place occupée, se vouent aux missions spirituelles. Quant aux vacances.
que laisseront ceux-ci dans le gouvernement de I’Eglise catholi-
que, elles serviront a offrir aux étrangers une plus large part dans:
ce gouvernement, et leur admission sera aussi utile que conforme-
4 lesprit du Catholicisme. L’Eglise est universelle; sa mission est.
de-veiller sur la foi dans le monde entier; il faut qu’elle {puisse
comprendre les besoins de tous les peuples, leurs meeurs, leur ca-
ractére, les passions qu'elle doit combattre, les vertus qu’elle doit
encourager. Pour accomplir ces devoirs si saints et si mulltipliés
elle ne saurait appeler trop de fidéles 4 son secours; il y va de son
intérét que son conseil supréme compte dans son sein quelques-unes
des illustrations dont s’honorent les nations catholiques, et nous ne
serions pas étonnés d’apprendre quelque jour que les Balmés, les
Wiseman et les Parisis sotent appelés par le Saint-Pére 4 apporter
au Sacré-Collége le tribut de leurs lumiéres et de leur zéle. Ce se-
rait donner a ce collége, déja si vénérable par la piété et les vertus de
ses membres, un élément d’autorité nouvelle, ce serait en quelque
sorte établir un concile permanent; ce serait enfin adresser une ré-
ponse victorieuse a ceux qui s’efforcent de rompre l’unité catholique
en accusant Rome spirituelle d’étre une puissance ultramontaine et
étrangere.
Réduite 4 ces termes la question de sécularisation ne serait plus,
on le voit, qu'une réforme aussi utile a }’Etat romain qu’a |’Eglise uni-
verselle et aussi favorable aux voeux de I'Italie qu’a ceux du monde
catholique.
I! n’ y a donc pas de question actuellement pendante dont la so-
lution puisse menacer la tranquillité des Etats romains et interrom-
$18 PIE IX EN 1848.
pre le cours des réformes; ce n’est pas de ce cété que viendra le
danger, c’est du dehors ; c’est le vent qui souffle des cdtes de France
et d’Angleterre qui peut envoyer des orages sur I'Italie; c'est de 1a
que sont apportées des lecons de démagogie et des inspirations de
désordre. On le voit & |’agitation des villes d’Italie qui sont en commu-
nication plas directe avec nos foyers d'insurrection, et nous sommes
loin de nier le danger de ces désordres fomentés par des influences
étrangtres. Cependant, on peut dire que teut n’est pas perdu, si les
princes italiens n’attendent pas que leurs trénes soient minés et que
l'esprit de révolution soit natoralisé chez eux pour accorder aux
vooux de leurs peuples de justes satjsfactions, et pour combattre har-
diment les principes antisociaux qui, sous des formes trompeuses de
liberté, conduisent les nations & des abimses.
Aprés avoir donné quelque attention aux craintes que nous avons
entendu manifester, qu’il nous soit permis de parler des naotifs d’es-
pérance et de sécurité que nous pouvons offrir 4 ceux qui voudraient
Voir la Papauté sortir triomphante de Pépreuve ou elle s'est engagée
pour assurer la conciliation de }’ordre et de la liberté,
Nous ayons dit plus haut que le Pape avait perdu, dans l’avocat
Silvani, un homme éminent et dévoué & la cause du progrés in-
telligent et modéré; mais cette cause conserve encore de nobles
et chaleureux défenseurs. Nous citerons entr’autres le professeur
COrioli, un des esprits les plus distingnés de |’Italie, un hommé qui
_joint aux avantages de |l’expérience ceux d’on véritable talent ora-
4oire et littéraire. A cété du professeur Orioli noas placerons le
marquis d’Azeglio, Piémontais d'origine, mais Romain par je ceeur et
‘par ies ceuvres. Nous avons vu la jeunesse romaine se grouper autour
de ces hommes énvinents et leur prodiguer des témoignages de res-
pect et d’estime ; i} faudrait désespérer de Ja sagacité des Kabens
et de la supériorité de leur esprit naturel, pour craindre qu’ils se
laissent séduire par d’obscurs tribuns du peuple. Nous ne voyons pas
en effet que le parti révolutionnaire puisse opposer 4 ces grandes il-
lustrations une renommée de quelque valeur, 2 mois qu'il pe compte
parmi les siens quelques membres éminents da sacerdoce qui se
sont lancés peut-étre trop ardemment dans I’aréne des luttes politi-
ques. Ne prenons pas cependant des erreurs passagéres pour des
actes de révolte ; ne croyons pas que |’Eglise soit a Ja veille de dé-
plorer en Italie les grandes défections dont elle a eu & gémir en
PIE 1X EN 41848. $1
France. Ne craignons pas surtout que quelques individualités puis-
sent s’élever au-dessus du Souverain Pontife, et lui enlever la ¢on-
fiance qu’il a si justement acquise.
Ce seraitfolie que de mettre la valeur morale d’un homme du jour
quelconque en paralléle avec celle de Pie IX, car, on peut !’affirmer
sans cramte d'étre accusé de flatterie, le passé lui-méme n’offre
pas un exemple plus éclatant de vertus publiques et privées. S’il
s’est jamais troavé un homme qui ait désiré le bonheur de ses sem-
blables, qui ait résolu d’y consacrer sa vie, qui $e soit trouvé en po-
sition d’y employer une autorité puissante, c’est assurément le Pape
Mastal. Il y a dans ce Pontife un zéle si admirable, un dévouement
si désintéressé, une abnégation si compléte, que |’entraver dans sa
marche serait un crime de !ése-humanité; enchainer sa puissance
ce serait enchainer la puissance de faire le bien, de propager la foi
et la vertu sur Ja terre. I} faut avoir habité Rome pendant quelque
temps pour apprécier dignement ce modéle du prétre et du citoyen ;
il faut V’avoir épié dans les mouvements de son cceur comme
dans les inspirations de son esprit pour comprendre les préoccupa-
tions et les sollicitades de tous ses instants. Nous ne rappellerons
pas ici ce que nous avons entendu raconter chaque jour; mais il
faut bien citer quelques-unes de ces paroles et de ces actions se-
crétes qui répondent 4 la conduite et au langage officiels du souve~
rain. On se rappelle que dés les premiers jours de son avénement il
a appelé la sollicitude du clergé et des communes sur |’éducation du
peuple; mais ce n’était pas assez de donner des ordres,il a voulu
donner des exemples : il s’est présenté lui-méme, a |’improviste, au
milieu des écoles, sous le nom du chanoine Mastat; il a interrogé les
écoliers et les maftres, et ne s'est retiré qu’aprés avoir donné a tous
de salutaires legons. Ona souventéprouvé 4 Rome les dangers du népo-
tisme ; sous le Pape actael, un tel péril ne saurait exister ; Pie IX ne
s'est pas contenté d’éloigner sa famille, il écarte méme ses protégés.
Son frére lui avait envoyé un jeune abbé avec une lettre de recomman-
dation ; le solliciteur se serait contenté d’une modeste position ; le Pape
l’ajourne 4 la semaine suivante, et, quand il se présente, il lui donne
une lettre en lui disant de la porter & son frére; or, voici ce qu'il lui
répondait : « Je ne peux disposer d’aucune place en faveur de votre
protégé ; mais, puisqu’il vous a paru digne d’intérét, donnez-lui une
pension de 10 écus par mois sur Jes revenus de la maison Mastai. »
812 PIE IX EN 1848.
Il n’y a presque pas de jour ot Pie 1X n’ait l'occasion de manifes-
ter Ie zéle infatigable, le tact exquis, le dévouement sans bornes
qu’il porte dans l’accomplissement de ses fonctions souveraines.
Quant a la charité qui l’anime, elle est celle du chrétien le plus
parfait ; il semble que tout ce qu’il posséde appartienne aux malheu-
reux. Il ne peut pas toujours apprécier la vérit able situation de ceux
qui implorent sa générosité ; cependant il est maintefois sorti' du
Qairinal, dans Je costume d’un simple prétre, pour aller, nouveau
saint Vincent de Paul, connaftre et soulager lui-méme tous Jes gen-
res de miséres, et surtout les miséres de la jeunesse, qu’il affectionne
particuliérement, et dans laquelle i] semble chercher des espérances
pour l'avenir. .
Supposer que toute la popularité de Pie IX repose sur les actes
politiques de son régne, c’est enlever 4 cette popularité sa base la
plus solide. S’il a mérité et s’il continue 4 mériter Ja confiance de ses
peuples, il en doit une grande partie aux actes et aux paroles de sa
vie privée. Les ovations que la multitude lui décerne sont des faveurs
passagéres, il y a une faveur qui restera, qui sera plus durable que
les caprices du monde. politique, c’est cette popularité acquise par
le travail de chaque jour, par les vertus chrétiennes, par les paroles
de bienveillance et d’amour qui s’échappent de cette bouche auguste
avec une éloquence si abondante et si facile que la source en semble
inépuisable. Voila une puissance réelle que jamais prince n’a pos-
sédé au méme degré, et que pouvait seule créer |"heureuse rencontre
des qualités d’un grand prince et d’un chrétien accompli dans la méme
personne. Voila une autorité invulnérable qu'une Providence bien-
veillante semble avoir formée pour nous sauver des crises dans les-
quelles notre siécle s’agite douloureusement. Voila ce qui nous fait en-
visager !’avenir avec quelque confiance, ce qui nous fait espérer une
renaissance de I’[talie, et ce qui nous montre, a travers les nuages
dont le présent est obscurci, le phare éclatant qui peut conduire au
port la barque de saint Pierre, et illuminer sur les collines de Rome
’étendard de la croix uni au drapeau de la véritable liberté.
Le duc pe VALMY.
NANCY
HISTOIRE ET TABLEAU
Pak P.-G. DUMAST *.
fl a existé aux portes de Ja France une Nation qui a vécu huit sié-
cles, et qui pourtant, méconnue par l’histoire, est déji oubliée de
la postérité ; c’est la Nation Lorraine. Ce n’est pas qu’elle n’ait été
grande dans la guerre et dans la paix. Sentinelle avancée du Saint-
Empire, féal et valeureux champion de l'Eglise, sa dynastie fut loyale
et pure entre toutes les dynasties du Moyen Age, et pour étre illustre,
il ne lui a manqué, ce semble, qu’un historien ; mais cet historien a
fait défaut. Plus tard, les légéretés du duc Charles IV ont rendu fa-
cile & nos écrivains la tache de rabaisser la lutte désespérée de
la Lorraine contre Richelieu et Louis XIV. Plus austrasienne que ger-
maine, francaise par la langue et par le courant général des idées, elle
devait tre absorbée un jour par cette puissance d’assimilation qui a
été donnée a Ja France, et, en effet, elle a fini par se regarder elle-
méme comme une de nos provinces.
Elle se distingue toutefois du noyau francais et s’en détache par la
géographie et par |’histoire.
Par la géographie. — La Moselle, le fleuve lorrain, est un affluent
du Bhin, le fleuve allemand. Le bassin secondaire, formé & lest par
les Vosges, 4 l’ouest par les collines qui courent des Monts Faucilles
jusqu’au grand-duché de Luxembourg, se rattache donc au grand
bassin du Rhin.
Par I’histoire. — La maison d’Alsace, qui a fondé, & vrai dire, le
duché de Lorraine, ne saurait passer pour une maison francaise.
Déja Varchiduc Brunon, qui sépara la Lorraine mosellane du Lothier
* Vol. in-8° de xi et 328 pages. — Librairie de Sagnier et Bray.
844 NANCY,
ou basse Lorraine, était le frére et Je bras droit d’Othon-le-Grand.
Comme lui, les descendants de Gérard d’Alsace gravitent lentement
vers l’Allemagne. Sigismond J* de Lorraine, contemporain de Louis-
le-Gros, épouse la sceur de l’emperear Lothaire de Saxe. Le succes-
seur de Sigismond était le beau-frére du premier des Barbe-Rousse.
Ferry IV fut le mari d Isabelle de Habsbourg, fille de ’empereur Al-
bert d’Autriche. Ces alliances indiquent assez les préférences politi-
ques de la maison d’Alsace. Ses derniers princes 4 la vérité se rap-
prochérent de la France, ainsi que Ies ducs de Ja maison d’Anjou et
de Ja branche de Vaudémont. Mais comment douter de la nationa-
lité lorraine, quand elle apparait si vive et si héroique au XVII* sia-
cle sous les serres de Richelieu et de Louis XIV? Le pays fut conquis;
il fut oceupé vingt-sept années; mais rien ne put entamer les coeurs.
C’est l’honneur de M. Guerrier de Dumast d’avoir saisi, d’avoir mis
en lumiére, le premier, ce caractére individuel et fortement tranché
de la physionomie lorraine. Nous ne ‘pouvons qu’indiquer ce point
de vue si neuf et si vrai; c’est dans le livre qu’il faut en chercher
le développement.
Ce livre pourtant n’est qu’une esquisse, mais une esquisse de
peintre. Sous ce point de vue, il justifie bien son titre; 1] est bien a
Ja fois Aistowe et tableau.
Nancy est en quelque sorte la personnification de la Nation Lor-
raine, dont il fut de bonne heure l’expression naturelle et complete.
L’auteur explique trés-bien qu’aprés les désastreuses irruptions des
Normands et des Hongrois (iX° et X° siécles)., chacun n’ayant plus
songé pendant soixante ans qu’a sa sireté particuliére et locale , Toul
et Metz ne furent plus que des cités isolées, dont le patriotisme ré-
tréci finissait 4 quelques milliers de toises de leurs murailles. Le pays
dés lors restait acéphale ; i dat tendre dés cette 6poqne & se créer
une téte. Or, cette capitale, dit M. de Dumast, prit nalssance pour
ainsi dire toute seule. La femme de Thierry I* (1070) est déja qua-
lifiée par un chroniqueur duchesse de Nancy : Ducissa de Nanceo.
« Comment et pourquoi ce lieu fut-il préféré a d’autres? La raison
en est simple, quoique pas un.historien ne paraisse l’avoir comprise.
« Le beau vallon ou vont se perdre |’un dans |’autre la Moselle et la
Meurthe n’offrait au XI° siécle aucun espace large et libre qui pit
inviter & y placer des constructions nombreuses. Mais, 4 deux petites
lieues du confluent, s’ouvrait un bassin vaste et fertile, propre au la-
HISTOIRE ET TABLEAU. 815
bourage, au commerce, a tous les développements d’aisance que ré-
clame une ville souveraine. La, sur la limite des coteaux. et des plai-
nes, du pittoresque et de l’utile, de la région boisée et de la région
cultivée ; 14, par la seule force des choses, s'élevéreat les édifices de
la résidence ducale. Placé au point de jonction de quatre anciennes
contrées naturelles, le Saintois, le Scarponais, le Chaumontais et le
Saulnois, Nancy représenta leur alliance. Il représenta surtout la
réunion de Ja Meurthe et de la Moselle, et Jes sentiments des popula-
tions répandues le long de ces deux riviéres et de leurs affluents. Aussi
fut-il dés l’origine une idée grande et vraie, par conséquent, une
idée forte.
« Malgré la juste célébrité des institutions messines au moyen-age
(l’'auteur aurait pu dire : 4 raison méme de ces institutions), Metz
n’était l’expression que de lui-méme, tandis que Nancy, moins consi-
dérable comme ville, était l’expression de tout un pays. Ce seul mot,
qu’on ne trouve nulle part, suffit pour éclaircir bien des choses:
il est la clef de l'histoire de Lorraine. »
Peu remarquable néanmoins sous la maison d’Alsace, délaissé par
la maison d’Anjou, qui prit rarement pour théatre de son activité le
centre de la Mosellane, Nancy ne devint brillant que sous les ducs de
la branche de Vaudémont. L’auteur fait admirablement ressortir le
caractére vraiment supérieur de cette dynastie ducale, qui commence
par le vainqueur de Charles-le-Téméraire et finit par l’époux de Ma-
rie-Thérése : dynastie qui ne compta pas un seul tyran, et dont tous
les princes eurent la bravoure, et toutes les princesses la chasteté.
Les cadets de cette maison, c’étaient les Guises, « prés de qui tous
«les autres princes paraissaient peuple. » Les ainés, c’étaient
Antoine, qui, pendant que Francois I* était captif 4 Madrid,
sauva la France des hordes luthériennes, se ruant sur elle au nom-
bre de soixante mille hommes, comme Charles-Martel l’avait jadis
sauvée des hordes musulmanes‘ ; — Charles-le-Grand, le législateur
et le magnifique ; — Henri-le-Bon, qui s’excusait de sa libéralité ex-
cessive en disant : « C’est le péché originel de notre maison; » —
Charles V, le meilleur des grands hommes et \’un des plus habiles ca-
pitaines qu’ait jamais eus l’Autriche, Charles V & la mort duquel
4 D’aprés un remarquable article de l’Univers (46 décembre), fl pa-
raftrait que le duc Antoine aurait plus qu’abusé de la victoire.
816 NANCY,
Louis XIV laissait échapper ce témoignage : « Je viens de perdre le
« plus grand, Je plas sage et le plus généreux de mes ennemis ; » —
enfin Léopold, que M. de Dumast appelle si bien l’Antonin de la Lor-
raine; Léopold, l’exemple des plus grands rois, a dit Voltaire en rap-
portant de lui ce mot qui résume sa yie : « Je quitterais demain ma
.« souveraineté si je ne pouvais faire du bien. » — Etonnante succes-
sion de princes, tellement bons et distingués, s’écrie M. de Dumast,
tellement remarquables, que tous, & l’exception d’un seul (lequel en-
core, au milieu de ses folies, fut constamment brillant et brave) ',
semblérent donnés & leur peuple par une fortune spéciale, aussi heu-
reusement nés pour le tréne que si le choix les y edt placés.
Cette admirable dynastie, jusqu’alors irréprochable’, la premiére
du monde avec la maison de France, devait étre enlevée a la Lor-
raine. Convoité déja par Henri IV, le noyau de la Mosellane nous était
devenu de plus en plus nécessaire pour relier la France a I’Alsace
aprés les conquétes de Louis XIV. Aussi le cardinal de Fleury saisit-il
l'occasion de réunir pacifiquement ce territoire au royaume, assurant
en compensation au duc Francois II, non-seulement la Toscane, mais
la main de Marie-Thérése, c’est-a-dire ’héritage de !’Autriche, de la
Bohéme, de la Hongrie, avec l’expectative du titre d’empereur d’Al-
lemagne. Encore, pour ménager Ia transition, la Lorraine conserva-
t-elle, mais & titre viager, sa nationalité nominale, décorée de la qua-
lification de royaume sous Stanislas. Mais, remarque excellemment
M. de Dumast, les rayons de I’astre lorrain s’étaient couchés en 1737,
lors de I’éloignement du dernier duc indigéne, et l’époque de Lesz-
czinski ne pouvait étre, elle ne fut autre chose qu’un majestueux cré-
puscule. Aprés lui, de tout le patrimoine de gloire de la Lorraine, il
ne lui resta que son nom, derniére consolation encore qui devait lui
étre bientét ravie dans la tempéte.
Disons-le tout de suite, on ne peut lire Nancy sans éprouver un
regret trés-vif : celui de n’avoir pas un précis complet de histoire
de Lorraine tracé de la main qui a écrit ce livre, dit-elle se res-
treindre a l’histoire de la dynastie de Vaudémont. Que l’auteur ne
s’abuse pas, c’est la sa mission, c’est 14 son ceuvre, une ceuvre non
‘ Charles IV, vainqueur de Weymar & Nordlingue, de Rantzau a Dat-
lingen, de Créquy 4 Consarbrick.
* Nous empruntons ce mot & M. Désiré Carriére.
HISTOIRE ET TABLEAU. 817
de second ordre, mais de premier. Ce serait ld un monument véri-
table. Quelques livres et son cceur, voila tout ce qu’il faut 4M. de
Dumast pour inaugurer cette entreprise splendide, pour ouvrir en
histoire des perspectives magnifiques et inconnues. Elles sont pres-
que toutes indiquées dans Nancy; mais Nancy u’est qu’un germe, et
l’auteur serait coupable de ne pas donner a ce germe son développe-
ment naturel, son développement complet. Puissions-nous faire passer
dans son ame, a cet égard, Ja conviction qui déborde de la nétre!
Nous voudrions citer un exemple, et nous choisissons de préfé-
rence l’époque oi l’histoire de Lorraine a le plus de points de con-
tact avec l’histoire de France, le régne du duc Charles IV. Entre
Phistoire convenue de cette époque et la vrate verte, selon M. de
Dumast, il y a un abime. Qui ne souhaiterait voir cet abime combié
par un récit armé de détails authentiques et de preuves péremp-
toires?
Il s’agit de l’honneur de nos armes, de la loyauté de Louis XIII,
qui fut appelé le Juste, et de celle de Louis XIV, qui a gardé le sur-
nom de Grand.
Qu’avions-nous cru jusqu’ici? Que le duc Charles IV était un fou
et un fourbe qui avait forcé deux rois de France & le dépouiller de
ses Etats. Ecoutez Je président Hénaut, le plus fidéle écho de I’his-
toire convenue. Je demande grace d’avance pour la sécheresse et la
longueur de cette citation indispensable.
« 1634. — Gaston (frére du roi Louis XIII) s’était retiré en Lor-
uraine et la Reine-Mére & Bruxelles, tous deux mécontents du cardi-
« nal (Richelieu). Gaston accorde son mariage avec la princesse
« Marguerite, sceur de Charles , duc de Lorraine. Le Roi punit tous
« Ceux qui avaient eu part dans.cette intrigue. Moyenvic est pris sur
« le duc de Lorraine; il fait sa paix avec le Roi, par le traité de Vic
« du 34 décembre: il y eut un article ajouté a ce traité le 6 janvier
« suivant, par lequel Monsieur, s’étant obligé de sortir de la Lor-
« raine, se retire en Flandres auprés de Marie de Médicis.
« 1632. — Leduc de Lorraine remet Marsal au Roi, en exécution
«du traité de Vic.
« Le Roi, qui se prenait avec raison au duc de Lorraine des entre-
« prises de Gaston, s’empare de Pont-a-Mousson, de Bar-le-Duc et de
« Saint-Mibel. Le Duc a recours une seconde fois & la clémence du
« Roi; il conclut, Je $6 juin, le traité de Liverdun, confirmation du
8418 NANCY,
« traité de Vic, par Jequel il remet au Roi, en dépét, Jametz et Stenai,
« en propriété, la forteresse de Clermont (en Argonne), et fait hom-
« mage pour Je duché de Bar. Heureuxsi cette seconde épreuve avait
«pu le garantir des malheurs ot son inconstance le précipita dans la
a@ suite [
«1633. — Troisitme guerre du duc de Lorraine contre le Rot.
« Charles refuse de rendre hommage pour le duché de Bar, soit qu’il
« ne vouldt pas en effet rendre cet hommage, soit gu’il ftt seulement
« dificulté de le rendre comme on le voulait, au nom de la princesse
« Nicole, parce que g’aurait été reconnaitre qu'il tenait de son ma-
« riage avec elle le duché de Lorraine, au lieu qu'il prétendait le
« posséder de son chef, suivant la loi salique établie en Lorraine par
«le roi René Il. Quot qu'il en soit, le Roi réunit le duché de Bar a la
« couronne; il s’empare de Saint-Mihel et de Lunéville; il fait le
« siége de Nancy et force le Duc a un traité conclu a Charmes, par le-
« quel la ville de Nancy est remise entre les mains du Roi, qui ne
« sera rendue au Duc qu’en remettant au Rot la princesse Marguerite
« sasceur, dont le mariage avec Monsieur était nul, suwvant nos usages,
« attendu le défaut de consentement du Roi. » )
« Le Roi entre dans Nancy qu'il garde, parce que le duc de Lor-
« raine ne pouvatt plus disposer de sa sceur qui avait suivi Monsieur
« a Bruxelles.
« 1634. — Charles IV, duc de Lorraine, pour éluder Jes engage-
« ments pris avec le Roi, céde par collusion ses Etats au cardinal
« Francois, son frére, qui épouse la princesse Claude, sceur de Ni-
« cole. A cette nouvelle, le maréchal de la Force investit Lunéville.
« Les deux princes lorrains quittent leurs Etats, dont le Roi s’em-
« pare. Le maréchal de La Force prend La Mothe, qui passait pour
« imprenable. Ce fut & ce siége que l’on se servit pour la premiére fois
« en France de bombes, quoiqu’inventées dés 1588.
« 1644. — Le Cardinal (Richelieu), dans la crainte que Charles IV
« ne se joignit au comte de Soissons (chef des mécontents frangais),
« avait regagné par le moyen de la comtesse de Cantecroix, que l’on
« avait, dit-on, leurrée de l’espérance de faire reconnaitre son ma-
« riage. Le Duc vint & Paris; il signe Je 2 avril, & Saint-Germain, un
« traité qu'il se promettast bien de rompre a la premiere occasion ; il
« fait hommage pour le duché de Bar, et est rétabli dans ses Etats &
« des conditions rigoureuses, |
HISTOIRE ET TABLEAU. 819
« Le comte de Grancey et du Hallier prennent Bar-le-Duc, Epinal
« et plusieurs villes dé Lorraine sur Charles IV, qui avait repris les
« armes. » |
Nous omettons & dessein les vicissitudes de cette cinquiéme guerre :
il nous tarde d’arriver & la derniére, la plus funeste de toutes. Aupa-
ravant il y eut encore quelques paix platrées. Nous rendons la pa-
role au président Hénaut.
« 1659. — Traité des Pyrénées. On convint de Ja liberté et du ré-
« tablissement du duc de Lorraine.
« 1661. — Traité conclu 4 Vincennes entre le cardinal Mazarin,
« neuf jours avant sa mort, et le duc Charles de Lorraine. Ce traité
« était un peu plus favorable & ce prince que celui des Pyrénées. Il y
« fut arrété que les fortifications de Nancy seraient démolies ; que le
« Roi (Louis XIV) retiendrait Moyenvic, le comté de Clermont, Ste-
« nai et Jametz; que le Duc rentrerait dans le duché de Bar (dont il fe-
« rait hommage); que le Roi serait mis en possession de Sarrebotrg
« et de Phalsbourg, et qu’il serait maitre des postes nécessaires pour
a conserver une communication libre de Metz en Alsace.
« 1663. — Le Roi marche en Lorraine et envoie le maréchal de
a La Ferté investir Marsal, soit faute d’exécution du traité de Mont-
« martre, dont cependant il n’était plus question (tralté par lequel
a Louis XIV était déclaré héritier de Charles IV), soit pour s’assurer
« du duc Charles, dont Yinconstance n’étaif que trop connue. Ce
« Prince signe 4 Nomeni un traité par lequel Marsal fut remis entre
« les mains du Roi, et le reste des Etats du duc de Lorraine lui fut
« rendu.
« 1670. — Le duc de Lorraine, qui ne cessait de lier de nouvelles
« intrigues, est dépouillé de ses Etats par le maréchal de Créqui, qui
« ne lui laissa qu’un pays ouvert et sans défense.
«4675.—Mort du vieux duc Charles de Lorraine, agé de soixante-
« douze ans.
« Son neveu, Charles V, lui succéda dans ses Etats, ou plutét dans
« Yespérance de les recouvrer. Son fils Léopold y fut rétabli 4 la
« paix de Riswick (1697). »
Certes, quand on est averti, on déméle bien déja dans ce récit
quelque chose de louche de la part du cabinet francais. Mais quelle
froideur glaciale dans la voix de I’historien! Pas un mot de blame sur
les spoliations ; tout l’odieux retombe sur le dépouillé : Ve victis /
820 NANCY,
On concoit que Louis XIII fat contrarié du mariage de son frére
avec Marguerite de Lorraine, on ne comprend pas aussi bien que ce
fit 1&4 un cas de guerre entre lui et le duc Charles; il suffisait, ce
semble, de faire déclarer le mariage nul, ce qui, pour le dire en pas-
sant, pouvait étre selon nos usages, mais ce qui n’était certainement
pas selon le droit. On ne voit pas trop pourquoi Je Roi se prit plus
tard au Duc des entreprises de Gaston, qui était en Flandres. [1 n’est
pas évident non plus que Charles soit responsable de la troisitme
guerre pour avoir fatt difficulté de rendre hommage de Bar dans les
termes qu’on entendait lui imposer. Mais, ce qui est déja énorme,
c’est que le Roi se fasse donner Nancy en garantie d’une condition
aussi odieuse qu’impossible (savoir, que Charles /vrerait sa propre
Sceur, qui n’était pas entre ses mains,), et d’avoir gardé cette capi-
tale sous prétexte que le Duc n’avait pas tenu parole.
Or, M. de Dumast ajoute que Richelieu était allé trouvé dans les
Vosges le duc Charles, et l’avait attiré, par l’espoir de conditions
meilleures, dans le camp du Roi, lui promettant avec serment qu’il
serait toujours libre de se retirer, quel que fit le résultat de l’entre-
vue ; et que 1a, sans prétexte, sans motif d’excuses , Charles fut re-
tenu prisonniér jusqu’a ce qu’on lui efit arraché l’ordre d’ouvrir a
Louis, pour un moment, les portes de Nancy, ou le monarque, assu-
rait-on, ne ferait qu'une entrée purement honorifique : aprés quoi, les
Francais, maitres de Ja place, exigtrent que la garnison mit bas les
armes. Voila un fait néfaste, que, pour ma part, j’avais ignoré jus-
qu’a ce jour, un de ces faits qu’on n’aime point ouir articuler som-
mairement, mais dont on a le droit d’exiger la preuve irréfragable ;
mais pour cela il faut plus qu'un article du Dectzonnatre de la Conver-
sation, il faut une histoire. M. Dumast nous la doit. :
Ce n’est pas tout. « En dépit non-seulement du droit des gens pra-
tiqué par toutes les nations chrétiennes, — mais en dépit d’un ser-
ment formel que les coupables ne prenaient pas méme la peine de
nier, — La Mothe fut rasée par ordre. Non pas démantelée seulement
(encore, d’aprés la capitulation, n’eit-elle pas di |’étre,), rasée, di-
sons-nous, rasée au niveau du sol, comme on ne le faisait nulle part
depuis deux mille ans. Le temple méme de Jésus-Christ ne garda
pas pierre sur pierre. » Et cela au sidécle de Corneille et de Pascal!
—Le gouverneur de Saint-Mihel fut conduit a la Bastille pour avoir trop
prolongé la défense de la place, et la garnison fut envoyée aux galéres !
HISTOIRE ET TABLEAU. 821.
On croit réver!
En vérité, je suis tanté de le redire aprés M. de Dumast, I’histoire.
de la guerre de Trente-Ans, dont ceci est un épisode, n’est pas écrite,
puisqu’elle ne |’a été qu’au rebours du vrai‘. En fait, les Lorrains
de 1640 étaient ce que furent aprés eux les Polonais,... et les Fran-
cais d’alors étaient les Russes.
Quand on a lu de pareils traits, on s’étonne moins de trouver dans
Nancy |e portrait de Richelieu que voici :
«Grand Ministre, grand scélérat; — qui fut habile, cela n’est pas
douteux ; — qui !’a prouvé surtout en se préparant une race tou-
jours renaissante de panégyristes, au moyen du patronage qu'il
s’est donné de quarante immortels ;... — mais & la fois tigre et re-
nard; qui, tuant d’une part les Protestants, et de l’autre les Ca-
tholiques loyaux, n’ayant jamais eu de respect ni pour la pensée
indépendante, ni pour la foi sincére, mais ayant tout immolé au
culte de la rorce, — culte qu’il propagea sans relache , tantét par
les bafonnettes et tantét par les échafauds, — est mort heureux et
{ Cependant la vérité a déj& commencé 4 se lever sur ce champ de
bataille, comme sur tant d’autres; et 14, comme presque partout, la
lumiére si longtemps désirée nous est venue de la main des Allemands
et des protestants. Une réaction ,; aussi singuliére qu’importante, s'est
manifestée depuis dix ans en Allemagne contre l’opinion banale, popu-
larisée par les déclamations de Schiller, qui faisait de la guerre de
Trente-Ans une guerre de religion, et de Gustave-Adolphe un champion
de la liberté de conscience. Gharles-Adolphe Mentzel (qu'il faut bien
distinguer de Wolfgang Mentzel) a commencé cette réaction dans son
Histoire moderne de (Allemagne ; quoique protestant, i] a su faire bonne
justice de l’ambition, de l’égoisme et des odieuses cruautés qui signa-
lérent les chefs et les armées du parti protestant pendant toute la durée
de cette guerre. Cette couvre salutaire a été continuée par Barthold,
dans son Histoire de la grande guerre allemande; par Aretin, dans son
Histoire de Maximilien de Baviére; par Heissing, dans ses dissertations
sur la prise de Magdebourg et la conduite de Gustave-Adolphe en Alle-
magne. Elle a été, on peut le dire, consommée par le livre du protes-
tant Gfrorer, professeur a Fribourg, intitulé Histoire de Gustave-Adolphe,
véritable chef-d’ceuvre d’impartialité et de sejence originale. Il est dé-
plorable que personne ne se soit encore avisé de mettre le public fran-
cais au courant de cette révolution si curieuse et si bienfaisante dans
Yenseignement historique de nos voisins.
822 NANCY, 4
triomphant, sur les débris de toutes les vertus et de toutes les liber-
tés ; ayant fait prévaloir en France le régne du bor plaisir, et fondé lor-
gueilleux despotisme oW se délecta plus tard Ie sultan de Versailles.
« Aux yeux du czar Pierre, Richelieu parut, comme on sait, I’i-
déal du beau, le type parfait 4 imiter; cela devait étre.
« Richelieu, "homme sans conscience, qui ne comprit point le de-
vow, mais qui ne crut jamais qu’au succes, quels qu’en fussent les
moyens, — bons au mauvais, — présentait un exemple louable,
selon le créateur de cet empire ot le knout est l’argument a rem-
place la justice et la raison.
« Personne n’ignore Jes mémorables paroles prononcées 2 Paris,
devant le tombeau du cardinal, par le géant du Nord, par le fon-
dateur du servilisme absolu, par ce prince qui, ne souffrant pas
d’obstacles & ses caprices, n’efit pas hésité, de !"aveu de Voltaire,
4 porter pour lui seul une loi qui J’autorisat au divorce, s ‘il n’avait
trouvé dans sa religion russe des usages qui le lui permissent ; par
homme qui faisait trancher la téte & ses sujets pour le cnme
de barbes non coupées, et qui aurait fait pendre le premier venu
pour essayer un nouveau modéle de potence.
«Il y avait parfaite analogie entre ces deux étres, systématique-
ment oppresseurs, froidement perfides, savamment tyranniques,
dont l’un résolut de sang-froid la mort de son fils, comme I’autre
avait, par calcul, laissé périr son bienfaiteur. Champions imprudents
de la force matérielle contre la force morale, ils étaient, da reste,
tous deux, des hommes éclairrds, joignant le jugement & |’énergique
volonté; des novateurs adroits, sachant discerner ce qu’on peut et
ce qu’on ne peut pas oser sans péril; marchant dans le sens ot
coulait l’eau, et prenant par conséquent la route de la réussite. Aussi
sont-ils devenus les idoles de ces millions d’adorateurs que le bon-
heur traine a sa suite: laches cceurs dont la paresse accepte comme
le supréme bienfait une centralisation quelconque, obtenue n'importe
@ quel prix.
« Pierre et Richelieu se valaient ; l’admirateur était digne de l’ad-
miré. »
Vora pour Richelieu... — Voici pour Louis XIV.
On vient de lire dans le président Hénact, année 1670 : « Le duc
de Lorraine, qui ne cessait de lier de nouvelles intrigues, est dé-
pouillé de tous ses Etats par le maréchal de Créquy. » Or, Louis XIV
HISTOIRE ET TABLEAU. 823
en personne, dans une lettre écrite 4 Saint-Germain-en-Lave, le 29
aodt 1670, signée Louis et contre-signée de Lionne, va nous donner
le secret du cabinet sur cette guerre. |
« Je vous dirai, en premier lieu, que le chevalier de Fourille
m’ayant écrit qu’il a manqué Je coup dont je vous avais parlé!, je
n’ai pas changé pour cela, comme vous pouvez juger, mon premier
dessein, mais seulement la maniére de m’en expliquer. Car je prétends
bien, en effet, CHASSER LE DUC DE LORRAINE DE SON Erar, et veux que
vous exécutiez la-dessus les ordres que je vous ai donnés de vive
voix. Mais j’ai jugé plus & propos que vous ne vous en exprimiez pas
précisément en ces termes.
a Il faudra seulement dire que cette expédition n’est qu’une suite
de celle que vous avez déja faite une fois en Lorraine, pour obliger
le Duc a trois choses :
« L’une de faire un kcenciement, effectif et non frauduleux, de ses
troupes, comme il s’y est engagé dans votre premier voyage ;
« La seconde, de réparer cent diverses contraventions qu'il a faites
aux traités que nous avons ensemble ;
« Et la'troisidme, de tirer de lui toutes les siretés gue j’estimerat
élre nécessaires pour avoir |’esprit en repos, qu'il ne continuera plus
a Vavenir ces mémes contraventions, et qu’il n’entretie ndra plus de
pratiques et de cabales contre mon service.
« Vous jugez bien que ces conditions, si générales, et surtout la
derniére, sont d’une nature que, quelque chose qu'il m’offre, hors de
quitter son Etat, eT DE LE FAIRE EFFECTIVEMENT, j’allrai toujours lieu
de pousser l’affaire 4 ce but, en disant, sur tout ce qu'il pourrait
m'offrir ou promettre, que cela n’est pas suffisant pour m’assurer
qu’il n’y manquera pas comme toujours, et que j’en désire de plus
grandes (sic).
« Cependant, vous wez tougours votre chemin a le chasser des lieux
ou il pourrait se retirer. Et s'il vous envoyait quelqu’un pour négo-
Cier, SOUS PRETEXTE de savoir ce que je demande, vous n’avez qu’a
répondre qu’il peut s’adresser 4 moi, et que vous n’avez d'autres
pouvoirs que d’exécuter mes ordres 7. »
‘ Ce coup consistait 4 enlever le Due on pleine paix au moyen d'une
em buscade.
* original de cette lettre appartient au comte Le Prudhomme de
Fontenoy.
7
+ Re eee is eee ee ep |
824 NANCY,
En vérité; le machiavélisme ne saurait aller plus loin; et MM. Och-
senbein et consorts n’ont rien imaginé de plus impudent contre Ja
Suisse primitive. Aprés le scandale d’un aussi hypocrite abus de la
force, on comprend |’expiation infligée au spoliateur par les longues
humiliations de sa vieillesse.
Abstulit hunc tandem Rufint pena tumultum
Absolvitque Deos.
Voila l’une des trouvailles de M. de Dumast. Congoit-on mainte-
nant tout l’intérét d’une histoire de Lorraine, refaite ainsi du point
de vue lorrain, avec des documents de cette importance? L’auteur
seulement aurait a se défendre de toute réaction, de toute exagéra-
tion lotharingophile. Il est temps, comme il le dit lui-méme, de ne
plus commettre d’anachronismes, — ni pour, ni contre le passé.
Ceci, du reste, n’est point un démenti au témoignage que-rend
l’auteur de l’esprit d’initiative de Ja Lorraine. I] prouve assez bien,
ce semble, que, tant qu’elle fut libre et autonome, Ja Nation Lor-
raine fut constamment en Europe Je porte-drapeau du progrés.
« Est-ce que, demande M. de Dumast, est-ce que les sujets du roi
Francois I* n’enviaient pas les sujets du duc Antoine?
« Est-ce que les provinces soumises 4 Henri de Valois ne tour-
naient pas les yeux vers celles que gouvernait Charles III?
«Est-ce que les ordonnances du Régent valaient celles de son con-
temporain Léopold ?
« Est-ce que, sous les alérions, le dernier vestige de servage n’a-
vait pas disparu cinquante ans plus tét que sous les fleurs de lis!
« Est-ce que les créations philanthropiques du bienheureux Pierre
Fourier ne sont pas antérieures & celles de saint Vincent de Paul ?
«Est-ce que la réforme des Bénédictins de Saint-Vannes n’avait
pas précédée celle des Bénédictins de Saint-Maur ? »
Voila ce qu’on ne sait pas assez, non plus que le dévouement d’une
nation faible de territoire, comme Athénes, comme Sparte, comme
la Suisse primitive, comme toutes les nations héroiques de lhistoire,
mais qui «se sacrifia au XVII° siécle pour la foi, pour la pudeur, pour
Ja loyauté, pour la justice, pour le droit de porter haut la téte,
pour tous les principes par lesquels l’homme s’éléve au-dessus des
brutes. Race pure et généreuse, que le nombre ne put effrayer, tant
qu'il Jui resta des armes en main et du sang dans les veines. »
HISTOIRE ET TABLEAU. 825
Honneur a |’écrivain qui a retrouvé les titres de cette nation et
qui Jes lui a rendus |
Mais une autre partie encore de l’histoire de la Lorraine est a re-
faire : c'est la derniére, l'histoire de Stanislas. C’est dans Nancy qu’il
faut voir les actes si peu connus de ce vandalisme doucereuz de
Leszczinski, si empressé 4 tout renverser, 4 tout renouveler en Lor-
Taine, sous prétexte de tout embellir, mais avec l’arriére-pensée
systématique de ne rien laisser subsister de beau qui fit antérieur 4
son régne.
M. de Dumast s’en explique avec une mesure qui peut-étre l’aban-
donne quelquefois ailleurs.
«Non, dit-il, que le Roi ne fat équitable et sage, ami du bien de
ses nouveaux sujets; non qu'il ne fit preuve envers les hommes
(autant du moins qu’on le lui permettait) d’une justice qui Jui man-
quait envers les pierres. Mais, zélateur méticuleux des intéréts de la
puissance 4 laquelle il devait son tréne, et qui gouvernait plus que
lui, il regardait comme une bonne fortune chaque nouvelle occasion
d’effacer les nobles souvenirs d'un passé... dont il eut toujours la
faiblesse de ressentir quelque peur. Mieux conseillé, i] aurait pu tout
a la fois conserver et fonder : ace réle plus intelligent, il edt mérité
plus de gloire.
« Du reste, sans tomber dans ]’erreur qui, grace au soigneux char-
latanisme employé longtemps par la France, a fini par faire croire
aux badauds que tout date & Nancy du roi de Pologne, il convient de
rendre de légitimes hommages 4 ce prince, surnommé a bon droit
le philosophe bienfaisant, et dont les actes peuvent justifier, en par-
tie, la réputation qu’on lui a faite.
« Plus retentissant, il est vrai, plus fastueux que paternel, son
régne n’égala pas sans doute, ni pour l’éclat, Ja vraie grandeur, la
male et digne indépendance, ni méme, quoi qu’on en dise, pour le
bonheur matériel.des masses, le merveilleux régne de Léopold. Ii y
a loin de ce qu’avait été le sort du peuple sous un duc qui l’aimait
en pére, qui le soignait, le ménageait, le gouvernait avec sollicitude,
avec tendresse, avec égard, et se plaisait 4 l’entourer d'honneur
en méme temps que de bien-étre, a ce que fut sa condition sous un
nouveau monarque, honnéte et droit, mais moins délicat , mais
étranger, mais secrétement esclave d'autres étrangers, qui, tout
826 NANCY,
philanthrope qu’il était, comprit peu, sentit faiblement, ne sut ou ne
put empécher les souffrances de ses sujets... quand ceux-ci, vaine-
ment défendus par le courage de magistrats impuissants, que !’on
opprimait 4 leur tour, gémissaient a double titre, humiliés par les
caprices, foulés et apauvris par les actes de son dédaigneux et rade
chancelier.
« Ce monarque, néanmoins, mourut vivement regretté... il avait
droit de l’étre pour ses vertus; tl Pett encore été sans elles, et par
une puissante raison : c’est que sa fin était la fin de tout; c’est que
le bandeau souverain tombait du front de la ville de Nancy. Avec
Francois fH s’était envolée la nationalité réelle ; avec Stanislas
s’évanouissait la nationalité titulaire, et jusqu’au réve de la pa-
trie. »
Ce sont JA, si je ne me trompe, des choses d’un intérét sérieux,
général, des choses qui recommandentun livre. Elles suffiraient certes
au Correspondant pour accorder & Nancy une attention spéciale, une
mention d'une distinction toute particuliére. Car l’anteur nous a fait
goiter presque 4 chaque page la plus grande joutssance que les lettres
puissent procurer, celle de la sympathie, de l’identité presque com-
pléte entre le lecteur et l’écrivain. Ce que ce dernier satisfait sur-
toat, c’est la conscience. On se sent ému et fier, comme on doit
l’étre aprés avoir accompli une bonne et belle action, en participant
avec M. de Dumast (par cette sorte de solidarité qui unit le lecteur
sympathique et l'’écrivain courageux) & cette série de nobles réhabili-
tations entreprises au profit de la vérité, de la justice, de l'innocence
et du malheur.
Ce n’est pas que nous soyons indifférents 4 ce qui est d’un intérét
purement local dans la publication de M. de Dumast, par exemple, 2
Ja création d’an Musée Lorrain dans la salle des Cerfs, dans la seule
aile qui reste de l’ancien palais ducal de Lorraine, du palais du duc
Antoine et de Charles III ; chose, en vérité, si simple et d’une si évi-
dente convenance que l’hésitation ne semble point permise, tant on
a de peine & concevoir ici une objection plausible! Ce n’est pas que
nous n’ayons plaisir aussi & trouver dans Nancy tant de choses cu-
rieuses qui surabondent dans cette brochure et dont c’était ici la
place, comme ce que dit ]’auteur de la remarquable beauté du site
de cette capitale et de ses alentours, de ses armoiries immaculées,
des habitudes grande ville qu’elle a gardées et des ressources qu’elle
HISTOIRE ET TABLEAU. 827
présente encore’, de l’écu et de l’ancienne chevalerie de Lorraine,
des familles historiques qui subsistent encore a Nancy, etc. etc. Mais
i faut savoir se borner.
Ceci, d’ailleurs, cette surabondance de souvenirs locaux, est pour
quelque chose dans le défaut capital de Nancy, dans la composition
radicalement vicieuse de cet ouvrage.
« C’est tout un monde que ce Naxcy!» écrivait M. de Montalem-
bert; « on ne s’y perd pas, mais on s’y absorbe. »
J’en demande pardon 4 l’illustre aristarque; on s’y absorbe, c’est
vral, mais on s’y perd bien un peu.
C’est improprement, disons-le, que nous avons appelé Nancy un
livre. Ce n’est qu’un article du Dictionnaire de la Conversation et de
la Lecture, excellent & cette place, vif, court, plein de relief et de
couleur ; article que l’auteur a réimprimé en toute hate, a la veille
des séances du conseil général de Ja Meurthe, pour sauver la salle
des Cerfs, menacée d’étre ensevelie sous les paperasses et la pous-
siére des archives du département. Or, pendant qu’on réimprimait
Yancienne brochure, les idées vinrent en foule 4 ]’auteur. Souvent il
voulait les retenir, sentant bien, dit-il lui-méme, que telle n’était pas
leur place. Puis il se laissait aller, se disant que la vie est incertaine,
et que ces choses-la du moins se trouveraient toujours dites. Ila
saisi ainsi |’occasion au vol, pour jeter, chemin faisant, quelques
grandes vérités; bien aise de les laisser sur le papier, afin que ot
tres, 4 défaut de lui, pussent les reprendre en sous-ceuvre plus tard.
« Savez-vous ce que c’est que ma brochure? a-t-il répondu aun cri-
tique. Un testament suivi d'une foule de codicilles : si le testateur
ressuscitait, il ferait peut-étre mieux sous une autre forme. »
J’accepte, pour ma part, cette explication comme une circonstance
atténuante ; mais, si elle absout en partie l’auteur, elle ne justifie pas
Ja forme de l’ouvrage.
D’abord M. de Dumast a le plus grand tort du monde de se croire
mort. Son style proteste péremptwirement contre ses paroles; il est
d’une verdeur certes qui sent on ne peut moins |’épuisement.
‘ Nancy posséde, entre autres, ane institution que beaucoup de villes
plus considérables lai envient : c'est la Société pour alliance de la Foi et
des Lumires, qui a publié un volume dont Mgr |’évéque de Langres a
dit qu'il devrait étre le Manuel de tous les chrétiens instruits. Le Cor-
respondant a rendu compte de ce recueil remarquable (t. XIV, p. 14).
828 NANCY,
Puis, edt-il été aussi moribond qu’il est vivant, il fallait jeter sans
douté sur le papier toutes ces pensées (elles en valaient toutes la
peine); mais il n’était point tenu de les livrer au public ainsi déchi-
quetées en facon de notes. I] pouvait les léguer en cet état imparfait
a quelque intelligence amie, qui, 4 défaut de |’auteur, leur edt donné
plus tard dans un meilleur ordre la publicité qui leur était due.
Jouissons donc pleinement de la confidence un peu précipitée qui
nous est faite ; mais regrettons qu'elle n’ait point été en partie diffé-
rée; car elle eit été plus satisfaisante encore, plus compléte, d’un
effet bien plus grand et bien autrement durable. Répétons qu'il est
éternellement dommage, non-sealement que la toile, comme on 1’a
dit, déborde le cadre, mais que tant d’apercus de l’intérét le plas gé-
néral , tant de choses capitales, soient profanés par leur entreméle-
ment dans les notes avec des choses de second, de troisitme et de
quatriéme ordre. II est’ éternellement dommage d’avoir enseveli ainsi
les considérations les plus neuves, les plus hardies, les plus impor-
tantes; d’avoir noyé des arréts destinés 4 avoir un retentissement sé-
rieux et prolongé sur Marie Stuart, sur Richelieu, sur Louis XIV, et
tant d’autres, dans un déluge de petits détails topographiques, g¢-
néalogiques, philosophiques. Ces détails ont assurément leur valeur,
et méme leur charme; mais ils impatienteut, ils embrouillent, parce
que l’auteur a confondu péle-méle avec ces choses secondaires ses
wnappréciables découvertes, ces glorieuses réhabilitations qui de-
vaient occuper la premiére et Ja plus haute position qu’il fat pos-
sible.
Soyons justes pourtant dans la censure comme dans la louange.
En dehors méme des grandes rectifications historiques sur lesquelles
nous ne saurions trop insister, et qui ouvrent, comme I’a dit M. de
Montalembert, de longues avenues dans les plus épais fourrés de
histoire, de la politique et de la vraie philosophie, il n’y a pas, dans
les notes de Nancy, rien que des choses d’un intérét secondaire. On
y trouve d'autres redressements encore, pleins d’exactitude, d’élé-
vation, de délicatesse. On ne lit pas tous les jours quelque chose
d’aussi juste, d’aussi vrai, d’aussi fini que les pages qui suivent sur
le caractére des paysans d’aujourd’hui et sur ja dévastation immi-
nente de ce qui nous reste de beautés paysagéres et d’élysées cham-
pétres.
« Autrefois, le paysan, moins ambitieux, moins rapace, laissait
HISTOIRE ET TABLEAU. 829
son 4me s’ouvrir 4 des impressions dont a présent il affecte le dé-
dain, ne sachant plus les comprendre. Les habitudes matérialistes
que produit chez Jui l’amour passionné de I’argent, la rusticité ne les
y enfantait point. De nombreux souvenirs, inutiles a citer ici, prou-
vent qu’elle laissait au laboureur, il n’y a pas encore un demi-siécle,
de nobles instincts, et, sous des formes grossiéres, une élévation de
ceeur, simple, mais réelle, qui n’était pas sans poésie.
« Aujourd’hui, la fareur cupide, s’affublant du nom de progres, et
se masquant des apparences d’un certain savoir agricole, a ruiné,
autant qu’elle I’a pu, le charme oculaire de la campagne. Comptant
pour rien tout avantage qui ne se traduit pas en francs et centimes,
le villageois, devenu publicain, est assez fou pour s’en faire gloire;
fier de passer pour homme d'affaires, il se figure, en méprisant tout,
se donner une espéce d’importance. Le plus misérable lucre suffit
pour le pousser 4 Ia barbarie. Qu’il trouve 4 augmenter de 30 sous son
revenu, il va ravager tout ce qui formait un gracieux tableau champé-
tre; il va détruire les jolies choses les plus impossibles 4 remplacer.
« Ainsi sont tombés sous Ia hache les grands parasols séculaires
qui, dispersés ¢a et 1a, donnaient de la physionomie aux campagnes.
Ainsi ont été renversées, abattues, les coudraies dont on aimait a
rencontrer l’ombrage; salis et tourmentés, les petits ruigseaux qui
murmuraient sur le caillou; arrachés et piochéy, les jolis fouillis vé-
gétaux qui ornaient des sources charmantes. Ainsi ont disparu tous
ces lieux de repos et de joie, communs au riche et au pauvre, dont
Je premier edit regardé comme une bassesse d’enlever |’usage au se-
cond : ces vieilles haies isolées, par exemple, hautes corbeilles odo-
rantes, sauvages bastions de fleurs, au pied desquelles on avait laissé
un petit cercle de gazon; ou bien ces lisiéres de foréts, que l’on ap-
pelait les clairs-chénes, antiques et verdoyantes colonnades, ou, sur
des tapis de quintefeuille et de serpolet, venaient s’asseoir les pro-
meneurs, lire ou méditer les réveurs, se délasser les ouvriers, et se
récréer les familles; — beaux lieux que les seigneurs lorrains s’é-
taient toujours refusé ]’égoiste plaisir d’enclore. Car, dans la répu-
blique chrétienne, homme restait quelque chose pour l’homme ;
car le sentiment de I’hospitalité morale n’avait pas péri tout entier ;
car, & travers bien des abus et des torts, — plus compensés qu’on
ne le croit, — l’ame n’était pas assez séche, alors, pour que tout fut
subordonné au bénéfice d’un écu.
830 NANCY,
« Maintenant chaque individu s'est mis en guerre avec la race hu-
maine; on semble disputer aux pauvres passants le chétif coin non
interdit, I’étroit bord de route abrité, qu’a l’angle de quelques do-
maines découvre enfin leur Jassitude... aprés l’avoir cherché long-
temps. Partout s’effacent & la fois les derniéres coutumes de la douce
fraternité humaine, et les derniers vestiges de l’attrayante beauté
paysagére. Et bientdét il ne restera plus aux champs une roche ta-
pissée de pervenche, un vieux tronc de saule penché sur l’eau; plus
une touffe de glaieul pour le visiteur de la fontaine, plus un arbre
‘en bouquet pour le peintre, plus un bane de verdure pour le voya-
geur, plus un buisson pour le bouvreuil.
« C’est qu’sl faut vivre, prétend-on, et que les propri¢taires ruraux
ne peuvent plus négliger le moindre profit.
« Fit-elle vraie, la chose serait triste. Il y aurait lieu de gémir si
notre époque était devenue misérable A ce point... qu’un besoin
réel, que Ja faim, exigeat de pareils désastres. Oui, il faudrait en-
core pleurer quand ce serait la nécessité, quand ce ne serait pas
avarice, qui forcerait les campagnards 4 enlaidir honteusement
ainsi la face de la terre, et 4 sacrifier, pour vivre, tout ce qui donne
du prix a la vie;
Et, propter vitam, vivendi-perdere causas.
« Mais, bien évidemment, telle n’est pas la cause du mal. Faux et
factices sont les besoins auxquels on se plait ainsi 4 subvenir.
« Eh quoi! Jorsqu’il savait respecter les charmes de la nature,
lors qu’il les admirait & sa facon, le paysan avait-il donc la bourse
mieux garnie qu’aujourd’hui? était-il donc plus 4 portée de se pas-
ser d’un petit gain supplémentaire? Non certes; mais il était moins
descendu 4 la vie pécuniaire et charnelle, moins occupé de ces
jouissances grossi¢res, animales, que I’on voudrait qualifier aujour-
d’hui d’ uniques choses positives; comme s’ils étaient imaginaires
les effets du sentiment qui agrandit et ennoblit lame! Comme s'il y
avait rien de plus positif que la vertu et le bonheur !
a Penché désormais vers le sol, et devenu obéissant 4 son ventre,
comme le sont les brutes, au rang desquelles il se rabaisse, — velar
pecora prona, atque ventri obedientia, ainsi que dit Salluste, — "homme
des champs s’est-il mis en possession de plaisirs qui, passagérement
au Moins, puissent étre réputés plus vifs et plus vrais? — Bon Dieu!
HISTOIRE ET TABLEAU. 834
pour rendre plausible un semblable parsdoxenc on n’a pas méme d’om-
bre et d’apparence a faire valoir.
« I] est trop patent en effet qu’autrefois le villageois lorrain goi-
tait plus de satisfaction, plus de douce ivresse, — et cela dés ce
monde, — 4 venir, un jour de féte (comme nous !’avons vu de nos
yeux du temps de Napoléon), s’asseoir en chantant avec sa famille
sur l"herbe des pdguis ombreux, autour d'une corbeille de pommes
ou d’une guiche dorée, auprés d’une jatte de son lait ou d*une cruche
de son vin...., qu’ll n’en trouve & présent, triste joueur, ou docteur
pitoyable, laissant chez lui sa fernme et ses enfants, 4 s’en aller fré-
quenter soit les cabarets, soit les estaminets qui y succédent, et 1a,
perdre son argent au billard, ou, sans soif, se gorger de biére. De
tels plaisirs cherchés parmi des tapageurs, — entre les quatre murs
d’une salle, loin du soleil et des oiseaux, valent-ils (sagesse méme a
part) les innocentes voluptés qu’ils remplacent? Apercoit-on le moins
du monde aux ennuyeuses joies du « vice, la riante physionomie
qu’offraient les joies de Ja vertu? Nullement; aussi est-ce sans ex-
cuse, sans illusion méme, que 1’on quitte celles-ci pour celles-la, en
passant de l’air embaumé & P’atmosphére empuantie. — On se déter-
mine les choisir, néanmoins ; et afin de se procurer les unes, on dé-
vaste de plus en plus l"heureux théatre des autres. Pour avoir de quoi
fumer les cigarres ou la pipe, on fait la guerre 4 l’aubépine, on ar-
rache les buissons de rose.
« Finissons ; car le philosophe, en observant la marche des meeurs,
en la déplorant quelquefois, n’ignore pas combien il est impossible
de l’arréter, difficile de la changer. I sait la force des tendances de
chaque 4ge social, et le crédit presque inévitable des travers qui s’y
attachent. Il reconnaft que notre époque n’est pas la seule a blamer,
que d’autres temps ont eu d’autres torts, et qu’ un certain point de
vue le mal varie et se déplace plutét qu’il ne s’augmente. En ce qui
concerne notamment ladmiration de Ja nature, la précieuse simpli-
cité patriarcale, eh bien! avant que les classes inférieures la perdis-
sent, la classe élevée les avait en grande partie précédées dans cette
voie. Que si, aprés des temps d’orgueil, de corruption et de bruta-
lité, ’'amendement, & beaucoup d’égards, est déja survenu par en
haut, tout doit faire espérer, au-dessous, & la suite des mémes épreu-
ves, une future correction semblable. Seulement, quand elle arri-
vera, ce sera trop tard pour sauver le paysage; rien alors n’aura
032 NANCY,
survécu en fait de délices poétiques. Le globe terrestre, défiguré,
gaté, privé de tous ses charmes agrestes, aura subi les ignobles el
sottes rigueurs du prosaisme le plus absolu. »
On le voit, M. de Dumast n’est point du tout un écrivain vulgaire.
I) se recommande avant tout par un mérite bien plus rare qu’on ne
croit; i! pense par lui-méme, et l’expression chez lui est habitael-
lement fidéle & la pensée. Le nerf, la chaleur vraie, l’image méme
quand le sujet l’appelle, ne lui font nullement défaut. Peut-étre
abuse-t-il de la parenthése. Sa phrase, un peu surchargée, n’est pas
non plus toujours exempte d’hyperbole et d’emphase, ce qui lui
donne parfois comme un reflet de déclamation. Mais i] est ému et il
émeut : c’est 14 un grand don. Puis son style a ce qui manque a
tant d’autres, il a du relief. « Presque & chaque page, écrivait M. de
Montalembert, on s’écrie : Oui, c’est bien cela; voila ce qu’il fallait
dire; et comme c’est bien dit! » -
A l’appui de cet éloge, on me pardonnera de citer encore d'impor-
tantes considérations sur la mission de la noblesse dans le passé,
comme sur Je réle qui reste 4 ses derniers fils dans I’avenir.
« Chaque siécle a ses préjugés qui lui imposent leur joug; ses er-
reurs dominantes, que partage l’inattentif et que flatte le complaisant ;
mais dont c’est aux hommes de bon sens et de caractére a saper har-
diment l’empire.
« Et léclaircissement, le redressement ne sont pas de simples sa-
tisfactions d’esprit : tout y gagne, y compris la morale. Qui connait
mal, en effet, juge mal; on est souvent inique par ignorance.
« Autrefois, en fait de fausses appréciations des citoyens les uns a
l’égard des autres, l’intolérance et l’tncompréhension partaient d’en
haut. A présent, il n’est pas rare, dans ce genre, que la méprise, que
Je manque d'intelligence et de justice vienne d’en bas.
« Quelque part que régnent, suivant les époques, les ténébres de
la prévention, c’est 1a qu’il faut porter le flambeau.
« Non qu'il s’agisse d’examiner quels ont été, en somme, les bons
et mauvais cétés de la Noblesse, cette institution qui eut jadis un réle
si important dans le drame de la vie des peuples. Bientét le mo-
ment viendra de la juger sérieusement, puisque la voila arrivée au
terme de son existence, et qu’elle a, comme on dit, fait son temps.
Mais en quoi .a-t-elle rempli sa mission sociale? En quoi y a-t-elle
failli? Mais sur qui doivent principalement tomber les reproches aux-
HISTOIRE ET TABLEAU. 833
quels elle a donné tieu, surtout dans sa décadence?... Quand la place
ne nous manquerait pas pour résoudre ici de pareils problémes,
nous n’aurions encore aucune envie de les aborder. Rien ne presse;
la philosophie de Vhistoire aura assez d’écrivains 4 son heure, et ce
ne sont pas 1a des questions qu’il convienne de remuer & la légére.
« Nous n'avons 4 jeter les yeux que sur un phénoméne actuel, sur
la nature des formes, des usages, des relations qui s’établissent a
présent, 18 of d’anciennes familles existent en assez grand nombre
pour exercer une influence par leur exemple.
« Or, pourquoi ne pas convenir que cette influence a d’heureux
effets ? Ils sont aisés 4 reconnaltre quand on apporte a observer les
faits un esprit libre, dégagé d’aversions routiniéres et affranchi de dé-
fiances politiques puériles.
« Le maniement des grandes affaires, qui donne de la largeur aux
vues; le souci permanent de l’intérét général, qui fait oublier |’inté-
rét privé; le culte héréditaire de l’honneur, joint au mépris hérédi-
taire du profit, avaient formé de dignes habitudes dans certaines fa~
milles placées en vue sur le chandelier, et devenues depuis plusieurs
générations les brillantes victimes du bien public. La se remarquaient
non-seulement |’absence de minuties, d’aigreurs et de tatillonnages,
mais une double condescendance pour les besoins et pour les torts,
mais un double penchant bien connou a donner et A pardonner.
« C’est ce que nos langues européennes ont su nommer, avec une
parfaite justesse étymologique, les sentiments genéreux *.
« La existaient aussi aplomb, la tenue; 1a florissait, dans un-sol
propice, cette honorable réserve qui n’est point l’embarras ni la mor-
gue, qui rend, au contraire, les rapports trés-doux et trés-sirs,
« ! Generosus, qui vient de race, a genere. Un coursier généreux, c’est-ad-
dire un cheval de race; un vin généreux, c’est-4-dire chaud, provenant
de bon plant, de bon cra, et non coupé ni altéré; des procédés gé-
néreux, des actions généreuses, c’est-a-dire, primitivement, des procé-
dés et des actions nobles, convenables 4 un homme bien né et qui ne
fortigne point. Aussi n’a-t-on jamais rangé parmi les vertus généreuses
la probité, mérite que possédaient en commun les diverses classes, éle-
vées ou bourgeolsce, et moins encore l'économie, qualité dont méme
un degré tant soit peu prononcé s’appelait villainte ou vilenie, comme
chose particuliére aux gens sans naissance, »
T. XX. 25 pEc. 1847. 12° Live. 27
834 NANCY,
discrétion que produit la longue habitude du respect de soi et des
autres. Nulle part on n’avait l’abord plus courtois , l’assise plus mo-
deste, la voix moins haute et moins impérieuse, les facons moins
tranchantes ; nulle part on ne savait mieux, en évitant le trop de Jais-
ser-aller et les inconvénients d’un sans-géne qui n’exclut pas toujours
la rudesse, trouver te secret da liant et de l’aisance, sans tomber
dans le familier. En un mot, les maisons dont nous parlons étaient
des conservatoirres de politesse.
« Or, dire cela, ce n’est pas peu dire; car la politesse ne se réduit
point 4 des conventions arbitraires, comme se l’imagine maint ta-
pageur irréfléchi, elle posséde une valeur intrinséque.
« Préférence usuelle du prochain & soi-méme jusque dans les
moindres circonstances; oubli savant et calculé du moi; attention
empressée aux besoins et aux désirs d’autrui; prévenance continuelle
a son égard ; art délicat de se placer en toutes choses au-dessous de
lui; sollicitude vigilante pour ne le froisser aucunement, pour mé-
nager les moindres susceptibilités de son Ame, la politesse n’est sans
doute qu’une imitation mécanique de )’humilité et de la charité'.
Mais c’en est une imitation précieuse, dont l’apparence est agréable,
dont les effets mémes sont utiles. Des formes si bien adaptées a ce
que demande la vertu en rendent l’exercice plus aisé.
« Ainsi Ia délicatesse du dedans s’était manifestée au dehors ;
ainsi la noblesse des sentiments avait produit celle des maniéres.
« I] n'est pas jusqu’au langage (car l’expression se moule toujours
sur la pensée) qui n’edt pris la un caractére d’élévation et d’élégante
simplicité, également éloigné du trivial et du prétentieux. Louable
par sa correction facile, par le perpétuel emploi du mot propre et
choist, le langage n’y avait rien de pédantesque, il n’y visait point
au purisme ; et cependant, au milieu méme de |l’entrain des conver-
sations, jamais il ne laissait échapper de ces grosses fautes d’a pré-
‘ La cortesia é la sorella della Carita. (Saint Francois d’Assise.)
« L’égalité, une fois adulte et complete, n’ettt jamais inventé la courdl-
sie. Nous en avons la triste preuve par l’Amérique, ov, fante de fa-
milles bien nées dont le groupe constitué quelque part ait pu servir
d’école pour le savoir-vivre, on a vu s’établir un ensemble de facons
grossi¢res, qui, rendant brutaux les rapports entre les hommes, dte la
moitié du charme de la vie, raméne la barbarie par l'autre bout, et fait
presque oublier le bonheur que donnent 1a des lois de sincére liberté., »
HISTOIRE ET TABLEAU. 835
sent, qui, non-Seulement sur les lévres, mais jusque sous la plume
de matadors & qui|’ignorance est impardonnable, révélent aujour-
d’hui chez eux I’absence d’oreille et celle d’instinct national. L’i-
diome des vrais salons, lors méme qu'il cessait d’étre académique,
restait profondément francais. Ses négligences n’étaient que des sou-
plesses et des graces; ses écarts, que des gallicismes.
a Les vrais salons! dés longtemps déchus en partie, la plupart de
ces temples du godt se sont écroulés pendant l’ouragan; ils ne se re-
léveront jamais.
« Car le vieux monde a fini... ou va finir; il fait place 4 un monde
nouveau. Ce qui ne dispense pas celui-ci d’étudier son devancier, ni
de chercher & lui emprunter ce qu’il avait de bon et de beau... Il ya
bien de l’engouement 4 se figurer que, pour étre un soldat du pro-
grés, on soit obligé de méconnaitre les heureux effets jadis produits
dans certaines maisons par des traditions héréditaires. A quoi sert-
il de s’aveugler? Le principe des institutions modernes, moins bru-
tal et moins intolérant qu’on ne veut Je faire, n’a pas besoin de s'ap-
puyer sur des erreurs. Sachons voir, sachons avouer ce qui est vrai.
Nier des faits incontest ables n’est jamais nécessaire 4 la défense des
bonnes causes; et il n’y va nullement, dans ce cas-ci, del’intérét de
la dignité humaine.
« Quoique tous Jes citoyens, en effet, doivent étre considérés
comme primitivement égaux ; quoique ce soit, en général, |’éduca-
tion, non la naissance, qui forme le gentleman, !’homme a procédés
nobles, l’homme délicat et parfaitement civilisé , les résultats de ]’é-
ducation méme, cependant, sont plus ou moins grands suivant
qu'elle a été favorisée par des circonstances plus ou moins heureuscs.
Or, pourquoi ne pas convenir qu’évidemment, toutes choses égales
@ailleurs, ily avait chance de meilleure réussite 14 ot des antécé-
dents préexistaient! 14 ol convergeaient une foule de tendances analo-
gues! 1a of nul désaccord dans la facon de sentir et de vivre ne ve-
nait contrarier la tendance qu’on s’efforcait d’imprimer vers un noble
but ! 14 ow l’enfant se trouvait avoir respiré dés ses premiéres années,
dans le commerce de toute sa parenté, une atmosphere naturelle d’é-
lévation et de distinction!
« Nous disons dans le commerce de toute sa parenté; car l’ho-
mogéneité, l’universalité des entourages honorables, telle est l’avance
ou la prime réelle échue aux uns plutét qu’aux autres par le tirage
836 NANCY,
de cette loterie qui s’appelle la naissance. C’est Ja le bonheur des fa-
milles dont la notabilité remonte assez loin pour que leur tronc ait eule
temps de transmettrea toutes ses branches la séve que donne une édu-
cation compléte, développée, sans rien qui la restreigne ou !'altére.
« On demandait un jour, avec quelque scepticisme et quelque dé-
dain, ce que c’était au fond qu’uan homme bSien-né, et s'il y avait
vraiment avantage & |’étre.—Etes-vous assez irréfiéchi pour en dou-
ter? répondit un sage! L’homme bien né, c’est celui qui peut, par
exemple, au mariage de ses enfants, inviter tout ce qui lui tient, jas-
ques & ses derniers cousins, sans avoir & rougir d’aucun; sans étre
forcé d’en excepter un seul pour que laféte reste homogéne, pour que
les moindresconvenances demeurent observées, et pour que la conver-
sation, fit-ce la plus familiére, s’y maintienne au niveau de ce qu’exige
la loi des meilleurs salons. La réponse fut jugée un trait de lumiére.
« Sous quelques rapports donc, l’avantage de la naissance n’est
point arbitraire. Il y a des cétés par lesquels il a ses racines dans la
nature méme et dans les plus profondes réalités.
« Combien ne sont pas puissantes les impressions qui agissen t sur
nous au sortir du berceau! N’était-ce rien que de les avoir recues
bonnes? N’était-ce rien que de s’étre, dés son jeune age, trouvé placé
de maniére 4 entendre ou 4 voir autour de soi, comme choses habi-
tuelles et auxquelles on ne prit pas méme la peine de songer, les
procédés les plus honorables, les principes les plus Gevés, tant en
maximes qu’en exemples ?
« Au fond, la classe. dés longtemps constituée supérieure, la classe
appelée depuis des générations & se dévouer pour le bien public, 4
pratiquer comme régle indispensable, jusque dans les moindres cho-
ses, l’oubli du moi pour Uautrui, cette classe, malgré ses défauts ,
malgré la corruption qui s’y introduisit, surtout avant sa chute, avait
anciennement formé la phalange nationale d’élite, la légion d’hon-
neur héréditaire , appelée en vertu de son rdle & la perpétuelle ix-
molation d’elle-méme, obligée qu'elle était & donner sans costeste a
la patrie, s’ille fallait, tout son temps, toute sa fortune et cout Son sang.
« Et 14, parmi ces familles chargées 4 leurs dépens d’entretenir
le feu sacré de l’honneur, l’honneur se conservait souvent, quoi
qu’on en dise. II donnait aux vertus une chaleur particuliére ; il ajou-
tait aux devoirs une plénitude et des nuances inconnues ailleurs. S
créait autour de certains vieux foyers une sphére d’habitudes char-
on
we ge
HISTOIRE ET TABLEAU. 837
mantes, hautes a la fois et patriarcales , ou la franchise et le -désin-
téressement étaient affaire d’instinct, ou l’horreur du moindre men-
sopge et de la moindre avarice précédaient l’dage de l’intelligence.
« La forme finit toujours par suivre le fond. Ou vivaient ces prin-
vestiges peuventen éLre cherchés par les zélateurs du beau et du bon,
attentifs, aprés que s’est couché le soleil de la politesse, A tourner les
yeux vers quelques cimes couronnées de ruines, que ses derniers
rayons éclairent encore.
« Non que le méme phenomane he puisse avoir spontanément
Jieu; mais alors, 4 moins de grands soins, il demeure individuel.
« Ainsi, répétons-le : abstraction faite de la politique, il fut loin
d’étre indifférent jadis, ilne l’est pas méme tout a fait encore, d’avoir
obtenu du sort tele ou telle origine. Appartenir @ des familles de
vieux sang, qui aient gardé leurs bonnes traditions , avoir vécu <lés
l’enfance dans leur sein, reste quelque chose de moralement profi-
table. Ce n’est point du tout un merite, et il y aurait sottise 4 s’en
targuer; mais c’est une force, et il y aurait aveuglement a en mé-
connaitre l’avantage.
« Au reste toutes ces supériorités fortuites ne doivent inspirer ni
vanité a ceux qui les possédent ni envie a ceux qui ne les posstdent.
pas. Simples préts que l’on a regus et desquels on ayra compte a ren-
dre, d'une part, elles ne sont point un sujet d’éloge, de l’autre, elles:
entrainent des obligations spéciales. La charité, descendue du Ciel,.
aime a s’étendre sur la terre, et Dieu n’accorde aux hommes au-
cune faveur que ceux-ci ne doivent essayer de faire tourner au bien—
étre de leur prochain. C’est Ja l’égalité volontaire et celle qui porte
du fruit; légalité qui ne résulte point d’une entiére similitude entre
les divers lots humains (chose a laquelle on arrivera difficilement,
méme avec les lois et les moeurs futures), mais de cette bienveillance
par ou, les forts prétant assistance aux faibles, comme des ainés a
leurs cadets, personne ne dédaigne son voisin, personne ne refuse de
tendre Ja main a ceux qui sont derriére soi, pour les aider 4 gravir
le sentier ol, par hasard, on les précéde. »
cipes élevés et délicats, ils avaient créé des maniéres élevées et 26s eS
mais incomplétement réalisée partout ailleurs, et dont c’était | Si Nea ; 2 a, i
fallait aller prendre lecon. C’est 1a aussi qu’A présent méme dese we ;
838 NANCY, ETC.
Qui peut méconnaftre la profonde vérité de ce langage? Qui peut
jalouser aujourd’hui le peu qui survit de ces familles d’élite qui fu-
rent si longtemps l’auréole de leur pays? Hélas! redisons-le aprés
l’auteur de Nancy, le vieux monde s’en va, non pas seulement les
‘+ vieilles familles et les vieilles mceurs, mais les vieux peuples. La Lor-
‘raine a disparu; la Vendée a été vaincue; Jes provinces basques ont
‘ ‘succombé ; la Suisse elle-méme, la Suisse primitive, ce débris vivant du
Moyen-Age, la Suisse primitive, si patriarcaleencore et si pure, écrasée
par lenombre, sacrifiée par les habiles de la terre, est prés d’expirer
% son tour. Ainsi vont les choses, et toutes, jusqu’aux plus admira-
bles, toutes sont destinées 4 passer. Des nations qui brillent aujour-
d’hui et qui sont fitres de leurs forces, il n’en est pas une qui ne
doive tomber ; allons plus loin, pas une qui ne doive subir, aprés sa
chute, les injures finales de }’oubli.
Et cela saigne le coeur. Car "homme n’avait point été créé pour
mourir. L'homme a horreur de ja mort, et l’aspect de ce qui meurt le
remue jusqu’au fond des entrailles.
Mais, depuis ta chute primordiale, la mort n’en est pas moins Ja
Joi du monde. Elle va chaque jour s’accomplissant, hélas! sur toutes
les choses terrestres, méme les plus dignes de gloire. « Non-seale-
ment elles passent et disparaissent, mais leur mémoire disparait & son
tour; de méme qu’aprés le coucher du soleil finit aussi le crépuscule
qui consolait de son absence. Attachons- nous donc tous les jours
mieux au seul Etre quine meurt pas, au Dieu créateur et sauveur. Le
diadéme des Lorrains est tombé; rien de ce qu’ils avaient fait n’est
debout, ni dans ja guerre, ni dans les lois, ni dans les arts. Mais le
vrai Dieu qu’ils adoraient, pour Jequel ils savaient souffrir, vit et re-
gne aujourd’hui comme aux jours de Charles II et de Léopold; et son
bras, 4 lui, n’est pas raccourci. Il n’y a qu’un seul objet impérissable
d’amour, un seul £tre pour qui ne soient jamais perdus les sacrifices,
si c’est 4 Lui qu’on les a faits. Dieu seul est grand, Dieu seul est éter-
nel! Tandis que le monde, créé mobile, accomplit de perpétuelles ré-
volutions, la Croix les domine avec calme, et, tantét voilée, tantot
rayonnante, toujours méritant nos hommages, elle se dresse invinci-
ble, inébranlable. Srar Crux DUM VOLVITOR OnBIS. »
FoIsssr.
CAS DE CONSCIENCE
A PROPOS DES
LIBERTES EXERCERS OU RECLAMEES PAR LES CATHOLIQUES
ACCORD DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE
AVEC LA FORME DES GOUVERNEMENTS MODERNES;
Par Mgr PARisis, évéque de Langres !.
Le livre de Mgr Parisis, lorsque ce numéro paraltra, sera sans
doute connu d’un grand nombre de nos lecteurs. Mais tout je monde
nous saura gré, néanmoins, de donner ici une analyse aussi compleéte
que possible des Cas de Conscience, admirable travail qui, nous en
avons la confiance, fera pénétrer dans les intelligences les plus re-
belies les doctrines catholiques et vraiment libérales proclamées a
Rome, il y a peu de mois, par l’illustre Pére Ventura.
fl est dans notre pays une foule de gens qui se refusent & croire
que des catholiques & convictions fortes et sérieuses puissent deman-
der sincérement la tibert6 des cultes , celle de Penseignement, celle
de la presse, etc. De Ja deux sortes d’adversaires 4 la position prise
par l’immense majorité des évéques et des catholiques en France. Les.
uns accusent l’épiscopat et les laiques qui marchent derriére eux de
professer, en fait de liberté, ce gu’ils ne croient pas; les autres leur
4 Paris. Chez Lecoffre, rue du Vieux-Colombier, 29.
840 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
reprochent de professer, sur ce point, ce qu’tls ne dowent pas. Les
premiers sont dans le camp opposé , et ils disent aux catholiques li-
béraux : « Ne parlez point de libertés civiles, car vous en étes les en-
nemis implacables. Religion de |’Etat, culte de I'Etat, censure de la
presse, gouvernement absolu, voila ce que vous désirez; vos doc-
trines et vos antécédents ne vous permettent pas de tolérer aucune
liberté. »
Les autres, les catholiques qui identifient la religion avec telle ou
telle forme de gouvernement, n’admettent pas que leurs fréres soient
des imposteurs; mais ils sont convaincus qu’ils font fausse route.
« Arrétez! leur crient-ils ; les libertés que vous revendiquez sont,
par leur nature, ennemies de toute religion, et spécialement du
Catholicisme ; plusieurs encycliques les ont condamnées. Tous les gou-
vernements sur lesquels vous vous appuyez sont révolutionnaires, et
peuvent mourir demain. L’Eglise les subit ; mais, pactiser avec leurs
principes, elle ne le saurait.» — Ainsi, d’un cété, attaque a la bonne
foi des catholiques libéraux, foris pugna; de l'autre, reproches a
leur conscience, wtus timores. Le livre de Mgr de Langres a pour
but de démontrer que ces attaques et ces reproches sont également
sans fondement. :
La premiére question posée par le savant prélat est celle-ci :
« Peut-on, tout en se majntenant dans les doctrines essentiellement
exclusives de la foi catholique, demander sincérement la liberté pour
tous les cultes? »
Voici la réponse de Mgr Parisis :
La liberté de conscience peut étre considérée ou du cété de la
loi divine et de l’autorité spirituelle, ou du cété de la loi civile et des
puissances séculiéres,
Un catholique ne pourrait, sans manquer 4 sa foi, chercher & af-
- franchir sa conscience de l’autorité religieuse, ou croire que les dif-
férents cultes, considérés intrinséquement dans leurs rapports avec
Dieu et Je salut des ames, méritent une égale protection; mais ce
méme catholique peut et doit, en certaines circonstances, refuser
aux puissances séculiéres le droit de s’immiscer dans les affaires de
Ja conscience et de la religion. I] lui est permis de croire qu’il y a
certaines conjonctures od un gouvernement peut et méme doit lais-
ser tous les cultes libres en ce qui le concerne. Lorsqu’il existe des
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. S44
constitutions qui assurent ainsi 4 tous les cultes leur libre exercice ,
rien n’empéche de réclamer en faveur de |'Eglise sa part de Ja liberté
civile accordée @ tous. S’il n’était pas permis de demander Ja liberté
de l’Eglise et des consciences catholiques au nom d’une loi qui assure
la liberté civile a tous les cultes, ce ne pourrait étre que parce que
cette loi serait, du cété de la liberté civilement accordée, essentielle-
ment contraire & la doctrine catholique, et parce que, étant radicale-
ment mauvaise , son témoignage ne devrait point étre invoqué ; mais
toutes ces propositions sont fausses, dit Mgr Parisis.
1° I est faux qu'il ne sowt jamais permis @ invoquer une lot mauvaise
pour obtemr justice. Quand bien méme Ja loi serait mauvaise, injuste,
irréligieuse , si |’on avait besoin de son autorité pour obtenir un bien
auquel on aurait droit, et si surtout ce bien était trés-important, on
pourrait certainement, et dans certains cas on devrait, invoquer son
témoignage. Et, en effet, il ya une énorme différence entre faire une
mauvaise loi et en profiter pour un usage légitime , quand elle est
faite. Lorsque, pour sauver son noble pére, Elisabeth Cazotte serrait
de ses mains virginales et suppliantes les mains féroces des septem-
briseurs ; lorsque, pour arracher son roi & |’échafaud, le vertueux
Malesherbes acceptait pour juges de ses éloquentes paroles Jes for-
cenés de la Convention, ils faisaient un acte héroique et sublime au
témoignage de tous les siécles. Or, pour sauver sa conscience et sa
religion, n’est-i] pas au moins permis de faire ce qu’il est quelquefois
si admirable d’accepter quand il s’agil de sadver ou son pére ou son
prince? Agir ainsi ce n’est pas faire le mal pour qu’il en résulte
quelque bien , c’est chercher 4a faire le bien avec les ceuvres du mal ;
c’est imiter Dieu, qui agit souvent ainsi dans les opérations Jes
plus merveilieuses de sa toute-puissance.
Donc, en supposant méme que la Charte constitutionnelle fit, en
tant qu’elle consacre la liberté des cultes, formellement contraire a Ja
doctrine catholique, il serait cependant permis, et quelquefois méme
il serait commandé ala conscience catholique la plus sévére, de s’ap-
puyer auprés du gouvernement de l’autorité de cette Charte, et spé-
cialement de l'article qui accorde & tous les cultes un libre exercice,
afin d’obtenir pour |’Eglise catholique la liberté dont elle a besoin.
2° It est fauz, au surplus, que la loi civile ne puisse jamais, sans
blesser la doctrine catholique, permettre et méme protéger la liberté
cwile des cultes. — Mgr Parisis démontre jusqu’é la derniére évi-
Sh2 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
dence: 4° que chaque institution, comme chaque individu, doit
tendre avant tout & sa fin particulitre; 2° que Ja fin particulitre des
gouvernements civils, c’est le bonheur de ka société consedere dans
les bens dici-bas ; 3° qu’un prince catholique, tout em placamt, dans
Jes appréciations de sa foi, les intéréts de l’Eglise bien au-dessus de
ceux de son royaume, doit, en fait, s’occeper premibrement de ceux-
ci; 4° que, dans aucun cas, le prince ne peut refuser 4 PEgtise la
liberté de son exercice et de son développement, mais qu’il peat
quelquefois ne pas lui accorder certains priviléges, certaine protec-
tion, s'il devait en résuiter un trop grand dommage pour la société
civite dont il est spécialement chargé.
Les motifs capables de justifier une conduite en appereace si con-
Araire a |’institution divine de l’Eglise peuvent se tirer et des inté-
wéts de la société civile et surtout de ceux de VEglise elle-méme. I
‘est bien vrai que la société civile est, par sa nature et par son objet,
‘inférieure 4 Ja société religieuse, et il s’ensuit qu'il n’est jamess
.permis de sacrifier, par un acte positif, les vrais intérdts de l’Eglise a
ceux de l’Etat; mais ce n’est point & dire que le prince soit obligé
-de causer un dommage notable a la société civile pour procurer a la
religion des priviléges qui ne lui sont pas absolument nécessaires.
‘Constantin converti a pu, par des raisons d'Etat, tolérer civilement et
ypubliquement le culte le plus coupable qu'il y ait eu au monde, I’ado-
ration solennelle de la créature , la déification des vices. Comment
admettre que cette tolérance ne soit jamais permise pour des cultes
dans lesquels c’est toujours le vrai Dieu qu’on adore?
Mais si cette tolérance peut étre légitime de la part d'un prince ¢a-
tholique, combien plus peut-elle étre permise et peut-elle méme de-
venir obligatoire , si elle est commandée par les intéréts de ’Eghse!
Or, il est certain qu’il en est ainsi la plupart de temps de nes jours.
Quine sait en effet que presque toujours la protection, et sartout la pro-
tection exclusive et privilégiée des puissances de la terre, a fait beau-
coup de mal a |’Eglise, et ne lui procure qu’un trés-médiocre bien?
Il
La deuxiéme question examinée et résotue par Mgr de Langres
est celle-ci: Peut-on, en restant catholique sncére, admettre sincere-
men! un gouvernement constitué sans aucune rehgion ? Une retpon
d Etat n'est-elle pas commandée par ta doctrine catholique?
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 843
S'il est un crime social que repousse impitoyablement la doctrine
catholique, c’est celui que commettent ces hommes audacieusement
Imapies qui, confiants sans mesure dans leur propre force, reléguent la
Feligion dans ses temples et veillentavec une sollicitude infernale a ce
que ni la pensée de Dieu ni influence de ses préceptes ne soient intro-
duits en aucune maniére dans la législation. Or est-il permis de croire
que la Charte de 1830 ait &é rédigée dans cet esprit ? Non assurément;
car, s'il en eat été ainsi, le Saint-Siége n’aurait point autorisé les catho-
liques a préter serment au gouvernement établi en juillet 1830. Quand
les gouvernements de la terre prennent l’Eglise pour conseillére et
pour guide, quand ils adoptent officiellement ses lois saintes comme
base de leur législaion profane, l’Eglise peut s’en réjouir, parce
qu'elle peut y voir des exemples précieux donnés aux peuples. Mais
lorsque les gouvernements veulent faire tout seuls leurs affaires terres-
tres, ]’Eglise ne les proscrit ni ne les anathématise. Pourvu qu’ils lui
laissent sur les ames tous ses moyens d'action, elle continue, mal-
gré ce quils appellent leur sécularisation, de les protéger et de les
bénir.
Dans un écrit récent, revétu de la double puissance du talent re-
-marquable et du caractére élevé de son auteur, on ,a exprimé le désir
que la religion catholique redevint en France la religion de |’Etat. Mgr
Parisis démontre, avec la haute supériorité qu’on Iui connait, qu’une
religion d’Etat n'est pas possible avec notre constitution sociale ac-
tuelle. Ce n’est pas fa laberté des cultes qui rend impossible en France
cetle religion d’Etat, c’est |’égalité constitutionnelle de tous les cul-
tes devant la loi! Qui pourra jamais concevoir qu'un gouverne-
ment constitutionnel adopte et professe, dans la personne morale
de tous les pouvoirs publics, un culte particulier, sans établir entre
ce culte et tous les autres une inégalité officielle et légale? La véri-
table religion d’Etat serait celle dont les préceptes dirigeraient et
domineraient les lois de l'Etat; celle dont les doctrines seraient pro-
tégées, pour elles-mémes, par la puissance de I'Etat; celle 4 laquelle
lEtat, comme pouvoir public, croirait ou d@ moins serait censé croire.
Toute autre maniére de comprendre une religion d’Etat aboutirait a
faire de cette institution divine l'instrument d’une politique profane
et trop souvent corruptrice.
« Or, s’écrie Mgr Parisis, nous déclarons bien hautement que, dans
ce dernier sens, nous ne voulons a aucun prix de religion d’Etat...
844 ; LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Cette forme de religion d’Etat n’est qu’un emprant honteux fait au
paganisme et renouvelé de ces siécles abatardis ot le souverain
pontificat se résumait dans la personne d’un vil tyran..... Non, en-
core une fois, nous ne voulons pas que notre chére et sainte Eglise
catholique devienne en France, a de telles conditions, ja religion
de l’Etat.... Ne dites pas que nous demandons le retour de cet or-
dre de choses; sur cela nous ne demandons rien, et nous pour-
rions en prendre & témoin le Ciel et la terre. »
Mgr l'évéque de Langres justifie ensuite l’épiscopat francais da
reproche qu’on Jui adresse journellement, au sujet de sa prétendue
antipathie pour les formes constituttonnelles, et de son désir mal dissi-
mulé, dit-on, de sortir de sa position par Je rétablissement d’une re-
ligion d’Etat.
« Supposons que cette question constitutive d’une religion d’Etat
pat étre décidée par une loi, ce qui n’est pas, et supposons qu’un
projet de loi fit aujourd’hui sur le point d’étre proposé aux Cham-
bres pour redonner en France ce titre légal & la religion catholique.
Eh bien! dans cette conjoncture, nous n’hésiterions pas a conjurer
le pouvoir, au nom de Ja France et au nom de I’Egtise, de s’abstenir
sur cela méme de toute tentative. »
Et, en effet, fait observer judicieusement le savant prélat, ou
cette religion d’Etat serait telle que le veut Ja nature méme de toute
religion divine, ou elle serait telle que |’entendent les politiques qui
veulent l’unsté en toute chose.
Dans le premier cas, on provoquerait certainement de nouvelles
et incalculables révolutions suivies de réactions terribles contre le
Catholicisme.
Dans le second ‘as, l’Eglise se trouverait livrée au bon plaisir de
ses ennemis les plus déclarés et les plus redoutables.
Donc, dans tous les cas, nous devons, parce que nous sommes ca-
tholiques sincéres, préférer UVétat de choses actuel a celui dont on preé-
tend que nous déstrons le retour.
Cela posé, Mgr Parisis signale en ces termes les immenses dan-
gers que ferait inévitablement courir a I’Eglise l’établissement d’ane
religion d’Etat fonctionnant au gré des politiques modernes :
« Aprés avoir offert au monde le phénoméne absolument incom-
parable de dix-huit cent cinquante ans de combats et de victoires
contre tout ce qu’il est possible d’imaginer de violences et de séduc-
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 845
tions, de persécution au dehors et de déchirements mortels au de-
dans, l’Eglise de Dieu se trouve en présence d’un seul ennemi qui
réunit tous les autres en lui seul dans l’infinie multiplicité de ses
moyens d’attaque : cet ennemi, c’est la politique...
« Ce qui manque touj ours aux doctrines du mensonge soulevées con-
tre la vérité divine, c’est l'unité. Que ces doctrines s’appellent héré-
Sie ou rationalisme, schisme ou philosophie, il n’importe; il leur est
toujours impossible de réunir une multitude quelconque sous l’auto-
rité d’un symbole permanent. Cette observation faite par les pre-
Iniers apologistes de la religion est devenue vulgaire de nos jours,
surtout depuis que la dissolution du protestantisme en des millions
de fragments épars, et sa résolution définitive en un scepticisme ab-
solu, se sont traduites en faits solennelset en événements européens.
« On concoit que dans cet état de morcellement |’erreur est radica-
lement incapable de lutter contre cette majestueuse Eglise catholique,
toujours compacte et toujours la méme dans l’impérissable unité de
sa doctrine et de son chef.
« Alors qu’a fait l’esprit du mensonge ?
« Ne pouvant réunir des partisans sous la direction d’une méme foi,
il a imaginé de les faire marcher sous Je drapeau d’une méme puis-
sance ; il a congu Je plan d’une autre espéce d’unité inconnue jus-
qu’ici aux siécles chrétiens, de l’unité politique, c’est-d-dire de ]’u-
nité dans l’organisation, dans Ja concentration, dans la centralisation
de toutes les forces matérielles , sous une méme main, pour sou-
mettre et diriger 4 son gré toute force morale.
« C’est dans ce vaste systéme que le prince du monde a convoqué
successivement toutes les erreurs anti-catholiques. I] leur a dit:
« Vous étes faibles, je vous protégerai; vous étes pauvres, je vous
« enrichirai; vous n’avez pas de chefs, je vous en donnerai; vous
« étes désunis entre vous, je vous organiserai ; enfin, je vous rendrai
« toutes fortes, heureuses, triomphantes ; et pour cela je ne vous de-
« mande qu’une chose: c’est que vous ne connaissiez pas de maitre
« au-dessus de moi : Hac omma thi dabo adoraveris me
« (Matth. IV, 9).» Voil& ce qui s’est dit, et, ce qui est plus incroya-
ble, voila ce qui s’est fait.
Malheur donc a l’Eglise et & la liberté si une religion d'Etat se ré-
tablissait jamais en France ! Tout aussitét le gouvernement de I’Eglise
deviendrait une branche du gouvernement del’Etat ; ses ministres se~
846 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
raient regardés comme des fonctionnaires de I’Etat, son culte comme
une affaire de |’Etat, la religion tout entire comme une institution
de |’Etat. Ce sont ta les principes, les actes, les tendances de la po-
litique actuelle parmi nous, politique dont le gallicanisme parlemen-
taire fut le germe, dont la Constitation civile du clergé fat le pro-
gramme, dont I’Université est te précepteur, dont la législation civile
est l’arsenal, dont presque tous les hommes d’Etat sont les agents, et
dont le tzar de Russie, le bourreau de la catholique Pologne, est le
type le plus complet. Donc, une religion d’Etat, telle que la révent les
hommes politiques’, doit inspirer une profonde répugnance et des
craintes terribles & tout catholique sincére.
lil
TROISIEME CAS DE CONSCIENCE. — Le culte public n’est-il pas sup-
primé par la suppression de toute religion d Etat ?-—~ Dans un écrit
émané de trés-haut, les catholiques avaient lu avec une douloureuse
surprise qu'il n’y a point de culte public sans une religion d’Etat,
c’est-a-dire sans une religion professée par les suprémes pouvoirs.
- Mer Parisis s’éléve avec force contre cette doctrine inoule dans
l'Eglise.
« S’il était vrai, dit-il, qu'il ne pit y avoir de culte publie sans
une religion d’Etat, i} faudrait en conclure :
«4° Que, pendant les trois siécles de sa plus grande gioire, Ia
religion chrétienne aurait manqué d’une condition essentielle a l’ado-
ration due 4 Dieu par les sociétés humaines ;
« 2° Qu’il en serait encore ainsi aujourd’hui de notre sainte Eglise
dans toutes les nations dont les chefs ne sont pas catholiques, depuis
la Chine jusqu’a l’Angleterre , depuis la Russie jusqu’aux fles Sand-
wich; en sorte que, dans toutes ces contrées qui, réunies, forment
certainement Ja plus grande partie du monde , elle manquerait de
cette condition essentielle ;
« 3° Que, sous ce rapport, les églises schismatiques et méme les
religions idolftriques seraient supérieures au Catholicisme, puis-
qu’elies ont toutes l’"honneur d’étre des religions d’Etat ;
« 4° Que, comme il dépendrait du gouvernement seul que !a reli-
gion eit ou n’edt pas un calte public, il dépendrait également de
lui de limiter cette faveur, de la soumettre a des conditions arbi-
traires, de la réglementer, etc. »
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 847
Aprés s’étre livré & quelques considérations que nous ne voulons
pas analyser parce qu’elles demandent a étre lues dans leur admira-
ble développement, Mgr Parisis se résume en ces termes :
4° Les hommes dowvent-ils a Dieu un culte public?
— Oui, ce devoir est prescrit par la doctrine catholique.
2° En quot consiste le culte public que les catholiques doivent a Dieu?
— Il consiste dans des actes religieux faits en communauté de
priéres, surtout par les ministres que ]’Eglise a députés poar remplir
cette fonction sainte selon des rites qu’elle a réglés elle-méme.
3° Pour qu’un culte ait une existence publique et sociale, n’est-il pas
nécessaire encore qu il soit professé PAR LES SUPREMES POUVOIRS DE
L’ETaT?
— Cette circonstance peut lui donner extrinséquement un carac-
tére légal ou civil, mais le culte catholique n’a nullement besoin de
cette circonstance pour étre parfaitement public et social.
he L’Etat, comme pouvoir, ne doit-il pas rendre un culte ad Dieu?
— On doit prier pour |’Etat et pour tous les pouvoirs de |’Etat :
YEglise en fait une obligation rigoureuse au clergé commé aux fi-
déles ; mais les pouvoirs de I’Etat n’ont pas, comme tels, pour but
ni pour fonction de faire ni de diriger des priéres....
5° Serait-il désirable que le gouvernement appuydt par une influence
dtrecte et par des mesures d'autorité matérielle la pratique des devoirs
religieux ?
— Quand les pouvoirs publics demandent 4 I’Eglise de répandre
ses bénédictions sur leurs ceuvres, ou quand, dans certaines localités,
dans certaines circonstances, ils viennent comme pouvoirs assister &
ses cérémonies saintes , ]’Eglise les accueille, les félicite, les bénit;
cela peut avoir lieu sous tous les régimes... Mais que, par des me-
sures générales, par des influences directes, par des voies d’autorité
quelconques , le pouvoir cherche a faire pratiquer la religion, c’est
Ja tout ce qu’il y a de moins désirable aujourd’hui; c’est tout ce
qu'il pourrait y avoir de plus désastreux..... On a vu souvent au-
trefois de grands et saints évéques efficacement protégés dans leur
ministére par de saints et grands rois; mais Je temps n’est plus ou les
peuples étaient entrainés au baptéme par le baptéme d'un Clovis. Au
contraire, il suffit maintenant qu’un homme soit haut placé pour que
tous ses actes officiels soient livrés & la critique.
848 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
IV
QUATRIEME CAS DE CONSCIENCE. — Peut-on, sans se mettre en opposi-
tion avec ’Eglise catholique, demander la séparation de UEglise et de
UEtat , et quelle séparation? — Avant d’entrer dans Je corps de cette
haute et vaste question, Mgr de Langres a jugé essentiel de la dega-
ger d’une question incidente fort importante par elle-méme, et dont
la solution préliminaire était indispensable :
Le concordat de 1804 est-tl abolt par la Charte de 1830?
Tout le monde sait que quelques écrivains catholiques , emportés
par un zéle exagéré, ont prétendu, dans ces derniers temps, que les
droits de la logique et les intéréts de la religion exigent l’abolition du
pacte sacré conclu au commencement de ce siécle entre le chef de
PEglise et le gouvernement francais. Mgr l’évéque de Langres, au-
quel ces écrivains ont jugé & propos d’attribuer leurs opinions, a
cru de son devoir de dissiper les inquiétudes et le mécontente-
ment que l’on a répandus & ce sujet. Et tout d’abord il lui parait inad-
missible que, le Concordat ayant été conclu simultanément par deux
puissances, |’une spirituelle, l’autre civile, et la Charte n’étant que
Yceuvre de celle-ci, ce dernier acte puisse par lui-méme anéantir le
premier. Etrange contradiction ! on attaque, et sans aucun doute avec
toute raison, les articles organiques, d'aprés cette considération que
June des parties contractantes n’avait pas le droit-de donner au con-
trat des interprétations qui l’altérent profondément, sans la partici-
pation de l’autre partie; et ceux qui parlent ainsi voudraient que ce
méme contrat, solennellement passé entre le Saint-Siége et le gou-
vernement francais, fit résilié par le fait dela constitution intérieure
que la France a cru devoir adopter pour son propre compte! Evi-
demment c’est se contredire soi-méme.
Mais , objecte-t-on , l’article 17 du Concordat porte que, dans
Te cas ot: quelqu’un des successeurs du premier consul ne seratt pas
catholique, les drous et prérogatwes mentionnés dans Uarticle er-dessus
et lanomination aux évéchés seront réglés, par rapport a la, par une
nouvelle convention. —Mgr Parisis fait remarquer qu’iln’est pas dit dans
cet article que, dans le cas prévu, les droits et priviléges accordés
au prince par le Concordat seront retirés tpso facto, mais seulement
qu’ils seront réglés ‘par une nouvelle convention. D’ou il suit qu’'ils
sont maintenus dans leur premier état jusqu’’ ce que cette nouvelle
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 843
convention soit conclue. Aux laiques qui se sont jetés hardiment a
travers ces questions redoutables , et qui, dans leur polémique irri-
tante, se sont cru autorisés a faire usage de formes beaucoup trop
impératives, le savant prélat fait observer qu’il est au moins trés-
dangereux de prétendre indiquer au Saint-Siége son devoir, surtout
en des matiéres si hautes; que, 4 part méme |’assistance divine trés-
particuliére qui |’accompagne toujours dans le gouvernement de |’E-
glise, le souverain Pontife, par sa position supréme, voit les besoins
spirituels des peuples avec un ensemble qui échappe toujours, du
moins en partie, aux hommes d’ailleurs les plus éminents, et que,
quand le Saint-Siége différe l’exécution d’une mesure que certaines
souffrances publiques nous paraissent réclamer, c’est parce qu’il juge
que }’application immédiate de ce reméde serait pire que la tolérance
provisoire du mal.
Mgr Parisis n’a pas borné 18 sa réponse ; en.quelques pages excel-
lentes il établit d’une maniére sans réplique :
4° Que le Concordat de 1804 n’est pas abrogé par la Charte de 1830 ;
2° Que la Charte n’a pas mis la France dans une situation a la—
quelle l’art. 17 du Concordat soit réguli¢rement applicable ;
3° Que cette situation, considérée en elle-méme, rend, il est vrai,
trés-inquiétante pour I’Eglise les droits et les priviléges accordés par
elle au gouvernement dans le Concordat, sortout en ce qui concerne
Ja nomination de ses pasteurs ;
4° Qu’il appartient & tout catholique de s’occuper de ces dangers,
quelquefois méme de les signaler hautement, pourvu que ce soit avec
mesure, prudence et charité ;
5° Mais que, tout bien pesé, il serait difficile d’affirmer que Ja sup-
pression immédiate du Concordat dat‘offrir pour |]’Eglise plus d’avan-
tages et de sécurité que d’inconvénients et de périls;
6° Que, dans tous les cas, il n’est permis a personne de voulotr sur ce
point, pas plus que sur tout autre, faire la lecon au Saint-Stege.
Cette question incidente résolue, Mgr Parisis revient & la question
principale qui fait ’objet de ce chapitre, la séparation de (Eglise et
de (Etat.
Voulons-nous une séparation compléte ? — Aucunement, car cette
séparation absolue a été formellement condamneée par le Saint-Siége ;
ce que les évéques demandent, c’est que l’Eglise soit dégagée de toute
dépendance du gouvernement :
850 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
4° Pour sa doctrine et les moyens de la répandre;
2° Pour son culte, pour sa discipline et toute sa législation inté-
rieure.
« Si cette double séparation ne s’opérait pas, dit Mgr l’évéque de
Langres, il y aurait nécessairement sur ces divers points des con-
flits perpétuels, parce que, sur aucun d’eyx, le gouvernement, tel
qa’il est constitué aujourd’bui, ne peut ni partir du méme principe,
ni aller au méme but que nous.
« Au contraire , avec cette séparation, on demeure facilement et
naturellement en bons rapports sur tout le reste.
« L’Etat dit 4l’Eglise: « Je ne connais, comme Etat, et je ne peux
« connaitre ni votre doctrine, pi votre discipline, ni votre droit ca-
«pon; mais, dés lors qu’ils ne troublent pas l’ordre public, je pro-
« tége de mon autorité matérielle leur pleine liberté, et je les assiste
« méme au besoin de mes secours. Ainsi le veut ma Charte. »
« L’Eglise dit & l’Etat : «Je ne participe, comme Eglise, et je ne veux
« participer ni 4 vos lois ni 4 votre puissance publique; mais, dés
« lors que vos actes de souveraineté n’ont rien de contrare a lala
« chréenenne, je les protége de mon autorité morale, j’oblige immé-
« diatement les consciences & y étre soumises, je vous procure, méme
« dans les actes les plus cachés, une obéissance volontaire et com-
« pléte que par vous seul vous n’obtiendriez jamais; puis je prie et
« je fais prier tous mes ministres et tous mes enfants pour la paix
« de l’Etat et la prospérité de ceux qui le gouvernent. Ainsi le veut
« mon Evangile, » ¢
CINQUIBME CAS DB CONSCIENCE. — Peut-on, sans blesser les doctrines
catholiques, préférer la liberté de la presse, malgré ses immenses abus,
au régime dune censure préalable exercée par (Etat? — Au siécle
dernier, ce sont surtout et presque uniquement les mauvais livres
qui ont ébranlé toutes les croyances, renversé tous les principes, ir-
rité contre toutes Jes supériorités et rendu inévitable ]’anarchie bi-
deuse et sanglante qui a marqué les pages de notre histoire d’une
large souillure. Voila pour le passé.
Dans le présent, le mal a pris un caractére nouveau. Aux ou-
vrages de longue haleine est venu se joindre le journalisme, qui les
a, pour beaucoup de lecteurs, presque tous remplacés. Autrefois on
était porté 4 écrire un livre par sa disposition personnelle. Aucun
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 851
besoin du moment, aucun engagement contracté ne stimulait un au-
teur au mal. Aujourd’hui, au contraire, un grand nombre de nos
journalistes, enrdlés, pour ainsi parler, au service des passions pu-
bliques, doivent fournir journellement a leurs abonnés de |’impiété,
de l'irréligion et da sensualisme & dose plas ou moins considérable.
On Je proclame hautement dans les bureaux de certains joarnaux,
sans cet appat, la concurrence de quelque feuille pius féconde en
perversité leur deviendrait préjadiciable. La machine est donc mon-
tée pour fabriquer constamment des articles impurs et immoraux,
comme ailleurs elle est organisée pour fagomner des métaux ou des
tissus. De part et d’autre ce sont des produits, c’est une entreprise,
c’est un état. Aussi un peuple qui ne lit que des journaux n’est-il plus,
du cété de )’intelligence, qu’un peuple de mendiants tendant la main
au premier venu, pour obtenir quelques miettes de ce pain de la vé~
rité que nous cherchons toujours, lors méme que, par quelque fatale
illusion, nous courons aprés le mensonge.
Mieux que personne, Mgr de Langres comprend les suites lamen-
tables de la liberté de ja presse , de la liberté de la parole et de l’é-
critare, ce don de Dieu par excellence, qui, par la malice de |’homme,
est devenu l’un des fléaux du monde. Mais est-ce 4 dire qu’il faille
convoguer tous les pouvoirs a la destruction de cette liberté?
Mer Parisis fait observer que, la liberté civile de la presse une fois
établie en fait, le dévergondage de publications démoralisantes qui
s’ensuit ne peut avoir de contre-poids que dans la publication de
bons ouvrages. A quoi ont abouti, au XVIII* siécle, les efforts du
gouvernement pour arréter le débordement des mauvais livres ? Ceux
qu’on faisait briler par Ia main du bourreau sur le grand escalier du
Palais n’étaient-ils pas publiés 4 des milliers d’exemplaires et lus
par tout le monde? Sous la Restauration, la censure a plusieurs fois
exercé son régne inflexible : qu’en est-il résulté ? C’est que, d’aprés
le rapport du directeur de Ja librairie sur la réimpression d’ouvrages
divers, depuis février 1817 jusqu’au 34 décembre 1824, plus de deux
millions sept cent mille volumes ¢ ouvrages impies, athées, séditieun, un-
morauz, obscénes, furent imprimés dans la capitale.! Qu’arriverait-il
aujourd'hui si un gouvernement comme le nétre se trouvait armé de
la censure ? I] arriverait que les mauvaises doctrines auraient leur
cours, comme sous la Restauration, tandis que les bonnes, génantes
pour le gouvernement, qui aspire 4 !a domination spirituelle, seraient
$52 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
incessamment entravées. Le ministére, qui a fait poursuivre avec une
sorte d’acharnement MM. Combalot, Souchet et L. Veuillot, n’a-t-il
pas laissé des feuilles notoirement stipendiées par lui prodiguer l’ou-
trage au Catholicisme, a ses prétres, 4 ses ceuvres, et attaquer |’or-
dre social tout entier dans des romans cyniques et démoralisateurs ?
Malheur donc a I’Eglise catholique si, sous n'importe quel gouverne-
ment, elle se laissait placer dans une situation telle que |’attaque fat
ouverte 4 tous ses ennemis, et que le seul moyen de défense qui lui
reste, la liberté de la parole, luifat rendu impossible !
Nous savons, & n’en pouvoir douter, que le pouvoir qui nous gou-
verne tend de toutes ses forces et par tous les moyens & faire de la
religion non plus un libre et généreux auxiliaire, mais un serviteur
enchainé, ne fonctionnant plus que pour le profit et selon le caprice
d’un maitre sans Dieu. Or, qui est-ce qui arréte encore le pouvoir
dans cette redoutable et continuelle tendance? un seul obstacle: la
liberté de la presse cathotique. Sans cela, sans la crainte incessante
des réprimandes consciencieuses et des blames énergiques de cette
presse incorruptible, au moins dans ses principes, ni les éloquents
discours de quelques Pairs et de quelques Députés & la tribune,
ni les réclamations confidentielles et pressantes de tout |’épiscopat,
ni méme les protestations officielles et diplomatiques du Saint-Siége,
ne pourraient |’arréter : il irait droit 4 son but, qui est ]’asservissement
de l’Eglise, par la domination inévitable d’une autocratie déguisée
sous le faux nom d’Etat. Croit-on que, si la liberté de la presse exis-
tait en Russie, il edt été possible de faire flageller les Basiliennes et
de mutiler sans relache la catholique Pologne?
« Ici on nous arréte, dit Mgr Parisis, et l’on nous représente que
si, d’un cété, la censure occaslonnait quelque géne & l’action du Ca-
tholicisme, de ]’autre, elle lui épargnerait toutes les douleurs et tous
les dangers qui lui viennent des horribles scandales de la presse impie
et irréligieuse. Nous répondrons d’abord, sans hésiter, que I’Egtise
aime incomparablement mieux vivre libre au milieu des scandales
que d’étre, n’importe sous quel régime, privée de sa liberté dans les
points essentiels. Libre, elle a triomphé des scandales monstrueux
de l’ancien paganisme ; opprimée et muette, elle tombe en mor-
ceau sous le niveau impitoyable de la civilisation moscovite. Les
scandales sont une nécessité de.la position de 1’Eglise sur la terre;
son divin Fondateur le lui a formellement prédit: Necesse est entm
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 863
ut ventant scandala (Matth. XVIII, 7) ; mais la privation de la liberté,
et surtout de la liberté de ja parole publique, de la parole procla-
mée & la multitude et retentissant sur les toits ; cette privation, c’est
pour |’Eglise une condition tout a fait mortelle. La parole de salut,
la parole de vérité, la parole qui combat incessamment les erreurs
et les vices, et qui dit & tous, quand il le faut : Non lcet; cette pa-
role, c’est la respiration de |’Eglise ; elle ne peut absolument pas s’en
passer ; 6touffer cette parole en elle, c’est |’étoaffer elle-méme. »
Par conséquent, conclut l’illustre prélat, la censure serait pour
l’Eglise un mal incomparablement plus funeste que la liberté actuelle
de la presse ; et nous pouvons, sans manquer 4 nos principes catho-
liques, et méme nous devons, en vertu de ces principes, préférer
cette liberté de la presse, malgré ses énormes abus, a un régime de
censure préalable exercée par le gouvernement.
VI
SIXIEME CAS DE CONSCIENCE. — Pewut-on, sans manquer aux devotr's
les plus sacrés envers Uenfance, demander qu'elle puisse étre livrée in-
différemment a des mattres en qui Cautorité publique n’a pas, par des
moyens spéciauz, reconnu les qualités nécessaires pour meériter la con-
fiance des famalles. Ne faut-tl pas que les mattres offrent des garanties ?
La solution des cas de conscience précédents indique nettement
la réponse qu’il faut faire a la question qui vient d’étre posée. Cette
réponse la voici : Demandons-nous qu’il y ait ou qu'il puisse y avoir
impunément de mauvais maitres, c’est-a-dire des maitres sans con-
science et sans principe? Demandons-nous que ces mauvais maitres
soient ou multipliés, ou favorisés, ou maintenus? Nullement. Nous
nous plaignons, au contraire, de la toute-puissance d’un sysléme
qui, par le seul effet de sa nature, maintient ces mauvais maitres et
lesrend mévitables ; nous nous plaignons de ce que le systéme qui
permet et qui est forcé de permettre la liberté du mal soit domina-
teur, exclusif, au point de ne pas permettre au méme degré Ia liberté
du bien que nous réclamons. Certes, au point de vue catholique,
mieux vaudrait que cette liberté du bien régnat seule ; mais pour
qu’il en fat ainsi il faudrait que le gouvernement, que la société pit
définir avec assurance ce qui est bien, ce qui est mal. Or, notre gou-
vernement, en une telle matiére, ne saurait prononcer up jugement ;
carce qui est bien pour I’un est mal aux yeux des autres; et il est
854 ; LA DOCTRINE CATHOLIQUE
impossible aujourd’hut de ne pas admettre la liberté civile des opi-
nions. Ii faut donc que, pour accorder la liberté da bien telle que nous
la comprenons, le gouvernement permette aussi celle da mal. Cette
derniére, on le sait, est depuis longtemps accordée ; partant, en ré-
clamant la liberté d’enseignement, nous ne demandons que le pou-
voir d’enseigner les vérités catholiques, par l'éducation de l’enfance
et de la jeunesse, avec la méme liberté d'action dont on jouit, dans les
écoles da gouvernement, pour enseigner ce que l'on veut, méme
contre nos dogmes les plus sacrés. Mais, nous dit-oa, se vaudrait-il
pas mieux retrancher tout simplement de l’enseignement universi-
taire, aussi bien que de l’enseignement privé, les maitres qui ne sont
pas religieux ? Projet chimérique ! Depuis quarante ans, sous )’Em-
pire comme sous la Restauration , sous les Fontanes comme sous les
Frayssinous, ]’Université a toujours été la méme. Et comment doac,
sous le régime de la Charte de 1830, imposerait-on & cette Université
des entraves auxquelles elle a échappé sous le régne constitutionnel
d’unereligion d’Etat ? Est-ce qu’tl serait possible aujourd’hui d’exclure
d’une chaire un professeur juif, protestant ou sceptique, qui au-
rait pris seg grades et dont les doctrines paraitraient de nature 2
exercer une facheuse influence sur les croyances de ses éléves catho-
liques ? De que} droit, en effet, le gouvernement pronoacerait-il ces
exclusions ? Le judaisme, le protestantisme et le scepticisme ne sont-
ils pas. des opinions constitationneilement libres ?
L’exclusion des maitres mauvais, tels qu’on les a définis, est donc
-absolument impossible dans l’Université, encore bien qa’elle ne cesse
de mettre en avant les garanties que présentent ses professears. Et
pourtant, « entrez, vous dit l’Etat par la bouche de M. Liadiéres ,
« entrez; mes précautions sont prises, ma sollicitude a devancé la
« votre; ne redoutez rien ni pour la santé, ni pour les swemrs, ni
« pour I’instruction de vos enfants. » Incroyable outrecuidance ! Que
répondrait l'Université si un pére de famille catholique se présentait a
elle et lui disait : « Je consens & faire élever mon fils dans votre sein,
« mais & une condition: c’est que, sar l’honneur, vous m’assurerez
« que mon fils ne rencontrera dans vos établissements aucun maitre
« dont les disconrs, la conduite ou l’influence soient capables de le
a détourner de la voie du salut, telle que ma foi me ]’a fait compren-
« dre. » Est-il un seul ministre, un seul inspecteur, un seul recteur
d’Académie qui voulfit donner cette garantie sous le régime de la
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 865
Charte de 4836, laquelle prociame la liberté des cultes et celle des
opinions ? Qu‘or nous réponde ! Et si Pon est forcé de dire : «Non! n
quel prix veut-on que nous attachions 4 tous ces examens dont on
fait tant de bruit? Des garanties dans les maitres chargds de I’éduca-
tion de l’enfance! Oui, certes, les pére et mére doivent en cher-
cher, en exiger ; mais penvent-ils remplir ce devoir de conscience ?
Tout choix ne leur est-il pas, en quelque sorte, interdit? Toutes
Jes mesures, tous les régiements, toutes les lois n’ont-ils pas pour
but de condamner nos enfants A suivre les cours de vos colléges, en
rendant quast-impossibiles tous les établissements privés ?
Vu
SeprizME CAS DE CONSCIENCE.—— Peut-on, sans manquer a la loi de
Dreu, qui ordonne le respect des supéricurs et la charité pour le pro-
chain, attaquer par pareles et les autorites publiques et toute espéce de
personnes, conume tle font habitueltement les journaus ? — Laréponse
de Mgr Parisis ne laissera pas Yombre d’un doate dans aucune con-
Le cinquiéme commandement de Dieu défend |’homicide encore
pius formellement que le quatritme et le huititme ne défendent les
attaques contre lea supérieurs et contre la réputation du prochain.
Or, la guerre conduit directement 4 I’homicide. S’ensuit-il que tous
ceux qui font la guerre ou qui se destinent 4 cet art meurtrier soient,
& cause de cela, dans un mawvais état de conscience? Nul ne l'oserait
dire. Et, en effet, quoique strictement défendu ep 30), )’homicide
peut étre permis en vertu d’un droit supérieur au droit privé , par
des raisons majeures d’intérét général; car l’intérét de tous doit l’em-
porter sur |'intérét personnel de quelques-uns. La méme résisiance,
les mémes attaques sont et doivent etre permises & |l’égard de ceux
qui font quelque tort 4 ja société rehigiense et civile. S’il en était au-
trement , il faudrajt admettre , ce qui est absurde, que l'arme de la
parole, la seule que Dieu ait donnée a son Eglise, doit tre abandoanée
& nos ennemis.—WMais, dira-t-on, ces observations n'éclairent pas suf-
fisamment le vaste probléime dont tant d’esprits se préoceupent. D’on
viennent les droits des publicistes modernes? Quelle est I’étendue de
ces droits? Queiles en sont les limites? Est-il bon, est-il aéceasaire
qu’il y ait des journaux catholiques? etc. —- Mgr de Lapgres n’a pas
hésité & aborder de front ces redoutables questions 4 peu pras inex-
856 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
plorées jusqu’ici. I} examine d’abord le réle du journalisme moderne
dans !’Etat, et, aprés avoir établi quels sont, de ce cété les droits et
les devoirs généraux ou particuliers, il l’étudie dans les affaires
de l’Eglise. Quoique ]’espace nous manque, il nous est impossible de
ne pas suivre )’illustre prélat dans cette voie ou les plus timides, nous
en sommes sir, marcheront désormais d’un pasferme, a Ja clarté de
la vérité catholique.
4. Journalisme dans (’Etat. — Saint Francois de Sales, cet évéque
si saint, si modéré et si aimable, s’exprime ainsi au chapitre 33° de
son Introduction a la vie dévote : « Ii ne faut pas, pensant fuir le
« vice de la médisance, favoriser, flatter et nourrir les autres ; ainsi
« faut dire rondement et franchement mal du mal, et blasmer les
« choses blasmables. I] faut observer, en blasmant le vice, d’espar-
« gner le plus que vous pourrez la personne en laquelle il est....
« J’excepte entre tous les ennemus de Dieu et de son Eglise; car, de
« ceux-la, tl les faut descrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des
« hérétiques et des schismatiques, et les chefs dicelles : c'est charité de
« crier au loup quand il est entre les brebis , votre o% qu’tl sort. »
(Edit. de 1613, p. 434.)
Voila ce que saint Francois de Sales disait, non-seulement aux pas-
teurs, mais en outre a tous les fidéles, sous le régne de la monarchie
absolue , c’est-a-dire & une époque ou la puissance publique était
concentrée dans le bon plaisir du souverain. Mais depuis saint Fran-
cois de Sales, il s’est fait une société entiérement nouvelle ; tous les
pouvoirs ont été déplacés. La société actuelle doit étre gouvernée
non par la pensée d’un seul, non pas méme par la pensée personnelle
de plusieurs, mais, autant que possible , par la pensée collective du
plus grand nombre. Or, ce qui contribue le plus &@ former aujour-
—@’hui cette pensée collective, c’est le journalisme. On a dit que les
peuples modernes ne croient plus a rien ; pour un grand nombre cela
est vrai. Mais comme il faut @ l’homme une foi quelconque , a pro-
portion qu’il ne croit plus a |’Evangile, il croit davantage a ses jour-
naux. Plus on déserte le préne du pasteur, plus on se presse a la ta-
verne ou au cabinet de lecture, pour prendre connaissance de la
‘feuille du jour.
Ainsi, le journalisme est aujourd'hui la premiére puissance sociale :
c'est lui qui fait l’opinion, et c’est l’opinion qui méne le monde. Apres
cela, demander s’il faut des journaux catholiques , n’est-ce pas de-
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 857
mander s’it faut abandonnner aux ennemis de |’Eglise l’arme de la
parole?
On s'indigne contre les feuilles catholiques parce qu’on trouve
qu’elles ont des torts dans leur rédaction. I] faut reconnaitre que ce
reproche est queiquefois fondé; mais, @ part méme les excuses qui
tiennent aux difficultés nombreuses de cette profession, comment ces
faits personnels pourraient-ils diminuer }’utilité de l’ceuvre sociale dont
il s'agit? Quel est le pasteur des 4mes qui n’a pas de reproches a se faire?
Or, de ce que Dieu a confié la dispensation de ses graces 4 des hom-
mes fragiles, faut-il faire retomber sur le ministére qu’ils exercent les
torts de leur fragilité? Aux yeux de Mgr de Langres, le journalisme
religieux n’est pas seulement une ceuvre indispensable au salut de la
société, c'est une sorted apostolat, Peut-ttre tous ceux quil’exercent,
méme parmi les catholiques, ne le comprennent-ils pas assez de la
sorte : quel est et quel doit étre l'objet du journalisme catholique,
sinon de combattre l’erreur et de défendre la vérité, quelle qu'elle
soit, mais surtout la vérité divine? La Providence, en constituant les
sociétés modernes et en y suscitant le journalisme religieux, ne sem-
ble-t-elle pas lui avoir dit comme autrefois au prophéte, quoique
dans un ordre beaucoup plus restreint : Ecce constitut te hodie super
gentes et super regna, ut evellas et destruas, et disperdaset dissipes, et
edifices et plantes? (Jérém., 1, 10.)
Mais s’il est vrai que telle soit la haute et sainte mission du journa-
' lisme religieux, quelle responsabilité terrible pése sur tous ceux qui le
dirigent, qui travaillent 4 sa rédaction et qui y participent en quelque
maniére que ce soit ! Le premier devoir du journaliste catholique, c’est
le désintéressement. Il est deux sortes d’intéréts privés qui trop sou-
vent égarent les publicistes : ceux du gain et ceux de |’amour-pro-
pre. Le journalisme catholique ne peut pas -étre une spéculation, pas
plus que l’apostolat; 1] faut que, sous peine de périr ou de se désho-
norer, l'un et l’autre soient un dévouement. Honneur ! s’écrie Mgr Pa-
risis, A ces catholiques vraiment iatelligents de leur vocation, qui,
dans ce siécle avili par le culte ignoble de la matiére et par tous les
germes d’égoismes, ont compris qu’ils devaient venir en aide au sa-
cerdoce par le concours simultané de leur talent, de leurs travaux, de
leur fortune, et qui se sont dit spontanément avec le grand apdtre :
Ego autem libentissime impendam, et superimpendar ipse pro animabus
vestris, (2 Cor., XII, 45.) Ces bommes sont seuls dignes de fon-
858 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
der solidement et de diriger avec frat un journal catholique, et, pour le
dire en passant, ce sont 1a Jes fondations pieuses que la religion de-
mande surtout aujourd’hui. I] fat un temps ot Ja picté chrétienne
fondait des menastéres, des églises, des hépitanx. Ces eouvres sont
louables, bonnes et saintes dans tous les temps; mais elles sont de-
venues légalement beaucoup plus difficiles pour les particuliers, de-
puis qu’elles ont été envahies par le pouvoir centralisateur qui lear
impose ses lois.
Au contraire, le journalisme est libre : il ne faat pour s’y associer
que le vouloir ; le journalisme est ja grande cuvre du jour ; c’est de
ce cété que ia dévotion des fidéles éclairés devrait porter en masse
ses offrandes et ses efforts, afin de procurer a oes feuilles, si influen-
tes et si nécessaires, assez d’indépendance pour qu elles soient inflexi-
bles dans le devoir, assez de ressources pour qu’elles offrent des ré-
dactions au godt de tous les esprits et des abonnements 4 la. poriée
de toutes les fortunes‘. C’est dire que le journalisme doit étre pour
tous les cathokques une ceuvre de zéle, de dévouement et de sacri-
fice. Bien coupable serait donc le publiciste qui sacrifierait l'intérét
général & un intérét privé quel qu'il fat. I] faut que le journaliste soit
désintéreasé, avons-noas dit ; il faut, en second lieu, qu'il mette sous
ses pieds tout amonr-propre. La condition de la vie publique est de
rencontrer des contradictions nombreuses, injusies, mrientes. « Si
l’on ne sait pas alors maitriser son coeur, et tenir, comme dit |’E-
criture, son Ame dans sa main, qu’arrive-t-il? Que le journal, au
lieu d’étre une tribune dressée pour la défense de la religion et de
la patrie, de la vérité et de la justice, n’est plus que le champ clos
d’un duel rarement utile , quelquefois scandaleux et toujours affli-
geant. On rend injure pour injure et malédiction pour malédiction ;
on se croit autorisé, par le langage du provocateur, a lui répondre
dans des termes amers et quelquefois grossiers. Peu content de
critiquer et d’empoisonner ses actes notoires, et pour ainsi dire of-
ficiels, on va fouiller dans sa conduite privée, et l’on ne s’arréte
dans cette voie de diffamations pénibles que devant la limite posée
par la lo: humaine.....
«Oh! nous nous garderons bien de justifier jamais cette polémique
« envenimée et toute personnelle; Ja détraction n’est jamais per-
4 Cas de Conscience, pages 210-214.
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 859
muse quand elle est lexpression de ja haine....... Bien loin que la
religion gagne aces échanges d’injures, elle y recoit de nouveaux
dommages, et, tandis qu’autrefois les infidéles, 4la vue des premiers
chrétiens, étasent portés ou préparés a croire en disant : « Voyez
comme ils s’entr’aiment, » aajourd’hui les hommes du monde, si exi-
geamts em ce qui nous concerne, voyant des journaux, également
nommés catholiques, se renvoyer mutuellement l’insulte, se sentent
éloignés de nous et disent avec dédain : « Voyez comme ils se haifs-
« sent! »
«Le tort fait au journalisme religieux par ces hors-d’ceuvre pleins
d’amertume est incaicolabie..... Ce n’est pas, et nous le dirons plus
loin, que, dans la discussion des affaires publiques et dans la répli-
que a des attaques contre le bien, nous blamions ia verve et l’es-
prit; nous ne parlons ici 'que des conflits de personne a personne et
de journal & journal, et nous conjurons les écrivains catholiques de
savoir s'oublier un peu eux-mémes en pareiiie occurrence, ou piutét
de se respecter assez pour ne jamais se lancer dans ces querelies hon-
teuses. »
Aprés cette admonestation toute paternnelle, et que nos con-
fréres, nous en sommes certains, accueilleront, comme novus, avec un
respect tout filial, Mgr Parisis établit les droits et les devoirs particu-
liers du journalisme dans les élections, du cété des électeurs, du cété
du pouvoir exécutif, etc., etc. Nous regrettons d’étre forcé de re-
noncer a l'analyse de ces exceHents chapitres, qui forment a veri-
table traité pratique sur le journalisme, et que tout catholique doit
lire, relire, et prendre pour guide de sa conduite dans |’ordre poli-
tique‘,
Devoir du journalisme dans ('Eglise. — Les droits et les devoirs
du journalisme dans I'Etat viennent surtout de la forme donnée a
notve gouvernement par ja Charte constitutionnelle. Cette Charte ne
modifie en rien la valeur morale des rapports qui peuvent exister en-
tre la manifestation de la pensée par des feuilles périodiques et les
4 Les chapitres dont nous ne donnons pas l’analyse s’étendent de Ja
page 246 a la page 274. Il y a 1A des considérations de la plus haute im-
portance. Nos ennemis, qui prétendent que l’épiscopat repousse les {n-
stitutions représentatives, seront frappés eux-mémes de la profonde
science constitutionnelle que posséde l’illustre évéque de Langres et de
la haute indépendance de son esprit en matiére peltique.
860 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
intéréts de l’Eglise de Dieu. La constitution de 1830 n’a pu régier que
ce qui est du domaine de la société civile. On ne peut disposer que
de ce qu’on posséde, cela est évident.
Tout catholique sait ou doit savoir que |’Eglise de Dieu n’appar-
tient pas aux puissances du monde, et tel est le vrai sens de ces
- paroles dont on a tant abusé : Regnum meum non est de hoc mundo
(Joan., XVHI, 36). En proclamant la liberté des cultes, la liberté de
conscience, celle de la presse, la Charte a seulement déclaré que le
pouvoir civil, dont elle est le code supréme, n’aurait, pour ce qui la
concerne, aucun droit de géner en rien ja conduite des individus en
ces matiéres; mais elle n’a jamais prétendu affranchir les consciences
des lois divines qui pourraient exister ; en fait de religion, elle a seu-
lement placé le gouvernement en dehors de ces questions ; elle |'a
rendu tout a fait incompétent pour s’y ingérer. Donc, Jes libertés
civilement acquises en 1830 ne s’étendent aucunement, pour le for
de la conscience, aux choses de l’Eglise; donc , l’émancipation so-
ciale n’entraine aucunement l’émancipation religieuse. Ce point
établi, et nous invitons les catholiques 4 lire avec une extréme at-
tention les observations trés-tmportantes de Mgr Parisis 4 cet égard',
Je savant prélat examine !’action des laiques dans les affaires de Il’E-
glise.
« Il faut reconnaitre et professer avant tout que l’Eglise est fon-
dée sur le sacerdoce; que, principalement, elle est appuyée sur le
fondement des apétres, et plus principalement sur l'unique Pierre
angulaire dont il est dit: « Tu es Petrus, et super hanc petram ed-
ficabo ecclesiam meam »'(Math., XVI, 18.)
« I] faut reconnaitre ensuite que, dans l’Eglise , il y a le droit di-
vin, Ja partie enseignante et la partie enseignée ; qu’il y a des doc-
teurs et des pasteurs envoyés pour la prédication de la vérité ;' que
I’Eglise est un véritable corps composé de membres destinés a des
fonctions spéciales et diverses ; qu’il y aurait dans ce corps divine-
ment institué perturbation et souffrances, si ses membres changeaient
respectivement de place ou d’emploi, et que ce serait surtout, comme
le dit saint Paul, le comble de la folie st tous voulaient étre des yeuz.
Sous ce rapport, le régne du laicisme enseignant dans 1’Eglise est
donc tout a fait inadmissible...
‘ Cas de Conscience, de la page 274 & la page 277.
at
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 861
« Or, il faut Y'avouer, en voyant aujourd’hui presque toutes les
ceuvres catholiques, depuis le soin individuel des pauvres jusqu’a
I'OEuvre de la Propagation universelle de la Foi, confiées en trés-
grande partie 8 des mains sans doute trés-pures, mais Jaiques, on se
sent, malgré soi, saisi d’une inquiétude vague qui se méle aux conso-
Jations immenses que procure d’ailleurs la yue de tant de dévouement
et de zéle, de tant d’abnégation et de ferveur, surtout parmi nos jeu-
nes catholiques. I] est donc bien essentiel, bien nécessaire et peut-
étre bien urgent, de sonder cette question spéciale et de |’analyser
tout entiére, afin de discerner netlement ce que le concours des lai-
ques, dans les affaires extérieures de I’Eglise, peut avoir d’utile et de
désirable aujourd’hui, surtout @ raison des circonstances, et de déter-
miner ce qu’il aurait, en dépassant certaines limites, de repréhensif
et de dangereux. »
Mgr de Langres reproduit ensuite, dans son entier, la lettre qu’il
adressa, il y a trois ans, 4 M. le comte de Montalembert, sur la part
que doivent prendre aujourd'hui les laiques dans les questions rela-
tives aux libertés de ]’Eglise. ll résulte, comme on sait, des principes
généraux exposés dans cette lettre, que, pour la défense de tous les
pomts définis par U Eglise, les simples fidéles peuvent et doivent, cha-
cun dans sa sphére, apporter leur part d’action; mais que, sur les
matiéres controversées dans |’Eglise, les laiques doivent toujours
user d’une respectueuse réserve et quelquefois garder un silence
absolu.
Appliquant avec quelques détails ces considératious au journa-
lisme, Mgr Parisis établit nettement sur quels points les droits et les
devoirs des journalistes sont certains et comme absolus. Il est trés-
sir que le journalisme religieux a le droit de signaler dans toutes
les ceuvres publiques ce qui s’y trouve de formellement contraire a
la foi ou & Ja morale chrétienne, que ces ceuvres viennent des par-
ticuliers ou de |’Etat. « C’est charilé de crier au loup quand il est au
milieu des brebis. »
Mais il est des points ot ces droits et ces devoirs du journalisme
sont incertains et trés-limités. Permettre au journalisme laique de
pénétrer, de parler et d’agir dans le sanctuaire, ce serait approuver
un désordre manifeste et peut-etre sacrilége. D’un autre cété, refuser
aux catholiques sincéres leur part d’action dans le combat que les
ennemis de I’Eglise viennent livrer & ses ministres jusque éur les
862 LA DOCTRINE CATHOLIQUE
marches de ]’autel, ce serait trahir, dans un autre sens, les intéréts
de la religion. Le plus sar serajt que les journalistes religieux fussent
appelés 4 cette ceuvre sainte par les évéques; mais alors toute la
responsabilité du journal tomberait sur ces évéques, qui en seraient
les directeurs et presque les rédacteurs en chef, ce qui, quant a pré-
sent, est tout 4 fait impossible. Si donc Je journalisme religieux ne
recoit d’aucune mission expresse et canonique le pouvoir de s’ingé-
rer dans Jes affaires relatives au gouvernement de |’Eglise, il faut
qu’il le tienne ou d’une certaine concession tacite ou du droit natu-
rel. Notre Seigneur ayant exclusivement et personnellement chargé
les évéques de diriger |’Eglise de Dieu, nul autre qu’eux ne peut,
sans usurpation, mettre la main A cette direction spirituelle, sur-
tout pour l’entraver ou la critiquer, 4 moins qu’il ne le fasse en
vertu d’un droit réel. Or, ce droit existe-t-il? Oui, quelquefois, dit
Mgr de Langres; par exemple, si le chef du troupeau faisait fausse
route en le dirigeant, s’il marchait évidemment vers le schisme, et
si, conséquemment, il fallait résister 4 ses ordres, sous peine de s’ex-
poser soi-méme a la réprobation divine. Pour se ‘faire mieux com-
prendre, Mgr Parisis examine quel droit peut avoir le journalisme re-
ligieux en ce qui concerne :
1° Le choix des pasteurs ;
2° Le matériel du culte;
3° Certaines questions controversées de discipline.
Choiz des pasteurs, — L’abus en cette mati¢re étant trés-possible
‘ et pouvant devenir trés-préjudiciable au bien , il est clair que ce
droit appartient 4 la puissance qui peut Je mieux ou plutdt qui peut
seule l’exercer. La légéreté notoire de Ja conduite, Ja faiblesse exces-
sive du caractére, les habitudes de complaisance pour le pouvoir
peuvent étre quelquefois, aux yeux de la politique, des titres a Ja
préférence. Qui peut détourner ces choix malheureux? Une seule
puissance ;: l’opinion. Et qui éveillera l’opinion, sinon le journa-
lisme? Certes, son devoir est alors effrayant; et c’est avec un désin-
téressement absolu, et avec toute la prudence et toute la charité
possibles, qu'il doit prendre la parole dans de pareilles circon-
stances.
Matériel du culte. — Le culte divin, méme dans ses actes exté-
rieurs, est par sa destination essentiellement spirituel et sacré; il
échappe par cela mame A toute autorité humaine. Le journalisme,
DANS LES GOUVERNEMENTS MODERNES. 863
pas plus que |’Etat, ne posséde donc en lui-méme aucun droit sur
le calte, qui dépend de l’Eglise toute seule. Cependant dans le maté-
riel du culte il est un edté sur lequel l'Eglise n’a pas fait de lois pré-
cises. Or, dans tout ce qui est arbitraire , le journalisme a droit
d'exprimer son opinion; ainst, pour ja forme des églises, les orne-
ments de l’autel, le chant des louanges de Dieu. Mais il est d’autres
parties du culte extérieur sur lesquelles I'Eglise a fait des lois, et
sur lesquelles, cependant, il existe des controverses : par exemple,
la liturgie. Que penser de |’intervention du journalisme en cette ma-
tiére? II y a, dit Mgr de Langres, méme en ce qui concerne les pa-
roles saintes de la priére publique, des études et certains jugements
que |’Egtise n'a interdits 4 qui que ce soit : par exemple, les études
sur l’origine et sur histoire de chaque liturgie, le jugement sur les
motifs qui y ont inspiré les divers auteurs, et le caractére spécial
dont ils l’ont marqué au point de vue de l'art et de l’orthodoxie.
Tout publiciste, quel qu’il soit, a le droit d’examiner ces mati¢res
historiques.
Questions controversées de chscipline. — Des discussions sur |’ina-
movibilité des desservants, sur le rétablissement des officialités, ont
aussi été soulevées, et non sans orage et sans scandale. Mais de ce
que ces questions sont brilantes, et de ce qu’elles ont été plus ou
moins envenimées par les partis, s’ensuit-il que le journalisme re-
ligieux ne puisse les aborder sans partager les torts et sans tomber
dans les inconvénients de ceux qui les ont compromises et en quel-
que sorte fiétries? Mgr Parisis ne le pense pas. Que le journaliste
commence par étudier 4 fond ces questions difficiles ; qu'il en parle
modestement, selon le besoin, ne fdt-ce que pour dissiper des préven-
tions malveillantes, et son intervention, dans ces limites, ne pourra
qu’étre utile a |’Eglise.
Nous voici arrivé au terme de notre tache. Nous nous sommes ef-
forcé de condenser dans les pages qu’on vient de lire comme la sub-
stance du livre de Mgr de Langres, dont nous avons reproduit les
idées avec la plus scrupuleuse fidélité, en nous servant, autant que
possible , de ses propres expressions. Nous espérons bien que cette
analyse, incompléte malgré tous nos efforts, fera sentir 4 tous nos
fréres la nécessité d’étudier sérieusement l’ouvrage que Mgr Parisis
a composé pour éclairer nos consciences, et qu’il a soumis au juge-
ment supréme et 4 J’infaillible autorité du Saint-Siége apostolique.
864 LA DOCTRINE CATHOLIQUE, ETC.
L’esprit de force, de modération et de prudence, qui éclate dans tous
les actes de notre glorieux Pape Pie IX respire 4 chaque page dans cette
ceuvre de Villustre évéque de Langres. La publication de son beau
travail est un événement plus important encore que le discours du Pére
Ventura sur la mort d’O’Connell. Notre siécle, tout l’annonce, verra
s’accomplir la réconciliation complete de la religion et de la liberté.
« Que Dieu, qui tient seul dans sa main les volontés et les destinées
« des hommes, daigne faire venir et les peuples et les rois en aide
« & celui qu’il a chargé de cette mission incomparable ; que les peu-
« ples attendent le signal de ce grand et saint réformateur (Pie IX)
« pour marcher, s'il y a lieu, 4 la conquéte de leurs droits et de
« leurs libertés; que les rois, leurs yeux fixés sur ce législateur sa-
« gementet fermement populaire, afin de le prendre toujours pour mo-
« déle dans |’exercice de leur pouvoir souverain sur leurs sujets ; que
« tous, rois et peuples, pasteurs et fidéles, lui apportent, de toutes
« Jes contrées de la terre, le concours de leur sympathie et de leurs
« voeux, peut-étre de leurs dons et de leurs efforts, afin que Rome
« devienne de plus en plus, non par contrainte mais, spontané-
« ment, le centre et le mobile de tout. La grande ceuvre des temps
« modernes s’achéve par la solution pratique du probléme dont nous
« avons essayé d’offrir les principes élementaires et qui se résume
« en ce peu de mots :
« L'UNION DES DROITS DE L’EGLISE ET DES LIBERTES POLITIQUES‘. »
Aurélien pe Courson.
* Cas de Conscience, p. 328.
(TUDES SUR PART RELIGIEUX,
EGLISES DE PARIS.
TABLEAUX. — PEINTURES MURALES, — VERRIERES.
CONCOURS POUR LES VITRAUX DE LA SAINTE-CHAPELLE.
L’esprit religieux, c'est le souffle de vie; oa il manque, tout manque
a la fois, et, si les premiers éléments de toute ceuvre pittoresque sont
le style et le dessin, ces deux principes n'ont leur enti¢re application
que dans le domaine de la peinture sacrée. Voulons-nous dire par 1a
qu'il faut mettre 4 index toute école ou n’est point exclusivement pro-
fessé le culte de la ligne et 00 toute la place n’appartient pas a la repré-
sentation des faits divins? Qui pourrait, si ce n’est violemment, tirer de
nos paroles une signification si absolue ? La nature humaine ne se réduit
pas & une seule faculté, et, plus rigoureux que le souverain Maftre, au
milieu de ce monde ov il a semé & pleines mains les formes les plus
riantes et les couleurs les plus aimables, nous bornerions le libre effort
de l'homme 4 la reproduction d’un seul aspect et a l'emploi d’un seul
moyen! Nous laissons 4 la peinture un champ plus vaste. Mais, sans
parier ici des lois inviolables de la convenance, nous nous croyons en
droit d’exiger que toute école repose sur la double base de l'idée chré-
tienne et du dessin. Une fois ce point assuré, le reste peut sans péril
étre abandonné a la fantaisie de l’artiste. Faites, au contraire, prédomi-
ner le coloris et les sujets purement humains ; ne les soutenez pas, ne—
les balancez pas, en quelque sorte, par le voisinage des sujets religieux
et des contours sévéres, et vous verrez aussitét chanceler tout l’édifice.
Pas plus que notre Ame l’art ne doit étre mutilé; mais, de méme que
T. xx. 25 péc. 1847. 12° ive. 28
866 LES NOUVELLES PEINTURES
la méthode et la raison, c’est-a-dire la plus haute de nos facultés et la
condition la plus essentielle de leur exercice, doivent présider 4 toutes
nos opérations intellectuelles, de méme l’analyse de la forme et l’idéal
chrétien doivent constituerle fond de la peinture. Et, comme {fl vaudrait
mieux perdre la vue que intelligence, mieux vaudrait pareillemant re-
nopeer au colorig qu’au dessia, sux sujets profanes qu’sux sajets reli-
gieux.
Jamais, peut-étre, plus que de nos jours, la prépondérance de la pein-
ture sacrée ne fut nécessaire ; jamais il n’importa davantage que les ten-
dances les plus élevées de l’Ame vinssent protester dans les arts contre
les empiétements du sensualisme et des genres inférieurs. Aussi ne sau-
rions-nous assez applaudir aux efforts que l'on tente depuis plusieurs
années poer décorer les £giises de Paris selon le style qui leur convient.
Ces efforts ont souvent échoué ; mais toute communication avec linfini
est féconde, et ce n’est pas frutilement que des ombres de cette terre on
tourne sa pensée verslalumiére divine. Toutefois, comme, dans les ques-
tions d’art, la bonne volonté ne suffit pas, nous avons dd noterd’un doigt
sévére les inaptitudes et les faiblesses ; puis, chemin faisant, nous nous
sommes demandé & quelles conditions les tableaux mobiles peuvent se
soutenir a cOté des peintures murales, et quel parti l’on doit preadre
dans le débat qui divise la peinture sur verre et les autres procédés pit-
toresq ues. .
On ne s’attend pas sans doute 4 nous voir porter netre examen sur
tous les travaux que Fart contemporain a exécutés dans les églises de
Paris. Nous arriverions bien tard pour louer et pour blamer. Que pour-
rions-nous dire sur Notre-Dame-de-Lorette qui n’ait été, si on nous
permet cette expression, crié sur les toits? La décoration de la nef et
du sanctuaire, livrée 4 des pinceaux médiocres ou froidement corrects ;
nul accord ménagé entre les divers tableaux des chapelles latérales ;
Peffet propre & chacun d’eux annulé par suite de l"ignorance od était
le peintre sur les voisins qu'il aurait et sur le jour qui éclairerait son
@uvre; Ie concours des Schnetz, des Champmartin, des Aug. Couder,
des Eug. Dévéria et des Alfred Johannaot vainement employé, faute d’en-
semble dans la direction et d’intelligence dans la mise en ceuvre ; enfin
-la chapelle de M. Ad. Roger, sauvée seule de la déroute commune, au-
tant par sa position isolée que. par be talent de cet artiste, voila quel se-
rait le résumé de notre appréciation, s'il ne se retrouvait presque litté-
ralement dans les appréciations antérieures. ll en est de méme de la
Madeleine. Tout co qu’on en pouvait dire a été dit. Neus n’ajouterons
qo’un mot : Pourquot la décoration intérieure de cet édifice, malgré les
nombreux défauts que l’on y rencontre, arrive-t-elle 4 un effet qui ne
DANS LES EGLISES DE PARIS. 967
manque pas de grandeur ? C'est que les peintures dont elle se compose
ont été faites sur place, et que, rattachées entre elles par le sujet, elles
sont séparées l'une de l’autre par un intervalie sufiisant. Que serait-ce
done si elles émanaient, en outre, dune seule pensée et d'une seule
main !
Non que l'unité tienne lieu des autres qualités; mais elle en accroit
Vénergie ea les coucentrant. Aussi M. Abel de Pujol ne donnerait-il pas
une idée bien haute du fonds sur lequei il travaille s'il n’avait 4 présen-~
ter d’autre ouvrage que la coupole de Saint-Denis, au Marais. Vaincu
dans une lutte od il a’avait d'autre adversaire que lui-méme, comment
auraii-il supporté l’effort de véritables concurrents? A-t-il donc oublié
les fresques dont il décoraft une des chapelies de Saint-Sulpice en 18227
On était alors dans la premiére ferveur de ce qu'on nommait la rénova-
tion pittoresque. Les traditions de l’école impériale s’affaiblissaient.
D’autres besoins, d’aatres idées s’éveillaient dans les esprits. Ce qu'il y
avait de trop abetrait dans les doctrines de David faisait place a des
régles moins élevées, mais plus prés de nous et plus en rapport avec
notre organisation. En méme temps, et comme pour nous réndre d'un
coté ce que nous perdions de lautre, les sujets religieux ressaisissaient
les hauteurs de la peinture historique d’od les avait précipités la révo-
lution de 1789, et od l’Empire, tout absorbé dans )’adoration de lui-
méme, ne jes avait pas fait remonter. MM. Abel de Pujol, Viachon et
Guillemot farent chargés de peindre trois des chapelles latérales de
Saint~Sulpice. Le premier choisit pour sujet la légende de saint Roch;
le second, celle de saint Maurice et de ses compagnons; é6t le dernier,
deux traits de la vie de saint Vincent de Paul. Les fresques de M. Abel
de Pujol méritent seules d’occuper encore l'attention. Savamment com
posées et traitées d’une large maniére, elles semblent pour ainsi dire tout
i mprégnées du style florentin. Rien de vulgaire ni de faussement noblé te
s‘y découvre L’exécution y est franche et s’y tient preaque partout 4 la
hauteur de la pensée. I] n’y a guére que la Beatification de saint Rock oX
se trahisse quelque briéveté d’haleine et uné certaine tendance & Ja ba-
nalité. Mais les deux autres fresques rachttent suffisamment les défauts
de la troisiéme. La Mort de saint Roch doit surtout étre signalée. 1 en
rayonne je nesais quelle tendre sérénkté qui pénétre lame et y répand
quelque chose de la paix éternelle. Est-ce bien a l’auteur de cette
belle pége qu'il faut attribuer la coupole de Saint-Denis, au Marais, et
pourquoi rompre en 1822 avec l'école de David ai l'on se proposait d'y
revenir?
Ce n’est certes point 4 M. Delorme qué pourrait s’adresser un tel rd
proche. Eléve de Girodet, jamais il n’a tourné le dos & som maitre, et bes
868 LES NOUVELLES PEINTURES
travaux qu'il a exécutés dans la chapelle de la Vierge, a l’église Saint-
Gervais, attestent que, pour avoir changé de sujet, le peintre de Hero et
de Léandre n’en a pas moins gardé son style. Il semble méme l’avoir
amollidavantage, comme s'il edt eu a décorer les parois d’un boudoir oa
quelque nouveau temple d’Amathonte.
Nous ne sommes point de ceux pour qui tout le Christianisme se ré-
sume dans la tragédie du Calvaire, et ce n’est pas seulement sur la croix
ou dans son linceul que nous nous représentons le Fils de "homme : nous
Je voyons aussi sur la montagne ou au milieu des petits enfants ; nous le
voyons pleurant sur Jérusalem, ou s’entretenant avec la Samaritaine,
ou se manifestant dans toute sa gloire a ses disciples éblouis. Mais, plutét
que d’introduire dans les saintes maisons ces fades images dont la Gréce
n’aurait certainement pas voulu, nous préférerions reventir & ces cadavres
4 demi rongés des vers que les artistes du moyen Age mélaient brusque-
ment avec les plus doux symboles de la priére et de la charité.
Pourquoi M. Delorme, dont le pinceau, du reste, ne manque ni de cor-
rection ni de charme, ne prenait-il pas exemple sur M. Pérignon? Assu-
rément, s’il est un peintre dont le talent paraisse incompatible avec les
sujets sacrés, c’est ce portraitiste sans vigueur, qui a trouvé le secret
d’efféminer les femmes, et qui, en arrachant 4 M. Dubufe le sceptre de Ja
mode, a oublié de lui prendre la légéreté de sa main et le piquant de son
clair-obscur. Eh bien, M. Pérignon est devenu presque un autre homme
en abordant la peinture religieuse. On a de lui, & Sainte-Elisabeth, un
Baptéme du Christ d'une exécution assez ferme et d’un style assez ap-
proprié au sujet. Sans doute il aurait pu draper le Sauveur avec moins
d@’élégance et lui donner une expression plus mle ; mais, si la vue de ce
tableau ne peut ajouter de forces 4 Ia priére, elle ne lui en Ote pas non
plus, et, si elle lui rappelle trop la terre, elle ne lui fait pas oublier le
ciel.
La méme église renferme des peintures de MM. Alaux, Bésard et Ad.
Roger. ;
Ces deux derniers en exécutent de nouvelles derriére le chosur, et
& cOté de leurs noms ne tarderont point a s‘inscrire coux de MM. Beaume
et Jourdy. Nous souhaitons que de ces efforts divers sorte un ensemble
bien entendu. Malheureusement, jusqu’é ce jour, les résultats nous
ont paru faibles. La Sainte Genevidve de M. Bézard manque de style et
ne rachéte point ce défaut par l’attrait de la vérité. La Piela du méme
artiste est traitée d'une plus grande maniére; mais on cherche inutile-
ment en elle quelque trace de la douleur dont elle doit étre pénétrée.
L’expression vous semble-t-elle contraire a l’esthétique religieuse ? A la
bonne heure ; mais alors empruntez Ja force de Michel-Ange, et trans-
ong
“s
Lr Oe > rs
wa
DANS LES EGLISES DE PARIS. 869
portez-nous dans la sphére de l'intelligible et de l’immuable. I faut
choisir : que votre couvre soit belle, ou savante, ou pathétique. Exal-
tez-nous, instruisez-nous ou touchez-nous. En un mot, prenez-nous par
quelque point, et que le spectateur ne reste pas indifférent devant vos
productions. Cette remarque ne s’adresse pas dans toute sa rigueur 4
M. Bézard; encore moins nous est-elle suggérée par le David et par la
Madeleine de M. Ad. Roger; et toutefois, dans ces deux fresques aussi,
nous eussions désiré, ou plus de science, ou plus d’élévation, ou plus de
chaleur.
De quelles qualités désirer la présence dans la coupole de M. Alaux?
En est-il une seule que l’on y puisse découvrir ? Quel rapport y a-t-il
entre l’art et cette ceuvre morte et impersonnelle, ot la décadence by-
zantine vient, pour ainsi dire, se consommer? Si la peinture sacrée ne
doit étre selon vous qu’un pur symbole, avyouez-le franchement, et ra-
menez-nous vite aux hiéroglyphes égyptiens. Nous n’aurons plus besoin
d’artistes, des ouvriers nous suffiront; ce sera plus prompt et moins
cotiteux.
Tel est le point de vue auquel se sont probablement placés les fabri-
ciens de Saint-Nicolas-du-Chardonnet; ils ont méme simplifié la ques-
tion, et, laissant de coté larchaisme, ils n’ont gardé que l’ouvrier. Aussi
l'église de la rue des Bernardins peut-elle étre fire A bon droit de la
demi-coupole qu’elle posséde, Ce n’est pas une ceuvre d’art, mais cela
n’a pas dd codter cher.
L’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas s’est montrée moins économe, ou
peut-étre a recu de la ville un plus large subside. Dans la galerie qui
circule autour du sanctuaire s’ouvrent quatre fenétres. Sur les huit pa-
rois des embrasures on a placé huit tableaux, dont les dimensions et
les cadres sont semblables, et au bas desquels se lisent les noms de
MM. Champmartin, Cottreau, Jacquand, Holfeld, Lestang-Parade, Eug.
Goyet, de Jonquitres et Fragonard. Deux autres tableaux, l'un portant
le nom de M. Bouterweck, l'autre non signé, mais rappelant l’école de
M. Ingres, viennent d’étre appendus tout récemment 4 l’entrée de la
chapelle de la Vierge. Les huit premiers représentent différents traits.
attribués aux deux patrons de I’Eglise, saint Philippe et saint Jacques ;.
les deux derniers, (’Annoncialion et la Visitation. Le plus remarquable,,.
le seul remarquable, devrions-nous dire, c’est le tableau de M. Champ-
martin. Comme les neuf autres, il perd beaucoup a n’avoir pas été
peint sur place ; mais, ce qu'on ne peut lui enlever, c’est la puissance de
Yeffet, la vigueur du coloris et la morbidezze des carnations. Pourquoi
_ faut-il que Pidéal soit totalement étranger 4 M. Champmartin, et que
Yexterne soit l'unique objet de son pinceau! Pourquoi faut-il, en ou-
870 LES NOUVELLES PEINTURES
tre, que les terrains et les ciels s’offrent toujours & lui sous le méme as-
pect, et que la vue d’une seule de ses productions dispense en quelque
sorte de regarder les autres !
Citerons-nous maintenant la Visitation de M. Bouterweck, ouvrage
agréable et bien étudié, mais d’un pinceau trop lisse et trop arrondi?
Peut-étre y aurait-fl lieu d°’hésiter entre ce tableau et celui de M. Hol-
feld, si les mémes défauts ne se trouvaient dans le second sans étre pal-
liés avec la méme grace. L’Annonciation nous cause un embarras plus
sérieux. Il y a dans ce morceau: un sentiment de style qui tout d’abord
le sauve de la banalité. Si l’ange se donnait moins de mal pour arriver
a étre difforme, et que le coloris tirAt moins sur le vert, la premiére
place n’edt pas été longtemps disputée ; mais l’affectation est mortelle
& tout ce qu’elle touche, et quoique ce défaut se rencontre rarement
dans un esprit vulgaire, quoiqu’il annonce presque toujours une intel-
ligence créatrice, il est impossible, en songeant aux belles qualités
dont il est le fléau, de se rappeler qu’il n’est peut-étre que l’exagération
de l’élégance.
Telle est, au contraire, la force de la simplicité qu'il suffit de sa pré-
sence pour donner de la valeur 4 un ouvrage et pour le maintenir 4 cété
de productions plus complétes.
Voyez la fresque de M. Leullier, dans la chapelle de Saint-Fiacre, 4
Péglise Saint-Médard. Ce n'est certes‘n! par l’élévation du style, ni par la
profondeur de l’expression, ni méme par le savant emploi de la couleur
et du dessin qu’elle se recommande ; mais l’artiste a si franchement
abordé son sujet, il asi bien mis de cété ou plutét dissimulé si adroite-
ment la coquetterie habituelle de son pinceau, il a fait preuve, en cette
occasion, de tant de bonhomie et de candeur, qu’il a rencontré l’effet
aprés lequel bien d’autres auraient peut-étre inutilement couru. Quel-
que chose de pieux et de champétre en méme temps se dégage de cette
aimable composition et vient remuer doucement le coeur. Le saint pour-
rait avoir une attitude plus fmposante, mais il ne saurait, & coup sar,
en avoir une qui parlat mieux 4 son humble auditoire. Les jardiniers
qui l’entourent pourraient étre groupés avec plus d'art et accentués
lus énergiquement ; mais ce ne serait pas sans peine qu'ils offriraient un
ensembie plus naturel et plus agréable aux yeux. Enfin, un peu plus
d’austérité dans les lignes, dans le coloris et la lumiére, ne messiérait
pas; mais alors il faudrait dire adieu a l’expression naive et délicate
qui, de ce tableau, fait pour ainsi dire une églogue évangélique , et
peut-étre n’aurait-on pas le courage de se résigner a ce sacrifice. 1 est
pourtant deux reproches assez graves que M. Leullier chercherait vaine-
ment & repousser: la partie gauche de sa fresque est trop vide, et lz
DANS LES RGLISES DE PARIS. 87£
jeane femmee, aganouillée prés de la ligne de terre, a’a pas de jambes.
Dams une des chapelles:de la méme église nous avons vu de M. Louis
Boulasger un tableau représentant un saint qui vient d’abatére une
idole et qui préche le vrai Dieu. Le talent, ou, pour mieux dire, le sen-
timent pittoresque de M. Louis Boulanger nous a toujours été une -
épigme. Longtemps nous avons eepéré qu'il nous en donnerait le mot;
aujourd’bui i n’y a plus moyen de se faire iNusioa : cet artiste paralt
ignorer compiétement jui-méme ce qa'il veut et od il marche. I n‘est
pas méme encore parvenu 4 se créer ce que l'on nomme une maniére. —
I] peint au jour le jour, tantés d‘une facon, tantét d’une autre, non sui-
vamt ce que la nature lui présente, mais selon ce qu'il trouve dans tel
carton ou dans tel musée. Le matin tf! affecte la couleur brillante de Ru-
bene; le soir vous no le recomnaisses plus ; il s‘est jeté dans les effets
sombres et dans les tons bitumineux. Nous objectera-t-on que catte in-
quiétude est le propre desesprits chercheers et qu'elle est indispensable
au progres? Nous ne demanderions pas mieux que d’accepter cette rai-
son, mais M. Louie Boulanger n’est plus un jeune hemme, et il risque
fort d’atteindre 4 la vieiflesse sans avoir donné autre chose que des es-
pérances.
N'en est-il pas & peu prés de méme de M. Gigour, et quelques-uns de
ses anciens ouvrages ne devaient-ils pas faire augurer un tout autre ré-
sultat ? Qu’est devenul‘auteur des Derniers Moments de Léonard de Vinci?
Eatre ce tableau et sainte Genevidve bdnie par saint Germain, ne s‘est-i)
écoulé que des années? Déja, dans la premiére de ces deux productions,
on entrevoyalt que M. Gigoux, dont les débuts avaient eu le geare pour
théAtre, acquerrait avec peine les principaux éléments de ja peinture
historique ; nous voulons dire la richesse des idées, l’entente des lignes
et le grand caractére de dessin ; mais on admiralt au moins dans cet es
gai la beauté de la couleur, et l'on espérait qu'un voyage en Italie, élar~
gissant les facultés du jeune artiste, les mettrait d’accord avec son am-
bition. L’illusion fut courte. M. Gigoux nous revint plus pauvre qu’il
n'était parti. [1 avait perdu l’éclat de sa palette, et, prenant tantot la
symétrie pour le style ou le désordre pour la simplicité, tantét la roi-
deur pour la noblesse ou la trivialité pour le naturel, il montra que le
genre seul convenait & son aptitude, et que, pour l’avoir sbandonné, i!
n'avait réussi qu’é n'y pouvoir revenir. A défaut d’autres preuves, la
sainte Genevieve de Saint-Germain-l’Auxerrois suffirait pour établir la 16-
gitimité de cette conclusion : l’aspect en est confus et bizarre ; le colo-
ris, noiratre ; le dessin, maigre et insuffisant.
Ces débuts qui ne se soutiennent pas, ces vocations qui se fourvoient,
se rencontrent fréquemment dans notre époque. Peut-dtre en doit-on
eae eee ae ee See
872 LES NOUVELLES PEINTURES
chercher la cause dans les exagérations que suscita le mouvement de
4822. Comme toute révolution, ce mouvement eut ses Girondins et ses
Blontagnards , et, comme il arrive toujours, ce furent ces derniers qui
restérent maftres du champ de bataille. De beaux éclairs jaillirent de la
mélée; mais, lorsqu’il fallut organiser la victoire, bien des bras faibli-
rent devant cette couvre nouvelle, et, parmi les vainqueurs de la veille,
plus d'un, le lendemain, put étre mis au rang des vaincus. L’école impé-
riale avait été accusée, et souvent avec raison, de froideur, de séche-
resse et de servilité ; mais & cOté de ces défauts se trouvaient de solides
études qui, prétant leur appui aux plus médiocres édifices, les défen-
daient contre le dédain et parfois méme leur attiraient quelque estime.
Du moment, au contraire, ou parmi les plus fougueux adeptes de la
nouvelle école, l’avénement de l’inspiration edt 6té proclamé, on rejeta
"étude, et chacun, de sa propre autorité, se décerna le titre de maftre.
Les déconvenues ne se firent pas longtemps attendre ; mais on fut plus
lent & remédier au mal. Aujourd’hui encore, au lieu d’aller au fond, on
s’arréte & la surface, et l’on se croit habile parce qu'on s'est donné ala
hate les apparences d’une savante exécution. Toutes les ruses du pin-
ceau on les connaft, mais on ignore l’art de peindre. On étonne, on
séduit, on trompe; on ne satisfait pas. C'est plus facile et plus prompt,
mais ce n'est point avec cela qu'on batit sur le roc.
Voyez ceux d’entre les éléves de David qui ont fini par se rendre
compte de ce qu'il y a de trop abstrait dans les doctrines de leur maftre.
Ne sentez-vous pas dans les ouvrages que leur inspirent les idées nou-
velles une force qui manque 4 la plupart d’entre vous? C’est qu’ils sa-
vent, au lieu que, souvent, vous ne faites que deviner : ils méditent,
vous improvisez. Ainsi, pour nous renfermer dans le cadre de la pein-
ture religieuse et dans l’église o nous sommes arrivé, on peut douter,
devant la chapelle de M. Aug. Couder, que ce peintre entende l’expres-
sion et le coloris, mais on est bien forcé de reconnaftre qu’il posséde le
dessin, la composition et le style, c’est-4-dire les parties fondamentales
de son art. Nous regrettons toutefois qu'il ait adopté pour ses figures
un ton si fade, et qu’il se soit inspiré de Lesueur au point de luf emprun-
ter un ange tout entier. Autres défauts : les deux anges agenouillés qui
soutiennent un livre ouvert nous ont paru disproportionnés et gigan-
tesques. Mais par combien de qualités solides M. A. Couder ne supplée-t-il
pas 4 ce qui lui manque et ne compense-t-il pas ses erreurs? Peut-étre
méme, s’il edt donné un peu plus de force 4 son coloris, devrait-il étre
plutét loué que bl4mé d’avoir négligé l’expression, tant il y a de rap-
port entre le style de sa chapelle et le cOté naif des scénes évangéliques.
Si l'on songe maintenant que cet artiste est loin d'étre jeune et si l'on
DANS LES KGLISES DE PARIS. 873
se rappelie cette brillante Fédération du 14 juillet, qu'il exposa au Salon
de 1844, on comprendra ce qu'il y a de vie, méme dans un enseigne-
ment trop systématique, et ce que l'on pourrait attendre d’une écale oa
serait faite plus large la part de la réalité.
Voulons~nous désigner ici I’école de M. Ingres, et prétendons-nous
que, libre de tout systéme, elle ait pleinement substitué l'association
du vrai et du beau & l’idéal trop absolu de David et de ses éléves ? Notre
affirmation ne s’étend pas si loin. La seule chose qui nous paraisse in-
contestable, c'est que l'art religieux de ce temps doit 4 M. Ingres, nous
ne dirons pas sa résurrection, mais son développement le plus élevé,
Le Vou de Louis XIII parut au Salon de 1824. Ov en étions-nous alors ?
Non que les neuf années antérieures de la Restauration eussent été en-
tiérement stériles. L'Empire méme, au milieu des enivrements de ls
gioire, s’était ressouvenu qu'il y a une puissance au-dessus de l"homme ;
et, a l’exposition de 1808, trois tableaux étaient venus répondre a la
réaction religieuse déterminée par M. de Chateaubriand et sanctionnée
par le concordat de 1802. Chacun nomme avec nous la Justice et le Cha-
timent poursuivant le Crime, le Couronnement de Napoléon et Atala au tom-
beau. Certes, l’autorité inconditionnelle de la loi morale, la nécessité
de l'intervention divine dans les affaires de ce monde et le triomphe
de la foi sur la mort et la douleur ne pouvaient étre proclamés avec
plus d’éclat. Mais le caractére de la composition de Prud*hon est trop
. exclusivement philosophique, et, si l'on y trouve la représentation de la
justice et du chatiment, on y cherche en vain Je Dieu qui punit et qui
pardonne. L'homme aussi occupe trop de place dans le tableau de David,
et quelque chose de la volupté antique se trahit dans I’élégie chrétienne
de Girodet. Parlerons-nous maintenant des travaux estimables, mais un
peu vulgaires, de M. Heim ? Citerons-nous la sainte Genevieve de M. Guérin
ot le Christ descendu de la Croiz de M. Regnauld? ou bien encore, nous
adresserons-nous 4 M. Blondel et AM. Drolling? Evidemment aucun de
ces derniers artistes n’était en mesure de jouer le rdle que M. Ingres de-
vait remplir ; et si, en 4822, on put croire qu'il en serait autrement de
M. Abel de Pujol, on ne tarda pas 4 étre détrompé. En 41824, trois ta-
bleaux se présentent comme en 41808 : Le Vau de Louts XIII, par M. In-
gres, le Christ sur (a Crotz, par Prud’hon, et saint Vincent de Paul pré-
chant pour les enfants trouvés, par M. Delaroche. La premiére place
appartient au Vacu de Louis XIII. Le Christ sur (a Croix n'est guére qu'une
touchante esquisse, et saint Vincent de Paul n'est qu'un tableau de genre.
Est-ce 4 dire que, dés 1824, M. Ingres ait pris, en France, la direction
de la peinture sacrée? Les esprits fougueux et brillants peuvent opérer
de ces coups de théatre ; c’est plus lentement, c'est plus sdrement aussi
374 . LES NOUVELLES PEINTURES
que les espriis sétieux arrivent 4 leur but. S'il est ane vie dont tous les
actes s’enchatnent réciproqguement, s’{l est une iatelligence 00 régnent
da logique et runtté, c'est ta vio, :c’est i‘intelligenne deM. Ingres. Eléve
de David et lauréat de l'Institut en 48D0.et on 1904, & peine a-t-l misic
pied.daas les musées et dans tes églises de. Rome que, découvrant fin-
suffisance des lacons qu’il a recues, il entreprend de jes compléter.
‘Dans ses premiéres compositions, et particuliérement dans eelle'ed Vir-
gile est représenté lisant ?indide 4 Auguste at & Octavie, 11 donne la
‘mesure des relations qui doivent exister extre-la peinture et antique;
puis, reconnaissant que l'art gréco-latin ne ‘peat répondre -& tous ‘ies
Dbesoins de Ame, il va demander 4 Raphaél, comme autrefeis Bante t
-Virgile, quelle route méne aux régions oubliées de |’idéal chrétien. J¢-
sus-Christ remettant les clefs du Paradis &4 saint Pierre date de cote
-époque, et déja M. Ingres est tout entier dans ce tableau. Mais H fat
plus lent & se créer des spectateurs et a pénétrer dans les esprits. Durant
plus de vingt années il lui fallut combattre sans relache pour fonder
-ane école et pour rentrer comme mattre dans cet Institut-d’ed il était
-serti comme éléve. Derenue plus facile, sa tache etait loin d’étre ache-
vée. Il n'avait encore formé aucun homme de'talent et la question.de la
peinture religicuse n’était pas encore tout & fait résolue. On put méme
«croire, au Salon de 1827, qu'elle le serait au profit d’une autre écolk.
A coté de l’Apothéose d’Homeére, que M. lIugres avait envoyée a cette
exposition, figuraient Sainte Thérése, par Gérard,-et te.Christ an jardin
des Olives, par M. Eugéne Delacroix.
Dessiné avec soin, savannent cadencé, bien entendu d’expression-et
de clair-obscur, ne‘présentant d'ailleurs aucune de ‘ces exagératicns
que, selon le parti auquel on s‘est rangé, on transforme en 'beantés de
-premier ordre ou en erreurs capitales, le tableau .de-Gérard emports
“presque tous les suffrages, et l'on espéra un moment qu'll servirait ée
transaction entre l’école de David ot ies novateurs de 1822. Maiscomme
“41 n’ouvrait point:une route assez large 4 cette faculté de notre ame
A\ui tend 4 l’absolu; comme, d’autre part, 3] me satisfaisait ni ces or-
-ganisations vibrantes que la passion seule 6meut, ni ces esprits haa
tains qui, en toutes choses, vont au fond et ne se contentent pas de
<e qui plait au vulgaire, fl a‘enleva pas &.M. ‘Tngves l'ardentte jeunesse
qui déja le suivait, et des rangs de laquelle dilaignt biestét sortir
IMM. Etex, Hippolyte Fiantrin, Amaury ‘Duval, H.’' Lehmann , Chasse-
Tiau et Mottes.
Ce que les uns attendaient de Gérard et les autres de M. Ingres, un
troisiéme parti crut, un moment, que M. ‘Eugéne Belacroix Paccom-
plirait. Les artistes, comme ies écrivains, ctalent alors partagés en
DANS LES EGLISES DE PARIS. $75
deux camps. Dans l'un, on arborait l’art grec; dans autre, une esthé-
tique nouvelle dont les doctrines encore vagues se rattachaient 4 )’art
dn moyen-4ge et 4 l’observation du réel. Selon nous, ces doctrines con~
tenaient la véritable restauration de la peinture sacrée; mais, pour
l’en faire sortir, il fallait un esprit sobre et une main savante. Or, en
1827, M. Eugéne Delacroix réunissait-il ces deux éléments? Déja signalé
a Vattention publique par son début de 1822, auquel Géricault avait
aidé et applaudi, et par la polémique furieuse que le Massacre de Scio
avait soulevée en 1824, il semblait, dans le tableau représentant le
Christ au Jardin des Olives, avoir voulu montrer quelque déférence pour
Yopinion. La figure du Christ est d'un bon sentiment de dessin, et les
plus suaves créations de l’école espagnole n’égalent peut-étre pas ce
groupe d’anges qui jettent des regards si tristes et si doux sur l'agonie
du Sauveur. Si M. Eugéne Delacroix edt persévéré dans cette route, la
distance qui le sépare des tailleurs d’images et des miniaturistes du
Xille et du XIV* siécle edt été moins sensible, et, de proche en proche,
il edt yamené notre école au type de l'art chrétien, & cette figure
longue et pale, 4 cette physionomie grave et mélancolique, en un mot,
4 ces traits 4 la fois austéres et touchants, idéals et réels, que la tra-
dition donne au Fils de homme. Mais, soit impuissance de nature, soit
éloignement systématique pour la route commune, M. Eugéne Dela-
croix ne donna point de suceesseurs 4 son Christ de 1827, et, malgré
le pathétique dont il anime ses ceuvres, il n’a pas fait éprouver une se-
conde fois & l’Ame ce qu'elle éprouve sous les vodtes construites par
Jes Robert de Luzarches et par les Pierre de Montereau. Certes, la
Pieta de Saint-Denis au Marais atteste l’effort d’un talent peu vulgaire.
Figurer la Sainte-Vierge portant sur ses genoux le corps de son fils et
étendant les bras comme ai elle était crucifiée sur sa propre douleur,
c’était 14 une idée véritablement évangélique. Mais pourquoi la Made-
leine se traine-t-elle vers une des mains pendantes du Christ avec ]'ex-
pression d’une tigresse qui rampe vers sa proie? Sans doute la pécheresse
ne doit point avoir ladouleur qui appartient & une chasteté constante,
et elle ne peut si bien avoir dépouillé ce qu'elle était qu’il ne lui en
reste quelques traces; mais ici elle se retrouve tout entiére, et ilsemble
que le regard purifiant du.Sauveur ait inutilement passé sur elle.
Le Christ au Jardin des Olives avait éveillé des espérances bientét éva-
nouies. La Piedad, quoique fort au-dessus de ce tableau par la franchise
de l’exécution et parla richesse de la couleur, acheva de prouver que
M. Eugene Delacroix tiendrait sa place dans la sphére de la peiature re-
ligieuse, mais qu’ll n'y occuperait jamais le rang de chef d’école.
Ce haut rang, malgré les défauts du Saint Symphorien, qui, au
876 LES NOUVELLES PEINTURES
Salon de 1834, fut I’objet desi violentes critiques, échut donc &
M. Ingres, et nous ne sachons pas que personne soit & la veille de
le lui enlever. Non que nous méconnaissions les services rendus par
d’autres maitres 4 la peinture religieuse. Sans revenir sur les travaux
dont nous avons déja parlé dans cet article, comment oublierions—-nous
le Veu d la Madone, de M. Schnetz, la Viston de saint Jéréme, de Si-
galon, la Sainte Famille, de Bouchot, et méme la demi-coupole de
M. Ziégler, toute imparfaite qu’elle est ? Mais les pleds de ces différents
artistes ne quittent point assez la terre, et l'on sent trop que lidéal
n’est pas l’objet habituel de leur pensée.
Ce n’est pas d’élévation que manque M. Ary Scheffer. Peintre de
"Ame par excellence, il atteint sans effort, et pour ainsi dire naturel-
lement, au style religieux. Son Christ consolateur est dans toutes les mé-
moires ou plutét dans tous les cceurs; et il en est ainsi des autres ou-
vrages de M. A. Scheffer. Comme il les a plutét sentis que médités, on
les aime plus qu’on ne les admire, on en est plus touché que satisfait.
Or, est-ce la le caractére de travaux sur lesquels on puisse batir avec sé-
curité, et comment offrir pour exemples des productions qui manquent
aux premiéres lois de la peinture ?
M. Ingres, au contraire, a précisément les qualités d’un grand maftre.
Animé d'une conviction profonde, appuyé sur de solides études, {] met le
dessin avant le coloris, et le style avant expression. N’aurait-il réussi
qu’é fonder un enseignement sévére au milieu de cette foule tumul-
tueuse qui semblait ériger en principe la violation des principes mémes;
pour seuls ouvrages, enfin, ne nous laisserait-il que ses éléves, fl mé-
riterait encore une haute place parmi ses contemporains. I] est toute-
fois permis de regretter qu'il ait accordé plus 4 la lettre qu’a l’esprit,
plus au crayon qu’au pinceau ; en d'autres termes, qu'il n’y ait point
assez de charme dans ses ceuvres, et qu’il ne soit pas entré assez avant
dans l’intimité du sentiment religieux. Peut-étre méme arriverait-on &
dire qu'il y a en lui moins un artiste qu’un professeur, moins un poéte
qu’un érudit, et que l’écuejl ot sa doctrine pourrait échouer, c’est le
pédantisme. Mais il a formé deux éléves qui, nous l’espérons, la déga-
geront de ce péril.
Le premier éclat jeté par son école ne remonte guére au dela de 1832,
Déja, sans doute, en 1829, Phonneur du second prix de sculpture dé-
cerné a M. Etex n’avait pas moins rejailli sur M. Ingres que sur M. Pra-
dier. Mais la date qui importe Ife plus 4 l’auteur du plafond d’Homére,
celle qui doit figarer parmi ses plus chers souvenirs, c'est la date du
triomphe obtenu 4 I’Ecole des Beaux-Arts par M. Hippolyte Flandrin.
Vient ensuite le début de M. Amaury Duval; puis, en 1835, celui de
DANS LES EGLISES DE PARIS. 877
M. H. Lehmann, et, en 1836, celui de M. Chasseriau. Encore quelques
années, et cette jeune phalange s’adjoindra M. Mottez, et la doctrine de
M. Ingres pourra étre définitivement jugée. A lheure qu'il est, il ne
manque plus rien a linstruction de )’affaire, et, si M. Chasseriau nest
pas resté fidéle aux principes du maitre, si M. Mottez lui-méme parait
en dévier un peu, MM. Hippolyte Flandrin, Amaury Duval et H. Lehmann
persévérent dans la route on ils ont fait leurs premiers pas. Saint-Merry,
Saint ~Séverin , Saint-Germain-l’Auxerrois, Saint-Germain-des-Prés et
la chapelle de l*Institution royale des Jeunes-Aveugles, tels sont les
principaux théAtres od ils se sont produits. Nous ne reviendrons pas
sur les peintures murales de Saint-Merry. MM. Amaury Duval, Chasse-
riau et H. Lehmann ont déja reca la part d’éloge et de blAme que ces
travaux devaient leur rapporter. Peut-tre cependant n’a-t-on pas assez
tenu compte de la suave délicatesse du premier, de l’énergique origi-
nalité du second, et de la savante réflexion du troisiéme. M. Hippolyte
Flandrin a rencontré des juges plus impartiaux. Doit-il cet avantage au
caractére de son talent, qui, moins systématique, et par conséquent
plus complet, exerce une influence plus étendue? Nous le croyons, et,
en ce qui nous regarde, nous professons la plus vive sympathie pour
Vauteur sévére et gracieux, noble et expressif, des peintures de Saint-
Séverin et des fresques de Saint-Germain-des-Prés. Alliance difficile 4
conclure! Sans dédaigner aucun des progrés accomplis par les arts du
dessin, il a su se mettre en rapport avec le style de nos vicilles églises
‘et avec |’élément traditionnel de nos croyances.
M. Hippolyte Flandrin nous a donné toute sa mesure; MM. Amaury
Duval, H. Lehmann et Mottez ne-nous avaient point encore donné la
jeur. Aujourd'hui nous pouvons les apprécier en toute connaissance de
cause. Déja, dans la chapelle de Sainte-Philoméne, 4 Saint-Merry, nous
avions eu l'occasion de remarquer la grace mystique du talent de
M. Amaury Duval; mais dans la chapelle de la Vierge, 4 Saint-Germain-
lAuxerrois, le méme caractére s’unit 4 un dessin plus libre, a des atti-
tudes plus vraies, 4 un coloris moins vague. Des deux cétés de l'autel
sont représentés saint Jean l’Evangéliste, saint Joachim, la Vierge et saint
Joseph, et au-dessus le Couronnement dela Vierge par le Christ. Trois
files d’anges sont échelonnées sur la droite du groupe divin, et trois au-
tres files sur la gauche. Les deux rangées les plus proches de la base du
tablean portent des encensoirs; deux autres chantent ou accompagnent
sur des instruments de musique la voix des chanteurs; les deux der-
niéres contemplent l’auguste spectacle. L'Assomption de la Vierge oc-
cupe une des parois de la fenétre voisine. I faut le dire, la premiére
impression que transmet au spectateur la fresque de l’autel est peu fa-
$28 LES NOOVELLES PEINTURES
vorable a l’artiste. Cos figures, symétriquement disposées et d’ailleurs
toutes semblables, soit par les traits du visage, soit par les ajustemen ts,
plaisent: d’abord médiocrement aux yeux. Od l'on cherchailt une ceuvre
d‘art et les libres développements que l’art comporte, on croit ne trou-
ver qu’une couvre purement symbolique. Est-on assez maitre de soi
pour ne se pas laisser entrainer 4 oette erreur involontafre et pour en
.appeler & un-second examen: alors on voit graduelloment s’animer ces
figures que l'on croyait mortes, ot, sans approuver cet ordre qui aurait
pu 6tre dissimulé davantage, on arrive 4 le comprendre mieux ou du
moins 4 Pabstraire. De ce-résultat dépend tout le reste. Y arrive-t-on,
Ja cause de l’artiste est gagnée. Ce qui laf devait étre un obstacle lui de-
vient un appui, et o& i} allait succomber il triomphe. Derriére cette
uniformité apparente qui rebutait la vue, on découvre une diversité
profonde. En d'autres termes, c’est de l’uniformité méme que Partiste a
fajt jaillir la diversité. Chaque file d’anges trouve nécessairemont un
contraste dans la file opposée, et, comme naus l’avons dit, les files sa-
périeures et les files inférieures différent d'action et d’attributs. Mais
ce qu'on ne saurait assez lover dans cette production, c’est la rare
beauté des formes, c’est l’indéfinissable grace des attitudes. Nous ne
craignons point d'étre démenti en affirmant qu’il est peu de mattres dans
notre école dont le style présente un mélange aussi intime de correc-
tion, de chasteté et de grace.
Quelque chose de ces qualités se rencontre aussi dans les travaux de
M. Mottez; mais, sur tous les autres points, il se sépare de M. Amaury
Duval. Moins savant dessinateur, moins original, moins délicatement
poétique, i] entend mieux la machine et le coloris; {1 pose plus hardi-
ment ses figures; il paraft avoir plus de facilité dans le pinceau. Du
reste, on ne peut encore le juger sur ce qu'il a fait. i ya si loin de ses
premiers ouvrages 4 la décoration du porche de Saint-Germain-]’ Auxer-
rojs, et la fresque dont fl orne en ca moment le dessus de la porte qui
méne 4 la sacristie de cette ézlise nous semble, A son tour, annoncer
un tel progrés sur les peintures du porche qu'il serait téméraire de re-
garder M. Mottez comme parvenu 4 ce degré od le talent, au lieu de
s'étendre, ae sOnge plus qu’s s'affermir. Dans les peintures du porche,
il se débat.entre les souvenirs de l’école romaine et les traditions d‘an
enseignement plus reculé.
Ce défant d’équilibre se remarque surtout dans le tableau qui repré-
sente Jésus: envoyant ses apéitres. Les deux groupes supéricurs n’ont aa-
cur rapport de style avec le.groupe inférieur. En voulant reproduire
dans celui-ci la maiveté des viellles miniatures, M. Mottez est parfois
tombé dans lx mignardise et dans le mauvais godt. La discordance est
i | is A a a etd
re wh BR Ee
DANS LES EGLISES DE PARIS. 870
encore bien plus vive entre cette page et la décoration du tympan. Ici,
plus de vestige de l’école romaine; mais, en revanche, une Suainte-Ge- |
nevidve et une Jeanne d’Arc dont le caractére appartient A motre épo-
que, au leu de se rattacher & l’art du moyen-fge, qui régne presque
seul dans ie reste du tableau. Le Serinon surla montagne, tes Quatre Evan-
gdistes, et les deux compositions qui surmontent les deux entrées ta-
térales, sont d'un style plus soutenu, ot le sentiment de Raphaél y res- —
pire avec plus de suite. Cependant quelques taches y rompeat l‘harmonie
de ensemble. Dans le Sermon sur la montagnsse trouve une‘jeune femme
trop évidemment empruntée aux créations de Léopold Robert, et, tout
en nous rappelant que saint Marc est le patron de Venise, nous n’ad-
mettoas pas que M. Mottez ait eu raleon.de peindre cet évangéliste dans
la maniére des maitres vénitiens. S‘l eit &té question d’une figure iso-
lée, nous nous fussions montré plus facile; mais, dans une composi-
tion de style évidemment romain, que venait faire }‘école des Bellini et
des Giergion ? A cela ne se bornent point les variations da sentiment de
M. Mottez. Nous tournons-nous vers les figures peintes sar ies piliarns :
il semble que M. Chasseriau ait passé par i.
Ti ne faudrait pas croire, toutefois, qu'il n'y ait sucun lien entre les
différentes parties de cette vaste dévoration. Quoique mal unies par le
style, on seat qu’elles sortent du méme pinoeau, et, si l’on n'y voit pas
assez clairement le but de lartiste, an moins y reconnalt-on la trace
d@’une manceevre ot plus d’étude ne messiérait pas, wais qui acquerrait
difficilement plus de charme et plus @’aisaace.
Ce qui distingue la nouvelle production de M. Mottez, ce qui la rend
supérieure aux fresques du porche, c'est une exécation plus sévére ct
plus indépendante. Le coloris y est en outre plus écliatant; mais cette
derniere différence, qui semble annoncer un progrés, s'explique trés~
bien par la nécessité on était le peintre de se conformer a la différence
des deux emplacements. La galerie qui circule autour du chur n¥tant
pas si bien éclairée que le porche, M. Mottez a dd affaiblir ici ses teiates,
et 14, am contraire, les renforcer. Peut-<tre ausa la crainte d’étre
éclipsé dans l’intérieur par la richesse des vitraex I‘a-t-elle poussé &
faire appel d toute l'énergie de sa palette. Ce n’est donc pas 4 l’améliora-
tion du coloris que s‘adresseront surtout nos éloges ; ce n‘est méme pas
a 3a cemposition, qui, renfermée dans un moindre espace, offrait moins
@’ obstacles & vainere :.c’est an dessin, c'est au style. Le clergé at les
fiddles précentent Saint-Germain -l’auxerrois restauré aux deux patrons
de cette égiise, tel est le sujet que M. Mottez s'est proposé de readre.
L’évéque saint Germain et le diacre saint Vincent, i’an avec ia palme
du martyre et lantre avec ja crosse épiscopale, sont assis sur ene es-
880 LES NOUVELLES PEINTURES
péce de triéne, au pied duquel se tiennent les membres actuels du clergé
de Saint-Germain-!l’Auxerrois et quelques Scours de charité. Sauf les
deux patrons, tous les personnages sont peints d’aprés nature. Est-ce
pour cela que cette fresque surpasse la décoration du porche? Nous le
croyons. Dévant le modéle vivant, le dessin de pratique n'est plus de
mise. Le texte est la; il ne s’agit plus de le paraphraser, 1) faut le tra-
duire ; et telle est l’efficacité du réel que, faute de le connaftre, on
flotte dans un idéal indéterminé, et par conséq uent chimérique. Voyez
le Saint-Vincent de M. Mottez : tout de création , il nous paraft d'un plos
grand style que les figures du porche. Serait-ce que dans celles-ci l’ar-
tiste ne fat point encore parvenu 4 une aussi haute conception de li-
déal? C’est, selon nous, parce qu’il avait voulu y arriver sans intermé-
diaire, au lieu qu'on ne peut y atteindre sans l’étude préalable et
opiniatre de la réalité.
Tel est aussi le reproche auquel M. H. Lehmann s'est exposé quel-
quefois. Sans l’ardente curiosité de son esprit, sans l"inquiétude nato-
relle gui le pousse horsdes sentiers battus, et souvent méme hors de sa
propre voie, il se serait comme engravé dans une esthétique de conven-
tion d’ou il ne serait jamais sorti. |1 sait mainten ant ce que vaut l'étude,
et il est peu de jodteurs qui serrent de plus prés leur adversaire, nous
voulons dire le modéle. Nous croyons méme qu'il va trop loin, et que
ses efforts sentent la fatigue. La trop minutieuse observation des détalis
fait souvent perdre de vue l'ensemble. Autre défaut qui se rattache au
précédent : M. Lehmann manque de simplicité. Dans ses ceuvres, au~-
cune intention ne se voile; tout cherche 4 frapper les yeux ou lesprit,
et le spectateur ne trouve rien 4 deviner. HAtons-nous d‘ajouter, pour
étre juste, que, si tel se montre encore M. Lehmann dans ses peintures
de Saint-Merry, tel on ne le trouve plus dans la chapelle des Jeunes-
Aveugies. Son coloris méme est devenu plus harmonieux, si ce n'est plus
vrai, etson style, moins affecté, va plus sdrement a ]’Ameet la remue da-
vantage.
Résumer sous une forme visible tous les versets de J’ Ancien-Testa-
ment et de l’Evangile ov il est parié de la cécité, de l’enfance, de la
charité pour les faibles et pour les infirmes, et od les consolations de la
lumiére spirituelle et éternelle sont offertes a la cécité matérielle et pas-
sagére, voila le plan que s’est tracé M. Lehmann et dont il a déja exé-
cuté une partie. Dans la demi-coupole de l’abside, il a représenté le Pe-
radis des enfants et le Réeveil des Ames. Le Christ reasuscité occupe le
centre de la composition. Autour de lui se pressent de jeunes enfants,
dont quelques-uns s‘appuient sur ses genoux, tandis que deux autres,
couchés & ses pieds sur des nuages, tiennent une bandelette od sont
DANS LES EGLISES DE PARIS, 882
écrites ces paroles : « Et les yeux des aveugies sortiront de leur nuit et
passeront a la lumiére. » Au-dessous de ce groupe, deux anges enlévent
dans leurs bras deux mes dont le geste un peu tourmenté indique le pas-
sage douloureux de ja mort 4 Ja vie, et dont les yeux, accoutumés aux
ténébres, se referment devant I’éclat du jour sans fin. Remontons-nous
vers le Christ ; nous trouvons, a droite, la Vierge abritant de jeunes
filles sous son manteau, et & gauche saint Jean-Baptiste montrant le
Sduveur & de jeunes garcons. Redescendons-nous vers la frise: nous
rencontrons les apétres et les quatre évangélistes; puis, mélés parmi
eux, des enfants que je peintre a diversement posés; l'un étend les
mains vers les clefs de saint Pierre, l'autre se penche vers l’incrédule
Thomas et lui parle & l’oreille ; ceux-la soutiennent les livres des évan-
gélistes. La composition se termine par de gracieux épisodes empruntés
au jour de la résurrection : ici, de jeunes filles qui retrouvent leur pére,
et la des enfants rapportés 4 leurs méres par des anges.
Tel est ensemble du travail par lequel M. Lehmann prélude 4 I’en-
tiére décoration de la Chapelle des Jeunes-Aveugles. L’effet en est grave,
et nous avouons que le paradis des enfants nous était apparu sous de
plus riantes images. Ov la suavité de Léonard, od l’aimable sentiment
de Corrége et de Murillo eussent 4 peine suffi, ok méme ce n’edt pas été
trop de la touchante beauté que Raphaéi donne au Christ et a la
Vierge, nous regrettons de ne voir qu'une sévérité rarement adoucie.
M. Lehmann répugnait-il 4 jeter quelque grace dans les traits du Christ
et dans ceux de la Vierge : il pouvait au moins les animer davantage ; et
3°il voulait s’en tenir a l'intellectuel , s’il craignait que l’expression ne
Je mit en contact avec la foule et n’écartat de son csuvre les spectateurs
d"élite, i} fallait alors exiler de son sijet les enfants et les méres ; car,
toute couvre en laquelle on veut introduire ces éléments ne peut les re-
cevoir que par la route du coeur. N’est-i] pas, en outre, contradictoire
de prendre pour théme le paradis des enfants et de mettre plus d’hommes
gue d’enfants dans ce paradis ? La couleur, la touche méme, au lieu de
charmer l’esprit ou de l’émouvoir, le porte 4 la méditation et au recueil-
lement. Mais si, laissant de cété le titre de l’ouvrage, nous: examinons
Pouvrage en lui-méme, alors tout change : nous avons sous les yeux un
des aspects de la fin des choses. L’artiste en a exciu le terrible , et par
le mélange de la naiveté enfantine jl a tempéré-.ia solennité de la
scéne. Le Christ y est encore d'une trop grande impassibilité. On vou-
drait qu’il lui rest&t plus de traces de son incarnation, et que, dans le
juge, on sentit davantage le Rédempteur. La Vierge aussi devrait moins
oublier que, si elle a eu pour fils un Dieu, elle a eu pour pére un homme.
Mais, graves tout 4 l’heure, ces fautés sont maintenant légares; et,
882 LES NOUVELLES PEINTURES
méme, en songeant que l’écueil of M. Lehmana fait le plus souvent nau-
frage, c’est l’expression , ous inclinons 4 lover cet artiste de s’en Stre
un peu détoursé. Moins restreints encore seront les dloges que nous
adresserons % saint Barthtlemy, & saint Luc, 2 saint Pierre et 4 saint
Paul. Autant ces figures presque sombres sous paraissaiont comtraires
an but avoné du peintre, autant, aprés la suppression du titre, elles
nous sembient nécessaires 4 l’effet général de la composition. Da mo-
ment que ja donceur et la grace ne sont plus ici que des accessoires, {]
est indispensable qu’elles soient clairement sabordeanées an caracttre
principal. Catte loi essentielle de toute wuvre d'art, M. Leh mann I'a ob-
servée, si ce n’est d’intention, au moins de fait; et, par une gradation
savante, il a rattaché 4 )’élément sérieux qui forme la base de sen ta-
bleau les détails attrayants qui en sont pour ains! dire la parure. Au
nombre des personnages intermédiaires nous citerons particuliérement
l’apdtre bien-aimé. Assis a la droite de la Vierge et an peu au-dessous
d'elle, il tient en main le saint ciboire, embléme de la foi. Murillo aurait
volontiers signé cette figure, ou viennent s‘unir lacertitade et ramour, le
style et la vérité. A la méme nuance appartieadaient les deux anges qui
volent au-dessous du Christ, si leur attitude ne portait encore trop I’em-
preinte de affectation 4 laquelle M. Lehmana peraft voulolr remoncer.
Ce défaut est le moins véniel de ceux qui déparent les productions de
cet artiste ; et, si les peintures de la Chapelle des Jeanes-Aveugies méri-
tent les applaudissements de la critique ; si, pour notre part, mous les
préférons a leurs atnées, c’est surtout parce qu’elles annoncent un re-
tour sincére 4 la simplicité.
M. H. Lehmann a d’ailieurs un beaa champ pour déployer ce qu'll
vaut. Chargé seul de la décoration de toute une chapelie, il n‘a pasa
craindre qu'une brosse rivale vienne lui opposer d'autres contours et
un coloris différent. Plus heureux encore, il n‘’a point 4 lutter contre
des vitraux. Que n’eussent pas donné MM. Aug. Couder et Amaury Duval
pour obtenir de pareilles conditions M. Couder, aumoins, n‘avait psd
se défendre coutre l’étincelante palette de M. Maréchail. Mails M. Ameaary-
Duval, avec ses teintes un peu froides, comment aurait-il résisté a cere-
doutable adversaire? Celui-ci, pourtamt, afin de rendre ia partie plus
égale, avait affaibli sa couleur autant que possible. Inutile coaréoisie!
la vietoire lui est restée, et, si M. Amaury Duval n’avait ea, poar sé
soutenir, la pureté de sou dessin et la grace infnis dont fl a revéte se
anges, il n'y aurait ow de spectateurs que pour M. Maréchal.
Liissue du combat lui edt-elle 6t6 phes favorable sf , 4 Paxemple de
M. Motéez, il eft invogué te secours non-seulement du style.et du des-
sin, mais encore da colorist Nos me le croyons pas. Et d‘abord com-
DANS LES EGLISES DE PARIS. $83
ment les armes seraicnt-elies égales entre la tranaparence des vitraux et
lopacité de ia toile ou dela pierre? Antre question non moins diffi cile 4
résoudre : comment retrouver ie ton des tableaux ot des peintures mu-
rales sous les diaprures que les verrigres coloriées envoient aux objets
environnantst Et, d’autre part, si ces deux moyens d’ornementation
sont incompatibles, auquel des deux faudra-t-{l renoncer ? Interdira-t-
on aux figures peintes lintérieur des églises, et m’y admettra-t-on que
les produits de la statuaire, on, si le pinceau n'est pas frappé d'une ex-
clusion totale, n’aura~t-il & traiter que les objets de pure décoration ?
Abandonnera-t-on, au coatraire, les vitraux peints, cet accessoire si
propice 4 la méditation religieuse? [1 est permis d'hésiter entre les deux
termes de cette alternative. Si pourtant on voulait essayer de les unir
au lieu de les séparer, au moins faudrait-il que, dans chaque église, l’ceu-
vre du verrier précédat celle du peintre. Ainsi connu d’avance, le péril
serait moins grave. Peut-Ctre méme parviendrait-on 4 s’y soustraire
dans les parties capitales, nous youlons dire dans les carnations.
Cet accord serait d’autant plus désirable que la peinture sur verre,
grace a l'énergique impulsion de M. Maréchal, a presque recouvré la
place qu'elle occupait au moyen-Age parmi les arts du dessin. Sans rap-
peler ici les verriéres de Saint-Jacques-du-Haut-Pas et de Saint-Ger-
main-l’Auxerrois, qui pourrait oublier celles de Saint-Vincent-de-Paul ?
Une preuve encore plus récente et non moins décisive nous est offerte :
elle se tire du concours que l’on a ouvert pour décider quel artiste on
chargera de compléter les vitraux de la Sainte-Chapelle. Dix peintres-
verriers ont pris part 4 la lutte. Chacun d’eux a eavoyé six projets colo-
riés et deux verriéres, l'une d’aprés un de ces projets, l'autre d’aprés
un fragment des vitraux primitifs. On avait imposé aux concurrents
trois sujets : Adam et Eve chass¢s du Paradis terrestre, Jomdé arrétant le
soleil et le Jugement de Saiomon. Ils devaient en outre extraire de la vie
de Judith trois autres sujets 4 leur choix. Leur tache n’était donc ni
toute de création ni toute d’imitation. On leur donnait & copier une an-
clenne verriére pour mettre 4 l’épreuve la fidélité de leur pincean, et
on les abandonnait ensuite 4 eux-mémes pour s’assurer que cette fidé-
lité n%tait pas servile et mécanique. Exiger des compositions, n’était-ce
point, en effet, déclarer implicitement que le peintre pouvait se consi-
dérer comme lihre, sinon dans Je choix, au moins dans la mise en ceuvre
des matériaux ? C’est ce que nous paraissent avoir compris le plus grand
nombre des concurrents.
Parmi eux, il en est quatraou eing dont les travaux méritent d’étre
aignalés. Il en est deus surtout qui probablement se disputeroat le
prix. La devise de l'un est, labore et constantia ; celle de fautre, Paz
a”
884 LES NOUVELLES PEINTURES
hominibus bone voluntatis. Quel que soit l’artiste auquel appartient la
deuxiéme devise, c’est lui qui s’est le pluséloigné du style consacré par les
vitraux de la Sainte-Chapelle. Non qu'il ait négligé d’en rendre le carac-
tere général, mais il a fait aussi la part des progrés accomplis. A-t-il eu
raison ? En présence des travaux de son rival, nous n’osons !’affirmer.
Celui-ci est bien prés d’avoir résolu ce probléme presque insoluble :
« Etre original en imitant. » Sous l’incorrection volontaire des formes,
sous la gaucherie préméditée des attitudes, respire une simplicité pleine
d’énergie et de grandeur. Nous avons particuli¢rement admiré les deux
cartons qui représentent l'un, Judith bénie par le grand-préire ; l'autre,
Judith montrant aux Juifs la téte d’'Holopherne. 0 y aurait bien peu de
changements 4 y introduire pour les métamorphoser en deux excel-
lents tableaux.
Nous citerons ensuite les dessins aux bas desquels est écrit : Fides alit
artem. Celui qui a été exécuté sur verre est d'un ton vigoureux et les
expressions y sont fortes sans participer trop visiblement du pathétique
moderne. En quatriéme ordre se place l‘envoi du peintre qui a pris
pour devise: Deus omnipotens.On y trouve des parties assez fi¢rement
crayonnées; mais on voudrait que limitation du style de M. Chasseriau
y fat moins flagrante. C’est la grace qui domine dans les travaux signés
des lettres A. Z. Louons surtout le carton qui nous montre Judith com-
muniquant son projet aux anciens de Jérusalem. Au lieu de ces males
contours et de cette expression virile que ]’on donne habituellement a
la veuve de Béthulie, il ne nous déplait pas de rencontrer ici l’attitude
et l’air de téte qui conviennent 4 une femme de condition relevée.
L’arrét des juges confirmera-t-il les opinions que nous venons d’é-
mettre? Rien encore n’a transpiré sur le résultat du concours‘. Mais
nous serions profondément étonné si l’on ne décernait pas le prix au
verrier dont le nom se cache sous la devise : Labore et Constantia, et
4 Ce résultat est aujourd’hui connu : le prix a été décerné & M. Henri Gérente
(Labore et Constantia). Une médaille a été ensuite accordée 4 M. Lusson (Fides alit
artem); puis une seconde 4 M. Maréchal, de Metz (A.-Z.), et enfin une troisitme a
M. Thévenot, que nous n’avions pas nommé, et dont la devise était : 4u texte, ax
type étre Adéle. Voici opinion émise par la commission sur l’envoi de M. Bon-
temps (Paz hominibus bone voluntatis): « On a pu se convaincre, par lexécution
du fac-simile, que ce peintre-verrier était trés-capable d'une bonne restauration ;
aussi la commission a-t-elle regretté que l’habile dessinateur des cartons ait vo-
lontairement renoncé & exprimer le style du XIII* sitcle. Quant au vitrail nou-
veau, la nécessité de donner A la peinturele caractére de la composition a conduit
le peintre A des effets remarquables, qui prouvent que, en suivant sa maaiére et
ses inspirations personnelles, il peat atteindre A de tris~-beaux résultats. »
DANS LES EGLISES DE PARIS. 885
qui, sans nul doute, ne peut étre M. Maréchal. Celui-ci en sera-t-il
moins & nos yeux le véritable restaurateur de la peinture sur verre en
France? Non certes, et, dés qu'il s'agira de lutter au grand jour sur le
libre terrain de l’invention, nous doutons qu'il y rencontre, nous ne di-
sons pas des rivaux, mais un vainqueur. Tandis que ses émules risquent
de ne pouvoir plus sortir du moule de limitation, lui, saisissant comme
par la main l'art du moyen-4ge, l’enléve de sa tombe et le remet en con-
tact avec la vie. Au lieu de retourner vers lui, il l’améne vers nous; en
un mot, au lieu de n’étre qu’un érudit, M. Maréchal est un des repré-
sentants les plus élevés de l’art contemporain. Des pastels et des ver-
riéres, des figures isolées et des sujets 4 deux personnages, voila les élé-
ments dont son ceuvre se compose, et, 4 ce point de vue, il n’est guére
possible de le comparer avec les chefs de la peinture moderne. Mais, en
ce qui touche le dessin, le style et le coloris, il est bien prés de marcher
leur égal. Ce n’est nf a l’antique ni & Raphaél qu’il demande ses types :
c'est aux anciens vitraux, c'est aux vieux peintres de )’Allemagne et de
la Flandre, c’est surtout 4 la tradition chrétienne et au modéle vivant.
Ami du grand et du beau, il ne les rattache 4 aucune donnée abstraite.
1 les rend comme il les voit; fl ne raffine en rien sur ce que la réalité
lui présente. Varié comme les choses dont {] fait son étude, fl est tour 4
tour grave, terrible, doux et gracieux. Mais au-dessus de cette variété,
et c’est par 14 que M. Maréchal se place 4 cété des maftres, régne un ca-
ractére général auquel se reconnalssent Jes productions de cet artiste.
Rien de bizarre d’ailleurs ni de subtil; rien d’exclusif ni de systéma-
tique. Il dessine sévérement, mais avec largeur ; il se plait aux richesses
de la palette, mais i] en use d’une main si savante que, sans étre avare
pour les accessoires, il est généreux pour les carnations. Ne reculant
enfin ni devant la représentation du nu ni devant celle du symbole,
quand le nu et le symbole sont nécessaires, ne posant en principe ni la
beauté ni la laideur, mais jetant surla nature un regard & la fois chaste
et passionné, il nous semble en état, plus que tout autre, de partager,
avec l’école de M. Ingres, la direction de la peinture sacrée. :
Henry TRIANON.
MARIE-BEATRICE DE MODENE
FEMME DE JACQUES II ET REINE D’ANGLETERRE.
Si nous étions réellement ce que nous avons la prétention d’étre,
c’est-a-dire le premier peuple de Cunivers et les guides de la civilisation
dans tout le monde, la premiére condition pour nous serait de savoir
exactement ce qui se passe ailleurs, etde rendre pleine justice aux ser-
vices de nos vassauzr. Sous ce rapport, il s’en faut que nousremplissions
les devoirs essentiels de notre royauté. Dans une note de l'article sar le
Nancy deM. Dumast', M. Foisset énuméreles productions qui ont changé
de fond en comble, au dela du Rhin, étude de histoire de la guerre
de Trente-Ans, toutes parfaitement inconnues en France, et se plaint
surtout que l’admirable travail du professeur Gpfroer sur Gustave-
Adolphe n’ait pas encore rencontré parmi nous un traducteur, et sur-
tout un éditeur. On auraitdd pourtant étre encouragé par le succés des
versions qu'on a donnéesdes histoiresde Ranke, de Hurter, de Voigt, etc.,
et Dieu sait pourfant ce qui manque 4 ces travaux !
Aujourd’hui nous devons faire honte 4 notre pays, et surtout aux c?-
tholiques, de leur indifférence pour uaz ouvrage d'un autre genre et qui
pourtant ne devrait pas avoir une moindre importance a leurs yeu.
Une Anglaise, miss Agnés Strickland, a poursuivi depuis une diraine
d’années la publication d’un. livre intitulé : Vies dea reines d Angleterre
depuis la congudle dea Normands. Le dixiéme volume vient de parattre, et
comprend la vie de la reine Marie, femme de Guillaume III. L’auteur n'a
donc plus a traiter qu'une époque, bien curieuse encore, mais 4 propos
de laquelle il lui sera difficile de parler aussi librement que quand elle
recuelllait les souvenirs de temps plus éloignés. L’opinion s’est faite trés-
vite en Angleterre sur )’ouvrage de miss Strickland; en méme temps
qu'elle excitait dans le monde une vive curiosité, les juges les plus sé-
rieux et les plus difficiles lui ont témoigné la plus grande faveur. L’au-
teur, quoique protestante, appartient & une de ces ancfennes familles
2 Voir plus haut, page 824.
MARIE-BEATRICE DE MODENE. 387
de la Gentry ou s'est conservé le culte des vieux souvenirs. Apres un
siécle et demi d’oppression, les anciens amis des Stuarts ont pu enfin
dire la vérité sur les hommes et les choses que l’espritde parti avait ca-
lomniés et défigurés avec une impudance dant I’Angileterre a donné au
moade le premier exemple. Cette justice tardive n'a pas tardé 4 s’éten-
dre au Catholicisme, et il faut reconnaftre gue les retours si nombreux
4 l’antique foi dont la Grande-Bretagne offre le spectacle ont été en
grande partie préparés par le mouvement historique dont le livre de
miss Strickland rester'a un des monuments les plus curieux. Ce livre,
déja votumineux, ne pourrait paraftre en France sous sa forme origi-
nale; les anecdotes de cour, les minuties du cérémonial, du mobilier et
des costumes de cour, y tiennent trop de place.
Nos voisins ent pour ces détails uve passion qui ne rescontrera jamais
chez nons qu'un petit nombre de partisans. Mais miss Strickland n‘est
pas seulement un excellent entiguaire i la maniére anglaise, c’est aussi
une personne douée de cette rectitude et de cette honnéteté sans les~
quelles l’histoire n’est qu'un mernsonge plus ou moins habilement dé-
guisé : ce sentiment est pour elle comme le fil d’Ariane au milieu du
dédale des témoignages contradictoires dont se composent les matériaux
de l’histoire moderne, et l’on ne peut observer sans admiration la ma-
niére dont une personne de son sexe, et qui a passé presque toute sa vie
loin du monde, se tire d’aussi graves difficultés. Nous ne craignons pas
de dire qu’elle en remontrerait sous ce rapport & plasieurs de ceux qui
‘86 posent comme les mattres de la science.
Voulant donner ene idée de cet excellent ouvrage, nous avons hésité
entre trols persomasges qui nous ont particuiiérement frappé daus la
galerie que miss Strickland déroule devant aos yeux : Eléonore de Cas-
sille, fexame d’Edouard LIL, type des plus douces vertus de |’é6pouse chré-
tienne dans un siécle de fer; Marie, la saxglante Marie, devenue le bouc
émissaire des calomnies protestantes, et dont miss Strickland a restitué
le véritable caractére avec un courage couronné du plus brillant suc-
cés; et, enfin, Marie-Béatrice de Modéne, la belle et courageuse com-
pagne de Jacqnes II. Cesta ce dernier personnage que notre choix s’est
arrété. Ii nous asembilé que les vicissttades d'une vertu si grande, si char-
mante et si malheureuse, auraient pour nos lecteurs, qui n’en ont pour
la plupart aucene id6e, rattrait d'un puvrage de pure imagination.
I
La tendresse comjugale de Mathilde de Boulogwe, d’Riconore de
Castille et de Philippe de Hainaut, a &té:apprécide comme lle le
888 MARIE-BEATRICE
méritait ; le dévouement maternel de Marguerite d’Anjou, Ja pa-
tience de Catherine d’Aragon, si longtemps malheureuse , ont recu
le tribut de louanges qui leur était di, et ces reines occupent dans
Yhistoire une grande place; mais la vie de Marie de Modéne n’a ja-
mais été publiée pour des raisons majeures. Un écrivain du siécle
dernier aurait été, en effet, bien hardi, s’il se fit aventuré jusqu’a
appeler |l’attention sur les vertus et les souffrances de I’épouse fidéle
du dernier et du plus malheureux des Stuarts.
Parmi les princesses qui ont partagé la couronne d’Angleterre,
beaucoup sont nées dans un rang plus élevé que Marie-Béatrice de
Modéne ; mais peu d’entre elles pourraient se vanter d’une descen-
dance plus illustre que celle a laquelle elle prétendait comme fille
de ja maison d’Este, cette famille qui remonte en ligne directe jus-
qu’au V° siécle, dont les membres furent toujours les protecteurs éclai-
*rés des arts et des lettres, et qu’ont chantés Tasse, Arioste et le Dante.
Le pére de Marie-Béatrice était Alphonse d’Este, duc de Modéne,
fils de Francois-le-Grand et de Marie Farnése. Sa mére, Laure Mar-
tinozzi, était fille du comte Jéréme Martinozzi de Fano, noble romain
d’une ancienne famille, et de Marguerite, la quatriéme sceur du car-
dinal Mazarin.
Marie-Béatrice-Eléonore d’Este fut le premier fruit de ce mariage ;
elle naquit avant terme le 5 octobre 1658. Le nom de Béatrice lui fut
donné en |’honneur de sainte Béatrice, princesse de la maison d’Este,
dont elle est naturellement regardée comme la patronne. Suivant fa
tradition des légendes de Modéne, cette sainte royale a l’habitude
de frapper 4 la porte du palais trois jours avant la mort de chacun
des membres de la famille ducale.
La ville de Modéne réclame |’honneur d’avoir donné naissance au
Tasse , au Corrége et au général Montecuculli. Une fille de cette der-
niére maison fut élevée avec la jeune Marie-Béatrice, et resta toute
sa vie attachée d’une maniére inaltérable 4 sa bonne et 4 sa mauvaise
fortune.
Le pére de Marie-Béatrice, aprés avoir souffert les plus cruelles
douleurs de !a goutte, mourut 4 la fleur de l’age, aprés quatre ans
de régne, pendant lesquelles sa plus grande consolation avait été,
comme il le disait lui-méme, d’avoir épousé une femme qui semblait
née pour apporter le soulagement a ses afflictions. Il Jaissa deux en-
fants en bas ge, Francois I/, son successeur, et Marie-Béatrice, dont
DE MODENE. 889
nous essayons la biographie, sous la tutelie de leur mére, 4 laquelle
il conféra la régence de Modéne pendant la longue minorité de son
successeur Francois, de deux ans plus jeune que Marie. :
Le prince Renauld d’Este, ensuite cardinal d’Este, frére cadet
d’ Alphonse, fut nommé tuteur des enfants et associé a la duchesse
dans le soin de leur éducation ; mais tout le pouvoir était entre les
mains de la duchesse.
Les deux orphelins farent élevés par elle dans la piété et la vertu,
mais avec une excessive sévérité; elle ne leur accordait presque
point de récréation, malgré la délicatesse de leur santé, et répondit
un jour, 4 quelques représentations qui lui étaient faites, sur ce qu’un
excés de travail pourrait nuire 4 la santé de son fils, qu’elle aimerait
mieux ne pas avoir de fils que de le voir sans talent et sans mérite.
Elle cherchait aussi 4 habituer ses enfants 4 bannir toute crainte, bien
persuadée que !’absence du courage physique dans les princes leur
nuit plas que toute autre chose. Un jour leur oncle, le prince
Renauld d’Este, demandait aux deux enfants s’ils aimaient mieux
commander ou obéir. Le jeune duc dit hardiment qu'il préférait
commander, et la princesse répondit avec douceur qu'elle aimail
mieux obéir. Leur oncle leur dit alors qu'il était bon que chacun
préférat ce qui convenait le mieux 4 sa vocation respective, faisant
par Ja allusion a Ja position du duc comme prince régnant, et ne
comptant probablement pas pour ‘Marie-Béatrice sur une destinée
plus élevée qu’un mariage avec un des nobles de la cour de son
frére. Son désir a elle était d’embrasser la vie religieuse ‘. Sa gou-
vernante, qu’elle aimait passionnément, la quitta lorsqu’elle avait
neuf ans pour entrer dans un couvent. Marie donna 4 sa perte des
Jarmes améres, jusqu’a ce qu’elle fit envoyée dans le méme cou-
vent pour y finir son éducation. Elle se trouva beaucoup plus heu-
reuse sous la direction des Carmélites qu’elle ne ]’avait été dans le
palais ducal, o& sa mére n’exigeait d’elle rien moins qu'une perfec-
tion absolue. Il y a dans le cceur de toute jeune fille douée de sen-
sibilité un désir naturel et ardent,de cette sympathie et de ce rap-
‘ Mémoires inédits de Marie-Béatrice d’Este, par une religieuse de
Chaillot, conservés aux Archives de France. Ce journal manuscrit pa-
ratt avoir été écrit par une des religieuses de Chaillot, d’aprés les récits
de la reine exilée, dans ses retraites momentanées dans ce couvent,
fondé par la reine Henriette de France, veuve de Charles I*'.
890 MARIE-BEATRICE
port affectueux qui doit toujours subsister entre une madre et sa fille.
La duchesse de Modéne aimait ses enfants avec dévouement, mais
elle ne les caressait jamais et ne les traitait pas avec ces marques
d’affection que Jes parents tendres se plaisent 4 prodiguer a leurs
enfants.
Marie-Béatrice parlait dans la suite de la discipline sévére a la-
quelle elle avait été soumise dans son enfance, en ajoutant qu'elle
ne voulait pas garder ses enfants & use aussi grande distance qu'elle
avait été tenue par sa mére, parce qu'elle désirait que sa fille la
considérat comme une amie et une compagne, comme une personne
4 laquelle elle pouvait confier toutes les pensées de son cceur.
La vie de Marie- Béatrice dang le couvent , le genre particu-
lier de ses lectures, et l'intérét enthousiaste excité parmi les reli-
gieuses- par la lecture de la vie des saintas et des vierges royales
qui s’étaient consacrées & la fleur de Jeur jeunesse au service de
Dieu, eurent pour effet naturel de remplir sa jeune 4me de mys-
ticisme et d’une sorte de romanesque spirituel. Il y avait dans le
couvent upe tante de Marie-Béatrice, & peine 4gée de quinze ans de
plus qu'elle, et a laquelle elle était tendrement attachée. Cette prin-
cesse, sceur Cadette de son pére par un second mariage, se pré-
parait @ prendre le voile, et Marie-Béatrice désirait faire profession
en méme temps qu’elle. Il arrive bien rarement qu'une princesse ait
Ja liberté de choisir sa vocation. La mort d@’Anne Hyde, duchesse
d’York, fut la cause majeure qui lia la destinée de Ja jeune et in-
nocente recluse, dont l’esprit n’était reorpli que de voiles et de cha-
pelets, 4 celle du plus malheureux prince de l’infortunée maison de
Stuart, Jacques, duc d’York, second roi d’Angleterre de ce nom.
La jeunesse de ce prince, quoique moins familiére au plus grand
nombre des lecteurs que celle de son frére Charles II, n'est pas moins
remplie d’événements et de situations dignes du plus vif intérét. Il
naquit au palais de Saint-James, le 14 octobre 1643, 4 minuit. A l’age
de neuf ans seulement, il marcha a cété du roi son pére, a la tHe
des troupes, 4 Edgehill, et soutint 4 découvert Ja volée da canon re-
belle aussi bravement qu’aucun des gentilshommes qui se trouvaient
Ja. Il n’avait pas treize ans quand il‘tomba aux mains des troupes
parlementaires, 4 Jareddition d’Oxford, en juin 1646. Le jour suivant,
sir Thomas Fairfax, commandant de |’armée rebelle, vint avec les
autres capitaines lui rendre visite. Cromwell, qui était parmi ces
DE MODENE. 891
derniers, jugea convenable de s’agenouiller et de lui baiser Ja main ;
cet incident fut d’autant plus remarquable que ce fut!a seule personne
qui rendit cet hommage au prince captif. Jacques fat conduit 4 Lon-
dres avec une forte escorte.
A quatre milles de la métropole, il fut joint par le comte de Nor-
thumberland et remis 4 sa garde. Tous ses anciens et fidéles domes-
tiques farent alorsrenvoyés, par?ordre duParlement, sansen excepter
méme un petit nain qu’il ammait beaucoup et qu’il demanda vainement
la permission degarder avec lui. Aprésces préliminaires, il fut conduit
au palais de Saint-James, ot il trouva sa sceur, la princessé Elisabeth,
et son petit frére Glocester. Les aventures de sa captivité dans le pa-
lais ow il était né, et la manié¢re dont il effectua son évasion en Hol-
lande, semblent les scénes progressives d’un drame plein d’intérét.
Tandis qu'il était en France, Jacques résista avec une inflexible
fermeté aux tentatives de sa mére, qui voulait |’obliger 4 abandonner
la ‘communion de l’église d’Angleterre. En 1652, il s’offrit 4 servir
comme volontaire dans |’armée royale, sous les drapeaux de Tu-
renne, pendant la guerre civile qui succéda 4 |’explosion de la Fronde,
et ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint 4 emprunter 300 pis-
toles pour son équipement.
Jacques combattit a cété de Turenne 4 la rude journée de la
porte Saint-Antoine, et fut exposé dans l’assaut a un grand péril.
Dans cette occasion et dans d’autres ov il eut a affronter un danger
imminent, te prince volontaire donna des preuves d’une telle intré-
pidité et d’un tel sangfroid, que son illustre commandant avait !’ha-
bitude de dire « que, si un homme dans le monde était né sans crainte,
c’était le duc d’York. » Sa vue percante et sa rapidité d’observation
étaient de la plus grande utilité pour Turenne, qui l’appelait ordi-
nairement ses yeux ; ce capitaine, rempli d’expérience, avait une si
grande opinion de ses talents militaires qu’un jour , le montrant du
doigt, il dit aux autres officiers de son état-major : « Ce jeune prince
sera un jour un des plus grands capitaines de son temps. » Un lien
d’un intérét plus puissant que toutes les amitiés du monde unissait
le prince volontaire et son maftre accompli dans Part de la guerre:
ils étaient de la méme religion. Turenne et le duc d’York étaient
peut-étre les seuls protestants d’un rang élevé dans!’armée royaliste.
Jacques était dans sa vingt et uniéme année quand il commen¢a sa
seconde campagne comme lieutenant général; il était le plus jeune
802 MARIE-BEATRICE
et le plus distingué des officiers de ce rang dans |’armée francaise.
Son grand talent était le génie militaire. Au siége de Mouzon (1653),
pendant qu’il travaillait avec sa compagnie dans la tranchée, sous la
grande tour, un orage emporta leur blinde et les laissa exposés a
la vue de ceux qui garnissaient les remparts. « Cependant, dit-il!, nous
étions tous si activement occupés a repiquer notre route, le fossé
étant plein de boue et d’eau, qu’aucun homme ne s’apercut que la
blinde était tombée, et que nous étions par conséquent a découvert,
jusqu’a ce que nous fussions arrivés & moitié chemin. Alors un de ceux
de notre compagnie proposa de retourner; 4 quoi je me rappelle que
je ne voulus pas consentir, m’appuyant sur ce que le danger était
aussi grand depuis que nous étions venus jusque-la. Ainsi nous con-
tinuames; mais, dans tout le chemin ot nous étions ainsi exposés, pas
un coup ne fut tiré sur nous, ce qui nous surprenait beaucoup. Aprés
que la ville se fut rendue, le gouverneur nous dit qu’étant alors lui-
méme sur le mur, et me reconnaissant 4 ma décoration, il avait dé-
fendu 4 ses hommes de tirer sur Ja compagnie. »
Un portrait original de ce prince, conservé dans Ja galerie de Ver-
sailles, nous le représente a cette époque de sa vie dans le plus grand
éclat de la jeunesse. Ses traits sont fermes, mais ont pourtant une
sorte de douceur; ses yeux sont noirs, grands et remplis d’expres-
sion. Son visage est encore exempt des marques de la petite vérole,
_ et, au lieu de Ja perruque qu’on lui voit dans ses autres portraits, de
grandes boucles de cheveux chatains ornent son front élevé.
Lorsqu’en 1655, conformément au‘traité entre Mazarin et Crom-
well, les deux nobles fréres furent renvoyés de France, Jacques
résigna son commandement, aprés avoir fait quatre campagnes
sous Turenne. Qn lui offrit le poste de capitaine général dans I’ar-
mée de Piémont, dont le duc de Modéne, grand’pére de Marie-Béa-
trice, était généralissime ; mais son frére Charles lui défendit de 1’ac-
cepter. Ce fut par obéissance aux ordres de Charles que Jacques
entra, malgré sa répugnance, au service d’Espagne; il s’y distingua
surtout dans la célébre bataille des Dunes, devant Dunkerque, ou
ui et sa brigade d’exilés anglais furent opposés aux troupes an-
glaises de Cromwell. Jacques fit ce jour-la des prodiges d’une inutile
valeur ; et, enfin, a la téte de vingt hommes, qui restaient seuls vi-
* Journal de Jacques II.
DE MODENE. 893
vants des deux régiments qu’il commandait, il s’ouvrit un chemin &
travers les bataillons frangais jusqu’au village de Zuydcoote. Combien
il aurait paru incroyable a ceux qui combattaient sous ce royal che-
valier errant, et qui avaient été témoins de la maniére intrépide
dont il exposait sa personne en tant d’occasions, ce jour-la, aussi
bien que pendant ses quatre campagnes sous Turenne, que l’injustice
d’une faction arriverait jusqu’a flétrir son courage! L’ardent amour
qu’il avait pour son pays natal, et la vive espérance qu’il avait de
pouvoir un jour dévouer ses talents 4 son service, empécha Jacques
d’accepter les offres brillantes qui lui furent faites par la cour d’Es-
pagne au commencement de l'année 1660. Ces espérances furent
bientét aprés réalisées, quand l’Angleterre rappela, 4 la Restauration,
ses princes exilés, et Jacques eut sa part dans |’accueil enthousiaste
par lequel tous les rangs s’unirent pour saluer l’entrée pubhgne.d du
roi son frére 4 Londres, le 29 mai.
Le mariage de Jacques avec Anne Hyde fut malheureux sous tous
les rapports. Hl eut pour résultat de l’envelopper dans l’impopularité
du pére de la duchesse, Clarendon, et de faire retomber sur lui l'ini-
mitié de Buckingham, de Bristol, de Shaftesbury et du reste de ce
parti, qui, s’imaginant que Jacques vengerait un jour sur eux les in-
jures faites 4 son beau-pére, étaient infatigables dans leurs efforts
pour le priver de la succession au tréne.
Pendant que Jacques occupait le poste de lord admiral en Angle-
terre, son attention fut consacrée non-seulement a toutes les bran-
ches de Ja science nautique, mais & la fondation et a |’encouragement
de colonies dans les trois parties du monde, particuliérement dans
]’indoustan , 4 Long-Island, en Amérique, qui fut appelée New-York
en son honneur, et d’autres encore sur les cdtes de |’Afrique. Elles
devinrent toutes des sources de richesse et de prospérité nationale
pour!’ Angleterre, et excitérent la jalousie des Hollandais, qui avaient
jusque-la taché d’exclure les Anglais du commerce des Indes orien-
tales et occidentales, et de se réserver la souveraineté des mers.
lls frent quelques attaques aux jeunes colonies fondées par le duc
a’York, et celui-ci obtint de son frére la permission de les atta-
quer sur mer en personne. Sa science et sa valeur remportérent
sur les flottes hollandaises le triomphe le plus remarquable auquel
Jes Anglais soient jamais parvenus. Ge mémorable combat fut li-
vré le 3 juin 1665, au large de la céte de Suffolk,.et son brillant
80h MARIE-BEATRICE
succes fut considéré comme devant étre attribaé principalement a
l’adoption des signaux de mer et & l’emploi des troupes de hgne
dans la marine, qu’avaient introduits le duc d’York. Dix-huit grands
vaisseaux hollandais furent pris ou brildés, et ja flotte britannique ne
perdit qu’ua seul vaisseauv. Le plus grand carnage eut lieu a bord du
vaisseau du duc, et surtout autour de sa personne ; car les amis qu’il
aimait le mieux, lord Muskerry et lord Falmouth, farent tués a ses
cétés, et il fut couvert de leur sang. Ils farent bien vengés : Jac-
ques ordonna 4 }’instant que tous les canons fissent feu sur la co-
que du Opdam, le vaissean amiral hollandais, qui sauta au troisiéme
coup.
Les inquiétudes qu’avait causées 4 Ja reme-mére Henriette le péril
auquel le duc d’York avait été exposé dans le dernier combat firent
arracher 4 Charles Ja promesse que son frére ne serait plus exposé a
de pareils dangers. La nation s’unit 4 ce sentiment; car Jacques
était alors idole de son pays. Si ses pressantes représentations
avaient été écoutées par Charles et par ses ministres si peu éclairés,
linsulte qui fut faite @ l’Angieterre par l’attaque des Hollandais contre
la flotte, & Chatam, en 1669, ne serait jamais arrivée.
Jacques perdit tous ses enfants, excepté les deux filles qui devaient
par la suite mettre sa vieillesseau tombeau, 4 cause duchagrin qa’ elles
lui causérent. Sa femme, Anne Hyde, se déclara, 4 son lit de mort,
catholique romaine, et lui-méme biemtét aprés se détacha de la
communion de l’Eglise d’Angleterre. Aucune representation sar )’im-
politique de sa conduite, aucune instance de la part du roi son frére,
he purent |’amener a reparaitre dans la chapeile royale. C’est un
fait remarquable et bien authentique qu’a cette époque il devint épris,
mais d'une maniére honorable, d’une dame qui était un menebre in-
ébranlable de l’église d’Angleterre , Suzanne Armine, veave de sir
Henr y Bellasis. Jacques désirait vivement I'épouser, malgré sa ré-
sistance & toutes Jes tentatives qu’il fit pour la convertir & sa nou-
velle croyance; on dit méme que par Ja force de ses arguments,
elle ébrania quelques-unes de ses nouvelles résolutions. Lady Bellasis
n’était pas bee; son grand chayme consistait dans son esprit et la
grace de ses maniéres. Jacques, qui s’apercut que ses attentions pou-
vatent étre mal interprétées par le monde, lai fit une promesse
écrite de mariage, afin que sa réputation ne sonfirit pas de ses fré-
quentes visites,
DE MODENE. 895
Quand Je rot apprit l’attachement romamesque de son frére pour
cette dame, il en fut extrémement irrité, et, aprés lui avoir fait de
durs reproches 4 ce sujet, il Juidit « qu'il était intolérahle qu’il pensat
4 faire. encore le fou & son age, » faisant par 1a allusion & sen ma-
Tiage impolitique avec Anne Hyde. Jacques, en véritable amoureux,
ne croyait, aucan sacrifice trep grand pour la femme qu'il adorait,
et ne youlait pas l’abandenner. Lady Bellasis se montra digne de
]’attachement qu'elle inspwait; quand elle vit que les intéréts du duc
d’ York souffriraient de sen engagement avec elic, elle le rompit vo-
Jontairement, en y metiant seulement pour condition qu’elle garde-
rait une copie de sa promesee solennelle de mariage convenablement
attestée. Elle devait cela 4 sa propre réputation, ne voulant pas étre
classée avec Arabelle Churchill ow une autce maitresse royale.
Le roi Charles s’apercevant que le désir qu’avait san frére de jouir
du honheur domestique pourrait le conduire 4 un second mariage,
incompatible avec sa position d’béritier de la couronne, |’engagea
dans wo traité de neariage. avec l'archiduchesse d’Ingpruck, bien
que, cette princesse étant catholique, l’idée d’une sembiable alliance
pour le duc d’York fut trés~impopelaire.
Immédiatement apres la seconde victoire de Jacques sur la flotte
hollandaise a Solebay, et pendant gue le prince amiral était encore
sur mer, on apprit que le traité avec l’archiduchesse était conclu, et
qu’il ne manquait plus rien, si ce n’est que Son Altesse Royale en-
voyat up ambassadeur extraordinaire pour |’épouser par procuration
et l’amener 4 son mari. Jacques chotsit son fidéle ami et serviteur ,
Henry Mordaunt, comte de Peterborongh. Ce noble vieillard a laissé
up récit détaillé et trés-amusant de son voyage, et des difficultés et
des embarras oli il se trouva engagé dans |’exécution de la mission
délicate d’obtenir une seconde épouse pour son royal ami, héritier
présomptif de Ja couronne *.
Tant d@’intrigues, cependant, arrétérent son départ que ce ne fut
qu’au mois de mars 1673 qu'il fut permis au comte de Peterborough
de s’embarquer avec sa suite pour remplir sa mission. I} était aussi
porteur, pour la princesse, de bijoux évalués 4 20,000 livres sterl.
4 Cette relation se trouve parmiles papiers de la famille de Mor-
daunt ; elle n’a été imprimée qu’a vingt-quatre exemplaires. Le seul exem-
plaire que miss Strickland ait pu consulter est dans Herald College.
896 MARIE-BEATRICE
Pendant ce temps , l’impératrice d’Allemagne était tombée malade,
et, méme avant qu’elle expirat, l’empereur Léopold I= prit la résolu-
tion d’épouser la fiancée du duc d’York, si celle-ci se décidait a l’ac-
cepter. Sir Bernard Gascoigne, ambassadeur d’Angleterre &@ Vienne,
parvint a découvrir cet arrangement assez & temps pour prévenir la
mortification de l’arrivée de !’envoyé du duc 4 Vienne. L'infidéle
archiduchesse avait insinué, par maniére de consolation, que l’em-
pereur avait une sceur non mariée, qu'il consentirait peut-étre a
donner & Jacques. Sans tenir compte de cette msinuation, Jacques
écrivit & son ami le comte de Peterborough de Jui choisir une femme
parmi quatre autres princesses qu’on lui proposait; et comme il lui
était impossible de voir par lui-méme aucune de ces dames, et de
faire connaissance avec elles, il suppliait son ami de faire toutes ses
diligences pour les voir, ou au moins leurs portraits, et de se pro-
curer des renseignements détaillés et impartiaux sur leurs maniéres
et leurs caractéres, Ces quatre princesses étaient : la duchesse de
Guise, veuve et cousine germaine du duc d’York, fille cadette de
Gaston d’Orléans ; la jeune princesse de Modéne, !’hérofne de cette
biographie ; M"* de Retz, et la princesse Marie-Anne de Wurtemberg.
Le soin d’assurer le bonheur du duc d’York n’aurait pu étre remis en
meilleures mains, car le comte de Peterborough était un juge excellent
en fait de beauté, et il était profondément pénétré de l’importance
de la mission qui lui était confiée.
Halla d’abord a Paris, ot se trouvait la duchesse de Guise ; quoique
fortement appuyée par la cour de France, elle sembla au comte de
Peterborough petite et mal faite, et la délicatesse de sa santé lui parut
dter toute probabilité 4 ce qu'elle edt des enfants, ce qui était un des
principaux désirs du duc dans ce second mariage. Un portrait de la
princesse de Modéne, qu’il vit & l’hdtel de Conti, le charma, et il
dit & ce sujet :
« Ce portrait montrait une jeune fille de quatorze ans environ , mais
avec un tel éclat de beauté, un si grand air d’esprit et de bonté, que
Je comte en resta émerveillé, et qu’il décida dans son esprit qu’i!
avait trouvé sa maitresse et la fortune de !’Angleterre. »
Toutes ses pensées se tournérent désormais vers la jeune princesse
de Modéne, et il commenca aussitét quelques négociations secrétes
avec l’abbé Riccini, qui était chargé des affaires de la maison d’Este
& Paris. Le comte sut alors que les désirs de la duchesse de Modéne
DE MODENE. 897
et surtout les goits de Marie-Béatrice portaient cette jeune prin-
cesse a se faire religieuse, et qu'elle semblait ne pas vouloir se ma-
ricr. Cette nouvelle, envoyée au duc avec le récit de la beauté et de
l’esprit de la princesse, arréta pour le moment toute négociation de
ce cété. Jacques écrivit 4 son ambassadeur de tacher de voir Marie~
Anne de Wurtemberg, niéce du duc régnant de ce nom. Elie avait
perdu son pére et était élevée dans un couvent a Paris; le comte
parvint @ la voir a la grille, par l’entremise d'un prétre anglais, Gil-
bert Talbot, lié avec le confesseur de la princesse, Malgré l’impres-
sion que les traits charmants de Marie d’Este avaient faite sur le vieux
gentilhomme, il trouva la princesse de Wurtemberg trés-agréable ,
d’une grande frafcheur, et en apparence d’une bonne santé. Elle était
fort modeste et s’exprimait trés-bien sur toutes choses. En somme,
notre prudent ambassadeur trouva que, la princesse de Modéne ex-
ceptée, il n’avait vu ni entendu personne qui remplit mieux l'objet de
sa mission, et, malgré les rapports différents que chacun faisait sur
ga fortune, que les uns évaluaient 4 50,000 livres sterling, les au-
tres 4 3000 seulement, il pensa sagement que l’argent n’était pas
une chose si importante dans ce mariage; et, d’aprés les détails
qu’il donna au duc d’York, i} en recut l’ordre de continuer ses vi-
sites & la princesse de Wurtemberg. Le comte obéit, et il trouvait
chaque jour de nouveaux sujets de satisfaction dans Ja conversation
de la princesse, quand un changement soudain s’opéra dans les pro-
jets du duc d’York ou plutét dans Ja politique du roi Charies et de
son cabinet ; le comte recut ordre de quitter Paris secrétement, et de
se rendre incognito & Dusseldorf, lieu de la résidence du ‘duc de Neu-
bourg, et d’essayer de voir Ja princesse sa fille, qu'on recommandait
au duc d’York comme la personne la plus convenable @ son al-
liance.
Le comte obéit avec promptitude. Accompagné seulement de son
écuyer Varasani et de son valet de chambre, il se rendit a Cologne,
ou, malgré toutes ses précautions, il fut reconnu par un des ministres
résidants anglais, sir Joseph Williamson, qui arréta sa voiture dans
la rue pour le complimenter ; mais il obtint de lui le secret. Le comte
demanda alors a l’auberge un guide qui Je conduisit, lui et Varasani,
4 Dusseldorf. La, s’étant donnés pour des étrangers, ils entrérent
dans !a ville, et leur guide s’étant enquis de la maniére de voir le
T. xX. 25 péc. 1847. 12° xiva. 29
898 MARIE-BEATRICE
palais et le prince, ils profitérent d’une cérémonie populaire et ils
se mirent prés de l’église of devait aller la cour; le comte y vit en-
trer la ptincesse ; puis il fat introduit dans le palais comme faisant
partie de l’ambassade de Cologne; mais 11 est probable qu’on soup-
connait te dessein qui l’amenait; car le duc de Neubourg le recut
avec une grande politesse, lui fit plusieurs questions relatives au ma-
riage du duc d’York, dont il se tita le mieux qu’il pit, et, aprés
avoir pris congé de ce prince, le gentilhomme qui avait présenté le
comte et son compagnon les fit aussi entrer prés de la duchesse et
de sa fille, qui semblaient les attendre. La duchesse dit qu’elle ne
savait pas le francais et que sa fille Im servirait d’mterpréte , ce
qu’elle fit en tachant de montrer le plus possible combien elle possé-
dait cette langue. H parait, d’aprés son récit, que le comte passa aux
yeux de Ja dachesse et sa fille pour le duc d’York lui-méme; et c’est
4 cela qu’il faut attribaer la facilité avec laquelle il fut admis et les
politesses dont il fut comblé & son départ. Il ne fut pas satisfait de ce
qu’il vit de la princesse dé Neubourg; elle lui sembla fraiche, blan-
che, mais trop grosse et sans esprit. Comme, dans la crainte de se
compromettre, il avait refusé d’accepter la moindre marque d’hospi-
talité de la part da duc, et qu’il avait regu avec un peu de trouble
toutes les politesses qu’on lui avait faites, un chambellan du duc
vint le joindre 4 son auberge et Ini fit entendre que la promptitude
de son départ faisait penser qu’il était mécontent. Le comte, horri-
blement malheureux de ces insinuations, se jeta précipitamment
dans une voiture et retourna & Cologne, d’ot il rendit compte au duc
d’York de sa visite 4 Dusseldorf; il recut aussitét l’ordre de retour-
ner & Paris et de reprendre ses négociations aupreés de la princesse de
Wurtemberg *.
Le comte accomplit ces derniers ordres avec empressement, et, ne
doutant pas que le mariage n’eut lieu, en arrivant 4 Paris il alla
directement aw coavent de la princesse de Wurtemberg et Jui en
‘ La princesse de Neubourg s’appelait Eléonor-Madeleine. EHe épousa
le premier rival de Jacques I, l’empereur Léopold I*, aprés la mort de
la belle archiduchesse d’Inspruck, et fut mére des empereurs Joseph I"
et Charles VI. L’inimitié qui régna entre Ja maison impériale et Jac-
ques If pourrait peut-étre s’attribuer au mécontentement excessif que
la princesse de Neubourg éprouva de la visite infructueuse du comte de
Peterborough.
DE MODENE. 800
donna I’assurance; elle ne put retenir sajoie a cette nouvelle. Le
résultat de la précipitation du comte de Peterborough devrait ap-
prendre a tous les diplomates employés dans les affaires délicates des
mariages des princes & ne pas dépasser d'une ligne les termes précis de
leurs instructions. Dans le court intervalle qui s’écoula entre les
lettres que le comte recut a Cologne et son arrivée a Paris, un chan-
gement complet se fit de nouveau dans les intentions des conseils se-
crets de la cour britannique, et le majheureux envoyé s'apercut qu’il
avait commis une bévue irréparable dans sa communication 4 la
princesse; car les ordres qui l’attendaient chez lui étaient, non de
I’épouser et de l’amener au duc d’York, mais de rompre toutes les
négociations entamées pour obtenir sa main. On peut se figurer sa
consternation, d’autant plus que ce caprice soudain et déplorable ne
venait pas de l’inconstance du duc d'York, mais de |’intervention de
cette infatigable intrigante, la duchesse de Portsmouth, dont |’inso-
Jence ne prétendait pas 4 moins que de marier I’héritier présomptif
de Ja couronne d’Angleterre avec une femme de son choix.
La personne qu'elle lui avait choisie était la fille du duc d’Elbeeuf,
prince cadet de la maison de Lorraine; sa mére était sceur du maré-
chal de Turenne. Le duc d’York n’aurait pas eu d’obstacles 4 oppo-
ser 4 cette alliance, & cause de l’affection qu'il avait pour son ancien
commandant, si Ja jeune personne avait été en age de se marier;
mais quand le comte de Peterborough alla la voir, aprés que le roi
Charles eut consenti au mariage, il trouva que ce n’était qu'une pe-
tite fille de moins de treize ans, et si enfant pour son age qu’il ne
pouvait guére espérer rencontrer en elle |’épouse digne de son royal
ami. La duchesse de Portsmouth cependant, qui pensait accomplir .
son dessein par la suite, si elle pouvait seulement arriver 4 rompre
les négociations avec Marie-Anne de Wurtemberg, continua, par le
moyen de ses émissaires, a dénigrer si fort cette princesse que le
duc abandonna son projet.
On eut beaucoup de peine a consoler la pauvre princesse d’un si
grand désappointement. Pour le comte de Peterborough, il avoue
franchement qu'il n’osa pas la revoir. En effet, apras s’étre compro-
mis par cette démarche prématurée, il se sentait aussi profondément
mortifié qu’elle-méme,
Le ministre anglais 4 Paris avait bien taché, en envoyant un ex-
prés 4 sa rencontre avec les nouvelles de ce changement, d’empé-
900 MARIE-BEATRICE
cher le comte de Peterborough de s’avancer au point de complimenter
Ja princesse de Wurtemberg sur la grandeur imaginaire 4 laquelle ses
premieres lettres lui donnaient raison de croire qu’elle serait élevée ;
mais le messager, ayant pris une autre route, ne le rejoignit pas. Mor-
tifié et ennuyé comme I’était le comte de la conduite capricieuse de
Ja cour, il fut en quelque sorte consolé en voyant que Sa Majesté lui
commandait de se rendre en toute diligence & Modéne, et d’y de-
mander, selon les formes habituelles, la main de |’original de ce beau
portrait qui n’avait pas cessé de poursuivre son imagination depuis
gu’il y avait jeté un furtif regard dans I’hétel de Conti. Le roi Charles,
par une lettre du 34 juillet 4673, donnait au comte de Peterborough
toutes les indications relatives 4 sa mission, fixait le douaire, et jus-
qu’a la maniére dont il désirait que la princesse voyageat, et comment
les frais jusqu’a Paris ou Calais seraient payés.
Jacques, dans une lettre jointe a ces instructions officielles, pressait
son ami de se hater le plus possible, d’épouser la princesse et de la
lui ramener avant l’ouverture de Ja session du Parlement, sachant
Dien qu’on tenterait tout pour empécher son union avec une catho-
lique. Le comte alors, & qui les ordres et les intéréts de son maitre
donnaient des ailes, vint en poste & Lyon incognito. Il y arriva au
bout de trois jours, s’imaginant que, par le soin qu'il avait pris
d’envoyer son équipage sous Ja garde de ses Officiers, il serait
parfaitement inconnu; mais a peine était-il entré dans son au-
berge pour se reposer un peu qu'un domestique viot lui dire qu’il
y avait en bas deux gentilshommes qui désiraient Jui parler de la
part de la duchesse de Modéne. II n’était pas possible de refuser de
les voir, et ils lui remirent une lettre signée Nardi, se disant secré-
taire , qui informait Son Excellence « que la duchesse de Modéne
avait appris que son intention était de se rendre auprés d’elle pour
traiter d’un mariage avec la princesse sa fille; mais, connaissant
que l’inclination de celle-ci était opposée a tout lien de ce genre, et
qu’elle était parfaitement décidée a se faire religieuse, elle croyait
convenable de |’en informer, afin que le roi son maitre et lui ne
poursuivissent pas un dessein qui, malgré tout |’honneur et tout |’a-
vantage qu’il procurerait a sa fille et 4 la maison d’Este , étail cepen-
dant impraticable, et ne pourrait jamais s’accomplir. »
La surprise de l’'ambassadeur tncogmio fut extréme en voyant que
son secret avait transpiré. Cependant il crut prudent de feindre!’éton-
DE MODENE. 904
nement @ la lecture de la lettre, et de nier a ceux qui la lui avaient
remise qu’il eit ordre de s’occuper de cette affaire, comme ils se
Vimaginaient. 1] ajouta qu’il n’était qu’un simple voyageur, qui vou-
lait voir l’Italie par curiosité, et qu’ainsi pulle puissance n’avait in-
lérét a s’occuper de ses mouvements.
Aprés le départ de ces envoyés, le comte donna avis de cet étrange
incident au roi et au duc d’York. Puis, réfléchissant que ce ma-
riage, aprés l’abandon des tentatives faites pour engager le duc
dans une alliance, soit avec la duchesse de Guise ou M"* d’Elbceuf,
soit avec les princesses de Neubourg ou de Wurtemberg, avait été vi-
vement recommande par le roi de France, il se décidaaserendrea
Turin, et & conférer a ce sujet avec |’ambassadeur de France, qu'on /
supposait diriger les affaires d'Italie, et de savoir de lui quelle pro-/. =,
babilité il y avait pour un succes final s'il poursuivait cette aflaire.|“/" jj.) »
Mats il trouva que Je ministre frangais, loin de tenir de sa cour 1}
des ordres d‘intervenir, avait recu une lettre de la duchesse de \lo-
déne, qui Je priait, dans le cas ou le comte de Peterborough viendrait
lui parler de |’affaire, de lui en signifier |’impossibilité. Le comte fut
trés-découragé a cette seconde assurance de refus ; mais l’ambassa-
deur frangais lui dit qu’il pensait que le roi son maitre était fort in-
téressé a l’accomplissement de ce mariage, qu’il lui conseillait de
prendre patience, et de continuer sa route toujours comme un voya-
geur ordinaire, jusqu’a Plaisance, et d’attendre la les prochains ordres
de son prince.
Le comte suivit cet avis, et se rendit a Plaisance, ot il se logea
aussi convenablement qu’il pat, conformément a son apparence
de simple particulier. Mais, malgré toutes ces précautions, sa per-
sonne et ses mouvements étaient parfaitement connus, et, le second. |
ou le troisiéme jour aprés son arrivée, ses domestiques Je prévia-.
rent qu’un gentilhomme demandait la faveur d’étre introduit auprés
de lui, dela part de Ja duchesse de Modéne. Ce personnage n’était
autre que Nardi, sous-secrétaire d’Etat, qui lui remit une lettre de la
duchesse, ot elle répétait les choses déja exprimées dans celle qu’elle
Jui avait adressée & Lyon, et ajoutait qu’il y avait d’autres princesses
dans sa famille que sa fille, et que, si le comte voulait venir 4 sa cour,
elle serait heureuse et honorée de le recevoir. Le comte fut charmé
de l’inquiétude que Ja duchesse témoignait 4 prononcer un refus;
mais, voulant garder |’incognito, il remercia Nardi de ’honneur que
902 MARIE-BEATRICE
Ja duchesse lui faisait, ajoutant qu’il n’en comprenait pas le motif,
n’étant qu’un simple voyageur.
Si la duchesse de Modéne avait été réellement opposée & avoir
pour gendre I’héritier d’an grand royaume, elle n’durait pas pris
toutes les peines qu’elle se donnait pour surveiller les mouvements
de l’'ambassadeur chargé du mariage du duc d’York. Elle avait été
informée avec exactitude de la prédilection concue pour sa fille,
et, lorsque I’affaire était encore bien peu avancée, elle prit occasion
d’en parler & la jeune princesse. Marie-Béatrice allait accomplir sa
quinziéme année; elle était grande et belle, mais parfaitement igno-
rante de ses charmes. Elle lisait et écrivait le latin et le francais;
elle avait quelques dispositions pour la peinture, et excellait dans la
musique, qu'elle aimait passionnément; quant a l'histoire et & la géo-
graphie, qui devratent former la partie la plus importante de 1l’édu-
cation des princes, elle en savait si peu que, quand la duchesse sa
mére lui annonga qu’elle était recherchée en mariage par le duc
d’ York, elle demanda avec une grande simplicité qui était ce duc.
Sa mére lui dit que c’était le frére du roi d’Angleterre, et I’hériter
présomptif de ce royaume; mais la princesse n’était pas plus in-
struite par cette réponse. « Elle avait été élevée d’une manieére si
innocente, remarque Jacques dans son journal, qu'elle ne savait pas
qu'il y edt un lieu appelé Angleterre, ni un homme nommé le duc
d’York. » Quand la duchesse de Modéne eut suffisamment éclairé
lignorance de la belle et pieuse jeune fille & ce sujet, en lui faisant
enti¢rement connaitre la nature des projets de mariage qui }a regar-
daient, sans lui cacher que le duc d’York avait quarante ans, Marie-
Béatrice fondit en larmes, et supplia sa tante d’épouser & sa place
son royal futar, observant avec naiveté que l’age de la princesse
ainée de Modéne, qui avait trente ans, serait plus en rapport avec
celui d’un mari de quarante ans que le sien, puisqu’elle était seule-
ment dans sa quinziéme année. Mais on assura a Marte- Béatrice que
cette objection d’une trop grande jeunesse dans une fille de son 4ge
disparaitrait bientét avec le temps, tandis que chaque jour rendrait
une femme de trente ans moins agréable 4 an prince tel que le duc
d’York.
Ce raisonnement, bien que puissant, ne réconcilia pas la jeune
fille avec l'idée d’étre mariée a un mari de vingt-cing ans plus agé
qu'elle ; elle pleura, protesta qu’elle était résolue & se faire religieuse,
DE MODENE. 0S
et continua & chercher 4 prowver Ja cosvenance de donner sa tante
au duc d’York platét qu’elle, avec tant de persévéranee, qa’d la fm
elle parvint 4 convaincre son oncle Renaud d’Este et le Pere Garm-
bert, confessear de sa metre, de la justesse de ses observations.
Le comte de Peterborough soupconna ce Jésuite, qui était trés-atta-
ché @ la maison de Parme, d’ou descendaient par leur mére Renaud
d’Este et la princesse tante de Marie-Béatrice, d’avoir encouragé
cette derniére dans ses refus et ensuite d’avoir engagé la duchesse 4
proposer de remplacer sa fille per sa belle-seur. On avait fait ap-
puyer ce changement auprés de Ja cour de France, et un exprés
venu d’Angleterre apprit au comte que le marquis de Dangeaw était
envoyé pour assister 4 la conclusion de l’alHance matrimoniale en-
tre l’Angleterre et le duché de Modéne, mais qu'on soupconnait
qu'on voulait substituer 4 Marie-Béatrice une de ses tantes, qui lm
était inférieure sous tous les rapports, et qui ne pouvait convenir au
duc d’York pour plusieurs raisons. Ce nouveau changement dans
l’affaire consterna le pauvre comte, dont la téte tournait de tant de
Variations dans les circonstances. Quelques jours aprés, Nardi revint
avec force compliments de la part de la duchesse, et une déclara-
tion ouverte du plaisir qu’elle et sa cour auraient si ’honneur destiné
a sa fille était transporté & une autre princesse de la famille. Le
comte de Peterborough, bien décidé & n’avoir. que ja plus belle et la
plus jeune, nia toute mission relative 4 cette affaire, et s’excusa de
son long séjour dans Je voisinage de Modéne sur une indisposition.
Un nouvel exprés venu d’Angleterre informa bientét le comte de
l’arrivée du marquis de Dangeau, chargé par le roi de France d’eme
ployer toute son influence pour obtenir la jeune Marie~Béatrice pour
le duc d’York, et pas une autre, avec ordre de revenir immédiate-
ment & Paris si sa médiation échouait. Une semaine apres arriva Je
marquis, qui fit si bien que Ja réussite fat compléte; il écrivit au
comte de Peterborough qu’il pouvait venir 2 Modéne, ot sa demande
serait honorablement accueillie. La duchesse, en Jui écrivant dans Je
méme but, ajouta que la seule difficulté qui restat était: d’obtenir une
dispense du Pape, pour la céiébration du mariage d’une princesse
catholique avec un prince qui n’était pas ouvertement déclaré de
cette communion.
Leduc d’ York avait donné des preuves suffisantes de son dévouement
au Saint-Siége en sacrifiant son pouvoir, son influence dans |’Etat,
904 | MARIE-BEATRICE
ainsi que le grand revenu qu’il avait jusque-la regu pour les char-
ges élevées qu'il possédait, plutét que de violenter sa conscience
en se soumettant 4 l’épreuve que le parti républicain du Parlement
avait inventée pour priver son pays de ses services. Mais comme il
n’avait fait aucune profession publique de réconciliation avec l’Eglise
de Rome, le Pape saisit cette occasion pour lui causer toute espéce
d’ennuis.
Le comte de Peterborough, soupconnant que le mariage pourrait
étre empéché par |’opposition venue de ce cété, ne voulut pas d’abord
faire une entrée publique 4 Modéne; mais, conservant son incognito,
il s’y rendit comme un simple particulier. A un mille de la ville ce-
pendant, Nardi, le sous-secrétaire d'Etat, vint a sa rencontre et le
conduisit dans le palais du frére de |’évéque de Modéne, ou il fut
traité et logé magnifiquement, malgré toutes ses supplications pour
garder |’incognito.
Pendant que l’abbé de Dangeau, frére du marquis, allait 4 Rome
pour tacher d’obtenir la dispense pour le mariage, le comte fut admis
auprés de la duchesse, et, aprés lui avoir donné toutes les assurances
désirables sur la catholicité du duc d'York, recut Ja promesse d’étre
présenté 4 sa fille le soir du jour suivant. Le comte, aprés avoir fait
4 la jeune princesse les compliments d’usage, lui dit « qu’il deman-
dait pardon de troubler sa tranquillité et de forcer en quelque sorte
son inclination ; mais qu’il était convaincu qu'elle seule était capable
de rendre heureux un prince dont l'amour, quand elle le connaftrait,
compenserait amplement tout ce qu’elle pouvait maintenant regarder
comme un désavantage. »
Elle répondit avec un peu de vivacité « qu’elle remerciait le roi
d’ Angleterre et le duc d'York de la bonne opinion qu'ils avaient d’elle ,
mais qu’elle ne pouvait que s’étonner en voyant qu’entre tant de
princesses de plus de mérite qu’elle, qui estimeraient cet honneur et
seraient prétes a l’accepter, ils persistassent & forcer |’inclination
d’une jeune fille qui s’était vouée, autant que cela dépendait d’elle, a
une autre genre de vie hors de laquelle elle ne croyait pas pouvoir
étre heureuse » ; et elleajouta, les yeux pleinsde larmes, «qu'elle priait
Son Excellence, s’il avait quelque influencesur son mattre, de faire en
sorte qu’on mit fin 4 toutes ces persécutions sur une jeune fille qui avait
une aversion invincible pour le mariage ; qu'il y avait assez de prin-
cesses en Italie, et méme dans sa maison, qui ne seraient pas indi-
DE MODENE. 905
gnes d’un si grand honneur, et qui, par |’estime qu’elles en feraient,
le mériteraient mieux qu'elle. »
Le comte, assez piqué de ce dédain, ne sembla pas prendre garde
a ce que lui insinuait Marie-Béatrice de demander sa ‘tante au lieu
d’elle, et il tacha de combattre sa répugnance par les flatteries les
plus gracieuses ; mais, en dépit de tous ses efforts, aprés avoir exposé
ainsi nettement ses désirs, elle garda un silence obstiné et se retira
avec la duchesse sa mére.
Le comte se plaignit le lendemain 4 Nardi des refus de la princesse;
celui-ci le rassura en luidisant que, si ]a volonté expresse de sa mére
lui était une fois signifiée, Marie-Béatrice se soumettrait; et c’est ce
ce qui arriva. La princesse pleura beaucoup avant d’obéir, mais elle
n’osa pas résister aux ordres de sa mére. Ce qui concernait la dot de la
princesse fut promptement arrangé, et il ne manquait plus que la dis-
pense du Pape, quand l’abbé de Dangeau revint de Rome sans avoir pu
l'obtenir ; mais il apportait un avis du,cardinal Barberini qui conseil-
lait a la duchesse de conclure néanmoins le mariage, « parce qu’il se-
rait moins difficile d’obtenir Je pardon pour ce qui serait fait que la
permission de le faire. » Qn attribua le refus de la cour de Rome a
Ja jalousie que le Pape concevait de l’agrandissement que cette al-
liance allait procurer 4 la maison d’Este, et a Ja crainte que forte de
cet appui, elle ne fit valoir ses droits sur Ferrare.
La grande difficulté fut ensuite de trouver un prétre qui dans ce
pays osat accomplir la cérémonie du mariage malgré la défense du
Pape. L’évéque de Modéne, & qui on s’adressa, refusa posilivement ;
enfin un pauvre Jacobin anglais, appelé White, qui n’avait rien a per-
dre, se chargea de remplir cet office. La princesse céda a la volonté
de ses amis ; le jour fut fixé pour Ja cérémonie, et le comte eut Ja li-
berté de visiter Son Alteste dans son appartement. II prit alors son
caractére officiel d’ambassadeur extraordinaire, et, ne pouvant faire
une entrée publique 4 Modéne, puisque ses gens étaient restés a
Lyon, il fut seulement regu & une audience solennelle de la duchesse,
4 laquelle il délivra ses lettres de créance.
Le contrat de mariage fut promptement conclu. Quelques auteurs
ont prétendu que la dot fut donnée par Louis XIV, mais il paraft seu-
lement qu’il en avanga une partie en forme de prét, et qu’il eut
ensuite beaucoup de peine & se faire rembourser |’argent qu’il avait
donné. Le mariage fut célébré le 30 septembre ; le comte de Peter-
e068 MARIZ~BEATRICE
borough étant protestant resta pendant la messe dans une chambre
derriére la chapelle. La messe finie, le comte fut introduit dans la
chapelfe, ou la jeune fiancée l’attendait ; et 14, non-seulement sans
dispense du Pape, mais méme maigré sa défense, Marie de Modéne
fut mariée par un pauvre prétre anglais a Phéritier catholique de
/’Angleterre, représenté par un membre de l’église réformée. Aa nom
du prince, le noble délégué placa l’anneau nuptial au doigt de la ma-
riée. Elle porta toujours cette bague; un beau diamant y était en-
chassé, et elle l’appelait son diamant de mariage. Ce fut um des trois
bijoux dont elle ne se sépara jamais, méme pour venir au secours des
pauvres émigrés anglais qui suivirent la mauvaise fortune de son
époux.
La manitre dont le mari, auquel fa main si pure de Marie-Béa-
trice avait été ainsi liée, recut la nouvelle de la solennité de ses
noces, est racontée de cette facon par Jady Rachel Vangham, dans
une aimable et spirituelle lettre 4 lord William Russell : « Les nou-
« velles arrivérent dimanche soir que Je duc d’York était marié; il
« causart dans fe salon quand |’ambassadeur francais !ni apporta !a
« lettre et lui en donna la nouvelle. Le duc se retourna vers le cer-
wcle et dit : «Je suis marié!» Sa femme est, 4 ce qu'il paratt, la
princesse de Modéne, mais on s’attendait plutét 4 ce que ce serait la
a miéce de Canaples*, Elle doit avoir 100,000 livres et plus. On dit
« qu'elle a plus d’esprit qu’aucune femme n’en a jamais eu, et beau-
« coup plus de beauté et de jeunesse qu'il n’est nécessaire. Le doc
« d’York fit dire le méme jour & sa fille, lady Mary , qu'il lui avait
« trouvé une compagne de jeu. »
II
Cing jours aprés Ja célébration de son mariage avec le duc d’York,
Marie-Béatrice accomplit sa quinziéme année, et il faut avouer qu'elle
se conduisit avec bien peu de respect pour sa nouvelle dignité d’é-
pouse, et comme si elle avait eu dix ans de moins ; quand le jour ou
elle devait commencer son voyage lui fut signifié, elle pleura et cria
pendant deux jours et deux nuits, et ce fut ‘seulement par force
qu'on la fit rester au lit. Rien enfin ne put Ja calmer jusqu’a ce que
Sa mére eit consenti a l’accompagner en Angleterre, et le duc
Son frére pendant une partie de la route. Ge voyage de la da-
1 Une fille du duc de Créqui.
DE MODENE. 007
chesse de Modéne était tout a fait contraire aux désirs du duc d’York
et Asa situation de régente. I] eut les conséquences les plus facheuses
pour les rapports que la duchesse eut @ son retour avec son fils,
Marie-Béatrice ne se rappelait jamais ses instances auprés de sa mére,
pour obtenir qu’elle ]’accompagnat, sans se lesreprocher amérement.
Son frére la quitta au bout de deux jours ; la séparation de ces deux
enfants fut déchirante. «La princesse, dit le comte de Peterborough,
« fondait en larmes. » Sur toute la route la jeune duchesse d’York
était regue avec les plus grands honneurs. Le duc de Savoie, qui dé-
sirait beaucoup voir la belle Marie-Béatrice, dont il était le proehe
parent, poussa la galanterie jusqu’a’ venir 4 cheval, se faisant
passer pour un de ses chevaliers, chargé de lui remettre un message
du duc son maitre. Aprés lui avoir parié un moment, il se fit con-
naitre, et dit 4 Marie-Béatrice qu’il trouvait qu’elle s’exprimait a mer-
veille et qu'elle lui avait parfaitement répondu. « Mais, disait-elle
en racontant cette aventure bien longtemps aprés aux religieuses de
Chaillot, il me fit presque moarir de honte en ajoutant qu’il espérait.
que mon premier enfant serait une fille, pour la marier @ son fils. »
A Paris, elle fut logée a ’Arsenal avec toute sa suite, et bientét elle
y tomba assez dangereusement malade pour retarder de quelques se-
maines son départ pour |’Angleterre. Malgré tout son désir d’éviter
toute espéce d’honneur, aussitdt qu’elle fut mieux, le roi de France
vint lui rendre visite, et dés lors commenga une longue suite de visites .
d’étiquette, plus ennuyeuses les unes que les autres. Heureusement .
Marie-Béatrice fut traitée avec une indulgence et une considération
toute particuliére, comme fille adoptive du roi de France, et, 4 cause-
de sa jeunesse et de son inexpérience, on trouva des moyens et
des expédients pour satisfaire toutes les prétentions et éviter toute
susceptibilité.
La beauté, les maniéres gracieuses de Marie-Béatrice excitérent la
plus grande admiration 4 la cour de France, et le roi lui fit des pré-
sents dignes de la munificence royale.
Pendant que Marie-Béatrice recevait les honneurs les plus flat-
leurs 4 Paris et a Versailles, et qu’elle tachait sans doute de retarder
son départ, un fort parti s’efforcait en Angleterre de l’empécher ab-
solument d’y venir. Le but de ce parti était de tourmenter le duc
d’York, en excitant un soulévement populaire contre sa jeune et in-
nocente épouse, sous le prétexte de sa religion. Je dis prétexte, car la
908 MARIE-BEATRICE
personne par laquelle ce parti était le plussoutenu, le comte de Shaf-
tesbury, était un incrédule déclaré, alors conseiller secret, bientét
chef reconnu d’une faction élevée sur Jes débris de l’ancien parti
républicain, liée avec une nouvelle génération, et déterminée a
semparer du gouvernement en établissant une république sous
lombre d’une monarchie. Hs savaient trés-bien qu’ils ne pourraient
jamais accomplir ce dessein tant que le duc d’York conserverait son
influence dans les conseils du roi son frére, et cette popularité par
laquelle Ja nation reconnaissait ses services publics.
Son Altesse Royale, sachant parfaitement que la prochaine lutte
que ces fanatiques se préparaient 4 lui livrer s’éléverait & propos de
son mariage avec la princesse de Modéne, avait pris ses mesures en
conséquence, et, grace a son fidéle ami, le comte de Peterborough,
le traité qui concluait cette alliance avait été terminé si promptement
et si secrétement que tout le parti resta confondu quand, ala séance du
Parlement, le 20 octobre, ils s’adressérent au roi a ce sujet, en disant
« qu’ils avaient appris avec peine qu'on pensait a un mariage entre
le duc d’York et Ja princesse de Modéne, et qu’ils suppliaient Sa Ma-
jesté de ne pas permettre de continuer ces négociations, » Charles
répondit bri¢vement et séchement que leurs remontrances venaient
trop tard ; que |’alliance dont ils parlaient n’était pas seulement pro-
jetée, mais accomplie ; que le duc son frére était marié a la princesse
de Modéne, et qu’elle était en route pour |’Angleterre. » Cette nouvelle
mit les Communes en fureur ; on vota immédiatement une Adresse au
roi en le priant « d’envoyer arréter la princesse a Paris, pour préve-
nir la consommation de son mariage avec le duc d’York. » Charles
répondit «qu'il ne pouvait pas avec honneur rompre un mariage so-
lennellement conclu.» Les Communes, de plus en plus indignées a
cette déclaration du roi, terminérent une série de votes de colére en
demandant au roi d’indiquer un jour de jedne général pour que Dieu
éloignat les dangers dont la nation était menacée.
Charles leur permit gracieusement de jedner tant qu’ils voudraient,
quoiqu’il sit bien que la proposition d’une telle observance ne leur
était pas inspirée par un sentiment d’humilité, mais comme signe de
mépris particulier pour ja jeune Italienne. Le jour suivant, anniver-
saire du complot des poudres, la farce populaire de brilerGuy Fawkes
et le Pape fut jouée avec une vivacité extréme, et accompagnée de
plusieurs circonstances et allusions destinées 4 marquer leur déplaisir
DE MODENE. 909
du changement de religion du duc et de son mariage papiste, comme
ils l'appelaient, bien qu’i] edt été contracté non-seulement sans la
permission du Pape, mais positivement en dépit de son autorité.
Le cabinet du roi Charles II prit l’alarme; le comte d’Arlington
supplia Sa Majesté ou d’empécher Je départ de Paris de la princesse
de Modéne, ou d’exiger que Jacques, aprés son mariage, s’éloignat
de la cour et menat la vie d’un gentilhomme campagnard. Le roi ré-
pondit que la premiére demande était incompatible avec son hon-
neur, et que la seconde serait une indignité pour son frére.
Tandis que ces scénes orageuses agitaient 4 son sujet la nation et
la cour qu’eHe devait commander comme reine, celle qui avait été
épousée contre son gré quittait Paris et commencait son voyage. Sa
traversée fut heureuse et rapide; le 24 novembre au soir, elle arriva
4 Douvres. Le duc d’York, avecune galanterie pleine d’empressement,
était sur le rivage pour saluer lui-méme sa nouvelle compagne au
nom de |’Angleterre, et quand elle mit pied a terre il la recut dans
ses bras.
Jacques fut ravi de la grace parfaite et des charmes de la femme
que lui avait choisie son ami, le comte de Peterborough ; celui-ci
s’exprime en ces mots : «En descendant a terre, elle prit posses-
sion de son cceur ainsi que de ses bras. » Quant 4 Marie-Béatrice,
son mari ne lui plut pas du tout au premier abord; il parattrait
méme qu'elle ne cacha pas son aversion pour lui dans le premier
moment. Il y a bien des hommes qui en auraient pris de l’humeur ;
mais Jacques avait trop de bon sens pour cela. [1 comprit facilement
les sentiments d’une jeune fille de quinze ans qui se trouvait mariée
aun homme de quarante, et n’y fit pas d’attention ; mais, se décla-
rant ébloui par la beauté de ses yeux, il la conduisit chez elle, ot
elle n’eut pas grand temps pour se reposer et aucun pour réfléchir.
Le soir méme, son mariage fut confirmé par le docteur Crew, évé-
que de Durham. —
D’aprés quelques historiens, et en particulier Lingard, le mariage
fut simplement reconnu valide; suivant Je manuscrit du comte de Pe-
terborough, il fut célébré de nouveau suivant les rites de |’Eglise an-
glicane; cette derniére opinion nous parait la plus vraisemblable.
Jacques voulant bien assurer devant la nation anglaise la légitimité
de ses enfants, tint aussi 4 ce que la cérémonie edt lieu en présence
de tous les gentishommes du pays qui étaient venus le voir, et de tout
910. MARIE-BEATRICE
ce qui put entrer de citoyens de Douvres, pour que le mariage edit le
plus de témoins possible, désirant aussi honorer par-la les anciennes
coutumes du pays qu'il était appelé & gouverner.
Jacques , fier de la beauté de sa jeune épouse, désira qu'elle fit
solennellement son entrée 4 Londres par la Tamise. Le roi vint au-
devant de son frére et de Marie-Béatrice, et, quand les deux cours se
rencontrérent sur les eaux profondes du fleuve, les époux et leur suite
montérent dans le yacht royal. Sa Majesté recut et saJua sa nouvelle
belle-sceur avec toutes les marques possibles d’affection , et ils s’en
revinrent tous ensemble. Marie-Béatrice fut toujours traitée avec la
plus grande tendresse et la plus grande affection par sofi beau-frére.
« I} fut toujours bon pour moi, disait-elle plus tard ; il était si aimable
et si bon-enfant que je l’aimais beaucoup, méme avant de m’attacher
4 mon mari, le duc d’York. »
A midi la royale compagnie débarqua & Whitehall, et Marie-Béa-
trice fut présentée dans les régles & la rein, qui la recut de ja meil-
leure et de la plus obligeante fagon. La réception de Ja duchesse 4 sa
premiére entrée 4 Whitehall fut vraiment flatteuse, car elle fut trai-
tée avec toutes les marques d’affection et de considération par Leurs
Majestés, et avec beaucoup de respect par les grandes dames de la
cour et toute la suite royale. «CGependant, observe lord Peterborough,
des nuages étaient suspendus sur le front de bien d’autres, qui avaient
fort envie de punir ce qu’ils n’avaient pu empécher. »
Rien ne pouvait étre plus impopulaire que le mariage de l’héntier
présomptif de la couronne avec une princesse catholique. La désap-
probation du Parlement avait été exprimée hautement, mais en vaib.
Les vils écrivains politiques qui avaient déja attaqué Jacques dans une
quantité de dégoftants libelles 4 }’dccasion de son alliance italienne,
se préparaient 4 diriger leurs traits grossiers contre sa femme. Mais
quand elle parut, sa jeunesse, son innocence et sa beauté incompa-
rable désarmérent leur malignité. La jeune duchesse recut méme de
quelques-uns d’entre eux les hommages les plus exaltés. Waller,
quoique presque septuagénaire , écrivit ce compliment en vers sur
son exemplaire du Tasse : « Tasse sut honorer le beau sexe, il n’osa
« pourtant réunir toutes les perfections en une seule femme. Mais chez
« celle & qui ce livre appartieat, on voit briller Je courage de Clo-
« rinde et sa taille majestueuse, la piété de Sophronie, la fidélité
« d’Herminie, les charmes d’Armide, sa beauté et sa jeunesse. Ici notre
DE MODERNE. 914
« princesse, comme dans yn miroir, ornera son esprit bien cultivé et
« sera un modéle de toutes les graces, plus merveilleux pour nous
aque lescombats de Renaud. La race du héros surpasse la pensée du
« poéte! »
Le palais de Saint-James fut la résidence de Marie-Béatrice. J] y eut
quelques difficultés dans |’exécution d’un article dy contrat de ma-
riage, relatif une chapelle catholique accordée a la duchesse d’York
et asa maison; i] parait méme que la duehesse de Modéne eut recours
4 Louis XIV et réclama son intervention |,
Aprés le départ de sa mére, Marie-Béatrice commenca 4 aimer son
mari, et, dit-glle, « mon affection pour lui s’accrut chaque année que
nous yécimes ensemble, et ne cessera qu’avec ma Vie, » Elle ajoute
qu’a cette époque « sa passion pour son mari était si vive qu’elle la
détournait de ses devoirs spirituels, car elle aimait mieux lui plaire
que de servir Dieu, mais qu'elle fut bien punie de sa négligence par
tout ce qu’elle souffrit en voyant qu'elle n’était pas le seul objet de son
amour. » Malheureusement, en effet, Jacques avait contracté des ha-
bitudes et des liaisons déplorables pour Jui et bien opposées a Ja paix
de sa joune femme; et avant que la dignité morale de son caractére
se fit développée par Ja force des circonstances, et qu’il edt appris a
la regarder avec cette admiration et ce respect que ses vertus de-
vaient lui iaspirer, il ne Ja traitait guére que comme un enfant.
C'est ume chose bien honorable pour Marie-Béatrice, si Jeune epe-
core, que san esprit fit assez droit pour n’ étre pas flétri par la va-
nité que devait exciter dans le coeur d’une femme l'encens offert a
sa beauté par jes plus grands eaprits de son temps. La puret¢ de ses
mamiéres et de sa conduite dui mérita le respect universel, On remat=
quait que dans cette cour libre et licencieuse, ou la Voluneg s’étalait
sans masque et se giorifiait dans sa honte, la Jone duchesse d’ York
présentait un illustre exemple de PU eur et de vertu confjugale.
Le 10 janvier 1675, Marte-Béatrice devint mére d’une fille. On es-
pérait un hdritier, et le duc d’York, en armoncant cet événement a
son neveu le prince d’Orange, laisse apercevoir son désappointe-
ment; il lui dit: «Je crois que vous #e serez pas faché d’apprendre
que la duchesse est heureusement accouchée ; ce m’est qu’nne fille ;
‘Ce fait est constaté par une lettre de Jacques & Louis XIV, conservée
dans les archives des affaires étrangéres et complétement inédite
912 MARIE-BEATRICE
mais, Dieu soit loué, elles sont toutes deux en fort bonne santé. »
Comme de raison, Marie-Béatrice désirait que son premier enfant
fat élevé dans la religion qu’on lui avait appris 4 vénérer par-dessus
toutes les autres. Son mari, quoi qu'il ne Je désirat pas moins qu'elle,
savait que c’était une chose impossible, et lui expliqua que lears enfants
appartenaient a la nation, et que, peu de temps aprés leur mariage,
il avait été décidé dans le Parlement qu’ils seraient élevés dans Ja
religion établie, comme ses deux filles ainées, les princesses Marie
et Anne, ou qu’on les leur éterait pour les confier aux soins d'autres
personnes, C’était en outre la volonté du roi, et ils devaient s’y sou-
mettre. “
La jeune mére, comme une enfant irré fléchie et inconsidérée qu'elle
était, résolut de faire 4 sa guise, en dépit du roi, des évéques et du
Parlement. Peu d’heures aprés la naissance de son enfant, elle saisit
un moment opportun pour envoyer chercher son confesseur, le Pére
Gallis, et lui persuada de baptiser sa fille en particulier, prés de son
lit, suivant les rites de I’Eglise catholique.
Quand le roi Charles, son beau-frére, vint discuter avec elle et son
frére les arrangements pour le baptéme de la petite princesse, Marie-
Béatrice lui dit toute triomphante que sa fille était déja baptisée. Le
roi Charles traita cette communication avec la plus grande indiffé-
rence, et sans faire la moindre attention aux larmes et aux plaintes
de la jeune mére, terrifiée & la pensée d’avoir été ]’occasion d'un
sacrilége par la réitération du sacrement de baptéme, il ordonna
que la petite princesse fit portée avec toute la solennité requise a
Ja chapelle royale, et qu’elle y fat baptisée selon les rites de J’E-
glise d’Angleterre, par un évéque protestant. On la nomma Cathe-
tine-Laure, ®t elle eut pour marraines ses deux sceurs Marie et Anne,
et pour parrain Je auc de Monmouth. Son admission antérieure 2
l’Eglise de Rome par le Pare Gaiis fut tenue dans un profond secret;
si ce fait avait été révélé, il aurait probablement cofté cher a cet ec-
clésiastique, et aurait été trés-préjudiciable au duc et & Ja duchesse
d’York. 7
Cette circonstance fut racontée par Marie-Béatrice elle-méme 4
l’abbesse et aux religieuses de Chaillot; elle leur dit qu'elle avait été
épouvantée de ce qu’elle avait laissé faire, mais que le Pére Gallis
l’avait consolée en lui assurant qu’elle n’avait pas commis un péché
mortel, comme elle le craignait.
DE MODENE. 91S
Peu de temps apres Ja naissance de sa premiére fille, Marie-Béa-
trice se trouva privée de toute communication avec Jes gens de sa
religion par les ordres que publia le concile de Lambeth, qui défendait
4 aucun papiste d’entrer 2 Whitehall ou au palais de Saint-James,
sous peine d’emprisonnement !. Elle perdit sa fille & Page de dix
mois, pendant qu'elle était encore agitée de la fausse accusation qu'un
Luzancy, précurseur de Titus Oates, avait voulu soulever contre elle,
mais qui, du reste, n’eut point de suite ?.
L’arrivée de la duchesse de Mazarin en Angleterre cette méme an-
née fut un événement trés-malheureux pour Marie-Béatrice : car
cette dame errante et fameuse par sa beauté, comme l’appelle Eve-
lyn, était une parente déshonorante du cété de sa mére. A cause de
sa proche parenté avec la duchesse de Modéne et de quelques sou-
venirs d’affection peut-étre pour la belle Hortense Mancini dans sa
jeunesse, Jacques eut la faiblesse de permettre 4 sa femme de visiter
cette dangereuse intrigante, méme quand elle devint une des mai-
tresses avouées du roi son frére, et qu’elle outragea ouvertement la
religion et la morale. La premidre grande mortification qui résulta
pour le duc et la duchesse d’York, de ce manque de jugement, fut
une impudente remontrance de la duchesse de Portsmouth & Jacques,
sur ce que sa femme n’avait aucun égard pour elle, quoiqu’elle crit
mieux les mériter que M™* de Mazarin. Le résultat fut que, pour éviter
que la favorite de Charles ne tirat la conclusion que le duc et la du-
chesse d’York patronaient une nouvelle maitresse, parce qu’elle était
cousine de Son Altesse Royale, et toutes les autres grossiéres obser-
vations auxquelles ils s’étaient exposés par leur folie, Jacques mena
sa jeune et innocente femme faire une visite 4 la duchesse de Port-
smouth. Ils rencontrérent chez elle le roi, qui récompensa sa belle-
sceur de la malheureuse concession qu’elle avait faite en lui disant
mille choses obligeantes. La reine donnait un grand bal le méme
soir, et le roi jugea a propos de s’habiller dans |’appartement de la du-
chesse de Portsmoath,ow le duc et la duchesse d’York le laissérent.
Quelque espion de cour se hata de chuchoter a l’oreille de Sa Ma-
jesté l’histoire presque incroyable que la duchesse d’York avait fait
une visite & milady de Portsmouth. « Le méme soir, dit Marie-Béa-
‘ Wilk ins’ concilia. Burnet.
2 Lingard. Journal de Jacques II,
914 MARIE-BEATRICE
trice, des lévres de laquelle cet incident a été recueH#i, quand je
rejoignis la reine au bal, et que je lui fis une profonde révérence,
comme c'est l’usage en pareil cas, au liew de me la rendre, elle
me tourna le dos avec mépris devant toute la cour; » meniére écla-
tante de montrer combien elie sentait l’inconvenance qu’avait com-
mise la jeune duchesse ; cependant celle-ci n’avait pas eu le choix dans
cette affaire, étant entitrement sous la direction d’un mari de vingt-
cing ans plus agé qu'elle. L’erreur commise par Jacques en permet-
tant 4 sa femme d’entrer en rapport avec M™ de Mazarin fut une de
ces causes futiles en apparence dont la facheuse influence s’éendit
sur sa destinée et celle de sa famille.
Il était alors sur un mauvais terrain; chaque faux pas qu'il faisait
rendait sa situation plus difficile, et i! avait encouru & ia fois pour lai et
sa femme I’inimitié de la duchesse de Portsmouth et le déplaisir de la
reine. Et pendant que la duchesse de Portsmouth réclamait avec im-
pudence des attentions et des marques de respect de la part de Marie-
Béatrice, elle s'efforcait d’aider les ennemis du duc d’York & le faire
exclure de la succession.
En 1676, ia duchesse d’York eut une seconde fille appelée Isa-
belle, qui vécut jusqu’é !’4ge de cing ans. L’année suivante , 1677,
elle mit au monde un fils, trois jours aprés le mariage de la princesse
Marie avec Guillaume, prince d’Orange. La joie que la naissance de
cet héritier causa @ ses parents fut bientét changée en la plus pro-
fonde douleur ; la petite vérole se déclara dans le palais Saint-James,
trois jours aprés le baptéme du petit prince, et sa mére craignit s
peu la contagion qu'elle ne fit pas prendre de précautions; i) mou-
rut de cette maladie en quelques heures*. Jamais Jacques n’avait
ressenti un semblable chagrin 4 la mort d’aucun de ses enfants; on
le voit par fa lettre qu’il écrivait 4 son gendre, le prince d’Orange,
en réponse & ses compliments de condoléance. « Je ne veux pas tar-
« der plus longtemps a vous dire que je crois facilement & la peme
« que vous avez éprouvée de la mort de mon fils. Je vous sovhaite
« de n’avoir jamais la méme cause de douleur, et de ne pas savoir ce
« que c’est que de perdre un fils. Jene vous en dis pas davantage; le por-
« teur vous informera de toutes choses, et vous me trouverez toujours
« aussi bien disposé pour vous que vous pourrez le désirer; » et
4 Journal manuss. du d" Lake, précepteur des princesses Marie et Anne.
DE MODENE. 945
Guillaume complotait alors contre son malheureux beau-pére, comme
le prouve la correspondance secréte de ce temps !.
Marie-Béatrice resta longtemps ébranlée de la douleur qu’elle res-
sentit de la mort de son fils; Marie étant souffrante et malheu-
reuse en ménage, elle lui fit quelques mois aprés une courte visite
incognito en Hollande, avec la princesse Anne*, ce qui montre
quelle affection elle avait pour ses belles-filles. A son retour de
La Haye, elle trouva son mari essayant en vain de résister & |’o-
rage que ses ennemis avaient mystérieusement soulevé contre lui,
En peu de semaines l’esprit public devint tellement irrité contre
Jacques qu'il fut obligé de renoncer 4 sa place dans le conseil, et la
premié¢re demande de la faction triomphante fut son exclusion de la
présence de son frére. Ses amis, intimidés, lui conseillérent de se
retirer sur le continent avec sa famille; mais sa fierté se révoita
d’une facon d’agir qui aurait pu étre regardée comme un crime
ou une lAcheté. Le roi lui offrait de confondre les machinations de ses
ennemis en revenant & la communion de |’église d’Angleterre, et de
lui fournir un motif plausible pour agir ainsi en envoyant l’arche-
véque de Cantorbéry et d’autres prélats discuter avec lui sur les
causes de sa scission.
Jacques , quels qu’aient pu étre ses défauts comme théologien,
était trop honnéte pour sacrifier ses principes 4 son intérét. Son
grand'pére , Henri lV, ne s’était pas fait scrupule d’abandonner le
protestantisme pour se concilier la majorité de ses sujets ; Jacques
aurait plutét perdu lunivers entier que de dissimuler une opinion
ou d’agir contrairement 4 sa conscience. I] n’était pas, comme son
frére Charles II, amateur avant tout de son repos , un roseau souple
qui plie suivant le changement de vent et se reléve sans étre brisé,
mais bien plutét le chéne fier et inflexible qui reste ferme devant
lorage , quoi qu'il puisse en étre déraciné. Le roi, pensant obtenir
la paix par l’absence de son frére, l'engagea a aller a |’étranger
avant la réunion du Parlement. Jacques répondit qu’il le ferait seu-
lement d’aprés le commandement écrit de Sa Majesté ; car autrement
on prétendrait qu’il s’était enfui @ cause de quelque meéfait,
! Voyez l’Appendice de Dalrymple et Sydney papers, publiés par
W. Blencowe.
2 Dalrymple appendin; Ellis’s royal letters, tome It]; Lettres de sir
William Pemple, tome IV, et Clarendon’ correspondence.
916 MARIE-BEATRICE -
Charles Jui donna l'ordre de s'absenter dans une lettre affectueuse
qui se termine ainsi :
- « Vous pouvez facilement croire avec quelle peine je vous écris
« cela, rien ne m’étant plus cher que |’amitié constante que vous avez
« toujours eue pour moi, et j’espére que vous me rendez justice en étant
« bien sir que ni votre absence ni aucune autre chose ne pourront
« m’empécher d’étre sincérement et tendrement tout vétre. »
Jacques demanda qu’on lui permit d’emmener sa fille chérie, la
princesse Anne, ce qui lui fut d’abord facilement accordé par le roi;
mais, un jour ou deux avant son départ, Sa Majesté fut obligée d’an-
nuler cette permission, tant était grande la crainte concue par le
peuple, que son pére ne tentat d’ébranler son attachement pour |’E-
glise d’Angleterre. La duchesse, qui, pour se servir de sa touchante
expression, devait avoir une part de toutes Jes adversités et de toutes
les mauvaises fortunes de son mari, résolut de partager son exil,
bien que cette détermination entrainat sa séparation du seul enfant
qui lui restat; car méme la consolation de la compagnie de la petite
princesse Isabelle fut refusée & ses parents, et ce fut une rude
€preuve pour tous deux.
Marie-Béatrice avait coutume de dire que les cing premiéres an-
nées qu'elle passa en Angleterre avaient été les plus heureuses de
toute sa vie. Les cing années suivantes étaient destinées a étre des
années d’adversité pour elle et son mari. Elle disait encore qu'elle
regardait Jeur bannissement en Flandre comme le commencement
de leurs malheurs, et elle l’appelait son premier exil. Les peines da
duc d’York commencérent encore plus tét, et peuvent étre comptées
a partir de l’année 1672.
La lettre du roi Charles, enjoignanta son frére de s’absenter d’An-
gleterre, fut écrite le 28 février. Leurs Altesses Royales, obligées
de faire de prompts préparatifs pour leur voyage, étaient prétes a
s’embarquer le 3 mars. Le roi vint leur dire adieu ce jour-la. Le temps
était trés-orageux, et Charles II, qui avait peut-étre quelques pres-
sentiments, semblait aussi désireux de retarder le moment du départ
qu’auparavant il l’avait été de le presser. « Le vent est contraire,
dit-il a Jacques; vous ne pouvez vous embarquer maintenant. » Et
ses yeux étaient voilés de larmes.
Marie-Béatrice, qui jugeait que son mari avait été sacrifié a la po-
litique perverse du cabinet de son frére, et que Charles lui-méme
DE MODENE. 917
avait agi en égoiste sans penser 4 autre chose qu’a sa tranquillité,
s'écria, d’un ton plein de reproche: « Eh! quoi, sire, vous étes
affligé, vous qui nous envoyez en exil?» Elle se reprocha plus tard
cette explosion de douleur. « J’avais tort, dit-elle, de parler ainsi 4
Sa Majesté. Elle était dans un cruel embarras, et fut obligée de céder
aux clameurs de ses ennemis. »
Le 4 mars ils s’embarquérent pour la Hollande, ou ils arrivérent
le 12. Aprés y élre restés fort peu de temps, ils se rendirent 4
Bruxelles, ot vinrent les rejoindre, au mois de juillet, les princesses
Anne et Isabelle!. Vers le commencement de septembre, Jacques
fut averti que son frére était trés-dangereusement malade , et qu'il
lui ordonnait de venir seul le voir le plus tét possible *. Il n’y avait
pas & hésiter. Les affaires du duc d’York avaient été de mal en pis
pendant son absence; le bill d’exclusion avait été lu deux fois a la
Chambre, et l’adoption en avait été empéchée uniquement par la
prorogation subite du Parlement.
Sans perdre une minute, Jacques arriva le 12 & Windsor, et il
trouva son frére tout & fait bien.
Cette prompte arrivée causa 4 Charles une si vive joie, qu'il
s’écria que rien ne pourrait les séparer désormais 3. Mais la voix de
la nature fut promptement étouffée, et la seule concession que le roi
fit & son frére fut de lui permettre de transférer sa demeure de
Bruxelles en Ecosse. Il retourna promptement chercher sa femme,
et en passant par la Hollande, il y vit sa fille Marie pour la derniére
fois. La traversée fut si pénible que la duchesse d’York en vint a
vomir le sang 4. Lorsqu’ils arrivérent a Douvres, Charles leur envoya
ordre de continuer tout de suite vers l’Ecosse, bien qu’il eit permis
au duc de passer quelques jours &@ Londres; mais]’état de Marie-Béatrice
rendant son départ impossible, Charles II, par considération pour sa
belle-sceur, céda aux instances de son frére, et les deux époux eurent la
permission de rester une quinzaine de jours en Angleterre. Ensuite,
malgré les priéres du roi, qui la conjurait de rester 4 la cour avec sa
petite fille, la courageuse et tendre Marie-Béatrice préféra partager en-
core l’exil de son mari, et quitta pour Ja seconde fois son enfant bien-
aimé, dévouement qui toucha profondément le coeur du duc d’York.
{ Blencowe, Sydney papers. — * Journal de Jacques II. — * Recesby. —
* Journal de Jacques II.
REVUE POLITIQUE.
Paris , 24 décembre 1847.
_ INTERIEURB,. — Résumé DE LA SITUATION. — Depuis quelque temps
les affaires extérieures ont occupé toute notre attention; et, en effet,
la France elle-méme semblait comme suspendue dans I’attente des évé-
nements de la Suisse et de l’italie. Aprés les cruelles émotions de I’hi-
ver dernier, on devait respirer un peu en présence d’une récolte bénie;
mais i] était impossible de passer subitement de la tristesse a la joie:
Jes calamités dont on sortait laissaient des tracestrop profondes, et jus-
qu’ici Pembarras persistant des affaires, la langueur de l'industrie et ls
rareté des capitaux font assez voir ce que l'année derniére nous acoaté.
A cOté des souffrances matérielles se montr aient d’ailleurs les préoccu-
pations morales. Nous avons été saturé de scandale, et c’est a peine si
Vété s’est passé plus tranquillement 4 cet égard, jusqu’é ce qu'un not-
veau proces vint de nouveau troubler dans leur repos les esprits ordi-
nafrement les plus étrangers 4 toute agitation extérieure.
Les banquets réformistes ont seuls tranché sur cette torpeur entre
deux accés, Nous nous sommes déjé expliqué 4 l’égard de ces manifes-
tations, et nous ne voyons pas que la saine partie de l'’opinion publique
en ait jagé autrement que nous. Sans doute fl s'est dit dans ces rév-
nions de fort bonnes choses, et nous en avons cité quelques—unes : des
hommes que nous respectons y ont pris part, et, quant au sujet principal
des plaintes qui ont retenti partout ou on s'est mis 4 table en l"honneur
de la réforme, c’est-4-dire quant 4 la corruption, on n'en a pas plus
dit, sauf le choix des termes, que nous n’en avons dit nous-mémes dans
ce recueil. Mais on ne peut nier en méme temps que de bien tristes
symptdmes n’aient éclaté dans les réunions réformistes, et ce n'est pas
sans effroi que la France s’est apercue du progrés qu’ont fait depuis
quelque temps les doctrines qui promettent tout, en se propageant par
les moyens qui n’épargnent personne. Quand on lit avec le sang-froid
de l’expérience des livres brillantés et illogiques comme l’Histoire des
Girondins, on se persuade facilement que personne ne voudra d'un
a Of
ee wy “oe
REVUE POLITIQUE. a9
breuvage aussi séduisant peut-étre que celui de Circé, mais aussi fécond
en transformations humilientes. Malheureusement, on ne s’apercoit de
son erreur que quand on est a des innombrables victimes de la
plume magicienaec.
Pendant quelque temps, les banquets réformistes ont paru un béné-
fice tout clair 4 la presse ministérielle. Le Journal des Débats a trouvé le
moyen d'y rajeunir sa polémique, si cruellement déviée dans les af-
faires de l’italie; mais, 4 foree de rire, les plaisants ont pris peur eux-
mémes, comme ces enfants qui font d’abord Ja grosse voix et finissent
par ressentir l’effroi qu’ils voulaient communiquer 4 leurs compagnons.
Le jeu ne plait plus 4 ces Messieurs depuis qu’ils sentent que les choses
somt assez grosses par elles-mémes sans qu'il soit néceasaire de les exa-
gérer.
Ce qui compléte la s{ngularité du spectacle que nous avons sous ies
yeux, c’est la disposition quereliieuse de ceux qui marchent en commun
& la conquéte de l'avenir. Ordinairement les choses ne se passent pas
ainsi: la dissension ne commence qu'aprés la victoire et pour le partage
du butin. Mais comme personne ne sait quelle sera la vietoire et oa elle
devra s’arréter, il en résulte une confusion de pensées qui provoque na-
turellement & la dispute. L’attaque actuelle ressembie 4 ces pyramides
@hommes qui avafent liou dans tes fétes de Venise, et qu’on retrouve
dans quelques estampes de Canaletto. M. Duvergier de ffauranne est 4
la base, M. Barrot grimpé sur ses épaules; M. Crémieux, ou tout autre,
est huché 4 son tour sur M. Berrot, et M. Ledru-Rollin le surmonte en-
core, avec quelque socialiste par—dessus. On arrive ainsi jusqu’au fate
du Palais-Ducal, et le public, rassemblé autour des artistes en renom,
se demande of finira cette progression contraire aux jois de la natare
et du bon sens, Atlas portait le monde; mais M. Duvergier de Hauranne
soutient sur ses épaules quatre ou cing partis de plus en plus avancés.
Il n’en faudrait pas davantage pourtant pour s‘emparer d'une place
dont la garnison serait endormie dans les famées du vin. Or, les défen-
seurs du gouvernement actacl, épouvantés par la menace dun assaut,
ne montrent pas beaucoup plus de présence d’esprit que des soldate qui
auraient fait d'un cellier leur corps de garde.
Nons sommes gens, pour la plupart, fort étrangers & ce cote pratique
des affaires humaines. Jugeant nos semblabies sans illusion, comme
. nous-mémes, et les aimant de tout notre ceeur, en dépit de notre ju-
gement, fl nows convient peu de grossir ies trafts défavorables du ta-
bleau mouvant qui se renouvelie sans cesse devant gous. Nous n’avons
pas besoin de sonner du clairon pour tenir nos geas en alerte, et le
profit que la polémique jourmaliére tire de ses éternelies hyperboles
SO SF SS eee
920 REVUE POLITIQUE.
nous parait trop dangereux pour que nous y réclamions notre part,
C'est donc trés-sincérement, et sans ’ombre d’un mot qui dépasse no-
tre pensée, que nous énoncons ici, comme le résultat de notre intime
conviction, la proposition suivante : « Depuis vingt ans, la France ne
« s'est pas trouvée dans une situation plus triste et plus inquiétante
« qu'aujourd’hui. »
Expliquons-nous.
Dans l’espace de temps dont nous venons de tracer les limites, nous
avons passé par des événements terribles, par des époques pleines d’an-
goisses ; mais toujours, quelle que fat la souffrance du moment, l’espé-
rance restait au fond de la bofte; il y avait des hommes éclairés et con-
vaincus qui s’apprétaient 4 tirer parti de leur victoire pour réformer
quelque mal, pour accomplir quelque bien. Que cela soit dit, sans
préjudice de chaque opinion particuliére, de toutes les formes de I'es-
prit public, qui, jusqu’s présent, s’étaient constituées & état de parti
parmi nous. Aujourd’hui quel est homme assez confiant pour recon-
naftre 4 son opinion la puissance immédiate de remédier aux maux qui
nous dévorent ? Pour trouver de ces dispositions optimistes, naguére
encore si générales, il faut entrer dans le camp des socialistes, et c'est
parmi eux aussi qu’est le plus de confiance et de satisfaction.
Nous concevons donc, chez les socialistes et chez eux seuls, cette sorte
d’espérance prochaine que nous avons, tous tant que nous sommes,
gauche, centre ou droite, connue et partagée. Or, cette joie méme des
socialistes n’est-elle pas la cause principale de la terreur qui s'est empa-
rée de la société? En vérité, la réponse affirmative se présente presque
irrésistiblement au bout de notre plume.
Que notre siécle soit destiné 4 voir de grands changements dans la
constitution de la société: personne de raisonnable ne peut le mettre
en doute. Ce qui existe déja est un symptOme suffisant de ce qui ne tar-
dera pas 4 se réallser.
Que ces changements solent en grande partie la conséquence du
mouvement heureux et naturel de la civilisation, les plus nobles succes
ne nous feront pas méconnattre la grandeur et la beauté de 1"édifice de
Yavenir. Mais qui dit socialiste dit jusqu’ici un homme qui se passe da
Christianisme ou qui l'interpréte 4 sa maniére. Or, avant de convenir
qu'il peut exister une science sociale, nous voudrions que les nouveaux
prophétes se rendissent un compte rigoureux des prérogatives du
Christianisme et du bien incalculable qu’il doit opérer par lui-méme.
Cette étude faite de bonne foi, et poussée jusqu’au bout, nous rallierait
nécessairement un grand nombre d’auxiliaires, et sans doute, en fin de
compte, on viendrait a reconnaftre que le Christianisme est Ia vraie
REVUE POLITIQUE. 924
science sociale, susceptible seulement de s’étendre dans les voles de
l‘application par des études spéciales, et fondées sur la connaissance
pratique de l’organisation humaine.
Voila pourquoi nous ne sommes pas socialistes, dans le sens qu'on
veut donner & ce mot; voilA pourquoi nous redoutons les prétendus
socialistes.
Nous ne sOMmes pas souls & nourrir cette crainte: Quiconque ne
s'est pas enrdlé dans la ténébreuse association qui, depuis les victoires
de ja diéte helvétique, posséde une armée et domine un gouvernement,
voit monter avec un indicible effroi le nuage qui porte dans ses flancs
la prochaine tempéte; on se regarde, on s'interroge, on cherche d’ou
pourra venir le pouvoir assez fort et assez moral pour combattre le
fléau, et les cochers de Ja méchante voiture publique dans laquelle nous
sommes fatalement enfermés, au lieu de détourner leurs chevaux de
l'abfme béant qui va les engloutir, se querellent encore 4 qui tiendra
les rénes dans une direction dont aucun. d’eux ne voudrait sortir, mal-
gré le danger. Les deux termes du dilemme d’‘Hamlet se réduisent pour
le moment aux noms de Sauzet et de Dupin, de Bugeaud et de Malle-
ville.
Les socialistes prétendent que le travail est la loi supréme du présent
et de l’avenir :
Le travail est mon Dieu: lui seul régit le monde,
sécrient-ils en cheeur ; et sous un rapport ils ont parfaitement raison.
Nous ne connaissons pas aujourd hui un homme, un parti ou un pouvoir
& qui l’oisiveté ne soit funeste. L'effet de la publicité est de compli-
quer toutes les questions. Autrefois on soutenalt, sans trop d’arro-
gance, une thése de omni re scibili; aujourd'hui {] existe autant descien-
ces que de ressorts particuliers de l’intelligence humaine. Si le pouvoir,
qui semble a la veille de suceomber et qui menace de nous couvrir de ses
ruines, avait eu une chance de s’établir dans l’opinion, c’aurait été cer-
tainement par le travail: nous avons au contraire, dans le gouverne-
ment actuel, le type de l’inaction. La Presse prétend que M. Duchatel
passe son temps a faire des patiences. Cela n'est peut-ctre pas vrai : c’est
au moins caractéristique.
On disait, il yadix ans: « Toutes les questions restent en suspens ; les
ministres ne font rien. Mais que voulez-vous ? ils changent trop sou-
vent. I ne peut y avoir de reméde au mal que dans la stabilité des cabi-
nets.» Aujourd’hul, nous avons un ministére vieux de huit ans, et l'on
travaille moins que jamais. A qui la faute?
Quand nous disons le travail, nous ne parlons pas seulement de la fa-
culté de s’occuper sérieusement, aujourd'hui fort affaiblie, mais encore
pL | REVUE POLITIQUE,
de la disposition & vaincre les obstacles qui dérangent le travail ou le
rendeat méme tout a fait impossible. Prenons un exemple : rien de plus
urgent, de plus utile 4 la société, et par conséquent de plus salutaire
pour le pouvoir, s‘l] en vient & bout, que l’organisation du crédit agri-
cole. On a la preuve que c'est l’absence d‘institutions propres a établir
ce crédit qui paralyse le plus les progrés de l’agriculture. On en pos-
séde dans certains pays des modéles éprouvés, qu'il serait facile d’ap-
pliquer 4 nos lois et A nos usages; et pourtant, est-il possible de se figu-
rer une question plus scandaleusement négligée que celle du crédit
agricole? On n’a pas méme nommé en gon honneur une de ces commis-
sions, riches en noms recommandables, sous lesquelles on sait si bien
de nos jours enterrer les réclamations les plus urgentes. D’ou provient
cette étonnante indifférence?
On n’est pas indifférent, mais on a pear. Les colléges électoraux sont
peuplés de notaires, de procureurs et d’huisdiers ; presque partout ce
sont les meneurs et les oracles. Qu'on jolgne 4 leur bataillon, déja si
puissant, un certain nombre de propriétaires qui font l’usure en grand,
comme la plupart des gens d’affaires la pratiquent en petit, et l'on aura
Vélite de cette classe moyenne & laquelle la révolution de Juillet a confé
les déstinées de la France. Si l'on organisait le crédit agricole, on tue-
rait l’usure et l’on blesserait la classe moyenne. Voilé pourquoi le gou-
vernemement reste les bras croisés sur cette question ; voild la raison
pour laquele nous n’avons pas de viande pour vivre, et nous n’‘aurions
pis de chevaux s'il nous fallait lever une armée pour la défense de no-
tre territoire.
La domination de la classe moyenne! Nous serions tentés de croire
que c'a é6 le plus pernicieux paradoxe de notre temps. Des gens d'un
immense talent ont propagé, et c'est pour cela qu’ll a fait tant de
mal. Historiquement parlant, notre pays a toujours été mené surtout
par des bourgeois ou des anvblis. La Révolution, sous ce rapport, 0's
rien changé aux habitudes de la royauté: donner pour neuf ce qui était
pour la France un lieu commun historique, c’a été 1A la premiére er-
reur. Vouloir faire de cette habitude une loi et une exclusion, c’a été la
seconde, et nous en portons la peine. On a ainsi relégué dans linaction
une bonne moitié du capital intellectuel et moral de la France, et, en
voulant réduire & un hilotisme éternel les classes laborieuses, on les
pousse 4 s6 ranger parmi les ennemis de l’ordre social.
Nous savons donc pourquoi |’on n’‘a pas travaillé: on croyait, avant
Vexpérience actuelle, que, quand des ministres auraient eu le temps de
s'installer et de faire leur éducation, les projets de loi couleraient
comme des fontaines, Tout au rebours. Plus on s’est assuré les moyens
REVUE POLITIQUE. 923
de durée, et plus le droit de travailler s‘est trouvé compromis. La classe
moyenne, autrement dit le corps Gleéctoral, autrement dit les axploi-
tants du régime actuél, y ont mis leur veto. On ne travaille pas, parce
gu’on exploite.
Le duc de Wellington parlant, en 1845, de Paventr de notre pays, di-
sait: « La France n’a point clos la carriére des révolutions : point d’a-
venir stable pour un pays qui n’a pas de proprictaires. » On peut ré-
poodre aujourd‘hui au duc par les révolutions sociales de l’Angleterre
elle-méme, révolutions qu'il ne prévoyait pas alors, et qu'il en est ré-
duit 4 inaugurer aujourd'hui pour ne pas succomber tout entier avec sa
caste. Mais le jugement du patricien mérite d’étre médité par des plé-
béiens comme nous.
Et, en effet, si l’Etat est livré & des hommes de petites ressources, et
si l’ambition croit hors de proportion avet les moyens de la satisfaire,
alors se produit le phén oméne de l’encombremeat des carriéres; alors on
se vend pour un petit emploi comme autrefois pour un grand; et un
gouvernement fondé sur des principes de liberté peut enfanter une na-
tion d’escribanos tout aussi funeste que celle qui a dévoré la monarchie
absolutiste de l’Espagne.
On ne se doutait guére de cela en 1829, alors qu’en toutes choses on
croyait voir l’épée flamboyante de quelque chérubin maudit barrer l’en-
trée d'un autre paradis terrestre. De 14 l'ardeur imprudente avec la-
quelle on se précipita sur']’obstacle, et les illusions de la victoire jus-
qu’au moment ov les ministéres assiégés et les députations de patriotes
dénonciateurs affluant de 1a province, montrérent le péril immense an-
quel se trouverait en butte le régime qu'on allait fonder.
C’est sous ces auspices inquiétantes que se produisit la doctrine du
juste-milicu, salutaire et de tous les temps, s'il ne s’agit que d’éviter de
coupables excés, particuliérement déplorable et trompeuse, dés qu’on
veut faire descendre de son troéne ’héroisme chrétien pour le remplacer
par la déesse appelée Méddiocrité, génie doucereux et inoffensif en appa-
rence, mais qui n'est au fond que l’égoisme mutilé, tout préta s'asseoir
en mattre dans les palais, comme ces.étres dégradés qui, de surveillants
du harem, deviennent en Orient les maitres de )’Etat.
Dans une société oa le niveau moral aura été ainai volontairement
abaissé, une société dont l’intérét bien entendu sera devenu la loi, et ou
le dévouement aura été proscrit ou ridiculisé, il pourra se trouver des
hommes assez optimistes pour tAcher de tourner 4 bien ces disposi-
tions énervantes. Si, com me il arrive toujours, la préconisation d'une
telle doctrine coincide avec la lassitude que produisent toujours les
longues agitations politiques, on verra alors des hommes de ressource
924 REVUE POLITIQUE.
et méme de probité traiter la nation comme un malade convalescent, la
mettre au régime, de l*inaction, lui permettre les courtes promenades,
et lui mesurer 4 petites doses la nourriture dont elle aurait besoin
pour reprendre toute sa force et sa santé. « Vous parlez & ce pauvre
« peuple de liberté et de progrés; mais il est encore si faible! a peine
« peut-il se tenir sur ses jambes: attendez au moins que le vertige ne
« je prenne plus 4 chaque mouvement qu'il veut faire. Prenez patience;
« confiez-le & mes soins, et, dans un temps donné, je réponds de le
« faire remonter a cheval. » On a entendu de telles paroles, ou & peu
prés, 4 la Chambre des Pairs, pendant la derniére session, & propos de
la liberté religieuse.
C’est la le juste milieu entre le bien et le mal, entre le citoyen ct
lesclave, entre Phomme d*honneur et celui qui n’en a pas. Alors, pour
peu qu’ l’exemple de Dédale on prenne la région des nuages pour la
route moyenne du ciel, on risque de transformer son convalescent en
un malade capricieux et intraitable, destiné 4 devenir en peu de temps
le tyran de son médecin. ;
On risque surtout de faire éclore sous son aile une autre école plus jo-
gique et plus sire d’elle-méme, celle qui, au lieu de faire peu de chose,
pense qu'il vaut mieux ne rien faire du tout ; école d’abord modeste et
déférente, qui se subordonne tant que les belles paroles sont de mise et
qu'il reste des raisons spécieuses pour ajourner l’action, mais qui croit
en prétention et en audace, 4 mesure que les organes du corps politi-
que, en se corrompant, se révoltent davantage contre tout reméde
énergique.
Aujourd'hui, la chose est claire, le systéme du rien est victorieux du
peu dechose. —
On avait parlé d'un commencement de réforme électorale, de la se-
conde liste du jury, des incompatibilités, ou de quelque chose de sem-
blable; c’était déja bien tard pour des ministres qui avalent protest
tant de fois de ne vouloir rien faire en ce genre. Mais le jour ov il faut
céder vient pour ceux qui ont attendu trop longtemps, et aprés tout
loi électorale n’est pas plus inviolable que ne l’était le droit de visite.
Et pourtant cette velléité d’améNoration n’était pas née viable. Le fes-
tin des améliorations tant promises se bornera 4 la réduction de l’impit
du sel et 4 la réforme postale.
Les administrations vieillissent vite : Pactivité des hommes d’Etst
n’est jamais de bien longue durée. On concevrait que le ministére du 29
octobre edt fait son temps, et l'on prendrait gaiment son parti sar l'im-
minence de sa retraite, si l'on avait devant soi une opposition marie pat
la lutte et douée de toute I’énergie de la jeunesse. Loin de 1a, l’opposi-
REVUE POLITIQUE. 925
tion parlementaire est aussi décrépite que la majorité qu'elle combat.
Vous aurez beau la pressurer dans tous les sens, vous n'y trouverez que
des passions personnelles, et une aversion aussi décidée que celle de Ja
majorité elle-méme pour tout ce qui dérangerait les petits profits de la
classe moyenne. Cette classe se divise partout en deux moitiés : celle qui
exploite, et celle qui voudrait exploiter 4 la place de sa rivale. L’art su-
préme des grands génies de l’opposition consiste 4 se donner les airs de
loppression, tout en possédant les avantages de la suprématie. C'est ce
qui fait dire & tout le monde, avec une conviction désespérante, qu’un
changement de cabinet n’apporterait aucune amélioration a la chose
publique; c'est ce qui fait que les meneurs dont nous parlions tout a
l’heure se soucient peu des épines du pouvoir, puisque, 4 peu de chose
prés, ils en possédent tous les profits.
Lorsque les condottieri de la politique moderne n'‘étaient pas rangés
tout & fait de la méme maniére qu'aujourd’ hui, un député, alors pas-
sionné pour la stratégie ministérielle, s’avisa de baptiser la majorité du
nom de conservatrice. Jamais dénomination plus inexacte n’a produit des
résultats plus funestes. M. Duvergier de Hauranne, qui probablement
alors se contentait d’emprunter un mot 4 l’Angleterre, et qui s’avisait
de dire les conservateurs, comme d'autres parlent des lions et du sport,
se doutait-il alors du danger que produirait ce malheureux non sense?
On comprend que des gens qui soutiennent un édifice séculaire comme
la machine constitutionnelle de l’Angleterre donnent le nom de conser-
vation & leur systéme. Mais le lendemain d’une révolution, quand les
principes de liberté proclamés par la Charte sont comme une source 3
peine sortie de terre et qui menace de s’absorber de nouveau dans les
traditions toujours vivantes du despotisme impérial, les abandonner 4
eux-mémes au lieu de leur préparer, par une législation active et sin-
cére, un lit & l’abri des passions et des tentatives de la centralisation ad-
ministrative, c’était abdiquer d’avance tous les avantages qui auraient
pu recommander le nouveau régime, calmer les défiances et vaincre les
répugnances qu’i] avait fait nattre. Il est & remarquer qu’a l’époque de
apparition du nom de conservateur aucun membre de la majorité ne
protesta contre un titre aussi peu d’accord avec ses devoirs. L’impuis-
sance actuelle, positive dans le ministére, aussi évidente dans la Cham-
bre, n’a donc rien qui doive nous étonner.
A présent, tous les hommes qui veulent fortement le bien sont en de-
hors des manceuvres et des complications parlementaires. Si nous étions
dans la Chambre, nous ne saurions vraiment que faire, et nous n’avons
- pas de conseil 4 donner a nos amis. Qu'ils votent pour, qu’ils votent
contre, ce sera & peu prés la méme chose. On peut se figurer & présent
926 REVUE POLITIQUE.
trois hommes revenus des opinions qui ont le plus gravement divisé ls
France depuis dix-sept ans : s*ils sont de bonne foi, et si limminence des
calamités publiques les rapproche, n’auront-ils pas& mettre en commun
laveu de leurs illusions? L’un dira : « J’avais eu trop dé foi dans les an-
ciennes traditions; je n’avais pas assez apprécié les fautes du dernier
siécle et la responsabilité terrible qu’elles entrainaient ; le monde a piss
changé que je ne croyais : il a des besoins que je ne refuse plus 4ée de
reconnaftre ; les hommes des temps nouveaux n'avaient pas tort, et je
leur tends la main. » Le second répondra : « Quant & moi, je ne crois
plus aux formules : la liberté est quelque chose de trop profond en s0i
pour qu'une théorie superficielle puisse en tenir lieu. J’ai longtemps
suivi les hommes qui en exaltaient le nom, et j'ai vainament attenda
quils en adoptassent l’esprit. Hommes de fait et de coups de main, nos
libéraux semblent ne plus rien comprendre, quand on leur parie de la
domination des idées sur la force brutale. J’ai quitté les libéraux, parce
que je mesentais vraiment libéral. » Enfin, le troisiéme de s’écrier : « La
cause que jail suivie n'est pas plus 4 l’abri du reproche que la votre.
La aussi les choses }’ont emporté sur les mots. J‘avais cru d'abord que
la résistance était seule possible : j'ai donc résisté, et en méme temps
j’al patienté. Quand les premiers obstacles eurent été écartés, j'ai at-
tendu, avec la méme patience encore, qu’on se mit enfin a l'eurre;
mais il parait décidé qu’on ne fera rien : il nous aurait fallu un port
contre la tempéte, et nous restons en pleine rade. Je débarque donc, et
me voici. »
Des rapprochements commé celui que je viens d’eaquisser ne sont
‘pas rares aujourd’hui. Il suffit d'étudier avec attention le langage des
journaux pour s’apercevoir qu'il se formera bientdt un parti considé-
rable d’hommes décidés & lutter contre les passions que )’imprudence,
inaction et les dénis de justice ont si déplorablement soulevées. Ce parti,
il est vrai, inaggurera sa création sous de sombres auspices; ses forces,
de quelque cé6té qu’elles lui viennent, ne seront guére en proportion
avec celles de }’attaque. Les éiéments d’une énergie froide et constante,
comme il en faut dans les temps de erise, n’existent pas aujourd'hui : 00
est trop mou, trop indécis; on aime trop ses aises. L’adversité viendra
sans obstacle frapper & la porte de ceux qui se seront refasés aat
épreuves de la vie publique. Mais si peu qu’on soit, si faibles qu’on s
sente, on n’en a pas moins des devoirs 4 remplir envers le présent et
Yavenir. Si l'on ne parvient pas 4 sauver la société de nouvelles ci-
tastrophes, on peut du moins travailler 4 maintenir la tradition des idées
droites et justes sans lesquelles il n’y aura jamais que crime et conft-
sion sur la terre. Dans le temps des Juges d'leraéi, le peuple de Dica
REVUE POLITIQUE. 927
était balletté par le flot des révolutions et de. l’anarchie ; mais le taber-
nacle, qui se promenait de tribu en tribu, avait toujours prés de lui
quelques hommes de foi qui se souveraient de Moise et qui annoncaient
Samuel. .
Tout ce qu’on vient de dire prouve assez que nous n’attendons rien
de la session qui va s’ouvrir, et que nous nous préoccupons peu des
questions qui y seront traitées. La nouvelle légisiatare est déja jugée;
elle est morte d’avance, et nous ne connaissons aucun ministre, ni pré-
sent ni futur, assez puissant pour la galvaniser. On peut seulement re-
culer encore la crise qui s’approche, et c’est sans doute ce qui arrivera.
Quant un systéme vieillit, il fait d’°ordinaire un pacte avec l’impatience
des événements. On dirait qu'il leur dit: « Laissez~moi le temps de
mourir. » Alors la vie active se suspend partout eomme par enchante-
ment; on dure ainsi, ou plutdt on s’éteint par degrés, d’ajournements
en ajournements, jusqu’au jour ov la mort ouvre la carriére des satur-
nales. C’est ce gui s’est vu souvent dans le monde et probablement ce
que nous verrons encore.
Le sort de la cause catholique ne nous semble pas plus douteux. Le
moment est beau pour discuter le projet Liadiéres : le jugement que
la majorité portera de la conduite du cabinet dans les affaires de
Suisse, décidera de netre sort. Si la Chambre est corps-—franc, le
gouvernement baissera la téte; si, au contraire, la crainte des ra-
dicaux l’emporte sur la sympathie secréte des doctrines, le minis-
tére tiendra & se faire bien venir de l’épiscopat par un certain adou-
cissement de la tyrannie actuelle, Ne nous réjouissons pas d’avance
de ce demi-succés, quand bien méme il serait possible; car nous
nous exposerions 4 un grand danger, en liant ostensiblement notre cause
4 cello d'une administration qui ne nous fera jamais autant de bien que
ses adversaires sont décidés 4 nous faire de mal.
EMANCIPATION DES NOIRS. — Le temps n’est pas 4 la liberté : cela est
triste & dire, mais cela est positif. Les négres n’ont pas beaucoup plus
de chance que les catholiques pour une prochaine reconnaissance de
leurs droits. Daas l’important travail qu’il a bien voulu confier 4 cette
Revue, M. le comte Beugnot paraissait craindre que le clergé ne fut
forcé de se tenir trop en dehors de la grande cause de )’émancipation.
Mais voici que le zdle négrophile des colons de I’ile Bourbon se charge
d'introduire nos préires sur la scéne d’agitation d’ou leur prudence les
avait éloignés jusqu’icj. Nous empruntons au Journal du Havre le récit
des désordres qui ont suivi Parrivyée 4 Bourbon de M. l’abbé Poncelet,
vicatre apostoligue, et de son coadjuteur, M. Pabbé Monnet :
« Dés que ces deux ecclésiastiques furent débarqués a Saint-Denis, le
ee
028 REVUE POLITIQUE.
« 42 septembre, un rassemblement se forma devant la maison curiale:
« des huées et des menaces se firent entendre, et la force armée, con-
« mandée par M. le lieutenant-colonel Bruno, en l’absence du gouver-
« neuret du colonel en tournée, recut l’ordre de disperser la foule. Cet
« ordre, exécuté sans sommations légales, exaspéra la population, qui
« le lendemain recommenca les mémes scénes avec plus de violence, et
« la troupe, appelée de nouveau, recut encore, sans sommations préa-
« lables, l’ordre de charger & la baionnette. Cette fois la collision fut
« sanglante : une personne a été tuée; un grand nombre de citoyeas
« ont été blessés plus ou moins griévement, et l’on compte une femme
« parmi les victimes.
« On ne sait & quels déplorables excés eussent été poussés ces trou-
« bles facheux. Déja les noirs s’agitaient et menacaient de prendre parti
« pour les prétres; la population blanche, de son cOté, était irritée au
« plus haut point, et de graves désordres étaient & craindre, quand kes
« milices, commandées par M. de Routannay, intervinrent, et, secon-
« dées par quelques-uns des habitants notables, obtinrent que Ion re-
« noncat 4 de plus longues manifestations.
« Informé de ces événements, M. Graéb est accouru & son posts, et
«apres avoir publié une proclamation pour exhorter & la tranquillité,
«ila fait embarquer M. Cabbé Monnet, cause principale du désordre, om
«ratson de ses opinions abolitionnistes, et le 15 septembre 1a plus vive
« agitation était calmée. ‘
« Les premiers arrivages nous feront connaitre sans doute les suites
« de cette déplorable affaire, et quelle part doit &tre faite & lautorité
« locale et au gouvernement central dans les actes illégaux qui ont en-
« sanglanté Bourbon. »
1] est alsé de comprendre le sens et la portée de ces odieuses violen-
ces : le nom seul d’un vicaire apostolique les explique assez. Jusqu’ici, le
clergé des colonies, livré 4 la merci de l’autorité civile, n’a joui d@au-
cune indépendance, tandis que le caractére épiscopal dont les vicaires
apostoliques sont revétus indique l’intention et le pouvoir de travailler
librement 4 l’amélioration religieuse du sort des esclaves. Voila ce que
signifient les opinions abolitionnistes qu’on reproche a M. l’abbé Monnet.
Si le gouverneur de Bourbon s‘est conduit comme l’indique le récit de
Journal du Havre, i] faut dire qu'il a indignement trahi la cause de la jus
tice et celle de la mére-patrie.
Mais, que voulez-vous? en dépit des efforts auxquels se livrent les
journaux de la gauche, ordinairement plus rigoureux envers les men-
bres du clergé, pour démontrer la parfaite innocence de M. l’abbé
Monnet, les colons de Bourbon continueront de crotre que c'est un abo-
REVUE POLITIQUE. 929
litioniste imprudent et forcené, et cette crédulité leur suffira pour qu’ils
violent, en sdreté de conscience, toutes les lois divines et humaines 4
Végard de cet ecclésfastique.
Les Anglicans de la vieille roche eroient aussi que le sang humain
coule tous les jours 4 Rome, pour la plus grande gloire du catholicisme
et de la papauté. Ecoutez le Standard indigné de ce que le ministére
whigh prétend établir des rapports diplomatiques réguliers avec le
souverain de l'Etat pontifical :
« La papauté est le plus cruel et le plus sanvage despotisme qui existe _
« en Europe, sans excepter la Russie ni la partie européenne de la Tur-
« quie... Quiconque a entendu parier de la prison du Saint-Office, cette
« prison dans laquelle il entre chaque année des vingtaines de malheu-
« reux, mais de laquelle jamais un homme vivant n’est revenu, vestigia
« nulla retrorsim, salt que le Pape massacre annuellement plus que le
« Turc, avec cette seule différence que le Ture envoie le cordon 4 la
« victime, tandis que le Pape envoie la victime au cordon.
« Si nous sommes bien informés, le Saint-Office a été plus activement
a engagé dans cette ceuvre ténébreuse depuis l’avénement de Pie IX,
a qu'il ne l’avait été depuis bien des années. Et c’est avec cette détesta-
« ble tyrannie qu’on vent renouer des relations diplomatiques! »
Hélas ! oui, s’écrie le Journal des Débats, ce que nous venons de citer
est écrit le 43 décembre 1847!
Ce journal, qui s’indigne de la crédulité de son confrére d’outre-Man-
che, ne crott-il pas 4 son tour « que les Papes font lire encore tous les
« ans la bulle in cana Domini, qui excommunie les souverains de l’An-
« gleterre ? » Ce n’est pas la peine de se montrer si dédaigneux envers le
Standard.
En Suisse, les radicaux ont cru trouver dans le couvent des Jésuites, &
Fribourg, les chafnes que les terribles Péres avaient forgées d’avance pour
garrotter les patriotes, et pour preuve ils ont exposé dans un café de
Genéve une corde de gymnastique qui provenait en effet du pensionnat
ravagé par les troupes fédérales. Un de nos amis, qui passait par Ge-
néve, a voulu démontrer aux spectateurs le véritable usage de ce prétendu
instrument de torture : peine inutile! les Genevois croyatent toujours.
Le méme voyageur rencontre une bonne femme d’aubergiste qui je-
tait feu et flammes contre les Jésuites ; il éleva quelques doutes sur les
griefs qu’elle entassait avec tant d’assurance : « Vous ne m’en donnerez
a pas 4 garder, répliqua aussitét l’excellente dame ; j’ai 14 une trés-
« belle histoire sur les Jésuites, et je crois & tout ce qu’on y rapporte. »
Cette belle histoire c’était le Juif Errant de M. Sue!
T. xx. 25 péc. 1847. 42° crvre. 30
9380 REVUE POLITIQUE.
Voila ce que sont et ce que produisent les croyances de ceux qui ont
chassé la fot.
ITALIE. — L’horizon de la pauvre Italie s'est bien assombri depuis
quelque temps. Ge n’est pas que les dangers extérieurs recommencent 4
la menacer : de ce cOté, tout s’arrange, au contraire, comme par mira-
cle. Aprés le réglement de la question de Fivizzano, est venu celui des
difficultés auxquelles avait douné lieu la possession de Pontremoli. Ce
territoire restera 4 la Toscane jusqu’au jour ou le duc de Lucques de-
viendra souverain de l’Etat de Parme, et, comme le prince dont nous
parlons se montre entitrement dégodité de l’exercice du pouvoir su-
préme, quelques personnes nourrissent déja la pensée de l’annexion de
Parme a la Toscane et de la formation d'un royaume d‘Etrurie'. Tout se-
rait déja fini 4 Ferrare si je maréchal Radeczki n’élevait encore des ob-
jections qui sans doute seront résolues conformément aux vceux de la
cour de Rome. C’est donc bien gratuitement, 4 ce qu'il parait, que les
bons Génojs se sont mis 4 chanter 4 tue-téte, le 10 décembre dernier,
pour l’anniversaire de la délivrance de leur patrie en 1746 :
Se il barbaro tenti
La nostra contrada,
D’Alberto la spada
Pentir lo fara.
Cette puérile agitation des esprits, dans un moment 00 la marche in-
dépendante du roi de Sardaigne n’éprouve aucun obstacle sérieux, est
déja par elle-méme un assez facheux symptéme. Malheureusement il y
en a encore de plus graves, et dont il n’est pas difficile de comprendre
Yorigine. Le récit qu'on va lire est emprunté & la Gazette d’ Augsbourg. On
verra, 4 la maniére dont s’exprime l’auteur de cette correspondance,
qu'elle n’émane pas d'un ami des Jésuites.
« Le 5 décembre au soir, a eu lieu icf un désordre populaire dirigé
« par quelques Individus qui paraissent appartenir aux premiéres classes
« de la société. Ceux-ci furent assez effrontés pour ameuter un certail
« nombre de gens des plus basses classes. La troupe ainsi composée se
arassembla d'abord dans la Strada Nuova, devant la maison des Jé-
« suites, autrefois le palais Tursi-Doria, et se mit 4 crier avec fureur:
a Vive (Italie! Vive Pie IX! Vive Gioberti! Mort aux Jésuites! Aprés avoir
« prolongé cette manifestation sauvage, ils prirent la route du sémi-
« naire des Jésuites, situé & une grande distance, derri¢re |¥glis
« Sainte-Marie de Carignan. Sur leur route, une plus grande foule de
4 La mort de l’archidachesse Marie-Louise, que nous apprenons aujourd’hai, dé-
range nécessairement toutes ces combinaisens.
REVUE POLITIQUE. 9at
« peuple se joignit 4 eux, et alors Virritation prit des proportions ef-
« frayantes. On entendit aussitét le bruit des carreaux de vitres qui se
« brisaient sous les pierres lancées & tous les étages. En méme temps,
« de plus fortes masses de pierres étaient dirigées contre la porte, re-
« couverte de grandes plaques de tdle, et qui cependant offrit une ré-
« sistance suffisante aux efforts de la destruction. Déja s‘élevait un cri
« général pour demander des pinces de fer, lorsque des patrouilles
« s’approchérent, et aussitét la foule se dissipa en grande hate. Des me-
« sures é6nergiques sont prises contre le renouveliement d’un tel dé-
« sordre, qui est ici l’objet de la désapprobation générale; aussi les dis-
« positions du gouvernement ont-elles excité partout la plus grande
« satisfaction, dans la conviction od l'on est gu’tl a (ail sur les J ésuites,
a et guil n'est pas moins résolu quien dat de les maintenir dans les bornes
« de la loi. » %
Assurément, et n’en déplaise 4 la crédulité publique, la difficulté
n’est pas dans ce moment de maintenir les Jésuites de l’Italie dans les
bornes de la loi. On nous écrit de Milan : « M. de Cormenin est passé par
« ici; j'ai vainement tenté de le rejoindre; il était tombé entre les
« mains de jeunes gens qui remuent ciel et terre pour propager ici les
« idées de la Revue Indépendante. Dieu sait quelles informations ils lui
« auront données sur nos affaires! ilsne pouvaient d’ailleurs éprouver au-
« cune sympathie pour Timon. Qu'il me suffise de vous dire que leur
« ayant une fois recommandé parmi les livres populaires les Entretiens
« de village , ils me fermérent la bouche avec ces mots: c’est un Jésuite!
« Figurez-vous, nous dit-on encore dans la méme lettre, qu’on s'est ré-
« joui ici publiquement des malheurs de la Suisse. Gioberti est devenu
« lidole, bien que trés-peu de gens Caient lu, et qu'il y a deux mois la
« plupart de ses admirateurs actuels ignorassent jusqu’d son nom. —
« C'est une douleur de voir combien les journaux de notre pays sont
« mal informés. Nous aurions grand besoin qu'on entreprit notre édu-
« cation au dehors, et qu'on mit un frein au dévergondage de nos
« journaux. » Ces plaintes, ces supplications émanent de personnes qui
se sont prononcées avec enthousiasme pour le mouvement actuel de
Vitalie, et qui ont méme encouru 4 cette occasion la persécution du
gouvernement autrichien.
Les démonstrations en faveur de la diéte radicale sont une honte
pour I’Italie. Malheureusement elles ont eu lieu presque partout. Nous
ne parions pas seulement de la Toscane oa le masque est levé, et ov l'on
marche ouvertement 4 l’attaque des institutions catholiques. A Milan,
les agitateurs se sont montrés assez stupides pour faire 4 cette occasion
une démonstration en Phonneur de Manzoni et de Pellico! 1 semble
932 REVUE POLITIQUE.
que les héritiers des carbonari veulent faire boire Ie calice aux hommes
dont le martyre et le patriotisme ont préparé a l’italie Pére de régéné-
" ration qu’elle compromet elle-méme a plaisir.
L’épreuve supréme a été pour Pie IX. Déja tout a été dit sur la dé-
monstration du 3 décembre et sur le langage excitant de presque tous
les organes de la presse romaine 4la nouvelle de la prise de Lucerne.
On connaissait les détails du sac de Fribourg, les maisons religieuses
pillées, les Eglises profanées, les prétres assassinés, les vases sacrés
employés 4 des orgies immondes, (a sainte Eucharistie collée auz schakos
en guise de cocarde', les congrégations charitables proscrites sous pré-
texte d’affiliation aux Jésuites, et les rues de la capitale du monde
chrétien n’en ont pas moins vu une foule insensée s’ameuter aux cris de
owe Gioberti! mort aux Jésuites! [1 a fallu que le gouvernement, que le
Pape lui-méme déscendft dans )’aréne dela presse pour rappeler 4 ces
esprits égarés que c’était la cause du catholicisme qui avait été vaincue
et qui restait opprimée a Fribourg et 4 Lucerne.
Tout cela est grave, inquiétant au plus haut degré, et nous ne com-
mencerons & nous rassurer que quand nous verrons tous les hommes
de conscience en Italie se résoudre enfin i braver une impopularité mo-
mentanée, sans attendre qu’on entreprenne au dehors l'éducation poli-
tique de leur pays, et 4 se charger eux-mémes de cette éducation. Leur
place est marquée dans les combats de la presse périodique : sinon, il y
va de cette grande et belle cause a laquelie ils ont voué jusqu’ici toute
leur existence. Si la crainte de se compromettre, qui exerce aujourd’ hui
tant d’empire, n’était pas vaincue, on donnerait encore une fois raison
aux hommes politiques qui se sont obstinés 4 penser depuis plusieurs
siécles que la population de I’italie n’était pas faite pour la liberté. Au
reste, nous savons qu’on s’occupe sérieusement 4 Rome de la fondation
d'un journal catholique, et le Risorgimento, organe de la véritable opi-
nion modérée, qui commence 4 paraitre & Turin sous la direction de
MM. Cesare Balbo et de Cavour, inaugure dignement la résistance inté-
rieure que nous appelons de tous nos voeux.
SUISSE. — Nous avons peu de chose a joindre 4 ce que nous disions
dans notre derniére Revue sur la révolution de la Suisse. Les éyénements
se développent dans le sens que nous indiquions d’avance. Les élections,
faussées dans leur source méme, se sont accomplies dans les cantons
occupés par les troupes fédérales. Ii va sans dire qu’é trés-peu d’excep-
tions prés elles ont tourné a la satisfaction des radicaux. En méme temps
§ Cette profanation a été attestée par des témoins oculaires qui n'ont point été
démentis.
‘REVUE POLITIQUE. 933
les adresses de félicitations 4 la Diéte se multiplient comme aux bons
temps de la Convention. Le pays est sl heureux de sa délivrance! Les re-
ligieux sont en fuite, les prétres expulsés ou incarcérés, les détentions
arbitraires, les confiscations, les proscriptions se multiplient sous toutes
les formes. En méme temps, sir Stratford Canning, porteur des assu-
rances amicales de lord Palmerston, jouit 4 Berne des ovations que les
proconsuls Jui décernent, et le général Dufour écrit au géneral Ochsen-
bein pour le féliciter de sa valeur et de sa modération.
Les poétesdisent que quand le bonheur des hommes eut cessé, la vérité
s'enfuit de la terre. On ne saurait trouver une image mieux appropriée
4 la situation actuelle de Ja Suisse. Le mensonge s’est abattu avec le
malheur sur ce pauvre pays. La Diéte, sous le double rapport de la per-
sécution des consciences et de la suppression de la vérité, rivalise avec
Yempereur de Russie. Quand les gouvernements absolus établissent de
cette maniére le silence autour de leurs crimes, on a toujours espoir
dans l’explosion de la liberté. Mais si c’est la fausse liberté qui régne,
Auelle ressource peut-il rester aux opprimés? Une seule: la conserva-
tion des formes d'un gouvernement libre. Tot ou tard, )’instrument
dont une main profane tire de sauvages accords reprendra sa justesse
et son harmonie, pourvu qu’on n’en ait pas brisé les cordes.
Malgré l’attitude insolemment partiale de l’Angleterre, et l’igno-
rance ov l'on est de la disposition de nos députés, le cabinet du 29 oc-
tobre n’a pas encore dit son dernier mot sur la question suisse. On pré-
tend méme qu'il prépare une manifestation sérieuse, de concert avec
les trois alliés qui lui restent. Si nous sommes bien informeés, il ne se-
rait question de rien moins que d’exiger de la Diéte une restitution in
integrum. Quant aux moyens d’exécution, on se tait, et c’est 14 qu’est
l"enclouure. Le gouvernement francais fera-t-il marcher des troupes? Il
n’y songe certainement pas. Livrera-t-il la Suisse & ]’Autriche et 4 la
Prusse ? Cette position serait bien fausse pour notre pays, méme aux
yeux des amis de la Suisse catholique. En somme, toutes ces velléités.
n’offrent 4 l’esprit rien de bien net ni de bien rassurant.
’ En attendant, il existe & Berne un véritable congrés, celui de l’opf-
nion radicale et communiste. Les représentants de la Jeune-Italie, de
la Jeune-Allemagne s’y sont réunis avec ceux de la France, qui n’a pas,
4ce qu'il parait, besoin d’un certificat de jeunesse. Déja, avant Ja der-
niére révolution, la Suisse était le foyer de toutes les conspirations
contre les gouvernements établis ; que sera-ce aprés un tel succés? La
sourde agitation qui travaille les villes voisines de la Suisse, telles que
Lyon et Dijon, montre assez par quelle route on prétend arriver jus-
gu’au cceur de notre nation.
if
934 REVUE POLITIQUE.
ANGLETERRE. — Nous espérons bien que désormais aucun de nos
amis ne nous reprochera plus d’attaquer lord Palmerston et sa politique.
Il faudra qu’on se résigne 4 voir, dans les entreprises incessantes de ce
ministre tracassier et dans l’adhésion évidente de l’Angleterre & sa poli-
tique, autre chose que la revanche des mariages espagnols. On assure
que le duc de Broglie revient de Londres outré des procédés du mi-
nistre anglais, et que, dans ces derniers temps, ces deux hommes d'E-
tat ont fait assaut de maniéres désobligeantes l'un envers l'autre, au
point qu’il n’a manqué qu’une scéne tout 4 fait 4 anglaise pour complé-
ter la rupture, Toute la hauteur dont M. le duc de Broglie est capable
n’atteindra jamais 4 ce que mérite la conduite de lord Palmerston.
Et aprés tout, que gagnera l’Angleterre 4 avoir allumé le feu aux
quatre cétés du continent, — quand la derniére église sera fermée en Es-
pagne, faute d’un salaire pour empécher le prétre de mourir de faim;
— quand la reine Dona Maria de Portugal sera morte de quelque fausse
couche causée par une nouvelle insolence de l’ambassadeur britan-
nique ; — quand les vaisseaux anglais, 4 force de rdder autour de la Si-
cile auront provoqué quelques vépres sanglantes contre le gouverne-
ment Napolitain ;— quand lord Minto aura poussé les Italiens 4 quelque
bravade insensée contre l’Autriche ou 4 quelque attentat a la liberté du
Pontife ; — quand la Gréce, veuve du seul homme qui pouvait la sauver,
verra les derniers restes de son indépendance, & peine reconquise, im-
molés aux rancunes de sir Edmond Lyons; — quand sir Stratford Canning
aura sanctionné les crimes de la Suisse radicale avant de pousser sur
Athénes Jes vaisseaux de Tahir-Pacha? L’ Angleterre y gagnera de prolon-
ger de quelques années sa monstrueuse grandeur d’industrie et de com-
merce, et de répandre de nouveau ses produits sur les cadavres de l'Es-
pagne, du Portugal, de l’Italie, de l’°empire Ottoman et de la Gréce. Eh!
que servent donc 4 l’Angleterre ces retours au bien, ces vertus privées,
cette dignité de l’existence individuelle, cette courtoisie des classes ins-
truites, et le penchant de tant de citoyens pour les idées généreuses, si
tout cela réuni ne forme qu’un complice du ministre le plus brouillona
et le plus haissable qui ait siégé depuis cinquante ans peut-étre dans
_ les cabinets de l'Europe?
J’accorde encore que les vieilles jalousies de l’Angleterre se soient
réveillées, et que le besoin d’abaisser de nouveau la France fasse passer
condamnation sur tant de monstruosités politiques. Lorsqu’un tel senti-
ment a été pendant plusieurs siécles la passion dominante d'une nation
et le point culminant de son patriotisme, il n'est pas étonnant que I'ex-
tirpation d'un tel préjugé rencontre autant d'obstacles. Mais l’Angle-
terre actuelle est-elle plus digne d’intérét dans les questions intérieures
REVUE POLITIQUE. 935
qui la préoccupent ? Lord John Russell a prononcé un fort beau discours
sur l’émancipation des Juifs, cette émancipation qu'on aurait refusée a la
justice, mais qu’on accorde 4a l'or des Rothschild. 11 a parlé noblement
de l’égalité de nos lois en matiére de religion, et du grand exemple que
NOUS TONUGNs SOUS Ce rapport aax autres peupies. La diseusian sar {es
rapports diplomatiques 4 ttablir avec la cour de Rome, celle du dif des-
tiné & faire disparaitre les exclusions dont les catholiques sont encore
l'objet, ont donné lieu & des professions de foi d’un caractére vraiment
libéral. Lord Arundell, surtout, s’est expliqué sur les iniques reproches
dont l’action du Catholicisme ne cesse d’étre l’objet, avec une franchise
et une Sloquence dignes de ce que lies tribunes da continent ont fait
entendre de plus élevé. Et 4 cdté de ces manifestations qui attestent une
Civilisation éclairée et tolérante, |’Angleterre n'a d’autre reméde a ap-
pliquer aux maux de l’irlande qu‘’un bill de coércition; et le méme
ministre qui, au nom de l’hbumanité et de ia lfberté, faisait tomber na~
guerre, sar cette méme question, le cabinet de sir Robert Peel, ne rou-
git pas de présenter, & son tour, des mesures exactement'sembiables !
fl est vrai qu‘on prétend que lIrlande est tacorrégibie, et que jes at~
tentats contre les personnes s‘y multiplient d’une maniére effrayante ;
en aun mot c'est une nation qu'il] faut mettre hors de la toi.
Nous faisons remarquer, quant 4 news, que l’an dernier [iIriande a va
mourir de la faim un huitiéme de sa population, sans que pour cela
ordre social fat gravement troublé dans son sein. Quand on & sapporté
une telle épreuve avec une patience aussi hérofque, on a bien le droit
d’étre enterda danssa défense ; mais O'Connell a pu seul forcer l’égoisme
impitoyable de l’ Angleterre 4 préter T'oreille 4 la défense de lIriande.
La Polerne, — la Suisse, — la Grice, — lEspagne, — ]'Iriande! Mon
Dieu ! mon Dieu ! que l'humanité souffre en ce Moment, et que le monde
a besoin que votre miséricorde vienne adoucir votre justice!
P. S. La réyobution que’ nous annoncions dans notre derniéve Revue s’est ac-
complie en Bavitre : le roi, pris au pidge de ses promesses, a fait de langes conces-
sions dans le sens de la liberté de la presse. Les Catholiques, qui ont dans les Cham-
bres énergiquement appuy¢ ce mouvement, respirent enfin: les mesures les plus
odieuses du ministtre Maurer sont déjé révoquées, et les professeurs catholiques
remonteront bientdt dans les chaires d’oh Pinfluence de Lola-Montes tes avart chas-
sés, Les correspondances libérales cherchent en vain a dissimuler Je vrai caractére
de ce revirement; ils présentent le prinee de Walterstein comme l’hér&ier légi-
time de M. Maurer. C’est une calomnie: M. Maurer est tombé dans - boue sous
les foudroyantes paroles des pairs catholiques.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
LE CHRIST ET L’EVANGILE, histoire critique des systémes rationalistes con-
temporains sur les origines de la révélation chrédtienne, par M. \'abbé
F.-E. CHASSAY, professeur au grand séminaire de Bayeux '.
Aprés avoir montré aux Catholiques le terrain gagné par eux depuis
quelques années, un brillant défenseur de nos libertés religieuses adres-
sait naguére ces paroles aux hommes pusillanimes qui aspirent sans
cesse aux douceurs du repos: « Voila ce que nous avons gagné. Est-ce
« quelque chose ? Oui. — Est-ce tout? Non. — Est-ce assez? Non, mille
« fois non. On serait méme presque en droit de dire que ce n'est rien
« auprés de ce qui nous reste 4 faire ‘. »
Ces paroles ne s’appliquent pas seulement 4 notre situation politique ;
elles s’appliquent aussi, avec l’exactitude la plus rigoureuse, & I’état pré-
sent de nos controverses en quelque matiére que ce soit, philosophie,
histoire, exégése, théologie dogmatique et morale. Si peu que nous
ayons fait, depuis cinquante ans, sur ces divers terrains, nous avons déja
obtenu beaucoup, assez du moins pour nous prouver les avantages de
la lutte. Mais 14, comme en politique, ce que nous avons obtenu n'est
rien en comparaison de ce qui nous reste & obtenir.
De toutes les sciences religieuses, dont la tourmente révolutionnaire
avait interrompu le développement, Vhistoire ecclésiastique est sans
contredit celle dont les progrés apportent chaque jour & notre foi l'ap-
pui le plus solide. L’Eglise étant le seul guide qui pat ramener les ames
égarées 4 une foi pure et féconde, il fallait d’abord réhabiliter ce guide
infaillible, dont une science fausse et calomnieuse avait flétri le carac-
tére divin. Mais le théologien catholique ne doit pas revendiquer seu-
lement les droits de l’Eglise 4 Ja direction souveraine du monde moral;
il doit aussi travailler 4 remettre sans cesse en lumiére la notion vraie
du Christ et de sa doctrine ; car cette notion, qui est le centre du Chris-
4 2 vol. in-i2, Chez J. Lecoffre et C*.
2 M. de Montalembert, Du Devoir des Catholiques dans les élections,
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 937
tianisme, a été profondément obscurcie, depuis un siécle, dans une
foule d’intelligences. Aux glorieux travaux dont l’écclésiastique est l’ob-
jet, nous devrons donc donner pour couronnement une savante et com-
pléte monographie de Phomme-Dieu.
M. Chassay a compris que le moment était venu de recueillir les ma-
tériaux de cette monographie ; il a senti que ni l’ouvrage du P. de Ligny,
ni méme celui du comte de Stolberg, ne pouvaient suffire maintenant 4
tous les besoins des hommes instruits, et il s’est proposé de venir en aide
aux 4mes fascinées, ou du moins troublées par les erreurs que ja presse
et lenseignement universitaire ne cessent de répandre au sein de la
société.
Mais avant de nous donner une nouvelle vie de N. S. Jésus-Christ, qui
puisse défier les attaques de la critique la plus rigoureuse, i] y a deux
choses & faire : il faut réfuter les principaux systémes contemporains,
dont le but direct et immédiat est d’anéantir la foi 4 la divinité du Christ
et de l'Evangile; — il faut démontrer de nouveau, et d’une maniére ap-
profondie, l'authenticité, l’intégrité et la véracité des documents histo-
riques ou sont déposés les souvenirs de la vie du Christ. Telle est la
double tache que M. Chassay se propose de remplir dans les deux pre-
miéres sections de son ouvrage. L’examen intrinséque des Christolo-
gies rationalistes préparera la justification positive de l’Evangile, L’é-
tude du Nouveau-Testament au point de vue exégétique viendra servir
ensuite d’introduction naturelle a la biographie de l’homme-Dieu, partie
principale et but supréme de cette grande ceuvre. Chacune de ces trois
sections se subdivisera en plusieurs volumes, qui pourront se détacher
de la collection, parce qu'ils seront consacrés & des sujets distincts.
Ainsi une premiére série de volumes in-42 sera consacrée a l'histoire et
4 la critique des principaux systémes qui, soit en France, soit en Alle-
magne, ont tenté récemment d’anéantir l’autorité de l’Evangile et du
Christ. Deux volumes de cette premié¢re série viennent de paraftre ;
nous allons nous borner ici 4 résumer le premier; nous parlerons ulté-
rieurement du second.
Dans une introduction générale, M. Chassay trace une histoire rapide
des controverses dont le Christ et l’Evangile furent l’objet au XVIII* sié-
cle, en Angleterre et en France. Aprés avoir rendu un hommage légi-
time aux apologistes anglais, i] démontre que, si les défenseurs du
Christianisme ne réussirent pas & conserver chez nous le sceptre de
lopinion, on ne doit l’attribuer ni & leur petit nombre, ni 4 leur inac-
tion, ni a la supériorité scientifique de leurs adversaires. Du reste, la
science du XIX° siécle a déja cassé les jugements du voltairianisme sur
histoire de l’Eglise et de son divin fondateur.
938 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Il xen fant bien toutefois que le débat soit terminé ; car les fils des
encyclopédistes ont eu recours 4 des méthodes nouvelle, pour conti-
nuer la guerre contre le Christ et contre l’Evangile. Le germe de ces
méthodes nouvelles se montre déj& dans Rousseau, et surtout dans
Burigny '. Ces deux écrivains méritaient done d‘attirer-tout d'abord
Pattention de M. Chassay, qui leur consacre son premier chapitre.
La tactique de Rousseau et de Burigny une fois connue et appréciée,
il reste & 6tudifer les transformations diverses que nos rationalistes con-
temporains lui ont fait subir. Laissant 4 d’autres le soin de repousser
les attaques fartives de l’école éclectique, notre auteur va droit 4 un
adversaire plus franc et plus hardi, qui ne cherche pas du moins & fair
le combat. Cet adversaire, c‘est M. P. Leroux. Il ne posséde ni le talent,
ni influence de M. Cousin, ou méme de Jouffroy ; mais en revanche il
a le mérite de dire sans nul détour ce que les chefs du rationalisme uni-
versitaire se contentent d’insinuer avec toutes sortes de précautions
oratoires. La discussion avec lui en est d°’autant plus courte et plus fa-
cile. Parmf les nombreuses erreurs dont les ouvrages de ce fougueus
écrivain sont remplies, M. Chassay a choisi celles qui portaient ane at-
teinte plus directe et plus immédiate 4 la divinité du Christ et de
- PEvangile. ;
M. P, Leroux a exposé son systéme sur les origines de la révélation
chrétienne dans deux ouvrages principaux, Encyclopédie nouvelle et le
livre de PHumanité. Christologie de l’Encyclopédie nouvelle, Christolo-
gie du livre de ]"Humanité, tel est en conséquence l'objet des deux
chapitres que M. Chassay consacre a la réfutation de cet écrivain. Ces
deux chapitres, subdivisés en plusieurs articles, remplissent la plus
grande partie du volume que nous annoncons. Essayons d‘en faire con-
naltre la substance.
L’unité de l’Etre supréme, la trinité des personnes divines et. l‘incar-
nation du Verbe, voila, dit M. Leroux, la substance des dogmes chré-
tiens ; or, bien avant notre ére, les sages de l’antiquité avaient entrevu
et méme enseigné ces dogmes. Le pythagoréisme, Ie platonisme et le
stoicisme avaient aussi répandu dans le monde grec et romain les él
ments de ja morale chrétienne. Pour que ’humanité reconnat dans le
Christianisme un brillant résumé de ses méditations les plus sublimes,
pour qu'elle adopt&t avec enthousiasme ce fils de sa pensée, nal mira-
1 Cfr. !’Emile et PExamen critique des apologistes de la religion chrétienne ; ce
dernier ouvrage fut publié par Burigny sous le pseudopyme de Fréret. Bergier re-
poussa glorieusement cette double attaque dans ses deux meilleurs livres: (¢
Déisme réfuté par lui-méme et (a Certitude des prewves du Christianisme.
BULLETIN BIBLIOGR APHIQUE. 939
cle n'était donc nécessafre : le progrés naturel des {dées et des mceurs
devait forcément amener ce résultat.
Outre que ces paradoxes n’ont rien de neuf, ils’en faut que M. Le-
roux ait mis 4 leur service une vaste érudition et une critique puis-
sante. M. Chassay aurait donc eu trop beau jeu s’il se fait contenté de
répondre & un tel adversaire; mais {] a fait mieux, il s’est attaqué au
systéme dont M. Leroux est aujourd’hul Je prédicateur le plus ardent,
non le plus habile, et il a détruit les principes générateurs de ce
systéme.
Que les religions et les philosophies paiennes nous offrent de nom-
breux mais grossiers vestiges des dogmes de la trinité et de Yincarna-
tion du Verbe, nous n’avons nul intérét 4 le révoquer en doute. Nous
serions méme surpris et embarrassés, sil en était autrement. Mais a
quelle cause faut-il attribuer ces vestiges? quelle est leur véritable ori-
gine? Sont-ce des débris plus ou moins informes d'une révélation surna-
turelle, ou bien au contraire sont-ce des ébauches du dogme ghrétien,
des produits naturels de la raison humaine que le temps a développés
par un progrés nécessaire? Voila tout le sujet du débat. Or, parmi nos
adversaires, quel est celui qui a tenté de résoudre ces questions par
une enquéte impartiale, réguliére, et vraiment scientifique ? Je le cher-
che, et ne le vois pas.
Si nous ne trouvions nulle trace du mystére de la Trinité dans les li-
vres de l’Ancien-Testament et dans les traditions de la Synagogue ; si
les religions ou les philosophies palennes nous offraient au contraire
des traces certaines de ce méme dogme, on pourrait, fe l’avoue, pré-
senter, avec une certaine vraisemblance, Ja doctrine catholique comme
une synthése naturelle d’idées juives et pafennes. C'est bien aussi a
l'aide de ces présuppositions erronées que M. Leroux essaie de faire
passer sa thése. A l’en croire, l’idée de la Trinité et de l’incarnation du
Verbe se trouve partout dans l’antiquité, si ce n’est chez les Juifs; les
sages de l'Inde, de Egypte et de la Gréce sont arrivés naturellement a
ces dogmes; mais les sages de la Palestine ne paraissent pas s‘en étre
avisés ; ou, si ]’on trouve chez eux d’obscurs vestiges de ces notions, il
faut les attribuer 4 une influence étrangére. M. Chassay n’a pas de peine
4 renverser ces absurdes paradoxes; fort des savantes recherches de
MM. Drach et Molitor, f1 démontre aisément que la Bible et les monu-
ments les plus anciens de la littérature rabbinique contiennent des al-
lusions nombreuses et incontestables aux mystéres de la Trinité et de
Vinearnation du Verbe. Sans doute, il ne faut pas chercher dans ces li-
vres une théorie de nos mystéres formulée suivant les habitudes de la
science moderne ; mais les priacipes élémentaires de la théologie catho-
$40 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
lique s’y laissent entrevoir d’une maniére irrécusable, et les littéra-
tures paiennes ne nous offrent rien d’aussi clair, rien d’aussi pur et
d’aussi exact.
Ow placerait-on, en effet, les origines de Ja théologie catholique, si
l'on refuse de les voir 1&4 ot elles sont, c’est-a-dire dans la révélation
primitive, dans les livres de l’Ancien-Testament et dans les traditions
de la synagogue? sera-ce dans les Kings de la secte des lettrés, ou dans
le Tao-te-King de Lao-Tseu? Dans le brahmanisme? dans le boudhisme?
dans le mazdéisme? dans les ténébres de la théologie égyptienne? ou
enfin dans le platonisme? Si insoutenables que soient ces hypothéses,
elles ont toutes aujourd'hui des partisans plus ou moins célébres, et la
plupart sont enseignées par M. Leroux comme des vérités notoirement
acquises & la science. M. Chassay les soumet donc tour 4 tour & un exa-
men attentif, et il prouve qu'il suffit d'un peu de critique pour recon-
naftre leur fausseté.
Mais supposons que, malgré tous les efforts d’une science impartiale,
lorigine de nos dogmes et leur histoire chez les peuples anciens demeu-
rassent enveloppées d’incertitude, les adversaires du Christianisme au-
raient-ils pour cela gagné leur cause? Non certes; car l’obscurité de
certaines vérités ne peut nuire 4 la certitude de vérités d’ailleurs in-
contestables. L’histoire de Jésus-Christ et des apdtres suffit pour établir
l'autorité infaillible de leurs enseignements. L'établissement du Catho-
licisme, sa conservation et ses caractéres surnaturels nous offrent aussi
des preuves surabondantes de sa crédibilité. Quand certaines parties de
la préparation évangélique seraient cachées dans des ténébres impéné-
trables... que dis-je? quand tout l'ensemble de la préparation évangéli-
que semblerait une énigme insoluble, les portions les plus essentielles de
notre démonstration évangélique demeureraient donc inébranlables. Le
Nouveau-Testament nous explique l’Ancien en nous garantissant sa di-
vinité, et la tradition catholique est comme un phare dont les rayons
se projettent aux extrémités les plus lointaines de rhorizon historique.
M. Leroux l’a compris; il a senti que, pour atteindre son but, ii ne
suffisait pas de méconnaftre lhistoire véritable des dogmes chrétiens
avant notre ére. Il s'est donc attaqué 4 histoire méme du Christ et des
apdtres. A l’aide des conjectures arbitraires d'une exégése surannée, il
essaie d’affaiblir l‘autorité historique de nos Evaniles, sans oser toute-
fois révoquer en doute leur authenticité. Une fois affranchi des entraves
du texte sacré, il donne libre carriére a son imagination. S’il feut l’en
croire, les évangélistes altérérent la doctrine de leur maitre en l'ac-
commodant & leurs préjugés favoris; mais lui, M. Leroux, a retrouvé
cette doctrine, et grace A sa critique pénétrante nous savons que le
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 944
Christ fut un plagiaire des Esséniens, un précurseur du panthéisme
saint-simonien, un prophéte de la religion nouvelle ébauchée dans le
livre de I‘Humanité, un partisan de la métempsychose et du milléna-
risme, enfin un continuateur de la philosophie stoicienne. — M. Chassay
prend tour 4 tour chacune de ces assertions impies, la confronte avec
Vhistoire et démontre sa fausseté. Tel est le plan de son premier
volume.
Il nous reste rait encore 4 juger la manié¢re dont ce cadre a été rem-
pli; mais les rapports si intimes que nous avons avec l’auteur ne nous
permettent pas de prendre 4 son égard le rdéle d’un juge. Toutefois,
Sans nous poser vis-a-vis de notre jeune collégue dans une attitude qui
ne sanrait nous convenir, nous pouvons du moins constater avec bon-
heur le brillant succés que aon livre a déjé obtenu parmi les juges les
plus compétents et les plus illustres. Il est des hommes dont l'approba-
tion console de toutes les fatigues, parce qu’elle donne la certitude
d'avoir bien servi la cause de la vérité. Fort de leur suffrages, M. Chas-
say peut attendre avec confiance celui du public.
L’abbé H. pe VALROGER.
Goethe au point de vue humanitaire (Ueber Goethe vom menschlichem
Standpunkte), par Carl Gaun. Darmstadt, 1846.
Un demi-siécle nous sépare de l’époque a laquelle Fichte développait,
dans sa chaire d'Iéna, les principes d’un idéalisme transcendantal. Eni~
vré d’un enthousiasme qu'il savait communiquer & ses auditeurs, il con-
centrait dans l’Ame humaine tous les éléments de la vie; il absorbait,
il faisait rentrer, dans cet asile agrandi de notre personnalité, la nature
avec ses phénoménes extérieurs. A ses youx, le monde visible, la ma~
tiére en un mot, était une pure apparence qui ne trouvait de réalité
que dans notre esprit. Aux tiédes rayons de ce soleil nouveau, un prin-
temps de poésie se hatait d’éclore. La muse voilée de Novalis révait 4
l’écart, tandis qu’un faucon au poing l’altiére fantaisie de Ludwig Tieck
passait comme |’éclair, emportée par son dextrier. A cOté de Brentano
rajeanissant quelque chant des Minnesinger tombé dans l’oubli, les deux
Schlegel relevaient avec un pieux amour les pagodes de I’Inde et les ca~
thédrales gothiques. Tous manifestaient sur des modes différents leur
attraction sympathique vers la nature assujétie et devenue portion de
nous-mémes. Un peu de l’encens bralé sur l’autel de nos églises ortho-
doxes se mélait aux molles effluves du naturalisme. Aussi, a la dispersion
de l’école, un grand nombre de ces brillantes intelligences, mal satis-
ree IN te am ee
942 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
faites du vague des tendances fichtéennes, entrevoyant les vérités éter-
nelles & travers les symboles et les formes de l'art, se ralliérent définiti-
vement au Catholiclsme, comme 4 la supréme beauté morale. Et pour-
tant, cette théorie inspiratrice d'une littérature originale devait conduire
fatalement a l’extinction de la poésie. Qui edt di€au professeur d'féna que
l'impulsion qu'il donnait 4 la philosophie allemande l’aménerait 4 subir
tOt ou tard le joug des doctrines matérialistes qui régnafent alors en
France! En proclamant implicitement le panthéisme, il ouvrait la porte
4 ses conséquences les plus violentes, mais les plus logiques. L’identité
de substance une fois admise entre le sujet et l'objet, il ne restait plus
qau’’ changer l’agent primitifde ce mouvement d'action et de réaction,
qu’a transporter le principe de causalité de la conscience humaine a
lunivers extérieur. On a beau objecter que cette identité reposait sur
Ja raison du monde, l’esprit animant l’univers, et non l’esprit absolu,
Vesprit de Dieu, ceci est une vaine subtilité de mots, et la limite, si] en
existait une, devait étre naturellement franchie. L’unité du fini et de
Yinfini subsista toujours; mais le réel créa & son tour Vidéal; !’on vit
la nature triompher et grandir sur les ruines du moi humain, dont elle
avait été la vassale, et se résoudre en pures idées,
Schelling, aprés lui Hegel, furent rapidement entrafinés sur cette
pente, qui aboutit au gouffre béant de l’athéisme. Ce n'est pas ici le
lieu d@’écrire lhistoire de cette période importante de l’esprit humain.
Nous nous contenterons de rappeler que, comme dans toutes Jes révo-
lutions, on en est vite arrivé aux partis extrémes. Le scepticisme cri-
tique de Strauss, l’athéisme de Feuerbach ont succédé tout doucement
au Dieu-monde de Hegel, au dilettantisme sensualiste de Henri Heine.
Ainsi qu’aux plus mauvals temps de l'histoire romaine, je ne sais
combien de tyrans se sont partagé l’empire demeuré sans maftre. Com-
munistes, socialistes, humanitaires, radicaux des sectes les plus di-
verses et les plus ennemies ont surgi 4 ta fois de tous les points de l’Al-
lemagne.
Nous lafsserons A d’autres le soin de déplorer cette transformation
nouvelle du panthéisme, de l’attribuer & oppression des idées de li-
berté par les gouvernements absolus. Pour notre compte, nous ne voyons
dans tout ceci que la conséquence naturelle de principes dont le dan-
ger a été longtemps signalé en vain. Nous dirons plus, nous croyoas
pouvoir nous féliciter de ce résultat. Témoins des honteux excés aux-
quels sont descendues les doctrines panthéistes, les esprits honnétes, un
moment séduits, s’écarteront désormais avec dégoat d’erreurs jusqu’ici
excusables, et le jour n’est peut-étre pas bien loin of une lumiére plus
pure éclairera de nouveau cette terre classique de la réflexion et de la
BULLETIN BIBLIOGR APHIQUE. 943
pensée. Dieu n’a pas voulu d’ailleurs que la marche progressive de erreur
fat éternelle. Arrivée sur Jes bords du gouffre, fi luf faut de toute néces-
sité se précipiter dans te néant ou revenir sur ses pas, ce qui est abdi-
quer la condition d’étre qui préside aux faits intellectuels, I est possi-
ble aussi que l’avenir philosophique de la France doive se dégager de
ce milfeu impur et trowbié. Par une lol réparatrice, dont la sagesse se
lit & chaque page de "histoire, exces méme du mal engendre forcé-
ment le bien. L*humanité est un étre collectif pour lequel Je fruit du
paradoxe ne se perd pas plus que celui de Ja vérité. Le malheur d’un
peuple devient l’enseignement du peuple voisin. Les échafauds de la
Terreur ont préservé, du moins pour un temps, |’Allemagne de l’anar-
chie; pourquoi, & cinquante ans de distance, ne nous solderait-elle pas
d’une maniére pacifique cette dette contractée au prix du plus pur de
notre sang?
Mais en attendant cette ére nouvelle, que nous ne pouvons nous em-
pécher d’espérer dans l*intérét des deux pays, quelle est la place de la
poésie au milieu de cette dissolution compléte de l’élément moral et
philosophique?... La poésie et la philosophie, « ces sceurs d'origine cé-
leste, » comme les appelle Jean de Maller, sont unies par les liens les
plus étroits. L’une d’elles ne peut dépérir sans que l’autre n’éprouve
aussitét l’atteinte et le contre-coup de sa souffrance. D’ailleurs, & me-
sure que lon descend des hauteurs de lidéalisme et de l*intuition di-
vine, le sol devient toujours plus aride, la fantatsie ailée s’envole par-
dela ce terrain ingrat. Voltaire, ce railleur sceptique d'une habileté st
profonde que presque chacun de ses coups a porté, cet esprit infernal
et charmant qui renversait le Christianisme en France sans cesser de
sourire, Voltaire lui-méme a bien su se faire chrétien lorsqu’ll a voulu
étre véritablement poéte, et les beaux vers de Lusignan, dans Zaire ,
sont la entre mille pour attester éternellement la puissance inspira-
trice de ce culte, renié avec tant de colére. 1) n‘en est pas ainsi des bar-
des actuels d’outre-Rhin. Loin deux tout souvenir d'une religion et
d'un passé maudits... Hs ont vraiment une tache autrement importante
a remplir: ils ne dédaignent pas de se constituer l’écho plus ou moins
harmonieux des journaux démocratiques, exclus par la censure des
Etats absolus. Sous leur modeste plume, l’ode devient un simple auxi-
liaire de l’article politique. Aprés l’appel sanglant 4 la révolte et les im-~
précations de rigueur contre le rof de Prusse, {l ne leur reste guére &
chanter que lenivrement des jouissances grossiéres, le matérialisme
brutaloment avoué.
« Ne nous entretenez plus, s’écrie Hermann Pittmann, un de ces
fougueux Tyrtées, dela colére de Dieu, de notre humilité, ni de rier de
ee we — - -t—
hh BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
pareil. Laissez-nous saintement glorifier ‘homme seul; rien hors de
lui, aucune autre vie plus belle.
« Que la liberté triomphe! la liberté humaine, terrestre, pleine de
vie, elle seulement. Ne permettez pas qu’une fausse imagination vous
dégrade, en vous dépouillant des biens de la terre.
« Ne pliez’ plus désormais le genou devant des fantémes. Ne vous
glissez plus dans de sombres églises , vous fronts sereins, nobles Ames.
A quoi bon vous tourmenter vous-mémes d’une facon si cruelle?
« Oui, c’est un tourment, cette crainte, ce tremblement devant une
vie que nous ne vivrons jamais. Oui, c’est un tourment, cette aspiration
incessante vers un égarement de pénitence impossible 4 atteindre.
« Oui, c’est une ignominie, ce désir languissant du ciel, ce sane
mépris du monde, cet enivrement de la mort.....
« Rien hors de nous. Que les cczurs s‘ouvrent. La se trouve le paradis,
pour lequel nous sommes nés : le bonheur, c’est la vie. Qui est-ce qui
ose encore s’abandonner 4 la mort !? »
Ce n’est pas sans dégodt, on peut le croire, que nous répétons ces cy-
niques paroles de la « consécration du poéte. » Hélas! il nous fallait bien
dire a quel état d’abaissement en était venue cette muse allemandesi long-
temps nourrie de nobiles aspirations, de mystiques langueurs, et qui sem-
blait ne se montrer4 la terre qu’en réve. Aussi, danslelandsturm bruyant
des poétes politiques, vous cherchez en vain les inspirés. A part Georges
Herwegh, sombre figure frappée de l’empreinte d’un incurable déses-
poir, et dont l’indignation mugitcomme la tempéte, 4 part deux ou trois
autres, pour lesquels nous faisons nos réserves, vous ne rencontrez que
de vaniteuses, que d’emphatiques médiocrités. Du reste, il paraft que
cet état de choses est bien évident, bien incontestable, méme aux yeux
des révolutionnaires ardents, puisque M. Carl Griin, un des adeptes de
Précole socialiste, que l’on doit se garder de confondre avec le lyrique
Anastasius Griin (Auersberg), nous ayoue de la meilleure grace possible
que les gigantesques apparitions de Hegel, de Goethe et de Napoléon
ont marqué la fin de l’ancien monde de l’idéalisme; que sans anéantir
Pidéalisme, il s’agit aujourd’ hui dele rendre réel, et qu’en conséquence il
ny aura plus dorénavant ni philosophes, ni poétes, ni héros. On le voit,
i] serait difficile de prendre son parti plus gaiement. Mais les moralistes
misanthropes, les La Rochefoucault de tous les temps l’ont bien dit: I
n’est pas de dévouement sans réserve, sans arri¢re-pensée. Si M. Grin
sacrifie sans plus de facons les poétes, les philosophes et méme les héros
humanitaires de l’époque, il] cherche une compensation dans le passé.
§ Gedichte von Hermann Pittmann, s. 276, Herisau, 1846.
BULLETIN BIBLIOGR APHIQUE. 945
1) se garde bien de.s‘arréter aux renommeées de second ordre, peu di-
gnes de prophétiser la doctrine nouvelle : il va frapper tout de suite 4
la porte du Voltaire de Weimar, cinquante ans l’oracle de )’Aliemagne ;
il en fait le précurseur de Jean-Baptiste en habit de cour, des idées so-
cialistes et démocratiques, et il écrit tout un livre pour prouver cette
thése. Voyons jusqu’s quel point elle est fondée.
Et d’abord on est forcé de reconnaltre que ce choix est assez adroit.
Dans la yaste collection des ceuvres de Goéthe, véritable encyclopédie
ou Dart coudoie la poésie, la philosophie et la science, les théories les
plus opposées se mélent, se heurtent, se confondent sans reliche : il
ressemble au juge impartial, en apparence indifferent, qui écoute les
plaidoiries et ne se hate pas de prononcer son arrét.
On sait d’ailleurs le peu de valeur des citations tronquées, et les con-
tradictions qu'offrent en général les hommes qui ont beaucoup écrit. 11
y aurait donc bien du malheur 4 celui qui ne trouverait pas, dans ce
grand répertoire, la formule conforme 4a ses désirs, Franchement, nous
ne voyons pas pourquoi la jeune école hégélienne se refuserait cette
innocente satisfaction, ce facile triomphe. M. Grin est un représentant
de ce parti extréme, dans toutes ses conséquences; i] les dépasse méme,
si c’est possible. Il rejette dédaigneusement toute communauté de prin-
cipes avec les novateurs de France et d’Angleterre , entachés de préju-
gés religieux et théologiques, qui, par un cercle vicieux, nous raméne-
raient inévitablement 4 ce que nous connaissons déja, 4 ce dont on ne
veut plus. (Certes, l’accusation ne manque pas d’originalité : Fourier,
Robert Owen et Saint-Simon devenus des Capucins et des Jésuites!) Pour
lui, il ne s’en tient pas aux moyens termes, il frappe dans le vif, et dé-
truit tous les voiles derriére lesquels pourrait se cacher une apparence
de l’étre divin. Il applaudit aux efforts négatifs du baron d*Holbach : il
va chercher la pensée dans le « cul-de-sac du théisme, » et l’en fait ré-
solument sortir. C’est 4 la conscience humaine que Dieu doit son nom et
ses attributs. Il n’est autre chose que l*idéal religieux et philosophique
que nous portons en.nous, et que nous comprenons d’autant mieux que
nous le créons avec notre propre substance. Dieu une fois immolé, nous
ne sommes qu’a mi-chemia, la pente glisse et le repos n’est pas per-
mis; il reste encore un sacrifice 4 faire 4 la logique inexorable : c'est
celui de la morale, elle aussi, divinité surannée et incommode. Aussitét
le métaphysicien de déclarer, sans hésitation, que le mal n’est que le
développement de l’activité humaine, et qu’en définitive la vie, avec ses
jouissances sensuelles, est le plus grand de tous les biens. Il faut avouer
que, pour en venir A un résultat aussi neuf, il valait la peine de nous
entretenir, pendant trois cents pages, de Hegel, de Goéthe et de la Ré-
- coe eS
946 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
volution francaise, et de mettre au service de ces vieilleries encyclopé-
diques des qualités brillantes, de )’imagination et un esprit ingénieax.
Sur ces ruines M. Grin veut fonder l’humanisme, le culte de lhuma-
nité, mot sonore et vide, qui n’améne 4 d'antre conséquence qu’s |'a-
néantissement du patrictisme, derniére superstition , dernitre entrare
de notre liberté. Prétendes-vous du moins agrandir, vivifier, par ce su-
préme holocauste, l'amour des hommes les uns pour les autres, sans
distinction de nation ni de langue? Non, évidemment non. Il y a dix-
huit sfécles que le Christianisme a reconnu, institué, sous le nom de
charité, la fraternité universelle, sans aucune espéce de réserve, et cela
en ne portant pas atteinte au lien sacré de la patrie. Eh bien! nous dé-
fions les humanitaires d’établir jamais, 4 cet égard, une formule plus
large et plus pratique que celle que nous donne le divin livre.
Descendant aux détails d’organisation de la société nouvelle , l’écri-
vain repousse « le systéme des casernes » révé par les communistes et
les phalanstériens ; i] se déclare pour le communisme fondé sar linvio-
labilité de rindividualité. Mais c’est 14 précisément que git la question,
Comment emprisonner, sans violence , des millions de personnalités
dans la camisole de force de tel ou tel systéme, tandis que vous-mémes,
socialistes, vous vous fractionnez en divisions infinies? L’auteur pense
résoudre cette difficulté en substituant, comme régie de gouvernement,
& l’avantage des masses, leur voeu fugitif, das Erwanschie, Voyes quel che
min vous avez fait. Depuis que vous avez renoncé aux lois éternelles da
bien et du juste, vous en étes réduits 4 fonder votre société sur un en-
semble de volontés et de caprices passagers. Toujours opposés les uns
autres, vous vous étes volontairement éloignés du rocher pour batir sur
le sable.
Sans donte nous reconnaissons volontiers que les formes de gouver-
nement et d’administration doivent progresser avec les besoins des épo-
ques. Nous ne sommes pas de ceux qui, déifiant l’inertie et l’immobilité,
voudraient disposer, au gré de leur fantaisie étroite, de Pavenir des
societés. S’appliquer 4 toujours mieux faire, avec la plus grande écoa0-
mie de temps et d’argent, doit dtre un axiome politique, comme il en
est déja un de l'industrie. Mais ce progrés, lent, sir, légitime, n'altdre
en aucune facon les notions immuables de la beauté morale, axe d'or
sur lequel tourne la sphére des idées, et qui ne subira jamais ni change-
ment ni destruction.
De nouveaux rapports établis entre les individus eméneront une ap-
préciation nouvelle de leurs devoirs, en méme temps que de leurs
droits. Malheureusement nous ne savons rien de positif sur ce nouveau
code moral qui réglera désormais notre conduite. Notre philosophe
BULLETIN BIBLIOGR APHIQUE. 947
excentrique se contente de nous apprendre, avec des transports d’une
indignation tout 4 fait bouffonne, que l’on abolira d’abord cette odieuse,
cette tyrannique vie de famille, qui éteint par l’habitude tous les senti-
ments d’affection, et qui a la barbarie de faire asseoir chaque jour, a la
méme heure, les mémes individus autour de la méme table. 1! veut bien,
par pure complaisance, conserver le mariage a titre d’exception; mais,
comme honteux de cette concession aux anciens préjugés, il se hate de
déclarer que l’amour seul doit unir le plus grand nombre.
Quoi qu’il en soit, il ne suffit pas qu’une doctrine soit annonc ée : [1
faut encore qu’elle recoive une sanction imposante du martyre de son
fondateur. Les révélateurs et les prophétes de toutes les sectes ont subi
leurs jours de persécution : Confucius, l’exil au pays des Ouei ; Campa-
nella, la captivité et la torture; Prosper Enfantin, un procés eh police
correctionnelle; Socrate et peut-étre Pythagore sont morts pour la vé-
rité et la justice. Dans l’intérét de sa cause, M. Carl Griin ne pouvait se
dispenser de quelque chose d’approchant. Aussi, grice 4 la hardjesse
de ses publications, en est-i] arrivé & se faire expulser de Bade. Le nou-
veau Mahomet a pris la peine de nous raconter lui-méme son hégyre,
de peur sans doute qu’un jour la tradition, amoureuse de fables, n’en-
veloppat le berceau de l‘humanisme d’obscurités impénétrables !.
C'est des écrits de Goéthe, c’est surtout de Faust et de Wilhelm Meister,
qu il prétend dégager son idéal religieux et social. Faust contient, en
effet, des blasphémes évidents, d'amers sarcasmes contre le sentiment
religieux. Mais, outre qu’ils sont presque toujours placés dans la
bouche de Méphistophéles, le génie infernal, jusqu’a quel degré doit-on
les accepter comme la pensée secréte de l’auteur? La vie multiple de
lintelligence et des corps se meut de la maniére la plus large dans ce
poéme, océan de bien et de mal, de vérités et d’erreurs, énigme aux
trois quarts inexpliquée, composition gigantesque d’an siécle de doute
qui n’a d’analogue que dans la Divine Comédie d'un siécle de foi, iné-
puisable ardeur de l’impossible et de l’inconnu, 4 laquelle ia terre et le
ciel méme sont trop étroits, et qui emprunte 4 la superstition de tous
les temps les espaces intermédiaires hantés par les Lémures et les sor-
ciéres du Harz. Qui oserait se flatter d’avoir dérobé le secret du sphynx,
obtenu le subsiratum définitif de cette ceuvre étrange, sceliée de sceaux
mystérieux? De la nuit ardente jaillissent des gerbes d’étincelles, mais
les é6clairs ne sont pas le jour.
Quant 4 Wilhelm Meister, les apparences sembient, jasqu’a un certain
{ Meine Ausweisung aus Baden, Meine gewaltsame Ausfahrung aus Rheinbaiern
und meine Rechtfertigung vor dem deutschen Volke, von Kar! Gran. Zarich und
Winterthur.
948 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
point, servir le dessein de M. Carl Griin. Gardons-nous cependant de
nous arréter a cette fausse évidence, qui n’éblouira que l’observateur
superficiel. Pénétrons au fond des choses.
Quelques points de ressemblance entre I’établissement fondé par
loncle d’Hersilie, et la commune idéale des modernes réformateurs,
suffisent-ils pour ranger le ministre favori de Charles-Auguste de Wei-
mar parmi les utopistes sincéres? De bonne foi, son nom ne doit pas se
trouver plus compromis dans les échauffourées d'idées aventureuses
que ceux du divin Platon, de Thomas Morus, et méme de Fénelon, qui,
de la cour de Versailles, tracait les lois de l’innocente et impraticable
république de Salente. .
Il est assez curieux d’opposer aux citations sur lesquelles s’appuie le
systéme de M. Grin un fragment emprunté aux Oiseaux, une des pro-
ductions dramatiques les moins connues de la jeunesse de Goéthe. Il se
reposait de Werther; il préludait 4 Faust en imitant Aristophane. Voici
comment l’ironique poéte jugeait les chiméres sociales que notre siécle
n’a méme pas eu la giloire d’inventer. Deux individus, Treufreund et
Hoffegut, errant hors de leurs pays par suite de démélés avec la police,
s’en vont consulter au sommet d'une montagne Schuhu , espéce d’astro-
logue ou d’ermite réputé pour un sage parce qu'il est mécontent de
tout.
« TREUFREUND. Position tout a fait délicate. Souvenez-vous que lors-
que nous étions assis dans la maison, 4 fumer, ou que nous entrions au
cabaret pour demander un verre de vin vieux, personne ne voulait
nous payer de notre peine. Ce que nous faisions avec le plus de plaisir
nous était sévérement interdit, et nous n’avions qu’a essayer pour étre
punis de nos bonnes intentions.
« ScouHU. — Vous semblez avoir de singulitres idées.
« HorreGuT. — Non; la plupart de nos amis pensent ainsi.
« SCHUHU. — Mais quelle ville cherchez-vous donc ?
« TREUFREUND. — Une ville incomparable; une ville de sybarites ov
chacun soit rempli de contentement.
« Scuunv. — Il y a diverses sortes de bien-étre.
« TREUFREUND. — Une ville ou tout le monde soit réguliérement con-
vié & une table bien servie.
« ScHuHU. — Hum!
« TREUFREUND. — Une ville ov les gens considérables soient prits 4
partager avec nous, pauvres diabies, les avantages de leur position.
« ScHuHU. — Oui.
« TREUPREUND. — Une ville ov les gouvernants sentent la triste desti-
née du peuple.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 949
« ScoHuHU. — Bien.
« TREUFREUND. — Une ville od les riches pajent des impdts pour qu'on
leur prenne et leur garde leur argent.
« ScouHu. — Soit.
« TREUFREUND. — Une ville ot vive l’enthousiasme, od un homme qui
aurait fait une belle action ou écrit un bon livre soit défrayé de tout
pour le reste de ses jours.
« Horrecut. — Une ville ot un pére et une mére ne regardent plus de
travers ceux qui s’approchent de leurs charmantes filles.
« ScHunv. — Comment!
« TREUFREUND. — Une ville ot les maris compatissent 4 la position dé-
licate d’un jeune célibatafre.
« Scnunu. — Quoi donc?
« Horrecut. — Une ville of un heureux auteur n’ait plus a payer ni
loyer, ni compte de boucher, de cordonnier et de tailleur; od un gra-
cieux objet m’offrirait ses charmes gratis, parce que je serais parvenu a
toucher son cceur. »
S’ensuit-il de ces contradictions, faciles 4 multiplier, qu'il n’y ait pas
chez l’auteur de Faust une opinion prédominante ? Il serait absurde de
le soutenir. Toutes les pages de ses livres frémissent de ce souffle de na-
turalisme dont Spinoza se sentait enivré; le panthéisme vit et respire
dans la plupart de ses créations si variées ; mais il n’a jamais transporté
cet élément dangereux du monde des abstractions dans celui de la
réalité. Soit par un bon sens naturel que ses théories les plus hasar-
deuses ne mirent jamais en fuite, soit tout simplement par amour de
son propre repos, il se garda d’étre logique jusqu’au bout. La cour de
Weimar, sur laquelle il exercait une puissante influence, ne se signala
par aucune initiative libérale. Vous avez beau nous parler de l’amélio-
ration des grandes routes, de la construction dhdpitaux, de la fondation
d’écoles élémentaires et de sociétés d’agriculture! Qu’est-ce que ces
mesures de bonne administration ont de commun avec votre socia-
lisme? N’oublions pas que, dans cet esprit si largement doué, un fait
intellectuel surmonte et neutralise tous les autres : c’est le culte de la
poésie et de la forme. Oul, sans doute, Goethe était humanitaire, si vous
tenez 4 ce mot, en ce sens que ses écrits appartiennent 4 toutes les na-
tions, relévent des inspirations les plus diverses. Il est, nous le répétons
volontiers avec vous, du petit nombre des hommes de génie dont les
ceuvres composent cette littérature universelle, panthéon des gloires de
toutes les époques.
Nous qui n’érigeons pas, comme vous, l’'auteur des Affinités dlectives -
en professeur de morale et de politique ; nous, animés cependant 4 son
950 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE:
égard d’une admiration plus conséquente et plus vraie, nous nous gar-
derons de faire intervenir auprés de lui les Mystéres de Paris et le Juif
errant. Le paralléle serait trop injuste pour le poéte allemand. Malis c’est
précisément 4 cause de son universalité qu’il mérita-l’épithéte de grand
indifférent, répétée déja tant de fois. Il comprit tout et ne se passionna
pour rien. La statue de Goethe s’éléve au carrefour des routes de l’intel-
ligence et de l’art. Colossal, éclatant et froid, on voit que le dieu n'a pas
respiré notre vie, et qu’il a 6t6 taillé dans le Paros le plus-insensible et
le plus brillant.
Anatole pE GALLIER.
La Réforme, son développement intérieur et ses résultats, par J. DOLLINGER ;
traduit de l’allemand par Emm. Perrot '.
J ne faut pas s'attendre, en ouvrant ce livre, 4 trouver un ouvrage
écrit 4 la francaise, avec un développement logique d’idées qui s’en-
chafnent et s’avancent graduellement vers une derniére pensée réser-
vée pour la fin. C’est une réunion de notes, et l’auteur ne s’en cache
pas, qui serviront plus tard 4 un travail plus étendu. M. Dollingera dé-
terminé son but dans une introduction courte, pleine et serrée. ll a
voulu présenter, non l'histoire politique de la réforme, mais l’exposi-
tion des phases de la doctrine nouvelle, l’influence qu’ont exercée ses
principaux adeptes, et les nouvelles dispositions religieuses qui se ma-
nifestérent dans les 4mes sous l’inspiration de la réforme. Une fois
averti, et aidé d’une table analytique excellente, i] est facile de se diri-
ger dans la lecture de ce gros volume, composé presque entiérement de
documents originaux.
Dans cette série de notes, M. Ddllinger a raconté la biographie de
intelligence , si ’on peut ainsi parler, d'une foule d’hommes éminents
qui acceptérent la réforme avec enthousiasme, puis ne tardérent pasa
étre frappés de ses désordres. L’auteur parle peu pour son propre
compte ; il laisse discourir ceux qu'il veut faire juger ; il a condensé et
amassé 14 le suc de leurs opinions, et ces extraits, ces lettres, forment un
réquisitoire général, un arsenal complet, ot l’on peut puiser au hasard,
et ov ]’on trouve d’innombrables révélations. Peu d’ordre d’ailleurs dans
Ja disposition des matiéres : Erasme commence le volume, Luther est
, Tejeté au milieu; puis, nulle préparation, point d’exorde pour annoncer
quel est homme dont i} va étre question, ce qu’il voulait étre et ce qu'il
fut. L’auteur entre brusquement en matiére; il met en haut d’une page
of Tome I**, chez Gaume. 4 vol. in-8°*.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 954
le nom d'un réformateur, et presque immédiatement le fait agir. Cer-
tains chapitres ne sont qu’une suite d’extraits coupés par quelques li-
gnes, telles que ceties-ci :
« Il endigque en méme temps les motifs par leequels tl ne s'est pas altachd
a ta nouvelle doctrine. » Suivent deux pages d'Erasme. Ow bien : « Wizel
continue @ se plaindre de Pabdtardissement causé par les prédications de
Lather. » Et puis, un long fragment de Wizel. Quelquefois M. Dollinger
se contente d’analyser,.et alors c‘est avec une fermeté, un choix de
preuves et une impartialité de vues dignes d'un homme aussi supérieur;
malheureusement de tels morceaux sont rares. Cette facon de procéder
est propre aux auteurs d’ouvrages entiérement neufs; ils rassemblent
plutdt des matériaux qu’ils ne rédigent. Mais M. Dollinger a jugé les do-
caments si importants qu’il n’a pas voulu attendre davantage pour les
publier. Pensez, en effet, que toutes les objections, tous les reproches
que lon pourrait adresser aujourd’hui au protestantisme se trouvent
dans ces réformateurs qui le jugeaient au moment ou il se produisait,
qui pour ainsi dire le disséquaient sur le vif. Je ne conrais pas de
sermon plas rempli d’accusations terribles que quelques pages de
Frank, par exemple, ot l’immoralité de son temps est peinte avec une
abondance et uae force vraiment, révolutionnaires. Révolutionnaire est
bien le mot.
Les réformateurs étaient des esprits trés-puissants, puissants comme
la matiére; pleins d'une séve toute guerriére, ils lachent leurs phrases
en un flux que rien ne semble devoir arréter; ils préchent )Evangile
dans un style violent, digne de notre Révolution. Luther parle a tout in-
stant de raser les maisons, de pourchasser les prétres comme des bri-
gands et des loups; il termine une lettre par ce trait quai lui semble mo-
déré : « Je n'ai pu me décider encore 4 défendre qu’oa les menace, et
« qu'on emploie contre eux la violence et ja force brutale. » Mélanchthon
méme, si renommé par sa douceur, s’emporte fort souvent ; il veut que
l’autorité luthérienne s’arme du glaive, il exhorte & batonner les théo-
logiens. — A cette colére jls joignent une vivacité, un esprit, une nou-
veauté d’expressions, une énergie d'images, une verve de plaisanteries
qui entraine. Quand Wizel parle de la gynécomanie des pasteurs luthé-
riens, i} les appelle des amateurs enragés de femmes, des étalons humains;
on croirait entendre Luther. On n’a point idée en France de cette ma-
niére de discuter. Ecoutez le commencement d’un chapitre de Hetzer :
« Voila’ que précisément se rassemble une troupe de ces bons amis de
« l’Evangile; voyons ce qu’ils vont faire. Boire un coup, un petit coup
« soulement, un coup évangélique; vraiment bien évangélique, ainsi que
« yous allez voir; tellement évangélique que Satan ne saurait mieux
952 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
« faire, et que je me prends & rougir de me trouver en société de pa-
« reils confréres, etc. » Tout le reste est de ce ton.
On peut s‘instruire dans ce livre, au point de vue non-seulement de
la religion, mais encore des mceurs du temps; i! est plein des peintures
Jes plus curieuses; on voit que dans la premiére ferveur de la réforme
on imprimait )"Evangile sur les métaux, sur les tapis, sur les étoffes; il
n’est pas un mur, une porte ou ne se trouve la parole de Dieu. Le trait
suivant est capital : « Il ne s’est pas vu, depuis la naissance du Christ,
« autant de divorces et de séparations de corps que depuis les quinze
« ans que dure le gouvernement de Luther. » Mais ces précieux aveux
ne sont que le prélude des discours de désolation qui débordent de la
bouche de tous ces réformateurs. M. Dollinger a composé son livre avec
des citations, on est obligé d’employersa méthode ; suivez donc cette ef-
froyable et interminable liste de vices et de crimes que les amis, les suc-
cesseurs de Luther, Luther lui-méme, viennent dénoncer au monde.
D’abord, et ici je ne fait presque qu’extrafre, la foi est préchée sans
les ceuvres, et Jésus-Christ sans la pénitence. — Dés les premiers temps
ja réforme se réduit 4 la charité froide, les coours s’endurcissent et se
desséchent; c’est ce qui frappe le plus vivement les partisans intelli-
gents de Luther qui avaient vu le Catholicisme. « Il n’en est pas un,
s‘écrient-ils, non, pas un, du premier jusqu’au dernier qui s'’intéresse réel-
lement au prochain, qui lui montre de la bierveillance, ou qui soit dis-
posé 4 le secourir. » Le protestantisme avait été établi en haine des vices
du Catholicisme ; bientét, tous ceux que I’on reprochait a l’ancienne re-
ligion, il s‘en souille. La morale se relache immédiatement, le péché
cesse d’étre péché ; on voit ces nouveaux chrétiens marcher & la débau-
che, 4 l'intempérance, a l’égoisme, 4 l’impiété, & la peur de Ja mort, au
suicide, au matérialisme; en religion, au mépris des pasteurs, & la divi-
sibilité indéfinie, 4 l’'anarchie, 4 la négation absolue.
Arrivés la, les chefs sentent le besoin d'un violent reméde, et c'est
par les extrémes qu'ils traitent humanité. La discussion et l’examen
avaient produit tous ces maux : plus d’examen ; le dogmatisme, Ie des-
potisme de la pensée est établi comme principe; les éléves des écoles
et les professeurs se révoltaient dans leurs polémiques religieuses contre
les doctrines des pasteurs: on ferme les écoles, on défend la lecture des
Livres saints ; l’étude de la théologie est interdite, méme aux pasteurs;
Yarbitraire le plus absolu régle toutes les décisions; on établit la cen-
sure des livres. Cette Réforme, qui était fondée sur le principe de la li-
berté, commence par baillonner la liberté.
De J& d’autres maux : les sciences sont négligées, puis abandonnées;
on ne cherche plus l’étude, mais seulement cette espéce d’habileté qui
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 955 —
a pour objet l’aisance, le bien-étre matériel, les professions mercan-
tiles et le lucre; la théologie est détruite comme science, et les pas-
teurs arrivent 4 l’'ignorance la plus effrontée; les professeurs sont mé-
prisés, et, pour tout dire en un mot, de toutes les écoles établies par la
réforme, il n‘’en est que fort peu qui ne produisent les fruits les plus
déplorables.
Aussi faut-il entendre Luther s’épanchant avec un amer désespoir; sa
ville si luthérienne de Leipzig est tout ce qu'il y eut jamais de Sodome au
monde; les paysans se portent 4 un tel excés de licence qu'il n'est 4
peu prés rien qu’ils ne s’imaginent pouvoir faire: ils ne craignent plus
ni purgatoire ni enfer; ils sont orgueilloux, grossiers, insolents, cu-
pides, préts & exploiter tout le monde. « Nous avons la foi, disent-ils,
cela doit nous suffire. » La priére est en discrédit; on n’a plus besoin
de pasteurs. Sous la Papauté du moins les gens étaient charitables, et
pour donner ne sé faisaient pas tirer roreille; mais nous sommes tom-
bés 4 un tel degré de barbarie qu’elle ne peut manquer de nous plonger
bientét enti¢érement dans la chair.
Enfin, la parole de Dieu dégénére, dit un savant de Ja fin du XVI* sié-
cle, en parole de Luther : cette réforme a fait un grand nombre de lu-
thériens ; mais de chrétiens, aucun |!
Mélanchthon, désespérant d’expliquer cette corruption épouvantable
par des motifs humains, en cherchait la cause dans les mouvements des
astres, dans approche de Ja fin du monde, dans l’influence du diable.
li ne voyait pas que tout était dans le principe : ia réforme avait établi
une morale roide, formelle; elle commande la foi, elle ne connaft pas la
charité; elle défend seulement 4 "homme de ne pas faire; elle marche
cote a céte de lui sur la terre. La religion catholique saisit ‘homme par
tous ses cOtés ; comme le Christ, elle ordonne d’agir ; elle porte ’homme
en haut : voila pourquoi elle est la religion universelle.
Eugéne Loupun.
Fioretti, ou Petites Fleurs de saint Francois d’Assise, chronique du moyen
age, traduite de (italien, par l'abbé A. RICHE !.
Ces petites Fleurs ne sont rien moins que les vertus de saint Francois
d’Assise et de ses premiers compagnons : véritable jardin ow l’éclat se
méle aux plus doux parfums, et qui récrée agréablement le sens pieux
du lecteur chrétien. Certaines particularités de la vie du saint patriar-
che, spécialement le miracle des stigmates, la vie des fréres Junipére et
* 4 vol. in-12. Paris, Sagnier et Bray.
954 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Egide, ka doctrine de ce dernier, voila ce qu'’a décrit, en style facile et
simple, un chropiqueur du XIU" siéele, et ce que reproduit M. l’abbé
Riche dans une ékgante traduction.
Hy a dans ce livre beaucoup de choses a imiter et quelques-unes
qu'on ne peut qu’admirer. La facon tégendaire du récit ne lui enléve
pas toute autorité ; il est méme des faits merveilleux qu’on ne peut pas
révoquer en doute, puisqu’ils figurent au proces de la canonisation de
saint Francois ; mais il en est d'autres sur lesquels on peut faire ses ré-
serves. Quoi qu’il en soit, si ta Jecture des Fioretti ne va pas aux esprits
forts, du moins elle intéressera les personnes pieuses et intelligentes;
eljes y trouveront le caractére anecdotique du Pré spirituel de Jean Mos-
chas, et la gravité un peu adoucie des Confdrences Ge Cassien.
La Maison du Cap, nouvelle bretonne, par Uippolyte VioLgau .
Nous savons que les abonnés du Correspondant ont lu avec le plas
grand charme la Maison du Cap. L’auteur a cru devoir répondre aux
sympathies qu‘il.a excitées en publiant son intéressante newvelle. lily a
dans ce livre comme un reflet de Paul et Virginie, et. quelque chese de
cette mélancolie douce ov vous jettent le ciel et le sol de la Bretagne.
C'est religieux et pur comase la Bretagne encore.
Le fond de histoire brodée par l’auteur est une legon de dévouement
donnée 4 l’égoisme de notre siécie ; il faut avouer qu'elle a du moins le
mérile de l’opportunité. On a blamé M. H. Violeau de n’avoir pas atte-
ché & la générosité d’Adrien des résultats bien encourageants, et vrai-
ment oe n’est pas sans quelque peine qu’on voit mourir André sans qu'il
profite du magnanime sacrifice de son ami. Mais si c’est lA une fante
contre les régies d’aprés lesquelles on est convenu d’éerire les romans,
c’est aussi la glorification de cette noble maxime, que les ceuvres mo-
rales de ‘homme tirent leur valeur d’elles-mémes, et non du résultat
qu’elles obtiennent. Or, cette maxime mérite bien qu’on fasse un livre
pour la rappeler 4 notre siécle et que nous invitions nos lecteurs a po-
pulariser ce livre.
Lyres cathotiques, 00 Recusil géndral de cantéques, par Vabbé
C.-M. Le GoiLLovu, aumdnier de ja Oharité °
Cette collection de cantiques peut remplacer avantageusement ane
foule de recueils ov Ia poésie est malheureusement bravée dans son
£4vil. in-t2 : 2 fr. Paris, Sagnier et Bray, rue des Saints-Péres, 64.
2 4 fort vol. grand in-32 de 700 pages. Paria, Sagaier et Bray.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 955
esprit et dans ses régles. Nous n’avons point 4 juger la question de sa-
voir jusqu’aé quel point il importe d’introduire ou de maintenir dans les
églises le chant des cantiques; nous dirons seulement que, si l’on veut
placer sur les lévres et dans la mémoire des fidéles des paroles et des
airs qui expriment les croyances et les sentiments du chrétien , il faut
choisir des piéces de poésie ou les charmes du langage s’allient & la pu-
reté et 4 l’élévation de la doctrine. — M. Le Guillow a transporte les ri-
chesses de l’Egypte dans le camp d’Israél ; les morts avec les vivants :
J.-B. Rousseau, Lemierre, Pompignan, Lamartine, V. Hugo se trouvent
4 cOté des poétes catholiques, des abbés et des PP. Deplace et de la Tour.
Du reste, tout est soigneusement épuré; Mgr l’évéque de Quimper a
pensé que ces hymnes pouvaient satisfaire le gout et la piété, et il a
donné au travail de M. Le Guillou une flatteuse approbation, exprimant
le v au de voir se répandre Pamour du chant religieux.
La Revue d’Edimbourg, M. Cousin et les Pensées de Pascal.
ll a été publié, il y a quelques semaines, dans la Reouse d’Edimbourg,
un travail trés-important sous ce titre : Génie et Ecrits de Pascal.
Cette étude, émanée d’une plume initiée aux secrets de la théologie
et de la philosophie, avait fixé attention des nombreux admirateurs du
génie de Pascal, et tous ceux qui ne recoivent pas l’Edimburgh-Rewiew
se promettaient bien de lire, dans la Revue britannique, la traduction de
Yarticle anglais. Le savant éditeur des Pensdées, M. P. Faugére, ne fat pas
le dernier, on le pense bien, 4 se rendre dans les bureaux du recueil
dirigé par M. Amédée Pichot. Celui-ci, en apprenant l’objet de la visite
de M. Faugére, s‘empressa de le prévenir que la traduction qu’l) de-
mandait ne le satisferait probablement pas, attendu que le travail de
l'écrivain écossais avait subi des modifications et des retranchements
auxquels la rédaction avait consenti, non par l’effet d’aucune malveil-
lance, mals uniquement pour étre agréable a M. Cousin. Trds-étonné de ce
rétablissement de la censure au profit de )’illustre philosophe, M. Faugére
se retira, mais sans avoir le moindre doute sur la sincérité des regrets de
M. le directeur de la Revue britannique. Rentré chez lui, l’écrivain se mit &
feuilleter la traduction en question, et, malgré les révélations de M. Pi-
chot, il fut stupéfait de la hardiesse du traducteur. Et, en effet, voici de
quelle facon celui-ci 3 procédé: le rewiewer écossais déclare au début
de son article qu’il n’aurait peut-étre pas entrepris cette ¢tude sur Pascal
sans la publication des remarquables volumes de M. Faugére. On a jugé a
propos de supprimer ce passage. Ce n'est pas tout : dans son Introduc-
tion auv Pensées, M. Faugtre avait conjecturé, et l’écrivain anglais ad~-
956 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
met cette hypothése, que Pascal était secrétement attaché 4 la scour du
duc de Roannez. A l’opinion du savant critique d’Edimbourg, le censeur
de la Revue britannique a substitué une opinion toute contraire. «Ona
« conjecturé, dit-il, que la jeune et aimable scour du duc et pair inspi-
« rait un tendre intérét 4 Pascal. On s'appuie pour cela d’un curieux
« fragment inédit sur l'amour... Or, M. Cousin repousse vivement cette
« supposition. Nulle part, a l’en croire, on ne trouve le moindre in-
« dice sur lequel il soit permis de supposer que Pascal ait jamais levé tes
« yeux sur la sceur de son ami, la sceur d'un duc et pair, etc. » Ainsi,
défense aux auteurs étrangers d’exprimer une autre opinion que celle
de l’écrivain francais sur le genre d’affection que Pascal éprouvait
pour une jeune fille! « Pour étre agréable 4 M. Cousin, » Je traduc-
teur est allé beaucoup plus loin encore: non-seulement il a effacé tous
les éloges accordés a l’édition de M. Faugeére ‘, toutes les citations em-
pruntées 4 son livre, mais il a poussé (exaltation de la bienveillance en-
vers M. Cousin jusqu’é supprimer le nom méme du nouve) éditeur des
Pensées. Toutefois, c’est dans son post-scriplum que le traducteur s'est
surpassé en habileté. M. Cousin, comme on sait, ne peut se résoudre a
écrire le nom de M. Faugére, et, lorsqu’il attaque directement cet écri-
vain, il emploie tout son art 4 le désigner sans le nommer. Le rédacteur
de la Revue britannique a imaginé un tour excellent pour flatter la petite
faiblesse du noble pair : il a supposé que l’édition compLéte donnée par
M. Faugére n’ezistatl pas. Voici ce curieux post-scriptwm : «Ii nous reste
« & répéter le voou que M. Cousin se charge de nous donner Lui-Mhut
« Uédition COMPLETE des Pensées. »
Maniére nouvelle et charmante d’escamoter un écrivain !
Nous nous sommes borné a exposer les faits acquis aux débats.
Notre impartialité nous fait un devoir d’ajouter que M. le directeur
de la Revue britannique déclare que M. Cousin n’a été pour rien dans
cette affaire. Cela est-il probable? Le public en jugera aprés avoir pris
connaissance de toutes les piéces du procés, et notamment du passage
suivant de la préface placée par M. Faugére en téte de la traduction
fidéle de l'article de l Edimburgh-Rewiew : « Instruit de ma venue, le
4 On a supprimé, dans l'article de la Revue d’Edisbourg, tous les passages od le
pom et ’édition de M. Faugére se trouvent cités. Dans l'une de ses notes, l’auteur
anglais s’exprime ainsi : « Il est & propos d’observer que toutes nos citations des
Pensées sont extraites dela nouvelle et seule édition authentique. » Ces deux lignes
ont été effacées sans pitié. Plus loin le rewiewer s’exprime ainsi :« M. Cousin, nous
devons le croire, doit étre content de l’exactitude et de la perfection de cette édi-
tion. » Ce passage a été aussi supprimé, comme rédigé dans un esprit d’injuste par-
tialiré. (V. Paugére, traduction de l’article de la Revwe d’Edimbourg, p. 20.)
: BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 957
« directeur (de la Revue britannique) me dit presque aussitot avec une
« politesse parfaite que larticle de ’'Edimburgh-Rewtew avait subi des
« changements et des modifications gui n’auraient pas eu lieu s’il mn’ avait
« connu personnellemment.... Il voulut bien ajouter, avec une entié¢re
« loyauté, que ces retranchements et ces modifications, gu’il regrettait
« aujourd’ hui, n’avaient été consenties de sa part par l’effet d’aucune
« malveillance envers moi, mais uniquement pour étre agréable a M. Cou-
« sin; que M. Cousin avait déclaré que cet article de la Revue d’Edimbourg
« élait rédigé dans un esprit d’injuste partialité; enfin, qu’étant lui-méme
« (lui, M. Pichot,) tout & fait ignorant de (état de la question, et ne con-
« naissant ni mes travaux, ni ceux de M. Cousin, In s"EN ETAIT RAPPORTE
« A CE QUE CELUI-CI LUI AVAIT DIT. »
(Faugére, préface, p. 4.)
Assurément, ces paroles attestent la parfaite bonne foi de M. A. Pi-
chot; mais prouvent-elles également que M. Cousin ait été aussi étran-
ger qu’on le dit a Uaffaire des suppressions et des additions?
Non nostrum... tantas componere lites.
Nous nous hatons d’annoncer deux publications d’une haute impor-
tance qui ont eu lieu dans le cours de cette quinzaine. Les Etudes sur les
fondateurs de Vunité nationale en France, par M. de Carné, ont paru, en
deux beaux volumes, chez les éditeurs Sagnier et Bray. M. le duc de
Valmy a publié, chez J. Lecoffre et compagnie, une forte brochure inti-
tulée : Etude sur la législation dela Russie et dela France. ll suffit aujour-
d’hui de donner & nos lecteurs ces deux bonnes nouvelles. Nous nous
Proposons, comme Ils ont droit de s’y attendre, de revenir a loisir sur
ces productions d’un ordre peu commun, et qui, chacune dans leur
genre, sont destinées & produire une durable et utile sensation.
L’Untvers d’aujourd hui, 24 décembre, publie Ia notice suivante, dont
son auteur demande l’insertion aux autres recueils catholiques. Nous
déférons avec empressement au voeu exprimé par un des écrivains les
plus habiles et les plus respectables de I’Italie.
Milan, 12 décembre.
La ville de Milan vient de perdre un grand citoyen. M. le comte Jacques Melle-
rio, issu d’une famille trés-riche, a mérité dés la premiére jeunesse la réputation
d’un homme de bien. Sous la domination de Napoléon, il se tint & l’écart. En 1814,
ta commune de Milan le nomma membre de la régence provisoire. Les Autrichiens
ayant ensuite occup¢é le pays et youlant, au commencement, ménager les suscepti
e
958 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
bilités nationales, le comte Mellerio fut appelé 4 Vienne avec le titre de vice-prési-
dent de la commission aulique pour les affaires italiennes.II s’apercut bientdt qu’il
n’ayait 1a qu’une sinécure, ov il ne pourrait ni faire le bien, ni empécher le mal. 0
renonca donc & cette place, la plus élevée 4 laquelle un Lombard pat aspirer, et
dans laquelle aucun Lombard n’a été remis. Revenu & Milan sans emploi, mais
avec toute l’influence que donne une réputation respectée, H sut, en plusieurs oc-
casions, dire au gouvernement et au vice-roi quelques-unes de ces vérités qu'on en-
tend rarement 4 la cour. Les arts trouvérent en lui un protecteur généreux et
éclairé.I] aima les gens de lettres. Tomaseo l’eut pour Mécéne ; le grand philoso-
sophe Rosmini resta longtemps dans sa maison; c’est lui qui fit imprimer Ihis-
toire de Milan, d’un autre Rosmini, en quatre volumes in-4°, avec une quantité de
documents inédits ; travail important, qui réfute les niaiseries philosophiques de
Phistoire si répandue du comte Verri.
Mais le mérite supréme de M. Mellerio consista dans sa grande piété et dans les
immenses ceuvres de charité qu’elle n’a cessé de lui inspirer. Il était depuis long-
temps le principal appui de l’association de bienfaisance dite la Pia Unione. C'est
quelque chose d’immense que les bienfaits de cette association. Vous en donner une
idée, ce sera vous faire connaltre l'homme & jamais regrettable dans lequel elle
s’était pour ainsi dire personnifiée. La Pia Unione a deja dépensé plusieurs mil-
lions & marier des pauvres, 4 fonder et entretenir des écoles ordinaires et extraocr-
dinaires, des créches, des oratoires ot se réunissent le dimanche les enfants du
peuple; & payer des bourses dans les séminaires, A secourir des pauvres honteux,
& doter de jeunes filles sans appui, 4 imprimer de bons livres, etc., etc. Cette
année méme, 520 filles pauvres sont élevées aux frais de l’association, comme pen-
sionnaires, dans sept écoles de charité ; quatre autres maisons de filles de la cha-
rité sont ouvertes pour recevoir 2320 externes. Il y a des écoles du soir, destinées
aux enfants qui trayaillent le jour; une maison ponr recevoir, instruire et marier
les repenties qui n’ont pas passé vingt ans; une autre pour celles qui sont en dan
ger (pericolanti), et que lon garde en attendant qu’elles soient pl dans de
bonnes maisons, ou mariées avec une dot de 200 livres.
Il n’y a aucune cuvre de bienfaisance a laquelle cette compagnie ne yienne en
aide. M. Mellerio, qui en était sinon le chef, au moins le membre Je plus impor-
tant, était béni de tous ceux qui souffrent; mais il était en wéme temps la haine
et la risée des heureux de la terre. Pourquoi? II commettait l’irréparable crime
d’aimer les moines, méme les Jésuites. I] rachetait les anciens couvents et les
églises profanées, pour y établir de pieuses institutions ou les rendre au culte. Les
prétres de la Providence, aujourd’hui répandus en Angleterre, ot ils font tant de
bien et tant d'honneur au Catholicisme, ont été puissamment secourus par lui.
Voila pour quel motif il est mort en butte aux calomnies et aux outrages du parti
anti-chrétien. I] a été dénoncé 4 la haine publique par l’abbé Gioberti, comme tant
d’autres généreux Italiens que cet écrivain a taché de perdre dans |’esprit de leurs
compatriotes, d’accord en cela avec les oppresseurs de l’Italie. De son lit de dou-
leur, sur lequel il fut un exemple de la mort précieuse da juste, M. Mellerio, qui 8
toujours aimé sa patrie, qui l’a toujours servie par le noble et charitable usage
qu’il fit de sa fortune,'a pu entendre les huées que poussaient contre lui les lecteurs
de M. Gioberti. Is le savaient mourant, ils n’ont pas voulu attendre.
Depuis une quinzaine de jours, cet homme vénérable luttait contre la mort, et, au
milieu des douleurs qu’il supportait courageusement, chaque acte de sa volonté
était un acte de bienfaisance et de vertu. Sa tendresse pour ses amis a été char
mante. I leur a enyoyé & tous un cadeau, d’adieu avec de si bonnes et ai douces
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 959
paroles qu'on se tes répétait en pleurant. Veilé comment est mort, laissant en deuil
tous les pauvres et tous les honnétes gens, !"homme qu'on a bafoué dans des écrits
prétendus libéraux et populaires. Je vous adresse ces détails le coeur serré et les
larmes aux yeux. Publiez-les et priez les autres journaux catholiques de consoler
Dotre immense douleur en honorant Ja mémoire de cet homme de bien; car les
faux libéraux qui l’ont calomnié l’insulteront peut-étre encore dans le tombeau.
Le comte Mellerio a rendu son &me 4 Dieu hier, 11 décembre. I était agé de
soixante et onze ans. Il est mort calme et résigné comme un saint, pardonnant et
faisant du bien au pays qui a le malheur de le perdre et le maJheur plus grand de
l’avoir outragé. N’ayant pas d’héritier direct, il a disposé de presque 3 millions
de livres autrichiennes pour aumdnes : 100 mille pour faire les portes en bronze
au Duomo; 50 mille pour la nouvelle église de Saint-Charles ; 200 mille pour
Vhopital ; 50 mille pour les salles de l’enfance ; 50 mille pour les créches ; 50 mille
pour les libérés de prison; enfin il a donné pour toutes les institutions de charité
de la ville. Il en a méme créé deux, toutes neuves : une de secours de 500 francs
par an 4 donner A des employés dont le salaire est insuffisant ; une autre pour les
orphelins dans le besoin, mais qui ne sont cependant pas assez pauyres pour ¢étre
recus dans les maisons consacrées & cette infortune. Son testament sera un mo-
dele, non-seulement de piété, mais de haute sagesse. M. l’abbé Gioberti et les
siens l’accusaient d’aller quéter des héritages pour faire un fonds aux Jésuites, et
lon assurait qu’il avait plusieurs millions pour cet objet. Certes, ce n’est pas moi
qui lui en ferais un crime; mais ce qui est bien sar, c’est qu'il n’a pas laissé un
sol ni aux Jésuites ni A aucun ordre religieux.
Jl n'est plus, et, pour un instant, entrainés par le sentiment public, ceux qui
Yont laissé calomnier semblent vouloir lui rendre justice. Tardive et misérable
réparation ! Sur son lit de mort, aux médecins qui lui parlaient de son mal, & ses
amis, il laissait bien comprendre que les ingrats outrages de ses compatriotes em-
poisonnaient ses derniers jours, et qu’il lui fallait toute la vertu du chrétien pour
accepter ce dernier coup. Quant A nous, comment pourrons-nous oublier que le
seul jour ot la ville de Milan ait osé, depuis 1813, élever la voix, une troupe de
jeunes gens en gants jaunes alla s’ameuter sous les fenétres de ce juste en criant :
Vive Pie 1X et mort a Mellerio! ‘4
L’un des Gérants, Cuartes DOUNIOL.
a nO ere
Panis, — Tyrocnapure p’A. RENE,
Ree de Seime, 52.
' Henry TRIANON. — Etudes sur l'art religieux. . . . oe ee GH
TABLE DES MATIERES. “©
Prem.
MM. Ch. LENORMANT. — Les Jésuites en Italie (fin). . Sle se we fe et A
— : — Réponse a deux lettres de M. Gioberti. - 6 He.
Adolphe BAuDON. — De la suppression des tours d'enfants trouvés
(a a 5
OZANAM. — Les podtes franciscains en Italie. — Poésies de saint
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BREF DU PAPE, ADRESSE AU REDACTEUR EN CHEF DU Correspon-
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